CHAPITRE II
Christianisme et Catholicisme
Nous avons vu le protestantisme, poussé par une contradiction intrinsèque, s'acheminer depuis ses premiers pas vers sa ruine, semant sur sa route les débris des vieux dogmes qu'il avait empruntés au catholicisme, et réduit enfin, s'il ne veut pas renoncer à se dire religieux, à faire hurler, de l'horreur de se voir accouplés, les mots de libre-pensée et de christianisme.
Au-dessus de ce grand désastre, seul reste encore debout le catholicisme. Et c'est déjà, en faveur du catholicisme, une présomption de vérité, qu'il demeure toujours entier, dominant l'horizon de l'histoire et planté sur la ligne de faîte des temps modernes, comme la croix sur les plus hautes cimes. Il s'impose, en effet, à ceux-là même qu'il incommode, avec la fermeté d'un fait ; il luit aux regards comme le soleil, et ceux-là même qui ferment les yeux, baignent encore, à leur insu, dans sa lumière.
Reste à savoir si le christianisme catholique est
le seul, le vrai christianisme. La (juestion demeure entière. Car, si c'est un t'ait reconnu de tous, que l'Église catholique se donne pour l'unique héritière du christianisme évangélique, le fait n'emporte pas toujours le droit. Les Protestants, pour ne rien dire des rationalistes, contestent le droit de l'Église à l'héritage du Christ et ne veulent rien admettre de commun entre l'œuvre du Sauveur Jésus et celle de l'Eglise qui prétend en être la continuatrice, de sorte qu'à les en croire, le catholicisme serait une usurpation historique du nom chrétien, consacrée comme tant d'autres usurpations par le temps et par le succès.
C'est à réfuter cette assertion que Bossuet travaillait de toutes ses forces, dans sa polémique avec les Protestants. La divine autorité de l'Eglise catholique est pour lui le point capital de la controverse, et, comme il dit, sa décision emporte tout le reste. Notre grand homme y ramenait sans cesse ses contradicteurs (1).
La tactique de Bossuet est de montrer qu'un lien indissoluble unit le christianisme et l'Église catholique, de telle sorte que logiquement on ne puisse être chrétien sans être catholique, ni cesser d'être
(i) C'est sur la question de l'Église que roula sa conférence avec M. Claude, laquelle eut lieu, comme on sait, en présence de M"« de Duras, et sur sa demande. La réponse de l'évêque aux objections du pasteur achevèrent de lever les derniers scrupules de cette belle àme, qui fit retour au catholicisme. C'est pour la justification de l'Église que l'évêque de Meaux écrivit les deux lettres pastorales sur les Promesses de l'Église.
catholique sans cesser d'être chrétien. « Le même principe qui nous fait chrétiens, doit aussi nous faire catholiques » : telle est la proposition maîtresse qui domine, selon Bossuet, toutes les chicanes de détail où se complaisent les controversistes protestants. Si cette proposition est vraie, le fait catholique sorti du principe chrétien est vrai, comme lui, d'une vérité divine et surnaturelle, et en est la continuation ininterrompue, et en conséquence, l'histoire est d'accord avec la logique; le fait catholique est la preuve, a posteriori, du fait chrétien ; ceci confirme cela, et je suis chrétien parce que je suis catholique. Si donc, comme le veulent les Protestants, le fait catholique est un fait naturel, purement humain, alors en vertu de la liaison du principe et du fait, le fait catholique ne s'écroule pas tout seul, il entraîne dans sa chute le principe chrétien; ceci infirme cela, et le catholicisme mort, c'est le christianisme qui meurt, et cessant d'être catholique, je cesse d'être chrétien.
Je dis, après Bossuet, que nous sommes catholiques par la même démonstration et par les mêmes principes qui nous ont faits chrétiens.
« Il n'y a rien de plus grand ni de plus divin dans la personne de Jésus-Christ — vous reconnaîtrez la langue de Bossuet — que d'avoir prédit, d'une part, que son Eglise ne cesserait d'être attaquée, ou par les persécutions de tout l'univers, ou par les schismes
et les hérésies qui s'élèveront tous les jours, ou par le refroidissement de la charité, qui amènerait le relâchement de la discipline : et de l'autre, d'avoir promis que, malgré toutes ces contradictions, nulle force n'empêcherait cette Eglise de vivre toujours ni d'avoir toujours des pasteurs qui se laisseraient les uns aux autres, et de main en main, la chaire, c'està-dire l'autorité de Jésus-Christ et des Apôtres, et ave elle la saine doctrine et les sacrements » (1).
Cette promesse solennelle « d'une durée sans interruption et sans autre fin que celle de l'univers », voilà le sceau manifeste de la vérité de la parole de Jésus-Christ. Faites attention. Si l'avenir donne un démenti à cette partie des divines promesses, que reste-t-il des promesses tout entières? Si l'avenir, sans interruption, voit se poursuivre « l'ouvrage des douze pécheurs », tout est vrai, tout se tient dans l'œuvre du Christ d'hier et d'aujourd'hui. « On est affermi, continue notre guide, dans la foi des choses passées en remarquant comme le Christ a au clair dans un si long avenir. C'est ce qui nous fait chrétiens, mais en même temps, c'est ce qui nous fait catholiques, et on voit manifestement que la science de Jésus-Christ, si divine et si assurée, n'a pu nous tromper en rien. »
Voilà donc, indissolublement liées parla promesse formelle du Christ, deux choses que nous ne pouvons plus concevoir séparément sans les priver du
(1) lnst)-uctio)i pastorale sur les Promesses de l'Église, cil. xxni.
mutuel appui qu'elles se prêtent l'une à l'autre. La foi en Jésus-Christ et la foi en la perpétuité de son Église sont pour ainsi dire deux anneaux pris l'un dans l'autre et qu'on ne peut séparer qu'en les brisant. Suivez encore Bossuet : « Deux choses, poursuit-il, affermissent notre foi; les miracles de Jésus- Christ, à la vue de ses apôtres et de tout le peuple, avec l'accomplissement visible et perpétuel de ses prédictions et de ses promesses. Les apôtres n'ont vu que la première de ces deux choses, et nous ne voyons que la seconde. Mais on ne pouvait refuser à celui à qui l'on voyait faire de si grands prodiges, de croire la vérité de ses prédictions comme on ne peut refusera celui qui accomplit si visiblement les merveilles qu'il a promises, de croire qu'il était capable d'opérer les plus grands miracles. Ainsi, dit saint Augustin, notre foi est affermie des deux côtés. Ni les apôtres, ni nous, ne pouvons douter : ce qu'ils ont vu dans la source, les a assurés de toute la suite; ce que nous voyons dans la suite nous assure de ce qu'on a vu et admiré dans la source ; mais il faut être catholique pour entendre ce témoignage.
