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CHAPITRE III

La Tradition

Quiconque veut le christianisme doit vouloir l'Église catholique; quiconque rejette l'Eglise catholique doit aussi rejeter le christianisme. En d'autres termes, si l'Église catholique n'est pas la continuation et le prolongement naturel du christianisme, le christianisme n'a pas vécu : il est mort-né.

Nous croyons à l'Église, en effet, comme nous croyons à l'Evangile, et chacun des deux nous fait croire à l'autre. L'Évangile en mains, nous croyons aux promesses de Jésus-Christ qui prédit l'Église et confirme déjà sa prédiction par ses miracles. L'Église catholique sous les yeux, nous croyons à la divinité de celui qui a prédit l'Église et, l'ayant prédite, lui assure la victoire sur le temps et sur les persécutions, en vertu de son assistance promise jusqu'à la fin des siècles. Le miracle catholique, perpétuel, ininterrompu, actuel, est la preuve palpable du miracle chrétien primitif.

Et c'est le même miracle qui se continue. De quel autre nom, en effet, appeler cette merveille historique, unique dans son genre ?

Une société existe, dépositaire de la mission du Christ, de sa parole et de ses sacrements, dispensatrice de ses grâces et de ses mérites, corps immense animé de son Esprit, véritable incarnation permanente du Verbe, portant en elle la Vérité non pas comme un dépôt auquel on ne touche pas, mais comme une chose vivante qui ne se transmet qu'à la condition de rester vivante, assurée cependant de n'en rien perdre et de n'y rien ajouter, toujours identique à elle-même, en dépit des apparences, défiant le passé de lui reprocher des variations, le présent de la convaincre d'erreur, et l'avenir de la menacer de mort. Si une telle organisation de la vérité divine, si une pareille transmission de la vie naturelle, n'est pas un miracle social perpétué à travers les âges, il faut rejeter le miracle de Jésus- Christ qui porte celui-là comme la pierre angulaire soutient l'édifice entier.

Seul le miracle peut perpétuer le miracle. Il suppose par conséquent l'infaillibilité, car on ne pourrait s'expliquer que le Christ eût confié le dépôt de la Révélation, qui exige une foi divine, à une société réduite aux seules lumières d'une foi humaine. Voilà pourquoi, en établissant son Eglise. Jésus- Christ lui promit «qu'il serait avec elle jusqu'à la consommation des siècles, qu'il lui enverrait son Esprit, que cet Esprit lui apprendrait toute vérité ».

Or, qui dit assistance de Jésus-Christ et de son Esprit dit nécessairement infaillibilité.

C'est donc l'assistance de l'Esprit-Saint qui assure l'infaillibilité à la transmission, ininterrompue, vivante, opérante, de la vie divine dans l'Eglise catholique. Transmission des vérités et des pratiques, des dogmes et des sacrements — non pas à l'étal de symboles et de souvenirs — non pas à l'état de dépôt mis sous clef — mais à l'état de foi agissante, et de pratiques significatives, c'est ce que j'appellerai, dans son sens large, la tradition. La tradition, c'est donc l'Esprit-Saint, conservant perpétuellement, pour l'empêcher de se corrompre à force de passer de mains en mains, et perpétuellement vivifiant, pour l'empêcher de se figer dans la formule, le trésor de la Révélation à nous légué par Jésus-Christ et par les apôtres. La tradition n'est pas autre chose que la Révélation préservée de toute altération, d'une part, et cependant de l'autre, la Révélation mise en contact incessant avec la vie intellectuelle et morale des fidèles.

De là un double aspect, et comme deux faces dans la tradition, celle qui regarde la conservation du dogme, et celle qui regarde son développement; la première qu'on peut appeler la tradition externe, est un principe de conservation et de perpétuité pour la vérité révélée : la seconde, où la tradition interne est le principe de développement et de vie pour la vérité révélée.

La Tradition, au sens de conservation, n'est pas chose particulière à la société religieuse. Elle est chose éminemment sociale. Elle est l'organe social commun, qui subsiste toujours, qui va des morts aux vivants, qui va des vivants à ceux qui ne sont pas encore, et qui assure la permanence de la société. Toute société ne dure, ne se perpétue, ne s'achève que par la tradition. La tradition est le lien de la continuité nécessaire à tout ce qui veut vivre. Elle est tout ce qui reste et demeure acquis quand une génération a passé, le legs de ceux qui s'en vont à ceux qui s'en viennent, le mot que se disent en se relevant les sentinelles de la vie, le flambeau que se passent au galop les siècles qui courent sur la piste de la durée infinie.

La tradition, entendue comme principe de conservation, n'est pas, vous le pensez bien, tout entière dans les livres, encore moins dans un seul livre. L'Ecriture ou l'imprimerie sont, à coup sur, des instruments de conservation plus fidèles que la tradition orale, la tradition de bouche, ou la tradition proprement dite ; mais on peut concevoir, et l'histoire a connu des sociétés qui ont vécu, qui ont duré, sans autre organe de conservation que l'enseignement par la parole ou tradition au sens restreint du mot. Et même de nos jours, où la parole se fixe, à peine éclose, dans le livre, le journal ou la revue, qui oserait soutenir que toute la tradition tient dans

la parole écrite ou dans la lettre moulée? Tant qu'il y aura des hommes, et qui parlent, on peut assurer qu'il restera toujours une part du dépôt social, si petite qu'on la suppose, qui passera par les lèvres humaines.

Il semble donc, à première vue, que l'Église catholique, ayant conscience de former une société destinée à durer toujours, ait fait preuve d'un véritable sens social en ne se bornant pas à reconnaître pour unique règle de sa foi la seule Écriture, mais en y ajoutant encore les traditions non écrites qui, reçues par les apôtres de la bouche de Jésus-Christ, et par les premiers chrétiens de la bouche des apôtres, ont passé de la sorte, de bouche en bouche, jusqu'à nous.

Au reste, l'Église ne laisse à personne le droit de dire qu'elle élève la tradition au-dessus de l'Écriture. Quand Richard Simon, préoccupé de prouver aux Protestants que l'Écriture ne pouvait à elle seule fournir une solution aux controverses, tomba dans l'excès au point de prouver trop et d'affaiblir l'Écriture par la tradition, il trouva Bossuet sur son chemin, Bossuet, trop franc génie pour triompher aux dépens de la vérité, et trop clairvoyant théologien pour ne pas se retourner contre un imprudent défenseur de la bonne cause. « La méthode d'appuyer la tradition sur les débris de l'Écriture, écrivait-il (1), est un moyen qui tend plutôt à la détruire. Elle se prouve par deux moyens : l'un qu'il y a des

(1) Défense de la Tradition et des Saints Pères, c. VI.

dogmes qui ne sont point écrits ou ne le sont point clairement; l'autre que dans les dogmes où l'Écriture est la plus claire, la tradition est une preuve de cette évidence, n'y ayant rien qui fasse mieux voir l'évidence d'un passage pour établir une vérité que lorsque l'Église y a toujours vu cette vérité dont il s'agit. Pour prendre donc l'idée véritable de l'Écriture et de la tradition, de la parole écrite et non écrite, il faut dire que les preuves de l'Écriture sur certains points principaux sont convaincantes par elles-mêmes : que celles de la tradition ne le sont pas moins, et qu'encore que chacunes à part puissent subsister par leur propre force, elles se prêtent la main et se donnent un mutuel secours. »

Aux yeux des Protestants, l'Écriture seule fait la foi. La Bible contient toute la révélation, et tout ce qui n'est pas dans la Bible, tout ce qui est venu par tradition peut sans doute être vénérable, mais ne saurait être divin. L'inspiration s'est bornée à l'Écriture, et l'Esprit-Saint n'a pas garanti l'infaillibilité à la transmission orale, laquelle participe à l'incertitude de tout ce qui a passé par beaucoup de bouches.

Cette erreur de nos frères séparés est grosse de conséquences, qui se retournent contre l'infaillible autorité de la Bible elle-même.

