‹ Bossuet et les saints peres, d'apres des documents originaux et inéditsChapitre 14 sur 42 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

L'ascétisme de Bossuet! ce mot peut faire sourire les esprits superficiels, les critiques à courte vue, qui, sur la foi de Voltaire, ne voient dans l'évêque de iMeaux que « le plus éloquent des Français », et ne parlent de lui que comme de l'adversaire impitoyable de l'ascétisme et du mysticisme, qu'il a poursuivis avec acharnement dans la personne et les écrits de Fénelon.

Et pourtant, rien de plus faux qu'une pareille idée. Ceux qui ont lu Bossuet, tout Bossuet, savent « qu'il connut et qu'il aima en docteur et en directeur éclairé Fascétisme et môme la mystique (1) ».

Il était tout jeune encore , lorsqu'il écrivait très probablement à Langres, où il fut ordonné sous- diacre, le 21 septembre 1648, cette méditation sftr la brirveté de la vie y dont Gandar a dit (2) : « Il paraîtra remarquable que le jeune écrivain se soit tout d'abord surpassé lui-même en agitant au fond de sa conscience , dans le recueillement et l'effusion de la prière, cette grande pensée de la mort et de l'éternité qui devait remplir les Oraisons funèbres. »

Il n'avait que trente ans, lorsque, le 15 octobre 1G5T, à la demande de la reine mère, Anne d'Autriche, il prêcha à Metz le Panégyrique de sainte Thérèse , dont la Muse historique disait :

(I) p. de la Broise, Bossuet et la Bible, p. i't'2.

(-2) Choix de Sermons de la jeunesse de Bossuet. p. 3.

262 BOSSL'liT ET LES SAINTS PERES.

Rliiltitudo de personnages, Savants, (lualifiés et sages, En l'oj'ant attentivement, Firent de lui ce jugement Qu'un jour son éloquence exquise Ferait un grand bruit dans l'Église...

Le cardinal Mazarin ,

Qui goûte fort les belles choses Que l'on prêche, écrit, dit ou fait Demeura plus (|ue satisfait,

quand il entendit le soir, seigneurs et princesses porter jusqu'aux nues l'incomparable prédicateur. Il est certain que ce Panégyrique est un chef-d'œuvre et que Bossuet y commente admirablement ces paroles : « Nostra autem conversatio in cœlis est ; noive société est dans les cieux (1) », en montrant « le vol de cette âme (celle de sainte Thérèse),

que l'amour de Dieu a blessée Enflammée de l'amour de

Dieu, elle le cherche par son espérance : c'est le premier pas qu'elle fait; que si l'espérance est trop lente, elle y court, elle s'y élance par des désirs ardents et impétueux : tel est son second mouvement; et enfin son dernier effort, c'est que les désirs ne suffisant pas pour briser les liens de sa chair mortelle, elle lui livre une sainte guerre; elle tâche, ce semble de s'en décharger par de longues mortifications et par de continuelles souffrances, afin qu'étant libre et dégagée et ne tenant presque plus au corps, elle puisse dire avec vérité ces paroles du saint Apôtre : Nostra autent conversalio in cœlis est. Notre conversation est dans les cieux. Ce sont, Messieurs, ces trois actions de la charité de Thérèse qui partageront ce discours. « Bossuet expose avec une vivacité, touchante les sentiments les pkis délicats et les plus élevés de la grande mystique espagnole, et il cite souvent des paroles (2) ou des traits de sa vie , qu'il connaît à fond.

(1) Epilre aux Philippiens, III. -20.

(-2) Voir en particulier la lin du premier point.

Peu d'années après, il faisait aux Carmélites de Paris des Conférences qu'elles trouvaient admirables et « d'une beauté enchantée » , comme on l'a vu plus haut (1).