Tenons bien les anneaux de cette chaîne : le témoignage des miracles, confirmant le témoignage des prédictions, voilà ce qui nous fait chrétiens : le témoignage des prédictions accomplies dans la suite du temps, confirmant le témoignage des miracles, voilà ce qui nous fait chrétiens et catholiques.
Mais, comme le dit Bossuet, il faut être catholique pour entendre le dernier témoignage des prédictions
accomplies dans rc\istcncc perpétuelle, c'est-à-dire, non interrompue de l'Eglise. Autrement, si je ne suis pas catholique, je n'entends plus le témoignage de la perpétuité; je ferme les oreilles au témoignage des promesses, et quelle valeur dois-je encore laisser au témoignage des miracles, s'ils prétendent confirmer l'annonce d'un avenir que je ne crois pas réalisé?
Ainsi se trouve ébranlée, chez les hérétiques, par le fait qu'ils se placent en dehors de l'Église catholique, et qu'ils s'interdisent de croire à l'accomplissement des promesses de Jésus-Christ, la base même de la foi chrétienne. « Puisqu'ils veulent trouver dans l'Église, de l'erreur, de l'interruption, un délaissement du côté de Jésus-Christ, ils ne peuvent ajouter foi à la promesse de son éternelle assistance; et on voit que ce n'est pas inutilement que le Fils de Dieu a rangé parmi les Païens, ceux qui n'écoutent pas l'Église, puisque faute de la vouloir écouter dans les nouveautés qu'ils proposent, ils se voient réduits à éluder les promesses de Jésus-Christ, et à dire avec les Païens, que l'Eglise, comme un ouvrage humain, devait tomber » (1).
Logiquement donc, le christianisme a besoin de l'Église catholique, qui doit sortir de la promesse évangélique comme la conséquence du principe. Il faut maintenant que l'histoire confirme à son tour le principe et la conséquence, en proclamant, par les faits, l'Église nécessaire à la conservation du
(1) Première Instruction sur les Promesses de l'Église, ch. XXIII.
christianisme dans ses caractères essentiels. Il faut que l'histoire nous montre que, en dehors de l'Église, rien ne demeure intact et durable, de tout ce qui constitue le christianisme, ni la foi personnelle dans le Christ, ni l'union tant prêchée entre les fidèles, ni le dépôt de la révélation même réduit à l'Écriture, ni surtout le miracle permanent de l'assistance divine dans la société chrétienne, toutes choses essentielles et fondamentales pourtant, au regard du protestant lui-même.
Et si nous constatons, en effet, que toutes ces choses ne se conservent que dans l'Église et par l'Église, il nous sera facile de conclure non seulement que le catholicisme est le christianisme intégral, mais encore que le catholicisme et le christianisme sont une seule et même chose, et qu'en dehors du catholicisme, il ne reste du christianisme que le nom. Et de la sorte, si quelqu'un se croyait autorisé à dire qu'en devenant catholique, on cesse d'être chrétien, nous le serions bien davantage encore à soutenir que l'on est chrétien seulement dans la mesure même où l'on est catholique.
Et d'abord, la foi en Jésus-Christ médiateur, qui nous est commune avec les Protestants, et qui pour nous, comme pour eux, a son principe dans le don de l'Esprit-Saint, n'a de fondement solide (jue dans l'autorité infaillible de l'I-^glise.
Si je ne me trompe, les Protestants disent qu'ils
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reçoivent la foi en .Tésus-(^hrist, à l'occasion de leur foi en riCcriture. parole de Dieu. Les Catholiques reçoivent la foi en Jésus-Christ en même temps que leur foi en l'Église. Les uns et les autres croient sur la parole de Dieu. Seulement la parole de Dieu, là, c'est l'Écriture toute seule ; ici, c'est l'Écriture présentée et aiithentùjiiée par l'Eglise. Et de part et d'autre, c'est l'Esprit-Saint qui, à propos du contact de l'àme avec la parole de Dieu, fait jaillir la divine étincelle de la foi.
Les Protestants nous disent que l'autorité de l'Eglise interpose entre l'àme et l'Esprit-Saint un intermédiaire humain et d'ailleurs inutile. Je réponds d'abord (jue, si intermédiaire il y a, cet intermédiaire n'est point humain, puisqu'il parle au nom de Dieu et puis(|ue nous croyons l'Eglise infaillible; et qu'au surplus, l'Écriture, elle aussi, envisagée au point de vue de la lettre, abstraction faite de l'esprit, est un véritable intermédiaire entre l'àme et l'Esprit-Saint. Parole de Dieu dans l'Écriture seule, Parole de Dieu dans l'Écriture et l'Église ensemble, s'il s'agit d'intermédiaires, je n'y vois point de ditïérence, et s'il ne s'agit pas d'intermédiaires, je n'y en vois point davantage.
Mais je vois au contraire une ditïérence entre la foi qui se fonde sur la parole de Dieu remise au jugement personnel, — et c'est la foi protestante — et la foi qui se fonde sur la parole de Dieu « autorisée » par l'Église — et c'est la foi catholique.
L'Écriture, d'une part, et de l'autre l'autorité de
l'Église, ne sont toujours que des moyens dont se sert l'Esprit-Saint pour nous inspirer la foi en Jésus- Christ. Mais de ces deux moyens, également extérieurs, j'en fais encore la remarque, l'un est facile à reconnaître, l'autre est trompeur et incertain.
