‹ Bossuet et les saints peres, d'apres des documents originaux et inéditsChapitre 9 sur 42 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

ARTICLE V'-

Textes d'après lesquels on peut juger Bossuet traducteur des saints Pères.

Rossuet, depuis sa jeunesse jusqu'à son dernier soupir, eut à traduire presque chaque jour les Pères grecs et les Pères latins, dont il citait des passages soit dans ses sermons, soit dans ses ouvrages d'exposition et de controverse.

Mais il ne semble pas qu'il les ait jamais traduits en se proposant de traduire, comme il a traduit, de la Rible, le Cantique des Cantiques (1), un certain nombre de Psaumes (2), un chapitre de saint Jean (3) et l'Apocalypse (4).

Les cahiers de Notes, les Extraits et les Remarques morales, que Rossuet rédigea en tout temps, sont perdus en grande partie. Ce qui nous en reste ne contient point de traductions des Pères. — Ainsi, le volumineux recueil de

(I) Beaucoup d'éditeurs contestent et suppriment cette traduction. Mais M. Lacliat assure qu'elle est autiientique, sans se donner grand peine, il est vrai, pour justifier son opinion. C'est le P. de la Broise qui, dans Bossuet et la Bible, p. 3-'>, a établi le premier que cette traduction n'est ni celle de Louvain remaniée, ni celle de Saci; « que c'est une traduction nouvelle » , et que Bossuet « n'aurait pas laissé un de ses secrétaires traduire pour les communautés de son diocèse l'un des livres les plus difliciles de l'Écriture ».

{■i) Dans les Prières ecclésiastiques, il y a trente-quatre V&SiumQ?, traduits, parmi lesquels se trouve le CXVlU", le plus long de tous. Il y faut ajouter le \X[«, que Bossuet traduisit et expliqua à la fin de sa vie.

(3) Il s'agit du chapitre xvn<=, le sermon de la Cène, commenté par Bossuet dans les Méditations sur l'Evangile.

(4) L'Apocalyiise avec une explication parut en 1680.

près de -200 pages, étudié par M. l'abbé Lebarq (1), est «. écrit en entier en latin ». Tel autre recueil, « égale ment antérieur à 1660, joint aux textes latins des réflexioiu en français ». Ces réflexions, qui ne sont pas des traductions, se trouvent dans les manuscrits de Bossuet : Deforis, les éditeurs de Versailles et même M. Lâchât les ont publiées en partie sous le titre de Pensées chrétiennes et morales et de Pensées détachées; mais M. l'abbé Lebarq a montré qu'il y avait là des ébauches de sermons qu'il fallait en retirer (2) , et que, d'ailleurs, « les réflexions en français » sont en grande partie inédites (3).

Ce nest donc que par les fragments innombrables des Pères, épars dans les œuvres oratoires et les autres ouvrages de Bossuet, que Ton peut juger de sa manière de traduire les Docteurs de l'Église grecque et latine.

Or, comme l'a très bien dit le P. de la Broise à propos de l'ouvrage de M. Henri Wallon, Le-s saints Évangiles, traduction tirée des œuvres de Bossuet (4) , qui est « la version des Evangiles la plus noblement écrite peut-être, et à tous les points de vue l'une des meilleures que notre langue possède (5) » , nous n'avons pas là la traduction des Evangiles, « telle que Bossuet l'aurait faite, s'il avait entrepris ce travail d'une manière suivie. On ne traduit pas de la même façon un livre, qu'on mène du commencement à la tin, et un passage qu'on jette au milieu d'un discours ou d'un ouvrage. Dans le passage détaché, dans le texte de quelques lignes, on vise à ramasser plus de force et plus de trait ; parfois la thèse particulière qu'on se propose de démontrer force à insister d'une manière spéciale sur quelques mots qu'on ne songerait pas à souligner dans une tra-

(1) Histoire critique de la prédication de Bossuet, p. 13-l(i.

(-2) Il a en relirù un Sermon sur l'Epiphanie, dont roriginal avait été sciemment adouci, et une esquisse sublime d'un Sermon sur l'enfer, prêché à la mission de Meaux, donnée à la lin du Carême de 1684 avec le concours de Féuelon, Fleury et « autres amis • do Bossuet.

(.1) Ilit. cril., p. -20 et -Xi.

(4) Cette traduction a paru en I8,"i5, alors (luc les œuvres imprimées de Bossuet renfermaient encore des traductions de textes insérées par les premiers éditeurs.

(■■>) Bossuet cl la Bible, p. G.

(luction proprement dite ; à côté de ces mots importants sur lesquels on veut appuyer, on laisse passer les autres un peu au hasard, sans peser chaque expression, comme on le ferait dans une version complète, destinée à tenir lieu de l'original; enfin, quand on jette ci et là quelques fragments séparés, on ne songe pas à mettre entre eux cette unité (le ton et de style, qu'on rechercherait dans une version faite avec suite. Les divergences de style et de manière doivent surtout être sensibles entre des fragments traduits à de longs intervalles de temps et dans des ouvrages de nature diverse (1). »

Ajoutez à cela que Deforis et ses successeurs ont souvent donné comme étant de Bossuet des traductions de leur crû : heureusement, l'édition définitive des Œuvres oratoires de Bossuet, publiée par M. l'abbé Lebarq, a débarrassé de cette prose parasite et apocryphe le grand stvle de lévêque de Meaux.

Néanmoins, on n'a pas les éléments nécessaires et indispensables pour se faire une juste idée de la manière dont Bossuet aurait traduit les saints Pères; on a seulement maintes et maintes preuves de la manière dont il les a traduits pour son usage et pour les besoins de son éloquence ordinaire, de ses controverses, de ses œuvres ascétiques et dogmatiques.

ARTICLE II

Différence entre Bossuet traducteur de la Bible et Possuet traducteur des saints Pères.

Nous connaissons par plusieurs écrits de Bossuet lidée qu'il se faisait de la traduction de la Bible. « Le premier objet d'un traducteur, dit-il dans la Deuxième Instruction sur la Version de Trévoux (2), c'est d'être fidèle au texte ,

(I) Bossuet et ta BilAe, p. 7.

(-2) Elle parut en 1703 avec une Dissertation sur la doctrine et la critique de Grotius.

sans lui »'>tei' un seul trait ni la plus petite syllabe ». Il veut que la traduction soit, pour les pensées et pour le style, limage exacte de roriginal. Ce qu'il regrette dans la Version de Mons (1), c'est que les auteurs y aient « mêlé leur industrie et l'élégance naturelle de leur esprit à la parole de Dieu... Si la Version de Mons a quelque chose de blâmable, ccst principalement qu'elle affecte trop de politesse, et qu'elle veut faire trouver, dans la traduction, un agrément que le Saint-Esprit a dédaigné dans l'original. Aimons la parole de Dieu pour elle-même... J'aime pour moi qu'on respecte, qu'on goûte et qu'on aime dans les versions les plus simples la sainte vérité de Dieu «. Bossuet reproche surtout à Richard Simon de « se rendre auteur (*2) » , de mettre « les pensées des hommes au lieu de celles de Dieu (3) ».

Aussi la première règle qu'il ait suivie dans la traduction des Livres Saints, c'est la fidélité littérale la plus parfaite, et le P. delà Broise n'a pas eu de peine à établir que, quoiqu'on puisse reprocher quelques fautes à Bossuet, ses traductions l'emportent presque toujours sur celles de ses contemporains, — le P. Amelotte de l'Oratoire, Godeau, évèque de Vence, le P. Bouhours, aidés des PP. Le Tellier et Bernier, traducteurs du Nouveau Testament et MM. de Port- Royal, traducteurs de l'Ancien et du Nouveau Testament, — « parce qu'elles serrent davantage le texte, parce qu'elles sont plus brèves, et par suite plus fortes... Bossuet semble prêt à faire violence à toute construction française : en tous cas, il va aussi loin qu'il peut et ne s'arrête que devant l'impossible... Il n'est plus besoin du reste de défendre Bossuet dans ses hardiesses de mots ou de constructions : c'est au déclin du dix-septième sièle, c'est au dix-

1) Elle est ainsi appelée, parce qu'elle liil iinininiécî à .AIous : le I'-' volume {les Proi'crbes) parut en Ki'-i. le dernier de l'Ancien Testament, le Cantit/ne des Canliqwx, en 1(>!PV. L'Ancien Testament a 1.j vol.. le Nouveau ". publics de Kiît* à I"IH). I-a traduction est toute de Saci: les notes sont de lui pour II vol. seulement.

(i) Dnirirmr Iimlrticlion SUT la Vrrsion de Trévoux : le Nouveau Testament traduit par Uictianl Simon.

(.'») Lcllrc au caidinal de Noaillos. en tète des Inslriiclio>ts sui' la Version de Trévoux,

huitième surtout qu'on pouvait lui en faire un reproche. Notre temps porte presque jusqu'à l'excès le g-oùt des traductions fortes et audacieuses, des phrases presque incorrectes, mais expressives. Nous ne savons plus que louer - Bossuet d'avoir été littéral, d'avoir souvent enrichi par une \ heureuse audace notre vocabulaire et notre syntaxe, d'à- i voir brisé les moules convenus pour frapper les passages qu'il traduit d'une empreinte plus fidèle et plus personnelle en même temps, de s'être écarté des chemins battus pour aller à son but par des sentiers plus droits et plus pittoresques (1) ».

3Iais Bossuet traducteur des saints Pères a-t-il gardé la même fidélité littérale que dans ses traductions de la Bible? Il ne le semble pas. — D'abord, ce n'est plus, « la sainte vérité de Dieu, la pensée de Dieu, la parole de Dieu », à laquelle on ne saurait « ôter un seul trait ni la plus petite\ syllabe ». — Et puis, Bossuet n'ignore pas que « la lettre \ tue et que l'esprit vivifie ». C'est de l'esprit des saints Pères \ qu'il se pénètre et qu'il remplit ses ouvrages.

Bossuet sait, d'ailleurs, que « la lettre » chez les Pères latins surtout, n'est pas toujours d'un goût irréprochable. Il comprend avant Villemain (2 ! que « Tertullien , Cyprien, Arnobe, Augustin, nés sous le ciel brûlant de Carthage , étaient plus orientaux que latins. La langue romaine se transformait dans leurs écrits , et y prenait comme une empreinte de ce génie arabe fervent et subtil , frappé tour à tour des soleils d'Afrique et d'Asie. » Il sent même que les Pères grecs, les Basile, les Chrysostome, les Grégoire de Nazianze , supérieurs par le goût à leurs contemporains de l'Église d'Occident, ne sont pas des modèles à imiter en tout.