Les treize Sr'rf)ions de Vétures ou de Professions qui nous restent de Bossuet témoignent éloquemment de la science et de la pratique qu'il avait des secrets du mysticisme, de ces ascensions de Tàme vers la perfection , qui est l'idéal de la vie religieuse : sortir du monde, sortir de soi-même, de son corps et de ses sens, de son âme et de sa volonté, vivre en Dieu et pour Dieu , voilà ce que Bossuet appelle la « vraie liberté (2) » des âmes qui se donnent entièrement au Christ Jésus, ou bien la renaissance spirituelle : Oportet vos nasci denuo (3). Aux « trois désordres » de notre nature corrompue , « une liberté indocile, une molle délicatesse, un vain désir de paraître » , il oppose « des remèdes forts et infaillibles » : la règ'le et la contrainte, la mortification, et la vie cachée. — Avec quelle onction ne recommande-t-il pas à M'" de Beauvais, en 1667, de « choisir l'abaissement et l'abjection et de se rendre petite , selon le précepte de l'Évangile : petite aux yeux des autres hommes, très petite à ses propres yeux ' » — Avec quelle pathétique éloquence ne dit-il pas, en 1669, à M"' de la Vieuville : « Ma chère Sœur, abandonnez-vous à ce Médecin tout-puissant (le Fils de Dieu) ; apprenez de lui ces trois choses, que vous devez avant toutes choses, vous démêler de la multitude; après, rassemblez tous vos désirs en l'unité seule; et enfin, vous y trouverez le repos et la consistance. » — Quel art profond et quelle délicatesse infinie dans le Sermon pour la Profession de M™° de la Vallière, 4 juin 1675, où sont décrits les « deux amours qui font ici toutes choses. Saint Augustin les définit par ces paroles : Antor sut usque ad contemptam Dei ; amor Dei usqiif^ ad contemptu)n sut (4) : l'un est <( l'amour de soi-même poussé jusqu'au mépris de Dieu » :

(1) Page 207.

(2) Voir en particulier les Sermons pour la Vcture de postulantes Bernardines. prêches à Metz le 28 août KwSeten l()(>l (r;

(3) Sermon pour la Vèture de M"*: de Bouillon, S septembre IGGO.

(4) De Civitate Dei, lib. XIV, c. xxvni.

c'est ce qui fait la vie ancienne et la vie du monde; l'autre est « l'amour de Dieu poussé jusqu'au mépris de soi-même » : c'est ce qui fait la vie nouvelle du christianisme et ce qui étant porté à sa perfection fait la vie religieuse. Ces deux amours opposés feront tout le sujet de ce discours (1). Mais prenez bien garde , Messieurs , qu'il faut ici observer plus que jamais le précepte que nous donne V Ecclésiastique : « Le sage qui entend , dit-il , une parole sensée , la loue et se l'applique à lui-même (2) » ; il ne regarde pas à droite et à gauche à qui elle peut convenir; il se l'applique à lui-même et il en fait son profit. Ma Sœur, parmi les choses que j'ai à dire, vous saurez bien démêler ce qui vous est propre. Faites-en de même, chrétiens (3) ». — Bossuet pénètre peut-être encore plus avant dans les secrets de la vie religieuse, lorsque, à propos de la Vêture de Marie- Anne de Bailly, le 5 décembre 1081 , il dit : « Je vous ferai voir... premièrement, jusqu'à quel point votre condition vous oblige à renoncer au monde; en second lieu, comment il vous faut persévérer dans cette sainte résolution ; et enfin, comment non contente de persévérer, vous devez toujours croître et toujours enchérir par-dessus les actions passées. » Ce n'étaient pas seulement les personnes de la cour et du grand monde, les Henriette d'Angleterre, les Tureune, les Condé, les de Bellefonds, les de Bouillon, les la Vallière, les Dangeau, les de Luynes, les La Bochefoucauld, les lords Perth et Lovât, qui recherchaient la direction et l'éloquence de Bossuet. « Sa réputation, dit Le Dieu (4), se répandait de toutes parts et on voulait l'entendre dans tous les couvents. W^ de Montpensier, qui honorait de son amitié

(I) Bossuet avait pris pour texte : El dixil qui scdvhal in throno : Ecce nova facio omnia.

(-2) Ecclè.,\\l,i».

(3) On sait que tous ne le firent pas. Beaucoup de courtisans et de curieux étaient allés à la cérémonie dans l'espoir d'entendre quel(|ue récit émouvant des scandales passés. Bossuet déçut cet es])oir |)ar ces siniiiles mois : « Qu'avons-nous vu, et que voyons-nous? Quel état! et (|uel état! » Les mondains dépités se vengèrent en calomniant le grand orateur, si hien que M'"'= de Sévigné, absente .i son très grand déplaisir, écrivait à sa fille, le 5 juin l(i".'i, (pie « le discours de M. de Condom n'avait [joint élé aussi divin ([u'on l'espérail ».

