Instruction sur le silence, (i
ARTICLE II
Les saints Pères et les Opusculos de piété de Eossuet.
Le premier de ces Opuscules, composé en 1692 pour M"^ d'x\lbert de Luynes et publié en 1731 à la suite des Médilations, est le maguilique Discours sur la rie cachée en Dieu, ou V Exposition de ces paroles de saint Paul : « Vous êtes morts, et votre vie est cachée en Dieu avec Jésus-Christ. Quand Jésus-Christ, qui est votre vie, apparaîtra, alors vous apparaîtrez en gloire avec lui (1). » Il y a là, sur la vanité de la louang-e des hommes, des pages ravissantes : « 0 homme! qui me louez, que voulez-vous faire? Je ne parle pas de vous, homme malin, qui me louez artificieusement par un côté, pour montrer mon faible de l'autre... Vous voulez que je fasse du bruit dans le monde... Vous voulez que je montre mes talents. Quels talents? la véritable et solide vertu, qui n'est autre que la piété? Irai-je, avec l'hypocrite, sonner de la trompette devant moi?... Laissez-moi donc être terre et cendre à mes yeux, terre et cendre dans le corps, quelque beau, quelque sain qu'il soit, encore plus terre et cendre au dedans de l'âme, c'est-à-dire un pur néant. »
Un seul passag-e de cet éloquent et dramatique (2i Commentaire est inspiré par saint Augustin : « Que me profitent ces louanges qu'on me donne? Elles achèvent de m'enivrer et de me séduire. Si le monde loue le bien, tant mieux pour lui. « Mes frères, disait un saint, ce serait vous porter envie de ne vouloir pas que vous louassiez les dis-
(1) Dans rorii;iiial , au commenLement, Ms.Fr. \-2»'20, on lit cet avis, mis par Le Dieu en tête de Tautograpiie de Bossuet : « Discours sur l'Ejntre du samedi saint, V'ous êtes morts, etc., fait par feu M^'' l'évèque de Meaux, en lOiiîJ, au temps de Pâques, pour M""* de Luynes de Jouarre. Original de la main de l'auteur. »
{■■2) Dramatique, en effet, puisciue Bossuet s'y fait dire par un ami du monde : « il est heau de i-a\oir forcer l'estime des hommes, de se faire une place, où Ton se fasse regarder: ou si l'on y est par son mérite, par sa naissance, par son adresse, en quelque sorte que ce soit, y étaler toutes les richesses d'un heau naturel, d'un grand esprit, d'un génie heureux, et vaincre enfin l'envie, ou la faire taire. C'est une fumée, disait quel(|u'un. mais elle est douce; c'est le parfum, c'est l'encens des dieux de la terre. — Est-ce aussi celui du Dieu du ciel? » répond Bossuet.
BOSSUET ET LES SAINTS PÈnES. 18
cours OÙ je vous annonce la vérité (1). » Louez-les donc, car il faut bien que vous les estimiez et les louiez, afin qu'ils vous profitent; je veux donc bien vos louanges, parce que sans elles je ne puis vous être utile. Mais pour moi, qu'en ai-je affaire? Ma vie et ma conscience me suffisent. L'approbation que vous me donnez vous est utile; mais elle m'est dangereuse. Je la crains, je vous la renvoie, je ne la veux que pour vous. »
Gomment résister à la tentation de citer la fin de ce délicieux opuscule? « Allez , ma Fille, aussitôt que vous aurez achevé de lire ce petit et humble écrit; et vous, qui que vous soyez, à qui la divine Providence le fera tomber entre les mains, g^rand ou petit, pauvre ou riche, savant ou ignorant, prêtre ou laïque, religieux et religieuse ou vivant dans la vie commune, allez à l'instant au pied de l'autel. Contemplez-y Jésus-Christ dans ce sacrement où il se cache. Demeurez-y en silence; ne lui dites rien; regardez-le, et attendez qu'il vous parle et jusqu'à tant qu'il vous dise dans le fond du cœur : Tu le vois, je suis mort ici et ma vie est cachée en Dieu , jusqu'à ce que je paraisse en ma gloire pour juger le monde. Cache-toi donc en Dieu avec moi, et ne songe point à paraître que je ne paraisse (2). »
Le deuxième Opuscule , Réflexions sur quelques paroles ile Jésus-Christ : « Et moi je vous dis : Ne résistez point à celui qui vous traite mal (3). Bienheureux sont les doux, parce qu'ils posséderont la terre (4). Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur (5) », contient un passage sur l'auteur ascétique préféré de Bossuet : « Saint François de Sales s'est adonné à un continuel exercice de la douceur pour l'intérêt de la foi, et nous devons nous y attacher pour l'intérêt de la charité : car la charité ne nous doit pas être moins précieuse que la foi, et nous ne devons pas faire moins pour l'une que pour l'autre. »
(I) Serm. eccl.
