‹ Bossuet et les saints peres, d'apres des documents originaux et inéditsChapitre 10 sur 42 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Nous sommes bien loin de l'époque où l'abbé de Clérambaut, répondant au discours de Tabbé de Poliguac, successeur de Bossuet à F Académie Française, disait, le 2 août 170i, que Févêque de Meaux « laissa obtenir à ses rivaux le premier rang qu'il pouvait occuper, dans l'éloquence sacrée )) ; de l'époque où Voltaire écrivait dans le Siècle dr Louis A7F(1) : « Quand Bourdaloue parut, Bossuet ne passa plus pour le premier prédicateur » ; où La Harpe résumait Fopinion commune de dix-huitième siècle (2), en osant dire : u Bossuet était médiocre dans les sermons (3) ; » où

(I) Chapitre xxxh, Bes Beaux arls.

(-2)11 l'aut reconnaître pourtant que d'AIembert dans un Éloge de Bossuet, lu à l'Académie en 1779, admirait ses Sermons, qui sont plutôt « les esquisses d'un grand maître que des tableaux terminés: ils n'en sont que plus précieux pour ceux (jui aiment à voir dans ces dessins heurtés et rapides les traits hardis d'une touche libre et ficre et la première sève de l'enthousiasme créateur. » — Il faut aussi faire exception pour le P. de Neuville, un des plus célèbres prédicateurs du lemps : il élait occupé à revoir les Sermons qui avaient fait sa renommée et qu'on le pressait de juiblier, quand il reçut ceux de Bossuet. publiés par dom Deforis. Il écrivit aussitôt au libraire Boudet : « Y pensez-vous. Monsieur? Vous souhaitez que mes Sermons paraissent et vous m'envoyez Bossuet;... Que mes paperasses me semblent froides et inanimées I que je me trouve petit et rampant! Combien je sens que je ne suis rien!... Plût au ciel que la Providence m'eût enrichi de ce trésor avant cet ùgc d'affaiblissement et de langueur qui me met hors d'élat d'en proliter! A l'école de ce maître unique du sublime, de l'énergique, du patliétique, j'aurais appris à réfléchir, à penser, à exprimer, et j'aurais désiré de tomber dans ces négligences de style inséparables de l'activité, de 1 impétuosité du génie. Heureux le siècle qui a produit ce prodige d'éloquence que Rome et Athènes, dans leurs plus beaux jours , auraient envié à la France ! Malheur au siècle qui ne saurait le goûter et l'admirer !» — Et pourtant , quand les Sermons du P. de Neuville parurent après sa mort, en 177»;. l'édition en fut épuisée sur le champ; on les traduisit en allemand, en italien, en espagnol, tandis que trente ans s'écoulèrent, sans qu'on songeât à réimprimer ceux de Bossuet!

(3) Lycée ou Cours de littérature, deuxième partie, liv. II, cliap. 1", section IV.

lli HOSSLET ET LES SAIiNTS PERES.

il fallait à dom Dcloris un vrai courage, dont on ne lui a pas toujours été assez reconnaissant (1), pour résister, même au risque d'un procès, à la sottise de son libraire, qui lui reprochait sa conscience et son respect pour le texte de Bossuet comme <• un manque de discernement », et à l'impertinence de l'abbé Maury, Torateur à la mode , qui l'accusa de ramasser « le linge sale de Bossuet » et qui aurait voulu qu'on fit (( des triages, des retranchements » , qu'on effaçât ce qu'il appelait « des tours incorrects, des négligences, des chutes (2) », tout comme Dussaux, un connaisseur pourtant, taxait les Sermons de Bossuet de « matériaux informes, souvent infectés d(' la rouille d'un temps où l'éloquence était encore sauvage et notre littérature à demi barbare ( ! ) . »

Nous sommes même loin de Chateaubriand, qui, dans le Génie du Christianisme , où il a si bien parlé des Oraisons funèbres , ne parait pas connaître d'autres sermons que ceux de Bourdaloue et de iMassillon (3), et qui, dans ses Mélanges littéraires (décembre 1805), va jusqu'à représenter Bossuet comme ayant été, dans sa jeunesse, « un bel esprit de l'hôtel de Rambouillet ». « Ses premiers sermons, dit-il, sont pleins d'antithèses, de battologies et d'enflure de style. Dans un endroit il s'écrie tout à coup : « Vive l'Éternel (4) » ! Il appelle les enfants la recrue continuelle du genre humain ; il dit que Dieu nous donne par la mort un appartement dans son palais. Mais ce rare génie, épuré par la raison qu'amènent naturellement les années, ne tarda pas à paraître dans toute sa beauté; semblable à un fleuve, qui en s'éloignant de sa source , dépose peu à peu le limon qui

(1) Voir en partii iilier M. Lâchât, si dur pour dom Deforis, auquel M. Brunetière et M. Lebarq rendent pleinement justice.

(i) 1,'abbé Maury avait pourtant composé pour l'cdition de 177-2 une lalroduction, on. malgré de roi,Tettal)les concessions au i,'oût du temps et (pielques idées qui sentent la vieille rliéloricpie , il appréciait avec une Ljrande justesse et parfois avec un rare bonheur d'expression le génie de Bossuet, (|u'll plaçait hardiment à la léte des orateurs sacrés. — En 1810, il publia ses Rrflp.rions sur les Sermons fie Bossuet, où l'admiration est encore plus accentuée.

(:t) • On médite sans cesse , on feuillette nuit et jour les Oraisons funèbres de Hossuft et les sermons de Bourdaloue et de Massillon. ■ {Troisième partie, liv. IV. cliap. l"';.

(4) Kl ce cri est superbe, n'en déplaise à M. de Chateaubriand.

troublait son eau et devient aussi limpide au milieu de son cours que profond et majestueux (1) ».

Nous sommes presque aussi loin de Y Histoire de Bosssuet^ où le cardinal de Bausset dit au second livre , I : « Les Sermons de Bossuet offrent sans doute ])eaucoup d'inégalités et d'imperfections. Mais on ne doit pas oublier qu'il les prononça il y a plus de cent cinquante ans ; qu'ils furent écrits et composés avec toute la rapidité (2) qu'exigeait l'empressement qu'on montrait à l'entendre, etc.; on doit encore se rappeler que Bossuet ne les avait point destinés à l'impression .... et alors on sera encore plus frappé des éclairs de génie qui échappent sans cesse à leur auteur... Enfin, ne pourrait-on pas dire des Sermons de Bossuet ce que Quintilien dit des vers d'Ennius : « Révérons-les comme ces bois consacrés par leur propre vieillesse, dans lesquels nous voyons de grands chênes que le temps a respectés , et qui pourtant nous frappent moins par leurs beautés que par je ne sais quel sentiment de religion qu'ils nous inspirent (3). »

Depuis 1815 environ, une révolution littéraire est venue régénérer l'histoire et atlranchir la critique , à la suite de Chateaubriand, le glorieux porte-drapeau des idées nouvelles, quoiqu'il sacrifie parfois au goût du dix-huitième siècle. Elle a donné le signal d'une justice tardive, mais éclatante, rendue diWxSermons de Bossuet. L'honneur en revient à l'Université, « toujours si dévouée, dit Gandar (4), à la gloire de Bossuet, alors même qu'elle n'accepte pas ses maximes ». Tandis que Villemain prenait l'initiative de

(1) Sans s'arrêter à ce qu'il y a d'étrange dans cette image d'un lleuve, qui devient plus limpide en s'éloignant de sa source, comment ne pas regretter que Chateaubriand ail eu la main assez malheureuse pour criti(iuer le Sermon sur la Mort, l'un des plus admirables chefs-d'œuvre de Bossuet: Sainte-Beuve le lui reproche avec raison dans ses Noicvenux Lundis. II.

(•2j Ne serait-ce pas le cas de répéter le mot d'Alceste : Voyons, monsieur; le temps ne l'ait iien à l'affaire, surtout quand il s'agit d'un génie comme celui de Bossuet? (Le Misanthrope, 1,2.)

(3) « Ennium, sicut sacros vetustate lu cas , adoremus , in quibus grandia et anliqua robora jam non tantam habent speciem quantum relligionem. » (Institution oratoire, X. 1.)

(4) Bossuet orateur, Introduction, p. XXVIII. (1867.)

cette réparation (1). deux de ses disciples. Patin et Saint- Marc Girardin, célébraient l'éloquence des Sermons dans un concours où ils se partagèrent la couronne académique (2). Après eux, Nisard (3) et Sainte-Beuve (4), l'abbé Vaillant (.')) et Floquet (6), Gandar (7) et l.achat (8), Sacy (9) et Scherer (10), l'abbé Hurel (11) et M. Jacquinet (12), M. Gazier (13) et M. Rébelliau (U) , M. Paul Janet (15) et M. Bertrand (16), M. l'abbé Lebarq (17) et M. Brunetière fl8) ont dit les sentiments d'admiration profonde qu'inspirent à la critique contemporaine « les ébauches [de Bossuet] , aussi étonnantes que ses sermons les plus achevés (19). »

On ne croit plus pourtant, comme Sainte-Beuve l'avait cru tout d'abord dans ses Causeries; du Lundi, X, que l'éloquence de Bossuet « n'a pas eu d'aurore »; on lui applique, au contraire, ces mots d'un sermon (20) : « Ni l'art, ni la nature, ni Dieu lui-même ne produisent pas tout à coup leurs grands ouvrages ; ils ne s'avancent que pas à

(I) Discours et mélanges littéraires.

(-2) Éloges de Bossuet, couronnés en 18-2".

(3) Histoire de la littérature française, liv. III, eliap. xiii, et liv. IV, chap. vu. et les Grands sermonaires français, Revue des Deux-Mondes, janvier I8.">".

(i) Causeries du Lundi, X, -i. art., p. 180 et 198. et Nouveaux Lundis, II, i artp. 334 et 3?i-2.

(.">) Études sur les Sermons de Bossuet d'après les manuscrits, 1851.

((>) Études sur la rie de Bossuet, 3 vol. 1835, et Bossuet précepteur du Danjiliiii et évèquc à la cour, I8()i.

(7) Bossuet orateur, Études critiques snr les Sermons de la jeunesse de Bossuet, (HM-im-2\ troisième édit. 1880.

(8) Édition des Œuvres de Bossuet en 31 vol. chez vivôs, l8(i-2-I8(iG. Préface du tome VIII.

(ît) Variétés morales et littéraires, 1. 1. p. 'Mi.

(10) Etudes critiques sur la littérature contemporaine , VI. p. 'l'A. — Il soutien! pourtant que « le sermon est un genre laux. dans lequel on ne peut penser ni dire juste, etc.

(II) Les Orateurs sacrés à la rour de Louis .\IV. liv. 11. et liv. III. première série, chap. I".

(1-2) Des Prédicateurs au dix-septième siècle avant Bo.sxuet, et Oraisons funèbres. nouvelle édition, 180-2.

(13) Sermons choi.iis de Bossuet.

(14) Choix de sennons de Bossuet.

(13) Bossuet moraliste. Revue des Deux Mondes (13 août 188(i.)

(10) Bossuet, Chefs-d'œuvre oratoires. 1888.

(17) Histoire c7-itique de la prédication de Bossuet, 1888.

(I8j Sermons choisis de Bossuet , Introduction. — Article Bossuet dans la Grande Enri/clopédie et Coursa la Sorbonne, 1803-0'».

(10) Msard, Histoire de la littérature française ; liv. III: ciiap. xiii. <.; 7.

(-20) Sermon (premier des éditions ordinaires) ])our la Nativité de la sninle \'ierf/f. E rnrrir.

pas. On crayonne avant que de peindre ; on dessine avant que de bâtir, et les chefs-d'œuvre sont précédés par des coups d'essai. » On reconnaît donc qu'il y a dans cette éloquence trois époques distinctes : l'époque de Navarre et de Metz, 16i8-1659; l'époque de Paris, 1659-1670 ou plutôt 1681 ; et l'époque de Meaux, 118-2-i70i. Dans la première, « il s'essaie » ; dans la seconde , « il excelle » ; dans la troisème , « il se transforme » , comme le dit excellemment Sainte-Beuve dans sas Nouveaux Lundis, t. II, p. 333. On peut caractériser encore chacune de ces trois manières en affirmant d'une façon générale que « la première est didactique et théologique, la seconde plutôt philosophique et morale, la troisième plutôt homilétique », comme parle M. Brunetière dans V Introduction des Sermons choisis de Bossue t, p. 26.

Quelle a été dans ces trois périodes de Navarre et de Metz, de Paris, de Meaux, l'influence des saints Pères sur l'éloquence de notre grand orateur ?

Voilà la question à laquelle n'ont répondu qu'incidemment et d'une manière incomplète l'abbé Vaillant, Gandar, Sainte-Beuve, M. Brunetière et M. l'abbé Lebarq. Il importe cependant de la bien résoudre pour connaître exactement les progrès et l'évolution du génie oratoire de Bossuet.

ARTICLE r^

Influence des saints Pères sur Bossuet orateur pendant l'époque de Navarre et de Metz, 1648-1659.

Durant cette période , Bossuet avait le génie , la science , la force, le zèle; mais il ne savait pas en faire toujours le meilleur emploi.

De là, dans les Sermons de Metz , — l'enthousiasme exubérant et naïf de la jeunesse studieuse, l'étalage de l'érudition sacrée et profane (1), « l'appareil scolastique du raisonne-

(II II « dégorge [sa science] iiii peu au liasai'il . dit M. Lanson; il étale ses auteurs: il en l'ait sonner les noms. » Bossuet, p. "0.

ment, prolixe, iaterminable, sans cesse proclamé concluant, invincible, tout bardé de théologie et de philosophie, tout hérissé de termes et de définitions d'école [i) » ; de longues et inutiles digressions, un symbolisme théologique d'un goût étrange (2) ; — la crudité des expressions (3j, la hardiesse bizarre des métaphores (4), la trivialité des mois ordure, bourbier, pourrir, solder, familiers au jeune prédicateur, et que Chateaubriand appelle « Fécume au mors du jeune coursier »; — et avec cela, parmi les hasards d'un goût qui deviendra plus sûr, un feu singulier, une imagination ardente, l'onction d'un cœur inspiré « la première sève de l'enthousiasme créateur (5 ) » , une familiarité hardie, un pathétique ingénu, une poésie d'expression, une verve soudaine aux brusques saillies, qui ont fait dire à Merlet, que « Bossuet deviendra plus égal et plus châtié, mais que jamais il ne sera plus merveilleusement orateur ».

Les qualités de Bossuet lui viennent sans doute de son propre fonds; mais n'a-t-il pas pris au contact des Pères de l'Église , surtout de saint Augustin , de Tertullien , de saint Cyprien , qu'il étudie alors de préférence , quelque chose de leurs habitudes de véhémence africaine, d'essor impétueux et d'élan superbe ? Il est difficile, pour ne pas dire impossible de déterminer jusqu'à quel point les brusques saillies du jeune archidiacre de Sarrebourg et de Metz sont spontanées, originales, ou plus ou moins inspirées, imitées des docteurs et dos Pères, dont il dira en 1060, dans le Sermon sur les vaines excuses des jif^cheurs (6) : « Nous usons nos esprits à

(1) Lanson, Bossuet, p. 71.

(-2) Ainsi, il considore « les deux hras de la croix du Sauveur Jésus •, el • dans l'un il se reprcserilc lui trésor inlini de puissance, et dans l'autre, une source immense de miséricorde. • {Exaltation de la Croi.r , 1053). Ainsi, encore, il appelle les prédicateurs « mères de Jésus-Christ ». KJoS. Panégyrique de saint Bernard.

Cij X propos de la Conception de la sainte Vierge, du siège de Jérusalem où une lemme eut la rage de massacrer son enfant, « de le faire bouillir et de le manger », ilu martyre de saint Gorgon . où Kossuel dit que • des exhalaisons infectes sortaient de la graisse de son corps rôli ». etc.

(/») l.e Christ est lantiU un « capitaine sauveur », tantôt un « ambassadeur » lant6l • la clef mystérieuse, par laquelle, sont ouverts les coffres du Père éternel », etc.

(j) D'Alembcrt, Éloge dr Bossuet. 1779.

(•i) Premier Sermn)i pour le ilimnncbc de la Passion, Leijarq, t. III.

chercher dans les saintes Lettres et dans les éerirains eccirsiastiqucs ce qui est utile à votre salut. » Ou ne peut s'empêcher pourtant de remarquer que, dans le Panégyrique de ^amt Bernard , qui est certainement un des chefs-d'œuvre de la jeunesse de Bossuet, en 1653, il n'y a que trois citations des Pères , une de saint Grégoire (1) , une de saint Chrysostome et une de saint Augustin, quoique le texte ne comprenne pas moins de trente pages de l'édition grand in-8" de M. l'ahhé Lebarq, t. I^ p. 391-421. Le Panégyrique de saint Paul, autre chef-d'œuvre phis admirable encore, 1657, ne contient, dans vingt-six pages, que quatre citations d'Origène, de Tertullien, de saint Augustin et de saint Jean Chrysostome. Le génie de Bossuet vole déjà de ses propres ailes et il n'est jamais mieux inspiré que lorsqu'il s'abandonne au souffle puissant qui l'emporte vers les hautes régions de l'éloquence.

Quant aux défauts de ses premiers essais oratoires, il ne faut pas oublier qu'ils sont le tribut que l'étudiant de Navarre, l'archidiacre de Metz a payé aux habitudes de son temps, avant qu'il pût s'en affranchir à force de goût et de génie. Au moment où le jeune orateur montait dans la chaire, il y avait encore chez les prédicateurs et même chez les meilleurs — en dépit des progrès que Nicolas Coeffeteau, évêque de Marseille, Gospéan, évêque d'Aire, Godeau, évêque de Grasse, le cardinal de BéruUe, le P. Lejeune, le P. Senault, le P. Desmares, de l'Oratoire, les deux de Lingendes, le Jésuite Claude de Lingendes et l'évêque de Mâcon, Jean de Lingendes, Port-Royal et lAI. Singlin , saint Vincent de Paul et le cardinal de Retz (-2) avaient fait réaliser à l'éloquence de la chaire, — « beaucoup de pédantisme et de mauvais goût, beaucoup de galimatias subtil, de rhétorique pompeuse, d'éloquence alam-

(1) Bossuet lui emprunte ce trait de mauvais goût que les prédicateurs sont « les mères de Jésus-Christ. »

("2) Le cardinal de Retz a laissé deux Panégyriques, l'un de saint Charles Borro, mée, daté de Kiw, l'autre de saint Louis, prononcé le i"; août ItiW, la veille de la Journée des Barricades; la péroraison de ce dernier discours est un des plus beaux mouvements d'éloquence que puisse citer l'histoire de la chaire française avant Bossuet.

120 MOSSUET ET LES SAIMTS PERES.

biquée (1). » Néanmoins, on peut dire que l'imitation des saints Pères ne fut pas étrangère à ces imperfections d'un génie oratoire merveilleux, mais qui avait à se former et à s'épanouir suivant l'adage célèbre : fiunt oratores.

« Bossuet, dit Sainte-Beuve au tome X des Causeries du Limcli, p. 199, Bossuet, comme tous les talents, et surtout les talents d'orateur, a eu un apprentissage à faire. Il n'a jamais eu de tâtonnements, mais des rudesses premières, des hasards, des inexpériences de diction, des archaïsmes. Les sermons de la première époque, prêches pour la plupart en province, se ressentent un peu trop des habitudes de l'école et de l'influence de Tertullien, qu'il étudie et imite de préférence parmi les Pères de l'Église. »

5J I. — Inlluence i)répondérante do Tertullien.

Gandar a développé cette idée si juste dans le chapitre IIP du livre 1"^ de Bossuet orateur : Du souvenir et de l'imitation des Pères de l'Église dans les sermons composés par Bossuet à Metz ( 1652-16561. Il y montre que de tous les écrivains ecclésiastiques, Tertullien est, après saint Augustin, celui dont le nom et les ouvrages tiennent le plus de place dans les sermons composés à Metz. Le « docte », le « grave Tertullien, ce célèbre prêtre de Carthage », ce <( grand homme » , « cet excellent homme » , est cité par notre jeune orateur en maints endroits. Il est, d'ailleurs, assez naturel que le génie ardent et fougueux de Tertullien ait séduit la jeune imagination de Bossuet par ses emportements mêmes et par ce mélange de subtilité et de rudesse qui donne à son style une physionomie si saisissante. Sans doute , Bossuet doit à ce « dur Africain » plusieurs beaux passages de ses premiers discours, quelques-uns pleins d'énergie, d'autres charmants de délicatesse et de grâce, comme celui que cite (îandar, p. 93, et qui est tiré d'un

(I) I.aiison , Bossuet, p. (iO. — Voir aussi Jacrjuinet, Des prédicateurs au dix-seplièiiie siècle avant Bossuet.

Sermon de vêture aux Nouvelles catholiques, 1658 (1). W Freppel le reproduit très longuement dans son étude savante sur Tertiillien (2). Mais sans reprocher à Bossuet, comme l'a fait Gandar, ces expressions trop audacieusement traduites du latin dn « célèbre prêtre de Carthage » : « une chair angélisée (3) » pour désigner le corps de Marie, et « l'illuminateur des antiquités » , c'est-à-dire le Christ Jésus (4), parce que cette dernière expression est fort belle et que M. Brunetière (5) trouve dans les Exhortations de la vieillesse de Bossuet des hardiesses équivalentes à la première, « des chairs immortifiées » et bien d'autres expressions semblables, il est incontestable que « les excès » de Tertullien, comme l'évèque de Meaux les appelle dans le Sennon sur l'unité de t Église , ne lui déplaisaient dans sa jeunesse ni pour la pensée, ni pour le goût, ni pour le style, « et peu s'en est fallu que Bossuet, à vingt-cinq ans, ne donnât par surprise à Tertullien la place que Lucain a usurpée dans les préférences du grand Corneille (O). »

Un sermon bien caractéristique à ce point de vue, c'est le Sermon sur la Bonté et lu. Rigueur de Dieu envers les pécheurs, prêché à Metz le 21 juillet 1G52. Après un texte de saint Luc, vient un premier exorde, qui rappelle les larmes du Sauveur à la vue de Jérusalem, dont il prédit la ruine, et qui résume d'avance les deux points du discours du jeune orateur. Il insiste longuement, dans le second exorde, sur l'antique erreur des Marcionites, dont il vient de lire l'exposé et la réfutation dans les livres éloquents de Tertullien Contre Marcion : « Il n'y eut jamais, dit-il sans transition aucune, de doctrine si extravagante que celle qu'ensei-

(I) B Dépouillez- VOUS généreusement de Thabit du siècle; laissez-lui sa pompe (H ses vanités; ornez votre corps et votre âme des clioses qui plaisent à votre époux I Que la candeur de votre innocence soit colorée par l'ardeur du zèle et par la pudeur modeste et timide. Ce n'est que par le silence ou ()ar des réponses d'humilité que votre bouche doit être embellie. Insérez ;i vos oreilles, c'est Tertullien <|ui vous y exhorte, iusérez à vos oreilles la sainte parole de Dieu. »

(3) Angelificata caro, premier Sermon pour VAnsomption, l(i(iO.

(i) Deuxième Sermon pour la Visitation, U>M, troisième Sei'tnon pour la Purification, Hi'i'S.

(5) Sermons choisis de Bossuet, Introduction, p. '2G-'27.

(((j Bossuet orateur, p. 98.

gnaient autrefois les Marcionites, les plus insensés hérétiques qui aient jamais troublé le repos de la sainte Église. Ils s'étaient figuré la Divinité d'une étrange sorte : car ne pouvant comprendre comment sa bonté si douce et si bienfaisante pouvait s'accorder avec sa justice si sévère et si rigoureuse, ils divisèrent l'indivisible essence de Dieu; ils séparèrent le Dieu bon d'avec le Dieu juste. » Nous rentrons ainsi dans le sujet. Mais le jeune orateur, tout plein de la controverse menée vivement par le « célèbre prêtre de Carthage », ne fait grâce à ses auditeurs d'aucun détail. « Et voyez, s'il vous plaît, chrétiens, si vous ouïtes jamais parler d'une pareille folie : ils établirent deux dieux, deux premiers principes, dont l'un, qui n'avait pour toute qualité qu'une bonté insensible et déraisonnable, semblable en ce point à ce dieu oisif et inutile des Épicuriens, craignait tellement d'être incommode à qui que ce fût qu'il ne voulait pas même faire de la peine aux méchants, et par ce moyen laissait régner le vice à son aise : d'où vient que Tertullien le nomme « un dieu sous l'empire duquel les péchés se réjouissaient : sub quo delicta gouderput (1). — L'autre, à lopposite, étant d'un naturel cruel et malin, toujours ruminant à part soi quelque dessein de nous nuire, n'avait point d'autre plaisir que de tremper, disaient-ils, ses mains dans le sang et tâchait de satisfaire sa mauvaise humeur par les délices de la vengeance. A quoi ils ajoutaient , pour achever cette fable , qu'un chacun de ces dieux faisait un Christ à sa mode, et formé selon son génie; de sorte que Notre-Seigneur, qui était le Fils de ce Dieu ennemi de toute justice, ne devait être, à leur avis, ni juge ni vengeur des crimes; mais seulement maître, médecin et libérateur. Certes, je m'étonnerais, chrétiens, qu'une doctrine si monstrueuse ait pu trouver quelque créance parmi les fidèles, si je ne savais qu'il n'y a point d'abîme d'erreurs dans lequel l'esprit humain ne se précipite, lorsque, enflé des sciences bumaines et secouant le joug de la foi, il

{\) AdversHit Marcionem, 11, 1.'».

se laisse emporter à sa raison égarée. Mais autant que leur opinion est ridicule et impie, autant sont admirables les raisonnements que leur opposent les Pères ; et voici entre autres une leçon excellente du grave TertuUien, au second livre contre Marcion. — Tu ne t'éloignes pas tant de la vérité , Marcion , quand tu dis que la nature divine est seulement bienfaisante. Il est vrai que, dans l'origine des choses. Dieu n'avait fait que de la bonté, et jamais il n'aurait fait aucun mal à ses créatures , s'il n'y avait été forcé par leur ingratitude : Deux a prinioi'dio tautinn bonus (1). Ce n'est pas que sa justice ne l'ait accompagné dès la naissance du monde; mais en ce temps il ne l'occupait qu'à donner une belle disposition aux belles choses qu'il avait produites : il lui faisait décider la querelle des éléments; elle leur assignait leur place; elle prononçait entre le ciel et la terre, entre le jour et la nuit; enfin elle faisait le partage entre toutes les créatures qui étaient enveloppées dans la confusion du premier chaos. Telle était l'occupation de la justice dans l'innocence des commencements. « Mais depuis que la malice s'est élevée, dit TertuUien, depuis que cette bonté infinie, qui ne devait avoir que des adorateurs, a trouvé des adversaires : At cniin ut malum postea enipit, atque inde jam cocpit honitas Dei cimi adversario agere, la justice divine a été obligée de prendre un bien autre emploi. Il a fallu qu'elle vengeât cette bonté méprisée; que du moins elle la fît craindre à ceux qui seraient assez aveugles pour ne l'aimer pas. Par conséquent , tu t'abuses, Marcion, de commettre ainsi la justice avec la bonté, comme si elle lui était opposée; au contraire, elle agit pour elle, elle fait ses affaires, elle défend ses intérêts : Omne justiiicœ opus, procuratio honltatis esl^ dit TertuUien. Et voilà sans doute les véritables sentiments de Dieu notre Père touchant la miséricorde et la justice. Ce qui étant ainsi, il n'y a plus aucune raison de douter que le Sauveur .lésus, l'envoyé du Père, qui ne fait rien que ce qu'il

(\) Adve^sus MarcioHcm. Il, 11.

lui voit faii'e, n'ait pris les mêmes pensées. Et sans en aller chercher d'autres preuves dans la suite de sa sainte vie, etc. »

Xous voilà enfin revenus au sujet, mais après que Bossuet s'est échauffé contre Marcion, dans un simple exorde, comme si Marcion lui tenait à cœur autant que Luther et Calvin , ou du moins comme s'il voulait apprendre à tous les a simples qui l'écoutent ce que c'était qu'un homme dont ils auraient ignoré toujours et le nom et les erreurs (1) ».