Cela ne veut pas dire que Bossuet apporte dans ses traductions des Pères de l'Église les habitudes de ses contemporains, qui habillaient les auteurs anciens à la française, parlaient des Lettres de Cicéron à M. de Pompone (Pompo-

(\) Tableau de l'éloquence chréiicnnc au, quatrième xiùclc, Nouv. rtlit. 1870. p. 81. (-2) Bossuet et la Bible, p. î)-->2.

uius Atticus), traduisaient, comme Coeffeteau, Gabii, Pompeii. par Gabium et Pompoium (1), au lieu de Gabies et Pompéies, et allonseaient le texte, comme le bon Amyot, en y insérant des explications ou des répétitions destinées à rendre la phrase plus harmonieuse. Ces défauts étaient plus ou moins ceux des traducteurs de saint Augustin au dixseptième siècle : Antoine Arnauld pour le Livre de la vraie ri'liqion (1647), le Livre de la foi, de l'espérance et de la charité' (IQh-S et 1685), le Liv?'e de la Correction et de la Grâce (1647), des Mœurs de l'Ér/lise catholique (1657), les Sermo?is sur les Psaumes (1683 ; Arnauld d'Andilly pour les Confessions (1649-1659- 1676 i; Philippe Goibaud du Bois pour les Livres de la manii're cV cnseiçiner les principes de la religion chrétienne à ceux qiii n'en sont pas encore instruits. De la vertu de continence et de tempérance , de la patience et contre le mensonge (1678), les Lettres (1684), les Sermons sur le Nouveau Testament (1694 et 1700) , les Livres de la doctrine chrétienne (1701), les Livres de l'esprit et de la lettre (1700). C'étaient aussi les défauts des traducteurs de Tertullien : Louis Giry pour Y Apologétique (1636) et le Traité de la chair de Jésus-Christ (1661); Manessier pour le Livre du Manteau (1665), le Livre de la Patience (1667); Hébert pour le Traité des prescriptions contre les hérétiques, De l'habillement des femmes, De leur ajustement et du Yoile des Vierges (1683). C'étaient encore les défauts des traducteurs de saint Jean Chrysostome : Le Maistre pour le livre du Sacerdoce (1652); Antoine de Marsilly (Nicolas Fontaine) pour les Serïnons sur saint Matthieu (1664-1079-1692) , Y Abrégé de la Doctrine sur l'Ancien Testament (1688), Y Abrégé... sur le Nouveau Testament (1676), les Homélies sur les Épitres de saint Paul (1690), sur la Genèse (1702), sur les Actes des Apôtres (1703); l'abbé de Maucroix pour les Sermons au peuple d'Antioche (1671 et 168î)). C'étaient enfin les défauts des traducteurs de saint Itasile le Grand, l'abbé de Bellegarde et Leroy de Hautefon-

(1) Voir le thèse de M. rabbt- Irhain : Nicolas Coeffeteau, un des fondateurs de a prosr franraisr. m vol. iii-8", IS'ja.

taine, et des traducteurs de saint Grégoire le Grand (Ij, de saint Bernard (2), de saint Léon (3), etc.. etc.

Il n'y a dans Bossuet traducteur des Saints Pères ni les libertés étranges que ses contemporains prennent avec le texte, ni leur remplissage, ni leurs amplifications plus ou moins oratoires et que notre siècle a d'autant plus de peine à s'expliquer qu'elles cachent beaucoup de contre sens et de faux sens,

A Navarre et à Metz , Bossuet traduit les Pères avec une fidélité qui va parfois jusqu'au réalisme. — Ainsi dans le Panégyrique de saint Gorgon (9 sept. 1649), ce texte de saint Cyprien : « Rupta compagt' riscerum, torquebantur in servo Dei non jam memhra , scd ruinera, » est rendu de la manière suivante : « Les nerfs et les os étaient découverts; et la peau étant toute déchirée, ce n'était plus ses membres, mais ses plaies que l'on tourmentait ». — Ainsi encore, dans le Sermon de 1652 j)Our le samedi saint, « ces paroles si généreuses du grave Tertullien aux tyrans : Paratus est ad omne supplicimn ipse habitas orantis christiani , sont traduites par ces mots : « La seule posture du chrétien priant affronte tous vos supplices ». — Dans le Sermon sur la Bonté et la Rigueur de Dieu envers les pécheurs (21 juillet 1652), on lit : « La justice fait ses atfaires ; elle défend ses intérêts : Omne justitiae opus ^ prociiratio bonitatis est n^ dit Tertullien. Et encore : Comme le dit très bien le même Tertullien , « ce que Dieu est bon, c'est du sien et de son propre fonds; ce qu'il est juste, c'est du nôtre : De suo optimus, de nostro justus ». — Dans le Sermon sur la Loi de Dieu , le Bon Pasteur est représenté rapportant sur ses épaules la brebis égarée , parce que « errant de çà et de là , elle s'était extrêmement travaillée (i) : Multum enim errando laboraverat , dit Tertullien ». — Dans le Sermon sur les Démons

(I) En particulier dom Saint-Germain Millet (10-24 et 1G44), et Moreau (104-2). (-2) Antoine de Saint-Gabriel, (1078, 1G81 , 1082), les Bénédictins de Saint- Maur. etc.

(3) Nicolas Fontaine et de Croisent de Verlevoye.

(4) Bossuet dira plus tard en l(>>,"i, Sermon sur la gloire de Dieu dans la conversion des pécheurs : « Elle s'était extrêmement fatitjuée ».

82 BUSSUET ET LLS SAIMS PERES.

(1653), on lit que riiominc « adultère tous les ouvrages de Dieu, dit le g-rave Tertullien ». — Dans le Sermon pour le jour de Pâques (165i), Bossuet dit avec saint Augustin que « la convoitise qui nous résiste ne peut être combattue sans péril; elle ne peut être aussi bridée sans contrainte, ni par conséquent modérée sans inquiétude : Illa quae resistunt periculoso debellantur praelio ; et illa quae victa sunt nondum securo triumphantur otio ; sed adhuc sollicito premuntur imperio ». — Dans le Sermon pour le jour de la Pentecôte (165i), nous lisons : « Comme dit le grand Augustin, ce que la loi commande, la foi l'impètre : Fides impetrat quod lex imperat. » — Tout un passage de saint Gyprien est traduit à la fin du Sermon pour la vêture d'une nouvelle catholique à Metz : Bossuet semble y sacrifier l'élégance à la fidélité. (( Voici, dit-il, comme parle ce grand personnage (saint Gyprien, ce grand défenseur de l'unité ecclésiastique) à quelques prêtres de l'Église Romaine , qui s'étaient retirés de la société des fidèles sous le prétexte de maintenir la pure doctrine de l'Évangile contre les ordonnances des pasteurs de l'Église. « Ne pensez pas, mes frères, que vous défendiez l'Évangile de Jésus-Ghrist , en vous séparant de son troupeau et de sa paix et de sa concorde ; étant certes plus convenable (1) à de bons soldats du Sauveur de ne point sortir du camp de leur capitaine , afin que, demeurant dedans avec nous, ils puissent pourvoir avec nous aiix choses qui sont utiles à l'Église. Gar, puisque notre concorde ne doit point être rompue et que nous ne pouvons pas quitter l'Église pour aller à vous, ce que nous ferions volontiers, si la vérité le pouvait permettre (2), nous vous prions et nous vous demandons avec toute l'ardeur possijjle que vous retourniez au plus tôt à notre fraternité et à l'Église de laquelle vous êtes sortis (3). Née putetis sic vos Evangelium Christi asserere , dum vosmetipsos a

(I) On remarquera ce participe présent un peu lourd . connue le suivant demcurnnl.

(-2) Ci'tte incidente n'est pas dans le texte latin.

(.t) l.c texte do saint Cyprien dit seulement : « Ecclesiam matrem, l'Église votre mère. •

BOSSUET TllADUCTEUll ET COMMENTATEUR DES SAINTS PÈRES. 83

Christi grege et ab ejus pace et concordia separatis; cum magis militibus gloi'iosis et bonis congruat intra domoslica castra consisterc, et intus positos ea qiiae in commune tractanda swit agere ac providere. Nam cum unanimitas et concordia nostra scindi omnino non debeat, quia nos Ecclesia derelicta foras exire et ad vos venire non possumus, ut vos magis ad Ecclesiam matrem et ad nostram fraternitatem revertamini, quibus possumus hortamentis petimus et rogamus. — On pourrait citer encore un long- texte de saint Augustin traduit dans le Sermon pour la Fête de la Visitation, en 1655 : « Voulez-vous savoir, demande saint Augustin jusqu'où IWpôtre est descendu pour se rendre faible avec les faibles? Il s'est abaissé jusqu'à donner du lait aux petits enfants. Ecoutez-le lui-même dire aux Thessaloniciens : « Je me suis conduit parmi vous avec une douceur d'enfant, comme une nourrice qui a soin de ses enfants ». Et en effet, nous voyons les nourrices et les mères s'abaisser pour se mettre à la portée de leurs petits enfants; et si, par exemple, elles savent parler latin, elles appetissent (1) les paroles et rompent en quelque sorte leur langue, afin de faire d'une langue diserte un amusement d'enfant. Ainsi un père éloquent , qui a un fds encore dans l'enfance , lorsqu'il rentre dans sa maison , il dépose cette éloquence qui l'avait fait admirer dans le barreau pour prendre avec son fils un langage enfantin. Quare qiio descenderit usque ad lac parvulis dandum : Factus sum parvulus in medio vestrum, tanquam si nutrix foveat fdios suos. Videmus enim et nutrices et mafres descendere ad parvidos : et si norunt latina verba dicere , decurtant illa, et quassant, quodam modo, linguam suam, ut possint de lingua diserta fieri blandimenta puerilia... Et disertus aliquis pater,... si habeat parvuhim filium , cum ad domum rediei'it, seponit forensem eloquentlam quo ascenderat , et lingua puerili descendit cul jiarvulum ».

(I) On remarquera ce mot qui n'est pas resté dans la langue française, quoiqu'il le méritât.

84 nOSSUET ET LES SAINTS PERES.

ARTICLE III

Progrès de Bossuet, traducteur des saints Pères. Son originalité.

Dès Tépoque de Metz, 1652-16159, on peut surprendre chez le jeune orateur des progrès constants dans ses traductions comme dans son éloquence. — Ce texte de saint Augustin, tiré du De sancta cirginitate : « [Maria] cooperala est charitate ut filii Dei in Ecclesia nasceréhtiir », n'est traduit qu'imparfaitement en 1651 dans le Sennon sur le Rosaire. « C'est par le cœur que vous nous avez enfantés [ô bienheureuse Marie] , parce que vous nous avez enfantés par la charité ». La seconde partie de la phrase de saint Augustin n'est pas rendue. — Même traduction en 1652 dans le Sermon sur la Nativité de la sainte Vierge [i). — En 1655, dans le Sermon pour la fête de l' Annonciation , Bossuet traduit ainsi : « Elle a coopéré par sa charité à la naissance des enfants de Dieu dans rÉglise » (2). Traduction à peu près identique dans le second Sermon pour la Nativité de la sainte Vierge, en 1656 : « Marie participe à la fécondité naturelle de Dieu, engendrant son propre fils, et à la fécondité de sa charité, engendrant aussi les lidèles, à la naissance desquels elle a coopéré par sa charité : Cooperata est charitate (3) ». En 1657, dans le second Sermon pour la fête du Rosaire, prêché à Navarre, Bossuet dit mieux encore : « Parce que, poursuit ce grand homme (saint Augustin), I Marie] a coopéré , par sa charité , à faire naître dans l'Église les enfants de Dieu; quia cooperata est charitatr , ut filii Dei uascerentur in Ecclesia (i) ».

On peut faire la même remarque à propos de ce texte de Tertullien sur le Verbe incarné : (( Ediscens jam indc à primordio, jam inde hominem , quod erat futurus in fine ». Bossuet traduit en 1652 dans son Sermon sur la Conception

(I) (ICuvrcs oratoires de Bossuet; édition ],el)an| . t. I, p. 180. (-2) Iliidctn, t. II. p. 8.