La tradition est inséparable de la Bible. La Bible n'est pas autre chose que la tradition après la lettre, comme la tradition est la Bible avant la lettre. Il n'est pas besoin d'être grand clerc en exégèse pour

savoir que le Christ a parlé et n'a jamais écrit, que les apôtres ont parlé plus qu'ils n'ont écrit, que l'Église a été fondée sur la parole du Christ et sur la parole des Apôtres, et que l'heure des écrits n'est venue qu'après l'heure des paroles. Avant d'être l'Ecriture, l'Écriture fut la tradition orale.

Nous en convenons, diront les Protestants, mais c'est précisément à compter du jour où la tradition s'est fixée dans l'Ecriture que nous n'avons plus recours à la tradition; elle devient inutile et superflue. Pour nous la tradition — inspirée — se ferme avec les écrits apostoliques. L'Écriture se suffit à elle-même.

Eh bien ! non, l'Ecriture ne se soutient pas sans l'appui de la tradition. C'est de la tradition que l'Écriture tient sa créance, son sens, et pour ainsi dire son âme. Vous supprimez la tradition? De quel droit alors m'imposez-vous, je ne dis pas encore l'autorité de la Bible, mais l'autorité de tels et tels livres qui constituent la Bible, c'est-à-dire ce que vous appelez comme nous le canon des Ecritures ? Or, le canon des Écritures a bien son importance pour vous comme pour nous. Si j'en crois un illustre Protestant, Schérer, « l'autorité du Canon ne saurait être ébranlée sans que l'autorité de l'Écriture, fondement de la foi évangélique » en soit également ébranlée. Considérer la détermination du Canon comme une affaire de simple critique et la confier aux discussions de l'École, c'est livrer à l'incertitude ce qui exige la plus haute certitude. Le Canon est

affaire de foi et non de science» (1). On me dira que Schérer a depuis lors changé d'avis; je le sais, mais son changement confirme son principe, puisque c'est pour l'avoir abandonné qu'il a cessé de croire. Dire que le Canon est affaire de foi, c'est dire qu'il est affaire de tradition. Car comment saurions-nous que tel livre est inspiré et non tel autre, si l'F^glise ne nous le disait, l'Écriture ne nous le disant pas?

A quel signe, en effet, les Protestants reconnaissent-ils la divinité des livres sacrés qu'ils ont entre les mains ?

J'imagine qu'ils n'en sont point en peine ; ils s'en rapportent comme nous à leurs pères, et les pères de leurs pères n'étaient- ils pas catholiques comme nous ? Les premiers réformateurs essayèrent bien de réviser le Canon, mais, en dépit de quelques divergences, s'ils rejetèrent plusieurs livres, c'est encore au nom de la tradition (juils crurent pouvoir les rejeter.

Plus tard la logique du principe protestant obligea les pasteurs Jurieu et Claude à déserter le terrain de la tradition pour chercher une autre base à l'autorité des Ecritures. Ne voulant pas recourir au consentement de l'Eglise universelle, l'un disait : « Il n'est pas nécessaire aux simples d'étudier la question des livres canoniques; ce n'est pas une question de foi, mais de théologie. » Mais alors à

(l) Schérer, cité par Aug. Sabatier. — Belù/ioiis d'autorité et religion de l'esprit, p. 357.

quel signe reconnaîtront-ils, ces simples, qu'ils ont entre les mains l'Écriture inspirée, la règle de la foi, la lumière de leur conscience, la source de la vie ? Ecoutez le ministre Claude : « Nous ne croyons pas divin ce qui est contenu dans un livre parce que ce livre est canonique, mais nous croyons qu'un tel livre est canonique parce que nous avons senti que ce qu'il contient est divin : et nous l'avons senti comme on sent la lumière quand on la voit, la chaleur quand on est auprès du feu, le doux et l'amer quand on mange » (1).

Le goût personnel, voilà donc le critérium du Canon des Ecritures. Dieu me garde de méconnaître, en effet, qu'il y ait dans les Écritures un goût siii generis à la portée des simples eux-mêmes. Il est véritable que nul ne peut approcher ses lèvres des bords de ce vase divin, que sont les Écritures, sans y trouver une saveur que n'ont pas les plus beaux des livres humains. Mais de ce goût particulier, variable et incertain comme tout ce qui est de l'homme, qui donc oserait faire, pour tout l'ensemble des documents scripturaires, une règle infaillible de canonicité? Bonne pour vous peut-être, cette marque ne le sera pas pour moi, encore moins pour toute l'Église.

J'aime mieux la doctrine de Bossuet, qui est celle

de toute l'Église, telle que je la trouve exposée dans

sa correspondance avec Leibnitz. « Il suffît, dit-il,

pour établir la succession et la perpétuité de la foi

(1) Bcssuet. — Troisième Avertissement, c. XXIY et suiv.

d'un livre saint, comme de toute autre vérité, qu'elle soit toujours reconnue, qu'elle le soit dans le plus grand nombre sans comparaison, qu'elle le soit dans les Églises les plus éminentes et les plus autorisées, les plus révérées, qu'elle s'y soutienne, qu'elle gagne et qu'elle se répande d'elle-même jusqu'au temps que le saint Esprit, la force de la Tradition, le goût, non celui des particuliers, mais Vnninerselde l'Eglise, la fasse enfin prévaloir comme elle a fait au Concile de Trente » (1).

En vérité, on se demande pourquoi les Protestants ne veulent pas reconnaître l'autorité de la tradition, qui, après tout, ne fait pas autre chose que d'étendre à l'Eglise entière cette inspiration, ce goût infaillible qu'ils ne craignent pas d'octroyer aux particuliers. Refuser au corps social ce qu'on accorde à ses membres, est-ce donc là se tenir plus près de la raison et de la logique ? N'est-il pas raisonnable, au contraire, que l'assistance de l'Esprit-Saint assure à l'universalité des chrétiens, moyennant certaines conditions, la conservation du dépôt, ce qui est conforme aux lois générales de la Providence, en assurant la durée des sociétés et en tenant les individus dans la dépendance? Au lieu que cette soi-disant inspiration personnelle qui fait dépendre le fonds, commun à tous, du goût de chacun, n'est en définitive, comme le dit Bossuet, qu'un « franc fanatisme ». '

La tradition méconnue, ce n'est pas seulement le (1) Bossuet. — Correspondance avec Leibnitz.

Canon des Ecritures qui est en péril, mais l'autorité de l'Écriture elle-même, qui ne peut se défendre longtemps contre les entreprises de l'exégèse rationaliste.

C'est une histoire bien connue des Protestants instruits que celle des transformations qu'a subies, dans la croyance des chrétiens réformés, la foi à l'autorité de la Bible. Elle a été racontée par un des leurs en des termes saisissants (1), et je ne crois pas que personne puisse regarder comme une offense le parti que j'en veux tirer pour ma thèse.

Comme ils avaient accepté le Canon des Écritures, les premiers Réformateurs avaient admis l'inspiration des livres sacrés dans le même sens que l'Église, c'est-à-dire dans le sens de la tradition. La Bible était divine, absolument; le texte et l'idée, la lettre et l'esprit, tout était inspiré indistinctement. Luther, moins que personne, n'était disposé à s'affranchir de la tyrannie des mots qu'il croyait dictés par l'Esprit- Saint. Il obéissait, à son insu, à la voix de la tradition.

Cependant c'est Luther qui, en posant le principe du libre examen jusque dans la lecture des livres sacrés, a ruiné le fondement de l'autorité de la Bible.