Bossuet emprunte encore à Tertullien tout le début du premier point : « Pour vous faire entendre par une doctrine solide combien est immense la miséricorde de notre Sauveur, je vous prie de considérer une vérité que je viens d'avancer tout à l'heure et que j'ai prise de Tertullien. Ce grand homme nous a enseigné que Dieu a commencé ses ouvrages par un épanchement de sa bonté sur toutes ses créatures, et que sa première inclination c'est de nous bien faire, etc., etc. » Bossuet en vient à dire que Dieu est bon de son propre fonds et qu'il est juste du nôtre : De suo optimus, de nostro jusius (2). « L'exercice de la bonté lui est souverainement volontaire ; celui de la justice, forcé, »

Cette idée est très heureuse. Il faut reconnaître, d'ailleurs, que Bossuet n'a pas persévéré dans l'erreur d'une longue digression sur « les fols Marcionites », ni « reproduit trois fois dans les manuscrits qui nous restent ce passage de l'exorde du Sermon Sur les Bontés et les Rigueurs de Dieu , qui se retrouve jusque dans le Sermon sur les Démons, prêché à Paris en 1660 (3) », Il ne se trouve pas même dans \e Sermon sur les Démons, prêché en 1653, ou du moins il y est effacé, supprimé, et c'est par suite d'une interpolation de Deforis qu'on le lit dans les éditions autres que celle de Gandar [k) et de l'abbé Lebarq.

Il n'en est pas moins vrai que Bossuet, pendant la période de Metz, n'empruntait pas seulement à Tertullien

fl) Odinàd.T, Bossuet orateur, j). 07.

(•2) Tertullien, De resiirrectionc carnis, li. (3) Gandar. Bossuet orateur. \). i»7-i>8. i'i) Choix de Sermons, p. lO'i. n. I.

« quelques sentences, c'est-à-dire ckccuratius aut eleganlius dictata (1) » ; il lui en prenait beaucoup, comme « ces faiblesses de notre Dieu, jmsillilates Dei » (2); « le déslionneur nécessaire de notre foi : Necessarium dedecus fidei (3) » ; « Prorsiis credibile est, quia ineptwn est;... certum est quia impossibile est (i) )>; le Verbe de Dieu est le « rayon que la lumière produit, sans rien diminuer de son être, sans rien perdre de son éclat ; . . . il est sorti de la tige , mais il ne s'en est pas retiré : Non récessif, sed excessit (5) »; « ce que dit Tertullien est très véritable (6) : Que les hommes sont accoutumés, il y a longtemps, à manquer au respect qu'ils doivent à Dieu et à traiter peu révéremment les choses sacrées : semper humana gens niale de Deo meruit (7). » « C'est pourquoi, dit Tertullien (voici des paroles précieuses) (8) , Dieu ayant remis le jugement à la fin des siècles, il ne précipite pas le discernement, qui en est une condition nécessaire : Qui semel aeternuni judicium destinarit post saeculi finem , non praecipitat discretionem , quae est conditio judicii, ante saeculi finem. Aequalis est intérim super omne hominutn genus , et indulgens, et increpans; communia voluit esse et commoda profanis et incommoda suis (9i. Remarquez cette excellente parole : « Il ne précipite pas le discernement » ; « Tertullien a dit un beau mot que je vous prie d'imprimer dans votre mémoire : Non admittit status fidei nécessitâtes : la foi ne connaît point de nécessités flO). » Vous perdrez ce que vous aimez. — Est-il nécessaire que je le possède? — Votre procédé déplaira aux hommes. — Est-il nécessaire que je leur plaise? — Votre fortune sera ruinée. — Est-il nécessaire

(I) Sur le style et la lecture des écrivains et des Pères de l'Église pour former un orateur.

(■2) Panégyrique de saint François d'Assise, 1(m-2. Exorde.

(3) Ibidem.

(i) Tertullien, De Carne Christi, :>. — Cité dans le même Pnnégyrii/ue.

(.'il Sermon sur le Mystère de la sainte Trinité, l(i.'>o, premier point.

(li) Premier Sermon sur la Providence , prêche en l<>,">(i à Dijon, devant le duc d'Epernon.

(7) Apologétique, 40.

(8) Vre.m'ier Sermon sur la Providence, premier point. (!») Apologétique, 41.

(10) De Corona, 11.

que je la conserve ? — Et quand votre vie même serait en péril 1 1), » etc., etc.

Toutefois, le jeune orateur aimait encore plus « la belle doctrine », « rexcelleiite doctrine » de Tcrtullien que ses fortes expressions. Tantôt il trouvait l'enseignement des Pères « merveilleusement expliqué » par « ce grand homme » , et il tirait « un raisonnement « , une « conséquence » des « savants principes de TertuUien » , du « beau passage de TertuUien, qui explique si bien cette vérité (2) », Tantôt, c'étaient « les paroles du grave TertuUien qu'il prêtait ^ olontiers aux sentiments de François d'Assise , si dignes de cette première vigueur et fermeté des mœurs chrétiennes (3), » et il mettait dans la bouche de ce grand saint un passage du de Patientia, n° 8 [k) , un passage du de Cultu muUebri, II, n° 13 (5), deux passages du de Spectaciilis, 29 et 28 (6). Tantôt il disait : « Pourquoi ne m'écrierai-je pas en ce lieu (7), avec le grave TertuUien, dont/rt/ tiré presque toutes les remarques que je viens de faire , en son livre IV contre Marcion, pourquoi, dis-je, ne m'écrierai-je pas avec lui : « 0 Christum et in novis veterem! Oh! que Jésus- Christ est ancien dans la nouveauté de son Évangile (8) ! » Tantôt encore, il loue « cet excellent apologétique », « cet admiraljle apologétique », et, puisant à son gré dans toute la suite des écrits de TertuUien , il accumule dans le même discours, dans la même page, des textes tirés de quatre ou cinq traités différents (9), de ces traités dont il dira au

(1) Ce masiiiNque commentaire se trouve dans le second Sermon pour la Fête de la Pentecôte, 4(>,">8. premier point.

(■2) Voir le premier sernum sur la Conception de la sainte Vierge, \^i:'r2. I.ebarq , i, p. •i;«»--24i.

(3) Panrr/ijrirjiie de saint François d'Assise . KiîJiî. lehani, p. -JOti-'iOT.

(4) • Nous avons un corps et une àme qui doivent être exposés à toute sorte d'incommodit(!'s : Ipsam animam ipsumque corpus c.rpositum omnibus ad injuriam (jerimus. ■>

(5) • Je travaille à léduire en servitude l'appétit de ces voluptés (|ui , i)ar leur délicatesse, rendent molle et elTéminéo cette mâle vertu de la loi : Discutiendav sunl deliciae i/unrum mollitia et ftxxu jidvi virtus cffeminari potest. »

(G) • Quelles plus grandes délices à un chrétien (jue h; dégoût des délices? Quae major voluptas fjuam faslidium ipsius roluptatis.' Quoi! ne pourrions-nous pas vivre sans plaisir, nous qui devons mourir avec plaisir? Non possunitcs rivcrc sine voiuptate. qui mori rum voluptalc debcmus?

(") Deuxième point du Sermon sur Jésus-Christ objet de scandale, lOSS.

(«} Voir tout ce passage dans Lcbarq, j). 'tG;j-'»(>S.

(!)) Gandar. Bossuet orateur, p. iKi.

cardinal de Bouillon : « Les beaux livres de Tertullien sont : rApologt'tique ; — de Specfaculis; — de Cultii muliehri;

— de Velandis vh'ginibus ; — de Pœnitentia^ admirable;

— l'ouvrage contre Marcion; — de Carne Chrisli; — f/c Hesio'rectione rarnis; celui de Praescriptione , excellent, mais pour un autre usage. »

§ II. — Induence de saint Cyprien."

Ce n'est pas seulement Tertullien , dont la lecture continuelle exposait le jeune orateur à des citations trop fréquentes, à des digressions inutiles, à des longueurs de mauvais goût : c'est aussi saint Cyprien, comme l'a fort bien montré Gandar dans son beau livre Bossuet orateur, p. 82-92. Il s'agit du second exorde du Sermon Sur la loi de Dieu, prêché à Metz le 23 février 1653. Le souvenir mal digéré d'une épitre de saint Cyprien le sollicite et lui fait rompre la justesse des proportions (li. Mais laissons parler Bossuet lui-même : « Dans cette importante délibération (2), chrétiens, je me représente que, venu tout nouvellement d'une terre inconnue et déserte, séparée de bien loin du commerce et de la société des hommes, ignorant des choses humaines, je suis élevé tout à coup au sommet d'une haute montagne, d'où, par un effet de la puissance divine, je découvre la terre et les mers et tout ce qui se fait dans le monde. C'est avec un pareil artifice que le bienheureux martyr Cyprien fait considérer les vanités du siècle à son fidèle ami Donatus (3). Élevé donc sur cette

(1) Gandar, Bossuet orateur, p. 84.

(-2) Il s'agit de savoir le sens exact de ces paroles de David ; « Co(jitavi inas iiieas et converti pedes meos in testimonia tua. » (Ps. CXVIII, ,■>!».)

(.i) . L'épîlre, dit Gandar. a la forme d'une homélie, et, par les détails de la mise en scène, rapelle les dialogues de Cicéron. Saint Cyprien décrit avec complaisance le berceau de vignes pendantes enlacées aux roseaux où. par une lielle journée d'automne, il « adiéve à son lidéle ami Donat • un discours qu'il lui avait promis. Aussitôt le disciple oublie les beautés du paysage et les joies de la vendange; les yeux fixés sur le maître qu'il aime, suspcudu à ses lèvres, il se livre à lui tout entier, les oreilles et l'esprit comme le cœur. Et saint Cyprien prend l'engagement d'être simple; les ressources du sujet supléeront assez à la stérilité de son génie. Après avoir rappelé à Donat quelles étaient ses incertitudes, alors qu'il errait encore en chancelant dans les ténèbres du siècle, et le merveilleux changement que la grâce a fait en lui , saint Cyprien veut le détacher entière-

montagne, je vois du premier aspect cette mulitude infinie de peuples et de nations, avec leurs mœurs différentes et leurs humeurs incompatibles, les unes barbares et sauvages, les autres polies et civilisées. Comment pourrais-je vous rapporter une pareille variété de coutumes et d'inclinations? Après, descendant plus exactement au détail de la vie humaine, je contemple les divers emplois dans lesquels les hommes s'occupent. 0 Dieu éternel ! Quel tracas ! Quel mélange de choses! Quelle étrang-e confusion! Je jette les yeux sur les villes, et je ne sais où arrêter la vue, tant j'y vois de diversité. Celui-ci s'écliauffe dans un barreau; cet autre songe aux affaires publiques; les autres, dans leurs boutiques, débitent plus de mensonges que de marchandises. Je ne puis considérer sans étonnement tant d'arts et tant de métiers avec leurs ouvrages divers , et cette quantité innombrable de machines et d'instruments que l'on emploie en tant de manières. Cette diversité confond mon esprit; si l'expérience ne me (1) la faisait voir, il me serait impossible de m'imaginer (2) que Tinvention (3) fût si abondante.

« D'autre part, je^ regarde que la campagne n'est pas moins occupée : personne n'y est de loisir ; chacun y est en action et en exercice, qui à bâtir, qui à faire remuer la terre, qui à l'agriculture, qui dans les jardins : celui-ci y travaille pour l'ornement et pour les délices, celui-là pour la nécessité ou pour le ménage : et qu'est-il nécessaire que je vous fasse une longue énumération de toutes les occupations de la vie rustique? La mer même, que la nature semblait n'avoir destinée que pour être l'empire des vents et la dé-

ment (iu monde, en le lui montrant tel qu'il est. « l'oui- un instant, ligure-toi que tu es ravi sur la cime la plus élevée d'une haute montagne: de là examine la face des choses qui se déroulent au-dessous de toi . etc. » In tel cadre ne se prêtait que trop à tous les procédés ordinaires de l'amitlilication ; saint Cyprien n'a pas résisté à la tentation de le remplir. Il a pris plaisir à étaler les scandales de ce temps-là, les misères de tous les temps, la terre et la mer inlèstées par la guerre, et le brigandage, le cirque ou les gladiateurs s'égorgent, le théâtre, etc.. etc. •

(I) Vnrifinlo. nous.

(•2j Var., de convevoir.

(3) l'a/-., rimagination.

meure des poissons , la mer est habitée par les hommes ; la terre lui envoie dans des villes flottantes comme des colonies de peuples errants qui, sans autre rempart il) que d'un bois fragile, vient se commettre à la fureur des tempêtes sur le plus perfide des éléments. Et là, que ne vois-je pas? que de divers spectacles ! que de durs exercices ! que de différentes observations! Il n'y a point de lieu où paraisse davantage l'audace tout ensemble et l'industrie de l'esprit humain.

« Vous raconterai-je, fidèles, les diverses inclinations des hommes? Les uns, d'une nature plus remuante ou plus généreuse, se plaisent dans les emplois violents; tout leur contentement est dans le tumulte des armes , et si quelque considération les oblige à demeurer dans quelque repos, ils prendront leur divertissement à la chasse , qui est une image de la guerre. D'autres, d'un naturel plus paisible, aiment mieux la douceur de la vie : ils s'attachent plus volontiers à cette commune conversation , ou à l'étude des bonnes lettres, ou à diverses sortes de curiosités, chacun selon son humeur. J'en vois qui sont sans cesse à étudier de bons mots, pour avoir l'applaudissement du beau monde. Tel aura tout son plaisir dans le jeu; ce qui ne devrait être qu'un relâchement de l'esprit, ce lui est une affaire de conséquence; il donne tous les jours de nouveaux rendezvous , il se passionne , il s'impatiente . il y occupe dans un grand sérieux la meilleure partie de son temps. Et d'autres qui passent toute leur vie (2) dans une intrigue continuelle; ils veulent être de tous les secrets, ils s'empressent, ils se mêlent partout, ils ne songent qu'à faire toujours de nouvelles connaissances et de nouvelles amitiés. Celui-ci est possédé de folles amours: celui-là, de haines cruelles et d'inimitiés implacables; et cet autre, de jalousies furieuses. L'un amasse et l'autre dépense. Quelques-uns sont ambitieux et recherchent avec ardeur les emplois publics; les autres sont plus retenus et aiment mieux le repos et la douce

(I) Var., défense.

(-2) Variante, celui-ci passe toute sa vie.

oisiveté d'une vie privée. Chacun a sa manie et ses inclinations dillerentes. Les mœurs sont plus différentes que les visages ; chacun veut être fol à sa fantaisie : la mer n'a pas plus de vag-ues , quand elle est agitée par les vents , qu'il nait de diverses pensées de cet abime sans fond et de ce secret impénétrable du cœur de l'homme. C'est à peu près, mes frères, ce qui se présente à mes yeux, quand je considère attentivement les affaires et les actions qui exercent la vie humaine.

« A cette étonnante diversité, je demeure surpris et comme hors de moi; je me regarde; je me considère, que ferai-je? où me tournerai-je? Co(/itavi vins meas. Certes, dis-je incontinent en moi-même, les autres animaux semblent ou se conduire ou être conduits d'une manière plus réglée et plus uniforme : d'où vient dans les choses humaines une telle inégalité et une telle bizarrerie? Est-ce là ce di\-in animal dont on raconte de si grandes merveilles? cette âme d'une vigueur immortelle n'est-elle pas capable de quelque opération plus divine et qui ressente mieux le lieu d'où elle est sortie? Toutes les occupations que je vois me semblent ou servîtes , ou folles, ou criminelles ; j'y vois du mouvement et de l'action pour agiter Fàme ; je n'y vois ni règle , ni véritable conduite pour la composer. « Tout y est vanité et affliction d'esprit », disait le plus sage des hommes. Ne paraitra-t-il rien à ma vue qui soit digne d'une créature faite à l'image de Dieu? Cogitciri rias meas. Je cherche, je médite , j'étudie mes voies; et pendant que je suis dans ce doute , je découvre un nouveau genre d'hommes que Dieu a dispersés de cà et de là dans le monde , qui mettent tout leur soin à former leur vie sur l'équité de la loi divine : ce sont les justes et les gens de bien. »

Enfin, nous voici au sujet du sermon, à la loi de Dieu! Lexorde et la division du sujet ont encore près de trois pages de l'édition Lebarq (1). Bossuet s'est donc laissé séduire parce qu'il appelle « l'artifice » de saint Cyprien, et

(I) 1, I). .'M^-SUi.

s'il n'a pas donné dans les procédés d'amplification oratoire où se complaisait son modèle, s'il n'a pas versé clans « la comédie ou la satire » , dont Gandar lui reproche de « se rapprocher un peu trop peut-être » (1), s'il a su maintenir toujours le ton « de vérité familière et d'innocente raillerie » qui convient à la chaire chrétienne, il est incontestable que « les détails où il s'est amusé lui ont fait oublier son but et la longueur de la route » (2), et que, tout en « animant le lieu commun et en l'abrégeant », il a donné comme un sermon dans l'exorde d'un sermon.

Ce qui prouve le mieux qu'il y a là une erreur de goût , c'est que Bossuet — reprenant ce Sermon, non pas pour la troisième fois et vers 1661 , chez les Carmélites du faubourg- Saint Jacques ou les Bénédictines du Yal-de-Gràce , comme l'ont dit Fabbé Vaillant dans ses Études, p. 77, Floquet, tome II, p. 131, et Gandar, p. 90, mais bien pour la seconde fois en 1659, chez les Sœurs de l'Union chrétienne (3), ainsi que l'établit M. l'abbé Lebarq, d'après l'écriture et l'orthographe , qui font la transition entre l'époque de iMetz et l'époque de Paris (4) — Bossuet refait complètement l'exorde du discours de 1653 : il le corrige, il l'abrège, il en élague « l'artifice » de saint Cyprien et jusqu'au nom de ce Père et de VEpUrr à Donat. Mais il faut citer le nouvel exorde pour surprendre le jeune orateur en flagrant délit de progrès étonnants.

« Dans cette consultation importante , dit-il , où il s'agit de déterminer du point capital de la vie et de se résoudre pour jamais sur les devoirs essentiels de l'homme, chrétiens, je me représente que, venu tout nouvellement d'une terre inconnue et déserte, ignorant les choses humaines, je découvre d'une même vue tous les emplois, tous les exercices, toutes les occupations différentes qui partagent en

(I) Dosswl orateur, p. 8!).

(i) Bossuet orateur.

(H) C'était la maison-mère de la Propagation, de Metz, dont Bossuet était le supérieur.

(4) Histoire critique de la Prédication do Bossuet, p. 107, et Œuvres oratoires, U , p. Siîi, note I.

tant de soins les enfants d'Adam durant ce laborieux pèlerinage. 0 Dieu éternel! quel tracas! quel mélange de choses! quelle étrange confusion! et qui pourrait ne s'étonner pas d'une diversité prodigieuse? La guerre, le cabinet, le gouvernement, la judicature et les lettres, le trafic et l'a- ÇTiculture, en combien d'ouvrages divers ont-ils divisé les esprits! Cela passe de bien loin l'imagination (1). Mais si de là je descends au détail, si je regarde de près les secrets ressorts qui font mouvoir les inclinations , c'est là qu'il se présente à mes yeux une variété (2) bien plus étonnante. Celui-là est possédé de folles amours, celui-ci de haines cruelles et d'inimitiés implacables, et cet autre de jalousies furieuses. L'un amasse et l'autre dépense; quelques-uns sont ambitieux et recherchent avec ardeur les emplois publics, et les autres, plus retenus, se plaisent dans le repos de la vie privée; l'un aime les exercices durs et violents, l'autre, les secrètes intrigues ; et quand aurais-je fini ce discours, si j'entreprenais de vous raconter toutes ces mœurs différentes et ces humeurs incompatibles ? Chacun veut être fol à sa fantaisie; les inclinations sont plus dissemblables que les visages ; et la mer n'a pas plus de vagues, quand elle est agitée par les vents, qu'il nait de pensées différentes de cet abime sans fond et de ce secret impénétrable du cœur de l'homme.

« Dans cette infinie multiplicité de désirs et d'occupations, je reste interdit et confus; je me regarde, je me considère : que ferai-je ? où me tournerai-je ? Cogitavi vias meas. Certes, dis-je incontinent en moi-même, les autres animaux semblent ou se conduire ou être conduits d'une manière plus réglée et plus uniforme. D'où vient dans les choses humaines une telle inégalité ou plutôt une telle Ijizarrerie ? Est-ce là ce divin animal dont on dit de si grandes choses? Cette àme d'une vigueur immortelle, etc. (3). »

Bossuet a désormais conscience du défaut des discours

(\)' Ganclar, dit M. l'aljbc l.ebar(|, renvoie en note cette surcliarge, <iu'il a inconiplctemenl (léclillfrée. »

(i) Variuntr : mullitudc, diversité.

(:j) Lehani, t. il, p. :Mi-ii'ii.

qui ne finissent point et des exordes qui contiennent tout un sermon. Il a resserré en (juelques lignes deux on trois pages de son exorde de 1G53; il a supprimé, avec « Fartifice » de la montagne et du panorama imaginé par saint Cyprien, tous les traits qui n'étaient pas nécessaires, tous les lîors-d'œuvre accumulés dans la première rédaction. Il arrive au plus vite à l'explication de son texte et de son sujet, et il lui suffit d'une forte et vive image : « La mer n'a pas plus de vagues » etc., pour exprimer avec autant de justesse que d'énergie la multiplicité des occupations des mortels et l'inconstance de leurs désirs, qui s'égarent loin de Dieu et de sa sainte loi.

§ m. — Influence heureuse et malheureuse de saint Augustin.

Saint Augustin lui-même , « le maître de tous les prédicateurs de l'Évangile, le docteur des docteurs » (1), le « grand , » « l'admirable » , « l'incomparable saint Augustin », dans lequel Bossuet, dès l'époque de Metz, aime à « trouver toute la doctrine », comme il le dira au cardinal de Bouillon , n'a-t-il pas exercé une influence tour à tour heureuse et malheureuse sur le jeune archidiacre de Metz ?

Dans la Défense de la Tradition et des saints Pères, liv. XII, ch. 30 , Bossuet rapporte une prière que le vénérable Guillaume, abbé de Saint- Arnould de Metz, faisait le jour de saint Augustin avant la messe : (c Je vous prie, Seigneur, de me donner, parles intercessions et les mérites de ce saint, ce que je ne pourrais obtenir par les miens, qui est que , sur la divinité et l'humanité de Jésus-Christ , Repense ce qu'il a pensr , je sache ce qu'il a su, j'entende ce qu'il a entendu, je croie ce qu'il a cru, j'aime ce qu'il a aimé, je prêche ce qu'il a prêché. » Cette prière dut être celle du jeune archidiacre de Metz, de 1652 à 1659, comme Floquet et Gandar l'ont fait remarquer avec tant de raison.

Saint Augustin est pour Bossuet « celui de tous les Pères

(I) Sermon pour la vêlure d'une postulante Bernardine , -28 août Ki.'i'.i.

qui a le mieux entendu les maladies de notre nature (1) », comme aussi tous les points de la relig-ion catholique . et le premier des livres de la Doctrine chrétienne est une « théologie admirable (2) ». Aussi Bossuet ne craint-il pas de « décider » les questions en « suivant les traces que nous a marquées cet incomparable docteur», « qui nous donne une admirable ouverture pour connaître parfaitement » les vérités et les mystères de la foi catholique (3). Quand le jeune orateur i( n'ose pas entreprendre de résoudre une question de lui-même (i) » , il invoque l'autorité de saint Augustin, (( si forte et si indubitable que les esprits les plus contentieux seront contraints d'en demeurer d'accord (5) ». Il se contente « de dire, comme pour une preuve infaillible, que c'est la doctrine de saint Augustin, que vous trouverez merveilleusement expliquée en mille beaux endroits de ses excellents écrits, particulièrement dans ses savants livres contre Julien le Pélagien (6) ». « Ne nous éloignons pas de saint Augustin », dit-il dans le Sermon pour le sciniefli saint, faussement appelé le premier Sermon pour le jour de Pâques, et en effet, saint Augustin remplit presque entièrement le deuxième et le troisième points. Il sert à l'orateur à peindre les trois âges de la vie promise aux justes : d'abord, la vie menée ici-bas, heureuse parce qu'elle est sainte « et qui nous apparaît comme l'enfance des chrétiens » ; puis, (' la fleurissante jeunesse » des élus dans le ciel , auquel saint Augustin donne cette belle devise : Cnpidilate e.rtinctd , charitate compléta (7), la convoitise éteinte, la charité consommée » ; enfin , « la maturité dans la résurrection générale ». « Dans ce dernier âge et du monde et du genre humain , après avoir abattu nos autres ennemis sous ses pieds , la mort couronnera ses victoires. Comment cela

(1) Sermon pour la Fêle de la Conception de la sainte Vierge, ' décembre KVi-i. l'remicr Point.

(2J I-Jcril composé pour le cardinal de Bouillon. {'■i) Sermon sur le Rosaire, l(i.")7. Lcbarq, t. 11 , p. 3.">1. (i) .M("'me fliscours, iiiome passage.

(3) Sermon pour la Nativité de la sainte Vierge, l(i.V2. Lebani, t. I, p. 177. (6)M('nic fiisi-oiirs, p. 178.

(7) LeUre CLXXVII. ri. 17.

se fera-t-il? Si vous me le demandez en chrétiens, c'est-àdire non point pour contenter une vaine curiosité, mais pour fortifier la fidélité de vos espérances , je vous l'exposerai par quelques maximes que je prends de saint Aug-ustin : elles sont merveilleuses, car il les a tirées de saint Paul (1) ».

Voilà l'intime pensée du jeune orateur, et elle ne variera jamais dans sa longue carrière : « la source vive d'où il veut tirer désormais tous ses discours, c'est l'Ecriture expliquée par les Pères; mais saint Paul commenté par saint Augustin, c'est la fleur du froment, c'est le plus pur de la substance du christianisme (2) ».

Bossuet emprunte donc à saint Augustin des traits sublimes, des idées grandioses, entre autres celle qu'il développe dans le premier point du Sermon sur les caractères des deux alliances (3). à savoir que, si vous « lisez les Ecritures divines, vous verrez partout le Sauveur Jésus... Il n'y a pas de page où on ne le trouve. Il est dans le Paradis terrestre, il est dans le Déluge , il est sur la montagne , il est au passage de la mer Rouge, il est dans le Désert, il est dans la Terre Promise. — C'est pourquoi l'admirable saint Augustin dit que ni dans la loi de nature, ni dans la loi mosaïque, il n'y voit rien de doux, s'il n'y lit le Sauveur Jésus. Tout cela est sans goût; c'est une eau insipide, si elle n'est changée en ce vin céleste, en ce vin évangélique que l'on garde pour la lin du repas, ce vin que Jésus a fait et qu'il a tiré de sa vigne élue. Voulez-vous que nous rapportions quelques traits de l'histoire ancienne, et vous verrez combien elle est insipide, si nous n'y entendons le Sauveur. Nous en dirons quelques-uns des plus remarquables, avec le docte saint Augustin. » Il y a là le germe , « les premiers linéaments de l'œuvre la plus originale et la plus achevée de Bossuet », la seconde partie du Discours sur l'Histoire universelle (4).