(4) Mémoires, |). !i(i, in, !»8,

lyjmo Henriette de Lorraine, sa parente, abbesse de Jouarre, où même elle Fallait voir assez souvent . y avait amené notre abbé, en 1G62, pour prêcher la Toussaint. Il fit son sermon sur ce texte de l'Apocalypse : Amm, AUcluia, c'est-à-dire louange, action de grâces, en quoi consiste toute la vie des bienheureux : ce que saint Aurjustin a traité plusieurs fois dans la Cité de Dieu, dans ses Sermoi^s et ailleurs comme une matière des plus belles et des plus imposantes. Elle réussit à merveille à Jouarre, où il fut beaucoup parlé àWIlehiid.

u En 166i, le duc de Luynes. ami de tous les gens habiles , qui connaissait fort notre abbé et faimait avec la distinction qu'il méritait, le mena encore à Jouarre. dans la compagnie de l'évêque de Périgueux, pour la profession de ses deux filles... F^'abbé Bossuet (prêcha) pour Henriette- Thérèse-Angélique d'Albert de Luynes...

« Il alla aussi à Meaux, en 1669, avec le duc de la Vieuville pour la vêture de sa fille Marie-Thérèse-Henriette de Vienne, qu'il prêcha le 8 septembre...

« Quand il y avait quelque raison, surtout de charité, il ne refusa jamais sa parole aux couvents. Entre une infinité d'exemples, j'en dirai seulement deux de cette sorte. L'un est celui de M'"'' de la Mare, religieuse des Filles-Dieu de Paris, qui lui était recommandée par M"' le Dauphin et par le duc de Montausier, et qu'il ne put faire recevoir avec une si grande recommandation qu'à la condition expresse de prêcher à sa vêture et à sa profession, ce qu'il fit en 1686, avec cette circonstance qu'il fut obligé de partir de Meaux le jour même de la Pentecôte, au soir, après avoir fait le sermon et tout l'office dans sa cathédrale, afin d'être à Paris le lundi suivant au matin, pour recevoir les vœux de cette fille et faire la prédication.

« L'autre est celui d'une sainte veuve, qui n'avait d'autre recommandation que sa vertu et son zèle pour la religion. Les sermons qu'il fit à sa vêture, le jour de l'Ascension 1697, et à sa profession, le 2-2 mai 1698. furent les conditions de son engagement à Torcy.

« Depuis qu'il fut attaché à son église, il donna souvent de pareils exemples, mais sans se livrer trop aux monastères, suivant la pratique de saint Atigustin , qui n'y allait que pour des besoins pressants , dit l'ancien auteur de sa vie (1). Il les visitait donc à propos, et consolait par sa parole les saintes vierges qu'il estimait, comme un ancien Père , la plus noble portion du troupeau de Jésus-Christ et la plus digne du soin des pasteurs. Il leur parlait familièrement, comme il avait fait aux Carmélites, dans des Conférences, sur un point de la règle , sur un psaume ou quelque endroit important de l'Évangile, pour leur en faciliter la méditation et leur en donner le goût et le désir, cette nourriture des âmes. Les filles de la Visitation de Meaux, les Ursulines, Notre-Dame, Jouarre, Faremoutiers et les autres maisons religieuses de la ville de Meaux, ont été souvent favorisées de ces pieuses et ferventes élévations, comme il les appelait. »

Nous savons qu'il Se félicitait de trouver dans son diocèse des chrétiennes d'élite, comme M""' d'Albert et la sœur Cornuau de Saint -Bénigne, à laquelle il disait avec un air de joie et de confiance : « Qu'on est heureux, ma Fille, quand on peut parler de Dieu, de ses bontés et de son amour à des âmes qui en sont touchées (2) ! »

Il y avait donc en Bossuet autre chose que la connaissance théorique de l'ascétisme : il y avait la pratique de ces voies spirituelles où il dirigeait les autres. Sans doute, il cachait au monde ces dévotions; mais quelquefois des confidences lui échappaient. Il écrivait au maréchal de Bellefonds : « Il faudrait être comme un saint Amhroise, un vrai homme de Dieu , un homme de l'autre vie , où tout parlât , dont tous les mots fussent des oracles du Saint-Esprit, dont toute la conduite fût céleste (3)... En vérité, c'est un état désirable, de vouloir s'oublier soi-même à force de se remplir de Dieu. Je trouve qu'on se sent trop, et de beaucoup trop, lors

fl) Awi. Vit. per Possidoniuin, cap. XXVII. (Note de l'ahln; Le Dieu). {■!) Second Avertissement de la sœur Cornuau, en tète des Lettres qui lui sont adressées, t. XI, p. 2îK).