(•2) Édition de Bar-le-Duc. l. Vlll. i>. (il.5.
(3) Saint Mall/iicu . V, :t!).
(4) Ibidem . V, 't.
(.*i) Ibidem . \l, '2!t.
Les Opuscules suirau/s — le 3% sftr la Prière, le 4'', sur la Prière au nom de Jésus-Christ, le 5% De la meilleure manière de faire r Oraison (1), le 6% Pensées détachées sur les i^isites du Seigneur, V attention éi lui plaire , l'efficace de la parole de Dieu, le 7% Manière courte et facile pour faire r Oraison en foi et de simple présence de Dieu, le 8% Exercice journalier, pour faire en espjrit et foi toutes ses actions pendant le noviciat, le 9% Exercice de la sainte Messe (2), le 10% Prières j^our se préparer à la sainte Communion (3), le 11", Préparation à la retraite pour le renouvellement des vœux, le 12% Sur le parfait abandon, le 13% S eîitiments et dispositions dans lesquels on doit célébrer son entrée dans la sainte religion, le 14®, Élévation pour le renouvellement des vœux, le jour de la Toussaint, le 15®, Retraite de dix jours sur la pénitence, le 16% Retraite de dix jours sur les jugements téméraires et autres sujets , le 17% Préparation à la mort (4), le 18®, Exercice ptour se disposer à bien mourir, le 19% Réflexions sur V agonie de Jésus- Christ, le 20% Prière pour unir nos souffrances à celles de Jésus-Christ, le 21*^, Discours aux Filles de la Visitation surlamort, le jour du décès de M. Mutelle, leur confesseur, — ne renferment qu'une seule citation des Pères; elle est de saint Augustin : a II se faut faire violence, afin que la coutume de pécher cède à la violence du repentir, comme dit saint Augustin (5). Méditez et goûtez cette parole (6). »
Dans le 22° Optiscule, Sentiments du chrétien , touchait! la vie et la mort, tirés du chapitre cinquième de la seconde
(\) « La meilleure oraison, dit Bossuet, est celle où l'on s'étudie, avec plus de simplicité et d'humilité, à se conformer à la volonté de Dieu et aux exemples de Jésus-Clirist, et où l'on s'abandonne le plus aux dispositions et aux mouvements que Dieu met dans l'àme par sa grâce et par son esprit. »
('i) Ces Exercices (8 et 9), disaient les éditeurs de 1808. « nous ont été remis par un curé du diocèse de Meaux, qui les tenait de M. de Saint-André, curé do Varèdes, lecpiel était très lié avec M. Bossuet, et avait eu soin , après sa mort, de recueillir dans les différentes communautés les écrits (|ue ce prélat avait faits pour leur instruction. »
(3) Imprimées en 1731. après les Méditations.
(4) Elle comprend huit grandes prières et quelques « courtes ]}ricres , que l'on peut réitérer à un malade, aux approches de la mort contre les terreurs de la mort » .
(■j) In Joanncm, Tract. XLIX.
(6) Quinzième Opuscule.