(I) Leharq, I, t. p. Id't-liS.

(-2) Gandar , Bossuet orateur, p. lO.'i.

(3) Prêche à Metz, chez les Sœurs de la Propagation de la Foi, le deuxième dimanche après l'Épiplianie, tti'jS.

CO Bossuet orateur, p. '.il.

Mais si Bossuet doit à saint Augustin de magnifiques aperçus et de superl^es inspirations, ne lui doit-il pas aussi des citations trop fréquentes, des hors-d'œuvre, des digressions, des longueurs invariablement amenées par ces mots : « C'est une belle doctrine de saint Augustin »; c'est « un beau passage » , « ce sont les savants principes » de ce « grand homme » ; « ce grand évèque dit admirablement » etc.

Bossuet, d'ailleurs, écrira plus tard au cardinal de Bouillon que saint Augustin « ferait peut-être, s'il était seul, une manière de dire un peu trop abstraite ». N'est-ce pas une confidence, un aveu autant qu'un conseil? Le jeune archidiacre de Metz n'a pas échappé à l'écueil que présentait la fréquentation assidue d'un génie au goût parfois défectueux comme saint Augustin. Les Sermons de Metz sont « un peu trop abstraits » , grâce souvent à l'évêque d'Hippone.

A ce point de vue , le premier Sermoîi sur la Pentecôte, 165i, est tout à fait caractéristique (1). — Bossuet y prend pour texte une parole de saint Paul dans la seconde Épitre aux Corinthiens, III, 6 : « Liltera occidit ; spiritus autem vivifUat. La lettre tue, mais l'esprit vivifie ». Or, c'est le titre même d'un des ouvrages de saint Augustin les plus familiers à notre jeune orateur : De Spiritu et littera (2). Après avoir montré dans le premier exorde comment Dieu a choisi le jour de la Pentecôte, « où les Israélites étaient assemblés par une solennelle convocation, pour y faire publier hautement le traité de la nouvelle alliance », et comment « le Saint-Esprit descend en forme de langue pour nous faire entendre par cette figure qu'il donne de nouvelles langues aux saints apôtres (3) », Bossuet, dans le second exorde,

n) « Il n'y a guère dans tous les manuscrils de Bossuet, dit M. l'abbo Lebarq , Œuvres oratoires de B., t. I, p. îiiV, d'éclievcau plus embrouille que celui-ci. On trouve jus(|u'à trois rédactions de l'exposition du sujet et du commencement de la preuve. L'une d'elles (|ui diffère des autres par récriture et l'ortliograplie est une reprise postérieure. » M. l'abbé Lebarq la renvoie à l'année l(i.">.">. Ce n'est pas un petit embarras que de démêler les deux autres qui sont contemporaines. M. Lebarq y i)arvient en tenant compte d'un élément négligé par Deloris, la pagination et un petit l'envoi indiqués par Bossuet.

(•2) Voir les nombreuses citations (ju'il en fait et l'Écrit composé pour le cardinal de Ilouilloii.

(.'{) Lebarq, t. I, p. ."iK-.VKi.

« entre d'abord en matière : elle est si haute et si importante qu'elle ne lui permet pas de perdre le temps à... faire des avant-propos superflus... Comme donc la loi nouvelle de notre Sauveur n'était pas faite pour un seul peuple, certainement il n'était pas convenable qu'elle fût publiée en un seul langage... Quoique l'auditoire (des apôtres) fût ramassé d'une infinité de nations diverses, chacun y entendait son propre idiome et la langue de son pays. Par où le Saint-Esprit nous enseigne que, si à la tour de Babel l'orgueil avait autrefois divisé les langues, l'humble doctrine de l'Évangile les allait aujourd'hui rassembler... Imitons les saints apôtres, mes frères, et publions la loi de notre Sauveur avec une ferveur céleste et divine... La lettre, c'est la loi ancienne; et l'esprit, comme vous le verrez, c'est la loi de grâce : et ainsi en suivant l'apôtre saint Paul, faisons voir, avec l'assistance divine , que la loi nous tue par la lettre et que la grâce nous vivifie par l'esprit (1) ».

C'est là assurément de la haute théologie : mais n'est-elle pas trop savante et trop abstraite, même pour un auditoire du dix-septième siècle? L'orateur lui-même le reconnaît, lorsque, au début de son premier point , il dit : « Et, j'Jow pénétrer le fond de notre passage , il faut examiner avant toutes choses quelle est cette lettre qui tue , dont parle l'Apôtre. » Comme il est évident que c'est « la Loi donnée à Moïse, cette Loi si sainte du Décalogue , que l'Apôtre appelle ministère de mort, et par conséquent la lettre qui tue » : « Quoi! s'écrie Bossuet, ces paroles si vénérables : « Israël, je suis le Seigneur ton Dieu; tu n'auras point d'autres dieux devant moi ! (2) » sont-elles donc une lettre qui tue? et une Loi si sainte méritait-elle un pareil éloge de la bouche d'un apôtre de Jésus-Christ? Tâchons de démêler ces obscurités avec l'assistance de cet Esprit-Saint qui a rempli aujourd'hui les cœurs des apôtres. Cette qaestion est haute, elle est difficile; mais comme elle est impor-

(1) La première rédaction de cet exorde, citée par M. l'abbé Lebarq. t. I. p. 545- "JW, en note, était beaucoup plus longue : Bossuet l'a concentrée. (-2) Deutéronome , c. v, t>,7.

138 BOSSUET Eï LES SAINTS PERES.

tante à la piétés Dieu nous fera la (/race d'en venir à bout. Pour moi, de crainte de m'égarer, je suivrai pas à pas le plus éminentde tous les docteurs, le plus profond interprète du grand apôtre , je veux dire V incomparable saint Augustin, qui explique divinement cette vérité dans le premier livre ad Simplirianum et dans le lixreDe Spiritu et littera. Rendez- vous attentifs, chrétiens, à une instruction que j'ose appeler la base de la piété chrétienne. »

Bossuet explique alors que saint Paul ne songe pas à blâmer la Loi, « quand il l'appelle une lettre qui tue », mais qu'il « déplore la faiblesse de la nature », « les langueurs mortelles qui nous accablent, depuis la chute du premier père », « la corruption universelle de la nature, prouvée par l'idolâtrie (1) », « la guerre éternelle que nous fait la concupiscence » et que les méchants ne sentent pas, mais qu'un saint Paul sentira mieux , parce qu'il aime la loi du Seigneur. « Saint Augustin a bien compris sa pensée. Il a voulu, dit-il, faire voir à l'homme combien était grande son impuissance, et combien déplorable son infirmité, puisqu'une loi si juste et si sainte lui devenait un poison mortel, afin que, par ce moyen, nous reconnaissions humblement qu'il ne suffît pas que Dieu nous enseigne, mais qu'il est nécessaire qu'il nous soulage : non tant uni doctorem sibi esse necessariiim, verum etiam adjutorem Deum (2). » C'est pourquoi le grand docteur des gentils, après avoir dit de la Loi toutes les choses que je vous ai rapportées, commence à se plaindre de sa servitude... La Loi ne fait autre chose que nous montrer ce que nous devons demander à Dievi et de quoi nous avons à lui rendre grâces; et c'est ce qui a fait dire à saint Augustin : « Faites ainsi , Seigneur, faites ainsi. Seigneur miséricordieux : commandez ce qui ne peut être accompli ; ou plutôt commandez ce qui ne peut être accompli que par votre gr<\ce; afin que tout fléchisse devant vous, et que celui qui se glorifie se glorifie

(I) Ces dertiiers mois sont tirés du Sommaire écrit par Bossuet. {•2) De Spiritu cl liUera, n. y.

seulement en Notre-Seigneur (1)... C'est là la vraiç justice du christianisme, qui ne vient pas en nous par nousmêmes, mais qui nous est donnée par le Saint-Esprit : c'est là cette justice qui est par la foi , que l'apôtre saint Paul élève si fort , non pas comme l'entendent nos adversaires, qui disent qne toute la vertu de justifier consiste en la foi... F^a foi ne justifie pas sans la charité. Et toutefois il est véritable que c'est la foi de Jésus-Christ qui nous justifie, parce qu'elle n'est pas seulement la base, mais la source qui fait découler sur nous la justice qui est par la grâce. Car, comme dit le grand Augustin, « ce que la loi commande, la foi l'impètre : Fides impefrat quod Irx impovat (2). » La Loi dit : « Tu ne convoiteras pas »; « la foi dit avec le Sage : « Je sais, ô grand Dieu, et je le confesse, que personne ne peut être continent, si vous ne le faites. » Dieu dit par la Loi : « Fais ce que j'ordonne; » la foi répond à Dieu : « Donnez, Seigneur, ce que vous ordonnez (3). » La foi fait naître l'humilité; et fhumilité attire la grâce, « et c'est la grâce qui justifie (i) ». Ainsi notre justification se fait par la foi; la foi en est la première cause; et en cela, nous différons du peuple charnel, qui ne considérait que l'action commandée , sans regarder le principe qui la produit. Quand ils lisaient la Loi, ils ne songeaient à autre chose qu'à faire ; et ils ne pensaient point qu'il fallait auparavant demander. Pour nous, nous écoutons, à la vérité, ce que Dieu ordonne; mais la foi en Jésus-Christ nous enseigne que c'est de Dieu même qu'il le faut attendre. Ainsi notre justice ne vient pas des œuvres, en tant qu'elles se font par nos propres forces; elle naît de la foi, « qui opérant par la charité, fructifie en bonnes œuvres (5) », comme dit l'Apôtre... C'est là cette foi qui nous justifie, si nous croyons, si nous confessons que nous sommes morts et que c'est Jésus-Christ qui nous rend

(I) Sermon XVII, n" 3, sur le Psaume CXVIII. (•2) Sermon XVI, n" 2, sur le Psaume CXVIII.

(3) Saint Augustin , Confessions , liv. X.

(4) Épitre de saint Paul à Tite , lU, 7.

(.")) Épilre aux Galates, V, (» , et Épitre aux Colossiens, I, 10.

la vie.. Chrétien, le crois-tu de la sorte?... Que ma peine serait heareiisement employée, si l'humilité chrétienne, si le renoncement à nous-mêmes, si l'espérance au Libérateur, si la nécessité de persévérer dans une oraison soumise et respectueuse, demeuraient aujourd'hui gravés dans vos âmes par des caractères ineffaçables. Prions, fidèles, prions ardemment : apprenons de la Loi combien nous avons besoin de la grâce... C'est ce que prétend l'apôtre saint Paul, dans cet humble raisonnement que 'f ai taché de vous expliquer ;i\ nous montre notre servitude et notre impuissance, afin que les fidèles, étant effrayés par les menaces de la lettre qui tue, ils recourent par la prière à l'Esprit qui nous vivifie. C'est la dernière partie de mon texte, par laquelle je m'en vais conclure en peu de paroles. »

Ce « peu de paroles » n'a pas moins de neuf pages de l'édition Lebarq, t. I, 561-570. Bossuet y explique ce texte de saint Paul « que maintenant nous ne sommes plus sous la Loi (1) ».

« Or, dit-il , pour entendre plus clairement ce qu'il nous veut dire, considérons une belle distinction de saint Augustin (IIP Traité sur saint Jean). « C'est autre chose, dit-il, d'être sous la Loi, et autre chose d'être avec la Loi. Car la Loi, par son équité, a deux grands effets; ou elle dirige ceux qui obéissent , ou elle rend punissables ceux qui se révoltent. Ceux qui rejettent la Loi, ils sont sous la Loi : parce que encore qu'ils fassent de vains efforts pour se soustraire de son domaine, elle les maudit, elle les condamne, elle les tient pressés sous la rigueur de ses ordonnances; et par conséquent, ils sont sous la Loi et la Loi les tue. Au contraire, ceux qui accomplissent la Loi, « ils sont ses amis, dit saint Augustin; ils vont avec elle, parce qu'ils l'embrassent, qu'ils la suivent, qu'ils l'aiment (2) ». Ces choses étant ainsi supposées, il s'ensuit que les observateurs de la loi ne sont plus sous la Loi comme esclaves, mais sont avec la Loi comme amis. Et comme dans le Nouveau Testament l'esprit

(I) l'.pUre aux Romains, VII, l'i.

{•i} Troisième traitr sur saint Jean, n" '2.

de la gTàce nous est élargi, par lequel la justice de la Loi peut être accomplie, il est très vrai, ce que dit l'Apôtre, (( que nous ne sommes plus sous la Loi » : parce que si nous suivons cet esprit de grâce , la Loi ne nous châtie plus comme notre juge ; mais elle nous conduit comme notre règle : de sorte que , si nous obéissons à la grâce , à laquelle nous avons été appelés , la Loi ne nous tue plus ; mais plutôt elle nous donne la vie dont elle contient les promesses.

« La première loi frappant au dehors émouvait les âmes par la terreur; la seconde les changera par l'amour. Et j)OHr pénétrer au fond du mystère, dites-moi, qu'opère la crainte dans nos cœurs?... Elle les étonne, elle les ébranle, elle les secoue;... mais je soutiens qu'il est impossible qu'elle les chang-e... La crainte étoufTe les atfections; elle semble les réprimer pour un temps ; mais elle n'en coupe pas la racine ; ôtez cet obstacle , levez cette digue : l'inclination, qui était forcée, se rejettera aussitôt en son premier cours...

« C'est pourquoi le grand Augustin, parlant de ceux qui gardaient la Loi par la seule terreur de la peine, non par l'amour de la véritable justice, il prononce cette terrible, mais très véritable sentence : « Ils ne laissaient pas , dit-il, d'être très criminels, parce que ce qui paraissait aux hommes dans l'œuvre, devant Dieu, à qui nos profondeurs sont ouvertes, n'était nullement dans la volonté : au contraire, cet œil pénétrant de la connaissance divine voyait qu'ils aimeraient beaucoup mieux commettre le crime , s'ils osaient en attendre l'impunité : Corcun Deo non erat in vohmtate quod coram hoyninibus apparebat in opère ; potiusque ex illo rei tenehantur quod eos noverat Deus malle, d fieri posset im,pune , committere (1). » Donc, selon la doctrine de ce grand homme, la crainte n'est pas capable de changer le cœur. Considérez, je vous prie, cette pierre sur laquelle Dieu écrit sa loi; en est-elle changée pour contenir des paroles si vénérables? En a-t-elle perdu quelque chose de sa dureté? »

(I) De Spiritu et liUera, n. 13.

Bossuet montre ensuite « qu'il n'y a que la charité qui amollisse » les âmes; qu'il « n'y a proprement que l'amour qui ait. pour ainsi dire, la clef du cœur », et que, par conséquent « la charité est l'esprit de la loi nouvelle, et l'àme, pour ainsi dire, du christianisme. » « Et selon la conséquence de ces principes, ajoute-t-ii, où je n'ai fait que suivre saint Augustin, qui s'est attaché à saint Paul , je ne craindrai pas de vous assurer que quiconque ne se soumet à la loi que par la seule appréhension de la peine , il s'excommunie lui-même du christianisme , et retourne à la lettre qui tue et à la captivité de la Synagogue. »

Certes, voilà de la tliéologie éloquente; mais c'est de la théologie , dont Bossuet lui-même sent le besoin d'adoucir le langage « abstrait » par une péroraison toute pleine d'une onction aussi pieuse que pathétique et pénétrante : « Oui, certes, il doit être anathème celui qui n'aime pas Jésus-Christ : la terre se devrait ouvrir sous ses pas et l'ensevelir \out vivant dans le plus profond cachot de l'enfer; le ciel devrait être de fer pour lui; toutes les créatures lui devraient ouvertement déclarer la guerre , à ce perfide, à ce déloyal, qui n'aime point Notre-Seignem' Jésus-Christ. Mais, ô malheur! ù ingratitude! c'est nous qui sommes ces déloyaux. Oserons-nous bien dire que nous aimons Notre- Seigneur Jésus-Christ?. .. Quand vous aimez quelqu'un sur la terre, rompez-vous toujours avec lui pour des sujets de très peu d'importance? foulez-vous aux pieds tout ce qu'il vous donne? manquez-vous aux paroles que vous lui donnez? Il n'y a aucun homme vivant que vous voulussiez traiter de la sorte : c'est ainsi pourtant que vous en usez envers Jésus-Christ. Il a lié amitié avec vous; tous les jours vous y renoncez. Il vous donne son corps; vous le profanez. Vous lui avez engagé votre foi; vous la violez. Il vous prie pour vos ennemis; vous le refusez. Il vous recommande ses pauvres; vous les méprisez... Et comment donc pouvez- vous éviter cette horrible, mais très équitable excommunication de l'Apôtre : « Si quelqu'un n'aime pas Notre-Seigneur Jésus-Christ, qu'il soit anathème! » Et comment le puis-je

éviter moi-même, ingrat et impudent pécheur que je suis?.. . Aimons, aimons, mes frères, aimons Dieu de tout notre cœur. Nous ne sommes pas chrétiens, si du moins nous ne nous efforçons de l'aimer, etc. (1). »

Bossuet a bien repris en 1G55 le Sf^rmon si/r la lettre qui tue et t esprit qui vivifie; mais dès 1G58, il abandonnait ces théories trop élevées , trop savantes , « trop abstraites » , et il composait un admirable Sermon sur « l'esprit de force » et « l'esprit d'amour » , qui sont « le véritable esprit du christianisme (-2) ».

Il n'en est pas moins vrai de conclure, en résumé , que, si les Pères de l'Église latine, saint Augustin, saint Cyprien, Tertullien, ont été pour Bossuet des inspirateurs puissants, ils sont cause en partie des défauts de ses Sermo/is de Navarre et de Metz : comme l'a si bien dit Gandar, « le prédicateur écrit sous l'impression de la lecture de la veille ; il en est tellement rempli qu'elle déborde , sans qu'il essaie de la contenir ; il faut qu'il répète ce qu'il vient de lire , pour la première fois, avec une émotion singulière; l'enthousiasme ne lui a pas sur l'heure laissé l'esprit assez libre pour faire un choix; il invoque la parole de ses maîtres quelquefois hors de propos et très souvent hors de mesure; il a l'intempérance de la jeunesse et l'emphase qui convient aux premiers élans d'une admiration juvénile (3) », ce qui ne rempêchepas de composer des chefs-d'œuvre, où son génie éclate déjà dans toute la fraîche beauté de son incomparable essor.

ARTICLE II

Influence des saints Pères sur Bossuet orateur pendant l'époque de Paris (1659-1682).

Quand Bossuet quitta Metz pour se rendre à Paris au commencement de 1659 (V) , il emportait avec lui « les

(1) Lel)ar(|. t. l , p. riOS-.jfig.

(2) Lebarq. t. Il, p. 't8:;-ri08.

(3) Do.isuel ovateur, p. 82.

\'t) L'aljl)c I.e Dieu dit torniellenient que « l'instruction des Nouveaux Catlioliques fut le principal objet qui le rappela de Metz à Paris «.

maximes de sa PoUliqur , le dessein de Y Histoire des variations, quelques-unes de ses idées les plus neuves... du Discours sur l'Histoire universelle. Il emportait le fond de doctrine qui en a fait l'arbitre et l'oracle de l'Église gallicane (1) », et l'accent d'autorité sereine qu'il avait puisé dans l'étude assidue de l'Écriture et des Pères , exagéré peutêtre dans les Sermons prêches contre les Juifs, mais tempéré par des effusions d'une tendresse mystique dans les Panégyriques de saint François d'Assise (1652), de saint Bernard (1653) et de sainte Thérèse (1657). Enfin, il emportait les ressources d'une éloquence qui s'était perfectionnée pendant un séjour à Paris (1656-1657), sous l'influence <( de la beauté sans tache du style de Pascal » (2) , et qui, si elle avait encore de la sulîtilité, de la rudesse et de l'exubérance, était déjà puissante, originale, relevée par l'éclat des images et la véhémence de la passion, emportée souvent à des hauteurs où nul encore n'avait pu atteindre et que pouvait seul dépasser le génie de Bossuet. Le gazetier Loret écrivait le 10 mars 1657 que

Cet orateur évangélique

Discourait divinement,..

Qu'il possédait un esprit d'ange ,

Qu'il prêchait plus qu'humainement...

11 presse, il enllamme. il inspire (3).

On voit donc ce qu'il faut penser de cette affirmation de Sainte-Beuve que le seul fait de quitter Metz pour s'établir à Paris avait 'suffi à transformer l'éloquence de Bossuet. « A le lire dans ses productions d'alors, dit-il, on éprouve comme le passage d'un climat à un autre ». (V) L'expression est plus heureuse que juste : il n'y a pas eu de révolution subite dans la manière de l'orateur. Ses progrès avaient commencé depuis longtemps, et s'ils s'accentuèrent pen-

(I) liossuet oroleur, p. -24-2.

•2) Ihidrin , p. -i'il.

!:i) Compte rendu cité plus haut, page 33 d'un Panéçiyrique de saint Thomas d'Aquin , aujourd'hui perdu.

['>) Causeries du Lundi, X, i'M.

dant l'époque de Paris, ce fut moins par suite de l'influence du milieu que grâce à l'étude et à Tiraitation des saints Pères.

Gandar, il est vrai , parle de certaines hésitations et d'un temps d'arrêt dans le développement oratoire du jeune « prédicateur ordinaire du roi » (1 j; il les attribue aux « rapports de Bossuet avec saint Vincent de Paul » , qui lui apprit la « simplicité, la charité » (2), et dont « l'exemple et les conseils lentrainèrent un instant vers des maximes plus austères que ne semblaient le permettre ni les conditions véritables de l'éloquence, ni le penchant de sa propre nature. » — Mais on ne voit pas que Bossuet en 1659 et en 1660, aitfait des emprunts à une rhétorique « emphatique » et qu'en 1661 , dans le Carême des Carmélites, il ait « mortifié sa parole », déclaré la guerre aux artifices qui relèvent la beauté de l'éloquence et répudié de parti pris la verve et le mouvement oratoires. « Partout où la rédaction ne présente qu'une esquisse incomplète, dit M. l'abbé Lebarq, il est bien évident que [Bossuet] ne songea jamais à la reproduire de mot à mot, fût-elle, comme il arrive souvent aux Carmélites, de celles où il semble manquer peu de chose pour pouvoir être lues à haute voix devant un auditoire de lettrés (3). » C'est « le besoin de contrastes », peut-être même « une rhétorique raffinée, inconsciente » sans doute, qui a entraîné « un admirateur de Bossuet à le trouver rhéteur », à imaginer « des oscillations dans sa manière, avant et après 1660, pour faire trouver enfin à son génie l'équilibre de ses forces dans le Carême du Louvre : hypothèses plus ingénieuses que solides... On recule, s'il le faut, pour leur donner vraisemblance, jusqu'en 1659, à la veille [du] Carême des Minimes, le Panégyrique de saint Paul (4), où l'orateur

(I Bossuet avait ce titre depuis l(i.")8 ou la lin de Kw", comme l'atteste un écrit de l'évèque Bédacier du '28 février ltx>8. La reine Anne d'Autriche avait du lui obtenir cet lionneur après le Panégyrique de sainte Thérène. 1.'» octobre 1037. — Voir Floquet, t. II, p. •ayi, et Lebarq, Histoire crit., p. ^!M.

(-2) Bossurt orateur, p. -2()0--2"<i.

(3) Histoire critique de la Prédication de Bossuet. t. III, p. V. Introduction.

(i) M. l'abbé Lebart), malgré la double autorité de Gandar et de (iazier, en revient à l'opinion de Floquet, qui le place en ltw7, à l'Hôpital sé'iéral. dont « l'ouverture récente » était du mois de mai.

BOSSUET ET LES SAINTS PÈRES. tO

l.',6 BOSSUET ET LES SAINTS PÈRES.

était amené par son sujet même à faire si éloquemment le procès à l'éloquence. Mais autre chose est, sans doute, d'élever au-dessus de la rhétorique classique la prédication toute miraculeuse du Docteur des Gentils, autre chose de condamner tout discours qui ne serait pas calqué sur les Épitres de saint Paul. Bossuet n'a garde de se jeter dans ces excès. » (1) D'ailleurs, « si, dans ce discours, l'orateur parle de la simplicité avec l'accent d'une conviction passionnée » (2), il ne faudrait pas croire que ce fût un changement survenu dans ses sentiments. Le plus ancien Sermon de vêture qu'il ait prononcé , au dire de Gandar lui-même (3) , et qui remonte non pas à 1655, comme Floquet l'a cru. mais très probablement à 165i, comme l'établit M. l'abbé Lebarq [ï) , contient un passage où l'orateur presse son auditoire de demander pour lui au ciel « ces deux beaux ornements de l'éloquence chrétienne, la simplicité et la vérité ». (5) Enfin, s'il « entle » un peu plus sa voix dans le Panégyrique de saint Victor (6) , au lieu que dans celui de saint Paul il mêle « comme par surprise aux élans presque involontaires de la plus haute éloquence l'esprit d'humilité de saint Lazare », Gandar ne nous donne-t-il pas luimême le secret de cette différence, quand il nous dit : « Comment parler des nations converties à l'Évangile par les prédications de saint Paul, sans faire tourner à la honte de l'éloquence profane les victoires prodigieuses remportées par une parole si éloignée des habitudes de l'école (7)? » La vérité est que les Sermons de 1659 à Paris ressemblent beaucoup à ceux de Metz, que les Sermons du Carême des Minimes en 1660 « sont facilement reconnaissables à leur longueur » 8) , que « la fécondité y va jusqu'à l'exubé-

(1) Histoire criliqw, p. VI.

(2) Bossuet orateur, p. -2<i(>.

(3) Ihidcm . p. .Vt.

(4) Il se base sur réniotiou avec laquelle Bossuet y parle du « ministre dinii|uité », Paul Ferry, et du sermon qu'il avait prononcé en mai 1<m4 et public bientôt aprcs sous le titre de Catéchisme rjcnéral de la Réformalion de la Religion.

{'.,) Lebarq, t. I.p. 'i8-2.

(ti) Il a été proniimc, non pas en Kw'J, comme le dit I.acliat, mais en 1W>7, à Paris, <l;insl'al)bayc des Victorins.

(7) liossuet orateur, p. i(>7.

(8) Ibidem . p. ;»0.%.

rance » (1), et que Bossiiet a écrit lui-même en plusieurs endroits ce mot significatif : abrégez (2). Quant au Carême (les Carmélites, les Sermons qui nous en restent sont « toujours très fortement pensés, souvent incomplètement rédigés; mais Bossuet s'y préoccupe sans cesse des intérêts spirituels des deux parties de son auditoire , les religieuses et les gens du monde et de la cour qui l'écoutaient.

Gandar a jugé trop sévèrement les deux Carêmes des Minimes et des Carmélites pour faire éclater la supériorité de celui du Louvre, qui « marque pour Hossuet et, d'une façon plus générale , pour Téloquence religieuse en France, au dix-septième siècle, ce point si difficile à saisir qui est celui de la maturité et de la perfection... Pour Bossuet, elle devait durer plus de trente ans. » (3) En parlant ainsi, Gandar a oublié que les Sermons de 1660, pensés un peu à la hâte , « sont des improvisations sur le papier », et que ceux de 1661 , « plus médités, étaient moins écrits », tandis que ceux du Louvre furent médités à loisir et écrits avec beaucoup de soin (4).