{'■^) Lettre sans date.

même qu'on tâche le plus de s'appliquer à Dieu. Dévouonsnous à lui en simplicité, soyons pleins de lui; ainsi nos pensées seront des pensées de Dieu , nos discours des discours de Dieu; toute notre action sortira d'une vertu divine. Il me semble qu'on prend cet esprit dans l'Écriture il). «

Il le prenait aussi dans les œuvres des Pfres.

Voici, d'ailleurs, des actes qui sont encore plus significatifs que les plus belles paroles. « Ce saint prélat , dit la sœur Cornuau (2) , avait un amour si grand pour tout ce qui attachait à Dieu, et particulièrement pour les vœux de la religion, qu'il ravissait quand il en parlait à cette personne. 11 lui a dit plusieurs fois qu'il tâchait de vivre comme s'il les avait faits, qu'il se regardait dans sa dignité comme ne possédant rien, que Dieu lui faisait la grâce de ne s'approprier aucune chose et de ne se servir de ce qu'il avait que pour sa gloire , pour l'Église et pour les pauvres. C'était par cet amour de la pauvreté qu'il avait laissé à son ancien intendant tout le soin de ses affaires et de son revenu et qu'il n'avait cïarrjent que pour les charités qu'il faisait,' quelquefois même son intendant ne lui en donnait pas facilement, ce qui lui donnait en un sens de la joie, le faisant entrer dans l'esprit de la sainte pauvreté. C'est ce qu'il a dit à cette personne en confidence...

« L'humilité de ce prélat, quoique si connue, était encore bien au-delà de ce qu'on peut en penser. Il a fait l'honneur de dire quelquefois à cette personne qu'il souffrait d'être obligé par sa dignité de garder une manière de supériorité pour le bien même des personnes, afin de les tenir plus dans la soumission et dans l'ordre, mais que c'était un pesant fardeau pour lui... S'il était permis à cette j)ersonnc de parler de l'affaire du Quiétisme , elle dirait des choses admirables sur son humilité dans tout ce qu'on a dit de lui et dans tout ce qu'on lui a reproché si vivement , sur son zèle pour la gloire de Dieu et la saine doctrine... Il n'avait pas un moindre amour pour tout ce qui tendait à ou-

(I) Lettre du f> juillet 1077.

(•2) Second Avertissement, passim.

blier son corps, pour ne songer qu'à son âme; c'était pour ce motif qu'il prêtait si peu d'attention à tout ce qui pouvait incommoder... « Hé quoi! Monseigneur, ne voyez-vous pas cette horrible fumée? » (lui disait un jour cette personne") : « Ali! lui dit-il, il est vrai, il en fait beaucoup : mais je vous avoue, ma Fille , que je ne la voyais pas et que je la sentais encore moins dans un sens. Dieu me fait la grâce que rien ne m'incommode : le soleil, le vent, la pluie, tout est bon, »... Cette personne ne saurait aussi passer sous silence son amour pour les prières de la nuit : il aurait souhaité que tout le monde eût eu du goût pour ces saintes veilles. Il disait quelquefois à cette personne qu'il était obligé à ses ouvrages, qui souvent dans la nuit le réveillaient plusieurs fois; et que, comme il se levait aussitôt qu'il lui venait quelque pensée, cela lui donnait occasion de parler un peu au saint Époux. Ce saint prélat disait que l'âme était bien disposée à écouter Dieu et à obtenir ses grâces dans le silence de la nuit. Il en avait donné un grand goût à cette personne et lui avait prescrit les mêmes pratiques, mais entre Dieu et elle; car c'étaient des choses où il voulait du secret. . . Enfin cette personne ne finirait jamais, si elle voulait rapporter toutes les héroïques vertus qu'elle a eu l'honneur de voir en lui. »

Il y a là tout un côté inconnu de la grande et belle vie de Bossuet : ni Levesque de Burigny, ni le cardinal de Bausset, ni M. Lanson ne l'ont mis en lumière; seul, le Père de la Broise en a parlé en excellents termes, mais un peu brièvement [Bossuet cl la Bible, p. 242-2'i.6).

Il nous reste quelques œuvres ascétiques de Bossuet, en dehors des É lé rat ions .sur les Mystères et des Méditations sur r Évangile. Ce sont les Instructions aux Ursulines de Meaiix et aux Visitandines de la même ville, les Opuscules de piété , les Poésies sacrées , le Traité de la Concupiscence et les Lettres de direction.

Dans quelle mesure l'influence des Pères de l'Église se fait-elle sentir dans cette partie trop peu étudiée jusqu'ici de l'œuvre de Bossuet?

