CHAPITRE IV
Il serait téméraire de vouloir traiter à nouveau l'a qiues^ tion que le P. de la Broise a si bien élucidée dans le chapitre X de sa belle thèse : Bossupt ft la Bible.
Ce chapitre , intitulé Bo^supt. commpntntpur dp la Biblp. p. -27V-305, contient tout ce qu'il va d'essentiel à savoir sur les ouvrages exégétiques de Bossuet : XEjpUcation dp r Apocalypsp , les Commentairps sur Ips Psaiwips et sar Ips Livrps sap ien t ia ux .
Mais l'excellent auteur de cette savante étude n'avait pas à s'occuper de la part qui revient aux saints Phres dans les Commentaires bibliques de Bossuet, et il n'en dit qu'un mot, p. 278, pour constater avec le g-rand évêque que \'Apocah/psp est un sujet où les Pères « n'ont pas tout vu », où l'on peut « aller à la découverte » et pénétrer plus avant qu'ils n'ont fait.
Quoi qu'il en soit, nous savons par l'abbé Le Dieu (1) que, pendant le Carême de 1668, l'abbé Bossuet avait exposé les Épilrps du temps au parloir des Carmélites, dans des Explications particulières, auxquelles assistaient la duchesse de Longueville et la princesse de Conti, avec d'autres personnes approchant de ce rang. « Ces explications, di-
(1) Mémoires, t. I, p. 8(».
sent encore ces saintes filles (1) , étaient d'une beauté enchantée et de plus grande utilité du monde (2). »
Comme saint Paul , commenté par saint Augustin , était pour Bossuet l'idéal, tout nous autorise à croire que les Explications de 1668 devaient être nourries d'idées et de citations de saint Amjustin et de saint Jean Chri/so!<tomf', dont Bossuet, à peu près à la même époque, trouvait « les Homélies sur saint Paul admirables (3) ».
«. En plusieurs autres temps, continuent [les Carmélites d'après Le DieuJ (4), Bossuet a expliqué divers prophètes, V Apocalijpsc et le Cantique ries cantiques , et ces explications étaient de la même beauté que nous venons de dire... J'étais présent à l'explication de \ Apoeahjpse et du Cantique, qui se fit en divers temps, en 1686, en 1687, en huit ou dix Conférences; et je croyais entendre saint Jérôme interprétant les Livres saints aux veuves et aux vierges chrétiennes...
« Avant son épiscopat , notre abbé fit souvent de semblables conférences dans la chambre même de la duchesse de Longueville, qui y assemblait des dames de charité. »
Ainsi, Bossuet, commentateur de la Bible, éveille naturellement dans l'esprit de ceux qui l'entendent l'idée d'un Père de l'Église, non pas seulement parce cju'il en a le génie, mais encore et surtout parce qu'il s'inspire des idées de nos saints Docteurs.
On le sait par la Bible du Concile, où « une foule de Pères sont cités, spécialement saint Jérôme et Théodo r et (5) ».
On le sait encore par le texte même de XExpUcation de rApocalf/pse, qui doit être en grande partie la reproduction des Conférences faites aux Carmélites^ puiscjue Le Dieu (6)
(I) I,'al)l)é Le Dieu parle du Mémoire ou Registre des Carmélites.
{•X) Le P. de la Broise ne dit qu'un mot dans une note, p. -l'o, de ces Conférenres sur saint Paul. Elles ne sont pas parvenues jusqu'à nous, il est vrai; mais le souvenir qui nous en reste est trop précieux pour qu'on ne le recueille pas.
(3) Ecril composé pour le cardinal de Bouillon.
(4) Mémoires, p. 86, 87.
(5) Lettre du P. de la Broise à l'auteur de ce livre. — Voir plus haut, p. 50. (G) Mémoires, t. 1, p. 109.
nous dit : « En deux séances, chacune de trois heures, j'ai écrit sous lui, à (îerminy en 1088, au miheu de l'été, l'abbé Fleury présent, le plan et le canevas de son Explication de l'Apocalypse , avec les citations du texte et les caractères des empereurs par les historiens, tant il possédait sa matière, quoique d'une si longue discussion et d'une si grande variété (1). »
ARTICLE Y'
Les Saints Pères et l'Explication de l'Apocalypse.
Quoique Bossuet fasse remarquer au § XVI de sa Préface que, pour « les prophéties qui ne regardent pas le dogme, mais l'éditication (2i », il est permis de « dire que les Pères ou ne s'y sont pas appliqués, ou n'ont pas tout vu, ou qu'on peut même aller plus loin qu'ils n'ont fait », il ajoute aussitôt que même « en cela on manquera d'autant moins au respect qui leur est dû qu'il faudra encore avouer de bonne foi que ce petit progrès que nous pouvons faire dans ces pieuses éruditions est dû aux lumières qu'ils nous ont données ».
En effet , l'évèque de Meaux marche toujours guidé par ces lumières qui éclairent son génie. — Ainsi, des deux raisons pour lesquelles « Dieu , qui a inspiré tous les prophètes, en a fait revivre l'esprit dans saint Jean, pour consacrer de nouveau à Jésus-Christ et à son Église tout ce qui avait été jamais inspiré aux prophètes , la première est prise de saint Irrnée : « Il devait, dit-il (3\ venir de faux docteurs qui enseigneraient que le Dieu qui avait envoyé Jésus-Christ n'est pas le même que celui qui avait envoyé les anciens
(l)Le travail, achevé en I(i88 (.'), parut en I(i8!i. lue lettre de l'abbé de Langcron du lt> avril 1<>88 rend compte de la lecture du Commentaire, sinon sous sa fornK! délinitivc, du moins dans une rédaction déjà assez complète. — « Il faut , dit le P. de la Broise , p. -27(>, note 1, que Le Dieu ait écrit par erreur l(>8S au lieu <le n>8", ou bien qu'il parle, non du plan et du canevas du Commentaire luimême, mais de la Prrfacr ou des Disscrlalations qui suivent le Commentaire. »
Ci, Telle est évidemment celle de l'Apocalypsr.
(3) Adi'crsus Hacrcscs, lib. V, cap. xxvi, -2.
prophètes. » C'est pour confondre leur audace que la prophétie du Nouveau Testament, c esi-k-dire Y Aj)oca/f/j)se , est pleine de toutes les anciennes prophéties, et que saint Jean, le nouveau prophète, expressément envoyé par Jésus-Christ, est plein de l'esprit de tous les prophètes (1). » — Ainsi encore, Bossuet nous dit « qu'il y a deux manières d'expliquer l'Apocalypse : l'une générale et plus facile ; c'est celle dont saint Augustin a posé les fondements et comme tracé le plan en divers endroits (21, mais principalement dans le livre de la Cité de Dieu. Cette explication consiste à considérer deux cités, deux villes, deux empires mêlés selon le corps et séparés selon l'esprit. L'un est l'empire de Babylone, qui signifie la confusion et le troublé ; l'autre est celui de Jérusalem, qui signifie la paix; l'un est le monde, et l'autre l'Ég-lise considérée dans sa partie la plus haute, c'est-à-dire dans les saints, dans les élus... Autant que cette explication de V Apocalypse est utile, autant est-elle facile. Partout où l'on trouvera le monde vaincu ou Jésus-Christ victorieux, on trouvera un bon sens dans cette divine prophétie, et on pourra même s'assurer, selon la règle de saint Augustin, d'avoir trouvé en quelque façon l'intention du Saint- Esprit, puisque cet Esprit qui a prévu dès l'éternité tous les sens qu'on pourrait donner à son Écriture, a aussi toujours approuvé ceux qui seraient bous et qui devaient édifier les enfants de Dieu... Mais si notre Apôtre n'avait regardé que ce sens dans son Apocalypse , ce n'en serait pas assez pour lui donner rang parmi les prophètes. Il a mérité ce titre parla connaissance qui lui a été donnée des événements futurs, et en particulier de ce qui s'allait commencer dans l'Eglise et dans l'Empire. » Et Bossuet prouve que saint Jean a prédit les souffrances de l'Église par deux lettres de &QAiii Denys d'Alexandrie, rapportées dans V Histoire ecclésiastique d'Eusèbe, VII, 25 , 10 , 22, 23.