Ce qui semble incontestable, c'est que Bossuet s'efforça de plus en plus de réaliser cette devise qu'il se donnait un jour à lui-même devant la cour : « Vutililj' des fidèles est la loi suprême de la chaire (5) ». Son àme sacerdotale et apostolique n'avait jamais eu d'autre but; mais l'ardeur et Texubérance de la jeunesse l'avaient entraîné à des horsd'œuvre inutiles, abstraits, savants, qui passaient pardessus la tête de son auditoire. A partir de 1659 et surtout de 1662, il renonce à l'étalage d'une vaine érudition, à l'appareil scolastique du raisonnement, aux expressions réalistes et crues. « Le développement gagne en netteté , en simplicité; la phrase s'allège et prend de l'ampleur tout à la fois. Le yocaljulaire s'épure : les termes surannés, sco-

(I) Bosquet orateur, p. 312.

(-2) Lebarq, Histoire crit.. p. .'n'J.

(3) Bossuet orateur, p. 408.

(i) Lebani . Œuv. orat. de B. t. IV, Introduction , p. VI.

(."i) Troisième Sermon pour la Fête de la Conception, 1(i(><>. Avent de Saint-Gc main en 1-ave.

lastiques, triviaux, se font plus rares. L'orateur est maître de sa matière et de lui-même; il a digéré ses études, et de sa vaste érudition il ne laisse rien passer dans sa parole qui ne soit nécessaire à la suite de sa pensée et à l'efficacité de son discours (1) », c'est-à-dire « à l'utilité des fidèles, des enfants de Dieu », comme on lit dans une variante.

çv 1. — progrès de Bossuet orateur sous l'intluence des Pères grecs.

Ces progrès étonnants sont dus, sans doute, au goût, au génie de l'orateur, et aux dernières exhortations de saint Vincent de Paul. Mais comment ne pas y voir le résultat de l'étude des Pères et surtout des Pères grecs, qui « l'aidèrent à toucher plus sûrement la perfection? ». Bossuet. qui écrivait en lG()9-7() au cardinal de Bouillon que « le style du monde le plus vicieux, c'est le plus affecté et le plus contraint », ne comprenait-il pas dès 16G'2 ce qu'il y a de mauvais goût dans les antithèses heurtées du « dur Africain » et même dans les subtilités du grand évêque d'Hippone? Ne disait-il pas. d'ailleurs, au cardinal de Bouillon que « saint Çlirymslomc ramène et mesure [l'esprit] à la capacité du peuple »,• qu'on trouve dans ce Père « l'exhortation, l'incrépation, la vigueur, la manière de traiter les exemples de l'Écriture et d'en faire valoir tous les mots et toutes les circonstances » ; qu'en lisant « son ouvrage sur saint Mathieu,... bien traduit en français, on pourrait tout ensemble appjrendre les choses et former le style » ; que « les Homélies de saint Jean Chrysostome sur la Genèse sont excellentes, — sur saint Paul admirabl^îs, — au peuple d'Antioche très éloquentes? »

La foule se pressait à Antioche sur les [»as du jeune et éloquent (îhrysostome (2). Le sanctuaire retentissait des ap-

(1) I.anson, Bossuet, p. 78.

('1) SainlJean Chrysostome , :{'t7-V07, na(|uil à Aiitioclic, fut cicvc de làbaiiius. I)iiis oidoniu'; prrtrc parrévêque Flavien et nommé patriarclic de Constantinoplc en ;»!>8. l.'impcralrice Eudoxie l'exila en W.i, le rappela hientùt, mais pour le faire cncoïc partir pour l'exil et l'envoyer mourir à Coniana. — Il a laissé de nomhrcux

plaudissements qu'excitaient ses discours. On le suivait dans les campagnes , aux portes de la ville ; de vastes toiles étaient tendues dans les airs pour défendre de l'ardeur du soleil une foule enivrée du charme de ses paroles. « C'est la réunion de tous les attributs oratoires , dit Villemain , le naturel, le pathétique et la grandeur, qui ont fait de saint Jean Chrysostome le plus grand orateur de l'Église primitive, le plus éclatant interprète de cette mémorable époque. La pensée reste confondue devant les prodigieux travaux de cet homme, devant l'ardeur et la facilité de son génie ». (i'est une suite de discours sans exemple dans l'antiquité, « un monument d'histoire et d'éloquence », que les harangues prononcées à Antioche devant la foule, menacée de la colère de Théodose, dont elle avait renversé les statues, et dont l'évêque Flavien avait été implorer la clémence. « Les ouvrages de saint Chrysostome , dit Villemain , sont le cours le plus complet de prédication morale que nous ait transmis l'antiquité... On y voit partout un beau génie, une grande connaissance du cœur de l'homme, une charité vraiment évangélique... La civilisation chrétienne de l'Orient revit tout entière dans les pages éloquentes de l'orateur d'Autioche,... de cette Babylone chrétienne, enchantée plutôt que corrigée par ses paroles. » A Constantinople « Chrysostome retrouva les vices de l'Asie, augmentés encore par la présence d'une cour efféminée, dont on retrouve la description dans les Ho?nélies de l'éloquent archevêque, pour lequel le peuple avait une sorte d'idolâtrie. On sait qu'au retour de son premier exil , il vit le Bosphore se couvrir de vaisseaux qui venaient à sa rencontre et il entendit les chants populaires qui célél^raicnt sa rentrée triomphale. « Son éloquence balançait tout le pouvoir de ses ennemis », qui l'emportèrent enfin, grâce à la faiblesse d'Arcadius. Les Lettres de Chrysostome, pleines du récit de ses maux, sont éloquentes comme ses discours et sans

ouvrages : sur la Virginité, sur le Sacerdoce, sur la Providence, sur la Diinnilr de J.-C. , des Homélies, des Discours. des Panér/i/ri(/ues. des L^<<res, etc. Voirie livre de Paul Alberl : sninl Chrysostome considéré comme orateur populaire. 1858. in-8".

aucune âpreté : car l'àine de Chrysostome était aussi douce que grande.

« Chrysostome est un Grec asiatique , formé par l'influence d'Atliènes, dit Villemain (1) »... Par son vif et affectueux langage, par l'analyse approfondie des faiblesses humaines, comme par l'éclat de l'expression, Chrysostome semblerait avoir plus d'une ressemblance avec Massillon. Ce parallèle tromperait encore cependant... Chrysostome a moins de pureté de goût, peut-être moins de naturel, ou plutôt lin autre naturel pompeux et candide. Son al^ondancc ne se renferme pas dans un développement toujours heureux et varié... 3Iais son âme est émue... Avec cette source de pathétique et cette abondance de cœur,... par la forme éclatante et simple du discours, et la grâce soudaine qu'on y remarque souvent,... c'est k Bossuet dans ses Sermons, qu'il pourrait être comparé, si Bossuet souffrait des égaux, et s'il n'avait eu ce don du sublime, que l'éloquence chrétienne atteignit rarehient avant lui, même dans un siècle plus poétiquement chrétien. )>

Ce n'est pas seidement saint Jean Chrysostome qui apprit à Bossuet à devenir « simple et populaire » : ce sont encore saint Grrgoirc de Nazianze (2) et saint Basile (3) qui lui enseignèrent le charme de la douceur familière et de l'onction pénétrante d'une simple homélie, qui s'insinue dans les âmes beaucoup plus que l'éloquence vigoureuse

(1) Tableau de Vèloquencc chrétienne nu quatrième xiècle. p. '2;{.S. et 180.

(2) Ce Père, ne en :V28, en Cappadoce, mort vers 38fi. fut l'ami de saint Basile, êvêque do Sasime, puis de Nazianze, cnlin patriarciie de Constantinople, où il fut violemment attaqué par les ariens et abandonné par l'empereur Tiiéodose. Il se démit de ses fonctions et alla mourir en Cappadoce dans la retraite. — Il a laissé :>:> Discours ou Ilonirties, •2S:i Lettres., et en vers, 158 pièces diverses, 4-28 petits sujets sous le nom (l'épii,'ramnies.

(H) Saint liasile (.{-2!»-;{-<») , né à Césarée. élève de Libanius à Constantinople, ami de Crcgoire de Nazianze à Athènes, professa l'clotiuence dans sa ville natale, dont il devint archevêque en 370. — « Saint Basile, dit villemain, fut le véritable évéque de l'Évangile, le père du peuple, l'ami des malheureux, inllexible dans sa foi. infatigable dans sa charité. » Il a une imasinalion vive et tendre, une sensibilité délicate et exquise, l^es habitants de Césarcc répondaient à ses discours par (les applaudissements et des larmes. Quand il mourut, tout le peuple de la province accourut à ses funérailles. I,es païens, les juifs le disputaient aux clinliens par l'abondance de leurs larmes : car il avait été le bienfaiteur de tous. Plusieurs jiersonnes ayant péri à ces funérailles, on les estima heureuses d'être mortes un tel jour: on les appela des • victimes funéraires ».

et toujours tendue. Il se souvenait des services que lui avaient rendus les Pères Grecs, quand il recommandait au cardinal de Bouillon « Clément Alexandrin » et « son Prdagogiie » , c( comme aussi quelques discours choisis de saint Grégoire de Nazianze (1) , auteur très propre à relever le style. »

Grâce à l'imitation de ces modèles d'un goût plus pur que les Africains, Bossuet, « avec plus de clarté, dit M. Lanson (2), avait plus de profondeur, plus de force avec plus de simplicité : quelque chose encore de fougueux et d'ardent, un bouillonnement de jeunesse, qui se faisait d'autant plus sentir qu'il était plus contenu. » Il unissait dans une heureuse harmonie et sans aucune contrainte apparente, des qualités qui semblaient s'exclure : le naturel et l'élég-ance , la force et la grâce, la sobriété et la plénitude, la simplicité et la sublimité.

C'est alors qu'il prêchait le Sermon sur rHonneur du monde devant le prince de Condé, 21 mars 1660, et que, pour prouver que cet honneur se rend coupable de trois crimes capitaux : le crime « de flatter la vertu et de la corrompre » , le crime « de déguiser le vice et de lui donner du crédit » ; enfin le crime « d'attribuer aux hommes ce qui appartient à Dieu » , il s'appuyait sur saint Jean Chrysostome, « ce grand prédicateur, si véhément accusateur » de l'honneur du monde « dans l'homélie xvif sur la divine Épifre aux Romains. »

C'est alors qu'il prononçait le second Sermon sur la Providence (3), que Gandar met en parallèle avec le premier (4), celui de 1656, prononcé devant le duc d'Épernon,

(1) ^aint Grégoire de. Nazianze, « bien supérieur, dit Villemain à l'cvèque de Nysse, n'égale pas le génie de saint Basile: mais il a dans rimagination quelque chose de plus brillant et de plus gracieux. » Ses adicu\ au peuple de Duistanlinople dans Sainte-So|)liie sont de toute beauté. « Ses éloges funèbres sont des hymnes; ses invectives contre Julien ont quelque chose de la malédiction des prophètes. On l'a appelé le théologien de l'Orient-, il faudrait l'appeler surtout Je poète du christianisme oriental. »

(-2) lioasuet, p. 80.

(3) Vendredi, 10 mars lOii-i.

(4) En Ki-'iti, le plan du discours et la façon même dont le sujet est conçu man-= quent de netteté; il y a des phrases inachevées dans le premier point; le seconçl

et OÙ. dès le second exorde, Bossuet nous dit : « Le théologien d'Orient, saint (îrég-oire de Nazianze, contemplant la beauté du monde, dans la structure duquel Dieu s'est montré si sage et si magnifique, l'appelle élég-amment eu sa langue le plaisir et les délices de son Créateur. Sizu ~p-jor,v (1). Il avait appris de Moïse que ce divin architecte, à mesure qu'il bâtissait ce grand édifice , en admirait luimême toutes les parties : Vidit Deus hœem quod csset bona , etc., (2). » Au lieu des discussions dirigées en 1656 contre les Épicuriens et les Stoïciens, le Sermon de 1662 ne renferme qu'une dialectique pressante contre les libertins , ces ennemis de la foi chrétienne, que Bossuet attaquera sans cesse jusque dans V Oraison funrbrc de la Princesse Palatine, 1685.

C'est encore en 1662. 19 mars, qu'il donnait le Sermon sur l'ambition^ retouché, refondu, mais toujours inspiré de saint Augustin (3), « dans cet admirable second point, cette description des inconstances de la fortune d'une si pressante logique et d'un mouvement si dramatique i\) »; le Sermon sur r Impénitence finale , ou du mauvais riche, 5 mars 1662, peinture si vive de la vie mondaine, terminée par la terrible scène d'une mort impénitente; le Sermon sur la Mort enfin, 22 mars 1662, aussi saisissant dans son raisonnement général que Y Oraison funcbre de Madame , qui en reprend l'idée et quelquefois les termes.

D'après M. Lanson (5), il y aurait eu, après 1662, un

cl le Iroisième ne sont qu'une esquisse rapide. — En l(i():2, « ce grand et admirable sujet, digne de l'attention de la cour la plus auguste du monde » . est traité supérieurement. Bossuet entre tout d'abord en matière, et c'est pour n'en iilus sortir; la division n'a rien de scolastiquc; deux points seulement : le premier pour montrer qu'un conseil éternel et immuable se cache parmi les événements humains, le second pour faire l'application de celte sublime politique (pii régit le monde. Le changement n'est pas moins marqué dans l'ordre et les formes de la discussion : Bossuet a renversé son argumentation de Dijon. - On s'étonne qu'en faisant celte comparaison, un critique comme (îandar ne voie (|u'un |)oslulat dans l'énoncé oratoire de la questif)n, et prétende que Bossuet. sans daigner alléguer de bonnes preuves, se contente d'aflirmer « du ton superbe et conliant d'un victorieux ».

(1) Oralio XXXIV (Nunc XXVIII.)

(-2) Lebarq, t. IV, p. 118.

(.'!) Voir ce qui en a clé dit plus haut.

('«) Lanson. Hossurt, \). 8».

(.S) Page 80.

nouveau progrès dans Tart oratoire de Bossuet, qui se serait « élevé au-dessus de ce qu'on croit être la perfection. Une plus entière possession de soi , une sérénité supérieure que troublent seulement les saints emportements de la charité, une large philosophie qui élève tous les sujets, une netteté parfaite, qui fait descendre toutes les questions au niveau des auditeurs, une force égale sans défaillance et sans fougue , plus de lumière et de relief que de couleur rapprochent les sermons des dernières stations prêchées par Bossuet de la pure beauté des meilleures oraisons funèbres. Tels sont le Sermon sitr la justice (1666) et le Sermon pour la fête de Tous les Saints, sur les conditions nécessaires pour être heureux (1669) : œuvres profondes et lumineuses, d'une force si délicate et si irrésistiblement insinuante. Tels aussi les Sermons prononcés pendant que Bossuet remplissait les fonctions de précepteur du Dauphin : en 1675, pour laprofession de Mademoiselle de la Vallière, analyse impersonnelle et profonde des états d'une âme pécheresse, que la grâce rappelle à Dieu; en 1681, Sur V unité de VÈ- (jlise , vaste tableau d'histoire sacrée, effort puissant et mesuré pour réconcilier le Pape et le Roi, où l'on sent avec le cœur d'un chrétien et d'un Français l'esprit d'un homme dÉtat (1). »

Mais on peut faire remarquer à M. Lanson que ni « la netteté parfaite », ni « la large philosophie » , ni « la sérénité supérieure » , ni « l'entière possession de soi » , ni la « profondeur lumineuse, » ni « la force délicate » ne manquent aux douze chefs-d'œuvre qui nous restent de la grande station du Louvre », aux Sermons sur le mauvais riche, sur l'ambition , sur la mort, sur les devoirs des rois, etc. Sans doute, Bossuet fera encore des progrès, particulièrement pour le style (2), et on est tenté, comme M. l'abbé Lebarq (3), d'appliquer à la perfection d'un si riche génie ce que luimême aimait à dire de la perfection chrétienne : elle « n'est

(1) Bossuet, p. 80-81.

(2) Panégyrique de saint Benoit. \(Hu>.

(:») Œuvres oratoires, t. IV, p. XY.

15 i BOSSUET ET LES SAINTS PERES.

pas dans un degré déterminé; elle consiste à croître toujours (1) ». Il est vrai toutefois qu'à partir de 1662, « l'éducation de l'orateur est terminée. S'il se surpasse désormais, ce sera en vertu de la force nouvelle qu'il vient d'acquérir (2) et qui éclate jusque dans ces esquisses rapides d'une hardiesse singulière qu'il trace , bientôt après le Carême de

Tout à l'opposé de M. Lanson, M. Rébelliau estime, p. x de Vfu/ror/ftctio)) 'h's Sernio/is choisis de Bossuet, que « dans les derniers sermons qu'il prêche à la cour, cet équilibre harmonieux de qualités diverses commence à se rompre un peu; la majesté va en grandissant, la familiarité s'atténue chaque jour davantage. L'accent personnel , si sensible dans les sermons de la jeunesse, disparait pour faire place à cette manière impersonnelle et abstraite, plus sublime sans doute, mais où l'homme même, ;\ notre gré, s'efface un peu trop. Dès les sermons de 1666, Bossuet est déjà le Bossuet des grandes oraisons funèbres. »

Sans doute, dès 1666, le style du grand orateur a la majesté, la force, l'harmonie, la souplesse qu'on admire à si juste titre dans les Oraisons funèbres. Mais est-ce que « l'homme s'efface trop » dans ce discours où il pleure la duchesse d'Orléans, où il se plaint « d'être encore destiné à rendre ce devoir funèbre à celle qu'il avait vue si attentive, pendant qu'il rendait le même devoir à la reine sa mère » ? où il gémit de voir « sa triste voix réservée à ce déplorable ministère », et où il rappelle que « l'art de donner agréablement », que la duchesse d'Orléans « avait si bien pratiqué dans sa vie , l'a suivie, il le sait (3), jusqu'entre les bras de la mort? » — Est-ce que « l'homme s'efface trop » dans cette magnifique et sublime péroraison de VOraison funèbre du

(I) Ainsi. i'Avent du I-oiivro de Kiii."), le Sermon sur la Dùnnilè de Jésua-ChrUt en i)arti(uilicr, I'Avent de Saint-Thomas du Louvre . en l()(>8, celui de Saint-Germain en Lave, en Kiii!», prcsentcnit " une |ilirasc plus souple, sans être moins ferme, un instinct plus sur de l'Iiarmonie de la i)6riode et des proportions du discours ».

("2) I.ebarq , t. IV , p. xv.

(:») Allusion à l'anneau pastoral que la duchesse d'Orléans voulait offrir à Bossuet, nommé à l'évècliiV de Condom , et (|u'elle chargea, en mourant, sa prcmiùrc fiîininc (l(ï chainhrr de lemetlrc au prélat.

grand Coudé , lorsque l'orateur, après avoir mis au cercueil son héros , après avoir appelé les peuples , les princes , les prélats, les guerriers autour du catafalque de ce grand mort s'avance lui-même pour venir, <( après tous les autres, rendre les derniers devoirs à ce tombeau », à ce prince, auquel il dit : « Vous vivrez éternellement dans ma mémoire : votre image y sera tracée, non point avec cette audace qui promettait la victoire; non, je ne veux rien voir en vous de ce que la mort y efface. Vous aurez dans cette image des traits immortels... C'est là que je vous verrai plus triomphant qu'à Fribourg et à Rocroy... Heureux si, averti par ces cheveux blancs du compte que je dois rendre de mon administration, je réserve au troupeau que je dois nourrir de la parole de vie les restes d'une voix qui tombe et d'une ardeur qui s'éteint I » Jamais <( l'accent personnel », jamais le moi fut-il plus noble et plus touchant dans la chaire ? Jamais adieu de prêtre et d'ami eut-il plus d'éloquence et de dignité ?

Quanta « la familiarité, qui s'atténue chaque jour davantage dans les derniers sermons prêches à la cour », ne reparait-elle pas devant d'autres auditoires, à Saint-Thomas du Louvre, par exemple, dans l'Avent de 1668, dont le caractère dominant est la simplicité véhémente : témoin cette apostrophe aux dames qui l'écoutent : « Faites-vous des fruits dignes de pénitence? Ces g-org-es et ces épaules découvertes étalent à l'impudicité la proie à laquelle elle aspire (1) ». Ce trait n'est-il pas d'une familiarité effrayante? comme le dit l'abbé Lebarq (2) .

On voit par là ce qu'il faut penser des appréciations de Paul Albert sur les orateurs de la chaire au dix-septième siècle : « Le vague, l'abstrait, toujours substitués à la vérité vivante ; aucun détail familier, tjui fasse tressaillir, comme une divulgation publique, le malade qui se reconnaît; rien que des contours , des formes flottantes , une image couvenue, dans laquelle on reconnaît les traits g-énéraux de la

(I) Esquisse pour le quatrième Dimanche .-^i docembre KiiiS. I.ebarii. t. V. p. WH. (i) Histoire critique de la Prédication de Dossuel. p. .'481.

nature humaine; rien de Thomme dont on veut faire le portrait. Voilà les caractères généraux de l'éloquence religieuse au dix-septième siècle (1). » — On ne saurait mieux prendre le contre-pied de la vérité, et Paul Albert est aussi injuste que passionné, quand il dit de Bossuet : « Ne lui demandez pas de s'abaisser jusqu'à nous : il ne le peut. Ce n'est pas le médecin attentif, charitable, qui s'enquiert doucement des souffrances d'une àme malade ou dévoyée. Il frappe, il blesse, il écrase. »

Bossuet écrasait si peu qu'il gagnait tous les cœurs par son aménité, sa bénignité, sa douceur, sa bonté, à laquelle rendent hommage tous ses contemporains.

Il faut donc s'en tenir à l'appréciation de Gandar lorsqu'il dit (2) : « Dans le Carême de Saint-Germain (1606), dans les Oraisons funèbres (1669-1687), Bossuet déploiera plus d'abondance, un art plus divers et plus achevé. Je ne voudrais rien ôter à la popularité de ces chefs-d'œuvre, que deux siècles ont consacrés , et serai le premier à prendre ma part de ces fêtes incomparables que Bossuet donnera, comme on l'a dit , à l'imagination et au cœur. Mais le Carême du Louvre ne pâlira pas à côté de ces merveilles : dans sa forme plus sobre et plus simple , il aurait partagé les suffrages à Saint-Lazare , à Port-Royal , aux Carmélites ; il aurait tenu en suspens les préférences de La Bruyère',... celles deFénelon,... et pour dire plus, celles de Bossuet lui-même, »

§ II. — Fusion harmonieuse du f^'énie de Bossuet cl de celui des Pères, Tertullien, saint Augustin.

Dès 1662, Bossuet était arrivé à ce qu'il considère comme essentiel pour l'orateur de la chaire : ajtjn-endre les c/tosrs et former le style.

C'est que, l'égal des Pères par le génie, il s'était si bien nourri de leur pensée et de leur doctrine, si bien pénétré de la substance de leurs écrits que sa mémqire lui rappelait

(1) /,'( l' rose . seizième ùçon, p. X>f). (-2) Bossue I orateur, fi. 'i()9.

sans effort les endroits de leurs ouvrages qui se rapportaient à son sujet : il s'en appropriait l'esprit ou la lettre dans la mesure où le comportaient son auditoire , la suite de ses idées, la logique de son raisonnement. Au lieu de faire, comme par le passé , de longues citations , voire même des hors-d'œuvre , pour insérer dans son texte des passages des Pères qui l'avaient frappé, il fondait admirablement leurs idées avec les siennes , « et il nous faut les indications de l'orateur lui-même pour distinguer dans la trame unie et serrée de son discours ce qu'il emprunte de ce qu'il a tiré de son propre fonds : tant la liberté d'inspiration s'accorde heureusement chez lui avec la fidélité des souvenirs! tant Bossuet est dans son naturel lorsqu'il reprend la pensée des Pères, et renoue, à travers les siècles, la chaîne de la tradition (1 ) ! »

Voici un exemple de cette fusion harmonieuse des idées de Bossuet avec celles des saints Pères : il est emprunté au Carême des iMinimes (1660), bien qu'une certaine exubérance soit la caractéristique de ces discours, rapidement jetés sur le papier. Dans le troisième point du Sermon sur les déi/totis^ Bossuet prouve que <( ce lion rugissant qui se nie sur nous » est bien facile à vaincre : (2) « Que si vous Aoulez, dit- il, savoir sa faiblesse , non plus, messieurs, par

(I) Gandar, Bossuet orateur, p. 81-82.

(-2) On peut comparer ce passage avec ce qu'avait dit Bossuet en 1(m3. Sermon sur les dénions, troisième point: « Cet ennemi redoutable, il redoute lui-même les chrétiens. Il tremble au seul nom de Jésus: et, malgré son orgueil et son arrogance, il est forcé par une secrète vertu de respecter ceux qui portent sa marque : c'est ce que vous allez voir par un beau passage du grand TertuUien , d'où je tirerai une instruction importante qui sera le fruit de tout ce discours.

« Le grave TertuUien, dans ce merveilleux Apologétique qu'il a fait pour la religion chrétienne, avance une proposition bien hardie aux juges de l'empire romain, qui procédaient contre les chrétiens avec une telle inhumanité. Après leur avoir reproché que tous leurs dieux, c'étaient des démons, il leur donne le moyen de s'en éclaircir par une expérience bien convaincante. Que l'on produise dit-il. devant vos tribunaux , je ne veux pas que ce soit une chose cachée, devant vos tribunaux, à la face de tout le monde; que l'on produise un homme notoirement possédé du diable (il dit notoirement et que ce soit une chose constante), après, que l'on fasse venir quelque fidèle; qu'il commande à cet esprit de parler s'il ne vous dit tout ouvertement ce qu'il est, s'il n'avoue publiquement que lui et ses compagnons sont les dieux que vous adorez ; si, dis-je . il n'avoue ces choses , n'osant mentir à un chrétien , là même , sans différer, sans aucune nouvelle procédure, faites mourir ce chrétien impudent qui n'aura pu soutenir par l'effet une promesse si extraordinaire. Ahl mes frères, quelle joie à des chrétiens d'entendre une telle propsoition faite si hautement, etc.

raisonnement, mais par une expérience certaine, écoutez parler TertuUien dans son admirable Apologétique. Voici une proposition bien hardie et dont vous serez étonnés. Il reproche aux (ientils que toutes leurs divinités sont des esprits malfaisants, et pour leur faire entendre cette vérité, il leur donne le moyen de s'en éclaircir par une expérience bien convaincante. Edatur hic aliquis suh tribunalibus vesti'is quem daemone ag i constet . 0 ^uges ! qui nous tourmentez avec une telle inhumanité, c'est à vous que j'adresse ma parole : « Qu'on produise devant vos tribunaux »; je ne veux pas que ce soit en un lieu caché, mais à la face de tout le monde; qu'on y produise « un homme, qui soit notoirement possédé du démon; » je dis notoirement possédé, et que la chose soit très constante : g item daemone agi constet; alors, que l'on fasse venir quelque fidèle , je ne demande pas qu'on fasse un grand choix; que l'on prenne le premier venu, « pourvu seulement qu'il soit chrétien : nisi jussiis (i quolibet c/u'istinfw : si en présence de ce chrétien, il n'est contraint, non seulement de parler, mais encore de vous confesser ce qu'il est et d'avouer sa tromperie, n'osant mentir à un chrétien, christiano mentiri non aiidentes (messieurs, remarquez ces paroles) ; là même , là même , sans plus différer, sans aucune nouvelle procédure, faites mourir ce chrétien impudent qui n'aura pu soutenir par l'effet une promesse si extraordinaire : ibidem illius christiani procacissimi sanf/uinem fundite.