(:<) Jljidtm, t. Il, p. iJV.

r.. Il/iil<t„. t. II, ,). .;-,|.

de la sainte Vierge (1) : « 11 se plaisait d'exercer, dès l'origine du monde , ce qu'il devait être dans Ja plénitude des tenjfis ». — En 1656, dans le second Sermon sur la Nativité de la sainte Vierge, il dit^ « ... Ce qu'il devait être enfin dans la plénitude des tei)ips » (2). — La même année, prêchant à Paris la Conception de la sainte Vierge, il traduit ainsi : « Il se plaît d'exercer dès l'origine du monde ce qu'il sera dans la fin des tempsf(3) ». Le progrès du traducteur est facile à constater au point de vue de l'exactitude et de la fidélité aussi bien que de l'élégance.

Prenons encore cet autre texte de Tertullien à propos des martyrs : « Corona premit imlncra, palma sanguineni obscurat, plus vicloriarum est quam injîiriarum ». Bossuet traduit dans le Panégyrique de saint Paul , 30 juin 1657 : « Il ne reçoit pas plus tôt une plaie qu'il la couvre par une couronne; aussitôt qu'il verse du sang, il acquiert de nouvelles palmes; il remporte plus de victoires qu'il ne souffre de violences (4). » — Dans le Panégi/rique de saint Victor, qui est postérieur, quoique de la même année, du moins d'après l'abbé Vaillant, Gandar et l'abbé Lebarq, le jeune orateur se corrige et s'améliore en disant : « Il ne reçoit aucune blessure qu'il ne couvre par une couronne ; il ne verse pas une goutte de sang qui ne lui mérite de nouvelles palmes ; il remporte plus de victoires qu'il ne souffre de violences (5). »

Dès cette époque, d'ailleurs, Bossuet révèle l'art avec lequel il sait tirer des saints Pères un parti merveilleux. Tantôt, c'est un mot qu'il ajoute, une image qu'il insère dans la traduction et qui donne à la pensée un relief nouveau. Tantôt, c'est toute une série d'idées ou de sentiments qu'il sait faire sortir d'une parole assez vague, assez obscure par elle-même et que seul peut éclairer un génie comme celui de Bossuet.

(I) Édition Lehani. t. I. p. \2'(0.

(-2) Ibidem, t. H. p. -iil.

(.'}) Ibidem, t. 11, p. '2;i(>.

(4) Œum-es oraloire.i . t. Il, p. Il.î.

(5) Ibidem, t. p. 3i0.

Quelle clarté lumineuse jetée sur quelques mots de saint Augustin et de Clément d'Alexandrie dans ces passages du Smiiuii poiw le Samedi Saint (1652) : « Saint Augustin distingue deux sortes de vie en Tàme : l'une qu'elle communique au corps et l'autre dont elle vit elle-même : Aliiid est e)W)i in anima unde corpus rivificatur, aliud aride ipsa civificalur (1). » « Ce qui a donné occasion à Clément Alexandrin de dire, dans cette belle hymne qu'il adresse à Jésus le roi des enfants , c'est-à-dire des nouveaux baptisés , que « ce divin pêcheur (ainsi appelle-t-il le Sauveur) retirait les poissons de la mer orageuse du siècle, et les attirait dans ses filets par l'appât d'une douce vie , dulci vita inescans (2) ».

Voici d'heureux commentaires de l'évêque d'Hippone : « C'est pourquoi , dit l'admirable saint Augustin, « le premier degré de misère, c'est d'aimer les choses mauvaises; et le comble de mcdheur, c'est de les avoir : Amando enim res noxias miseri, habendo sunt miseriores (3)». — « Ce n'est pas la rigueur des tourments qui le fait mourir (le Sauveur) ; il meurt , parce qu'il le veut ; et il sort du monde sans contrainte, parce qu'il y est venu volontairement : Abscessit potestate , quia non renerat necessitate (4) ». — « C'est pourquoi le grand Augustin , parlant de ceux qui gardaient la Loi par la seule terreur de la peine, non par l'amour de la véritable justice, il prononce cette terrible, mais très véritable sentence : « Ils ne laissaient pas, dit-il, d'être criminels, parce que ce qui paraissait aux hommes dans l'œuvre, devant Dieu, à qui nos profondeurs sont ouvertes, n'était nullement dans la volonté : au contraire, cet d'il pénétrant de la connaissance diviîie voyait qu'ils aimeraient beaucoup mieux commettre le crime, s'ils osaient en attendre l'impunité, Coram Deo îion erat in voluntate quod coram liominihusapparebat in opère ; ])otiusque ex illo rei tenebantur quod

(I) (Eui^rvs oratdircs , t. I. p. Ilii.

(•2) Ihidrm, p. 1-21.

(.'<) Sr-rmon sur la loi de Dieu, ('dilioii Lcbarq , I. I. p. ;i;i".

(4) Sermon pour l'ExaUalion de la Sainlc-Croix , Ibidem, ]i. VU.

eosnoreratDcus malle, si fîeripossef, impwie committarc {\. ). Ce n'est pas tant saint Augustin qui gag-ne à être traduit et commenté par Bossuet que ïertullien, « ce dur Africain (2) », saint Cyprien, Origène, saint Léon, saint Basile, saint Grégoire de Nazianze, saint Chrysostome lui-même, — « En faisant de nouvelles Eglises, on n'a pas fait de sociétés séparées. On a été prendre des premières Églises la continuation de la foi et la semence de la doctrine : Traducem fidf'i et semina doctrinae ceterae exinde Ecclesiae mutuatae sKjit », dit Tertullien (3). — « TertuUien explique fort excellemment le dessein de notre Sauveur dans la rédemption de notre nature , lorsqu'il parle de lui en ces termes : Le diable s'étant emparé de l'homme qui était l'image de Dieu, « Dieu, dit-il, a regagné son image par un dessein d'émulation : Deus imaginem suani a diabolo captam aemula operatione recuperavit (i) ». Entendons quelle est cette émulation, et nous verrons que cette parole enferme une belle théologie. C'est que le diable, se déclarant le rival de Dieu, a voulu s'assujettir son image, et voilà jalousie contre jalousie, émulation contre émulation. Or, le principal effet de l'émulation, c'est de nous inspirer un certain désir de l'emporter sur notre adversaire dans les choses où il fait son fort et où il croit avoir le plus d'avantage. C'est ainsi que nous lui faisons sentir sa faiblesse, et c'est le dessein que s'est proposé la miséricordieuse émulation du Réparateur de notre nature. Pour confondre l'audace de notre ennemi , il fait tourner à notre salut tout ce que le diable a employé à notre ruine ; il renverse tous ses desseins sur sa tète , il l'accable de ses propres machines, et il imprime la marque de sa victoire partout où il voit quelque caractère de son rival impuissant. Et d'où vient cela? C'est qu'il est jaloux et poussé d'une charitable émulation. C'est pourquoi la foi nous en-

ci > Svrmon pour la Pentecôte, édition Leijarq . p.."i()'f.

(-2) Le mot est de Bossuet lui-même, qu'on u vu pourtant si élogieux pour « ce grand homme ».

(3) Sermon pour la Vcturc d'une nouvelle calholiipie (l(>.")i). édition Lel)an(. t. 1. p. 48't.

(4) De Carne Christi, n" 1".

seigne que si un homme nous perd , un homme nous sauve ; la mort règne dans la race d'Adam : c'est de la race d'Adam que la vie est née ; Dieu fait servir de remède à notre péché la mort qui en était la punition; l'arbre nous tue, l'arbre nous guérit; et pour accomplir toutes choses nous voyons dans l'Eucharistie qu'un manger salutaire répare le mal qu'un manger téméraire avait fait. L'émulation de Dieu a fait cet ouvrage » (1). — On raconte que Socrate, lisant les premiers dialogues de Platon, se serait écrié : « Que de choses me fait dire ce jeune homme auxquelles je n'ai jamais songé! » Si TertuUien, revenant au monde, lisait Bossuet, ne pourrait-il pas dire avec plus de raison : « Que de choses il me fait dire auxquelles je n'ai jamais songé ! » — Bossuet semble le reconnaître lui-même, lorsque dans son Sr/'mon pour la Vêture d'une nouvelle catholique (2), il parle ainsi: « Nous enseignons, disaient-ils [les Pères], ce que nous ont appris nos prédécesseurs; et nos prédécesseurs l'ont reçu des hommes apostoliques; et ceux-là, des apôtres; et les apôtres, de Jésus-Christ; et Jésus-Christ, de son Père. )> C'est à peu pjrès ce que veulent dire ces paroles du grand TertuUien. Ecclesia ab Apostolis, apostoli a Cliristo, Christus a Deo tradidit (3). »

Bossuet prête encore de son fonds à TertuUien, quand il le fait parler ainsi à propos de l'âme en proie à la douleur : « Au contraire, dit TertuUien, elle s'émeut elle-même jiur le grand effort qu'elle fait pour ne se pas émouvoir; et encore que la faiblesse ne C abatte pas, elle s'agite par sa résistance^ et sa fermeté même rébranle par sa propre contention : In hoc tamen mota ne moreretur, ipsa constantia concassa est achersus inconstaîitiae concussionem (il. » — Autre exemple dans le Sermon pour la Pentecôte, 1658 : « C'est pourquoi TertuUien s'étonne qu'il y eût des chrétiens assez lâches pour se racheter par argent des persécu-

(1) Sermon potir la fête de l'Annonciation, MCm : t-ditioii Lclmrq, t. II. ]). 4.

(-2) KrJition Leharq, t. I, p. '(Ki.

(:J) I)<: p7-aescriplioiir. n" 1".

(i) Sermon jiour la fitc de la Compassion dr la sainte Virrijc, Lobarq, t. H . p. t"l.

tions qui les menaçaient; et vous allez entendre des sentiments vraiment dignes de l'ancienne Église et de l'esprit du christianisme : Christianus pecunia sa/rus est; ft in hor nummos habet ne patiatur, dum adver.sus Deum erit dives (1) ». 0 honte de l'Église, s'écrie ce grand homme, un chrétien sauvé par argent, un chrétien riche pour ne souffrir pas! A-t-il donc oublié, dit-il, que Jésus s'est montré riche pour lui par l'effusion de son sang? At enim C/iristiis sanguine fuit dives pro illo. Ne vous semble-t-il pas qu'il lui dise : Toi, qui t'es voulu sauver par ton or, dis-moi, chrétien , où était ton sang? N'en avais-tu plus dans tes veines, quand tu as été fouiller dans tes coffres pour y trouver le prix honteux de ta liberté? Sache qu'étant rachetés par le sang, étant délivrés par le sang, nous ne devons point d'argent pour nos vies ; nous n'en devons point pour nos libertés, et notre sang nous doit garder celle que le sang de Jésus-Christ nous a méritée : Sanguine enipti, sanguine numerati , nullum nummwn pro capite debemus (2) ».