Il montre ensuite que d'après « une tradition constante
(1) Préface de l'Apocalypse avec une explication , § II.
(-2) Bossuet cite les Explications sur les Psaumes, LXIV, n. I cl -l; CXXXYI, 15 et Ifi.
de tous les siècles, la Rabylone de saint Jean, c'est l'ancienne Rome. » Il cite à l'appui un passage de Tertullicn et ajoute que « tous les Pères oui tenu le même langage » : saint I ré née, saint Augustin, Or ose , surtout saint Jérôme, « qui a été le mieux instruit des sentiments [des anciens docteurs! et qui ne cesse de répéter que Rome est la ville que Dieu a maudite dans V Apocalypse, sous la figure de Babylone », saint Ambroise enfin, ou plutôt « le savant interprète de V Apocalypse , imprimé très mal à propos sous le nom de saint Ambroise , parmi les œuvres de ce Père » .
Jurieu, il est vrai, prétendait que la Babylone de V Apocalypse n'était pas la Rome païenne, mais la Rome chrétienne, l'Église corrompue. C'est Wiclef et Jean Huss qui avaient émis cette idée au quatorzième et au quinzième siècle; Luther l'avait popularisée, en appelant le Pape l'Antéchrist; les protestants d'Allemagne, de Suisse, d'Angleterre et de France l'avaient propagée, en imaginant divers systèmes pour prédire la ruine prochaine de la Babylone papale, qui en 1689 (1), qui en 1700 (2), qui en 1710- 1715 (3). — Bossuet écrivit son Explication à l'occasion de ces dires mensongers des protestants. Toutefois , son livre n'est pas un écrit polémique : la question du Pape Antéchrist sera traitée d'une façon polémique dans le XIIF livre de V Histoire des Variations , âans Y A rcrtisse?7îent aux protestants placé à la suite de l'Explication et dans la dissertation De excidio Babylonis. L'évêque de Meaux ne voulait dans son Explication que donner aux fidèles un bon commentaire sur un livre difficile.
Il répond à Jurieu que Babylone n'est pas une adultère, mais une prostituée, Trbpvr^v, d'après saint Jean, et que la plus grande partie de \ Apocalypse (chap. iv-xix) a reçu son entier et manifeste accomplissement, d'après le « docte
(I) l'icirc Dumoulin dans son Accomplissement des Prophéties, public à Pecinn en 10-24.
(•2) Jurieu dans son livre les Préjugés légitimes.
Vi) C'est Joseph Méde dans sa Clavis Apocalyptica, Cambridge, l(i-2"; Jurieu, qui, après la révocation de l'Édit de Nantes, Kia"), remania ses calculs, fit commencer le rc'sne de la Bête en «0, au lieu de 500, pour le faire (inir en l-IO-ni.-;.
Génébrard (1), une des lumières de la Faculté de Paris et de toute l'Église de France » , d'après le savant Jésuite Possines, Grotius, Hamond, Grégoire Lopez et Louis de Grenade.
Les saints Pères ont bien cru voir dans la Bête de YAjjoralt/psfi ce grand Antéchrist dont les autres antechrists ne devaient être qu'une faible image. — Mais le savant Jésuite Louis d'Alcasar, qui a écrit un commentaire sur YApocabjpse, la montre parfaitement accomplie jusqu'au xx° chapitre, et quand on lui objecte les Pères et l'autorité de quelques docteurs, qui trop hardiment donnent pour des traditions constantes et des articles de foi les conjectures de quelques Pères, il répond que les autres docteurs n'y consentent pas ; que les Pères ont varié sur tous ces sujets ou sur la plupart; qu'il n'y a point de tradition constante et uniforme en beaucoup de points , où des docteurs , même catholiques , ont prétendu en trouver ; en un mot, que c'est ici une affaire, non de dogme ni d'autorité, mais de conjecture, et tout cela est fondé sur la règle du Concile de Trente, qui n'établit la tradition constante , l'inviolable autorité des saints Pères pour l'intelligence de l'Écriture que dans e leur consentement unanime et dans les matières de la foi et des mœurs ».
Bossuet, après avoir cité saint Hippolytc, pose les principes qui vont désormais le guider : « C'est, premièrement, qu'il faut distinguer les conjectures des Pères et leurs sentiments particuliers d'avec leur consentement unanime; c'est qu'après qu'on aura trouvé dans leur consentement universel ce qui doit passer pour constant et ce qu'ils auront donné pour dogme certain , on pourra le tenir pour tel par la seule autorité de la tradition , sans qu'il soit toujours nécessaire de le trouver dans saint Jean ; c'est qu'enfin ce qu'on verra clairement qu'il y faudra trouver ne laissera pas d'y être caché en figure sous un sens déjà accompli et sous des événements déjà passés. Qui ne sait que la fécondité infinie de l'Écriture n'est pas toujours épuisée par un seul sens ? »
(I) C'est l'auteur de la Chronologie gèni'rale.
Voilà , certes , d'admirables principes d'exégèse , qui consacrent l'autorité de la tradition et sauvegardent tous les droits de lavenir. On peut les rapprocher des définitions du concile du Vatican, de ce qu'écrivait naguère Léon XIII, dans son Encyclique sur V Étude de la sainte Écriture , et l'on verra que Bossuet est en parfaite harmonie avec les enseignements les plus récents de l'Église catholique.
Voici les principaux passages de l'Encyclique de novembre 1893 :
« Il faut reconnaître que les saints Livres sont enveloppés dune certaine obscurité religieuse , et qu'on ne peut s'y engager sans guide (1 . Dieu a voulu ainsi (c'est une pensée fréquente des saints Pères) nous les faire approfondir avec plus de goût et d'ardeur et, grâce à ces efforts, en graver plus profondément les enseignements dans nos esprits et dans nos cœurs. Il a voulu surtout nous faire comprendre qu'il a remis les Écritures aux mains de l'Église, et que nous recevrons d'elle, pour la lecture et l'interprétation de la parole divine, une direction et un enseignement infaillibles. Où sont les dons et les promesses de Dieu, là est la source où il faut puiser la vérité; si l'on veut une exposition sûre des Écritures, il faut la demander à ceux en qui se perpétue la succession apostolique; tel était déjà l'avis de saint Irénée (2i , tel est celui de tous les autres Pères. Le Concile du Vatican l'a adopté, quand, renouvelant le décret du concile de Trente sur l'interprétation de la parole divine écrite, il déclara que « sa rolontr était que dans les choses de la foi et des mœurs, se rapportant à l'édification de la doctrine chrétienne, on tint pour le vrai sens de la sainte Écriture celui qu'a tenu et que tient notre sainte Mère r Église, à qui il appartient déjuger du vrai sens et de r interprétation des Écritures; et que par conséquent il n'est permis à personne d'interpréter r Ecriture sainte contrairement à ce sens ou au sentiment unanime des Pères (3) ».
(1) s. Hier, ad Paulin, de Studio Scripl.. ep. i.iii, '«.
(2) C. hecr., iv, ■>(!, :,.