<( 0 joie, ô ravissement des fidèles, d'entendre une telle proposition, faite si hautement et avec une telle énergie sur un homme si posé et si sérieux, et vraisemblablement de l'avis de toute l'Église, dont il soutenait l'innocence! Quoi donc! cet esprit trompeur, ce père du mensonge, oublie ce qu'il est, et n'ose mentir à un chrétien : christiano mentiri non aiidentes! Devant un chrétien, ce front de fer s'amollit; forcé par la parole d'un fidèle, il dépose son impudence; et les chrétiens sont si assurés de le faire parler à leur gré qu'ils s'y engagent au péril do leur vie, en présence de leurs propres juges! Qui ne se rirait donc de

cet impuissant ennemi , qui cache tant de faiblesse sous une apparence si fière? Non, non, mes frères, ne le craignons pas : Jésus, notre capitaine (1), Fa mis en déroute; il ne peut plus rien contre nous, si nous ne nous rendons lâchement à lui (2). »

Bossuet, d'ailleurs, en viendra bientôt à n'emprunter à Tertullien que <<■ f/urlques sentences, c'est-à-dire accuralAiis mit ele<jantnis dictata » (3). — « Il se forme une volupté toute céleste du mépris des voluptés sensuelles : quae major voluptas , qiiam fastnliiini ipsius rolujj/atis? » (4) (Carême du Louvre, Purification de la sainte Vierge). — « Si vous demandez à Tertullien ce qu'il craint pour vous dans cette école (du monde) : « Tout, vous répondra ce grand homme, jusqu'à l'air qui est infecté par tant de mauvais discours, par tant de maximes corrompues : Ipsumque aerem scelestis vocibus consfujjratani » (5). — « Jésus-Christ est tout sagesse, dit Tertullien, tout lumière, tout vérité; pourcjiioi le partagez-vous par votre mensonge? Comme si son saint Évangile n'était qu'un assemblage monstrueux de vrai et de faux , comme si la justice même avait laissé quelque crime qui eût échappé à sa censure : Quid dirnidias mendacio Christum? Totus veritas fait. » (6) (Carême du Louvre , Sur la Prédication écangélique) — « (Les rois) pourront faire leur salut, pourvu qu'ils connaissent bien leurs périls; ils pourront arriver en sûreté, pourvu qu'ils marchent toujours en crainte et qu'ils égalent leur vigilance à leurs besoins, leurs précautions à leurs dangers, leur ferveur aux obstacles qui les environnent : Tuta si cauta, secura si attenta (7). (Carême du Louvre, Sur r efficacité de la pénitence.) — « Non seulement, dit Tertullien (à propos des tromperies par lesquelles le pécheur s'abuse) , non seule-

(1) Voilà une de ces expressions de la jeunesse de Eossucf, qui ne reparaîtra plus après le Carême des Carmélites (ItiCl). Il ne l'emploiera pas devant la cour. (-2) Lebarq, t. lU, p. -230--231.

(3) Écrit composé par le cardinal de Bouillon.

(4) De Spectaculif; , n. 29.

(5) Ibidem . n. -27.

(<j) De Carne Christi , n» :>. (7) De Idolatria, n" i't.

ment nous imposons à la vue des autres , mais même nous jouons notre conscience : Nosti'cim quoqiif conscientiam ludimus. '> (Carême du Louvre, Sur r intégrité de la Pénitence). — « Ne tremble-t-on pas de porter sur soi la subsistance, la vie, le patrimoine des pauvres? « 0 force de l'ambition, dit Tertullien, de pouvoir porter sur soi seule ce qui pourrait faire subsister tant d'hommes mourants! Hac sunt vires ambitionfs ^ tant arum usurarum substantiam uno et muliebri rorpusculo bajularel » (1) (Carême du Louvre, Sur l' intégrité de la pénitence.) — « La charité à laquelle tout se termine, et « qui est l'unique trésor du christianisme : christiani /tominis thésaurus (-2) », comme parle Tertullien. » [Oraison funèbre du R. P. Bourgoing. ) — Et encore : « Ainsi le père Bourgoing ne peut être surpris de la mort : ses jeûnes et ses pénitences l'ont souvent avancé dans son voisinage, comme pour la lui faire observer de près : Saepe jejunans mortem de proxiuw novit; pour sortir du inonde plus légèrement , « il s'est déjà déchargé lui-même d'une partie de son corps comme d'un empêchement importun à l'âme : Praemisso jam sang ui ni s succo, tanqnani animae impedimento. » (3) — « Jamais nous ne rendrons à la vérité l'hommage qui lui est dû, jusqu'à ce que nous soyons résolus à souffrir pour elle, et c'est ce qui a fait dire à Tertullien que « la foi est obligée au martyre : « Debitriceni martyrii fidem (4). [Sermon de charité aux Nouvelles catholiques, 1663.) — Même Sermon. « Modérez vos passions et faites un fonds aux pauvres sur la modération de vos vanités : Manum inferre rei suae m causa eleemosynae (5) ». — Ne nous laissons jamais emporter à ces invectives cruelles, à ces dérisions outrageuses qui détournent malicieusement contre la personne l'horreur qui est due au service. C'est un jeu cruel et sanglant qui renverse tous les fondements de l'humanité. Un innocent,

(I) De Cullu muliebri. lil). I, ii. ><. {■2} De Palienlia, n. -2.

(3) De Jejitn... ii. 12.

(4) Scorp., II. 8.

(N) Tcrlullien, De Patienlia, ii. 7.

dit Tertullien, parlant contre les jeux des gladiateurs (c'en est ici une image) , ne fait jamais son plaisir du supplice d'un coupable : hmorciis de siipplicio allerixs lac/ari non potest (1), Que si c'est une cruauté de se réjouir du supplice de son frère , quelle horreur, quel meurtre , quel parricide de se faire un jeu , de se faire un spectacle , de se faire un divertissement de son crime même ! » [Sermon sw^ la femme adultère, 1663). — « Il n'y a qu'une chose importante, qui est notre salut : In me unir ion nerjotium mihi f'st, dit Tertullien (2). c Je n'ai qu'une affaire », et cette affaire est bien secrète ; elle est dans le fond de mon cœur : c'est une affaire qui se doit passer entre Dieu et moi; et comme elle est de si grande importance, elle doit toute ma vie, tous les jours, toutes les heures, à tout moment occuper mes soins et mes pensées. » [Oraison funèbre de Nicolas Cornet, 27 juin 1663). — « Le Sauveur Jésus, Ilhnninator antiquitatum , » (3) [Panégfjrique de saint Sulpice, 19 janvier 166i). — « Cette persécution (la privation des plaisirs, l'exil) aliénait autant les esprits que l'autre. Encore plus, dit Tertullien : Plures invenias quos magis periculum volupjtatis quam ritaf avocet ab hac secta (4). On craignait les rigueurs des empereurs contre l'Eglise ; mais on craignait bien plus la sévérité de sa discipline contre elle-même; et ils se fussent plus facilement exposés à perdre la vie qu'à se voir arracher les plaisirs , sans lesquels la vie semble être à charge. [Esquisse sur le danger des plaisirs des sens, 166i). — « Le docte Tertullien avait bien compris la dignité [de notre nature], lorsqu'il a prononcé ce/te sentence au second livre contre Marcion , qui est un véritable chefd'œuvre de doctrine et d'éloquence : (( Il a fallu, nous dit-il, que Dieu donnât des lois à l'homme, non pour le priver de sa liberté , mais pour lui témoigner de l'estime : Legem... boni tas erogavit consulens homini quo Deo adhae-

(1) I)e Spectaculis, n. 19.

(>2) De PaUio, n. 7.

(3) Tertullien, Adversus Marcionem, lib. IV. n. iO.

(4) De Spectaculis , n. i.

reret , ne non tam liber (/iiam abjectus videretur (1). Et certes, cette liberté de vivre sans lois eût été injurieuse à notre nature, Dieu eût témoigné qu'il méprisait Fliomme, s'il n'eût pas daigné le conduire et lui prescrire Tordre de sa vie; il l'eût traité comme les animaux, auxquels il ne permet de vivre sans lois que par le peu d'état qu'il en fait, « et qu'il ne laisse libres de cette manière, dit le même Tertullien, que par mépris : « Aequandus famitlis suis céleris aninialibus solutis a Deo et ex fastidio liberis (2). (Carême de Saint-Germain, 1666, pour la Fête de la Purification). — « Tenez donc pour véritable que, comme l'Eglise catholique est le seul véritable temple de Dieu , ca~ tholicuni Dei templum, ainsi que Tertullien l'appelle (3), elle est aussi le seul où Dieu est adoré en vérité. » (Carême de Saint-Germain. Sur Ip culte dû à Dieu).

Voici un passage qui montre que , si Bossuet admirait toujours Tertullien, il reconnaissail; ses défauts : « Il faut vous dire, Messieurs, l'opinion qu'on avait en ce temps-là des empereurs, sur le sujet de la religion. On ne considérait pas seulement qu'ils étaient ennemis de l'Église ; mais Tertullien a bien osé dire qu'ils n'étaient pas capables d'y être reçus. Vous allez être étonnés de la liberté de cette parole : « Les Césars, dit-il, seraient chrétiens, si le siècle qui nous persécute se pouvait passer des Césars, ou s'ils pouvaient être Césars et chrétiens tout ensemble : Caesares credidissent super Chrisio, si aut Caesares non essent seculo necessarii ; aut si et christiani potuissent esse et Caesares (4). Voilà, direz-vous, de ces excès de Tertullien. Eh quoi donc! n'avons-nous pas vu les Césars obéir enfin à l'Évangile et abaisser leur majesté au pied de la croix? 11 est vrai; mais il faut savoir distinguer les temps. Durant les temps des combats, qui devaient engendrer les martyrs, les Césars étaient nécessaires au siècle; le parti contraire à l'Église les

(1) Adttcrsus Marcionem . lib. H. c. iv. (-2) Ibidem.

(3) Ibidem, lib. UI, n. 21.

(4) Apologétique , n. 21.

devait avoir à sa tête; et TertuUieii a raison de dire que le nom d'empereur et de César, qui, selon les occultes dispositions de la Providence, était un nom de majesté, était incompatible avec le nom de chrétien, qui devait être alors un nom d'opprobre. Les fidèles de ce temps-là, regardant les empereurs de la sorte , n'avaient garde de corrompre leur simplicité à la cour. » (Avent de Saint-Thomas du Louvre, Panégyrique de saint Thomas de Cantorhéry).

La conscience « de ces excès de Tertullien » n'empêchera pas Bossuet de citer en 1669 cette sentence de ce Père à propos de Dieu : « Tertullien a raison de dire que le néant est à lui aussi bien que tout : Ejus est nihilu)n ipsuni, cujus est totnm (1) » ; sans parler du fameux passage sur le « je ne sais quoi qui n'a plus de nom dans aucune langue » , qui revient en 1669 dans le Sermon sur la Résurrection , d'où est tirée la citation précédente, et dans Y Oraison funèbre d'Henriette d'Angleterre, en 1670.

Il faut reconnaître , d'ailleurs, avec M^"" Freppel dans son Cours d'éloquence sacrée, Tertullien , II, p. 94-lOi, que rien ne s'explique mieux que la prédilection de Bossuet pour l'école d'Afrique « et en particulier pour Tertullien. Le trait commun à ces deux natures, c'est la force : d'une part, la hardiesse de l'imagination; de l'autre, l'énergie du sentiment. Comparez leurs écrits: vous trouverez des deux côtés la même véhémence oratoire, une égale vigueur dans le mouvement de la pensée et dans son expression. C'est avec le pinceau de Tertullien que Bossuet se plait à dépeindre les temps apostoliques : il sait lui emprunter à propos quelques-uns de ces traits rapides, de ces locutions énergiques, de ces images pittoresques qu'il sème dans ses discours. On voit qu'une gravité si austère avait vivement frappé son sens chrétien; seulement , il dépouillait cette sévérité évangélique de toute exagération , et c'est ici qu'éclate la supériorité de l'évêque français sur le prêtre de Carthage. Tertullien se jette dans les extrêmes : ce qui lui manque trop

(I) Apologétique , n. i8.

souvent, c'est la modération dans la force. Delà vient que son style est outré comme sa doctrine; son éloquence s'enfle avec ses opinions, et du moment qu'elle dépasse les limites de la vérité, elle dégénère en violence et tombe dans la déclamation. Bossuet, au contraire, est l'homme des tempéraments (1) : ses riches facultés se maintiennent dans un état d'équilibre rarement troublé ; à une imagination , qui ne le cède à celle de Tertullien ni en vivacité ni en force , il allie un jugement plus droit et un imperturbable bon sens. L'imagination sert sa pensée sans la dominer; la passion oratoire l'élève, mais ne l'emporte pas. Cette domination intime, qu'on ne se lasse pas d'admirer en lui, se révèle dans la plupart de ses écrits : c'est une logique ardente, mais qui renferme la conséquence dans la mesure du principe, un style qui sait se contenir au milieu de ses hardiesses, une éloquence qui, après s'être abandonnée librement, se replie sur elle-même dans la conscience de sa force. Par là, le génie de Bossuet se sépare profondément du génie de Tertullien (2). »

11 y a une autre raison de la supériorité du goût dans Bossuet : c'est qu'il vivait « dans le siècle le plus éclairé qui fut jamais et (pii approche peut-être le plus de la perfection (.'i) »; c'est qu'il subissait l'influence de Louis XIV et « de la cour la plus auguste et la plus polie de l'univers (i) », tandis que Tertullien vivait à une époque de décadence, dans un pays qui mêlait à la belle langue de (^icéron bien des provincialismes suspects et beaucoup de rudesse.

Toutefois, « ce dur Africain », aux « excès (5) » regrettables, avait parfois une onction toute évangélique, une délicatesse et une grâce aussi charmantes que sa véhémence était passionnée , terrible, foudroyante. Quelle souplesse et

(1) Du moins, à partir de l(>(j() ou l(i(>'2, dans la [x-riode de Paris; car à Metz, il avail une fougue toute juvénile et sujette à des écarts.

(2) Tcrlullirn, t. Il, p. 100-101.

(3) Voltaire, Siècle de Louis XIV, Inlroduclion.

(t) Ce sont les expressions même de Bossuet dans plusieurs de ses Sermons à la cour.

(:.) c'est TUtssucl qui le caractérise ainsi.

quelle suavité de pinceau dans ce portrait de la virginité (1), traduit par M^ Freppel! « Certes, la virginité, quand elle est véritable, pure, entière, ne redoute rien de plus qu'ellemême. Elle va jusqu'à craindre le regard des femmes; car ses regards à elle sont bien différents. Elle a recours à un voile comme à un casque, à un bouclier qui protège son bien contre les attaques de la tentation , les traits du scandale, les soupçons, les secrètes médisances, la jalousie, contre l'envie elle-même. Il est chez les païens une opération formidable, la fascination, qui tue par la louange ou par la vaine gloire (2). Nous en attribuons quelquefois les effets au démon , dont le propre est de haïr le bien ; quelquefois à Dieu, à qui il appartient de juger l'orgueil en élevant les humbles et en abaissant les superbes. La vierge sainte craindra donc, ne fût-ce qu'à titre de fascination, d'un côté, l'ennemi, de l'autre, Dieu; ici, une malice qui porte envie; là, une lumière qui juge ; elle se réjouira de n'être connue que d'elle et de Dieu. Tant qu'elle ne sera connue que de lui, elle aura sagement fermé la porte à toutes les tentations. Qui osera, en effet, fatiguer de ses regards un visage qui, pour ainsi parler, n'a rien que de triste? Toutes les mauvaises pensées viennent se briser contre cette sévérité. Elle s'élève au-dessus de son sexe, celle qui voile sa virginité... Ah! revêtez-vous des armes de la pudeur; élevez autour de vous le rempart de la modestie; environnez votre personne d'une muraille qui arrête vos propres regards en éloignant ceux d'autrui. Complétez le vêtement de la femme, pour garder l'état de la vierge. Dérobez à l'œil des hommes quelques-uns de vos avantages naturels pour ne montrer la vérité qu'à Dieu seul : ou, pour mieux dire, vous ne mentez point, en vous regardant comme mariée; car vous êtes l'épouse du Christ. C'est à lui que vous avez livré votre chair, à lui que vous avez fiancé la maturité de votre àse. Marchez donc telle

{\) De Velandis Virginibus , XV, xvi.

(-2) Pline l'Ancien nous parle de fascinaleurs qui , en Afrique, font périr par leurs louanges, les troupeaux, les arbres et les enfants. {Hist. nat.. Vil).

que le désire votre époux. C'est le Christ qui veut que les épouses et les fiancées des hommes soient voilées : exigera-t-il moins des siennes ? »

Bossuelse souvenait certainement de ce passage lorsque, en 1664, prêchant la Vêture de M""" d'Alhert, il atteignait au véritable lyrisme dans cet hymne à la virginité, où l'éloquence se revêt de tous les charmes de la poésie : « Quelle éloquence pourrait exprimer quel est Famour du Sauveur Jésus pour la sainte virginité? C'est lui qui a été engendré dans l'éternité par une génération virginale ; c'est lui qui, naissant dans le temps , ne veut point de mère qui ne soit vierge ; c'est lui qui , célébrant la dernière pâque , met sur sa poitrine un disciple vierge et l'enivre de plaisirs célestes; c'est lui qui, mourant à la croix, n'honore de ses derniers discours que les vierges ; c'est lui qui , régnant en sa gloire, veut avoir les vierges en sa compagnie. « Ce sont les vierges, dit saint Jean dansV Apocalf/pse (1), qui suivent l'Agneau partout où il va , accompagnant ses pas de pieux cantiques. Jésus n'a point de temples plus beaux que ceux que la virginité lui consacre ; c'est là qu'il se plait à reposer, 11 y avait dans le tabernacle, dont Dieu prescrivit la forme à Moïse, un lieu dont l'accès était libre au peuple, un autre où les sacrificateurs exerçaient les fonctions de leur sacerdoce; mais il y avait outre cela, chrétiens, la partie secrète et inaccessible , que l'on appelait le Sanctuaire et le Saint des saints. L'entrée de ce lieu était interdite ; nul n'en approchait que le grand pontife ; et c'était là que Dieu reposait assis sur les Chérubins, selon la phrase des Lettres sacrées. C'est la sainte virginité qui nous est représentée par cette figure; c'est elle qui se démêle de la multitude des objets sensibles qui nous environnent , et ne donne d'accès qu'au seul grand pontife.

(( Mais, mes sœurs, voulez-vous entendre les ravissements des vierges sacrées dans les chastes embrassements du Seigneur Jésus? Ecoutez parler la pudique Epouse dès le coin-

(l)XIV

mencemeiit du divin Cantique... Aii! ne soupçonnons rien ici de mortel; tout est divin et spirituel. Elle court après le Sauveur Jésus; elle veut aller recueillir toutes ses paroles... Elle veut l'embrasser par la charité...

« Quelle doit être votre joie, ù vierges sacrées, dans cette mystérieuse union? C'est là, dit le pieux saint Bernard, que les amertumes contentent, parce que la charité les change en douceur. Le monde ne comprend pas ces délices ; la sainte pureté les entend , parce qu'elle les goûte dans la source même. Expliquez-les-nous, ô disciple vierge : disciple bien-aimé du Sauveur, dites-nous les chastes délices des vierges en compagnie du Sauveur. Ecoutez comme il parle dans V Apocalypse... Si les vierges suivent l'Agneau, je ne m'étonne plus de leur chant, parce que je vois le principe de leur joie. »

« Courage donc, mes très chères sœurs; joignez-vous à cette troupe innocente; apprenez ce nouveau cantique. Voyez cette sainte compagnie qui vous tend les bras : Venez, disent-elles; venez avec nous pour chanter les louanges de l'Agneau sans tache qui a purgé par son sang les péchés du monde : là les Agnès , les Agathe , les Cécile , les Ursule , les Luce, vous montrent déjà la place qui vous est marquée, si vous gardez la foi à l'époux céleste, auquel l'Apôtre vous a promises. Ah! souvenez-vous, chères sœurs, que vous êtes fiancées à ce seul Époux...

« Chères sœurs, votre bien-aimé est jaloux de la jalousie la plus délicate : s'il voit que votre cœur se partage, il se pique et il se retire ; il vous veut posséder tout seul. C'est pourquoi en le choisissant pour époux, vous vous êtes entièrement dépouillées; vous avez joint à la sainte virginité une pauvreté désintéressée, qui ne laisse rien sur la terre que vous puissiez justement estimer à vous. Vous abandonnez même votre volonté, et quittant ce qui est le plus en votre pouvoir, ne déclarez-vous pas devant Dieu que vous ne vous retenez aucun bien au monde? Vous confirmez par la religion de vos vœux ces généreuses résolutions...

« Vivez donc, mes très chères sœurs, comme des victi-

mes volontairement consacrées. Humiliez- vous sous la maiii de Dieu, et ne souffrez pas que l'orgueil prostitue votre virginité à Satan qui est le prince des esprits superbes. Ah! sans doute , vous n'ignorez pas jusqu'à quel point l'orgueil est à craindre et que c'est le plus dangereux de nos ennemis...

« Munissez-vous , mes sœurs , contre ce poison , qui a gâté les plus grandes âmes et ruiné les vertus les plus éminentes. Étudiez la science de l'humilité , qui est la vraie science des enfants de Dieu. C'est elle qui vous ouvrira les secrets célestes (1). »

Nous sommes loin de Tertullifn, et Bossuet le dépasse, en l'imitant , non seulement par le goût exquis de son éloquence lyrique, mais encore par l'onction pénétrante de son mysticisme, simple et sublime en même temps.

^ ni. — Ouvrages de saint Auj-aistin dont s'inspire Bossuet orateur : — De la Doctrine chrétienne; ~r De Calechizandis rudibus; — Des Mœurs de VÉglise catholique; — Enchiridion; — De V Esprit et de la lettre; — Ci(é de Dieu: — Lettres; — Confessions ; — Rétractations; — Commentaires sur la Bible; — Traités de théologie dogmatique, de controverse; — Livres ascétiques, etc.

Saint Augustin demeurait toujours le principal inspirateur de Bossuet, qui lui empruntait « toute la doctrine (2), » mais en évitant désormais « les subtiles considérations (3) » et la « manière de dire un peu trop abstraite (i) » que l'on peut prendre à l'école de ce Père et dont le jeune archidiacre de Metz ne s'était pas toujours défendu.

11 signalait lui-même au cardinal de Bouillon les Traités de saint Augustin qui lui semblaient le plus utiles pour « former le style et apprendre les choses. »

Il mettait en premier lieu « les livres de la Doctrine chrétienne; le premier, théologie admirable (5) ». — Ces quatre livres, en effet, dont les trois premiers remontent au début

(1) Lebarq, t. IV, p. /«8V-48!).

(2) Écrit composé pour le cardinal de Bouillon.

(3) Ihidem.

(i) Jbiflrm.

(S) Ibidem.

de Fépiscopat de saint Augustin (395-400) et dont le quatrième a été composé en 426, comptent parmi les meilleurs de l'évêque d'Hippone et « seraient dignes de devenir le manuel du prêtre (1) » — Bossuet s'en inspire dans son beau Sermon sur la parole de Dieu., Carême des Carmélites, 13 mars 1661 : « Que si vous voulez savoir maintenant quelle part peut avoir l'éloquence dans les discours chrétiens, saint Augustin vous dira qu'il ne lui est pas permis d'y paraître qu'à la suite de la sagesse. Sapient'mm de domo sua, id est , pectore sapientis , procedere inlelligas , et tanquam inseperabilem famulam, etiatn non nocatam, sequi eloquentiam (2). Il y a ici un ordre à garder : la sagesse marche devant comme la maîtresse; l'éloquence s'avance après comme la suivante. Mais ne remarquez-vous pas , chrétiens , la circonspection de saint Augustin, qui dit qu'elle doit suivre sans être appelée? Il veut dire que l'éloquence, pour être digne d'avoir quelque place dans les discours chrétiens, ne doit pas être recherchée avec trop d'étude. Il faut qu'elle semble venir comme d'ellemême, attirée par la grandeur des choses, et pour servir d'interprète à la sagesse qui parle... Dans le désir qu'a [le prédicateur évangélique] de gagner les âmes, il ne cherche que les choses et les sentiments. Ce n'est pas, dit saint Augustin (3), qu'il néglige les ornements de l'élocution, quand il les rencontre en passant el; qu'il les voit fleurir devant lui par la force des bonnes pensées qui les poussent ; mais aussi n'atfecte-t-il pas de s'en trop parer, et tout appareil lui est bon, pourvu qu'il soit un miroir où Jésus-Christ paraisse en sa vérité , un canal d'où sortent en leur pureté les eaux vives de son Évangile, ou s'il faut quelque chose de plus animé , un interprète fidèle qui n'altère , ni ne détourne, ni ne mêle, ni ne diminue sa sainte parole. » — -Bossuet cite le même passage dans ï Oraison funèbre du R. P. Bourgoing, 4 décembre 1662, pour caractériser l'élo-

(1) Poujoulat, Histoire de saiht Augustin, 185-2, t. II, p. iOO. (•2) De Boctrina christ., IV, 10.

(3) Ibidem , IV, 42.

170 BOSSUET Eï LES SAINTS PERES.

quence du Supérieur général de l'Oratoire : « Son discours se répandait à la manière d'un torrent; et s'il trouvait en son chemin les fleurs de l'élocution , il les entrainait plutôt après lui j)ar sa propre impétuosité qu'il ne les cueillait avec choix pour se parer d'un tel ornement : Fertur qu'ippe impptu suo : et eloc/tlionis palchritudinem, si occiirrerit, vi rerum rajnt, non cura decoris assumit. C'est l'idée de l'éloquence que donne saint Aug-ustin aux prédicateurs , et ce qu'a pratiqué celui dont nous honorons ici la mémoire. » — Fénelon, dans ses Dialogues sur l^ éloquence , citera plus d'une fois le traité de la Doctrine chrétienne de saint Augustin.