Épître aux Corin//iir/is (1), il y a plusieurs passages de saint Augustin. « Que si nous vivons comme voyageurs, nous devons considérer tout ce que nous possédons sur la terre, non pas comme un bien véritable, mais comme un rafraîchissement durant le voyage : Instrumpntum peregrinatioiiis, non irritamentinn cupidilatis , dit saint Augustin (2i; comme un bâton pour nous soutenir dans le travail, et non comme un lit pour nous reposer; comme une maison de passage où l'on se délasse , et non comme une demeure où Ton s'arrête. C'est pourquoi l'apôtre saint Paul appelle notre corps un tabernacle, c'est-à-dire une tente, un pavillon, une cabane, en un mot, un lieu de passage et non une demeure fixe. » Après avoir cité tout un passage de saint Paul sur <( cet esprit de pèlerinage , qui est l'esprit de la foi », Bossuet le commente ainsi : « C'est-à-dire, selon saint Augustin, que ceux qui ont des femmes ne doivent point y être liés par aucun attachement corporel; que ceux qui s'affligent par le sentiment du mal présent doivent se réjouir par l'espérance du bien futur; que la joie de ceux qui s'emportent parmi les commodités temporelles doit être tempérée par la crainte des jugements éternels; que ceux qui achètent doivent posséder ce qu'ils ont , sans que leur cœur y soit engagé ; enfin que ceux qui usent de ce monde doivent considérer qu'ils passent avec lui, parce que la figure de ce monde passe : Qui habent uxores, non carnali concupificentiae subjugentur; et qui fient tristitia praesentis mali , gaudeant spe futuri boni; et qui gaudent proptei' temjjorale aliquod commodum , timeant aeternum suppliciuni ; et qui e/itnnt , sic habendo possideanl ut aniando non luu-reant; et qui ulunlur hoc mundo ^ Iransrre se cogitent , non /nanere {3) ». liossuet ajoute que, quelque regret qui accompagne la mort de ceux qui nous sont chers, il faut nous consoler par l'espérance de nous revoir : « C'est ainsi , dit saint
(1) Scimus eiiini (|uoniani, si torrestris domus nostia hujus lial)ilalionis dissolvatur, <juo(l aedilicationem ex Deo liabcmus, domum non manufaclam, acternam in coelis.
(i) In Joannem, Tract. XL, 10.
{'■ij De Niipt. ri Concup., lib. I, c. xiii.
Angusiin, qu'on permet à la tendresse des fidèles de s'attrister sur la mort de leurs amis, par le mouvement d'une douleur passagère. Que les sentiments de l'humanité leur fassent répandre des larmes momentanées, qui soient aussitôt réprimées par les consolations de la foi; laquelle nous persuade que les chrétiens qui meurent s'éloignent un peu de nous pour passer à une meilleure vie. Pciimlhiniur itaque pia corda charoruni de sifonnn mortibus contristari dolore sanabili, et consolabiles lacrymal f undant condilione mortali, qua.s cito réprimai fidei gaadium, qua credantur fidèles , quando inoriuntur, paulidum a nobis abire et ad meliora transir e (1). »
Si le 23° Opuscule , Réflexions sur le triste état des pécheurs et les ressources qu'ils ont dans la miséricorde de Dieu, ne contient que des citations de l'Écriture, le 24% Discours sur l union de Jésus-Christ avec son épouse ^ en deux parties : Comment Jésus-Christ est-il l'Epoux des âmes dans l'Oraison, et Les devoirs de rame qui est épouse de Jésus- Christ , est presque entièrement rempli des commentaires des saints Pitres sur le Cantique des Cantiques et sur ce verset en particulier : « Veni in hortum meum, soror mea, sponsa. Je suis venu dans mon jardin, ma sœur, mon épouse (2). Saint Bernard dit que c'est dans l'Oraison, qui est un admirable commerce entre Dieu et l'àme, qu'on ne connaît jamais bien qu'après en avoir fait l'expérience,... que l'Époux visite l'Épouse; c'est là que l'Épouse soupire après son Epoux; c'est là que se fait cette union déifîque entre l'Époux et l'Épouse, qui fait le souverain bien de cette vie... Les visites que l'Époux céleste rend à l'Épouse se font dans le cœur... ,Ie confesse, dit saint Bernard (3), que cet amoureux Époux m'a quelquefois honoré de ses visites; et, si je l'ose dire dans la simplicité de mon cœur, il est vrai qu'il m'a souvent fait cette faveur. Dans ces fréquentes visites, il est arrivé parfois que je ne m'en suis pas aperçu.
(1) De Verb. Aposlol. Scrm. CLXXII.
(-2) Cantique des Cantiques, V. C'est le texte du Discours de Bossuel.
(H) //( Cant. Cant. Scrm. LXXIV, 5.