Pendant longtemps le libre examen se contenta de s'exercer sur l'interprétation des textes sacrés ; mais, s'il y avait divergence sur le sens des mots, il n'y

(1) M. Aug. Sabatier. — Religiont! d'auto>'ité et religion de l'esprit.

avait pas de discussion sur leur inspiration. C'est Dieu qui avait dicté : ce n'était pas sa faute si l'homme lisait mal. Ce fut seulement au xix" siècle, et encore dans la seconde moitié, que le protestantisme tira la dernière conséquence de son principe originel. Des hommes d'une grande piété (1), et d'une intelligence égale à leur piété, s'aperçurent qu'en acceptant comme une autorité indiscutable la lettre de la Bible, ils demeuraient insconsciemment les esclaves d'une autorité extérieure comparable à celle de la tradition catholique, et qu'ainsi déformé et mal compris, le protestantisme « devenait un catholicisme chétif, superstitieux et rabougri, qui a perdu tout sel intérieur et toute raison d'être ». La Bible, en tant que livre, fut abandonnée, comme une littérature humaine, à l'histoire, à l'exégèse; l'inspiration fut rejetée hors du texte, qui devint tout entier la conquête et le domaine propre de la critique. En vain le parti des conservateurs s'efforça-t-il de sauver l'autorité de la vieille Bible, en faisant les concessions nécessaires, et en jetant au monstre de la critique des lambeaux de l'infaillibilité littérale. Quel droit supérieur pouvaient-ils encore opposer au droit de la nouvelle exégèse? La tradition seule aurait pu mettre le holà à ces empiétements sacrilèges. Mais, puisque la tradition n'était plus avec eux, il ne leur restait plus qu'à voir, impuissants et désespérés, toutes les pages du texte sacré s'envoler une

(1) Alexandre Vinet et Edinunii Schérer. (Voir Ausj. Sabatier, p. 360.)

à une, arrachées et déchiquetées par l'impitoyable scalpel de la philologie. C'est encore l'Allemagne, le pays de Luther, qui eut le triste honneur de pousser à bout la Réforme. Les de Wesse, les Baur, les Credner, les Reus, les Strauss, sont les véritables héritiers de Luther, qui n'aurait pas pu les renier. En effet, quand ils réduisaient ainsi la lettre biblique au simple titre de document humain, quand ils la citaient au tribunal de la raison, ils exorcisaient de la Bible ce Saint-Esprit qui ne trouvait plus une syllabe où se réfugier, et par là, tombait le voile qui s'interposait entre Dieu et le chrétien; parla, s'évanouissait ce fantôme, évadé du catholicisme, qui soumettait l'action intime de l'Esprit à l'autorité extérieure d'un livre. Rien de plus conforme, n'est-il pas vrai, que ce nouveau et dernier protestantisme à l'esprit du premier, qui dans son essence reposait sur ce que Luther appelait la justification par la foi, c'est-à-dire sur une expérience personnelle et intime que nulle influence du dehors ne devait conditionner. Il fallait en arriver là : à savoir que nul Protestant ne pût, sans être un Catholique qui s'ignore, attacher encore l'infaillibilité à un intermédiaire, quel qu'il fût, homme ou livre, pape ou bible, entre Dieu et lui. Mais, dira-t-on, le livre demeure quand même, et c'est dans ce livre que le Protestant va puiser sa foi. Non pas, car le Protestant ne trouve dans la Bible que ce qu'il y apporte avec sa foi. Tout ce que la Bible a de divin, c'est le chrétien qui le lui prête. C'est seulement à l'occasion d'un texte indiftérent en

soi que Dieu fait jaillir dans l'àme du lecteur bien disposé la lumière de l'inspiration. Et c'est là, dans le cœur du chrétien que s'écrit, sans parole et sans lettre, la Bible éternelle, la seule vraiment divine.

Voilà donc ce que devient l'autorité de la Bible quand on la sépare de l'autorité de la tradition. Elle n'a pas de titre à s'imposer par elle-même, comme la parole de Dieu, infaillible en soi et dans son objet. Elle a toutes les faiblesses, toutes les erreurs, toutes les ignorances de la parole de l'homme ; bien plus, elle est un livre mort comme tous les livres. C'est seulement en parvenant à l'esprit illuminé par la foi qu'elle retrouve une coloration divine, un sens divin, une vie divine.

En admettant que le sentiment du divin jaillisse du contact de l'esprit avec la lettre, une telle illumination ne va pas au delà d'un sentiment, et l'expression dogmatique qui peut s'en suivre rentre dans le domaine de la philosophie toujours variable, toujours susceptible de révision. Religion sans dogme, c'est à celte extrémité que nous avons déjà vu aboutir la Réforme, séparée du principe vivifiant de la tradition.

La tradition est donc la garantie du Canon des Ecritures, de leur autorité, et du dépôt tout entier de la foi. Mais il ne suffit pas de dire que l'assistance de l'Esprit-Saint étant assurée à l'Église, le dépôt sera fidèlement transmis de main en main ; une

question se pose : existe- t-il un moyen de distinguer ce qui fait partie du dépôt divin de ce qui n'en fait pas partie, de telle sorte qu'à tout moment de la durée historique l'Eglise possède un critérium qui lui permette de reconnaître ce qui est de foi, ce qui n'est pas de foi.

« Les traditions de bouche, objectait Leibnilz à Bossuet, ne sauraient aller dans les siècles éloignés sans se perdre ou sans se corrompre étrangement, comme les exemples de toutes les traditions qui regardent l'histoire profane et les coutumes de tous les peuples, et même les arts et sciences, le montrent incontestablement. »

Cette objection, d'ailleurs spécieuse, n'empêche pas Liebnitz de reconnaître que dans certains cas la tradition suppléait l'Écriture, et qu'il y avait des chrétiens qui vivaient sans l'Ecriture,

Avant d'en venir aux règles de l'Eglise concernant la tradition, une remarque s'impose, tout d'abord. Quand on a, comme l'Eglise catholique, vingt siècles d'histoire, en se plaçant à la date où nous sommes pour regarder en arrière, l'esprit a quelque peine à se figurer sous une image sensible cette longue continuité qui doit faire la chaîne entre tous les moments d'un tel passé. Je me représente pour ma part, sur la ligne droite idéale des siècles, et placés de distance en distance, un certain nombre d'hommes qui se donnent la main. Chacun d'eux est représentatif du temps où il a vécu, et son geste exprime la transmission ou la tradition de

ce qu'il a vu et entendu ; chacun tour à tour reçoit et donne tour à tour, sans interruption. A quel chiffre estimez-vous que s'élève, depuis les apôtres jusqu^à nous, le nombre des organes intermédiaires de la tradition ? Prenez comme point de départ ce commencement du xx^ siècle et revenez en arrière. Vous connaissez sans doute quelque vieillard dont les souvenirs personnels remontent jusqu'au premier quart du siècle dernier. Ce vieillard ne garde pas seulement dans sa mémoire les événements dont il a été le témoin : il a pu recueillir les souvenirs d'un plus vieux que lui qui aura lui-même derrière lui presque un siècle d'expérience, sans parler de ce qu'ont pu lui rapporter les anciens qu'il interrogea dès son enfance. Deux siècles peuvent tenir à la rigueur dans la mémoire d'un seul homme. Voyez Voltaire écrivant sur le témoignage oral des contemporains de Louis XIV, l'histoire du xvii'^ siècle, et témoin lui-même du xv!!!*" siècle presque entier. Pour ne rien exagérer, faisons tenir deux siècles dans la succession de trois existences, et nous constituerons ainsi une tradition digne de foi. Remontez donc jusqu'à la fin du premier siècle de l'ère chrétienne, où le vieillard de Patmos, saint Jean l'évangéliste, représente le premier anneau de de la chaîne, et calculez, pour les dix-huit siècles révolus qui nous amènent jusqu'au seuil du xx*^, à raison de trois personnes tous les deux cents ans, et vous aurez besoin, pour former la chaîne vivante de la tradition, de vingt-sept anneaux seulement.

Est-il donc si déraisonnable de s'en rapporter à la tradition, quand la tradition se réfère ellemême à des faits importants ou à des dogmes précis, surtout quand ces dogmes sont liés comme ils l'étaient toujours, à des pratiques extérieures?