Voici un chrétien baptisé, car il ne s'agit pas des infidèles, à qui le pasteur remet la Bible entre les mains. Par quel moyen croira-t-il que ce livre renferme la parole de Dieu? — Il n'y a point d'autre preuve que de croire que ce livre est divin. — Ainsi donc le moyen de croire, c'est de croire : me voilà bien rassuré. — Le Saint-Esprit lui mettra cette foi dans le cœur. — Ce n'est pas répondre, on est d'accord que la foi en l'Ecriture vient du Saint-Esprit. Il est question du moyen extérieur dont le Saint- Esprit se sert. S'il se sert de l'Ecriture, il me faut d'abord croire à l'Ecriture, et je demande un moyen extérieur de croire à l'Ecriture. 11 ne peut y en avoir d'autre que l'autorité de l'Eglise (1).
J'admets que l't^criture se fasse croire toute seule, sans moyen extérieur qu'elle-même. Le chrétien n'a jusqu'ici entre les mains que la lettre; qui lui donnera l'esprit? L'Esprit-Saint toujours, mais encore le moyen de croire que l'Esprit-Saint inspire le lecteur en vivifiant le texte? « L'Eglise, du moins, ne nous donne pas seulement l'Ecriture en papier, dit Bossuet, l'écorce de la parole, le corps de la lettre. Elle nous donne l'esprit, c'est-à-dire le sens de l'Ecri-
(1) Voir Co>iJerence avec M. Claude ^iii- la i/iatiére de l'Église (Passini).
ture;car nous donner rÉcriluie sans le sens, c'est nous donner un corps sans ànie, et une lettre qui tue. L'Écriture sans sa légitime interprétation, rp'criture destituée de son sens surnaturel, c'est un couteau pour nous égorger. L'Arien s'est coupé la gorge par cette Ecriture mal entendue, le Nestorien se l'est coupée, lePélagien se l'est coupée, — et nous pouvons bien ajouter ce que Bossuet n'a pas dit, le Protestant se l'est coupée. — A Dieu ne plaise que l'Eglise nous donne seulement l'Écriture sans nous en donner le sens! Elle a reçu l'un et l'autre ensemble. Le même moyen extérieur dont le Saint-Esprit se sert pour nous faire recevoir l'Écriture sainte, il s'en sert pour nous en donner le sens véritable. Tout cela vient du même principe; tout cela est la suite du même dessein. Ainsi a toujours procédé l'Église ! Je ne croirais pas à l'Évangile, dit saint Augustin, si je n'étais touché de l'autorité de l'Église catholique » (1).
J'attends ici l'objection que je trouve exposée déjà dans la conférence avec M. Claude. Celui-ci reproche à Bossuet un cercle vicieux : « Qui vous fait croire à l'Église? L'Écriture. Qui vous fait croire à l'Écriture? L'Église. » — Bossuet a répondu d'avance : (( L'Eglise et l'Écriture sont tellement faites l'une pour l'autre, et s'assortissent l'une avec l'autre si parfaitement, qu'elles s'entre-soutiennent comme les pierres d'une voûte et d'un édifice se tiennent mutuellement en état. Tout est plein dans la nature
(1) Conférence avec M. Claude. Conclusions.
de pareils exemples. Je porte le bâton sur lequel je m'appuie : les chairs lient et couvrent les os qui les soutiennent, et tout s'aide mutuellement dans l'univers. Il en est ainsi de l'P^glise et de l'Flcriture... Si quelqu'un reçoit l'Ecriture, par l'Ecriture je lui prouverai l'Église ; qu'il reconnaisse l'Eglise, par l'Église je lui prouverai l'Ecriture : mais comme il faut commencer de quelque côté, j'ai fait voir assez clairement — par l'aveu de M. Claude, — que si on ne commence par l'Église, la divinité de l'Écriture et la foi qu'on y doit avoir est en péril. C'est pourquoi le Saint-Esprit commence notre instruction par nous attacher à l'Église : Je crois à l'Eglise catholique » (1).
Lautorité de l'Église, comme moyen extérieur de croire à l'Ecriture, et par suite de croire en Jésus- Christ, est donc nécessaire pour sauvegarder l'essence du christianisme, je veux dire la foi en Jésus- Christ. La Réforme, en supprimant ce moyen extérieur, n'a pas seulement ébranlé l'acte de foi; elle a sapé par la base le christianisme-société, le christianisme-Église, en lui retirant deux de ses caractères essentiels, la visibilité et l'unité.
Mais pour mieux comprendre en (juoi la liéforme a rompu avec la vraie doctrine, commençons par nous faire une juste idée de notre Eglise.
L'ÉgUse catholique a été conçue et fondée par
(i) Conférence acec M, Claude (Voir plus haut).
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Jésus-Christ comme une société pourvue de tous les organes essentiels d'une société : la hiérarchie, qui va du simple fidèle aux évêques et des évéques au Souverain Pontife, en passant par les prêtres, laï- ([ues en bas, prêtres au milieu, — ceux-ci, l'Eglise enseignée — en haut, évêques et pape, — ceux-là, l'Église enseignante — et puis, par le ministère ecclésiastique, les moyens extérieurs de communiquer, de fortifier, de ressusciter la vie de l'Esprit, les sacrements, à commencer par celui de la naissance spirituelle, le baptême, qui ouvre la porte de l'Eglise, — et enfin, la puissance de gouverner, en légiférant, soit sur le dogme révélé, pour le garder pur et intact, soit sur la morale, pour sauver le décalogue toujours en péril, soit sur les conditions de sa propre existence, de sa protection et de son progrès, pour mener à bonne fin la mission qu'elle a reçue de Dieu, et qui est de continuer, jusqu'à la fin des siècles, Jésus-Christ médiateur et sauveur du monde.