(a) Srss. i\i. cap. ii. de revcl. : cf. Conc. Triil. scss. iv, decr. de cdil. cl usu sacr. libror.
« Cette loi pleine de sagesse , loin de retarder ou d'empêcher les recherches de la science biblique, la préserve plutôt de l'erreur, et l'aide beaucoup à faire de vrais progrès. Car tout docteur privé a devant lui un vaste champ où, s'avançant en toute sûreté, il peut se distinguer et servir l'Église par son talent d'interprète. Le sens de plusieurs passages des divines Écritures n'est pas encore certain et défini : il se peut que, par un dessein miséricordieux de la Providence, les recherches des savants fassent mûrir les questions que tranchera plus tard le jugement de l'Église. Quant aux passages déjà définis, le docteur privé peut encore se rendre utile, en rendant plus claire l'exposition qui s'en fait au vulgaire, plus profonde celle que réclament les érudits, plus décisive l'apologie qui doit les venger des attaques de l'impiété. Que l'interprète catholique regarde donc comme un devoir sacré et qu'il ait à cœur de se conformer à l'interprétation traditionnelle des textes , dont le sens authentique a été défini par les écrivains sacrés, sous l'inspiration de l'Esprit-Saint , comme on le voit en plusieurs endroits du Nouveau Testament, ou par l'Église avec l'assistance du même Esprit, tantôt sous la forme d'un jugement solennel, tantôt par son enseignement ordinaire et universel (l), et qu'il se serve des ressources de son érudition pour montrer que cette interprétation traditionnelle est la seule qu'autorisent les lois d'une saine herméneutique...
« C'est pourquoi celui qui enseigne cette science doit avoir aussi le mérite de posséder à fond l'ensemble de la théologie; et les comniputairfs des saints Pèrps^ des docteurs et des meilleurs interprètes doivent lui être familiers. C'est ce que nous répète souvent saint J('r<jmc (2 , ce sur quoi insiste particulièrement saint ÀHf/usiin, qui se plaint, à juste titre, dans les termes suivants : « Si toutes les sciences, et jusqu'à celles qui ont le moins de valeur et offrent le moins de difficultés , ont besoin , pour être bien sai-
(1) Conc. Vat.. sess. m, cap. m, de fide. (-2) Ibid., (1,7.
sies, d'un professeur ou d'un maître, peut-on imaginer une condui|,e plus téméraire et plus orgueilleuse, que de vouloir comprendre, en dehors de leurs interprètes, les livres qui traitent des divins mystères (1)? » Tels furent aussi le sentiment et la pratique des r/iifrfs Pères, qui, pour arriver à rintelligence des divines Écritures , s'en rapportèrent, non à leur propre manière de voir, mais aux écrits et à l'autorité de leurs prédécesseurs dans la foi , qui eux-mêmes tenaient très certainement de la tradition apostolique leur règle d'interprétation (2).
« Et maintenant, fous le.s saints Pères qui, « après les Apôtres, ont planté, arrosé, bâti conduit et nourri le troupeau de Dieu , procurant ainsi l'accroissement de la Sainte Église (3) », jouissent d'une autorité souveraine ^ chaque fois qu'ils s'accordent tous à expliquer de la même manière quelque passage biblique , comme se rapportant à la doctrine sur la foi ou les mœurs : en effet , de leur consentement unanime, il résulte clairement que ce point a été enseigné par les Apôtres selon la foi catholique. Mais il faut encore faire grand cas de l'opinion des Pères, alors même que, sur ces matières, ils parlent comme des docteurs privés. Et en effet, non seulement ils se recommandent hautement par leur science de la doctrine révélée et par la connaissance d'une foule de choses très utiles à l'intelligence des livres apostoliques; mais encore Dieu a donné abondamment l'assistance de sa lumière à ces hommes non moins remarquables par la sainteté de leur vie que par leur amour de hi vérité. Que l'interprète sache donc qu'il est de son devoir de marcher respectueusement sur leurs traces et de profiter de leurs travaux avec un choix intelligent.
« Qu'il ne pense point pour cela qu'il lui est interdit de pousser plus loin, quand il y en aura un juste motif, les recherches et l'exposition, pourvu qu'il se conforme reli-
(I) Ad Honorât, de Utilit. cred. xvii, .Ti.
(i) Kufin. Ilisl. eccl. ii, 9.
('■i) S. Aug. C. Julinn. Il, 10, ;iT.
gieusement à cette règle si sage de saint Augustin, à savoir : qu'on ne doit s'éloigner du sens littéral , et pour ainsi dire obvie, qu'autant que la raison empêche de le conserver, ou que la nécessité oblig-e de l'abandonner (1). »
Bossuet a pratiqué deux siècles avant Léon XIII ces admirables principes d'exégèse.
Après avoir répondu à une objection tirée de la venue d'Enoch et d'ÉUe à la lin des temps et non pas à la chute de Rome païenne (2), après avoir fermé la bouche d'un mot aux protestants , qui disent que l'Antéchrist naquit en saint Léon et continua à se former dans saint Gélase et dans saint Grégoire, l'auteur de V Explication de V Apocalypse « avance trois vérités :
« La première , qu'il y a des prophéties qui regardent le fondement de la religion, comme celles de la venue du Messie, de la dispersion des Juifs et de la conversion des gentils. Le sens de ces prophéties ne peut pas avoir été inconnu aux Pères, puisque ce serait avoir ignoré un dogme delà religion, et encore un dogme essentiel et fondamental... Le fond s'en doit trouver dans les écrits des saints Pères :
« Une seconde vérité n'est pas moins constante : c'est qu'il y a des prophéties qui ne regardent pas le dogme, mais l'édification ; ni la substance de la religion , mais ses accessoires... L'explication de ces prophéties dépend de l'histoire, et autant de la lecture des auteurs profanes que de celle des saints Livres. Sur ces sujets, il est permis d'aller, pour ainsi dire, à la découverte .-personne n'en doute...
« De là résulte une troisième vérité : que s'il arrive aux orthodoxes, en interprétant les prophéties de ce dernier genre, de dire des choses nouvelles, il ne faut pas s'imaginer pour cela qu'on puisse se donner la même liberté dans les dogmes; car c'est à l'égard des dogmes que l'Église
(1) De Gen. ad lilt.. 1. VUI, c. 7, 1:3.
(2) ■ Ce sens, dit Bossuet, ne préjudicie en aucune sorte à celui que je propose louchant Rome : il est certain qu'il faut reconnaître un dernier et un grand Antéchrist. »
a toujours suivi cette règle invariable , de ne rien dire de nouveau et de ne s'écarter jamais du chemin battu. »
On voit par là ce qu'il faut penser des déclamations de Paul Albert et de quelques autres critiques qui nous représentent un Bossuet esclave de la tradition et figé dans l'immobilité d'une doctrine étroite et sans ampleur. Le véritable Bossuet respecte souverainement les dogmes sacrés , immuables comme les paroles de Dieu « qui ne passent pas » ; mais dans tout le reste , il est beau de le voir « aller à la découverte » avec la sainte liberté des enfants de Dieu.