Les Pcres étaient ses modèles, ainsi qu'on l'a vu : il voulait être (( un vrai homme de Dieu, comme saint Ambroisc (1) » ; il imitait saint Auyiistin dans ses rapports avec les monastères (2). « Quand vous et les saintes âmes pour qui je travaille goûtent ce que je fais, disait-il à la sœur Cornuau, je reconnais la vérité de ce que dit un grand saint du cinquième siècle : le docteur reçoit ce que mérite l'auditeur (3)... Mes paroles, ma Fille, n'en sont pas meilleures pour avoir en vous l'effet que vous dites... C'est une marque que ce que je vous ai écrit m'avait été donné par l'Esprit-Saint; car ce qui vient de l'homme ne touche point l'homme et n'entre point dans son cœur : ainsi regardez-le comme venant de Dieu et non de moi. »

Il écrivait à M""= d'Albert, le 28 février 1097 : « Pour la spiritualité, celle dont vous me parlez est en effet fort sèche, et ce qui m'y fait de la peine, c'est le peu de conformité que j'y trouve avec l'esprit de sainf Augusiin, qui me parait être celui de Jésus-Christ et de l'Évangile. »

Les auteurs dont Bossuet s'est le plus inspiré sont : saint Bernard , dont on a vu déjà ce qu'en pensait l'évêque de Meaux, qui le possédait parfaitement, d'après Le Dieu (4), sainte Thérèse, à propos de laquelle il écrivait à M"' d'Albert de Luynes, le 12 septembre 1693 : « Je suis en tout et pour tout du sentiment de sainte Thérèse : je croirais le contraire fort périlleux » ; — et saint François de Sales, dont il disait à la sœur Cornuau avec humilité (5) : « Que nous sommes redevables à saint François de Sales de nous avoir appris les règles de la conduite des âmes! Que la doctrine de ce grand saint est à révérer! Je veux toute ma vie me la proposer pour exemple , puisque c'est celle que le Seigneur a enseignée lui-même. » Il n'était point du tout

(I) Lettre au maréchal de Bellefonds, sans date.

(-2) Le Dieu, Mémoires, p. 98.

(:i) Premier Avertissement de la sœur Cornuau sur les Lettres que Bossuet lui a adressées.

(i) Le Dieu, Mémoires, p. .'»".

(5) Second Avertissement des Lettres à la sœur Cornuau : « Quand ce saint prélat, dit-elle, connaissait la bénédiction que Dieu avait donnée à ses |)aroles et les bons effets que sa douceur avait produits, il disait, etc. »

du goût de ce prélat que l'on usât de sévérité ni de répréhension trop vive; il disait que, quand il pensait à l'entretien du Sauveur avec la Samaritaine et aux saintes adresses dont il se servit pour faire connaître à cette femme pécheresse ses égarements, il se confirmait de plus en plus que la douceur ramenait plus d'àmes à Dieu et les retirait plus véritablement de leurs dérèglements que la sévérité, qui ne servait ordinairement qu'à les aigrir et à les soulever contre les avis qu'on leur donnait. Cette charité immense, que ce saint prélat avait pour les âmes, ne se bornait pas seulement à celles que Dieu avait mises sous sa conduite par des voies particulières; car, quoiqu'il ne voulût pas se charger de trop de conduites, il ne refusait pas ses avis, quand il croyait que cela était utile. »

Saint François de Sales, sainte Thérèse, saint Bernard, voilà donc les guides de Bossuet dans l'ascétisme et la spiritualité. Quant aux mystiques modernes, leur nom se rencontre rarement sous sa plume; de temps en temps, il en fait l'éloge ou échange à leur sujet quelques pensées avec ses correspondants, quand ceux-ci lisent ces auteurs; mais il ne les cite guère de lui-même.

On peut faire la même remarque à propos des anciens docteurs de l'Église : Clément d' Alexandrie , Origène, saint Ambroise , Cassien , saint Jean Climaque, Gerson. Bossuet s'inspire de leur doctrine générale plutôt que de leurs ouvrages, auxquels il a bien moins recours dans ses œuvres ascétiques que dans ses autres travaux. Il passe par-dessus les grandes écoles mystiques du moyen âge; il touche <X peine à la spiritualité des Pères; « il puise.le plus souvent dans la Bible elle-même ses principes et ses conseils. Appliquer la doctrine biblique aux besoins des âmes, c'était en résnmé tout son art comme directeur (1) ». « Les paroles de l'Écriture, écrivait-il à M™'' d'Albert, le 34 janvier 1691, et surtout celles de l'Évangile, où Jésus-Christ parle lui-même, sont le vrai remède de l'âme ; et une partie de la cure des

(1) Bossuet et la Bible, p. i"i7.