Cette société-là, qu'on le sache bien, ne veut pas qu'on la croie née, au cours de l'histoire, de la rencontre fortuite des àmcs rapprochées par la même foi. Elle est sortie toute faite de la volonté du Christ et le dessin en a été tracé dans les promesses qu'il a énoncées à ses apôtres. Pour mieux dire, cette société n'est pas une création nouvelle; c'est l'Incarnation continuée, c'est le corps même de Jésiis-Christ, comme parle saint Paul, qui est toujours vivant dans les fidèles animés de son Esprit, vivant dans la tête et dans les membres, et exerçant par l'entremise des
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chefs, suivant les besoins, les diverses fonctions de la vie surnaturelle (1).
D'où il ressort que l'Église est éminemment chose sociale, tous ces biens, — les grâces, ou la vie divine, ou l'Esprit, comme on voudra, — étant biens de société ou de communauté, dont le dépôt et la distribution, pour devenir chose individuelle, veulent être et passer dans les mains d'une autorité exté-
(1) Voir le développement des Promesses dans Bossuet. Conférence avec M. Claude et Première Instruction sur les Promesses de l'Église, ch. ii.
Paroles de la Promesse : « Toute puissance m'a été donnée dans le ciel et sur la terre : allez donc, enseignez les nations, les bapti^ sant au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit, leur apprenant à garder toutes les choses que je vous ai commandées. Et voilà, je suis avec vous jusqu'à la consommation des siècles. » (Math, xxviii, 18, 19, 20.)
« Ces paroles n'ont pas besoin de commentaire. Ce qu'il dit est grand et incroyable; qu'une société d'hommes doive avoir une immuable durée : et qu'il y ait sous le soleil quelque chose qui ne change pas; mais il donne aussi à sa parole cet immuable fondement : Toute puissance m'est donnée dans le ciel et sur la terre. Allez donc sur celte assurance où je vous envoie aujourd'hui, et portez-y, par l'autorité que je vous en donne, le témoignage de mes vérités; vous ne demeurerez pas sans Iruit ; vous enseignerez, vous baptiserez, vous établirez des Églises par tout l'univers. Il ne faut pas demander si le nouveau corps, la nouvelle congrégation, c'est-à-dire la nouvelle Église que je vous ordonne de former de toutes les nations, sera visible, étant, comme elle doit l'être, visiblement composée de ceux qui donneront les enseignements et de ceux qui les recevront, de ceux qui baptiseront et de ceux qui seront baptisés, et qui, ainsi distingués de tous les peuples du monde par la prédication de mes préceptes et par la profession de les écouter, le seront encore plus sensiblement par le sceau sacré d'un baptême particulier, au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit. » {Première Instruction pastorale sttr les P)vmesses de l'Église, ch. IV.)
rieure aux fidèles, mais d'origine divine, et assistée d'en Haut.
Tout autre est, chez les Protestants, la conception de l'Église. Certes ils ne nient point le corps mystique de Jésus-Christ se prolongeant, par la foi en Jésus-Christ, dans l'humanité, mais au lieu de considérer le corps mystique de Jésus-Christ comme un type préexistant à l'Eglise, la modelant d'après lui-même, lui imposant ses lois, ses organes, ses conditions de vie, ils n'y voient autre chose que la somme des âmes unies entre elles par la foi en ce même Jésus-Christ. Ici, l'Église n'est pas l'idéal vivant selon lequel l'assemblée des vivants s'unit et se gouverne : l'Eglise est la simple résultante des groupements de fidèles.
C'est ainsi que, dans l'ordre de la foi, au point de vue protestant. Eglise ne veut rien dire de plus grand, rien de plus fort qu'assemblée. L'Église véritable, s'il y en a une, est toute au dedans des âmes, qui seules vivent de la vie de l'Esprit. Réunissez toutes ces âmes, vous ne constituerez point une entité nouvelle, ayant sa vie propre, ses conditions, ses fonctions, sa hiérarchie, et le reste qui est dans l'Église catholique. Le royaume de Dieu est un esprit purement individualiste, mais comme il est le même pour tous, il ne peut pas ne pas rassembler ceux qu'il anime dans un même lieu, dans un même cadre donné. Ne lui en demandez pas davantage. Tout le « royaume de Dieu » est au dedans de nous, et ce qui en paraît au dehors, puisqu'il faut bien que
la foi s'exprime, et en s'exprimant réunisse dans l'expression ceux qu'elle réunit dans le sentiment, ce qui en paraît au dehors peut s'appeler une église, peut recourir à des symboles, peut commander une certaine discipline en vue d'une certaine unité; mais rien de tout cela, unité, discipline, symboles, église enfin, ne saurait être un moyen extérieur, une orga^ nisation sociale proprement dite, servant, comme à travers les rouages d'une administration, à transmettre la vie divine; car la vie divine, dans ce système, doit être toujours librement donnée et librement reçue, entre l'àme qui va droit à l'Esprit et l'Esprit qui souffle où il veut. La foi chrétienne, en un mot, est et demeure, dans son principe et dans sa confession, une affaire privée entre l'àme et Dieu.
Dans ce système, il est aisé de le comprendre, ce qui est visible n'est pas d'institution divine : ce qui est un n'est pas « un » en vertu d'une unité organique (1).
(1) Entre les deux conceptions de l'Église, la conception catholique et la protestante, il y a la même différence qu'entre les deux écoles de sociologie qui expliquent la nature de la société immaine. Ceux qui disent que la société est un a priori divin ou métaphysique, qui s'impose à l'homme comme une loi antérieure à l'homme, croient que le créateur, en faisant l'homme sociable, a conçu la société comme un catholicisme naturel. Ceux qui veulent, au contraire, que la société soit un a posteriori résultant de la communauté des intérêts ou des sentiments, ou d'un contrat plus ou moins explicite, introduisent en sociologie comme un protestantisme naturel, en ne voyant dans le corps social rien de plus que la somme des membres qui le composent, c'est-à-dire un agn^gat et n m un corps.