« L'Église , éclairée par le Sauveur Jésus , qui est son véritable soleil , dit l'admirable saint Gyprien (3) , bien qu'elle répande ses rayons par toute la terre, n'a qu'une lumière qui se communique partout : Ecclesia Domini luce pjerfusa per totum orbem radios suos por?ngit; ununi tanien lumen est , quod ubique diffunditur (4) ». Comme par quelques mots Bossuet a su relever la belle image de saint Cyprien ! — Voici encore un commentaire plus heureux de ce Père dans V Esquisse d'un Sermon sur la eharité : « Saint Cyprien , De opère et eleemosyna : « Mais vous avez plusieurs enfants et une nombreuse famille. Vous dites que vos charges domestiques ne vous permettent pas de vous montrer libéral aux pauvres. Atqui hoc ipso oportet amplius dones^ quo multorum [ngnorum pater es : C'est ce qui vous impose l'obligation d'une charité plus abondante. Car vous avez

(I) De fuga in persecnlione, n" 1-2. — Ce texte est assez obscur; ni;iis Bossuet réclaire admirablement.

('2) Édition Lebarq, t. H, p. 4()5-4!»(). (3) Liber de Unitnte Eccle.siae.

('*) Édition Lebarq, t. I . p. 484.

plus de personnes pour lesquelles vous devez apaiser Dieu, plus de péchés à racheter, plus d'âmes à déhvrer de la gêne, plus de consciences à nettoyer des fautes continuelles auxquelles notre fragilité est sujette et de tant de tentations auxquelles elle est exposée. Vous êtes prêtre dans votre famille : vous devez instruire, faire la prière pour tous; et, comme vous augmentez votre tahle et la dépense de votre maison selon le nombre de vos enfants , pour entretenir cette vie mortelle, ainsi pour nourrir en eux cette vie céleste et divine, autant que le nombre des enfants s'accroît, autant devez- vous multiplier la dépense des bonnes œuvres : Quo ampUor fupritpignorum copia , esse et operiim débet impensa... Si donc vous aimez vos enfants, si vous ouvrez sur leurs besoins la source d'une charité et d'une douceur vraiment paternelle, recommandez- les à Dieu par vos bonnes œuvres : qu'il soit leur tuteur, leur curateur et leur protecteur. Soyez le père des enfants de Dieu afin que Dieu soit le Père de vos enfants ». « Cette belle phrase, dit M. l'abbé Lebarq, est ajoutée au texte , où Bossuet, d'ailleurs, prend et laisse très librement (1). »

Origène est aussi J^ien traité par Bossuet que Tertullien et saint Cyprien : « C'est pourquoi le grand Origène n'a pas craint de nous assurer que la parole de l'Évangile est une espèce de second corps que le Sauveur a pris pour notre salut. Panis, quem Dominus corpus suum esse dicit, rcrbumest nulntonurn anhnarum (2). Qu'est-ce à dire ceci, chrétiens? et quelle ressemblance a-t-il pu trouver entre le corps de notre Sauveur et la parole de son Evangile? Voici le fond de cette pensée : c'est que la Sagesse éternelle, qui est engendrée dans le sein du Père, s'est rendue sensible en deux sortes. Elle s'est rendue sensible en la chair qu'elle a prise au sein de Marie; et elle se rend encore sensible par les Écritures divines et par la parole divine (3). » Il serait aisé de multiplier les exemples. — En voici un de saint Bâti) Édition Lebarq, t. 11. p. fiSS. —Saint Cyprien. De ojjercetcleemosyna, XVIll-\X. (2) Commrnlaircsxur mini. Matthieu. ; n" 8'i. (.'«) Édition l,el)ar(|, (. il, p. :toi. Paucgijriquc de snint Paul.

BOSSUET ïiUDUCTEUR ET COMMENTATEUR DES SAINTS PÈRES. 91

sile de Séleiicie à propos de la Chananéenne (Bossuet dit la Chanauée I : « Remarquez qu'elle ne dit pas : Seigneur, ayez pitié de ma fdle. Ayez, dit-elle, pitié de moi. Mais si elle veut qu'on ait pitié d'elle, qu'elle parle donc de ses maux. Non, je parle, dit-elle, de ceux de ma fille. Pourquoi exagérer mes douleurs? N'est-ce pas assez des maux de ma fille pour me rendre digne de pitié? Il me semljle que je la porte toujours en mon sein, puisqu'aussitôt qu'elle est agitée, toutes mes entrailles sont encore émues : In illa vim patior; c'est ainsi que la fait parler saint Basile de Séleucie (1) : « Je suis tourmentée en sa personne; si elle pâtit, j'en sens la douleur; ejus est passio, meus vero dolor : le démon la frappe, et la nature me frappe moi-même; hanc daemou , me natiira vexât; tous les coups tombent sur mon cœur et les traits de la fureur de Satan passent par elle jusque sur mon âme : hanc daemon, me natura vexât; et ictus qiios hiftifjit per illcun ad me usque pervadunt (2), — Autre exemple à propos de saint Paulin : « Je me souviens ici, chrétiens, que saint Paulin, évêque de Noie, parlant de sa parente, sainte Mélanie , à qui d'une nombreuse famille il ne restait plus qu'un petit enfant, nous peint sa douleur par ces mots : « Elle était, dit-il, avec cet enfant, veste nialheuvpux d'une gvande vaine, qui, bien loin de la consoler, ne faisait qu'aigir ses douleurs , et semblait lui être laissée pour la faire ressouvenir de son deuil plutôt que pour réparer son dommage : Unico [tantum] sibi pavvulo , incentove potius quam consolatore lacvymavum^ ad memoviam potius quam ad compensationem affectuum develicto (3). » — Un dernier exemple à propos de saint Eucher, évêque de Lyon au cinquième siècle : (( De quoi vous plaignez-vous, ô Seigneur ? Voilà votre parole accomplie : vous avez dit (]ue Ninive serait renversée; elle s'est en effet renversée elle-même. Ninive est véritablement renversée, puisque le luxe de ses habits est changé en un sac et en un cilice; la

(1) Oratio XX. in Chanan.

(2) Sermon pour la fête de la Compassion de la sainte Vierfje, Lebaixi, t. II. p. 'i(>ii,

(3) Ibidem, p. 'tH-2.

superfliiité de ses banquets en un jeûne aiisitère; la joie dissolue de ses débauches aux saints gémissements de la pénitence: Siibvertitur plane Ninive , diim calcatis deterioribus studiis inmeliora convertitur ; subverlitiii' plane, dum jnirpiira in cilicium, affluentia in jejunium, lœtitia mutatur in fletum (1). 0 ville utilement renversée (2)! »

Ce sera désormais Thabitude et le grand art de Bossuet de prêter aux saints Pères autant et plus qu'il leur emprunte : Toriginalité de son génie en fait , non pas un traducteur, mais un commentateur éloquent des Docteurs de FÉglise.

ARTICLE IV

Bossuet commentateur des Saints Pères.

A mesure que se développait en lui le merveilleux talent dont la Providence l'avait doué , Bossuet s'adranchissait de plus en plus des entraves qu'une traduction plus ou moins littérale pouvait mettre à lessor de sa pensée et aux envolées de son éloquence.

Gandar, dans Bossuet orateur, p. Oi-OS, a parfaitement mis en lumière l'idée « du ton habituel que le commentaire àe Tertullien donne à la parole de Bossuet. Il cite un passage du Sermon pour la Visitation, 1659, sur les droits de Dieu au respect des hommes, où « l'emprunt fait à Tertullien » devient le thème « d'un magnifique développement » : « Qui pourrait nous dire, mes sœurs, le respect que nous devons au Souvain Être? Il est seul en tout ce qu'il est; il est le seul sage, le seul bienheureux, Roi des rois, Seigneur des seigneurs, unique en sa majesté, inaccessible en son trùne, incomparable en sa puissance. De là vient que Tertullien, tfichant d'exprimer magnifiquement son excellence incommunicable, dit qu'il est le « souverain grand, ([ui, no souffrant rien qui s'égale à lui, s'établit lui-même (3)

(Ij IlomrUe sur la j/énilencc dos Niniintcs.

(-2) KdiUon I,el)aiq, t. H, p. 'i5C.

(.'{) Et iKin pus o ;i lui-môme ». rommc a lu Gandar. Voir I.ebani. t. 111, p. ".

une solitude par la singularité de sa perfection : Summwn magnum, ex defectionf armidi solitudmem quamdam de ùngnlaritate praestantiae auae possidons. Voilà une manière de parler étrang-e ; mais cet homme , accoutumé aux expressions fortes, semble chercher des termes nouveaux pour parler d'une grandeur qui n'a point d'exemple. Et surtout n'admirez- vous pas cette solitude de Dieu, solitudinem de ùngularitate praestantiae : solitude vraiment auguste et qui doit inspirer de profonds respects? Mais cette solitude de Dieu nous donne encore, ce me semble, une belle idée. Toutes les grandeurs ont leur faible : grand en puissance, petit en courage ; grand courage et petit esprit ; grand esprit dans un corps infirme, qui empêche ses fonctions. Qui veut se vanter d'être grand en tout?.,. Il n'y a que vous, ô Souverain Grand, ù Dieu éternel, quiètes singulier en toutes choses, inaccessible en toutes choses, seul en toutes choses : Solitudmem quamdam , etc. Vous êtes le seul auquel on peut dire : « 0 Seigneur, qui est semblable à vous (1), profond en vos conseils (2), terrible en vos jugements, absolu en vos volontés, magnifique et admirable en vos œuvres (3) »?

Gandar, qui trouve qu'en ce passage Bossuet se heurte à un écueil, en essayant « sans grande nécessité et d'une manière assez indiscrète de faire passer dans notre langue » les expressions « singulières » de Tertullien, oublie de signaler les progrès accomplis par le jeune orateur, lorsque, à moins dun an d'intervalle, il reprend le même passage, dans son Carême des Minimes , pour la fête de l'Annonciation, renvoyée du 25 mars au 5 avril 1660 : « Si vous avez été étonnés de voir un Souverain qui se fait sujet, je crois que vous ne le serez pas moins de voir l'Unique et l'Incomparable qui se donne des compagnons , et qui entre en société avec les hommes : Et habltaiit in nobis. C'est le mvstère de cette journée. Pour bien entendre cette nouveauté, for-

ci) Psaume XXXIV, 10.

(2) Varianle : pensées.

(3) Exode, XV, II.

mez-vous en votre esprit une forte idée de cette parfaite unité de Dieu, qui le rend infini, incommunicable et unique il) en tout ce qu'il est. Il est le seul sage, le seul bienheureux, Roi des rois, Seigneur des seigneurs, unique en sa majesté, inaccessible en son trône, incomparable en sa puissance. Les liomines (2) n'ont point de termes assez énergiques pour parler dignement de cette unité : et voici, néanmoins , Messieurs, des paroles de Tertullien , qui nous en donnent, ce me semble, une grande idée , autant que le peut permettre la faiblesse humaine. Il appelle Dieu « le Souverain grand », Summum magnum; ?nais il n'est souverain, dit-il, qu'à cause qu'il surmonte tout le reste : Summum Victoria sua constat. » Et ainsi, ne souffrant rien qui l'égale, il se fait (3) lui-même une solitude par la singularité de son excellence (4) : Atque ex defectione aemuli solitudinem quamdam de singularitate praestantiae suae possidens , unicum est. Voilà une manière de parler étrange; mais cet homme, accoutumé aux expressions fortes , semble chercher des termes nouveaux pour parler d'une grandeur qui n'a point d'exemple. Est-il rien de plus majesttieu.r ni de jjliis auguste que cette solitude de Dieu? Pour moi., je me représente, Messieurs , cette majesté infinie toute resserrée en elle-même , cachée dans ses propres lumières, séparée de toutes choses par sa pjropre étendue, qui ne ressemble pas les grandeurs humaines , où il y a toujours quelque faible, où ce qui s'élève d'un côté s'abaisse de l'autre ; inais qui est de tous côtés également forte et égcdement inaccessible. Qui ne s' étonnerait , chrétiens, de voir cet Unique , cet Incomparable qui sort de cette auguste solitude pour se faire des compagnons (5)? » Toutes les taches, toutes les imperfections du premier commentaire n'ont-elles pas disparu pour faire place à des beautés nouvelles?