Pour expliquer cette liberté, Bossuet « ose avancer que, loin qu'il soit du dessein de Dieu qu'elles (ces prophéties) soient toujours parfaitement entendues dans le temps qu'elles s'accomplissent , au contraire , il est quelquefois de son dessein qu'elles ne le soient pas alors ». Des exemples nombreux le prouvent dans l'Ancien et le Nouveau Testament. Quant au sens prophétique de V Apocalypse , « les saints Pèt'es tournaient rarement leur application de ce côté-là. Dans l'explication de l'Écriture, ils ne poussaient guère à bout le sens littéral, si ce n'est lorsqu'il s'agissait d'établir les dogmes et de convaincre les hérésies. Partout ailleurs ils s'abandonnaient ordinairement au sens moral... Une raison particulière obligeait les Pères à de plus grandes réserves sur le sujet de V Apocalypse , à cause qu'elle contenait les destinées de l'Empire , dont il leur fallait parler avec beaucoup de ménagement et de respect, pour ne point exposer l'Église à la calomnie de ses ennemis. On peut dire pour ces raisons, que ces saints docteurs (que rien ne pressait d'enfoncer dans le sens caché de Y Apocalypse) premièrement n'y pensaient pas toujours et ensuite qu'ils se gardaient bien d'écrire tout ce qu'ils pensaient sur une matière si délicate... Il y avait encore un autre obstacle qui les empêchait de voir l'accomplissement de Y Apocalypse dans la chute de Rome : c'est qu'ils ne voulaient pas que l'empire romain eût une autre fin que celle du monde , à quoi ils étaient portés par deux motifs : premièrement, parce que
l'iin et Tautre événement leur paraissaient liés en plusieurs endroits de V Apocalypse , comme on le verra en son lieu; secondement , parce qu'ayant à parler de la ruine de l'empire où ils vivaient, ils trouvaient moins odieux et plus respectueux, s'il fallait que leur patrie périt, d'espérer que ce ne serait qu'avec toute la nature (1)... Il ne s'est conservé dans l'Eglise aucune évidente tradition du secret dont saint Paul écrit à ceux de Thessalonique ( 2) ; car encore que les saints Prrfs nous aient dit d'un commun accord que ce passage s'entend du dernier Antéchrist, comme l'appelle saint Augustin (3 , c'est-à-dire dans son langage et dans celui de tous les Pères, de l'Antéchrist qui viendra à la fin du monde,... ils ne marchent qu'à tâtons dans Fexphcation du détail de la prophétie . marque assurée que la tradition n'en avait rien laissé de certain... Il en est de même de V Apocalypse , et pour en être convaincu, il ne faut qu'entendre saint Irénée sur ce nom mystérieux dont les lettres devaient composer le nombre de six cent soixante-six. Car dans la recherche qu'il fait de ce nom, loin de proposer une tradition qui soit venue jusqu'à lui de main en main , il ne propose que des conjectures particulières (i) . . . Saint Hippobjte suit les conjectures de saint Irénée (5... D'où il faut conclure qu'on se tourmenterait en vain de chercher ici une tradition constante ; c'est une affaire de recherche et de conjecture; c'est par les histoires... qu'on peut s'assurer d'avoir expliqué et déchiffré, pour ainsi parler, ce divin livre. »
Ainsi dégagé vis-à-vis de la doctrine des saints Pères, qu'il aime tant, Bossuet avoue ses espérances d'éclaircir VApocalijpsf' , à cause de la raison particulière qu'il a de s'y appliquer. « \J Apocalypse est profanée par d'indignes interprétations, qui font trouver l'Antéchrist dans les saints,
(I) In-uée. V, 30, â; — Tertullien, Apolocj., 3-2; — Lactance . De Institut. Divin., VII, l.';,l(i; — Saint Jérôme; — Oiose. (•2) H ad Thess., II.
(3) De Civilale Dei, XX, 19.
(i) Contre les hérésies . V, 30.
(3) S. Hipp., Gud., 1G60, p. 7i. 7:i. édit. Fabric, De Antich., liv. XIV, p. •>•;.
l'erreur dans leur doctrine, l'idolâtrie dans leur culte... 11 faut s^enger les outrages de la chaire de saint Pierre , dont on veut faire le siège du royaume antichrétien , mais les venger d'une manière digne de Dieu, en répandant des lumières capables de convertir ses ennemis ou de les confondre Notre siècle est plein de lumière : les histoires
sont déterrées plus que jamais, les sources de la vérité sont découvertes. Quoi qu'il en soit, il est toujours bon de proposer ses pensées... Ainsi, après avoir vu le travail des autres et leurs fautes, aussi bien que les endroits où ils ont heureusement rencontré, je tâche de proposer, avec une meilleure date, des événements plus particuliers, des caractères plus marqués, une suite plus manifeste et de plus soigneuses observations sur les liaisons que saint Jean luimême , pour diriger les es-prits , a voulu donner à sa prophétie. Si je réussis, du moins en partie, à la bonne heure, Dieu en soit loué à jamais I Sinon, j'aurai du moins gagné sur les protestants, qui nous débitent leurs songes si mal suivis avec une assurance si étonnante, j'aurai, dis-je, gagné sur eux qu'avec un enchaînement plus clair dans les choses, des convenances plus justes, des principes plus assurés, et des preuves plus concluantes, on peut encore avouer qu'on est demeuré fort au-dessous du secret divin et encore attendre humblement une plus claire manifestation de la lumière. »
Voilà une des pages les moins connues de Bossuet et où se révèle le mieux la grande âme apostolique de cet évêque, si ardent et si doux, si humble et si jaloux des droits de la vérité.
Une Réflexion importanU' sur la doctrine de ce livre termine la Préface de Y Explication de V Apocalypse et met en relief ce qui ressort de l'étude de cette prophétie : le ministère des Anges, dont les anciens et Orir/ène étaient si touchés, la grande puissance des saints, constatée par le même Origène et saint Deni/s d'Alexandrie , a qui fut une des lumières du troisième siècle », et la connaissance qu'ont les élus des souffrances de l'Église, des vengeances de Dieu et de
leur délai. « Ils voient tout, parce qu'ils sont à louer Dieu de tout. » — Saint Jean a-t-il eu des apparitions ou des songes? Le plus sûr en ces matières est de répondre humblement qu'on ne le sait pas et qu'il est peu important de le savoir; car pourvu qu'on sache que c'est Dieu qui parle, qu'importe de savoir comment et par quel moyen? »
Ainsi donc, Bossuet, dans cette Préface, a posé les règles (rp.régèse qu'il tenait de ses anciens maîtres du collège de Navarre et qu'il devait pratiquer toute sa vie avec autant de fermeté que de lumineux bon sens : interpréter la Bible d'après les saints Prfcs, quand leur consentement est unanime; quand il ne l'est pas, (( aller à la découverte » en s'inspirant de l'histoire, et avouer humblement que l'on ne sait pas tout, que l'on ne peut pas tout savoir, à cause « de la fécondité infinie de l'Éc'riture », qui n'est jamais épuisée.
Nous n'avons pas à suivre Bossuet dans les développements de son « œuvre magistrale (1) » et des trois parties qu'il distingue dans la Prophélie de saint Jean : les avertissements, les pre'dictions , les consolations et les promesses.
Il faut remarquer pourtant l'érudition patrologique de Bossuet, qui, dans l'explication d'un seul chapitre, le premier, cite (2) saint Irénée à trois ou quatre reprises, Tertullien, saint Epi plume ^ saint Clément d'Alexandrie , Eiisèhe, saint Jérôme, saint Augustin.
Ce sont ces mêmes Pères et bien d'autres encore, comme Lactance , dont l'Église venait de recouvrer le traité Des morts des pjersécuteursi^), le prêtre Orose^ saint Grégoire de Nazianze, Théodoret , Sidpnce Sévère, saint Ambroise, Origène, saint Eu cher, saint Cf/prien , saint Méthode, Baronius, etc., qu'il met sans cesse à contribution dans une couvre pour laquelle il a dit qu'il se passerait du témoignage des Pères, qui « n'ont pas tout vu ».