Après cet ouvrage, Bossuet signale le livre de Catechizandis rudibus, Sur la manière de catéchiser les ignorants (400). — C'est un précieux traité de l'art d'enseigner la religion : pour faire aimer leur tâche aux catéchistes, Augustin la relève, l'environne d'intérêt et de charme. Nulle part il n'a mieux montré l'étendue et l'énergie de son amour pour la pauvre humanité, amour grâce auquel il s'abaisse jusqu'aux dernières misères de l'ignorance. « Je l'ai appris de saint Augustin , dit Bossuet dans le Sermon pour la fête de r Annonciatio7i, Carême du Louvre 1662, que l'amour pur, l'amour libéral, c'est-à-dire l'amour véritable, a je ne sais quoi de grand et de noble , qui ne veut naître que dans l'abondance et dans un cœur souverain. Pourquoi est fait un C(f'ur souverain? Pour prévenir tous les cœurs par une bonté souveraine. Voulez-vous savoir, dit ce grand homme , quelle est l'aifection véritable? « C'est, dit-il, celle qui descend, et non celle qui remonte ; celle qui vient de miséricorde , et non celle qui vient de misère; celle qui coule de source et de plénitude, et non celle qui sort d'elle-même, pressée par son indigence : Ibi gratior amor est , ubi non aestuat indigentiae siccitate , sed uberlate beiic/iccnti<u' profluil. Ainsi la place naturelle de l'aifection, de la tendresse et de la pitié, c'est le cœur d'un souverain. Et comme Dieu est le souverain véritable, de là vient que le ca-ur d'un Dieu, c'est un cu'ur d'une étendue infinie. »

Bossuet cite encore : le De Moribus Eccleslac ca/hoUcaCt Des Mœurs de l'Église catholique , composé en 388 contre les Manichéens, qui calomniaient la cité de Dieu et auxquels Augustin oppose l'admirable peinture de la doctrine et des mœurs chrétiennes, si supérieures à celles des partisans de Manès; — VEnchiridion, ad Laiirentium , le Manuel à Laurenfjus (321), qui est un catéchisme fait par un homme de génie, expliquant aux fidèles ce qu'il faut croire, ce qu'il faut espérer, ce qu'il faut aimer; — le De Spiritu et littera, De V Esprit et de la lettre (4.12), commentaire éloquent de cette parole de saint Paul : (( La lettre tue et l'esprit vivifie (1) » ; — le De Vera religione, De la véritable Religion, composé en 390 et qui est un vaste coup d'œil du génie sur la révélation chrétienne (2) : — le De Civitate Dei, la Cité de Dieu, composée de 413 à 426 pour répondre aux païens qui s'en allaient répétant partout que, si les dieux étaient restés debout, Rome ne serait pas tombée aux mains d'Alaric. C'est l'encyclopédie du cinquième siècle , un monument surprenant par la nouveauté, la hauteur et l'étendue de la conception. Bossuet veut qu'on lise la Cité de Dieu « pour prendre, comme en abrégé, toute la substance de la doctrine » de saint Augustin. « Mêlez, ajoute-t-il, quelques-unes de ses Épitres : celle à Volusien ; ad Honorât uni de Grutia Nori Testamentl , ainsi que quelques autres. — Les livres De Sermone Domini in monte , et De Consensu Evangelistarwn (3). » Ce dernier ouvrage, composé en 400, offre encore aujourd'hui un grand intérêt; car les adversaires de l'Évangile renouvellent les arguments des païens, auxquels saint Augustin répondait avec une force invincible.

Bossuet a pratiqué admirablement ce qu'il conseillait au cardinal de Bouillon : on trouve dans ses œuvres oratoires de l'époque de Paris de nombreuses réminiscences des grands ouvrages qu'il aimait à étudier, ou plutôt de presque toutes les fpuvres de saint Augustin, qu'il connaissait à fond.

(I) Voir ce qui en a été dit plus haut.

("2) Poujoulat, Histoire de saint Auguslin. t. I, p. I.Mi.

(3) Écrit composé pour le cardinal de Bouillon.

Villemain, clans son Tablrtin de riHoqm'nte chrétienur au quatrième sirclc appelle saint Augustin (1) « l'homme le plus étonnant de rÉglise latine, celui qui porta le plus d'imagination dans la théologie, le plus d'éloquence et même de sensibilité dans la scolastique ». Sauf ce dernier mot qui est un anachronisme, puisque la scolastique devait naître longtemps après saint Augustin , l'éminent critique a raison , surtout quand il ajoute : « Donnez-lui un autre siècle, placez-le dans une meilleure civilisation, et jamais homme n'aura paru doué d'un génie plus vaste et plus facile. Métaphysique, histoire, antiquités, science des mœurs, connaissance des arts, Augustin avait tout embrassé. Il écrit sur la musique, comme sur le libre arbitre; il explique le phénomène intellectuel de la mémoire, comme il raisonne sur la décadence de l'empire romain. Son esprit subtil et vigoureux a souvent consumé dans des problèmes mystiques une force de sagacité que suffirait aux plus sublimes conceptions. Son éloquence, entachée d'affectation et de barbarie, est souvent neuve et simple... Moins élevé, moins brillant que les Basile et les Chrysostome , il a quelque choso de plus profond. Il est moins éloquent, mais plus évangélique ».

Voilà peut-être pourquoi, parmi les Pères de l'Église, aucun K n'a autant parlé qu'Augustin à l'âme de Bossuet ».

C'est la Cité de Dieu dont Bossuet s'est inspiré le plus, parmi les ouvrages de saint Augustin qu'il a signalés. Dans le Carême des Minimes, dans celui des Carmélites, dans celui du Louvre et celui de Saint-Germain , comme dans les divers Avents qu'il a prêches, il aime à s'appuyer sur cette œuvre magistrale , d'où il tirera plus tard en partie le Discours sur l'histoire universelle . — Tantôt il établit sur un fondement solide « une belle doctrine de saint Augustin, qui nous explique admirablement (2) en quoi la malignité du péché consiste. Il dit donc qu'elle est renfermée en une

(1) De Civitale Dei, lib. XII, cliap. in.

(2) Il est ni! en 3."i't et mort en 4:t0. après avoir ctc professeur de rliétoriquc ;'i Tagaste. à Carlhage. à Home, à Milan, converti par saint Anil)n>isc et les larmes «le sainte .Monique, ordonné prêtre en '.V>1, et nommé évoque d"lli|)pone en :vx>

double contrariété, parce que le péché est contraire à Dieu et qu'il est aussi contraire à Thomme : contraire à Dieu , il est manifeste, parce qu'il combat ses saintes lois; contraire à l'homme, c'est une suite, à cause que l'attachant à ses propres inclinations, comme à des lois particulières qu'il se fait lui-même, il le sépare des lois primitives et de la première raison à laquelle il est lié par son origine. » (Avent du Louvre 1665, Se7'mon sur la nécessité de la pénitence). — Tantôt il débute par une maxime de la Cité de Dieu , comme dans le Sermon sur la charité fraternelle , Carême de Saint- (iermain 1666 : <> Ce que dit saint Augustin est très véritable : qu'il n'y a rien de si paisible ni de si farouche que l'homme; rien de plus sociable par sa nature, ni rien de plus discordant et de plus contredisant par son \dce. Nihil est enini qiiam hoc gênas tam discordiosum ritio , tant sociale natura (1). L'homme était fait pour la paix et il ne respire que la guerre. Il s'est mêlé dans le genre humain un esprit de dissension et d'hostilité qui bannit pour toujours le repos du monde. Ni les lois , ni la raison , ni l'autorité ne sont pas capables d'empêcher que l'on ne voie toujours parmi nous la confiance tremblante et les amitiés incertaines , pendant que les soupçons sont extrêmes , les jalousies furieuses, les médisances cruelles, les flatteries malignes, les inimitiés implacables. »

Ce ne sont pas seulement les Lettres à Vohisien (2) et à Hotioratus , sur la Grâce du Nouveau Testament , que Bossuet cite dans ses Sermons : ce sont encore la Lettre à Pauline sur la vision de Dieu (il3), la Lettre à saint Paulin de Noie (414), la Lettre à Probus (3), la Lettre au comte Boni-

(I) Ibidem, lib. XII, cliap. xxvii.

(-2 Volusien était un païen qui, dans un entretien avec ses amis, après avoir causé de rhétorique et de philosophie , avait entendu élever les plus graves dillic-ultés rentre le mystère de l'Incarnation. Saint Augustin, interrogé sur ces difficultés, y répondit par une Letlre qui fut un événement et où il rend compte du mystère d'un Dieu fait homme avec autant de clarté que de profondeur (41-2).

(3) isossuet cite à plusieurs reprises, entre autres dans le Sermon sur la Charité fralerneUe, Carême de Saint-Germain, un passage de cette letlre CXXX, n. 4 : . Tant il est vrai que rien n'est plaisant à l'homme, s'il ne le goûte avec quelque autre homme, dont la société lui plaise : Nihil est liomini amicv.m sine homine amico. »

face sur les devoirs des hommes de guerre ( 1 ) , la Lettre c\x\ksahitr Proba (2) , les Lettres xxii, xxiv, xxxviii, xlii,

CXXXVII, CXXXVIIl, CXXXIX, CLIll, CLXXVIl, CLXXXV, CCXX ,

et beaucoup d'autres des 270 Lctirrs de saint Augustin.

Bossuet s'inspire aussi des autres ouvrages de ce Père, et d'abord de ses ouvrages de philosophie, de critique et d'érudition, comme les trois \\\ve,^ contre les Académiciens (3), le traité de la Musique (4), le traité du Libre arbitre (5), les Confessions et \es Rétractations. — Les Confessions , dont les 13 livres ont été écrits par saint Augustin en iOO et dont les deux premiers tiers sont l'histoire d'une g-rande âme cherchant la vérité et le bonheur et ne les trouvant qu'en Dieu , tandis que le dernier tiers égale , s'il ne le surpasse , tout ce que la philosophie a produit de plus élevé, de plus profond, les Confessions fournissent à Bossuet d'admirables citations et en particulier tout un passage d'un beau Sernwn pour la Véture d'une postulante Bernardine , prononcé le 28 août 1659. Il veut montrer que la vie religieuse nous affranchit d'une triple servitude , servitude du péché , ser-

(1) Cette lettre, écrite en 418, est i-itée assez souvent par Bossuet, surtout de m\-l a 1ti70.

(2) • Saint Augustin, mes frères, lisons-nous dans le Sermon sur les nécessités de la vie. Carême des Minimes, KMK). dans son Epilre CXXXI, (nunc CXXX), instruisant la veuve sainte Prolie, cette illustre dame romaine, de quelle sorte les chrétiens pouvaient désirer pour eux ou pour leurs enfants les charges et les dignités du siècle, le décide par cette belle distinction. Si on les désire, non pour elles-mêmes, mais ]>our faire du bien aux autres (|u[ sont soumis à notre pouvoir, Si lU per hoc coasulatit vis qui vivunt sub cis, ce désir peut être permis, Que si c'est pour contenter leur ambition par une vaine ostentation de grandeur, cela n'est pas bienséant à des chrétiens. »

(3) C'est un ouvrage de la jeunesse de saint Augustin. Dédié à Romanien, il roule sur celte question : Sommes-nous obligés de connaître la vérité? à laquelle on répond dans trois entretiens au pied d'un arbre de Cassiciacuni . dans une prairie, près de Milan. « Saint Augustin, dit Bossuet (Carême du Louvre. Fêle de l'Anno/icialion) , esl ndmivaMe , et il avait bien pénétré toute la sainteté de ce mystère, quand il a dit qu'un Dieu s'est lait homme par une bonté populaire: Pojmlari r/undam rlcmculia {Contra Academicos, lib. Hl, 42). Qu'est-ce qu'une bonté populaire? etc.

(4) Les six livres de la Musique, commencés en 38" et terminés en 38i). ont pour but de mènera Dieu, à l'harmonie ('ternelle, ceux qui aiment les lettres et la poésie : ils sont un curieux monumont de l'art dans ci't âge reculé. — Bossuet s'en inspire dans le Carême dos Carmélites. Sermon sur lu pénitence. « Le temps, dit saint Augustin, est une imitati(in de l'éternité. Faible imitation, je l'avoue. — Ce (|uc le temps ne |)eut égaler jiar la i)erinanencc, il tache de l'imiter par la succession. »

Vi) Ce traité en trois livres, fut composé eu 3!i.';. — Bossuet le cite en UKJîi, en KK)". Il en sera question à propos du livre de notre orateur, <|ui porte le même titre que celui de saint Augustin, le Traité dû libre arbitre, composé pour l'édu- (;alion pliilosophicjuc du tirand Dau|iliin. lils de Louis XIV.

vitude des passions, servitude de l'empressement. « Pourquoi, dit-il, interroger [les enfants du siècle], puisque nous avons devant nous un homme qui, ayant passé par les deux épreuves de la liberté des pécheurs et de la liberté des enfants de Dieu, peut nous en instruire par son propre exemple? C'est vous que j'entends, ô grand Augustin. Car peut-on se taire de vous aujourd'hui que toute l'Église ne retentit que de vos louanges, et que tous les prédicateurs de lÉvangile, dont vous êtes le père et le maitre, tâchent de vous témoigner leur reconnaissance? Que j'ai de douleur, ô très saint évoque, ô docteur de tous les docteurs, de ne pouvoir m'acquitter d'un si juste hommage? Mais un autre sujet me tient attaché, et néanmoins je dirai, ma sœur, ce qui servira pour vouséclaircir de cette liberté que je vous prêche. Augustin a été pécheur, Augustin a goûté cette liberté dont se vantent les enfants du monde; il a contenté ses désirs, il a donné à ses sens ce qu'ils demandaient. C'est ainsi que les pécheurs veulent être libres. Augustin aimait cette liberté; mais depuis il a bien conçu que c'était un misérable esclavage. — Quel était cet esclavage, mes sœurs? Il faut qu'il vous l'explique lui-même par une pensée délicate , mais pleine de vérité et de sens. J'étais dans la plus dure des captivités. Et comment cela? Il va vous le dire en un petit mot : « Parce que faisant ce que je voulais, j'arrivais où je ne voulais pas : Quoniam volens , qiio nollem perveneram (1). Quelle étrange contradiction! Se peut-il faire, âmes chrétiennes, qu'en allant où l'on veut, l'on arrive où l'on ne veut pas? Il se peut, et n'en doutez pas; c'est saint Augustin qui le dit; et c'est où tombent tous les pécheurs; ils vont où ils veulent aller; ils vont à leurs plaisirs, ils font ce qu'ils veulent : voilà l'image de la liberté qui les trompe; mais ils arrivent où ils ne veulent pas arriver, à la peine et à la damnation qui leur est due : et voilà la servitude véritable que leur aveuglement leur cache. Ainsi, dit le grand Augustin, étrange misère! en allant par le sentier que je choisissais, j'arri-

(1) Confessions, liv. Mil, cap. v.

vais au lieu que je fuyais le plus; en faisant ce que je voulais, j'attirais ce que je ne voulais pas, la vengeance, la damnation, une dure nécessité de pécher que je me faisais à moi-même par la tyrannie de l'habitude : Dum cousue tudi ni 710 fi résistif ur, facta est nécessitas (1). Je croyais être libre, et je ne voyais pas, malheureux, que je forgeais mes chaînes par l'usage de ma liberté prétendue; je mettais un poids de fer sur ma tète, que je ne pouvais plus secouer; et je me garrottais tous les jours de plus en plus par les liens redoublés de ma volonté endurcie. Telle était la servitude du grand Augustin, lorsqu'il jouissait dans le siècle de la liberté des rebelles. Mais voyez maintenant, ma sœur, comme il goûte dans la retraite la sainte liberté des enfants.

« Quand il eut pris la résolution que vous avez prise , de renoncer tout à fait au siècle, d'en quitter tous les honneurs et tous les emplois, de rompre d'un même coup tous les liens qui l'y attachaient, pour se retirer avec Dieu, ne croyez pas qu'il s'imaginât qu'une telle vie fût contrainte. Au contraire, ma chère sœur, combien se trouva-t-il allégé? quelles chaînes crut-il voir tomber de ses mains? quel poids de dessus ses épaules? avec quel ravissement s'écria-t-il : « 0 Seigneur, vous avez rompu mes liens ! » Quelle douceur inopinée se répandit tout à coup dans son âme , de ce qu'il ne goûtait plus ces vaines douceurs qui l'avaient charmé si longtemps! Qucun suave subito mihi factum est carere siiavitatibus nucjarum (2). iMais avec quel épanchement de joie vit-il naître sa liberté, qu'il n'avait pas encore connue; liberté paisible et modeste, qui lui fit baisser humblement la tête sous le fardeau léger de Jésus- Christ et sous son joug agréable : De quo nno altoque secreto erocatum est in momento Uberum arbitrium meum, quo siibdereni cerricem levi jn'/o ttio. C'est lui-même qui nous raconte ses joies, au IX' livre de ses Confessions , avec un transport incroyable.

(I) Confessions . liv. Vin,c. "J.

(-2) Ibidem, IX, c. i.

« Croyez-moi, ma très chère sœur, ou plutôt croyez le grand Aug'ustin , croyez une personne expérimentée : vous éprouverez les mêmes douceurs et la même liberté d'esprit, dans la vie dont vous commencez aujourd'hui l'épreuve, si vous y êtes bien appelée. »

Bossuet invoque encore le témoignage de saint Augustin pour faire voir (second point) comment Dieu « n'a pas de moyen plus efficace de nous dégoûter des plaisirs où nos passions nous attirent que de les mêler de mille douleurs qui nous empêchent de les trouver doux. C'est ce qu'il nous a montré par plusieurs exemples; mais le plus illustre de tous, c'est celui de saint Augustin. Il faut qu'il vous raconte lui-même la conduite de Dieu dans sa conversion, qu'il vous dise par quel moyen il a modéré l'ardeur de ses convoitises et abattu leur tyrannie. Écoutez, il va vous le dire; nous nous sommes trop bien trouvés de l'entendre pour lui refuser notre audience.

« Voici qu'il élève à Dieu la voix de son cœur pour lui rendre ses actions de grâces. Mais de quoi pensez-vous qu'il le remercie? Est-ce de lui avoir donné tant de bons succès, de lui avoir fait trouver des amis fidèles et tant d'autres choses que le monde estime? Non, ma sœur, ne le croyez pas. Autrefois, ces biens le touchaient; il témoignait de la joie en la possession de ces biens; il parle maintenant un autre langage. Je vous remercie, dit-il, ù Seigneur, non des biens temporels que vous m'accordiez, mais des peines et des amertumes que vous mêliez dans mes voluptés illicites. J'adore votre rigueur miséricordieuse, qui par le mélange de cette amertume travaillait à m'ôter le goût de ces douceurs empoisonnées. Je reconnais, ô divin Sauveur, que vous m'étiez d'autant plus propice que vous me troubliez dans la fausse paix que mes sens cherchaient hors de vous et que vous ne me permettiez pas de m'y reposer : Te pvojjitio tanto magU, quanta minus sinebas niihi didcescere quod non eras tu (1) ».

Il) Confessions, liv. VI, c. vi.

Bossuet a rappelé ces beaux enseignements des Confessions dans le Carême de Saint-Germain, 1G66, Sermon pour la Fête de la Purificalion (1), premier point.

Un autre souvenir heureux du même ouvrage de saint Augustin, c'est le suivant dans le Sermon sur la Fetnme adullvre, 16G3 : « Les deux vices les plus ordinaires et les plus universellement étendus que je vois dans le genre humain , c'est un excès de sévérité et un excès d'indulgence : sévérité pour les autres , et indulgence pour nousmêmes. Saint Augustin l'a bien remarqué et l'a exprimé élégamment en ce petit mot : Curiosum genus est ad cofjnoseendam mtam alienam, desidiosum ad eorrigendam suatn ('2). Ah! dit-il, que les hommes sont diligents à rechercher la vie des autres , mais qu'ils sont lâches et paresseux à corriger leurs propres défauts ! Voilà donc deux mortelles maladies qui affligent le genre humain : juger les autres en toute rigueur, se pardonner tout à soi-même ; voir le fétu dans l'œil d'autrui , ne voir pas la poutre dans le sien . etc. »

Les Rétractation^!, de saint Augustin, ou mieux la Révision de ses ouvrages, De recensione librorum, composée en 428 comme un grand examen de conscience philosophique , théologique et historique , ne pouvait pas fournir à Bossuet Jjeaucoup de détails oratoires : il la cite cependant à propos de l'étymologie du mot religion (3).

Il s'inspire plus souvent des ouvrages ou commentaires de saint Augustin sur l'Ancien et le Nouveau Testament. — Ainsi, il a recours plusieurs fois aux douze livres Sur le sens littéral de la Genèse, De Genesi ad lit ter am, composés en 4.01 et publiés en 415 (4), et aux livres De la Genèse contre les Manichéens (5). — Ainsi encore, les Explications sur les Psaumes , Enarrationes in Psalmos , faites presque toujours par saint Augustin devant le peuple d'Ilippone, 415-41(), et

(I) Voir Lebarq, l. V, p. 10.

(-2) Confessions, liv. X, c. m.

(;») l.cbarq, t. V, p. i">.'t. Sermon sur V Assomption de la sainte Vierge. 15 aoûlKHi".

(4) Voir ce (|ui en sera dil à propos du Discours sur l'Histoire universelle.

{;,) Voir I.ehani, l. III, p. 1"i:t, ïî.'iO, (;-;{.

remarquables par leur éloquence autant que par la solidité de leur morale, sont invoquées à maintes reprises .par Bossuet (1), qui ne se lasse pas de leur emprunter des sentences profondes , des aperçus originaux et des considérations élevées. — Il cite aussi les quatre livres De raccord des Evangélistes, particulièrement dirigés contre les païens en 399 ; les deux livres Des Questirjns des Évangiles (^399 ) ; les livres sur le Sermon sur la montagne. De Sermone Domini in monte (2), les cent vingt-quatre Traités sur l'Évangile de saint Jean et les dix Traites sur la première Epftre de saint Jean , qui ne sont que des homélies prononcées par saint Augustin en 416 (3). Il cite enfin le livre De Verbis Apostoli, Des paroles de C Apôtre.

Les ouvrages de théologie dogmatique (i) de saint Augustin sont encore mis à contribution par Bossuet : il s'inspire du De Agone Christiani , Du Combat du Chrétien (5), aussi bien que du De Vera Religione , De la Véritable Religion , dont il a été question plus haut.

Bossuet connaissait à fond tous les ouvrages de controverse de Tévèque d'Hippone, et dans les Sermon^: de Paris 1659-1670, on trouve souvent cités les écrits contre les Manichéens, surtout les trente-trois livres Contre Fauste (iOO) , les écrits contre les Donatistes, le Traité du Baptême, De r Unité de F Église (404); les écrits contre les Pélagiens, le livre De la Nature et de la Grâce (415), les livres De la Grâce et du Libre arbitre (426) , De la Correction et de la Grâce (427), De la Prédestination des Saints (429), et les six livres Contre Julien (421), amsi que ï Ouvrage imparfait

(I) voir Lebarq. t. lU, p. Vi, 103, 181, -20-2, -205, -la-l. -2-2s. ;430, ;!8l. etc. (•2) Lebarq. t. Ill, p. Hi-2. 341, etc.

(3) Bossuet dit dans le Sermon sur les Aii(j<'S gardiens. Ki'iO, à propos de l'amour que tes esprits l)ienheiireux ont pour les hommes : « C'est ce que le grand Augustin nous explique admirablement ])ar cette excellente doctrine, sur laquelle j'établirai ce discours : c'est qu'encore ((ue les saints anges soient si Tort audessus de nous par leur dignité naturelle, il ne laisse pas d'être véritable que nous sommes égaux en ce point que ce qui rend les anges heureux, (ait aussi le bonheur des hommes. » {In Joannem Trac. XXIll. .">.)

(4) On suit ici la division des Œuvres de saint Augustin, donnée par de Oaussade, dans son Histoire de la littérature latine, p. i'ii.

(o) Voir Lebarq, t. III, p. -20r;, etc.

contre cet h('>réti(|ac : enfin les écrits de révc(|Lie d'Hippone contre les Ariens, contre Maximin, etc.

Les iraités particuliers et les lirrrs ascétiques du grand docteur, De la Continence (1), Des Noces et de la Concupiscence (2), Du Bien du mariage, De Boîio conjugali (401), De la Sainte Virginité, De Sancta Virginitate (401) (3), Du symbole aux Catéchumènes, De la Ciruce du Christianisme , sont maintes l'ois invoqués par Bossuet.

Mais où il puise le plus fréquemment, c'est dans les 363 Sermons et Homélies de saint Augustin (4) : les 183 Sermo;i5 sur l'Écriture Sainte, les 88 Sermons sur les principales fêtes de l'année, les 69 Sermons sur les fêtes des Saints, les '23 Sermons sur divers sujets, et les 31 Sermons dont l'authenticité est douteuse (5) .

Saint Augustin est donc toujours pour Bossuet « le docteur de tous les docteurs ».

§ IV. — Ce que Bossuet, orateur à Paris, doit à saint Chrysostome, à saint Grégoire de Xazianze, à saint Grégoire le Grand, à saint Bernard.

« A l'égard de saint Chrysostome, écrivait-il au cardinal de Bouillon, son ouvrage sur saint Mattliieu l'emporte, à mon jugement. 11 est bien traduit en français, et, en le lisant, on pourrait, tout ensemble, apprendre les choses et former le style. Au reste , quand il s'agit de dogmatiser, jamais il ne faut se fier aux traductions. Les Homélies [de saint Jean Chrysostome sur la Genèse, excellentes] — sur saint Paul, admirables; au peuple d'Antioche, très éloquentes. — Quelques homélies, détachées, sur divers textes et histoires. »

Ce que Bossuet ne dit pas dans cette confidence, c'est que l'étude du grand orateur grec a donné à son éloquence , pen-

(1) Leharq, t. V. p. 307.

(i) Lebarci . t. III. p. (>().(. l'a/trfu/rùjue de saint Joseph.

(:<) i,ol).in|. t. III. )>. Mi7. 47:t, :;.-;;{, eic.

(V) Voir cil iiailiculiur Leltanj , t. 111 , p. l!)i, -2'M, .'i"2-2, rJS".

(.■>) C'est là la division donnée par les Bénédictins, t. V dos Œuvres de saint AiigusUn. — 11 y a, en outre 317 Sermons faussement attrihués à l'évéque d'Hippone.

dant la période de Paris, une onction pénétrante, un pathétique profond et un goût exquis, qu'elle n'avait pas toujours eus jusque-là. Les Se?'/iio/is .sur rHonneur (1), sur la Charité fraternelle (2 ), sur rÉminente dignité des pauvres dans l'Église (3) , et bien d'autres qu'on pourrait citer sont une preuve admirable de l'influence pratique exercée par saint Jean Ghrysostome sur notre grand orateur français.

Un autre Père grec auquel il doit Ijeaucoup, c'est, au dire de l'abbc Le Dieu dans ses Mémoires (i), saint Grégoire de Nazianze , dont on a vu qu'il se servait particulièrement « pour donner au roi et aux princes des instructions convenables à leur état et à leur cour. »

Il ne faudrait pourtant pas prendre ces paroles au pied de la lettre. — Dans le Carême du Louvre de 1662 (5) , il n'y a que quatre citations de saint Grégoire de Nazianze. La première se trouve dans l'exorde du Sermon sur la Providence , 10 mars : « Le grand théologien d'Orient, saint Grégoire de Nazianze , contemplant la beauté du monde , dans la structure duquel Dieu s'est montré si sage et si magnifique , l'appelle élégamment en sa langue le plaisir et les délices de son Créateur, etc. : » voir plus haut, page 152. — La seconde citation se trouve dans le troisième point du Sermon pour la Fête de V Annonciation , 25 mars : « L'homme est établi le médiateur de la nature visible. Toute la nature veut honorer Dieu et adorer son principe, autant qu'elle en est capable. La créature insensible, la créature privée de raison, n'a point de cœur pour l'aimer, ni d'intelligence pour le connaître... C'est pourquoi [l'homme] est mis au milieu du monde, industrieux abrégé du monde, petit monde dans le grand monde, ou plutôt, dit saint Grégoire de Nazianze ! 6), c( grand monde dans le petit monde », parce qu'encore que

(1) Carême des Minimes. lœo, et Carême de Saint-Germain. î(i(iO.

(-2) Le 13 février U\m et Carême du Louvre, ir>(i-2.

(.3) ir«o!». Voir surtout le premier point de ce magnifique discours.

(i)T. M). -iS.

(.■;) On a vu (|u'il nous en restait douze chefs-d'ieuvre sur dix-iiuit.