(I) l'nif/Kc au lieu de ■■irul. trop répété.

(-2) Oïl a mis en italique tout ce qui, dans le texte de 1060, diffère du texte de Km!». (:j) Bossuel avait dit en d(>.'ii) : « Tout ce qui s'égale à lui;... il s'établit luimême. »

(4) Ce terme vaut mieux que celui de « pcrleclion » en ItiV,». (.'i Édition Lebani, t. III, p. i;n-'t38.

Voici, d'ailleurs, un passage fameux de Bossuet qui prouve peut-être mieux que tout autre comment le génie sait tirer de l'or des textes les plus étranges. Il s'agit de ces paroles de Tertullien dans son Livre de la Résurrection de la chair, chap. IV : Post totum ignobilitatis elogium, caducae in originem terrant et cadaveris nonien, et de isto quoque noniine periturae in nullum inde jam nomen, in omnis jam vocabuli mortem. Ce texte, cité de la sorte dans le célèbre Sermon sur la Mort, Carême du Louvrè;~i^62'(l), est inintelligible : on est obligé de construire caducae ei peritiirae avec ignobilitatis. Cette construction offre un sens acceptable; mais les deux parties de la phrase sont suspendues au mot post, et restent en l'air, puisqu'il n'y a pas de proposition principale. Bossuet cite le même passage dans V Oraison funèbre du P. Bourgoing, k décembre 1662, en y ajoutant le mot carnis [caducae carnis in terrani) : le sens devient dès lors plus clair et plus raisonnable (2). Mais la phrase n'en demeure pas moins en l'air, suspendue à un génitif. Il faut donc vérifier la citation et recourir au texte même de Tertullien, comme l'a fait M. Gustave Allais dans le Bulletin mensuel de l Académie de Clermont du l" juillet 1885 : Un texte de Tertullien cité par Bossuet (p. 355). Voici, ditil, à peu près la phrase de Tertullien, débarrassée de quelques incidentes inutiles ici, mais respectée dans son ensemble : Et nonprotinus, et non ubique conviciwn carnis;... imrnundae, frivolae, infirniae., criniinosae , onerosae, niolestae, et, p}0st totum ignobilitatis elogium, caducae in oriqinem terram, etc. » ; le reste comme plus haut, dans Bossuet. Tout change aussitôt d'aspect. La citation, maintenant complète, est facile à expliquer. La période de Tertullien est lancée dans un grand mouvement d'interrogation et se déroule majestueuse et terrible : « Ne voyez-vous pas comme aussitôt, comme de toutes parts éclate l'invective infamante que

(l) Édition Lebarq , t. iv, p. IC8.

("2) Dans l'Oraison funèbre de Henriette d'Angleterre, duchesse d'Orléans, -21 août I()"0, une note marginale porte : Cadit in originem lerram , et cadaveris nomen, ex isto quoque nomine jKrilura, au lieu de caducae. et de de isto... periturae.

9C BOSSUET El LES SAEMS TERES.

mérite la chair, oui. cette chair impure, frivole, infirme, criminelle, pesante, gênante, entîn, pour clore cet ensemble de termes qui flétrissent notre iDassesse (1), destinée à tomber dans la terre d'où elle tire son origine, à prendre le nom de cadavre et à perdre même ce nom pour en venir à n'avoir aucun nom dans la mort même de tout vocable? » Quelle que soit la véhémence de ce réquisitoire, qui réunit contre le corps humain tous les chefs d'accusation dont il veut l'écraser pour l'avilir à nos yeux et en montrer éloquemment l'incurable ignominie, on avouera que la langue de TertuUien est singulièrement étrange et tourmentée Ces expressions fantastiques : Peritnrae in nullum inde jani nomen , in oinnisjam vocabidi morteni, « cette mort de tout vocable » ne présentent à l'esprit du lecteur français aucun sens saisissable, ou du moins expressif.

Aussi bien, Bossuet ne s'attache-t-il pas à donner une traduction exacte du latin. « 11 interprète, il commente , il développe avec un éloquence magistrale; il dédaigne de traduire (2). » Il ne voit que la beauté d'ensemble du texte latin ; il en dégage l'image colorée et le tour énergique , et il trouve de génie l'expression définitive, immortelle; il créé le « je ne sais quoi qui n'a plus de nom dans aucune langue ». Mais citons tout entière cette période fameuse, où Bossuet donne une idée si belle de l'anéantissement dernier de la chair et de l'œuvre innommable de la Mort. « Il n'y aura plus sur la terre aucuns vestiges de ce que nous sommes : la chair changera de nature; le corps prendra un autre nom : « même celui de cadavre ne lai demeurera pas longtemps : il deviendra, dit TertuUien, un je ne sais (juoi qui n'a plus de nom dans aucune langue » : tant il est vrai que tout meurt en lui, jusqu'à ces termes funèbres par lesquels on exprimait ses malheureux restes (3)! » — Dans l'Oraison funèbre du P. Bourgoing,

(I) C'est la trailuctioii (juc propose M. Gustave Allais jioiir res mots : posttolu.m ir/,iohililalis rlo(jium . après une discussion savante sur la siitnilication (lu mot eloijiuiii . <|ui a i)ris peu à peu un sens péjoratif, ainsi i|ue l'établissent de nombreux textes, et veut dire llétrissure. acrusation deslionorante.

(i) M. (iuslave Allais, loco cil'ilo, p. X,l.

(;») Sermon sur lu MorI , édition l.ehani. t. IV. p. I(i7-I(is.

. Bossuet dit « un je ne sais quoi qui ri -à point de nom » et « tant il est vrai que tout meurt en nos corps,... on exprimait nos malheureux restes (1) ». — Dans r Oraison funèbre de la duchesse d'Orléans on remarque une addition et une suppression : « Notre chair change bientôt de nature. Notre corps prend un autre nom; même celui de cadavre, dit TertuUien, parce qu'il nous montre encore quelque forme humaine, ne lui demeure pas longtemps; il devient un je ne sais quoi qui n'a plus de nom dans aucune langue, tant il est vrai que tout meurt en lui, jusqu'à ces termes funèbres par lesquels on exprimait ses malheureux restes! » Bossuet ne cite pas le texte latin de TertuUien.

Cet exemple devrait suffire. Mais voici pourtant encore un commentaire éloquent « du grand saint Grégoire de Nazianze, qui a mérité parmi les Grecs le surnom auguste de Théologien, à cause des hautes conceptions qu'il a de la nature divine. Ce grand homme invite tout le monde à désirer Dieu par la considération de cette bonté infinie qui prend tant de plaisir à se répandre ; ce qu'ayant expliqué avec soin, il conclut enfin par ces mots : « Ce Dieu, dit cet excellent théologien, désire d'être désiré; il a soif, le pourriez-vous croire, au milieu de son abondance; mais quelle est la soif de ce premier Etre? C'est que les hommes aient soif de lui : Sitit sitiri. Tout infini qu'il est en lui-même, et plein de ses propres richesses, nous pouvons néanmoins l'obliger : et comment pouvons-nous l'obliger? C'est en lui demandant qu'il nous oblige, parce « qu'il donne plus volontiers que les autres ne reçoivent » : ce sont les paroles de saint Grégoire (2). Ne diriez-vous pas, chrétiens, qu'il vous représente une source vive qui, par la fécondité continuelle de ses eaux claires et fraîches , semble présenter à boire aux passants altérés? Elle n'a pas besoin qu'on la lave de ses ordures, ni qu'on la rafraîchisse dans son ardeur; mais se contentant elle-même de sa netteté et de sa fraîcheur naturelle, elle ne demande, ce semble, plus

(I) Sermon sur la mort. Lebarq, t. IV, p. 'M'.\. (-2) Oratio LX.

rien, sinon que Ton boive et que l'on vienne se laver et se rafraîchir de ses eaux.

« Ainsi la nature divine, toujours abondante, ne peut non plus (1) croître que diminuer à cause de sa plénitude : et la seule chose qui lui manque, si l'on peut parler de la sorte, c'est qu'on vienne puiser en son seiu les eaux de vie éternelle dont elle porte en elle-même une source infinie et inépuisable. C'est pourquoi saint Grégoire a raison de dire « qu'il a soif que nous ayons soif de lui » et qu'il reçoit comme un bienfait, quand nous lui donnons le moyen de nous bien faire (2) . » — La magnifique comparaison de Bossuet donne à la pensée de saint Grégoire un relief étonnant.

Villemain, dans son Tableau de réloquoncc chrétienne au quatrième sii'cle , p. 123, édit. de 1870, rappelle quelques images, quelques allégories par lesquelles saint Basile représente la vie humaine (3), et il ajoute : « Bossuet renouvelait devant une cour voluptueuse ces fortes images, dont saint Basile avait frappé les habitants de Césarée. La puissance de son génie ajoutait à la terreur; mais il n'y avait plus cette première ferveur d'enthousiasme qui transportait les chrétiens du quatrième siècle. Bossuet, sans doute, était plus sublime ; mais il n'était pas plus éloquent; car l'éloquence se compose de l'action qu'elle produit autant que du génie qu'elle atteste. » — Certes, loin de nous la pensée de diminuer la gloire de ces Pères de l'Église « dont le génie seul fut debout au milieu des ruines de l'empire » , et qui « ont l'air de fondateurs au milieu des ruines,... d'architectes de ce grand édifice religieux, qui devait succéder à l'empire romain (4) )>. Mais il est bien permis de faire remarquer, à l'encontre d'un critique éminent comme Villemain , que Bossuet n'était pas seulement « su-

(I) On dirait aujourd'hui : « Ne peut pas plus croitie que... »

(-2) Sfrmon pour la Visilntion de la saintf Vicrijr, KiriO, Leharq, t. Il[, p. Kt et 1 1 .

(.■J) « De nièine, dit-il, que ceux qui doruicut dans un luivirc sont poussés vers le port et sans le savoir arrivent au terme de letu' course, ainsi dans la rapidité rie noire vie (lui s'écoule, nous soniincs entraînés d'un niouveinent insensible et continu vers notre dernier ternie : tu dors, le temps t'échappe, etc.

(i) Tableau, etc., ]>. 7:2.

blime, » qu'il avait une onction singulière, une douceur pénétrante et qu'il arracha maintes fois des larmes à cette '< cour voluptueuse » de Louis XIV, en lui rappelant que c l'homme est infiniment méprisable en tant qu'il passe et infiniment estimable en tant qu'il aboutit à l'éternité (1). »

Saint Jean Chrysostome a beau être « le plus éloquent des prédicateurs » : Bossuet lui prête largement de son fond par des commentaires encore plus éloquents que l'original dont il s'inspire.