Détail remarquable et qui montre le cas que faisait l'évêque de Meaux de l'autorité de la tradition et des docteurs
(1) C'est ainsi que l'ajjpelle le P. de la Brolsc : Bossuet et la Bible, p. -^Sl. {-2) Il s'agit de déterminer la date du martyre de saint Jean. (3) C'est ce que Bossuet dit dans la Préface de V Explication,
de l'Église là même où elle avait le moins à intervenir.
Au chapitre ix de VApocab/pse, 1-12. il est dit qu'au son de la cinquième trompette, une étoile tombe du ciel; la clef du puits de l'abîme lui est donnée; quand elle Fa ouvert, il s'en échappe comme une fumée épaisse et des sauterelles sorties de cette fumée se répandent sur la terre. « C'est peut-être, dit Bossuet, l'endroit le plus difficile de la prophétie. » Aussi le soumit-il modestement au petit Concile, où l'on n'avait étudié en détail ni la révélation de Patmos, ni aucun des livres du Nouveau Testament. Labbé de Lang-eron affirme seulement, dans une lettre du 16 avril 1688, qu'on s'était entretenu (1) au Concile de l'Apocah/pse pour y discuter en conversation, sinon en séance, quelques questions qui s'y rapportaient (2). Le chapitre ix fut certainement une de ces questions, puisque Fénelon et l'abbé de Lang-eron conjurèrent Bossuet de voir dans les sauterelles dévastatrices des armées en marche contre Rome (3). Mais Bossuet, s'inspirant des anciens interprètes, croyait que les sauterelles étaient les hérétiques, qui, comme les juifs et les idolâtres, devaient affliger l'Église. Il tint fermement à cette explication et se contenta, en parlant de l'étoile tombée, de remplacer Paul de Samosate, qu'il avait mis d'abord, par ïhéodote de Byzance, qui lui parut mieux convenir. Bossuet rendait ainsi hommage à l'autorité de la tradition et il maintenait l'interprétation donnée par lui vingt ans auparavant dans V Oraison funèbre de la reine d'Angleterre : ■< Quand Dieu laisse sortir du puits de l'abime la fumée qui obscurcit le soleil, selon lexpression de VApocali/pse, c'està-dire l'erreur et l'hérésie... »
Ce qu'on n"a pas peut-être suffisamment remarqué dans
(1) «Je me suis répondu, dil-il, à une raison (|ue je vous ai entendu dire à l'abbé de Fénelon et (|ui me frappait. »
(-2) D'après Kloquct. lUissuct aurait soumis au Concile, aux Pères qui restaient à Versailles, son explication de l'Apocalypse, avant de la faire imprimer. — Cela peut être, étant données la modestie de Bossuet et son lial)itude de consulter beauroup. Mais aucun Commciilaire n'avait été arrêté en commun , et l'Explication est ime œuvre orii;inalc cl personnelle de l'cvéque de Meaux.
(;s) Voir la lettre du l(i a\ril l<is8 de l'abbé de Langeron et le Mémoire de Fénelon qui l'accompagne.
LES SAINTS Pi.RES ET BOSSUET EXÉGÈTE. 221
V Explication de l'Apocdli/pse (1), c'est qu'elle contient un véritable Appendice du Discours sur Vinstoire universelle dans Téloquent résumé qu'a fait Bossuet de tout son travail, sous ce titre : Dessein de la prédiction de saint Jean, et Histoire abréyée des événements depuis la mort de saint Jean sous Trajait , en l'an iOi , Jusqu'à Pan 410, où Rome fut prise par Alaric . Ainsi, les lignes suivantes ne sont pas indignes de figurer à côté des plus belles pages écrites par Bossuet sur les Empires : « Tous les chrétiens reconnurent le doigt de Dieu dans ce mémorable événement (la prise de Bome); et saint Augustin, qui en fait souvent la réflexion, nous fait adorer en tremblant les moyens dont ce juste Juge sait faire connaître aux hommes ses secrets desseins. Au reste, il arriva au vainqueur choisi de Dieu pour exécuter ces décrets ce qui a coutume d'arriver à ceux dont la puissance divine se veut servir : c'est que Dieu leur fait sentir par un secret instinct qu'ils ne sont que les instruments de sa justice. Ainsi Tite répondit à ceux qui lui vantaient ses victoires sur les Juifs qu'il n'avait fait que prêter la main à Dieu irrité contre ce peuple (2). Alaric eut un semblable sentiment, et un saint moine d'Italie le priant d'épargner une si grande ville : « Non, dit-il, cela ne se peut ; je n'agis pas de moi-même : quelqu'un me pousse au dedans, sans me donner de repos ni jour ni nuit; et il faut que Bome soit prise (3). » Elle le fut bientôt après. Alaric ne survécut guère, et il semblait qu'il ne fût au monde que pour accomplir cet ouvrage.
« Depuis ce temps, la majesté du nom romain fut anéantie : l'empire fut mis en pièces , et chaque peuple barbare enleva quelque partie de son débris; Bome même, dont le nom seul imprimait autrefois la terreur, quand on la vit une fois vaincue , devint le jouet et la proie de tous les Barbares. Quarante-cinq ans après (V), le Vandale Genséric la
(1) Le P. de la Broise est le seul qui l'ait dit en passant : Bossuet et la Bible, p. -iS-i-'iSS. (-1) Phil., Vif. Ap. VI.
(3) Zozime, IX, <>.
('() En «iJ.
pilla encore. Odoacre, roi des Hérules, s'en rendit le maître, comme de toute l'Italie (1), presque sans combat : et la gloire de l'empire romain, s'il lui en restait encore après cette perte , fut transportée à Constantinople. Rome, autrefois la maîtresse du monde, fut regardée avec l'Italie comme une province , et encore en quelque façon comme une province étrangère que l'empereur Anastase fut contraint d'abandonner à Théodoric, roi des Goths (2). Vingt ou trente ans, on vit Rome comme ballottée entre les Goths et les capitaines romains, qui la prenaient tour à tour. Dieu ne cessa de poursuivre jusqu'à l'entière destruction les restes de l'idolâtrie dans cette ville. La vénération des dieux romains avait laissé des impressions si profondes dans l'esprit du vulgaire ignorant qu'on voit, sous Justinien et sous les derniers rois Goths qui régnèrent en Italie (3) , de secrets adorateurs de Janus; et on crut encore trouver dans sa chapelle et dans ses portes d'airain , quoique abandonnées depuis tant de siècles, une secrète vertu pour faire la guerre en les ouvrant. C'étaient les derniers efforts de l'idolâtrie, qui tombait tous les jours de plus en plus avec l'empire de Rome. Mais le grand coup fut frappé par Alaric; ni l'empire ni l'idolâtrie ne s'en sont jamais relevés et Dieu voulait que l'un et l'autre périt par un même coup. »
Nous voilà bien loin des saints Ph'cs, semble-t-il. — Eh bien, non; la Cité de Diou de saint Augustin, le Gouvernrmrnt de Dieu de Salricn avaient rendu toutes ces idées familières à Bossuet.
C'est encore de saint Denys d'Alexandrie qu'il s'inspire, lorsque , dans l'explication du chapitre xvi" , il montre les maux de l'empire au temps de Valérien, énumère la peste, la guerre extérieure, la tyrannie dans les provinces, la famine, la majesté impériale abaissée, la victoire des Perses, la première invasion des Goths (4), et trouve dans ces sept lléaux les sept coupes pleines de la colère de Dieu. « Ce fut
(I) En 476. (-2) En 493.
(.'{) Kn :i38.