L'individualisme religieux est contradictoire à la notion d'Eglise. Il ne sert de rien de déclarer après coup, avec Schleiermacher, que le fait religieux a un caractère social, que la pensée chrétienne est une pensée sociale, si l'on ne professe pas que le Saint- Esprit, àme collective de l'Église, n'est pas seulement répandu dans les individus mais se manifeste également dans les organes des fonctions sociales préétablies à l'union des individus. L'erreur vient toujours de la même source. On oppose Jésus-Christ à l'Église et l'Église à Jésus-Christ. « Le catholicisme, dit le même écrivain protestant, fait dépendre le rapport de l'individu avec le Christ de son rapport avec l'Église : le protestantisme fait dépendre le rapport de l'individu avec l'Église de son rapport avec le Christ. » Distinction vaine pour un catholique. L'Église et le Christ, socialement parlant, c'est tout un. Tout nous vient par l'Église, qui est le Christ continué ; tout nous vient par le Christ vivant dans l'Église.
L'individualisme des Églises protestantes les met parfois en état d'infériorité vis-à-vis des sociétés temporelles, qui, elles du moins, posent un principe de vie indépendant des volontés particulières et, sans prétendre à l'infaillibité, se gouvernent du moins en vertu d'une autorité pratiquement reconnue infaillible. Une Église protestante a beau se réunir pour prendre des décisions dogmatiques ou disciplinaires, ses décisions ne peuvent prévaloir contre le sentiment personnel du plus humble de ses
membres. L'assemblée n'a pas l'assistance de l'Esprit-Saint, dont le simple fidèle peut se croire assuré. L'assemblée ou le synode est à peu près un Parlement, un Parlement sans doute qui commence par appeler sur ses délibérations les lumières d'en Haut, mais un Parlement qui n'a pas autorité pour imposer ses décisions puisqu'il n'a pas pu recevoir des fidèles mandat pour gouverner au nom d'une foi essentiellement individuelle et qui ne se délègue point. C'est, en effet, par dérogation au principe de la Réforme, — à savoir que la foi est affaire privée entre Dieu et l'àme, — que les synodes ont tenté, dès l'origine et jusqu'à nos jours, de former, autour d'une « Confession de foi » commune, des Eglises qui ne tenaient debout et ne faisaient ligure d'unité qu'aux dépens de la sincérité intellectuelle ou morale des intéressés. Hier encore, n'est-ce pas aux dépens des vieux principes protestants que le Synode de Jarnac (1906) faisait un chaleureux et éloquent appel à l'union des cœurs autour d'un idéal à coup sûr très élevé? Mais, pour obtenir un semblant d'union, qui n'a d'ailleurs pas rallié tous les esprits, il a fallu élargir les cadres des définitions jusqu'aux confins extrêmes de la complaisance verbale, où le christianisme se distingue à peine de la philosophie, et la foi du sentiment.
En résumé, ou les Protestants demeurent fermes dans le principe qui les a faits protestants, je veux dire, la foi, expérience personnelle et incommunicable, et alors point d'Eglise, sinon purement nomi-
nale ; point d'organisme spirituel pour former une vraie société d'âmes. Des unités, mais point d'unité; des chrétiens, mais point de chrétienté, des groupes, des sectes, des églises, autant d'églises que de sectes, mais d'Eglise, au singulier, point. Ou bien les Protestants, épris d'union à mesure que la foi diminue et que les défections se multiplient, ne pourront réaliser un semblant d'unité, et encore verbale et de pure forme, que le jour où la vieille formule de la foi en Jésus-Christ (ils du Dieu vivant sera tout à fait vide de son contenu divin et pourra indistinctement, sans choquer personne, parce que personne n'y mettra plus rien de doctrinal, servir aux derniers fils des Huguenots de suprême mot d'ordre aux suprêmes ralliements du désespoir.
Supprimez donc l'Église, vous supprimez la société chrétienne ; du même coup, vous détruisez le dépôt de la Révélation. C'est ce qui me reste à vous démontrer.
Quoi qu'on puisse penser des dogmes particuliers, il est certain, pour les Protestants comme pour nous, que le dogme, ou la vérité révélée, doit être entre croyants comme un bien indivis, un fonds social. Sans doute, pour être une foi vraie et vivante, la foi aux dogmes doit être l'elTet d'une grâce personnelle ; peu importe qu'elle nous soit donnée ou non par un moyen extérieur, elle est toujours quelque chose
d'intérieur et d'individuel. Il en est ainsi d'ailleurs de toute vérité même humaine. La vérité, de sa nature, est universelle, catholique, la même pour tous ; mais pour être la vérité de chacun, elle doit être saisie par chacun et comme individualisée ; elle ne cesse pas pour cela d'être encore à tous, car de la vérité humaine on peut dire, ainsi que de l'Infini luimême : Chacun en a sa part et tous l'ont tout entière. Est-ce à dire qu'il appartienne à chacun de conserver le dépôt de la vérité divine dans son intégrité? Les Protestants eux-mêmes n'iraient pas jusque-là? Mais, disent-ils, le dépôt de la vérité, ce n'est pas un homme, ce n'est pas une église, c'est l'Écriture simplement. Nous en convenons avec eux, mais à la condition que l'Ecriture ne demeure pas un simple papier, une lettre morte. Vérité soit, mais vérité vivante et toujours vécue, toujours parlée par quelqu'un qui ait reçu mission pour la parler et la vivre. L'Evangile, le Nouveau Testament, où se trouve le dépôt chrétien, l'Evangile a été une parole, une vie, avant d'être une Ecriture, une parole qu'on écoutait, une vie qui se transmettait, une tradition, comme dit notre Eglise, puisque la vérité passait de bouche en bouche bien avant que le livre qui devait la renfermer passât de main en main. Fides ex auditu : la foi fut un message oral. Et tandis que la foi se transmettait par la parole, elle était déjà le dépôt, tout aussi bien que plus tard l'Ecriture. Donc quand l'Eglise parlait sa foi, elle était infaillible, — sans quoi l'Ecriture, qui n'est après tout cpic la
parole recueillie dans le livre, ne serait pas infaillible non plus.
Mais, disent les Protestants, la parole a fait silence quand les écrits se sont mis à parler. La révélation close, l'Ecriture seule a droit de se faire entendre.