âmes consiste à les savoir appliquer à chaque mal et à chaque état. C'est là du moins tout ce que je sais en matière de direction, et il me semble qu'on s'en trouve bien. « « J'ai reçu et vu le passage de sainte Thérèse, disait-il à la même religieuse, le V décembre 169i : je le connaissais; il est plein de vérité et de lumière ; mais mon fondement n'est pas sur ces discours, quoique j'y défère beaucoup. J'ai ma règle dans l'Écriture, et c'est selon celle-là, qui ne peut faillir, que je tâche de vous conduire. »

Il faut voir néanmoins de plus près ce que Bossuet ascète emprunte aux saints Pères.

ARTICLE P'

Les saints Pères et les Instnictious (1) aux Ursulines et aux Visitandines de Meaux (1685-1686).

Les Ursulines de Meaux nous ont pieusement conservé le sens, sinon la lettre, de six Instructions que Bossuet leur adressa et dont les deux premières sont antérieures à la fête de Pâques 1685 (2), la troisième (3) est du 27 avril, la quatrième du k mai, la cinquième du 5 août de la même année (V), et la sixième de février 1686. « Il semble que ces Beligieuses, dit l'abbé Lebarq, habituées à l'étude et à l'enseignement, aient réussi à se procurer une sorte de sténographie de ces discours, en faisant plusieurs copies qu'on aura ensuite fondues en une seule. Quelques pléonasmes en sont résultés. Peut-être s'est-on permis de combler par des additions faibles quelques lacunes. Tout examiné, ces textes ne me paraissent pas mériter le dédain dont on les accable Lâchât, X, i93, cf. 481. »

(l)La plupart ries éditions portent: Exhortations. Nous suivons le texte de l'al)l)é Lebarq.

(-2) Lebarq, Histoire critique de la Prédication de Bossuet, p. 272.

(3) C'est la seconde dans les éditions. (Lebarq.)

(4) Après l'Oraiso)i funèbre de la ()rincesse Palatine, qui eut lieu le ;• août lOS,';, Bossuet écrivit, le 20 août, à la Supérieure et aux Ueligieuses de Sainte-Ursule pour exprimer sa satisfaction de ce qu'on avait tenu compte de ses recommandations faites dans la Conférence du CJ août.

272 BOSSUET Eï LES SAINTS PERES.

Une relig-ieuse de la même communauté nous a laissé les « Paroles saintes de mon illustre Pasteur Monseigneur Jacques-Bénigne Bossuet , évêqiie de Meaux^ la veille et le jour de maprofession, vers 1686.

Les Mémoires de la Visitation de Meaux nous ont aussi fourni le Précis d'un discours fait à cette communauté, le 30 juin 1685.

Il y a dans ces Instructions maintes citations de TÉcriture et probablement aussi maintes réminiscences des Pères; mais on n'y trouve qu'un texte d'un « grave auteur » , que Bossuet ne nomme pas : Si tacueritis, scdvi eritis (1), mais qui doit être un Père de l'Église, ou l'un de « ces fondateurs de religions » dont il parle (2', et qu'un passage inspiré par les Confessions de saÀni Augustin , « le fds de tant de larmes ». « Je trouve heureusement, dit Bossuet. qu'aujourd'hui se rencontre la fête de sainte Monique , qui est votre modèle, mes Filles, en l'exercice de votre institut, dans son zèle, dans sa charité, dans le soin et la sollicitude qu'elle a eus et par les travaux qu'elle a soutenus, n'épargnant rien pour obtenir et pour procurer la conversion de son fils. Hé ! ne savez-vous pas que ce sont ses soupirs et ses gémissements, ses larmes et ses continuelles prières qui ont enfanté saint Augustin à la grâce ? Que voilà une belle idée pour vous conduire dans vos emplois et dans tout ce que vous avez à faire dans l'instruction des enfants! 11 est vrai que vous ne trouverez pas dans cette jeunesse, qui vous est confiée, les grands crimes qu'avait sainte Monique à combattre et à détruire dans son fils ; quoique cela ne soit pas, elles ont néanmoins le principe de tous les vices, par cet héritage funeste que nous tenons d'origine. »

(I) Bossuet recommande le silence de règle , le silence de prudence et le silence de patience.

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