(t>) Oralio XLU. (nunc XLV;. n. L'i.

selon le corps, il soit renfermé dans le monde, il a un esprit et un cœur (pii sont plus grands que le monde : afin que contemplant r uni vers entier et le ramassant en lui-même, il l'offre, il le sanctifie, il le consacre au Dieu vivant; si bien qu'il iiest le contemplateur et le mystérieux abrégé de la nature visible qu'afîn d'être pour elle, par un saint amour, le prêtre et l'adorateur de la nature visible et intellectuelle. » — La troisième citation de saint Grégoire de Xazianze se lit dans le Sermon sur l'efficacité de la pénileuce , 26 mars: « [Jésus-Christj se plait d'assister les hommes, et autant que sa grâce leur est nécessaire, autant coulet-elle volontiers sur eux. « Il a soif, dit saint Grégoire de Nazianze (1), mais il a soif qu'on ait soif de lui. Recevoir de sa bonté, c'est lui bien faire; exiger de lui, c'est l'obliger, et il aime si fort à donner que la demande même à son égard tient lieu d'un présent. » — La quatrième citation « du grand théologien d'Orient » est dans le Sermon sur les devoirs des rois, 2 avril : « Il est aisé de comprendre que de tous les hommes vivants, aucuns ne doivent avoir dans l'esprit la majesté de Dieu plus imprimée que les rois : car comment pourraient-ils oublier Celui dont ils portent toujours en eux-mêmes une image si vive, si expresse, si présente?... C'est pourquoi saint Grégoire de Nazianze, prêchant à Constantinople en présence des empereurs, les invite pai ces beaux mots à réfléchir sur eux-mêmes, pour contempler la grandeur de la Majesté divine : « 0 monarques, respectez votre pourpre; révérez votre propre autorité, qui est un rayon de celle de Dieu ; connaissez le grand mystère de Dieu en vos personnes; les choses célestes sont à lui seul ; il partage avec vous les inférieures : soyez donc les sujets de Dieu, comme vous en êtes les images (2). »

Voilà, certes, une grande et belle leçon ^ « donnée au roi et aux princes » au nom de saint Grégoire de Nazianze ; mais c'est la seule dans toute la station.

Dans l'Avent du Louvre, 1665, dont il nous reste cinq

(1) Orniio XL.

t-2) (Jratio WVll (mille \\\VI).

Sermons , saint Grégoire de Nazianze n'est cité qu'une seule fois à propos du Jugement dentier : « Prévenons, Messieurs, [une] honte qui ne s'effacera jamais. Car ne nous persuadons pas que nous recevrons seulement à ce tribunal une confusion passagère. Au contraire, nous devons entendre , dit saint Grégoire de Nazianze , que par la vérité immuable de ce dernier jugement, Dieu imprimera sur nos fronts une marque éternelle d'ignominie : Notam ignominiae sempiterncnn (1). « Cette instruction ne s'adresse-t-elle pas à tout le monde aussi bien qu'aux rois?

Dans le Carême de Saint-Germain, 1666, dont il nous reste douze discours ou fragments de discours, on ne relève que trois passages inspirés par saint Grégoire de Nazianze. — Le premier est dans le Sermon sur le culte dû à Dieu , 2 avril : « Montez donc au temple, ù adorateur spirituel; mais écoutez dans quel temple il vous faut monter. Dieu est esprit et n'habite pas dans les temples matériels; Dieu est esprit, et c'est dans les esprits qu'il établit sa demeure. Ainsi rappelez en vous-même toutes vos pensées... Saint Grégoire de Nazianze (2) dit que l'oraison est une espèce de mort, parce que premièrement elle sépare les sens d'avec les objets externes; et ensuite, pour consommer cette mort mystique , elle sépare encore l'esprit d'avec les sens, pour le réunir à Dieu qui est son principe. C'est sacrifier saintement et adorer Dieu en esprit que de s'y unir de la sorte et selon la partie divine et spirituelle ; et le véritable adorateur est distingué par ce caractère de celui qui n'adore Dieu que de la posture de son corps ou du mouvement de ses lèvres. » — Le second passage inspiré par saint Grégoire de Nazianze est dans le second point du Sermon sur r Ambitio7i , 4 avril : « Il faut finir et vous dire que la puissance , après avoir fait son devoir en soutenant la justice, a encore une dernière obligation, qui est celle de soulager la misère. En effet, ce n'est pas en vain que Dieu fait luire sur les grands du monde un rayon de sa

(1) Oralio XV (mine XVI).

{■i.) Oralio XI (uunc VHl).

puissance toujours bienfaisante. Ce grand Dieu, en les revêtant de l'image de sa gloire, les a aussi obligés à imiter sa ])onté : et ainsi, dit excellemment saint Grégoire de Nazianze (1), prêchant à Constantinople en présence de l'empereur, ils doivent se montrer des dieux en secourant les affligés et les misérables. » C'est la leçon déjà donnée en 1602, mais à un point de vue différent. — En voici une autre dans la Passion, 23 avril : « Les Scribes et les Pharisiens ne pouvaient souffrir Jésus-Christ , ni la pureté de sa doctrine, ni l'innocente simplicité de sa vie et de sa conduite, qui confondait leur hypocrisie, leur orgueil et leur avarice. « 0 envie, dit excellemment saint Grégoire de Nazianze (2), lu es la plus juste et la plus injuste de toutes les passions : injuste certainement, puisque tu affliges les innocents; mais juste aussi tout ensemble, parce que tu punis les coupables; injuste encore une fois, parce que tu incommodes tout le genre humain; mais juste en cela souverainement que tu commences ta maligne opération par le cœur où tu es conçue. » Les pontifes des Juifs et les Pharisiens, tourmentés nuit et jour de cette lâche passion, s'emportent aux derniers excès contre le Sauveur, et joignent ensemble , pour l'accabler, tout ce qu'a la dérision de plus outrageuxet la cruauté de plus sanguinaire. » — Sont-ce là des instructions « données au roi et aux princes » seuls?

Durant l'Avent de Saint-Germain en Laye, 166!), dont il nous reste sept Sermons, saint Grégoire de Nazianze n'est cité qu'une fois, dans le Sermon siir la Toussaint : « Je ne m'étonne pas, chrétiens, si saint Grégoire de Nazianze (3) les appelle dieux (les élus) , puisque ce titre leur est bien mieux dû qu'aux princes et aux rois du monde à qui David l'attribua. »

Il est vrai que M. l'abbé Lebarq signale avec raison (4), dans les Notrs écrites par Bossuet , en 1666, tout un para-

ci) o>-a/(o XXVI[.

(-2) Ibidem.

(.'<) Ornlio XI..

(4) Histoire critique de la Prédication de Bossuet, ]). 1,'i.

graphe sur la clémence, tiré du 17^ discours de saint Grégoire de Nazianze. Bossuet s'en est souvenu en écrivant son beau Semnon sur la Justice, 18 avril : Tobjet du troisième point, c'est de « faire voir que la justice doit être exercée avec quelque tempérament, qu'elle devient inique et insupportable, quand elle use de tous ses droits, siimuiiini Jus, siimma injuria, et que la bonté qui modère sa rigueur extrême , est une de ses parties principales » .

Il est vrai encore que Bossuet s'est inspiré de saint Grégoire de Nazianze pour ces magnifiques Oraisons funrbrcs , dans lesquelles il sait si bien, à l'occasion des morts , donner aux vivants de grandes et hautes leçons. — Il le cite à trois reprises dans V Oraison funèbre du P. Bourgoing, 1662 (1), Mais c'est plutôt pour l'ensemble de sa doctrine que pour tel ou tel passage particulier que « le grand théologien d'Orient » est mis à contribution. — Saint Ambroise , saint Augustin , Tertullien et saint Chrysostome sont cités dans Y Oraison funèbre d'Henriette d'Angleterre, 1670 : saint Grégoire de Nazianze ne l'est pas. — Il le sera dans V Oraison funèbre de Marie-Thérèse d'Autriche (1683), où Bossuet rappelle le mot de ce Père sur les estropiés, « restes d'hommes (2) », et dit dans la péroraison : « Prêtez l'oreille aux graves discours que saint Grégoire de Nazianze adressait aux princes et à la maison régnante : « Respectez , leur disait-il (3), votre pourpre »; respectez votre puissance qui vient de Dieu et ne l'employez que pour le bien. Connaissez ce qui vous a été confié, et le grand mystère que Dieu accomplit en vous. Il se réserve à lui seul les choses d'en haut ; il partage avec vous celles d'en bas : montrez-vous dieux aux peuples soumis, en imitant la bonté et la munificence divine ». — Saint Grégoire de Nazianze n'est cité ni pour la Princesse Palatine, 1685, ni pour Michel le Tellier, 1686, ni pour le Prince de Condé, 1687.

Il faut pourtant en croire Bossuet, qui conseillait au jeune

(I) Exorde et premier j^oint, (-2) Oralio XVI.- (;5) Oratio xxvn.

cardinal de Bouillon de lire, en même temps que le Pédagogue de Clément Alexandrin, « quelques discours, choisis, de saint Grégoire de Nazianze, [auteur] très propre à relever le style ». — Ne serait-ce donc pas à lui que Bossuet devrait, sinon le style, du moins le ton si soutenu et si élevé de ses Oraisons funèbres, où il n'y a pas l'abandon et la simplicité familière qui sont un des plus grands charmes des Sermons de. Metz, de Paris et de Meaux?

Bossuet « conseille encore beaucoup le Pastoral de saint Grégoire, surtout la troisième partie; c'est celle, ajoute-til, si je ne me trompe, qui est distinguée en avertissements à toutes les conditions, — qui contiennent une morale admirable et tout le fond de la doctrine de ce grand pape » . — On lit dans le Sermon sur l'intégrité de la pénitence, Carême du Louvre, 31 mars 1662 : « Il y a deux hommes dans l'homme;... il y a deux cœurs dans le cœur humain; l'un ne sait pas les pensées de l'autre ; et souvent , pendant que l'un se plaît au péché , l'autre contrefait si bien le pénitent que l'homme lui-même ne se connaît pas, qu'il ment, dit saint Grégoire , à son propre esprit et à sa propre conscience (1). Mais il faut expliquer ceci et expliquer à vos yeux ce mystère d'iniquité. Le grand pape saint Grégoire nous en donnera l'ouverture par une excellente doctrine, dans la troisième partie de son Pastoral, il remarque judicieusement, à son ordinaire, que, comme Dieu, dans la profondeur de ses miséricordes , laisse quelquefois dans ses serviteurs des désirs imparfaits du mal, pour les enraciner dans l'humilité, aussi l'ennemi de notre salut, dans la profondeur de ses malices, laisse naître souvent dans les pécheurs un amour imparfait de la justice, qui ne sert qu'à nourrir leur présomption. Voici quelque chose de bien étrange et qui nous doit faire admirer les terribles jugements de Dieu. Ce grand Dieu, par une conduite impénétrable, permet que ses élus soient tentés, qu'ils soient attirés au mal, qu'ils

(I) Pastoral, \\. I, c. ix.

chancellent même dans la droite voie , et il les affermit par leur faiblesse; et quelquefois il permet aussi que les pécheurs se sentent attirés au bien , qu'ils semblent même y donner les mains, qu'ils vivent tranquilles et assurés; et, par un juste jugement, c'est leur propre assurance qui les précipite. Qui ne tremblerait devant Dieu? qui ne redouterait ses conseils? Par un conseil de sa miséricorde, le juste se croit pécheur, et il s'humilie; et par un conseil de sa justice, le pécheur se croit juste, et il s'enfle et il marche sans crainte et il périt sans ressource... Tremblez donc, tremblez , ô pécheurs ; prenez garde qu'une douleur imparfaite n'impose à vos consciences, et que, « comme il arrive souvent que les bons ressentent innocemment l'attrait du péché , auquel ils craignent d'avoir consenti , ainsi vous ne ressentiez en vous-mêmes un amour infructueux de la pénitence, auquel vous croyiez faussement vous être rendus : Ita plerinnque mali inutilifer compunguntur ad iu^titicmi, sicut plf'nirnquf boni innoxir tmtantiir ad culpam », dit excellemment saint Grégoire (1).

« Que veut dire ceci, chrétiens? Quelle est la cause profonde d'une séduction si subtile? Il faut tâcher de la pénétrer pour appliquer le remède et attaquer le mal dans sa source. Pour l'entendre, il faut remarquer que les saintes vérités de Dieu et la crainte de ses jugements font deux effets dans les âmes : elles les chargent d'un poids accablant; elles les remplissent de pensées importunes. Voici, messieurs, la pierre de touche : ceux qui veulent se décharger de ce fardeau ont la douleur véritable; ceux qui ne songent qu'à se défaire de ces pensées, ont une douleur trompeuse. Ah! je commence à voir clair dans Fabime du cœur humain : ne craignons pas d'entrer jusqu'au fond, à la faveur de cette lumière. »

Voilà, certes, une heureuse inspiration de saint Grégoire le Grand (2i, et un commentaire plus heureux encore de

(I) Pastoral, part, m, c. xxx.

{i) On sait que, né à Konie d'une faniille célélire par ses vertus, il abdiqua à trente ans, la dignité de préteur pour entrer dans les ordres. Il fut nonce à Constantino-

notre grand orateur. On pourrait en citer d'autres de 1665, 1666, 1669.

Mais il est juste de faire remarquer avec l'abbé Le Dieu que saint Bernard fut pour Bossuet un inspirateur plus fécond que saint Grégoire le Grand. « C'était, à son avis (1), un des plus grands docteurs de l'Église après saint Augustin, son vrai disciple et très attaché à ses principes. Ce fut aussi celui auquel il s'appliqua davantage par la conformité de la doctrine, et il le possédait parfaitement ». — On s'en aperçoit à la lecture des Sermons sur la sainte Vierge , du Sermon pour la Nativité, 1659 (2), du Sermon pour l' Annonciation, Carême des Carmélites, 1661 (3), du Sermon jiour r Assomption , 1663 (i), et d'autres Sermons assez nombreux où Bossuet s'inspire largement de saint Bernard, son compatriote et le plus éloquent orateur du moyen âge.

C'est ainsi que, pendant la période si féconde de sa prédication à Paris , 1659-1682, il prend aux Pères de l'Eglise la fine fleur de leur doctrine et de leurs sentiments pour en faire la substance même de ses immortels discours.

Lorsque le temps lui manque pour composer ses sermons, il se contente de jeter sur le papier les textes de l'Écriture et des Pères , dont il veut se servir et qui sont comme la trame de ses discours. — {^'Esquisse du Panégy-

ple et proclamé pape d'une voix uaanime, à la mort de Pelage II. il accepta avec peine une dignité qu'il exerça de "iiiO à (iOi, avec un zèle et une gloire admirables, il sauva Home de la famine, comt)altit les hérésies, abolit l'esclavage, convertit la Grande-Bretagne. — C'est le pape dont il nous reste le plus d'écrits, 4 vol. infolio, no-i.

(1) Mémoires, t. I, p. 57.

(2) ' Prions-la avec saint Bernard (|u'ellc parle jiour nous au cœur de son Fils : Lof/ualur ad cor Domini nostri Jcsu Chrisli. « (Troisième point. Lobarq, III. p. 70).

(3) « Puisqu'il est le Sauveur, faisons de lui notre salut : l'tamur noslro in nostram utililatcm: de salvatore salutcin operemur. » Homélies sur l'Évangile Missus est. (I.ebarq, lll, p. (;;«>).

(4) Bossuet y cite à plusieurs reprises les Sermons de saint Bernard sur le Cantique des Cantif/ues : « Vox lurluris audila est in terra nostra : Reverlere . revertere. C'est le gémissement de l'Église, (jui rapjx'lle son clier i:()0ux. qu'elle n'a possédé qu'un moment, l.a nouvelle Épouse, dit saint Bernard , se voyant abandonnée et privée de son uni(|ui' espérance, autant elle était allligée de l'absence do son lipoux, autant devait-elle avoir d'empressement pour solliciter son retour... Siilj xunijra iliinx i/nnn drsidrravvram sedi... Son ombre, dit saint Bernard, c'est sa croix: son ombre, c'est la loi. etc.

nquc de saint Sti/pice, 19 janvier 1664, en est une preuve authentique (1), ainsi que V Esquisse sur le danger des jj/aisirs des sens ^ prêché en 166'i' (2), le second point du Sermon sur la véritable conversion , Avent de saint Thomas du Louvre, 1668 (3), et l'abrégé d'un Sermon pour le troisième dimanche après l'Epiphanie, 1669, où Bossuet commente l'Ecriture par saint J/^y^^v^/// : « Celui qui a été une fois purifié , s'il devient lépreux , est condamné comme immonde. Secunda praecepta aeger accepit {%). Quicumque maculatus fuerit lepra^ et separatus est ad arbitrium sacerdotis , habebit vestimenta dissuta, capmt nudum ac veste I ontectum^ etc. (5) ».

Voilà comment Bossuet prélude à ce qui sera son habitude constante dans la dernière période de sa carrière oratoire.

Que si maintenant, on voulait établir, une comparaison entre Bossuet, Bourdaloue et Massillon, au point de vue de l'imitation des saints Pères, on reconnaîtrait aisément que Massillon (6) cite à peine l'Écriture et les Docteurs de l'Église; que sa prédication est toute morale , toute philosophique, « presque laïque, et que c'est ce défaut, le pire de tous, qui l'a fait préférer de Voltaire , de La Harpe et des Encyclopédistes, entre tous les prédicateurs, autant et plus que sa foi profonde, son émotion sincère et ses analyses du cœur humain, dont l'abondance cicéronienne se développe en belles périodes, éclate parfois en mouvements pathétiques et d'une forte éloquence (7) ». On ne s'étonnera donc pas de voir Bossuet, qui l'entendit en décembre 1699, le premier dimanche de l'Avent et le jour de la Conception de la sainte

(1) Dans deux pages du second et du troisième point, il n'y a pas moins de dix-neuf ou vingt textes, presque tous des Pères. — Voir Lebarq, IV, p. 4(iO-4GI.

(-2) Le premier et le troisième point sont uniquement composés d'une série de textes des Pères. — Voir Lebarq, IV, p, mi-nri et 471.

(.'<) Toute une page, 413, est remplie de textes de saint Ambroise.

(i) Sermons de saint Aurjuslin, I-XXXVIII, 8, et CCLXXVII, i.

(.">) Noir Lebarq, V, p. WiiJ. — Le même volume contient plusieurs autres Esquiscs de Sermons du môme genre.

(()) Voir Ingold; VOratoire et le Jansénisme au temps de Massillon , in-8, 1880; — l'ablté Blampignon , la Jeunesse de Massillon, l'Episcopat de Massillon, in-8,

(7) Lanson, Histoire de la Littérature Française, in-1-2. 18!>i, p. ."iSl.

Vierge, louer « sa piété et sa modestie, sa voix douce, son geste réglé, la grâce de l'élocution, des termes choisis et de l'onction » dans ses discours, mais déclarer que cet orateur, « bien éloigné du sublime, n'y parviendrait jamais (1) ». — Il n'en est pas de même de Bourdalotit' , et le P. Bretonneau qui publia ses OEuvrrs (1705-173'i-, 16 vol. in-8), Anatole Feugère qui lui a consacré une étude charmante , Bourdaloue , sa prédication et son temps, in-8, 1874, le Père Lauras, qui a écrit aussi deux volumes sur Bourdaloiic , sa vie et sex œuvres (Paris, Bruxelles, Genève, 2 vol. in-8. 1884), ont très bien montré que le grand orateur jésuite connaît l'Ecriture et les Pères et <( les cite en maître, jusqu'à faire le précis de tout un traité pour l'appliquer à la vérité qu'il prêche. Du reste, ce ne sont point tant les paroles des Pères qu'il rapporte que leur doctrine et leurs raisons. Il les développe et surtout il les place si à propos et les fait tellement entrer dans son sujet qu'où dirait que les Pères n'ont parlé que pour lui. Des auteurs sacrés, il eut à ce qu'il parait, plus assiduement devant les yeux Isaïe et saint Paul; et des Pères, Tertullîen , saint Augustin et saint Jean Chrysostome , parce qu'il y trouvait plus d'énergie et de grandeur 2). »

Ce sont là les Pères favoris de Bossuet ; mais quelle distance entre les traductions et les développements graves et sérieux que donne Bourdaloue des textes des Docteurs, bien amenés, scrupuleusement adaptés au sujet, et les commentaires originaux, les trouvailles de g'énie, les créations superbes que Bossuet répand à pleines mains! Anatole Feugère lui-même, dans le chapitre ii de son Bourdaloue, page 112-121, où il examine l'usage que fait Bourdaloue de l'Écriture et des Pères, le compare à Bossuet et à Fénelon, et il conclut que (( Bourdaloue ne s'est pas autant que Bossuet et Fénelon abreuvé à ces eaux vives de l'Ecriture Sainte... Il a retenu de l'étude des Pères les interprétations

(1) I.e Dieu. Journal, t. 1 , p. "2 et ;t. — Ku 1700, Bossuet liu « très content •lu Sermon île Massillon sur la Samnrilaine , p. I"(>. {'2) Préface des Œurrcs de Rourdaloue par le P. Bretonneau.

LES SAINTS PÈRES ET BOSSUET ORATEUR. lîtl

lumineuses et profondes, mais aussi les commentaires suljtils et les applications de mauvais g-oiit : il ne leur a pas dérobé le sentiment de la grandeur biblique , si vif chez les Chrysostome et les Augustin et qui perce à travers toutes les subtilités de l'exégèse. Chez Fiourdaloue, comme chez tant d'autres, Férudition et le commentaire ont étoufTé le sentiment. On le regrette pour son éloquence. »

Quelle distance d'ailleurs, entre l'éloquence morale, pratique, substantielle, sévère de Bourdaloue, elles audaces sublimes, les envolées lyriques de Bossuet, s'élevant vers l'infini à la suite de saint Augustin , tantôt s'arrêtant ébloui devant des mystères insondables, tantôt se sentant à l'aise dans ces libres espaces où se déploie le vol de sa pensée et où l'on dirait qu'il tient la lyre de David et d'Isaïe. pour chanter les inénarrables grandeurs de la nature divine !

Comment donc le P. de la Broise, après avoir très bien décrit l'éloquence biblique de Bossuet, peut-il affirmer que Bossuet « nous jette au milieu d'une forêt de citations et d'exemples », tandis que Bourdaloue isole un verset de la Bible, un texte des Pères, et l'approfondit, le médite, en tire tous les sens et toutes les applications qui lui conviennent, et que, si de nos jours on incline en général à trouver Bossuet supérieur, il faut reconnaître que « la marche régulière et les développements méthodiques de Bourdaloue le mettent mieux à la portée de tous les auditeurs, que les traits sublimes, mais courts et rapides, de Bossuet (1) »? — Certes, on aurait mauvaise grâce à blâmer un Jésuite de ses sympathies, voire même de ses préférences pour Bourdaloue. Mais la vérité nous oblige à dire que Bossuet avait une plénitude de génie oratoire, dont n'approcha jamais Bourdaloue. Si Bourdaloue était un dialecticien grave et pénétrant, s'il frappait « comme un sourd » sur les vices assis au pied de sa chaire, s'il faisait trembler les courtisans et dire à M™'' de Sévigné : « Il m'a souvent ôté la respiration par l'extrême attention avec laquelle on est pendu

(1) Bossuet et la Bible, p. 106.

à la force et à la justesse de son discours, et je ne respirais que quand il lui plaisait de finir », s'il arrachait ce cri au prince de Condé : « Alerte, voici l'ennemi! « et cette interruption au maréchal de Grammont : « Morbleu! il a raison! » Bossuet, lui, n'était-il pas un logicien aussi vigoureux, aussi hardi, et n'avait-il pas en outre l'ardeur, l'élan, le feu sacré, la main pleine d'éclairs? N'a-t-il pas dit la vérité aux grands , à la cour, au roi , avec autant de franchise et de courage apostolique que son illustre rival? Quel autre orateur censura jamais plus énergiquement les habiles, les superbes, les ambitieux, les égoïstes, les pharisiens, les hypocrites, les joueurs, Louis XIV et ses adultères royaux? Bourdaloue prêche admirablement la morale ; mais Bossuet, sans la négliger jamais, n"est-il pas l'interprète enthousiaste du dogme catholique?

Et qu'on ne dise pas qu'il était moins « à la portée des auditeurs » que Bourdaloue. — Personne au dix-septième siècle, n'a converti autant d'âmes que Bossuet. L'onction pénétrante de ses paroles agissait plus que « ses traits sublimes, mais courts et rapides », sur les Turenne, les Duras, les Dangeau, les lord Perth, les La Vallière, les Montespan, les duchesse d'Orléans, les Princesse Palatine et tant d'autres.

ABTICLE III

Influence des saints Pères sur Bossuet orateur, pendant l'époque de Meaux (8 février 1682 — 18 juin 1702) (1).

On sait qu'à cette époque le genre oratoire de Bossuet se transforma — non pas dans les circonstances solennelles où il eut à parler devant la cour de la Beine, 1683, de la princesse Palatine, 1685, de Michel Le Tellier, 1686, et du grand Condé, 1687 — mais dans les occasions très nombreuses où, pendant vingt années d'épiscopat, il s'adressa aux fidèles de son diocèse , dont il disait si éloquem-

(1) On met i~0-2 au lieu de 170'», parce (jue Bossuet n'a i)lus piêrliê à partir de no-J.

ment : « Heureux si , averti par ces cheveux blancs du compte que je dois rendre de mon administration, je réserve au troupeau que je dois nourrir de la parole de vie les restes d'une voix qui tombe et d'une ardeur qui s'éteint (1). »

Les « restes de cette voix et de cette ardeur » ont été vraiment magnifiques, puisque M. l'abbé Lebarq a relevé plus de 300 discours, sermons ou allocutions (2), dont le souvenir avait été recueilli par les contemporains , Le Dieu , Raveneau, Rochard, les Procès-verbaux des visites pastorales, l'Année Sainte de la Visitation, etc. Nous n'avons, il est vrai, que trente pièces oratoires de cette époque, et elles ne suffisent pas pour nous donner une idée complète de l'éloquence de Bossuet à Meaux. Qu'il est fâcheux qu'on ait laissé périr en si g-rand nombre les esquisses autographes du grand évêque! Les quelques divisions, les quelques analyses souvent médiocres (3) qui nous demeurent de ses Sermons ne remplacent pas le style incomparable de Bossuet.

Nous savons, du moins, par l'abbé Le Dieu comment Bossuet prêchait dans son diocèse. Si le secrétaire de l'évêque de Meaux s'est trompé en affirmant que Bossuet « n'a jamais prêché à la cour de sermons étudiés et préparés (4) » , il est digne de foi, quand il parle de ce qu'il a vu à Meaux. « Il prêchait donc de génie , dit-il , et sa vivacité et son abondance lui donnaient une facilité inconnue aux autres (5). La considération actuelle des personnes, du lieu et du temps le déterminaient sur le choix du sujet (6). Comme

(1) Péroraison de l'Oratson funèbre du prince de Condé.

(2) Histoire critique de la Prédication de Bossuet. p. 270.

(3) 11 faut l'aire exception pour les analyses des discours des années, 1701. l'oû, que Le Dieu donne dans son Journal et qui sont particulièrement précieuses et Intéressantes. A cette date, d'ailleurs, Bossuet « n'écrivait rien de ses sermons ». (Lettre à la sœur Cornuau, l(i!»8).

(4) Mémoires, p. iW. — Le Dieu ajoute une chose très vraie : c'est que Bossuet se laissait trop presser par le travail, et que sa l'aniille et ses amis « n'ont cessé de lui répéter la même chose toute sa vie ».

(,'>) Fénelon avait, dit-on, quelque chose de cette facilité étonnante : il parlait presque toujours d'abondance.