Eh bien ! s'il était vrai que la parole de l'Église apostolique se soit tue à jamais, s'il était vrai que l'assistance de l'Esprit-Saint ait tout d'un coup cessé d'assurer, par le magistère infaillible du successeur des apôtres, la transmission du dépôt, s'il était vrai que le silence de Dieu, à un moment donné de l'histoire, se soit étendu comme un rideau de mort sur le berceau du christianisme, s'il était vrai qu'au lendemain du jour où l'Écriture recueillit la parole, l'Ecriture devint le seul interprète autorisé de Dieu auprès de l'homme, je refuserais de voir dans l'Écriture le dépôt vivant d'une vérité vivante et je me contenterais de m'incliner devant elle comme devant le monument de ce qui a vécu; — parce que, si divin que soit un livre, en tant qu'il est un livre, et qu'il reste fermé, il est conservateur de la vérité comme le tombeau est conservateur de la momie.
Il n'y a de vérité vivante que dans les âmes où l'Ecriture animée par la foi parle à l'àme. Aucun Protestant ne démentira ce que je dis. C'est le lecteur de la Bible qui rend la vie et l'esprit à ce qui serait demeuré, sans lui, lettre morte, parole momifiée. Mais si le dépôt est dans les âmes illuminées par la foi, le dépôt n'est donc plus dans l'Écriture seule. Et si le dépôt est dans les âmes des chrétiens.
je VOUS le demande, je le demande aux Protestants, quelle garantie de conservation présente-t-il, si le premier venu peut revendiquer pour lui-même le monopole de la vérité divine divinement entendue? Ce que tout le monde garde est mal gardé. L'Esprit- Saint seul peut assurer la conservation de ce que l'Esprit-Saint a dicté. Pourquoi ne pas admettre que l'Inspirateur qui assista les écrivains sacrés, qui vivifia la prédication des apôtres, demeure encore dans le corps de l'Église pour conserver aux textes sacrés et aux interprétations qu'on en fait, le sens divin qui en est l'àme et la vie? Pourquoi refuser à l'Esprit-Saint le droit et le pouvoir de faire, pour l'Eglise considérée dans son ensemble et dans ses organes, le miracle d'illumination qu'on lui attribue dans l'àme du moindre lecteur de la Bible? Pourquoi, en un mot, ne pas conclure que l'Eglise, seule dépositaire de l'Esprit de Dieu, a seule qualité pour conserver la vérité venue de Dieu?
Je touche ici au problème de la tradition catholique à la fois conservatrice et vivificatrice de la Révélation. Il fera l'objet d'un prochain chapitre. Ce que j'en veux dire aujourd'hui, c'est que, en dehors de l'Eglise, la question du dogme immuable ou progressif ne se pose même pas. Si le dogme, en effet, est tout entier dans l'Ecriture, ou bien, il y demeure tel qu'il est, dans le langage sacré et intraduisible en formules théologiques, ou bien, il est livré aux interprétations variables, nous l'avons vu, de la philosophie humaine. Dans ce dernier cas, on
l'expose à devenir la proie de la raison qui n'en laissera pas un iota ou une virgule inattaquable. Alors, il faudra se jeter dans le système de Luther, poussé jusqu'à l'abnégation de toute raison, jusqu'à la défiance de toute formule, s'interdire tout commentaire, toute explication, toute définition, et renoncer par conséquent à savoir ce que l'on croit et ce que V^n doit croire : « Qui pourrait entendre les choses de Dieu mieux que Dieu même, écrivait le père de la Réforme? Que l'homme cesse de profaner les paroles de Dieu par des termes nouveaux et particuliers ))(!). Ainsi, point de milieu pour le dogme : ou l'immobilité de la mort, dans le cercueil de la lettre, ou, pour peu que la raison l'ait frôlé de son souffle, le squelette changé en une poussière sans nom.
L'Église n'est pas seulement nécessaire à la durée spirituelle du christianisme, elle est la condition de sa réalité historique. En effet, si, comme le veut la Réforme, le fait catholique, en tant que fait divin, disparaît du monde pour rentrer dans les proportions d'un événement humain, ce qui disparaît avec lui c'est le fait chrétien lui-même, la Rédemption par le Christ fils de Dieu.
L'Église catholique est un fait et un dogme : le fait, c'est l'Église apparaissant dans l'histoire avec
(1) Cité par Bossuet, 6^ avertissement aux Pi-otesiants, p. 687. Edition de Versailles.
ses hommes, ses institutions, ses grandeurs, ses faiblesses, en un mot, ses vicissitudes, qui sont entrées dans la trame des événements historiques. Le dogme, c'est l'Eglise, se donnant pour une société surnaturellement instituée dans le but de réunir tous les disciples du Christ sous un gouvernement infaillible, c'est-à-dire assisté de l'Esprit-Saint. Le dogme, c'est le droit expliquant et justifiant le fait.
Bien entendu, les Protestants ne nient pas le l'ait; seule, l'explication surnaturelle, ou le dogme, est inadmissible.
« Le dogme catholique, écrit Auguste Sabatier, sort des entrailles mêmes de l'histoire par un long et douloureux enfantement, et s'explique naturellement, comme tout autre phénomène historique, par la logique interne des idées et des choses, les circonstances du temps, le génie et l'ambition des hommes » (1).
Les choses semblent se passer, pour l'obscrvaleur vulgaire, comme si l'Eglise avait reçu une mission surnaturelle et divine. Mais, en réalité, c'est après coup que l'Eglise s'attribuerait, pour justifier son développement, une infaillibilité de direction, fondée sur l'assistance d'en Haut. De cette façon, le dogme n'interviendrait pas comme un droit (|ui prouve le fait, mais sortirait du fait, comme par une sorte d'usurpation d'un droit. Un heureux enchaînoment
. (1) Aug. Sabatier. — Religions d'autorité et religion de l'esjprit, livre i, cli. ii, p. 81.
des causes et des ell'ets a ravorisc ce renversement des rapports entre le lait et le droit. A la bien prendre, l'Eglise catholique serait une des plus extraordinaires réussites de l'histoire, mais enfin, elle n'est pas unique, et la Rome des Papes n'est pas plus miraculeuse que la Rome des Consuls et des Césars.