Au surplus, l'Eglise ne reçoit pas sans examen toutes les traditions comme faisant partie de la (( Tradition ». Elle a son critérium que Vincent de Lérins a formulé d'après la tradition, telle qu'on la concevait déjà au cinquième siècle. La tradition est règle de foi quand elle offre ce triple caractère d'être reçue toujours, partout et par tous : quod semper, quod ubique,quod ah omnibus. Cest îx la fois l'universalité du temps, de l'espace et du nombre. Il me semble que ces trois caractères peuvent sans inconvénient se ramener à un seul, la perpétuité. Ce qui a été cru, en effet, l'a été non seulement dans le temps, suivant le cours des âges, mais dans l'espace, suivant les pays où la foi était connue, et par conséquent suivant le nombre des âmes qui sont proprement le siège de la foi. D'ailleurs, l'universalité dans la durée est la seule note qu'il faille prendre à la lettre. L'universalité géographique ne peut être admise absolument, puisque la vérité a toujours été combattue en quelque endroit; ce qui réduit l'unanimité à quelque chose de relatif. Seule la perpétuité est la loi essentielle de la tradition. Seule elle constitue le lien de transmission continue, sur la ligne du temps, depuis la première heure de la Révélation jusqu'à nos jours. « C'est par là, dit

Bossuet, qu'on reconnaît ce qu'on a toujours cru et par conséquent qu'on doit toujours croire : c'est pour ainsi dire dans ce toujours que paraît la force de la vérité et de la promesse ; et on le perd tout entier dès qu'on trouve de l'interruption en un seul endroit. C'est ce que je vous ai enseigné, dit saint Paul, laissez-le comme un dépôt à des gens fidèles, qui puissent eux-mêmes en instruire d'autres (II Tim., ii 2). Séparer la saine doctrine d'avec cette chaîne de la succession, c'est séparer le ruisseau d'avec le canal ; et se vanter de l'intelligence de l'Ecriture quand on reconnaît qu'on a perdu la suite de la succession dans les pasteurs, c'est se vanter d'avoir conservé les eaux après que les tuyaux sont rompus » (1).

Reste encore à se demander s'il existe un moyen infaillible de savoir si un article de foi a toujours été universellement cru et enseigné. Si l'Esprit-Saint n'était pas présent à son Église, l'histoire et la critique seraient seules admises en témoignage, et la question du toujours soulèverait d'éternels débats qui ne seraient jamais tranchés. L'Esprit-Saint, qui a promis l'infaillibilité à l'Eglise, ne l'a pas cependant dispensée de l'effort et de la recherche, et l'on sait du reste que les controverses n'ont jamais manqué dans l'Église jusqu'au jour où le procès fut jugé par l'autorité. L'autorité enseignante, le magistère vivant dans le pape et dans les évèques, voilà l'organe de la tradition. Hors de là, la tradition est

(d) Lettre pastorale de Mgr l'évêque de Meaux aux nouveaux catholiques de son diocèse, p. XVI, ch. II.

confuse el indéfinie : sans doute, elle est conduite encore par l'Esprit-Saint qui réside en permanence dans les membres de l'Eglise, mais comme la foi et lavie surnaturelles forment dans l'humanité un fonds social, personne ne peut dire qu'il en ait la disposition ; tous y participent s'ils le veulent, mais seule la société entière, représentée par ses organes autorisés, peut, avec la promesse de l'infaillibilité , distribuer et définir les vérités et les grâces. La tradition, à ce point de vue, est admirablement appelée par notre Bossuet « la perpétuelle reconnaissance de l'infaillible autorité de l'Eglise » (1).

Loi de conservation et de perpétuité, la tradition catholique est aussi une loi de yie et de développement pour le dépôt de la vérité révélée.

On oppose souvent ces deux mots, tradition et progrès. Je le veux bien, mais à la condition qu'en les opposant, on ne les sépare pas. La tradition est le point d'appui nécessaire, le levier indispensable de tout travail, de toute activité humaine. Le progrès n'est jamais une nouveauté, un commencement : il est au plus un renouvellement, une suite. Ce qu'on appelle improprement une nouveauté, n'est que l'adaptation d'une chose ancienne à un nouveau besoin : non nova, sed nove.

(1) Dé/ense de la Tradition et des Sa ints-Pèrea, p. xvni au c. n.

La tradition est la conscience générale où se concilient, après beaucoup de débats et de ruptures, les deux tendances de la vie: conquête et conservation. A un moment donné de l'histoire, le présent forme une accumulation du passé. Mais le passé n'est pas seulement la somme des vérités connues et des aspirations satisfaites : il est aussi la somme des questions posées et non résolues, la somme des besoins éveillés et non satisfaits. Et c'est cela qui survit, et c'est cela qui anime le présent, et que le présent lègue, à son tour, à l'avenir. Et c'est cela qui pousse en avant l'humanité, comme de tout l'élan de son passé, vers un avenir jamais atteint. Il reste toujours quelque chose à faire et quelque chose à dire : l'instant qui meurt passe le mot à l'instant qui naît ; le jour l'annonce au jour et la nuit à la nuit. Dies diei éructât verbiim et no.v nocti indicat scientiam.

La tradition achevée et inerte serait une résignation à l'immobilité et à la mort ; elle serait une fin du monde. La tradition vivante est la poursuite du but cherché et la lumière du chemin parcouru.

L'histoire est la vraie tradition humaine; elle n'offre pas de solution de continuité, et s'il y en a d'apparentes, c'est ([ue nous ne la considérons pas d'assez haut. Mais l'histoire humaine est faillible, et elle a ses moments d'hésitation, ses arrêts, ses reculs, ses sursauts partiels.

La tradition calholique est une histoire aussi, mais infaillible. Elle est à la fois conservation et

développement ; et, grâce à elle, le développement a son principe et sa règle dans la conservation.

S'il est vrai que la perpétuité du dogme suppose la Révélation complète dès le premier jour et l'Église tout entière fondée par Jésus-Christ, il ne l'est pas moins (jue la vérité révélée et l'reuvre de Jésus- Christ ont subi un développement historique qui frappe et même éblouit les yeux. Ainsi se trouvent mis en présence un principe, que la foi ne nous permet pas de contester, et un fait que .l'histoire montre comme évident; le principe et le fait, semblent se contredire; ils sont, tout au contraire, corrélatifs et dans la dépendance l'un de l'autre.

Premièrement, sans la conservation de la vérité, révélée une fois pour toutes, point de développement véritable. Secondement, sans le développement, point de véritable conservation.

« La vérité venue de Dieu a d'abord sa perfection », écrivait Bossuet avec une sérénité qui faisait, nous l'avons vu, jeter les hauts cris au pasteur Jurieu, et qui étonne encore de nos jours certains catholiques, plus sensibles à l'évidence du développement qu'au principe de la perpétuité.

La proposition si nette de notre docteur est conforme à l'enseignement officiel de l'Eglise : il est, moins que jamais, permis de s'y dérober, après les nouvelles condamnations portées par Pie X dans

l'Encyclique Pascendi, lesquelles ne sont d'ailleurs que le rappel des constitutions de Pie IX et des actes du Concile du Vatican. L'Eglise réprouve en termes formels l'application évolutionniste du progrès indéfini au dépôt de la Révélation (1).

« La doctrine de foi que Dieu a révélée n'a pas été proposée aux intelligences comme une invention philosophique qu'elles eussent à perfectionner, mais elle a été confiée comme un dépôt divin a l'Épouse de Jésus-Christ pour être par elle fidèlement gardée et infailliblement interprétée. C'est pourquoi aussi le sens du dogme doit être retenu tel que notre sainte Mère l'Eglise l'a une fois défini, et il ne faut jamais s'écarter de ce sens, sous le prétexte et le nom d'une plus profonde intelligence. » Traduction de l'Encyclique Pascendi (8 septembre 1907.)

Donc, si l'on parle du développement dogmatique, il n'en faudra parler que sur les bases posées par l'Eglise d'une vérité révélée une fois pour toutes et intégralement. Ainsi se trouvent écartés, a priori, deux systèmes qui partent du principe d'une Révélation incomplète à l'origine. Le premier est celui de .huieu. Le pasteur de Rotterdam ne veut pas admettre la perfection originelle du dogme chrétien : d'autre part, il ne reconnaît pas, ou du moins Bossuet l'oblige à ne plus reconnaître l'infaillibilité de l'Eglise en matière de définition dogmatique. Il reste donc pris entre une révélation rudimentaire, celle (jui est

(t) Concile du Vatican, session III, c. IV, et can. 3.

contenue dans l'Écriture, et un développement purement philosophique, exposé à des variations incessantes. Ainsi, pour n'avoir pas aouIu admettre une révélation parfaite dès l'abord, Jurieu est condamné h ne le voir jamais s'achever, tout en progressant toujours, mais d'un progrès qui en est la destruction, puisque la vérité révélée se dissipe progressivement dans les nuages changeants de la philosophie. En efîet, aux yeux des Protestants comme au regard de Bossuet, la Révélation se terminant avec l'ère des Apôtres, si elle n'était pas complète dès ce moment, elle ne devait jamais l'être plus tard. Et si la vérité semblait s'éclaircir avec le temps, ce n'était pas proprement la vérité révélée qui s'éclaircissait, mais à propos et autour de la vérilé révélée, une philosophie qui naissait et se développait, sans pouvoir se fixer jamais. L'aboutissement extrême de cette théorie nous est connu : il réduit la Révélation à un sentiment, à une vie, et le dogme à une inter- I)rétation rationnelle de ce sentiment, de cette vie ; la foi, au sens de «Dieu sensible au cœur», est la seule chose révélée et partant divine : tout le reste est philosophie ou attitude intellectuelle.