('.) Procop., De Bello Golh., liv. I.
donc alors que fut frappé ce grand coup dont le contrecoup porta si loin, et à la fin fit tomlîer Rome. »
C'est à Laclance que Bossuet emprunte les traits caractéristiques des sept empereurs idolâtres (1) sous lesquels a été exercée la dernière persécution : Dioclétien , Maximien Herculius, Constantin Chlorus, père de Constantin le Grand, Galère x>Iaximien, Maxence, fils du premier Maximien, Maximien et Licinius. « Trois bêtes très cruelles tourmentaient le monde depuis VOrient jusquà l'Occident » et y exerçaient une impitoyable persécution. Voilà donc trois bètes de saint Jean ; voilà son lion , son ours et son léopard , trois animaux cruels, mais qui, avec le caractère commun de la cruauté , en ont aussi de particuliers que nous allons voir.
« La bête... était semblable à un léopard. » La figure du léopard faisait le corps de la bête. Cet animal est le symbole de rinconstance par la variété des couleurs de sa peau ; et c'est pourquoi les interprètes l'attribuent, dans Daniel, aux mœurs inconstantes d'Alexandre ; mais ce caractère ne convient pas moins à Maximien , surnommé Herculius , qui quitte l'empire et le reprend ; qui, dans ce retour, s'accorde premièrement avec son fils, et incontinent après devient jaloux de sa gloire et le veut perdre ; qui se fait ami de Galère Maximien, dont il machine la perte; qui, en dernier lieu, se rallie avec son gendre Constantin, qu'à la fin il veut encore faire périr (2). Voilà donc le léopard, et il faut remarquer que saint Jean en a voulu faire le corps de la bête, parce que, malgré son humeur changeante, il semblait être le plus opiniâtre oppresseur de l'Église...
« Ses pieds ressemblaient aux pieds d'un ours. » C'est Galère Maximien, animal venu du Nord, que son humeur sauvage et brutale et même sa figure informe dans son énorme grosseur, avec sa mine féroce , rendait semblable H un ours. Ce que le même Lactance remarque en un au-
(1) o Elle devait commencer seulement par trois, c'est-à-dire par Dioclctlen et par les deux Maxjmiens. » (Lactance. De morte persecutorum , cité par Bossuet.) (-2) De morte persecutorum , c. xxvi, -28, 20, 30.
tre endroit par ces paroles : « Il avait, dit-il, coutume de nourrir des ours, qui lui ressemblaient par leur grandeur et leur férocité. Habebat in\sos ferociae ac magnitudinis suae simi/limos (1). Voilà donc l'ours de saint Jean bien marqué ; mais il ressemblait à Tours principalement par les pieds , à cause de son excessive et insatiable rapacité, ce prince ne songeant à autre chose qu'à tout envahir (2 .
« Et sa gueule à la gueule d'un lion ». C'est Dioclétien qui était, dans ce corps monstrueux, comme la première tête qui se présentait d'abord; car c'était le premier empereur qui avait adopté les autres, comme on a vu. On le nomme pourtant le dernier, parce qu'en effet il n'était pas le plus animé contre les Chrétiens. Ce fut Galère Maximien qui le contraignit à donner le sanglant édit, aussi bien qu'à quitter l'empire (3).
« On lui attribue la gueule et la gueule du lion, à cause de ledit sanguinaire qui sortit de sa bouche , où son nom était à la tête , comme celui du premier et principal empereur. Il ne faut pas regarder ici son humeur particulière, mais le personnage qu'il faisait dans la persécution, qui était sans difficulté le premier : d'où vient aussi que cette persécution est intitulée de son nom, comme on a dit. »
Bossuet, dont la science historique s'étend à tous les auteurs profanes qu'il cite sans cesse, Ammien Marcellin, Jornandès, Suidas, Sozomène, Zozime, Procope, etc., s'inspire encore de Lactance pour expliquer quelle est la seconde bête qui parait àsiXi^ T Apocalypse (chap. xiii), la première personnifiant Rome idolâtre. « Cette bête, c'est la philosophie et en partie la philosophie pythagoricienne, qui venait au secours de l'idolâtrie romaine avec des paroles et des raisonnements pompeux, avec des prestiges et de faux miracles , avec toutes les sortes de divinations qui étaient en usage dans le paganisme. Ce qui fait aussi que saint Jean ,
(I) De morte pers., r. vu.
(ij Jlj idem. -î\.
Ci) Ihidem , c. xx, -23, -20.
{'>) Ihidem, c. XI.
LES SAINTS PÈRES ET ROSSUET EXEGETE. 2*25
parlant ailleurs de cette bête, l'appelle le faux prophète (Ij. Vers les temps de Dioclétien , cette espèce de philosophie , dont la magie faisait une partie , se mit en vogue par les écrits de Plotin et de son disciple Porphyre , qui fit alors ces livres contre la religion chrétienne que saint Méthode a réfutés. Quelques-uns ont conjecturé qu'il fut un des docteurs dont parle Lactance (2), qui animaient tout le monde contre les Chrétiens par leur séditieuse philosophie et leur trompeuse abstinence. Pour l'autre, il est bien constant que c'était Hiéroclès , quoique Lactance ne le nomme non plus que Porphyre... Hiéroclès fit deux livres pour opposer la sainteté prétendue et les faux miracles de cet imposteur (Apollonius de Tyane) à la sainteté et aux miracles de Jésus- Christ, comme le remarquent Lac^ft^ir/^ et £'?rsè6«? (3). On peut voir aussi ce que dit saint Augustin de ces faux sages {k)... « C'était ces philosophes qui animaient Dioclétien et les autres princes contre les Chrétiens. Un d'eux est marqué par Lactance (5), comme un des principaux instigateurs de la persécution ; l'autre n'animait pas moins le peuple par ses discours et les princes persécuteurs par ses flatteries , en les louant comme défenseurs de la religion des dieux (6). » La bête qui s'élève de la terre et qui a deux cornes semblables à celles de l'agneau, la doctrine et les miracles, c'est donc la philosophie, « qui imitait ces deux choses : la sublimité et la sainteté de la doctrine de Jésus-Christ, par ses contemplations et ses abstinences... On sait que Julien l'Apostat, attaché à ce genre de philosophie, tâcha d'imiter l'Agneau et d'introduire dans le paganisme une discipline semblable à la chrétienne, dans l'érection des hôpitaux, dans la distribution des aumônes et dans la subordination et la régularité des pontifes (7)...
(I) Joann., XVI, 13; XIX, -20; XX, 10. l'ï) Divin. Insl., lib. V, c. ii, m.
(;{) Divin. Inst., V, 3; Eus. Conl. Hieroc. (i) De Civitate Dei, c. vin et ix. (5) Divin. Jnst., V, c. m.
((i) Ibidem, V, c. ii.
(7) Julien, Lettre KLIX; Sozomène, c. \. xv; Saint Grégoire de Nazianze; Discours contre Julien.
BOSSl'ET ET LES SAINTS PÈRES. 15
« 11 lui fut donné 2)ouvoir d'animer rimage de la bête et de la faire parler. )> Maxime (1), qui se vantait... de faire rire la statue d'une déesse, pouvait bien la faire parler. D'ailleurs, Julien envoyait sans cesse consulter les oracles d'Apollon et des autres dieux (2). C'était à leurs statues que se faisaient ces consultations. Personne n'ignore celle que fit Julien à la statue d'Apollon en ce lieu célèbre auprès d'Antioche, appelé Daphné (3)...