Voulez-vous voir comme tout s'enchaîne ? De l'unité idéale, qui est l'àme des premières communautés chrétiennes, à l'unité extérieure, le pas est vite franchi ; et voilà le principe d'autorité qui centralise tout. D'elle-même, l'autorité ira se placer à Rome, centre du monde. Les hérésies, nées de la gnose orientale, déchirant l'Eglise, font sentir le besoin d'une règle de foi, extérieure aux discussions et aux querelles théologiques. La prescription, coutume du droit romain, transportée dans le domaine de la foi, voilà un critérium très sûr, à la portée de tout le monde. La foi sera ce qu'on a toujours cru. Chemin faisant, la hiérarchie s'établit; évéques et pontife romain l'emportent définitivement sur les derniers des « prophètes », les inspirés directs de l'Esprit- Saint, duquel Pape et évéques sont désormais les seuls porte-parole autorisés. Le besoin a créé l'organe, le fait a postulé le droit. L'infaillibilité est déjà dans la multitude des croyants, l'abstraction prendra corps dans le Concile, ayant le Pape à sa tête. Laissez faire la logique et la nécessité. La tête sera, comme il convient, l'organe représentatif de l'infaillibilité abstraite. L'infaillibilité personnelle
du pontife romain, voilà l'aboutissement logique de l'évolution de l'Eglise catholique (1).
Je n'ai pas dessein d'entreprendre la réfutation de cette thèse aussi rationaliste que protestante. Je la garde pour la retourner contre le protestantisme. Toutefois je veux bien remarquer, en passant, que le tableau analytique, où l'on nous montre l'évolution de l'Eglise catholique, fùt-il exact au point de vue rationnel, ne prouve rien contre une intervention surnaturelle de Dieu dans l'institution de l'Eglise. De ce que les événements se déroulent selon la loi de la causalité, il ne s'ensuit pas qu'ils soient demeurés en dehors de l'action divine. Est-ce que Dieu ne tient pas dans sa main les causes et les effets, et, pour avoir fait un ouvrage surnaturel, lui est-il défendu dans l'exécution de se conformer à la logique des choses humaines, qui vont s'enchaînant les unes aux autres ? Quelle est cette prétention de la critique historique de croire que tout peut se passer de Dieu parce qu'à la rigueur tout peut s'expliquer sans Dieu? Quand elle a fait voir la suite des événements, et montré comment ils sortent les uns des autres, quand elle croit avoir dégagé l'idée directrice de ce développement, elle oublie que l'essentiel reste à trouver. Quoi donc? L'auteur de l'idée, le metteur en œuvre, le créateur, homme ou Dieu qui voit en même temps le commencement et la fin de l'action, et du commencement à la tin mène et dirige
(1) Pour le dt^veloppemeiit «le ces idées, on peut lire : Aiig. Sabatier, Religions d'autorité et religion de l'es})rit.
l'idée et l'empêche de dévier hors du plan tracé d'avance. Que diriez-vous du critique littéraire qui, par l'analyse d'un chef-d'œuvre, ayant retrouvé les procédés et la méthode du génie, s'en tiendrait là et s'écrierait : Je tiens les causes et la suite de l'œuvre; je n'ai pas besoin de l'auteur !
Vous avez vu, encore sur le métier, une tapisserie des Gobelins. Placez-vous à l'envers, derrière la trame, du côté où les ouvriers travaillent ; regardez les mains qui saisissent les fils, les fils qui se nouent. Tout vous semble marcher par le fait de ces mains industrieuses qui n'ont pas à savoir où elles vont, et qui arrivent cependant à faire un ouvrage suivi et rationnel.
Passez maintenant de l'autre côté, face au tableau. Vous voyez tout de suite que l'œuvre véritable est là, et non à l'envers de la tapisserie : que là est l'idée directrice, la cause du chef-d'œuvre, que là se trouve l'artiste, le créateur, invisible et présent, qui a tout conçu, tout dessiné, tout harmonisé. Mettez à la place de ce canevas de fils entrecroisés, l'immense tracé de l'histoire de l'Eglise catholique, et dites-moi de quel côté il faut le contempler pour y voir clair, et pour en juger; si c'est à l'envers, du côté où travaillent les causes secondes, les ouvriers plus ou moins conscients qui remplissent leur tâche, ou si ce n'est pas plutôt à l'endroit, là où se révèle, par la précision des détails asservis à l'unité du tout, le miracle évident d'une assistance permanente de l'auteur, toujours présent à l'exécution de son tableau dont
il a tracé une fois pour toutes les lignes et le dessin.
Mais laissons cela, et tenons pour provisoirement démontrée la thèse exposée plus haut.
Ainsi, du point de vue historique, selon le rationalisme protestant, l'Église, nulle Eglise, pourraiton dire, ne saurait être divine. L'Eglise catholique a beau se prévaloir des prétendues promesses du Christ, son existence, son passé, son avenir, ne sont en aucune façon la suite du miracle évangélique. Elle a usurpé le fait primitif chrétien, et en l'usurpant, l'a corrompu, pour le faire servir à des fins qui l'ont menée bien loin de son point de départ.
Le grain de sénevé de l'Evangile est devenu un grand arbre, le grand arbre de l'Eglise, si l'on veut, mais il doit être bien étonné de porter des fruits qui ne sont pas de son crû : miratiirque noinis frondes et non sua poma. La source chrétienne devait couler pure et limpide. L'Eglise a fait entrer dans la source à peine ouverte, l'immense affluent d'humaines ambitions, et voilà comme s'est formé, avec quelques gouttes d'essence chrétienne, le grand fleuve du catholicisme qui va toujours s'élargissant, au fil de l'histoire, et ne prétend s'arrêter, sur les rivages extrêmes du temps, qu'en s'abîmant dans léternité. S'il en est ainsi, l'Église calholiciue, en dépit des services rendus, n'a pas le droit à l'absolution du temps et des hommes : elle est un mensonge vivant, car elle ment au monde et à Dieu.