Prenons pour exemple un passage du Sermon sur l'hotiiieur du monde (2j , prêché aux Minimes devant le grand Condé, le 21 mars 1660. « Le premier crime dont j'accuse l'honneur du monde devant la croix de Jésus-Christ, c'est d'être le corrupteur de la vertu et de l'innocence. Ce n'est pas moi seul qui l'en accuse; j'ai pour témoin saint Jean Chrysostome, et dans un crime si atroce, je suis bien aise de faire parler un si véhément accusateur. C'est dans l'homélie XVII sur la divine Épitre aux Romains que ce grand prédicateur nous apprend que la vertu qui aime les louanges et la vaine gloire ressemble à une femme qui se prostitue à tous les passants. Ce sont les propres termes de ce saint évêque; encore parle-t-il bien plus fortement dans la liberté de sa langue; mais la retenue de la nôtre ne me permet pas de traduire toutes ses paroles (3) ; tâchons néanmoins d'entendre son sens et de pénétrer sa pensée. Pour cela je vous prie de considérer que la pudeur et la modestie ne combattent pas seulement l'impudicité. mais* encore la vaine gloire et l'amour désordonné des louanges : jugez-en par l'expérience. Une fille bien élevée rougit d'une parole déshonnête; un homme sage et modéré rougit des louanges excessives; en lune et en l'autre de ces rencontres, la modestie fait baisser les yeux et monter la rougeur au front. Et

(I) C'est la division du Sermon sur la mort et de VOraison funèbre d'ilcnrielto d'Angleterre.

{•î) D'après Gandar, c'est « un des chefs-d'œuvre de la jeunesse de Bossuet ». Bosisuct orateur, p. -27.').

(3) Il a retranché déjà le mot impvcUqHe dans la phrase précédente.

cVoù vient cela, chrétiens, sinon par un sentiment que la nature nous inspire, cjue, comme le corps a sa chasteté que limpudicité corrompt, il y a aussi une certaine intégrité de l'âme c|ui peut être violée par les louanges. » — La première rédaction effacée par l'auteur continuait ainsi : « C'est pourquoi la même nature nous donne la pudeur et la modestie pour nous défendre de ces deux corruptions, comme s'il y avait du déshonneur dans l'honneur même et de la honte dans les louanges. Ne vous étonnez pas, chrétiens, si cette âme avide de louanges, qui les cherche et les mendie de tous cùtés, est appelée par saint Ghrysostome une infâme prostituée; elle mérite bien ce nom, puisqu'elle méprise la modestie et la pudeur. » Bossuet, reprenant ce sermon en 1865 pour le Carême de Saint-Thomas du Louvre, y fit des retouches qui sont un perfectionnement du texte : il dit : « Une femme qui s'abandonne », au lieu de « qui se prostitue » ; — « car c'est une chose remarquable » , au lieu de « pour cela je vous prie de considérer »; -— « une personne honnête et bien élevée rougit d'une parole immodeste » , au lieu de « une fille bien élevée, rougit d'une parole déshonnéte ». Ce qui est plus significatif, c'est « qu'un trait de plume, dit l'abbé Lebarq (1), donne en outre ici à entendre qu'en 1665, renonçant à ce qui précède, texte et corrections, Bossuet se décide à commencer par ces mots : « C'est une chose remarquable... » Il ne garde donc de saint Jean Chrysostome que le commentaire qu'il en a fait.

Un peu plus loin, dans le même Sermon, Bossuet commente admirablement un mot du même Père : « C'est pourquoi, dit très bien saint Jean Chrysostome, toutes les vertus chrétiennes sont un grand mystère; qu'est-ce à dire? Mystère signifie un secret sacré. Autrefois, quand on célébrait les divins mystères, comme il y avait des catéchumènes (]ui n'étaient pas encore initiés, c'est-à-dire qui n'étaient pas du corps de l'Église, qui n'étaient pas baptisés, on ne

(I) (lùirrcx oratoiiTS de Bûxswl. t. III. p. X». noie I.

ROSSUET TRADUCTEUR ET COMMENTATEUR DES SAINTS PERES. tOl

leur parlait que par énigmes : vous le savez, vous qui avez lu les homélies des saints Pères (1). Ils étaient avec les fidèles pour entendre la prédication et le commencement des prières. Venait-on aux mystères sacrés, c'est-à-dire à l'action du sacrifice, le diacre mettait dehors les cathéchuraènes et fermait la porte de l'Église. Pourquoi? C'était le mystère. Ainsi des vertus chrétiennes. Voulez-vous prier? Fermez votre porte : c'est un mystère que vous célébrez, .leûnez-vous? Soig-nez votre face, de peur qu'il ne paraisse que vous jeûniez : Ungo caput tmim, et faciem tuam lava (*2); c'est un mystère entre Dieu et vous (3), »

On pourrait citer encore un autre passage du même Sermon où Bossuet compare , d'après saint Ghrysostome , la vaine gloire à une impudente, qui vient corrompre la vertu, lui enseigne à se farder, à se contrefaire, pour arrêter les spectateurs. « Vive Dieu! infâme, cette innocente se gâterait entre tes mains. » Ce beau mouvement oratoire n'est que de Bossuet.

Dans un autre Sermon sur r honneur, prêché en 1666 (4), pendant le Carême de Saint-Germain , voici comment parle notre grand orateur : « L'éloquent et judicieux saint Jean Ghrysostome en (5) rend cette raison excellente, dans la quatrième homélie sur l'évangile de saint Matthieu, où il dit à peu près ces mômes paroles : <( Je ne puis, dit-il, comprendre la cause de ce prodigieux aveuglement qui est dans les hommes de croire se rendre illustres par cet éclat extérieur qui les environne , si ce n'est qu'ayant perdu leur bien véritable, ils ramassent tout ce qu'ils peuvent autour d'eux, et vont mendiant de tous côtés la gloire qu'ils ne trouvent plus dans leur conscience. Cette parole de saint Ghrysostome me jette dans une plus profonde considération , et

(1) L'orateur s'adresse ici, non pas aux fidèles, mais aux religieux Minimes, les PI*. Giry, Cossart, de Saint-Gilles. Barré, Bessin, la Noue, de Coste, d'Ormesson,que Floquet cite comme ayant pu entendre Bossuet en I6(>0.

(•2) Saint Matthieu, vi, v. 17.

(3) I.ebarq, t. III, p. 339.

(i) Probat:)lement le mercredi -2-2 mars.

(o) Il s'agit d'expliquer pourquoi les hommes se laissent éhlouir par la vaine gloire.

un BOSSUET ET LES SAINTS PERES.

m'oblige de reprendre les choses d'un plus haut principe. Tous les hommes sont nés pour la grandeur, parce que tous sont nés pour posséder Dieu. Car, comme Dieu est grand, parce quil n'a besoin que de lui-même, l'homme aussi est grand , chrétiens , lorsqu'il est assez droit pour n'avoir besoin que de Dieu. C'était la véritable grandeur de la nature raisonnable, lorsque sans avoir besoin des choses extérieures, qu'elle possédait noblement sans en être en aucune sorte possédée , elle faisait sa félicité par la seule innocence de ses désirs, et se trouvait tout ensemble et grande et heureuse, en s'attachant à Dieu par un saint amour. En effet, cette seule attache qui la rendait tempérante, sage, vertueuse, la rendait aussi, par conséquent, libre, tranquille, assurée. La paix de la conscience répandait jusque sur les sens une joie divine. L'homme avait en luimême toute sa grandeur, et tous les biens externes dont il jouissait lui étaient accordés libéralement, non comme un fondement de son bonheur, mais comme une marque de son abondance. Telle était la première institution de la créature raisonnable. Mais de même qu'en possédant Dieu elle avait la plénitude , ainsi en le perdant par son péché elle demeure épuisée. Elle est réduite à son propre fonds, c'est-à-dire à son premier néant... Toutefois,.., le cœur de l'homme cherche sans cesse quelque ombre d'infinité... Il s'applique ce qu'il peut par le dehors. Il pense qu'il s'incorpore, si vous me permettez de parler ainsi, tout ce qu'il amasse, tout ce qu'il acquiert, tout ce qu'il gagne {!). » — Qu'il y a loin de la simple parole de saint Jean Chrysostome à ce commentaire aussi profond qu'éloquent!

Saint Augustin lui-môme , que Bossuet cite avec tant de prédilection, ne lui fournit souvent qu'une idée, qu'un trait, qu'un mot, dont le génie de notre orateur sait tirer un merveilleux parti. — Ainsi, de ce texte de saint Augustin : Très erant in cnice : anus Salvator, alius salvandus , alius damnandus; nous voyons trois hommes attachés

(1;Lebar<|. I. V, ]>. v.\-'t(i.

BOSSUET TRADUCTEUR ET COMMENTATEUR DES SAINTS PÈRES, in:}

à la croix : un qui donne le salut, un qui le reçoit, un qui le perd il) », Bossuet fait sortir « toute la doctrine chrétienne touchant les souffrances, » avec « tout le partage et tout le sujet de son discours » sur les souffrances , prononcé aux Grandes Carmélites de la rue Saint-Jacques, le dimanche des Rameaux, 10 avril 1661 (2). « Au milieu, ditil, l'auteur delà g-ràce : d'un côté, un qui en profite; de l'autre côté, un qui la rejette. Au milieu le modèle et l'orig'inal; d'un côté, un imitateur fidèle, et de l'autre côté, un rebelle et un adversaire (3). D'un côté, un qui endure avec soumission; de l'autre, un qui se révolte jusque sous la verge. Discernement terrible et diversité surprenante ! Tous deux sont en la croix avec Jésus-Christ, tous deux compagnons de son supplice; mais, hélas! il n'y en a qu'un qui soit compagnon de sa gloire. Voilà le spectacle qui nous doit instruire. Jetons ici les yeux sur Jésus, « l'auteur et le consommateur de notre foi » : nous le verrons, chrétiens, dans trois fonctions remarquables. Il souffre lui-même avec patience; il couronne celui qui souffre selon son esprit, il condamne celui qui souffre dans l'esprit contraire. C'est ce qu'il nous faut méditer : parce que, si nous savons entendre ces choses, nous n'avons plus rien à désirer touchant les souffrances. En effet, nous pouvons réduire à trois chefs ce que nous devons savoir dans cette matière importante : quelle est la loi de souffrir; de quelle sorte Jésus-Christ embrasse ceux qui s'unissent à lui parmi les souffrances; quelle vengeance il exerce sur ceux qui ne s'abaissent pas sous sa main puissante, quand il les frappe et qu'il les corrige; et le Fils de Dieu nous instruit pleinement touchant ces trois points. Il nous apprend le premier en sa divine personne; le second, dans la fin heureuse du larron si saintement converti ; le troisième , dans la mort funeste de son compagnon infidèle. Je veux dire que, comme il est notre original, il nous enseigne, en souffrant lui-même, qu'il y a

(1) C'est la traduction de Bossuet.

(2) Lel)ar(|, t. ni. p. 680 et suivantes.

(3) Variante: « d'un côté une imitation lidéle; de l'autre une opposition sacrilèse ..

loi BOSSUET ET LES SAINTS PERES.

nécessité de souffrir ( l ) ; il fait voir, clans le bon larron (2). de quelle bonté paternelle il use envers (3) ceux qui souffrent comme ses enfants; enfin, il nous montre dans le mauvais quels jugements redoutables il exerce sur (4) ceux qui souffrent comme des rebelles. Il établit la loi de souffrir; il en couronne le droit usage; il en condamne Vabus (5) ».