Un autre système intermédiaire s'est proposé de concilier l'évidence du développement avec la conservation du dépôt. Les évolutionnistes modernes, qui garderont le nom de modernistes, n'admettent pas l'axiome de Bossuet que « la vérité venue de Dieu ait eu d'abord sa perfection », ni que l'Eglise ait d'abord eu pleine conscience de sa mission. Seu-

lement, comme ils admettent l'Eglise et l'assistance du Saint-Esprit dans l'P^glise, ou, comme parle Loisy, la présence du Christ immortel dans son Eglise, ils expliquent l'infaillibilité de l'évolution dogmatique et sacramentelle comme l'effet de cette infaillible assistance. La vérité n'est pas venue toute faite du Ciel ; elle vient tous les jours et tous les jours se fait dans l'histoire de l'Église. C'est une Révélation continuée et continuelle. Peu importe, dans ce système, que les hommes et l'Homme-Dieu comme les autres, n'aient pas eu pleine conscience, celui-ci de sa divinité, ceux-là, du but et des moyens, le Saint-Esprit pensait, agissait pour eux et en eux. Tout se déroulait avec la lenteur des évolutions humaines, mais avec la sûreté des desseins de Dieu.

Certes on ne peut pas reprocher aux évolutionnistes religieux de faire trop petite la part de l'action divine. C'est l'Esprit-Saint qui fait tout ou presque tout, d'autant que les hommes n'apportent guère que leur ignorance heureusement servie par la bonne volonté. Pour économiser le divin à l'origine, on le prodigue dans la suite des temps. Pourtant, le miracle de la fondation du Christianisme et de rinstilution de l'Eglise est déjà bien assez grand, quand on songe qu'il a été le fait d'une poignée d'hommes conscients de leur mission et entrés dans le secret de leur Maître, lui-même dépositaire du secret de son Père. Mais que sera-ce, s'il faut croire que le Maître et les disciples, el les disciples des disciples pendant trois ou quatre siècles, n'ont i)as su ce qu'ils faisaient, n'ont

pas compris ce qu'ils disaient, et n'en ont pas moins fait œuvre divine, ont construit des dogmes divins, et cela, en dépit des obstacles du dehors accumulés sur les obstacles du dedans ? Puisqu'on ne craint pas de prodiguer l'intervention de l'Esprit-Saint, pourquoi ne pas dire que l'Esprit-Saint, au lieu de déployer un tel luxe d'assistance à conduire, pour ainsi dire les yeux bandés, les apôtres et leurs successeurs vers un but connu de lui seul, a fait une moindre dépense de lumières à leur ouvrir l'intelligence, en leur révélant dès la première heure ce qu'ils avaient intérêt à savoir? Puisqu'on invoque la tradition, la tradition catholique ne veut-elle pas que les Apôtres aient appris de la bouche de leur Maître tout ce qu'ils devaient connaître pour fonder, pour conduire et pour gouverner l'Eglise ?

Au reste, je vois naître une difficulté bien plus grave et qui m'efïraye pour l'œuvre en perpétuelle évolution. Qui me dira le terme et les limites de cette évolution, même dirigée par le Saint-Esprit. Quand les vérités seront-elles définitivement fixées et les pratiques tout à fait arrêtées ? Pourquoi l'Église d'aujourd'hui jouirait-elle de la stabilité doctrinale et hiérarchique qu'elle n'a pas connue au commencement ! Je me défie d'une évolution sociale qui ne s'appuie à rien de fixe dans le passé et ne se retourne jamais pour prendre sa direction sur les lignes maîtresses de son principe.

Examinons maintenant l'autre sorte de développement, celui que l'Église admet, et qui sort de la loi de conservation et de perpétuité.

La vérité venue de Dieu a d'abord sa perfection : c'est donc en arrière qu'il faut chercher la vérité révélée. Oui, sans doute, et si quelque vérité nouvelle fait son apparition, au cours des âges, ce ne pourra être en tant que vérité révélée, car si elle a été révélée jadis, elle ne saurait être nouvelle.

Au reste, remarquons en passant, que la vérité humaine n'est jamais, à proprement parler, une nouveauté. S'il arrive à l'esprit humain de découvrir, comme on dit, une vérité, c'est que cette vérité existait ; découvrir n'est pas inventer, mais dévoiler ce qui était caché. Il serait absurde de dire que le savant invente la vérité. En ce sens, c'est en arrière et non devant nous qu'il faut chercher la vérité.

J'ajoute encore une réflexion. Si certaines vérités dites nouvelles se font jour, c'est qu'elles sortent de vérités déjà connues, par voie de déduction, de sorte que s'il y a développement doctrinal, c'est à condition qu'il y ait eu, au préalable, enveloppement d'une vérité par une autre, d'une conséquence par un principe.

Transportez ces réflexions dans le domaine de la tradition révélée. Là, en toute exactitude, la vérité est tout entière dans le passé, dans le premier moment de la Révélation. Les hommes ont reçu intégralement le dépôt. Ils l'ont reçu comme un germe, encore enveloppé, mais qui contient toute la vérité qui en

sortira. Parfait dans son genre, il pourra se développer sans addition, sans corruption, sans changement. Tout le dogme est dans le dépôt primitif comme le chêne est dans le gland. «Le dogme, dit excellemment Brunetière, ne se développerait pas, s'il n'avait dans l'identité de son principe et pour ainsi parler, dans la permanence de son être, la cause finale de son développement » (1) .

Le «type » de la vérité révélée est partait du premier coup : il se développe mais il n'évolue pas ; il persiste tout le long de son développement et reste semblable à lui-même. Toute la différence entre la perfection de la vérité au commencement, et la perfection de la vérité au cours de son progrès, c'est la difTérence de l'implicite à l'explicite, des prémisses aux conséquences, du théorème aux corollaires. Rien de nouveau ne s'est produit : le milieu, le moment, ou le besoin n'a pas fait sortir du tj^pe primitif ce qu'il ne contenait pas : la loi d'adaptation n'a rien à voir avec le développement du dogme. Ilpeutgrandir, non pas en adaptant son être au milieu, mais en adaptant le milieu à son être comme le vivant ne reçoit pas la vie de l'aliment qui le nourrit, mais s'en nourrit parce qu'il est vivant. Il transforme en sa substance la nourriture qu'il s'assimile : il peut dire, en ce sens, à toutes les idées ambiantes qui deviennent, au cours de son développement, sa conquête, ce que saint Augustin, je crois, met dans la bouche de la

(1) Brunetière. — Discours de Combat : Le progrés religieux dans le catholicisme.