J'ai bien senti sa présence; je me souviens encore de sa demeure; j'ai même pressenti sa venue; mais je n'ai jamais su comprendre comment il entrait ni de quelle manière il sortait, si bien que je ne puis dire ni d'où il vient, ni où il va , ni l'endroit où il entre , ni celui par où il sort. Certainement, il n'est pas entré par les yeux, car il n'est point revêtu de couleur; il n'est pas aussi entré par l'oreille, car il ne fait point de bruit; ni par l'odorat, car il ne se mêle point avec l'air comme les odeurs , mais seulement avec l'esprit... Peut-être qu'il n'était pas besoin qu'il entrât, parce qu'il n'était pas dehors.
« Dieu m'est témoin, dit Orighie (1), que j'ai souvent reçu la visite de l'Époux, et qu'après l'avoir entretenu avec de grandes privautés , il se retire tout d'un coup et me laisse dans le désir de le chercher et dans l'impuissance de le trouver. Dans cette absence, je soupire après son retour; je le rappelle par des désirs ardents , et il est si bon qu'il revient. Mais aussitôt qu'il s'est montré et que je pense l'embrasser, il s'échappe de nouveau; et moi je renouvelle mes larmes et mes soupirs...
« Qui est-ce qui me pourra développer le secret de ces mystérieuses vicissitudes, dit saint Bernard (2)? Qui m'expliquera les allées et les venues, les approches et les éloignements du Verbe? L'Epoux n'est-il point un peu léger et volage? D'où peut venir et où peut aller ou retourner celui qui remplit toutes choses de son immense grandeur? Sans doute, le changement n'est pas dans l'Époux, mais dans le cœur de l'Épouse, qui reconnaît la présence du Verbe, lorsqu'elle sent l'effet de la grâce ; et quand elle ne le sent plus, elle se plaint de son absence et renouvelle ses soupirs. Elle s'écrie avec le Prophète : « Seigneur! mon cœur vous a dit : les yeux de mon âme vous ont cherché (3). » Et peut-être, dit saint Bernard (V), que c'est pour cela que
M) //( Canl. llomil. I. n. 7.
\-l) In Cant. Serm. LXXIV, n. I.
(:*) Ps. XXVI. H.
(i) In Canl. Serm. LXXIV, î>!>.
l'Epoux se retire , afin qu'elle le rappelle avec plus de ferveur : comme autrefois s'étant joint aux deux disciples qui allaient à Emmaiis, il feignit de passer outre, afin d'entendre ces paroles de leur bouche même : Maiw nobiscum. Domine (1) : Demeurez avec nous, Seigneur; car il se plait à se faire chercher, alin de réveiller nos soins et d'embraser notre cœur.
« Il ne fait que toucher en passant la cime de notre entendement : comme un éclair, dit saint Grégoire de Naziauze, qui passe devant nos yeux, partageant ainsi notre esprit entre les ténèbres et la lumière, afin que ce peu que nous connaissons soit un charme qui nous attire, et que ce que nous ne connaissons pas soit un secret qui nous ravisse d'étonnement...
« Il semble que [le Fils de Dieu] se joue avec les hommes, dit Richard de sai/if Victor (2j, comme un père avec ses enfants : ils se figurent tantôt qu'ils le tiennent, et puis tout à coup il leur échappe; tantôt il se montre comme un soleil avec beaucoup de lumière; et puis en un moment il se cache dans les nuages. Il s'en va, il revient, il fuit, il s'arrête; il les surprend, il se laisse surprendre, et tout aussitôt il se dérobe...
« ToKS les saints Pères qui parlent de l'union qui se fait entre l'àme et l'Époux céleste, dans l'exercice de l'oraison, disent qu'elle est inexplicable. Saint Thomas l'appelle un baiser ineffable , parce qu'on peut bien goûter l'excellence des affections et des impressions divines, mais on ne la peut pas exprimer. Saint Bernard dit que c'est un lien ineffable d'amour, parce que la manière dont on le voit est ineffable et demande une pureté de cœur tout extraordinaire. Saint Augustin dit que cette union se fait d'une manière qui ne peut tomber dans la pensée d'un homme, s'il n'en a fait l'expérience L'àme qui aime parfaitement Jésus-Christ, après avoir pratiqué toutes les actions de vertu et de mortification les plus héroïques, après avoir
(I) Saint Luc, XXIV, -ii).
(-2) De Grad. Charit. cap. ii.
reçu toutes les faveurs les plus signalées de l'Époux , les visions, les révélations, les extases, les transports cFamour, les vues, les lumières, croit n'avoir rien fait et n'avoir rien reçu; à cause, dit saifit Macait'e, du désir insatiable qu'elle a de posséder le Seigneur; à cause de l'amour immense et ineffable qu'elle lui porte, qui fait qu'elle se consume de désirs ardents et qu'elle aspire sans cesse au baiser de l'Époux...