On peut citer encore, comme exemple frappant de la manière admirable dont Bossuet commente saint Augustin, le premier point du fameux Sermon sur T ambition, prêché aux Carmélites en 1661 (6), repris avec des retouches au Louvre en 1662 (7) et à Saint-Germain en 1666 (8). Pour prouver que « la fortune nous joue, même quand elle est libérale », même quand elle nous fait « son présent le plus cher, le plus précieux, celui qui se prodigue le moins, celui qu'elle nomme puissance (9) » , Bossuet invoque « une excellente doctrine de saint Augustin (livre XIII, de la Trinife). Là ce grand homme pose pour principe une vérité importante, que la félicité demande deux choses : pouvoir ce qu'on veut, vouloir ce qu'il faut : Passe quod velit, relie quod

(I) Variante : « que la loi de souffrir est indispensable. » (-2) Var. « dans le larron pénitent. »

(3) Vnr. : « qu'il a une bonté paternelle pour •.

(4) Va?-. : « qu'il exerce des jugements redoutables sur. »

(.l) Ce luxe de divisions données et redonnées était un défaut à la mode, dont Bossuet se corrigea dés sa première station à la cour, mais dont ses contemporains demeurèrent plus ou moins épris. puis(|ue Kénelon s'en plaignait en 168."> (?), dans son Deuxième dialogue sur l'éloquence, et La Bruyère, en 1088. dans le chapitre De la Ch'iiri'. XV« des Caractères :

' Les prédicateurs, dit-il . ont toujours, d'une nécessité indispensable et géométrique, trois sujets admirables de vos attentions : ils prouveront une telle chose dans la première partie de leur discours, cette autre dans lu seconde partie, et cette autre encore dans la troisième. Ainsi vous serez convaincu d'abord d'une certaine vérité, et c'est leur premier point ; d'une autre vérité , et c'est leur second point: et puis d'une troisième vériti-.cït c'est leur troisième point: de sorte que la première rèlloxion vous instruir;! d'un des principes les plus londamentaux de votre religion, la seconde, d'un autre principe (|ul ne l'est pas moins, et la dernière réilexion, d'un troisième et dernier principe, le plus important de tous et (jui est remis, etc.

((>} Le m mars, IV» dimanche de Carême.

{", Quatrième scimaiiie.

(H) C'était le i avril que Bossuet devait le prêcher: mais il ne le prêcha i)as en l'absence de Leurs Majestés.

Ci) Nous citons le texte de liiii-», (|ui est le plus i)arfait. En 1661 , Bossuet montrait : l"qne le chrétien véritable ne doit désirer de puissance que pour en avoir sur soi-riième; -2- que si Dieu lui en a donné sur les autres, il leur en doit tout remploi et tout l'exercice.

oporU't. Il montre assez longuement qu'il est également nécessaire de désirer ce qu'il faut que de pouvoir exécuter ce qu'on veut;... qu'il est encore plus essentiel, « bien plus nécessaire à la félicité véritable d'avoir une volonté bien réglée que d'avoir une puissance bien étendue » ; puis il ajoute : « Mais il est temps, chrétiens, que nous fassions une application plus particulière de cette belle doctrine de saint Augustin. Que d e mandez- vous , ô mortels? Quoi? que Dieu vous donne beaucoup de puissance? Et moi, je réponds avec le Sauveur (1) : « Vous ne savez ce que vous demandez. » Considérez bien où vous êtes; voyez la mortalité qui vous accable; regardez cette figure du monde qui passe (2). Parmi tant de fragilité , sur quoi pensez- vous soutenir cette grande idée de puissance? Certainement un si grand nom doit être appuyé sur quelque chose, etc., etc. (3). » Alors s'engage entre l'orateur et l'ambitieux un dialogue des plus vifs, des plus pressants, des plus dramatiques : ce mot seul traduit exactement l'impression que produisent certains passages des Sermons de Bossuet, où il se révèle à nous avec l'art et la mise en scène d'un poète dramatique, tandis qu'il se manifeste ailleurs avec les envolées superbes d'un poète lyrique, au verbe inspiré comme celui des prophètes (4).

Veut-on un dernier exemple de l'art avec lequel Bossuet commente et interprète saint Augustin? Qu'on prenne les Maximes et Réflexions sur la Comédie , où un mot des Confessions, liv. III, c. 2, et un autre du de Catechizandis rudibus, n° 25, donnent lieu à une analyse du plaisir que l'on prend au théâtre, analyse « admirable de finesse et de vérité (5) » : « Pourquoi en est-on si touché, si ce n'est, dit

{I) Saint Matthieu, xx. '2-2.

(-2) Épitre aux Corinthiens ; De Trinitate, XUI, 17.

(;i) Lebarq, t. IV, p. 147 et suivantes.

Cf) M. Lanson, dans son Bossuet , p. 4o-4G, montre que dans le Sermon sur l'Impéaitence finale (la mort du mauvais riche) et dans le Sermon sur les Démons (le chœur des mauvais anges;, il y a deux scènes d'un mystère « avec l'accenl dramatique • . — Le P. de la Broise, Bossuet et la Bihle , p. 88-Oi. a fait voir éloquemment ce qu'il faut entendre par le lyrisme de Bossuet. — M. Brunetiére. dans une conférence faite à Dijon , -2-2 avril I8!K(. établissait magistralement que non seulement Bossuet est •< au-dessus de tous les orateurs », mais qu'il est le premier di; nos lyriques.

(■>) Lanson, Eoxsuet , p. i:iii.

saint Augustin, qu'on y voit, qu'on y sent l'image , l'attrait, la pâture de ses passions? et cela, dit le même saint, qu'estce autre chose qu'une déplorable maladie de notre cœur? On se voit soi-même dans ceux qui nous paraissent comme transportés par de semblables objets : on devient bientôt un acteur secret dans la tragédie (1); on y joue sa propre passion , et la fiction au dehors est froide et sans agrément, si elle ne trouve au dedans une vérité qui lui réponde. C'est pourquoi ces plaisirs lang-uissent dans un âge plus avancé, dans une vie plus sérieuse, si ce n'est qu'on se transporte par un souvenir agréable dans ses jeunes ans, les plus beaux de la vie humaine, à ne consulter que les sens, et qu'on en réveille l'ardeur, qui n'est jamais tout à fait éteinte. » M. Lanson trouve là « toute la philosophie de l'art dramatique,... l'essence même du drame et la source du plaisir qu'il procure (2) ». Évidemment, c'est beaucoup plus que n'en disaient les quelques mots de saint Augustin auxquels Bossuet a fait allusion plutôt qu'il ne les a traduits.

On comprend donc toute la justesse de ce mot de Villemain, Tableau de l'éloquence chrétienne au cpiafriéme siècle^ p. 504 : « Il n'y a pas eu pour l'éloquence originale de Bossuet une source d'inspiration plus féconde que les ouvrages de saint Augustin. Il les étudiait sans cesse; il les admirait en les transformant. »

Bossuet , d'ailleurs , ne disait-il pas lui-même au cardinal de Bouillon que « ce qu'il faut tirer de ce Père, ce ne sont pas tant des pensées et des passages à citer que l'art de traiter la théologie et la morale et l'esprit le plus pur du christianisme? »

De tous les docteurs de l'Église qu'il a cités , celui dont il est le plus difticile de faire usage, surtout dans la prédication, c'est assurément le Docteur angélique, saint Thomas

(1) Bossucl était allé au tlioàtro dans sa jeunesse, avant d'avoir reçu les ordres, et il avait dû voir jouer (lueliiues pièces de Corneille de IGW à 1648; il n'y retourna plus (|ue pourvoir jouer Hslher à Saint-Cyr. en l(»8!); ces lointains souvenirs avaient laissé dans son esprit une impression assez vive pour (|u'en 16'J^, il parlât du sujet en connaissance de cause.

(i) UoHsii.fl. p. /j40.

d'Aquin, dont la Somme thêologique est un monument admirable de synthèse harmonieuse et savante, mais n"a rien d'oratoire et d'attrayant. Bossuet, de 1659 à 1070, ne le cite guère textuellement, du moins dans ses Sennom : mais tantôt il fait allusion à sa doctrine qu'il résume, comme dans le fragment d'un Sermon pour la Conception de la sainte Vierge^ Avent du Louvre 1665, où il dit : <( Le grand saint Thomas nous enseigne que, pour entendre dans quelle hauteur et avec quelle plénitude la sainte Vierge a reçu la grâce, il la faut mesurer par son alliance et par son union très étroite avec son Fils : et c'est par là, chrétiens, qu'il nous est aisé de connaître que les hommes ne lui doivent donner aucunes bornes (1). » Tantôt il emprunte à la Somme de saint Thomas quelque comparaison qu'il commente d'une manière originale et éloquente , » comme dans le Sermon pour la Quinquagésime , prêché en 1667 : « Saint Thomas voulant nous décrire ce que c'est qu'un bon entendement et quel est l'homme bien sensé, dit que c'est celui dont l'esprit est disposé comme une glace nette et bien unie, où les choses s'impriment telles qu'elles sont (2), sans que les couleurs s'altèrent ou que les traits se courbent et se défigurent : In quo objecta non distorta , sed simplici inluilu recta videntur (3). Qu'il y a peu d'entendements qui soient disposés de cette sorte 1 que cette glace est inégale et mal polie I que ce miroir est souvent terni, et que rarement il arrive que les objets y paraissent en leur naturel (i). » Voilà, certes, un éloquent commentaire d'un passage de saint Thomas assez lourd et assez peu élégant. — En voici un autre dans le même sermon : <( Le même saint Thomas remarque qu'il y a un certain mouvement dans nos

(I) Lebarq, l. IV. p. 5<)0.

(iJ) Cette comparaison se retrouve dans la Prcfaci- de l'Histoire du Consulat et dp l'Empire de M. Thiers. Il est pourtant peu probable i|ue M. Thiers en ait emprunté l'idée à Bossuet ou à saint Thomas. Il ne les lisait guère: il n'était pas comme le; grand Berryer, dont on conserve au Musée Carnavalet un Bossuet où sont soulignés les plus beaux passages des discours. Son goût pour cet auteur était si connu que les typographes parisiens, qu'il avait défendus, firent pour lui une édition des O^-aisons funèbres, tirée à vn e.remplaire. (Lebarq, t. V, p. i30.)

(.3) Summa theolofiica : I" II»*-', Quacst. Ll, art. :J.