divinité vis-à-vis de l'homme qu'elle divinise : non ego mntahor, sed tu nmtaberis in me. Ce n'est pas moi qui me change, mais toi qui te changes en moi. La persistance du type, en termes appropriés, la perpétuité de la foi, est la condition du développement pour ainsi dire organique de la foi ; sans cette condition, il n'y aurait pas accroissement, mais changement. — Mais ne parle-t-on pas couramment de dogmes « nouveaux » dans l'Eglise ? Le siècle dernier n'en a-t-il pas vu déclarer deux pour sa part, le dogme de l'Immaculée-Conception et celui de l'Infaillibilité pontificale? — Nouveaux dogmes, soit, c'est-à-dire nouvellement définis, ils ne sont point nouveaux comme croyances. Ils étaient de tout temps contenus dans le dépôt de la Révélation, soit à l'état implicite, soit même à l'état explicite. A l'état implicite, c'est-dire enveloppés encore dans un des dogmes fondamentaux déjà définis, ils étaient déjà objet de foi, et sans nul doute quiconque adhérait à l'un de ces dogmes fondamentaux adhérait, à son insu, mais implicitement, aux dogmes qui en pouvaient découler un jour en vertu d'une logique divinement inspirée. Bien que le dogme nouvellement défini soit chronologiquement postérieur à la Révélation, logiquement il lui est contemporain s'il est vrai que pour l'esprit {}ui les dicta, et comme pour la foi qui les accepte, les conséquences soient contemporaines des prémisses. Cette perpétuité de principes impliqués les uns dans les autres n'aurait pas semblé à Bossuet contradictoire de la perpétuité des

dogmes devant la tradition : « La vérité catholique, reconnaît-il lui-même dans sa correspondance avec Leibnitz, pour être constante et perpétuelle, ne laisse pas d'avoir ses progrès. » Mais ce que Bossuet tient à écarter a])solument, c'est le caractère de nouveauté, même dans le dogme nouvellement défini. «Ce ne sont pas les définitions, les décisions, comme il l'écrit lui-même, qui ont l'ormé la foi, mais au contraire c'est la foi toute formée dans le passé qui a fait les définitions ». Les définitions, en effet, constatent, enregistrent, sanctionnent ce qu'on croyait auparavant. Seulement, les termes pour l'exprimer sont désormais fixés, la formule s'impose et c'est dans la précision et dans l'immutabilité de la formule que consiste, si nouveauté il y a, la nouveauté du dogme : ut ciim dicas noué, non dicas noua. Il faut une cause occasionnelle pour promouvoir une définition. C'est le plus souvent l'hérésie qui la fournit (1). L'hérésie pose une question nouvelle à propos d'une question ancienne. Si l'hérésie n'avançait pas une proposition nouvelle, elle ne serait pas l'hérésie, et personne n'y ferait attention. Mais tout d'abord la question posée étonne par sa nouveauté ; l'éveil est donné. Quelle est cette croyance qui n'était

(1) « Il y a plusieurs choses qui appartiennent à la foi catholique, lesquelles étant agitées par les hérétiques, dans l'obligation oîi l'on est de les soutenir contre eux, sont considérées plus soigneusement, plus clairement entendues, plus vivement inculquées, en sorte que la question émise par les ennemis de l'Eglise est une occasion d'apprendre ». Saint Augustin cité par Bossuet. Premier avertissement.

pas hier et qui se produit à l'improviste, en dehors de la foi traditionnelle? Un débat s'élève : la lumière jaillit de la discussion autour du dogme intéressé. Les docteurs parlent au nom de l'Église. L'Église est convoquée en Concile : l'examen porte sur le point précis où s'est produit la nouveauté. Il faut d'abord établir au juste quelle était jusque-là — sur ce point donné — la foi commune : de là une définition, ou mieux une décision, comme dit Bossuet, laquelle a pour but de trancher le débat, et de circonscrire en des termes officiels ce qui avait toujours été cru en la matière controversée. Simple question de fait, mais, étant donné le principe admis de la perpétuité, règle de foi, le fait est le droit. Ainsi se trouve condamnée l'hérésie, qui rompt avec la tradition, comme une solution de continuité à l'enchaînement perpétuel du dogme catholique.

Une objection nous vient ici de Leibnitz, toujours subtil. Si ancienne qu'elle fût, la croyance définie par le Concile laissait, avant la définition, place au libre examen. Comment d'une croyance, facultative hier, peut-on faire demain un article de foi? Est-ce une nouvelle Révélation? La Révélation n'a donc été parfaite du premier coup?

Aussi, l'Église n'entend pas ajouter au dépôt de la Révélation une vérité nouvelle, mais simplement déclarer une vérité contenue déjà dans le dépôt, et que professaient implicitement ceux qui étaient dans la communion de l'Eglise. Mais encore, peuton dire, cette vérité, nouvellement définie parce que

nouvellement attaquée, avait des contradicteurs même parmi les fidèles. Sans doute, quelques-uns pouvaient l'ignorer, quelques-uns même la contester; l'erreur ou l'ignorance ne séparent point de l'Église, tant que l'Église n'a pas prononcé. L'hérésie ne commence qu'après la définition (1).

La condition essentielle du développement dogmatique est donc la conservation de la vérité une fois révélée, comme, dans la nature, la condition du développement organique est la persistance du type une fois donné dans le germe. Réciproquement, la conservation ou la perpétuité du dogme a pour condition essentielle le développement, pourvu qu'il se fasse dans le sens de son principe. La conservation est liée au progrès comme la vie à la croissance. Objectivement, la vérité révélée, en tant qu'elle vient de Dieu, peut-être considérée comme un tout immuable et parfait, comme un dépôt auquel l'homme ne

(1) a L'Eglise, dit Bossuet, fait une grande différence entre ceux qui ont combattu ce dogme utile et nécessaire à leur manière quoique d'une nécessité inférieure et seconde, avant ou depuis ses définitions. Avant qu'elle eût déclaré la vérit'î et l'antiquité, ou plutôt la perpétuité de ces dogmes par son jugement authentique, elle tolérait les errants, et ne craignait point d'en mettre même au rang des saints. Mais depuis sa décision elle ne les a plus soufferts, et sans hésiter, elle les a rangés au nomhre des hérétiques. » Nul doute que, si Bossuet avait vécu de nos jours, il n'eût imité la soumission des évoques gallicans à la proclamation du dogme de rinfaillibilité pontificale.

doit ni ne peut rien ajouter ou rien retrancher. Subjectivement, la vérité révélée, en tant qu'elle s'offre à l'esprit de l'homme, est chose vivante, et soumise aux lois de la vie. Or, vivre, c'est grandir, c'est croître, c'est se développer. La vie ne se conserve qu'à la condition de progresser. La logique interne des dogmes révélés, mise en contact avec l'intelligence humaine, pousse au dehors leurs conséquences, comme la vitalité du germe mis en terre pousse des branches et des fruits.

La vie des dogmes et un certain progrès n'ont pas semblé, même aux Pères du Concile du Vatican, incompatibles avec leur perpétuité et la perfection primitive de la révélation. « On veut bien admettre, on souhaite même un accroissement considérable de la vérité révélée, tant chez les particuliers que dans la collectivité des fidèles; avec le cours des années chez l'individu, avec le cours des siècles dans l'Eglise, dans la manière de le comprendre, de le connaître, de le goûter, pourvu que la vérité, en se développant, demeure identique dans son ordre, dans l'intérieur d'un même dogme, dans la ligne de la première et immuable interprétation » (1).

Vincent de Lérins, lui aussi, le rédacteur de la règle de perpétuité, n'a pas laissé de formuler la loi

(1) Crescat igitur et multum vehementerque proûctat ta m singulonirn, quam omnium, tani loiius liominis quam totius Ecclesice œtatum ac sœculontm gi'adibus, iutelligentia, scientia, sapientia, sed in suo duntaxat génère, vi eodem scilicet dogniate, eodem sensu eademque sententia. Concile du Vatican. Const. de Fide, c. iv.

du progrès dogmatique, en des termes fort heureux. Il compare la foi des âmes à la vie du corps : le progrès des années amène le développement et le dégagement de leurs membres : cependant les corps demeurent identiques. De l'enfant à l'homme, il y a croissance ; il n'y a pas changement. Les proportions varient, mais c'est le même être toujours (1). Je ne saurais mieux commenter l'auteur du Commonitorîum que Bossuet lui-même : « La face de l'Église est une, et sa doctrine est toujours la même, mais elle n'est pas toujours également claire, également exprimée. Elle reçoit avec le temps, dit très bien Vincent de Lérins, non point plus de vérité, mais plus d'évidence, plus de lumières, plus de précision, et c'est principalement à l'occasion des nouvelles hérésies. Alors, selon les termes du même auteur, on enseigne plus clairement ce qu'on croyait plus obscurément auparavant ; les expressions sont plus claires, les explications plus distinctes : on lime, on démêle, on polit les dogmes, on y ajoute la justesse, la forme, la distinction, sans toucher à leur plénitude et à leur intégrité » (2).