(( On lit aussi dans Ammien Marcellin un songe de Julien étant à Vienne , où une image resplendissante qui lui apparut lui expliqua en quatre vers grecs la mort prochaine de l'empereur Constance : ce qui suppose qu'on croyait que les images des dieux parlaient aux hommes et que Julien voulait qu'on crût qu'il était accoutumé à ces célestes entretiens (ï)... C'est ce que saint Jean appelle faire parler les images de la bete... Mais encore que cela soit vrai dans le littéral, le langage mystique de saint Jean nous doit faire porter la vue plus loin. C'était rendre en quelque sorte les statues vivantes que de croire, avec les philosophes, celles des dieux animées par leur présence. C'était les faire parler que de prononcer tous les beaux discours qui en animaient le culte : et comme on a vu que l'idolâtrie se trouvait enfermée tout entière dans les images des empereurs, où l'on voyait ordinairement les autres dieux ramassés, c'est, dans la sublimité de ce style allégorique et figuré des prophètes, donner la parole à ces images que de faire voir les raisons spécieuses pour lesquelles les peuples se devaient porter à rendre les honneurs divins aux dieux qu'elles avaient autour d'elles et à elles-mêmes. »
Comment s'étonner après cela que l'abbé de Langeron écrivit à Bossuet : « J'ai lu. Monseigneur, toutes les notes sur V Apocalypse , et je vous assure que j'ai été frappé comme un homme qui verrait naître tout à coup une grande
(I) Bossuet l'appelle « <"c grand iiiii)osleur Maxime, le principal séducteur de Julien, son ^Tand conducteur. »
{•}) Sozonicne.
(3) Théodoret.
(4) Suidas.
lumière dans un lieu fort obscur? » L'ami de Fénelon, il est vrai, estimait qu'on sentait trop l'éloquence dans le Commentaire de Bossuet : « Je trouve, Monseigneur, dans le récit et les notes, un style un peu trop magnifique : ces deux genres demandent une grande simplicité , et vous êtes plein de fentes par où le sublime échappe de tous côtés. » L'application à Bossuet de ce souvenir de Térence (1) est heureuse et spirituelle; mais peut-on blâmer l'évéque de Meaux de s'être abandonné à quelques mouvements oratoires et d'avoir par moments imité dans son style la grandeur de langage du prophète qu'il interprétait? — Bossuet, d'ailleurs, est d'autant plus admirable dans cette Explication de VApocab/psp qu'il commente sans cesse la Bible par la Bible , qu'il rapproche les passages semblables pour trouver dans l'un l'explication de l'autre, dans les endroits clairs la solution des endroits difficiles : c'est la méthode analogique . — Enfin, Bossuet fait preuve d'une grande sagesse en voyant une prophétie dont l'accomplissement est encore à venir dans ce passage mystérieux, chap. xx, où Satan, enchamé pendant mille ans, est délié, séduit les nations qui sont aux quatre coins du monde, Gog et Magog, et les conduit au combat contre le camp des saints et la ville bien-aimée, jusqu'à ce que le feu descende et consume les ennemis du Christ. Ne sont-ce pas là les luttes suprêmes de l'Église aux derniers jours du monde et « le déchaînement de Satan à la iîn des siècles? » « Bossuet se refuse absolument à la moindre hypothèse. L'exemple des commentateurs protestants, qui cherchaient à lire dans l'avenir, l'exemple même des catholiques, qui ont fait tant de calculs et de suppositions sur l'antechrist et sur la fin du monde, ne peuvent l'ébranler. Les rares passages où il fait allusion au sens éloigné de V Aipocalypse mettent en pleine lumière la réserve de son jugement (2). »
(I) L'abbé de Lan^eron fait évidemment allusion au vers ('omm de Térence, Eunuque, I, 2, v. (iO .•
Plenus riinarum sum. hac atque illac periluo. (-2] P. de la Broise, Bossuet et la Bible, p. :28i.
ARTICLE II
Les saints Pères et les Commentaires sur les Psaumes et sur les Cantiques de l'Ancien et du Nouveau Testament, et le Supplément aux Psaumes.
Les Commentaires sur les Psaumes , sur les Cantiques de la Bible, parus en 1691, et le Suppbhneni au livre des Psaumes, publié en 1683, sont moins exclusivement l'œuvre personnelle de Bossuet que rExplication de V Apocalypse. — Il faut y voir le fruit des travaux à\x petit Concile , comme Bossuet lui-même le reconnaît dans sa Lettre au clergé de Meaux, Epistola ad Clencm Meldensem, où il dit qu'il a « eu pour collaborateurs des hommes- d'élite, très savants en hébren, en grec et en latin, et dont quelques-uns l'ont précédé dans une vie meilleure, dont les autres vivent encore avec une éminente réputation de piété et de science, même sur lé siège épiscopal et dans d'autres dignités très importantes : Quod in eo (opère) accurando adjutores nacti siimus riros egregios , hebraice , graece, latine doctissimos, quorum puir s ad meliorem praecessere ritam, pjars adhuc supersiites, summa cum pietatis ac doctrinae opinione, etiam in episcopali sede aliisque a?npli6simis munerihus coUocuti degunt. C'est de là que viennent nos Psaumes. Hinc Psalmi nostri prodeunt. » Ce qui prouve , d'ailleurs , la collaboration du petit Concile au travail exégétique de Bossuet, c'est la comparaison des notes écrites par Fleury en marge de la Bible du Concile avec le Commentaire imprimé en 1691. « Les deux rédactions, dit le I*. de la Broise (1), sont al^solument semblables pour le fond et pour l'ensemble : les explications écrites aux marges do la Bible sont transportées, souvent mot pour mot, dans l'édition, avec les mômes variantes d'après l'hébreu, les Septante, les versions chaldaïques et syriaques, et
' I : Ilosanet et la tiiblv. \t. •287, nolC W.
avec la même manière d'interpréter le texte; toutefois, le Commentaire imprimé est plus long- et plus développé ; il contient en grand nombre des pensées nouvelles, de nouveaux renvois aux différents livres de l'Écriture et surtout à saint Paul. Bossuet a donc repris le travail à Meaux : il en a fait ou fait faire de nouvelles copies, le remaniant chaque fois, jusqu'à ce qu'il en regardât la rédaction comme définitive. »
Il s'est proposé avant tout, ainsi qu'il l'écrivait au clergé de Meaux, d'apprendre à ses prêtres à « chanter les Psaumos sagement, c'est-à-dire avec science et intelligence : j)sallere sapieiiter, erudite scilicet atque intelligcntcr ». Pour cela, pas de gloses prolixes et inutiles; pas de discussions savantes, ardues et vaines la plupart du temps : haec , inquam, non abstnisa et recondita, hoc est plerumque vana; mais un commentaire sobre, court et précis, plus utile qu'orné et prétentieux, iitiliora quam omatiora atque ambitiosiora. Bossuet a beaucoup lu; mais son choix porte sur un petit nombre de choses, claires et lumineuses : multa perleginms, paiica selegimus (1). Il imitera donc, non pas le Commentaire de Saci continué par du Fossé , qui est trop long (2) , mais ceux de Valable , de Ménochius , de Jansénius d'Ypres (3), dont « la juste et suffisante brièveté » plaisait à Bossuet (4), et de Siméon de Muis, qui, d'après M. de Meaux encore, « emporte le prix, sans comparaison », parmi les interprètes catholiques des Psaumes (5).
La Dissertation préliminaire sur les Psaumes , Disse rtatio de Psalmis, avec ses huit chapitres : — De la nature et de la composition des Psaumes, De Psalmorum ratione et instituto; De la sublimité et du charme des Psaumes, De grandiloquentia et suavitate Psalmorum ; Des divers genres de Psaumes, De Variis Psalmorum generibus; De la
(I) Epislola Illustrissimi Meldensis Episcopi, en tête des Psaumes. (-2) Les Psaumes seuls édités, en l(i8;i, par Du Fossé, forment trois vol., tandis (|ue le Commentaire de Bossuet n'en a qu'un, l(>!il. (;!) Il avait commenté les Évangiles.