(6) Cela n'est pas nouveau chez Bossuet, qui disait, en Kicii). troisième Sermon pour ht fêle de la Conception : « L'utilité des lidéles, ou des enfants de Dieu, est la loi sui)rême de la chaire. »

noSSUET ET LES SAINTS PÈRES. la

les saints Prres , il accommodait ses instructions ou ses rôpréhensions à des besoins présents; c'est pourquoi pendant le cours dim Avent ou d'un Carême, il ne pouvait se préparer que dans l'intervalle d'un sermon à l'autre. Aussi ne s'est-il point chargé de ces grands Carêmes où l'on prêche tous les jours (1); il aurait succombé au travail et se serait épuisé, tant son application était grande et sa prononciation vive. Au travail , il jetait sur le papier son dessein , son texte, ses preuves, m français ou en latin ^ indifféremment, sans s'astreindre ni aux paroles, ni au tour de l'expression, ni aux figures : autrement, lui a-t-on ouï dire cent fois, son action aurait langui et son discours se serait énervé (2). »

M. l'abbé Lebarq, qui rapporte ce passage des Mémoi)'es de l'abbé Le Dieu , à la page 305 de son Histoire critique de la Prédication de Bossiiet , supprime les mots « en français ou en latin, indifféremment », et les met en note en signalant « la confusion que Le Dieu a pu faire entre les canevas de sermons et les Remarques morales. Pour mieux établir cette confusion, M. l'abbé Lebarq argue, p. 22, d'un autre passage des Mémoires de Le Dieu (3) : « Hors les grands panégyriques et peu d'actions d'éclat , aucun de ses sermons n'a la forme d'un discours achevé , et plusieurs sont en latin. » — Cette assertion de l'abbé Le Dieu est évidemment fausse pour l'ensemble de la prédication de Bossuet et surtout pour l'époque de Paris. Mais le secrétaire de l'évêque de iMeaux ne dit-il pas l'exacte vérité pour ces Esquisses de Sermons, dont quelques-unes dataient de 1666-1 6G9 et dont la plupart avaient été écrites à Meaux? Quelques textes de l'Écriture et des Pères, voilà ce que Bossuet jetait sur le papier dès l'époque de Paris, à plus forte raison pendant qu'il était évêque de Meaux.

(( Sur cette matière informe, continue l'abbé Le Dieu, il

(I) Ces Carrmcs étaient rares, même au (lix-sei)tième siècle : les grands Carêmes comportaient trois sermons par semaine. (-2) Mrmoires, p. lOit, lli».

faisait une méditation profonde dans la matinée du jour où il avait à parler, et le plus souvent, sans rien écrire davantag"e, pour ne se pas distraire, parce que son imagination allait bien plus vite que n'aurait fait sa main. »

Tous ces détails montrent clairement que Le l)ieu parle de ce qu'il a vu faire par BoSsuet, à Meaux, et qu'il a seulement le tort de généraliser, d'appliquer à toute la carrière oratoire de Bossuet ce qui n'est vrai que d'une partie de cette carrière.

« Maitre, ajoute-t-il, de toutes les pensées présentes à son esprit, il fixait dans sa mémoire jusqu'aux expressions dont il voulait se servir; puis, se recueillant Taprès dînée, il repassait son discours dans sa tête , le lisant des yeux de l'esprit comme s'il eût été sur le papier, y changeant, ajoutant et retranchant comme l'on fait la plume à la main. Enfin, monté en chaire et dans la prononciation , il suivait l'impression de sa parole sur son auditoire, et soudain, effaçant volontairement de son esprit ce qu'il avait médité, attaché à sa pensée présente , il poussait le mouvement par lequel il voyait sur le visage les cœurs ébranlés ou attendris.

(( On remarque dans les sermons de saint Augustin que souvent, s'abandonnant ainsi à son zèle, il adressait tout à coup la parole tantôt aux Ariens et aux Manichéens , tantôt aux Pélagiens et aux Donatistes. Il raconte aussi lui-même dans sa Vie écrite par Possidius (1), qu'il croyait une fois avoir été tiré, par un mouvement d'en haut, du sujet qu'il traitait et déterminé à réfuter les Manichéens pour l'instruction de quelque Ame séduite, que Dieu, qui, dit-il, tient en sa main nous et nos paroles, voulait rappeler à lui- Et il ajoute qu'un ou deux jours après, un marchand, nommé Firmus , vint se jeter à ses pieds, fondant en larmes, confessant qu 'il avait été plusieurs années Manichéen , mais que son dernier discours l'avait converti et fait catholique, et qu'il demandait à rentrer dans l'Église. »

Cette anecdote, racontée sans doute à Le Dieu par Bos-

(I) Aug. Vit. }XT Possid., c. xv.

suet, montre qu'à Meaux, comme à Paris, lidéal de notre grand orateur était toujours saint Augustin.

Là où le secrétaire de l'évèque de Meau.v se trompe, c'est quand il ajoute : « Telle fut la manière de prêcher de Bossuet dans sa jeunesse et à la cour, qui lui acquit cette facilité, cette abondance et cette variété de tant de sermons qu'il a faits sans nombre sur toute sorte de sujets; car jamais il n'a répété ni le même carême, ni le même avent. C'était toujours des matières nouvelles, des plus nécessaires au salut et propres à l'état et à la condition de ses auditeurs. » — Il est certain que si Bossuet a pu parler d'abondance dans sa vieillesse, c'est parce que, dans sa jeunesse et à la cour surtout , il s'était prépare à ses sermons avec un soin dont témoignent éloquemment les manuscrits qui nous restent. Il est certain encore que Bossuet s'est répété , sinon pour des stations entières, du moins pour bien des sermons, dans lesquels on peut suivre les progrès de son heureux génie. Quant à l'art d'adapter ses discours « à la condition de ses auditeurs », il fut toujours le propre du prêtre zélé, de l'évèque admirable qu'était Bossuet.

« Ainsi , il parlait au roi et aux grands de leurs devoirs aussi librement qu'aux particuliers; mais de quels devoirs? Des devoirs de la royauté pour la défense de l'Église, pour le maintien de la Beligion , pour le gouvernement de l'Etat, pour la propre personne du roi , sans sortir de son caractère, sans faire le ministre, ni l'homme d'État, mais avec une sagesse et une prudence qui l'ont rendu aussi irrépréhensible en ce point que dans toutes les autres circonstances de sa vie...

« Il se plaignait depuis quelques années que l'on ne prêchait plus les mystères en un temps où il en croyait le besoin plus pressant que jamais, le nombre des libertins (1) allant

(I) Au dix-scptiéine siècle, 'on appelait Uhcrlins les incrédules, les librespcnsuurs , les impies. — Pascal les avait i)ris à jiartie dans ses Pensées. Nicole dônonrail Pallicisme comme la « grande iicrésie » du moment. Molière, dans Don Juan. ])cii,'iiait le scepticisme aristocraliciue des de Guiclie, des de Vardes, des Vivoiiiie. dfis Mancini, des Manicamp, des Uetz, des de Lionne, des La Rociiefoucanid, d(^ la |)rincesse l'alatine, de la société du ïemi)le et de Ninon de Lenclos. de tout ce monde d'élégants impics et dèi)aucliés, dont Salnle-lieuve a dit (ju'ils

toujours croissant et les hommes devenant plus hardis à débiter leurs imaginations pour affaiblir la foi. Il lui semblait qu'on avait honte de prêcher Jésus-Christ : « Et comment, disait-il, veut-on qu'il soit aimé, si on ne le rend aimable et si on ne le fait connaître? » et, en particulier, le mystère de Jésus-Christ, pour en inspirer l'amour, si recommandé dans l'Évang'ile et dont il s'est lui-même tout pénétré , comme nous le verrons ailleurs par des faits singuliers (1), aussi remarquables que les preuves éclatantes qu'il en a données dans ses livres et dans la chaire ; car, suivant cette parole du Sauveur même [Jean, xvii, 3) : « La vie éternelle consiste à vous connaître , vous qui êtes le seul Dieu véritable, et Jésus-Christ que vous avez envoyé » ; et celles-ci de saint Paul [Rom. x, li) : « Comment croiront-ils en lui, s'ils n'en entendent point parler? et comment en entendront-ils parler, si personne ne le leur prêche? » il voulait donc qu'on expliquât au peuple tous les attributs divins. En son temps, il en annonça hautement les mystères dans ses sermons; et depuis qu'il fut fait évêque de Meaux , il fit revivre l'ancienne discipline et rétablit la prédication du pasteur jointe à l'office pontifical, comme en étant la partie la plus importante. Dès son entrée en cette église, il le promit ainsi et il le pratiqua fidèlement jusqu'à la mort. Aussi, pourquoi chantet-on l'Évangile dans l'assemblée des fidèles, si ce n'est afin, suivant les institutions canoniques et les exemples des 'saints Pères, qu'il leur soit expliqué dans une instruction pastorale? »

C'était donc toujours sur les Pères de l'Église que Bossuet prenait modèle soit pour ses prédications, soit pour celles des prêtres dont il avait la direction.

« Ce long" exercice et cette grande habitude de la parole faisait qu'à Meaux il n'avait pas besoin de beaucoup de pré-

l'orniaient « comme un dix-huitième siècle souterrain sous le grand siècle ». Bossuet les avait attaqués, en KMm, en KiM, dans ses Sermons sur la Divinité de Jésus- ^'hrist ou de la religion. \.'Oraison funèbre de la princesse Palatine sera dirigée presque entièrement contre eux : fin de l'exorde, du premier point, péroraison. (I) I.'abbé Le Dieu fait sans doute allusion à la mort si édifiante de Bossuet.

198 BOSSUliT ET LES SAINTS PERES.

paration. Après avoir rappelé ses idées dans TÉvangile, dans saint Aii(/ustiit , ailleurs, ce n'était plus qu'une douce méditation et une prière continuelle, dans un grand recueillement , même pendant l'office divin. Il s'enfermait ensuite quelques moments avant de monter en chaire et quand il avait une fois ouvert la bouche , il était écouté avec une attf'ntion ri un respect qu'un ne peut e.iprimer. On voyait un père et non pas un prélat parler à ses enfants, et des enfants se rendre dociles et obéissants à la voix du père commun. Il les traitait comme saint Jean avec ces termes de tendresse : « Mes enfants ^ mes petits enfants^ mes bienai)7iés »; aussi, à l'exemple de ce saint apùtre, dont l'histoire ecclésiastique raconte que par sa bonté et par ses larmes il ramena à la pénitence un jeune homme qui s'était perdu après son baptême , il a eu la consolation , avec l'aide de Dieu, de faire cesser par sa charité et par sa longue patience, entre plusieurs désordres parmi ce peuple, celui des rendez-voils de Bemcelle , qui étaient la ruine des familles et la source de leurs divisions. Par un seul discours animé de cette charité angélique , il pacifia les esprits divisés d'un monastère célèbre, à leur grand étonnement. »

Encore un trait de ressemblance entre Bossuet et le grand saint Augustin. — Celui-ci était simple prêtre, lorsque le saint évoque Yalère le fit parler pour corriger le peuple d'Hippone de l'abus des festins trop libres dans les solennités. Il conjura ses auditeurs par les opprobres, par les* douleurs de Jésus-Christ , par sa croix , par son sang, de ne pas se perdre eux-mêmes, d'avoir pitié de celui qui leur parlait avec tant d'affection, et de se souvenir du vénérable vieillard Valère, qui lavait chargé, par tendresse pour eux. de leur annoncer la vérité. « Après que nous eûmes pleuré ensemble, dit saint Augustin, je commençai à espérer fortement leur correction (1) ». Il eut la consolation de voir le peuple corrigé dès ce jour-là. — Une autre fois, saint Au-

(I) L':ttre -is- à Alipe, cvéqne de Tagaslc.

LES SAINTS PÈRKS ET BOSSUEï ORATEUR. 199

gustin tâchait de persuader au peuple de Césarée, en Mauritanie, qu'il devait abolir un combat de citoyens, où les parents, les frères, les pères et les enfants, divisés en deux partis^ luttaient en public pendant plusieurs jours de suite, et où chacun s'efforçait de tuer celui qu'il attaquait. Il excita les acclamations, puis les larmes de ses auditeurs, et une coutume barbare fut abolie (1).

En imitant un tel modèle, Bossuet ne pouvait que faire des merveilles. « Son grand talent était de se proportionner à son auditoire et de se rendre intelligible en prêchant. De là, la facilité de traiter toute sorte de matières et devant des personnes de différents états avec le même succès et dans le même temps. Un matin, après avoir tonné contre les péchés capitaux, les inimitiés et les injustices, en une paroisse de campagne (Quincy), car il était très véhément orateur, le soir, donnant la confirmation à des religieuses dans une sainte abbaye (le Pont-aux-Dames) , il les éleva jusqu'au sein de la Divinité et leur découvrit le Saint-Esprit procédant du Père et du Fils par cette voie d'amour, qui est la source de la sanctification des âmes et de toutes les grâces. On crut voir les cieux ouverts et les dons célestes descendre par ses mains sur ces âmes chastes et tremblantes, comme autrefois les langues de feu sur les Apôtres. Toujours semblable à lui-même, il y aurait cent exemples à citer de ce caractère dont j'ai été témoin (2), le trouvant à tout propos familier, simple, naturel, élevé, quand il le fallait, pressant, persuasif, se conciliant d'une manière admirable, commp un autre saint Augnslin, l'attention des esprits les plus tardifs , et toujours plein d'onction. Avec ses vives lumières et ses tendres sentiments, il renvoyait son auditeur instruit, consolé, et prêt à faire tout le bien avec la grâce de Dieu. C'était aussi sa méthode d'accompagner les sacrements et même l'ordination d'une parole d'exhortation courte et vive, avec une gravité et un sérieux qui

(1) De Doctrina christiana , liv. IV, '>,i. — Voir Fénclon , Lettre à l'Académie , Projet de rhétorique.

(-2) Le Dieu, Mr moires, p. -iWt.

inspiraient l'altention et le respect, le recueillement et la ferveur, et tiraient souvent les larmes des yeux. »

L'abbé Le Dieu . qu'on ne se lasserait pas de citer, en songeant au bonheur qu'il a eu d'entendre pendant vingt ans la voix la plus éloquente qui fut jamais, nous affirme encore que la plupart des Sermons de Bossuet, « hors ses actions d'éclat, ses oraisons funèbres, ses discours dogmatiques (1 i , . . . et les grands panégyriques (2) » , n'étaient « qu'une ou deux feuilles volantes, où est un texte en tète, un raisonnement avec ce mot en marge : pour l'exorde , une division en deux ou trois membres, toujours marquée distinctement à la suite du texte et du dessein de l'exorde ; et pour le corps du discours, l'on n'y trouve que quelques passages des saints Pères, beaucoup des Grecs, à'Origène surtout, mais aussi de saint Athanase, de saint Basile, de saint Grégoire de Nazianze et de saint CJirysostome , de Tertiillien, parmi les Latins, de saint Augustin et des autres ».

Cette assertion, fausse pour la plupart des Sermons de Paris, est vraie pour les Sermons de Meaux, du moins pour le peu qui nous en reste et que M. l'abbé Lebarq a dû retirer parfois des Pensées Chrétiennes et Morales, où les éditeurs avaient noyé les canevas de Bossuet (3).

Il suffit de parcourir Y Esquisse du Sermon pour le jour de Pâques, 1685, dont le premier point est à moitié composé de textes de saint Paul , des Psaumes et d'Isaïe , et dont le second point contient la fameuse allégorie faut de fois citée : c( La vie humaine semblable à un chemin dont l'issue est un précipice affreux » ; ou bien V Esquisse du Sermon sur la femme adulti-re, prêché à Clayc, le 23 mars 1686; ou surtout le Plan d\in Sermon sur V aveugle-né , prêché à Meaux, le 27 mars 1686, celui d'un Sermon pour Noël, le 25 décembre 1686 : « Parvulus natus est », celui d'un autre Sermon pour la même fête : « Apparuit gratia », celui d'un Sermon pour le jour de Pâques, prêché vers 1692, enfin ce-

(I) Mihnoires , p. IKî.

(-2) Ibidem. 1). 118.

(3) llisloirn critique de la Prédication de Bossuet, j). -271.

lui d'un Sn^mon pour la Pentecôte : « Cor miindum créa in nie l)eits w^qui l'ut « une prière au peuple de la part de Dieu , et une prière à Dieu de la part du peuple (1) ». L'on est convaincu que Bossuet n'écrivait plus à Meaux que des canevas de moins en moins développés, jusqu'à ce qu'il en vint à ne plus rien écrire de ses sermons.

Dans les Fragments qui nous restent, c'est l'Écriture, beaucoup plus que les saints Pères, que l'on trouve citée. On peut croire pourtant que l'abbé Le Dieu avait vu de nombreux manuscrits, aujourd'hui perdus, qui lui permettaient d'affirmer cette part si large faite aux Pères de l'Église et surtout à Or/gène. Il n'y a pas n/ic seule citation de ce Père dans tout ce que nous avons des Fragments oratoires de l'époque de Meaux.

L'abbé Le Dieu est très bien inspiré, lorsqu'il nous fait connaître les sentiments intimes et profondément édiliants de Bossuet. <( Avec cette merveilleuse facilité, dit-il, il ne mettait pas sa confiance en lui-même , mais uniquement dans la prière, d'où il tirailla force de ses puissantes paroles, et dans la Sainte Écriture et l'Évangile, qui étaient le fondement solide de ses discours , où par ce moyen il répandait l'esprit de piété et d'onction. Dans le cours de vingt années, je ne l'ai jamais vu monter en chaire qu'après s'être prosterné en secret aux pieds de son crucifix, dans une humiliation profonde, pour demander les lumières du Saint-Esprit. Aussi, l'avons-nous tant de fois ouï répéter, et dans un même

(1) Ce sont les propres paroles de liossuet au début de ce sermon. « Le Saint- Esprit en ce jour appelé Creator Spiritus, par rapport à cette nouvelle création ; non qu'il soit créateur, etc., mais la création nouvelle par une attribution particulière. Pour en fonder la demande et nous faire dire : 0 Dieu, créez en moi ce cœur nouveau, il faut considérer avant toutes choses quel cœur nous avons. Pesez toutes les paroles de Notre-Seigncur au chapitre vu de saint Marc : De corde liomiitum malae cogitationes procedunt, aduUeria, fornicaliones, homicidia, farta, avaritiae , neqiiitiae , dolus, impudicitiae . oculits malus, blasphemia . xuperfna, stnltitia. Appuyez beaucoup sur celui-là : Bonus homo de boiio thesauro cordis sui profcrt bonuni et rnalus homo de malo thesauro profert malum; ex abundantia enim cordis os loqititur. — Non potest arbor bona malos fructus facere, neque arbor mala bonos fructus facere. Jugez du fond de votre cœur par vos pensées.

— Pesez beaucoup sur chaque crime : AduUeria : on ne le conçoit pas. David.

— Filius mortis est vir qui fecit hoc. — Ovem reddet in quadruplum. Vous ne sauriez la rendre : son innocence, sa foi , etc. Appuyez sur les autres : Homicidia : Qui liait son frère , c'est un meurtrier, etc.

discours, cette huml)lc parole de saint Augustin : Voilà, mes frères, ce que Diru m'a donné pour roiis , et priez-le pour qu'il me donne la force de vous prêcher. Jusqu'à Ici fin, les vérités du salut, comme faisaient les Apôtres dans leur ferveur : Donnez, Seigneur, à vos serviteurs la force d'annoncer votre parole avec une entière liberté; et saint Paul : « Priez . mes frères , que Dieu , m'ouvrant la bouche , me donne des paroles pour annoncer librement le mystère de l'Évangile, afin que je le publie avec la hardiesse et la liberté que je dois. » C'était là sa dévotion, parce que c'était aussi sa vocation . à laquelle il craignait de manquer. C'est pourquoi, quittant un jour la supérieure d'une sainte communauté de Aleaux OP' de Noëfort) avec ce mot: « Priez Dieu pour moi ; » et cette fille, pleine de mérite et de vertus, lui ayant dit à son tour : « Que lui demanderai-je? » il répliqua : « Que je n'aie point de complaisance pour le monde » , tant il craignait la tentation d'altérer la parole de Dieu, qu'il se sentait chargé, comme saint Paul, de prêcher avec une entière sincérité. Il invoquait donc avec ferveur et en grande humilité l'esprit du Seigneur pour se préparer aux discours les plus familiers qu'il faisait partout en visitant son diocèse. Je l'admirais, allant d'une paroisse à l'autre, l'Évangile à la main, le méditant pour se pénétrer des vérités qu'il voulait annoncer aux plus simples , avec une attention respectueuse et en esprit de prière , plutôt qu'avec ses grandes lumières et cette érudition profonde qui le faisaient admirer des savants, quand il traitait au milieu d'eux les plus hauts mystères et la théologie la plus sublime.

« Dans le Carême do 1687, à Meaux, prêt à aller à l'église de Saint-Saintin expliquer le décalogue, je le vis, M. l'abbé de Fleury présent, prendre sa Bible pour s'y préparer et lire à genoux, tète nue, les chapitres xix et xx de Y Exode, s'imprimer dans la mémoire les éclairs et les tonnerres, le son redoublé de la trompette, la montagne fumante et toute la terreur qui l'environnait en présence de la Majesté divine, humilié profondément, commençant par trembler

lui-même afin de mieux imprimer la terreur dans les cœurs et enfin y ouvrir les voies à l'amour. Car c'était encore ici sa méthode , après avoir ébranlé son auditeur par les mouvements les plus forts de frayeur et de crainte , de le renvoyer consolé par la joie de l'espérance et par Fonction de la charité.

« De saintes religieuses de grand mérite (M™"' de Luynes et d'Albert) , sensibles à cette impression ordinaire de ses discours, lui disaient dans leur transport : « Comment faites-vous donc, Monseigneur, pour vous rendre si touchant? Vous nous tournez comme il vous plait, et nous ne pouvons résister aux charmes de vos paroles. » « Remerciez-en Dieu, mes filles, répondait-il en simplicité; c'est l'onction que vous avez reçue du Fils de Dieu qui vous enseigne toutes choses (1) et qui vous parle au cœur par ma bouche. iMais je veux bien aussi vous avouer qu'ayant à vous entretenir, je commence par me pénétrer moi-même des considérations dont je dois exciter en vous le sentiment. » Et c'est ainsi que ce grand orateur savait joindre à sa tendre piété ce précepte commun de l'éloquence humaine :

... Si vis me tlere. doleadum est Prinuim ipsi tibi; tuiic tua me infortunia laedent (2).

Tout cela nous fait comprendre pourquoi et comment le génie oratoire de Bossuet s'est transformé à Meaux; pourquoi et comment son éloquence, didactique et théologique à Metz, philosophique et morale à Paris, est devenue à Meaux « homilétique et comme attendrie par l'indulgence de la vieillesse (3) ».

C'est bien moins « l'indulgence de la vieillesse », — puis- (jue Bossuet a toujours été la douceur et la bénignité même , — que le désir et le besoin d'imiter les Pères de l'Eglise ,

(1) Joan., II, ii7. (Note de l'abbé Le Dieu.)

(-2) Horace, Art poétique. . Si tu veux que je pleure, il l'aut que tu paraisses pénétré de douleur: alors je serai sensible à tes malheurs. » (Traduction et note de l'abbé Le Dieu.) — Raveneau nous parle d'un Sermon de Bossuet, en KiSi, « capable d'altendrir les pierres ».

(3) Brunetiére, Sermons choisis de Bossuel. Introduction, p. ùd.

dont l'àme était, pour ainsi dire, passée dans la sienne, qui faisaient que Tévèque de Meauv , comme un nouveau Chrysostonie, supérieur au premier, n'adressait à son peuple que de simples et touchantes Aome7/>.s- (1), ou conversations familières sur la religion et principalement sur l'Évangile du jour : homélie pour le premier dimanche de Carême. 7 mars 1683, ou 20 février 168i (2) ; homf'lif pour l'ouverture de la Mission donnée avec le concours de Fénelon. Fleury, etc., 20 mars 1684, lundi de la Passion (3); Romélu' pour le jour de Pâques, 1685 ^i); homèUo ('squ'isséc pour le troisième dimanche de l'Avent, 1685(5); homélie sur la Femme adultère, à Claye, 23 mars 1686 (6); homélie sur l'Âveugle-né à Meaux, le 27 mars 1686 (7); homélies dont le Journal des visites pastorales nous a conservé les souvenirs, ou du moins les dates, et que M. l'abbé Lebarq a pieusement relevées dans le Tableau de tous les sermons ou exhortations dont on troure la mention pour l'époque de Meaux : ce^ableau ne comprend pas moins de 22 pages (337-359) de l'excellente Histoire critique de la Prédication de Bossuet.

Il faut reconnaître qu'à Meaux il ne cite presque plus les Pères de l'Église. Us l'inspirent; ils lui servent de modèle et d'idéal; mais il n'invoque plus en chaire leur autorité,

(I) Du grec 6[ji'.),îa, conversation.

{i) On reconnaît la voix tlu Pasteur dans ce passage de la dernière partie. • L'homme ne vit pas seulement de pain.... J'ai une autre vie dans la parole de Dieu, dans la vérité, dans l'acconiplissernent de la volonlé divine. Non (|ue je ne vous plaigne dans les misères que vous éprouvez et je voudrais pourvoir aux besoins de chacun. Mais dans l'impuissance où je nie trouve de le faire, je dois donner du moins à tous renseignement nécessaire et les consolations qui peuvent les soutenir dans leurs détresses •.

(3) C'est une esquisse sublime, le commentaire de l'Évangile du jour appliqué aux circonstances. — M. l'abbé Lebarq a le mérite d'avoir liiè des Pensées chrétiennes et morales et publié à part le texte de cette homélie. {Histoire critique, etc., p. '21-'2\).)

(4) C'est un des rares autographes oratoires de cette époiiue.

(5) L'analyse en a été donnée par un auditeur. Rochard , et le canevas en est conserve parmi les manuscrits de la IJibliolliè(|ui' nationale.

(<>) . J'ai un second , le roi, dit liossuel : humble sujet iiartout ailleurs, dans la religion, j'ose dire que le prince ne va que le sec()nd ». Louis XIV avait révoqué l'édit de Nantes le -20 octobre l(>85.

(7) • Le péché des chrétiens, plus grand, dit l'orateur; des catholiques, des prêtres, et puisqu'il faut prononcer ma condamnation de ma propre bouche, des évèques! ■

LES SAINTS PÈRIiS ET BOSSUET ORATEUR. 205

parce que, sans doute, cette autorité, décisive devant un auditoire d'élite comme celui de la cour et de la capitale, ne lui semble pas devoir impressionner beaucoup les fidèles du diocèse de Meaux.

La vraisemblance de cette assertion ressort de ce fait que Bossuet, à la même époque, cite les Pères dans V Oraison fiincbre de la Reine fl683) (1), dans celle de la Princesse Palatine (1685) (2), dans celle de Michel Le Tellier (1686) (3), et dans celle du grand Condé (1687) (i).

L'évèque de Meaux s'inspirait de plus en plus de l'Écriture sainte. Quant aux Pères, il s'en nourrissait aussi continuellement, comme en fait foi le récit de Le Dieu dans ses Mé)iioi)'f's et son Journal; mais s'il imitait en chaire la familiarité des Augustin et des Chrysostome , auxquels voulait ressembler sa grande âme de saint évêque, il ne se servait pas autant de leur doctrine et de leur autorité pour les homélies qui jaillissaient de son cœur; pénétré de la méditation de l'Évangile, que pour les œuvres de théologie, de controverse, de polémique et d'ascétisme, qui se multiplièrent dans les 22 années du plus fécond et du plus glorieux épiscopat qui ait jamais honoré l'Église de France.

(1) Il y a des textes de saint Paulin, de saint Augustin, de saint Grégoire de Xazianze.

(-2) On y remarque un grand nombre de textes de l'Écriture et un seul de saint Augustin.

(3) Il y a une citation de saint Augustin , Cité de Dieu , t. I , c. x.

(4) On y relève deux textes de saint Augustin.

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