(1) Imitetur animarum religio rationem corporum : quœ licet annorum processu numéros sttos evolvant et eccplicent, eadem tamen quœ erant permanent. Commonitorium. Vincent de Lérins, c. xxiii, p. 92.

(2) Voici le texte de saint Vincent de Lérins : Fas est etenim prisca illa cœlestis philosophiœ dogmata processu temporis exarentur, limentur, pollantur, sed ne fas est ut commute ntur, ne fas ut detruncentur, ut mutilentur. Accipiant licet évidentiam, lucem, distinctionem, sed retineant necesse est plenitudinem, integritatem, proprietatem. Commonitorium, c. xxiii.

Le dogme s'éclaircit en se déroulant, donc il vit; et s'il vit, donc il se conserve. Donc, se conserver et se développer, pour la vérité révélée, c'est une seule et même chose, comme vivre, pour les êtres organisés, c'est croître sans changer.

La vie de la vérité par le développement, voilà ce qui frappa comme un fait évident le grand esprit d'un Newman et lui fit abandonner l'anglicanisme comme une doctrine de pure et morte conservation. Les théologiens anglicans avaient, en effet, coutume de faire à l'Église romaine un grief d'avoir augmenté le dépôt de la Révélation, et ils retournaient contre le Catholicisme l'axiome de Bossuet que la vérité venue de Dieu a d'abord sa perfection. Personne, pas même Bossuet, n'avait tenté de concilier les deux principes, pourtant solidaires, de la conservation et du développement. Newman, encore engagé dans l'anglicanisme, osa prêcher le développement du dogme, en faisant aux vérités révélées l'application hardie des lois de l'esprit humain qui règlent l'évolution des idées. En soutenant celte théorie, il ne tarda pas à s'apercevoir qu'elle justiliait l'Eglise catholique à rencontre de l'Eglise anglicane, et, commencé par un anglican, ÏEssai sur le développement fut achevé par un catholique. Je ne garantirais pas l'impeccable orthodoxie du système newmannien : il est possible qu'il ait trop accordé aux facultés de l'homme et au coursordinairedeschosesdanslélaboration des dogmes (1). Je ne veux retirer de sa doc- (1) Voir les remarquables articles de M. Léonce de lirandniaisou

trine qu'un imposant témoignage en faveur de la tradition progressive, sauvegardedelatraditionconservatrice. Au reste Newinan ne considère pas la Révélation comme indéfiniment croissante; ce qui croît, c'est la doctrine, c'est-à-dire la connaissance que nous avons de la vérité révélée, et l'expression que lui donne l'Eglise dans les Ibrmules dogmatiques, « Les Saintes Ecritures, dit-il, déterminent sur le champ les doctrines ». N'est-ce pas à peu près le mot de Bossuet : « La vérité a d'abord sa perfection ». Il dit plus encore : « Les premiers qui reçurent la Révélation, l'inspiration fut pour eux ce que fut, dès le commencement, le fiat divin pour les herbes et pour les plantes, qui furent créées en pleine maturité ». 11 n'en fut pas de même pour ceux qui vinrent après les apôtres. Sur ceux-là la vérité révélée tomba comme dans les autres cas, avec les développements progressifs. Au reste, selon la parabole du grain de sénevé, le christianisme devait croître, comme doctrine et comme culte ; et ce développement annoncé ne vient pas du dehors, mais de son propre pouvoir inné, pouvoir d'expansion qui travaille l'esprit pour se manifester en temps opportun (1).

Cette vie du dogme au sein des âmes croyantes ne préserverait pas la vérité de la corruption, si une autorité extérieure et infaillible ne présidait au déve-

sur le développement du dogme chrétien. Revue a' Apologétique des 13 janvier, l'"' avril, 15 juin 1908.

(1) Voir ÏEssai sur le développement. — Traduction Henri Brémond, p. 133 et suiv.

132 LA TKADITION

loppement. S'il ne s'agissait que de vérités naturelles, sans nul doute, l'élaboration des idées par la raison devrait seule présider au développement; mais puisqu'il y eut d'abord révélation et partant dépôt à conserver, le développement, en ])artie activé par le travail de la conscience (1), ne peut lui être livré tout entier sans risques d'erreur et de changement. L'auteur de la vérité révélée a dû pourvoir à la conservation du dépôt, et constituer, à cet effet, une autorité infaillible, qui surveille le progrès de la doctrine dans les âmes prises une à une ou collectivement, et se réfère incessamment aux grandes lignes de la Révélation. Et voilà comment la vie qui développe est perpétuellement ramenée au type premier qui conserve.

Tel est ce double mouvement qui anime la vérité révélée, mouvement d'ascension vers la vie et vers le progrès, mouvement de retour vers le principe et vers le point de départ, d'où le tout est sorti, et auquel le tout doit demeurer conforme; à la fois loi de conservation, ou tradition extérieure sous la garde de l'autorité, loi de continuité et de développement, ou tradition intérieure et vivante, sous l'action de la grâce divine qui illumine les âmes des croj'ants. Ainsi se trouvent conciliés dans l'Eglise les deux principes dont l'accord est nécessaire à la continuité de toute société humaine, le [MÏncipe

(O a La suprématie de la conscience, dit Newnian, est lessencede la religion naturelle : la suprématie des Apôtres, du Pape, de l'Église ou de lÉvêque est l'essence de la religion révélée ». Sect. II, op. cit.

LA TUAUmON 133

d'autorité qui conserve, le principe de liberté qui vivifie.

C'est pour avoir méconnu le rôle de la tradition vivante dans le catholicisme que les Protestants ont alîecté de considérer l'Eglise comme une organisation de croyances et de pratiques qui s'imposent du dehors à chaque fidèle sans que le fidèle ait autre chose à faire qu'à les recevoir toutes faites pour y conformer son esprit et ses attitudes, toute la religion n'étant, en conséquence, qu'une atTaire de formules et de rites.

Il n'en est pas ainsi. La vérité révélée, sous son double aspect de croyance qui éclaire et de préceptes qui règlent la vie, est sans doute un don de Dieu et transmis par voie d'autorité; mais le don ne parvient véritablement à son adresse qu'à la condition de devenir, dans l'àme qui le reçoit, chose personnelle et intime. On dit volontiers aujourd'hui que la vérité est chose vivante à la condition d'être chose vécue. Et de fait, elle ne peut être fune sans être l'autre. La grâce divine, principe extérieur, devient la vie intérieure de l'esprit, comme intelligence et comme volonté. Greffée sur le sauvageon humain, la foi lui communique son essence surnaturelle et divine, et désormais tout le travail de vie qui se fait dans l'àme est véritablement un travail intérieur. Si c'est Dieu qui opère, peu importe, il opère au dedans et sur les facultés de l'àme. Tout est nôtre, en vertu de l'union de notre volonté à la volonté de Dieu ; la vérité est à nous, la foi est à nous, la vie est à nous, les fruits sont

à nous. C'est de cette façon que les fidèles contribuent, chacun en particulier, au développement de la vie totale et propressive de l'Église. Tous, les simples et les savants, à leur manière, par la science ou par la piété, tendent chacun, selon ses forces intellectuelles ou morales, à faire progresser la foi et la sainteté dans l'Eglise. Le dépôt divin une fois semé dans l'àme y germe et s'y développe selon les capacités et les mérites de cette âme. Les Protestants veulent bien reconnaître que le catholicisme ecclésiastique n'a pas empêché et n'empêche pas encore une multitude de chrétiens de vivre de la vie spirituelle et de porter très haut devant Dieu le témoignage de l'Esprit. Mais ils croient, ce disant, constater une heureuse inconséquence, une sorte d'infraction à la règle de la tradition catholique. Erreur, notre foi, sans doute, comme notre culte, est réglée par l'autorité infaillible de l'Eglise ; notre réconciliation avec Dieu et notre vie spirituelle sont conditionnées par la réception des sacrements de l'Eglise. Mais le dogme, une fois reçu, offre encore un assez vaste champ à nos méditations et même à nos recherches. Travaillez, intelligences, talents, génies, vous êtes garantis contre le risque des nouveautés, puisque Dieu a tout dit une fois pour toutes; mais vous avez du travail pour tous les siècles, car ce que Dieu a dit une fois pour toutes peut être indétiniment approfondi. Travaillez, Pères de rÉglise, travaillez, théologiens, travaillez, scolastiques et modernes, votre travail n'est pas inutile à l'Église :