(i) Lelt7-e à Nicole, l'août KiiCl.
(.')) Lettre au P. Mauduit, de l'Oratoire, 7 mars I(>!)1.
profondeur et de Foliscurité des Psaumes , De profunditatc et obscuritate Psalmorum ; Du texte et des versions, De textu ac re7:sio}iibf(s; Des titres et autres marques, des arguments, des auteurs et de l'ordre des Psaumes, De titulis aliisqiie not/'s, ac de argu7nentls, auctoi'ibus et ordine Psalmorum, deqiie choreis et pia saltatione ac metrorum ratione; De la manière de lire et de comprendre les Pasumes, De ratione legendi et intelligend'i Psalmos ;De l'usage des Psaumes dans n'importe quel état de vie. De usu Psalnionon in quocumque vitae statu — cette Dissertation est un vrai chef-d'œuvre, « que les commentateurs modernes ne peuvent s'empêcher de citer (1) ».
C'est là qu'on voit ce que l'évêque de xMeaux emprunte aux saints Pères dont il s'est nourri, comme Achille se nourrissait de la moelle des lions.
Il invoque d'abord l'autorité de saint Chrysostome et de saint Augustin (2) pour expliquer que les imprécations de David viennent, non pas d'un sentiment de haine et de colère, mais du zèle pour la justice et de l'intuition prophétique de l'avenir : Justitiae zelo ac prophetandi auctorilate (chap. 1. XIV.)
C'est aux Pères que Bossuet demande les deux règles qu'il pose pour le texte et les versions des Psaumes [3). « La première, c'est que ceux qui recherchent le sens littéral doivent recourir aux sources hébraïques, comme tous les Pères, comme Théodoret , comme saint Chrysostome le font partout : prirnain , qui litteralem sensum sectentur, eis ad fontes hebraicos recurrendum; id enim Patres omnes , id Tlieodoretus , id Chrysostomus uhiqiie faciunt. Saint Jérôme était tellement pénétré de respect pour le texte hébreu qu'il ne craignit pas de faire , après les Septante , une nouvelle version d'après les sources hébraïques, et c'est cette version que l'Eglise a adoptée. Saint Augustin luimême, si grand partisan des Septante qu'il semble les éga-
(I) liossurt et la lUblv. p. -2!KI.
{i) Il cite* un sermon de ce Père.
(.'{) Dissrrialio itr l'xnhnis, c. v, xvv. \\\i.
ler aux Prophètes, avouait que le texte hébraïque, alors même qu'il était en désaccord avec les Septante , n'en était pas moins le texte prophétique dans son intégrité (1). Enfin , le même docteur, peu équitable tout d'abord pour la version de saint Jérôme , à cause de l'autorité des Septante , ne craignit pas, dans ses livres sur la Doctrine citrétienne (2), de dire qu'il fallait recourir aux sources hébraïques et cita un texte d'Amos tel que saint Jérôme l'avait traduit de l'hébreu : prout Weronymus ex Hrbraeo verterat. « Tout cela prouve que , d'après le sentiment des Pères , il y a dans le texte hébreu je ne sais quoi de plus vrai et de plus certain ; or, dans ce texte , aucun changement grave ne s'est produit depuis le temps de saint Jérùm.f et de saint Augustin ; c'est le sentiment de presque tous les érudits (3)... C'est pourquoi il nous faut avoir recours au texte auquel les Pères avaient recours, et il nous sera permis de dire à l'exemple de saint Jérôme : « Il faut chanter les Psaumes, comme l'Église les chante, et savoir cependant ce que contient le vrai texte hébraïque : autre chose est ce qu'il faut chanter, à cause de l'antiquité de l'usage, autre chose ce qu'il faut savoir pour la connaissance érudite des Écritures (i). » — La seconde règle, c'est qu'on doit nécessairement recourir aux anciennes versions ; car il s'est glissé des mots douteux et même des fautes dans le texte hébreu, qui, d'ailleurs, est obscur et dont les versions les plus antiques reproduisent mieux l'esprit et le sens. Voilà pourquoi les saints Pères et ceux d'entre eux qui ont le jugement le plus droit et le génie le plus fécond, saint Chnjsostome ^ Théodoret , rappellent sans cesse les versions différentes et le texte original, non pas pour embarrasser, mais plutôt pour aider l'in-
(1) D3 Civitate Dei, lib. XVIII, c. xliii. <'2) Liv. II, c, ix-xiii, et liv. IV, c. vu.
(3) Bossuet fait ici une exception pour le Psame XXI , v. 17.
(4) « His efficitur, juxta Patrum sententiam, liebraico textui inesse aliquid verius ac certius: porro in eo textii niliil grave commutatum ah Hieronymi Augustinique temporibus apud eruditos fere constat... Quarc quo jure Patres eo recurrebant, eodem quoque jure uti nos oportet; licebitque nobis excmplo Hironymi dicere : • Sicomnino psalleudum ut fit in Ecclesia, et tamen sciendum quid liebraica Veritas habeat; atque aliud esse, propter vetustatem, in Ecclesia decantandum, aliud sciendum, propter eruditionem Scripturarum. » (Dissertatio df Psalmis, c. v, xxv.)
telligence du lecteur. Et c'est avec la plus grande sagacité et selon son habitude que saint Augustin nous dit : « Cette variété aide les lecteurs : Adjurât legentes ipsa varietas (1). » Saint Jérôme, cependant, demeure aux yeux de lÉglise « le plus grand docteur pour l'interprétation de l'Écriture : Quippe quae (Ecclesia) et in interpve tandis Scripturis doctorem maiiinum (2) Hieronymum praedicet {Z). » Bossuet suivra donc à la fois la version de saint Jérôme , qui est plus limpide et plus lumineuse (4), et laVulgate, qui est plus antique et a pour elle l'autorité des plus anciennes Églises.
Quant aux titres des Psaumes (chap. vi de la Dissertation préliminaire) , l'évêque de Meaux voit en eux , avec saint Jérôme, saint Augustin, saint Jean Clirysostomr et Théodoret , « la clef » même de ces hymnes sacrés : quam Psabnorum clavitn Hieronymus merito pronuntiat.
Pour les auteurs des Psaumes (6) , saint Jérôme a donné une règle dans sa Lettre CXXIX à saint Cyprien ; mais comme les autres Pères ne l'ont pas suivie et que les choses ellesmêmes ont montré à Bossuet qu'elle n'est pas suffisamment sûre : Verum hanc regulam nec Patres reliqui secuti sunt , et nos ex rébus ipsis non salis certam esse coiJiperitnus , il fait des conjectures, à l'exemple de saint Chrysostome, de Théodoret et des autres Pères et interprètes : Chrysostomi , Theodoreti , aliorumque Patrum et interpretum exemplo conjecturas adhihemus.
Il suit encore Théodoret (7) pour l'interprétation du mot sel a et y voit un diapsalma.
Il invoque le témoignage de saint Grégoire de Nazianze (5) à propos du caractère modeste des danses des Hébreux; celui de Clément d^ Alexandrie (8) à propos de la mesure
(1) De Doclrin. christ.; lib. Il, XII.
(•2) CoUecte de la fête de saint Jcr(ime. (.{) Diss. de Psalmis, c. v, xxvi.
(i) • Cxtcrum ni(!r()iiymianam , (|uam rommemoravimus, versiouem planiorem ai)tioreni()ue esse ac lini[)i(lius lliiere lector dilisens facile aiiimadvertcrel. » Ci) S XXXI.
«i) S XXXII.