Faisons donc elTort pour accepter, ne fût-ce que par provision, ces douloureuses conclusions. Poussons-les à bout. A quoi sommes-nous réduits ? « Sortez de Babylone, ô mon peuple ! » me crie le protestantisme ; sortez du catholicisme pour demeurer chrétien. — Mais encore faudrait-il savoir où aller ! — Vers les Eglises protestantes. — Vers laquelle ? Aucune n'est divine, et d'ailleurs aucune ne prétend l'être. Aucune ne peut s'imposer à moi comme Eglise. Je vois des chrétiens, s'il en est encore, mais à l'état dispersé, sporadique, qui ne sont chrétiens que par une expérience personnelle, et qui n'ont rien à me dire que ceci : « Faites comme nous, remontez à la source. »
Eh bien ! je remonte à la source. J'en demande pardon à l'Eglise catholique, mais me voilà protestant, par hypothèse, et remontant le cours du grand fleuve catholique, je m'embarque sur le bateau de la critique qui permet de regarder le passé au seul point de vue de la raison.
Et, à mesure que je m'avance dans ce passé que je croyais divin, j'aperçois, dans les eaux claires de mon fleuve, ces vaines images des institutions de l'Eglise que je prenais pour des réalités. Ce n'étaient donc que des idées, des reflets des choses humaines, qui me semblaient célestes, parce que, vues dans ce miroir trompeur, elles se projetaient jusque dans le ciel. Voici que se déroulent, une à une, avec le flot changeant et mobile des âges, pour s'enfuir et disparaître avec lui, toutes les beautés et toutes les
grandeurs sous lesquelles l'Eglise colorait et drapait son usurpation. Adieu, cette vaste et harmonieuse unité du corps de l'FZglise, plus belle en sa composition que les plus parfaites des sociétés humaines ! Adieu, cette admirable architecture des dogmes, plus haute, plus organique, et plus vivante que les plus pures de ses cathédrales qui, elles du moins, ne se dissipent pas avec le mirage de la foi ! Adieu, vertu des sacrements, organes de vie divine, et qui s'évanouissent en un vague symbolisme ! Adieu, le sacerdoce, cette magistrature éternelle investie d'en Haut, pour juger, pour instruire, pour gouverner ! Adieu, la chaire même de Pierre ! Tout tombe, tout se dissipe ; les temples restent debout, mais ils sont vides; les noms brillent encore, mais ce ne sont que des ombres; les paroles retentissent encore, mais ne disent plus rien à l'esprit. Je vois tout s'écrouler, parce que j'ai vu tout commencer, en remontant le cours de l'histoire catholique.
Enfin, je me suppose arrivé jusqu'à la source du pur christianisme. Je respire enfin : je rentre dans le miracle, dans le surnaturel, dans le divin. Là, je l'espère, point de mirage, point d'illusion, point de mensonge historique. Je suis en suspens, penché sur l'endroit de l'espace et du temps d'où jaillit un jour la vie chrétienne. Et là, à ce moment unique de l'histoire où Jésus disait à ses apôtres le royaume de Dieu et son avenir, j'écoute, j'interroge, je crie de toutes mes forces : Seigneur, est-ce bien vous ? Estce ici le commencement de la foi ? — Ouvre l'Ecriture
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et tu le sauras. — Mais c'est l'heure où il n'y a encore rien d'écrit, où la parole de Dieu court encore sur les lèvres des hommes, où elle vole de ville en ville, où elle passe dans la mémoire des disciples. L'Ecriture n'est pas encore, et quand l'Ecriture sera, j'aurai perdu la trace de la vraie source chrétienne.
Mais je veux hien n'y pas regarder de si près et me croire à la source, en ouvrant l'Ecriture.
Vous me dites, vous, protestant, vous, historien qui avez chassé le miracle de l'histoire de l'Église, vous me dites : « Devant la source chrétienne, inclinez-vous : ici commence le miracle! » — Pourquoi, vous répondrai-je, le miracle serait-il au commencement ? S'il n'est pas au milieu ; s'il n'est pas à la fin de ce que vous nommez l'évolution de l'Église, pourquoi serait-il à l'origine? — Les textes sont là direz-vous, qui sont la parole de Dieu ! — Mais l'histoire et la critique ne s'arrêtent pas devant ces textes que vous croyez inviolables. Elles traitent l'Évangile comme vous avez traité l'Église : tout s'explique naturellement aussi. Jésus-Christ est-il le Fils de Dieu? Cela dépend de ce que l'on entend par Fils de Dieu. Les Sociniens disaient que Jésus-Christ était le Fils de Dieu comme est fils de Dieu tout chrétien, comme vous et moi. Ne me parlez pas des miracles de l'Évangile; je sais le cas qu'on en fait chez vous ; j'ai lu vos auteurs, et l'histoire, dans laquelle je me suis embarqué un moment avec vous, veut expliquer tout sans le miracle, ou malgré le miracle.
Protestant imaginaire, je suis épouvanté de ma propre fiction; j'ai cherché la source, et, quand je crois l'avoir trouvée, elle se dérobe : je la saisis et elle s'échappe entre mes doigts, comme une eau fugitive. Ainsi passe, au crible de la critique protestante, non seulement le catholicisme, mais le christianisme tout entier, de la première heure à la dernière. Il en est temps, rendez-moi la suite et l'enchaînement des principes et des faits qui affermissaient ma foi en Jésus-Christ; rendez-moi le miracle de l'Église, que je vois, confirmant les miracles du Christ, que je n'ai pas vus, mais qui sont donnés par le fondateur de l'Église comme la confirmation des promesses qui annonçaient l'Église; rendez-moi la décisive concordance de ces deux paroles qui répondent l'une à l'autre depuis deux mille ans, dominant le bruit des siècles : « Je suis avec vous », dit Jésus-Christ. — « Vous êtes le Christ, Fils du Dieu vivant », dit l'Église. En un seul mot, rendez-moi la divinité de l'Église catholique, à la fois conséquence et preuve expérimentale de la divinité de Jésus-Christ, ou bien je le déclare, je cesse à l'instant même d'être chrétien.