LA THADITION 135

votre témoignage sera recueilli, comme la voix de la tradition, et vous aurez apporté votre contribution aux éclaircissements de la foi. Mais ce n'est pas seulement la foi au sens intellectuel du mot, que les fidèles élaborent ainsi, c'est la foi du cœur, la piété, âme du culte, la charité, àme des bonnes œuvres. Là encore, la tradition catholique ne se forme pas, comme le croient les Protestants, du dehors pour façonner le dedans des âmes. Elle naît de la vie elle-même : les dogmes, en se développant, développent le culte de leur objet propre. Le goût des particuliers se porte tantôt sur un aspect de la religion, tantôt sur un autre. L'autorité ecclésiastique ne donne pas toujours le mot d'ordre : c'est l'Église universelle qui suit les inspirations de la piété, et suggère en quelque sorte aux évêques et aux Papes telle dévotion, telle définition même qui répond aux besoins des temps et aux questions de la pensée contemporaine.

Que les Protestants cessent donc de nous objecter que la religion catholique est une religion purement formaliste, qui se réduit à une sorte de mécanisme extérieur, pareil à celui des gouvernements temporels qui se meuvent d'après le jeu déterminé des institutions.

L'assistance de l'Esprit-Saint n'est aucunement entravée dans le fidèle par l'autorité extérieure qui règle sa foi et ses actes. C'est l'action de l'Esprit- Saint qui est le principe de cette vitalité intime du catholicisme, qui garde toujours, sous l'apparente

rigidité de la lettre, la souplesse et la variété des formes.

Il y a plus, cette prétendue opposition qu'on voudrait établir entre l'autorité extérieure par qui nous vient l'Esprit-Saint, et la liberté intérieure, en qui l'Esprit-Saint produit ses fruits de vie, devra tomber d'elle-même devant cette simple observation que, pour nous, catholiques, l'autorité est, elle aussi, animée de l'Esprit-Saint, de sorte que, soit du dehors, soit du dedans, nous sommes toujours sous la dépendance d'un seul et même Esprit.

L'Esprit- Saint ne vivifie pas seulement les âmes prises en particulier, mais la société des âmes réunies. C'est l'Esprit-Saint qui crée par un décret spécial les fonctions nécessaires à la conservation de cette société spirituelle. Le gouvernement de l'Eglise est le gouvernement de l'Esprit. Les gouvernants sont inspirés, non pas seulement à titre individuel comme membres de la société, mais à titre de gouvernants, comme ministres de l'Esprit. Leur autorité est esprit, comme l'obéissance des gouvernés est esprit, elle aussi. L'obéissance est un acte de foi sociale comme tout acte religieux. C'est calomnier l'Église ou la méconnaître que de parler du gouvernement de l'Église comme d'un gouvernement quelconque. L'Esprit est partout, et même quand les ordres émanent des organes visibles et extérieurs de l'Église, ils émanent de l'Esprit. C'est l'Esprit qui a placé les chefs, les pasteurs, les évêques, à la tète et pour l'administration de l'Église. Quand même

on les voudrait, plus ou moins diiecteincnl, les élus de la multitude, ce n'est pas la multitude qui leur communiquerait l'Esprit. L'Esprit leur vient d'en haut, mais l'Esprit qui vient d'en haut et l'Esprit qui réside en bas étant un seul et même Esprit, il n'y a pas à proprement parler gouvernants et gouvernés, mais un seul et même corps animé d'une seule àme, avec des différences et des degrés dans les grâces pour établir la différence et les degrés dans la hiérarchie des fonctions.

La tradition, autorité directrice, se confond ainsi avec la tradition, mouvement interne de la vie. De là, le caractère essentiel du catholicisme, la marque de sa perfection et le signe de sa plénitude, je veux dire rharmonie et l'unité des membres du corps social, chacun vivant de la vie de tous et tous vivant de la vie de chacun.

Le Protestant rejette l'une et l'autre traditions. Isolé, il ne veut recevoir qu'isolément le salutaire contre-coup du miracle évangélique. L'histoire du Christ n'a de suite que dans l'histoire privée du chrétien : elle n'a pas son prolongement dans la vie collective d'une Église visible. Notre frère séparé ne trouve pas comme nous l'œuvre du salut organisée dans une tradition qui la mette à la portée de tous, comme une réalité vivante et toujours présente. Il n'attend la bonne nouvelle que d'une rencontre

spirituelle et, pour ainsi dire, d'un tête à tète avec Jésus-Christ. Il faut pour cela qu'il retourne, en esprit, à la date et au lieu qui virent le Christ naître et mourir; penché sur les pages muettes de l'Ecriture, du fond de ce lointain passé, qui comme toute histoire, sacrée ou profane, a cessé de vivre, il attend que Dieu lui adresse, comme par une sorte de télégraphie sans fil, un message spécial qui ne comptera que pour lui seul.

Et je veux bien qu'il puise dans ce message intime l'assurance de son salut. Mais de cette expérience personnelle quelle sera la garantie? Et s'il vient à la perdre, où la prendra-t-il de nouveau? Il est seul, et son expérience ne vaut que pour lui. Passe encore quand il garde pour lui seul les inspirations que lui suggère cette foi toute personnelle, mais le voilà qui s'appelle un Luther, un Calvin, et depuis, un Schérer, un Sabatier ! Qui lui donne l'assurance qu'il est dans la voie et dans la vérité du Christ, et que ceux qui le suivront ne marcheront point dans les ténèbres? O redoutable responsabilité de l'homme qui, tout seul, se transfigure en un autre Christ, et tout seul contre tous, ose bien, à rencontre de la tradition de l'Esprit-Saint, élever la tradition du sens propre et de l'esprit individuel !

O combien plus rassurante, plus logique, plus sociale, l'attitude du chrétien catholique devant le grand œuvre du salut de l'humanité. Lui aussi, sans doute, c'est de son propre salut quil cherche, en Jésus-Christ Sauveur, le principe et la garantie.

Mais il voit son propre salut lié dans le plan divin au salut de tous, il voit la Rédemption universelle se poursuivre à travers l'histoire dans un ensemble d'institutions, de rites, de sacrements, de traditions, de dogmes, remis, comme un dépôt, entre les mains d'une Eglise organisée en société ; il sent vivre la traditioncomme la conscience collecti\'e de l'Église, et assurée, de par la promesse de Jésus-Christ, du privilège de l'inlaillibilité. Il se sent fort de toute la force ramassée qui vient des profondeurs du temps et s'en va vers l'avenir voulu de Dieu. Sa conscience baigne en quelque sorte dans la masse de toutes les consciences, tout en se distinguant des autres, et elle se sent portée par elles, comme une goutte d'eau par toutes les gouttes de l'océan. Solidaire de l'action permanente de l'Esprit-Saint, il est un ouvrier du grand œuvre qui se poursuit en lui et autour de lui. 11 sait que demain sera la continuation d'hier et d'aujourd'hui. 11 n'a de contact qu'avec l'instant présent, mais l'instant présent a contact avec tous les autres, et cela suffit pour que cette participation sentie et voulue à un moment donné de la tradition vivante plonge le chrétien catholique dans la foi du passé comme en pleine actualité. Le message divin, en effet, n'est pas pour lui une simple nouvelle que les générations se passent les unes aux autres en le rajeunissant. C'est le miracle évangélique lui-même continué et perpétué dans l'Eglise. Il le voit toujours présent, toujours actuel ; il en est enveloppé, il en fait partie intégrante, il en est, autant qu'il le peut,

le continuateur. Le chrétien, en un mol, comme le Christ, comme le message du Christ, n'est pas seulement d'hier, il est d'aujourd'hui et il sera encore demain, Christiis heri, et hodie et in sœciila.

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