(i) Lebarq, t. V. p. -230.

esprits qui s'appelle précipitation ; et je vous prie, Messieurs, de le bien entendre. Ce grand homme, pour nous le rendre sensible, nous l'explique par la ressemblance des mouvements corporels (1). Il y a beaucoup de différence entre un homme qui descend et un homme qui se précipite. Celui qui descend, dit-il, marche posément et avec ordre et s'appuie sur tous les degrés : mais celui qui se précipite se jette comme à l'aveugle par un mouvement rapide et impétueux et semble vouloir atteindre les extrémités sans passer parle milieu. Appliquons ceci^ avec saint Thomas, aux mouvements de l'esprit. La raison, poursuit ce grand homme , doit s'avancer avec ordre et aller considérément d'une chose à l'autre; si bien qu'elle a comme ses degrés par où il faut qu'elle passe avant que d'asseoir son jugement. Mais l'esprit ne s'en donne pas toujours le loisir; car il a je ne sais quoi de vif qui fait qu'il se précipite. Il aime mieux juger que d'examiner les raisons, parce que la décision lui plaît et que l'examen le travaille. Comme donc son mouvement est fort vif et sa vitesse incroyable, comme il n'est rien de plus malaisé que de fixer la mobilité et de contenir ce feu des esprits, il s'avance témérairement, il juge avant que de connaître (2) : il n'attend pas que les choses se découvrent et se représentent comme d'elles-mêmes; mais il prend des impressions qui ne naissent pas des objets, et, trop subtil ouvrier, il se forme lui-même de fausses images. C'est ce qui s'appelle précipitation , et c'est la source féconde de tous les faux préjugés qui obscurcissent notre intelligence (3). » Pour comprendre toute la beauté de ce passage, il faut le rapprocher du texte même de saint Thomas, que Bossuet ne cite point : « Praccipitatio in actibus animae mctaphorice dicitur, secundum simililudinem a corporali motu

(I) Summa thcoloijù-a : II» 11»°, Quaest. LUI. art. ;{.

(-2) Descartes ne parle pas aulremcnt dans ses Principes de la philosophie, on il montre que l'intelligence étant courte et lente et la volont(' • beaucoup plus ample ». celle-ci devance et dépasse le jugement, de fa(,'on ([uo nous donnons notre consentement à des choses dont nous n'avons jamais eu <|u'une connaissance lorl conluse... Nous portons notre volonté au delà de ce <|ue nous connaissons clairement et distinctement ».

W) I.cbarq, t. V, p. ->:<(i--23l.

lîOSSUET TRADUCTEUR ET COMMENTATEUR DES SAINTS PERES. 109

acceptam. Dicitiir auton praecipitari secundum coi'poralem motum quod a superiori in una pervenit secundumimpetum quemdain proprii motus vel alicujus impellentis , non ordinale incedendo per gradus. Summum autem animae estipsa ratio; imum autem est operatio per corpus exercita; gradus autem medii, per quos oportet ordinate descendore sunt « memoria ^i praofcritorum , « intelligmtia >^ prarsendum, ^olertia in considerandis futuris eventibus, « ratiocinatio » conferens unum alteri, « docilitas » per quam aliquis acquiescit sententiis majorum; per quos quidem gradus aliquis ordinate descendit recte consiliando. Si quis autem feratur ad agendum per impetum voluntatis vel passionis, pertransitis hujusmodi gradibus, erif praecipitatio ».

Quelle différence entre cette langue sobre, forte, pleine, rude , sans grâce aucune , et la langue de notre grand Bossuet, qui rend si bien la pensée de saint Thomas, mais « en la dépouillant du manteau sévère de la scolastique » , comme l'écrivait Pie IX à l'abbé Lebretlion , traducteur et abbréviateur de la Somme théologique : Scolastici pallii severitate exutaml

Mais Bossuet n'a jamais mieux montré comment il savait commenter saint Thomas d'Aquin que dans ses Maximes et Ri-flexions sur la Comédie (169i), lorsqu'il « dépouille [la Dissertation du P. Caffaro] de l'autorité qu'elle a prétendu se donner par le grand nom de saint Thomas et des autres saints ». Il faudrait citer ces pages lumineuses, où l'illustre évèque de Meaux fait voir d'abord que , dans les deux articles du Docteur angélique (1), qu'on allègue en faveur de la comédie , « il est bien certain que ce n'est pas ce qu'il a dessein de traiter », puisque, « quand il serait vi'ai, ce qui n'est pas, que saint Thomas, à l'endroit que l'on produit de sa Somme , ait voulu parler de la comédie, soit qu'elle ait été ou qu'elle n'ait pas été en vogue de son temps (2) , il est constant que le divertissepient qu'il ap-

(I) Il s'agit des articles -2 et :\ de la Question l(i8 de la W 11"'= de la Somme. {-!) Bossuet dit [ilus haut : « On ne voit guère, en effet (de comédie), et peut- (Hre point dans le temps de ce saint docteur. Dans son livre sur les Sentences, il

prouve doit être revêtu de trois qualités dont la première et la principale est qu'on ne recherche point cette délectation dans des actions ou des paroles malhonnêtes ou nuisibles; la seconde, que la gravité ny soit pas entièrement relâchée; la troisième, qu'elle convienne à la personne, au temps et au lieu. » « Voilà donc comment saint Thomas favorise la comédie, conclut Bossuet (1) : les deux passages de sa Sofntnf, dont les défenseurs de cet infànie métier se font un rempart, sont renversés sur leur tète; puisqu'il parait clairement, en premier lieu, qu'il n'est pas certain qu'il ait parlé de la comédie; en second lieu, que plutôt il est certain qu'il n'en a pas voulu parler; en troisième lieu, sans difficulté et démonstrativement , que quand il aurait voulu donner quelque approbation à la comédie ff} plJemihnf spéculativement et en général, la nôtre eu particulier et dans la praticpie est exclue ici selon ses principes, comme elle est ailleurs absolument détestée par ses paroles expresses. Que des ignorants viennent maintenant nous opposer saint Thomas et faire d'un si grand docteur un partisan de nos comédies. »

Après des exemples si nombreux et si concluants , n'est-on pas en droit de dire que , si l'on a appelé Amyot « un tra-

parle lui-même des ■ jeux de théâtre comme de jeux qui furent autrefois : Ludi nui in Ih'-atris aQcbantur ». et dans cet endroit non plus que dans tous les autres où il traite des jeux de son temp», les théâtres ne sont pas seulement nommés. Je ne les ai pas non plus trouvés dans saint Bonaventure, son contemporain. Tant de décrets de l'Église et le cri universel des saints Pères les avaient discrédités, et peut-être renversés entièrement. Ils se relevèrent quelque temps après sous une autre forme, dont il ne s'agit pas ici: mais, comme l'on ne voit pas (lue saint Tiiomas en ait fait aucune mention, l'on ]ieut croire (lu'ils n'étaient pas beaucoup en vigueur de son temps, où l'on ne voit guère que dos récits ridicules d'histoires pieuses, ou en tout certains jongleurs, joculalorcs , qui divertissaient le, peuple et qu'on prétend à la lin que saint Louis abolit par la peine qu'il y a toujours à contenir de telles gens dans les règles de l'Iionnêteté. » — Ces détails si précis sur l'histoire de noire théâtre sont étonnants che/. un contemporain de Boileau, si dédaigneux du moyen âge. M. Petit de JuUeville, dans ses savantes études sur le Tlimire en France au moyen (Uje, établit pourtant qu'au drame liturgique succéda le drame semi-lilnrfiùjue. qui. au treizième siècle, produisit le Jeu de saint Nicolas, de Jean Bodel, d'Arras. I" moitié du treizième siècle, puis le Miracle de Théophile de Hutebeuf, entre liVi et t-280, le Jeu de la Feuilli'i- en 1-2<>-2, et liohin et Marion vers l.")8;i. Saint Thomas, qui ne mourut qu'en 1-2"'», comme saint lionaventurc, aurait jiu connaître deux ou trois de ces œuvres «Irainatiques, qui , d'ailleurs, n'étaient pas les seules jouées alors dans les Confréries.

(Ij 11 a fait six considérations en quatre paragraphes, 2-2-3»!.

ducteur de génie », il faut à plus forte raison et à plus juste titre appeler notre grand Bossuet, si habile dans l'art de se servir des Pères de l'Église, non pas un traducteur, mais un commentateur de génie, qui féconde admirablement les germes déposés dans les œuvres qu'il cite et les amène à un épanouissement complet et radieux?

A propos de ce commentateur de génie, Sainte-Beuve, dans une page célèbre de ses Nouvcdiix LuikI'is , t. II , p. 3'i-7-3V8, constatait avec un rare bonheur d'expression l'influence du latin sur le style de Bossuet : « Ce qu'il savait à fond, admirablement, c'était le latin... Il en avait l'usage très familier; il le parlait; il disputait en latin dans l'école ; il écrivait couramment des lettres latines aux prélats étrangers avec qui il correspondait; les notes dont il charg-eait les marges de ces livres étaient le plus souvent en latin. C'est de cette connaissance approfondie du latin et de l'usage excellent qu'il en sut faire que découle chez Bossuet ce français neuf, -plein, substantiel, dan.-i le se fis de la racine, et original : et ce n'est pas seulement dans le détail de l'expression, de la locution et du mot, que cette sève de littérature latine se fait sentir, c'est dans l'ampleur des tours, dans la forme des mouvements et des liaisons , dans le joint des phrases et comme dans le geste. Veut-il faire un vœu sur la fin de l'Oraison funèbre du grand Condé; il s'écriera : « Ainsi puisse-t-il toujours vous être un cher entretien ! Ainsi puissiez-vous..., etc. » On a reconnu la forme latine du vœu : Sic te Diva potens Cypri, sic fratres Helenae ! . . . Et dans l'Oraison funèbre de iMichel Le Tellier : « Sache la postérité ! » toutes vivacités et brusqueries grandioses, familières à l'orateur romain et à la nation qui porte la toge. »

Mais si « ce latinisme'^, si sensible de Bossuet dans sa pai'ole française » est chez lui « plus qu'un accident, qu'un trait curieux à noter », s'il « est fondamental », et comme un « caractère constant », si Bossuet lui-même nous avertit, dans son Ecrit composé pour le cardinal de Bouillon en 1069-70, « qu'on prend dans les écrits de toutes les langues le tour qui en est l'esprit, — surtout dans la latine

dont le g'énie n'est pas éloigné de celui de la nôtre, ou plutôt qui est tout le même », n'est-ce pas à l'habitude qu'avait le grand orateur de lire, d'étudier, de traduire et de commenter les saints Pères qu'il a dû la « saveur, la verdeur » de ce latinisme, qui « réintègre... quantité de mots dans la pleine et première propriété et sincérité romaine »? Sainte-Beuve ne l'a pas assez dit, tout en reconnaissant que Bossuet savait « toutes les sortes de latin, celui de Cicéron comme celui des Pères, de TertuUien et de saint Augustin ».

C'est de ce dernier latin, — latin de la décadence, trop semblable au bas latin, au latin des camps, — qu'est sorti le français par une longue et laborieuse évolution. Qu'y at-il donc d'étonnant à voir Bossuet, nourri du latin des Pères, parler un « français neuf, plein, substantiel, dans le sens de la racine, et o?'iginal »?

Nisard lui-même, qui montre si bien dans ce grand homme « l'union des deux antiquités », antiquité païenne et antiquité chrétienne, n'a pas assez fait voir combien la familiarité de Bossuet avec les saints Pères a dû influer sur la formation d'un style, qui est « le plus grand style » de notre langue et de notre littérature française.

Il faut donc reprendre en le complétant un mot de Villemain. Trois courants se sont rencontrés, descendant l'un d'Homère et de Virgile, l'autre de la Bible et du Sinaï, le troisième de saint Augustin et des autres Pères de l'Église, et ces trois courants réunis ont formé un fleuve qui ne porte qu'un nom, le nom de notre grand Bossuet.

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