« Cette union parfaite,... c'est le plus haut degré de la contemplation, le plus sublime don de l'Époux, qui se donne lui-même , qui s'écoule intimement dans l'àme , qui la touche, qui se jette entre ses bras et se fait sentir et goûter par une connaissance expérimentale, où la volonté a plus de part que l'entendement et l'amour que la vue. D'où vient que Richard de Saint-Victor (1) dit « que l'amour est un œil et qu'aimer c'est voir », et saint Augustin : « Qui connaît la vérité, la connaît; et qui la connaît, connaît l'éternité; c'est la charité qui la connaît (2). »
« On peut bien dire avec saint Bernard que cet embrassement, ce baiser, cette touche, cette union, n'est point dans l'imagination ni dans les sens, mais dans la partie la plus spirituelle de notre être , dans le plus intime de notre cœur, où l'àme, par une singulière prérogative, reçoit son bienaimé, non par figure, mais par infusion, non par image, mais par impression. On peut dire avec Denis le Chartreux que le divin Époux, voyant l'âme tout éprise de son amour, se communique à elle, se présente à elle, l'embrasse, l'attire au dedans de lui-même, la serre étroitement avec une complaisance merveilleuse, et que l'épouse, étant tout à coup, on un moment, en un clin d'œil, investie des rayons de la Divinité, éblouie de sa clarté, liée des bras de son amour, pénétrée de sa présence, opprimée du poids de sa grandeur et de l'efficace excellente de ses perfections, de sa majesté, de ses lumières intenses, est tellement surprise, étonnée, épouvantée, ravie en admiration de son infinie
(1) De Grad. char., cap. m.
(-2) Confes., lib. Vil, c. x.
grandeur, de sa brillante clarté, de la délicieuse sérénité de son visage, qu'elle est comme noyée dans cet abime de lumière, perdue dans cet océan de bonté, brûlée et consumée dans cette fournaise d'amour...
« Jésus-Christ prend quelquefois le nom de Seigneur, quelquefois celui de Père, et quelquefois celui d'Epoux. Quand il veut nous donner de la crainte, dit sa'uil Grégoire (l), il prend la qualité de Seigneur; lorsqu'il veut être honoré, il prend celle de Père; mais quand il veut être aimé, il se fait appeler Epoux...
« En cet amour consiste, comme dit excellemment saint Bernard (2), la ressemblance de Fàme avec le Verbe, selon cette parole de l'Apôtre : « Soyez les imitateurs de Dieu comme étant ses enfants bien-aimés, et marchez dans l'amour et la charité, comme Jésus-Christ nous a aimés. »
« L'âme qui est assez heureuse pour y être parvenue brûle d'un si ardent désir de voir son Époux dans la gloire que la vie lui est un supplice, la terre un exil, le corps une prison et l'éloignement de Dieu une espèce d'enfer qui la fait sans cesse soupirer après la mort. Dans cet état, dit saint Grégoire (3j, elle ne reçoit aucune consolation des choses de la terre : elle n'en a aucun goût, ni sentiment, ni désir; au contraire, c'est pour elle un sujet de peine, qui la fait soupirer jour et nuit et languir dans l'absence de son Époux...
« Tel était saint Ignace , martyr, qui soupirait après les tourments et la mort, par l'extrême désir qu'il avait de voir Jésus-Christ. « Quand sera-ce, disait-il, que je jouirai de ce bonheur d'être déchiré des bêtes farouches dont on me menace? Ah! qu'elles se hâtent de me faire mourir et de me tourmenter; et, de grâce, qu'elles ne m'épargnent point comme elles font les autres martyrs; car je suis résolu, si elles ne viennent à moi, de les aller attaquer et de les obliger à me dévorer. Pardonnez-moi ce transport, mes petits enfants; je sais ce qui m'est bon : je commence main-
(I) In Canf. Prooem., n. 8.
(-1) In cant. Serm. LXXXHI, n. 3.
(3) In Cant., c. m.
tenant à être disciple de Jésus-Christ, ne désirant plus rien de toutes les choses visibles, et n'ayant qu'un seul désir, qui est de trouver Jésus-Christ. Qu'on me fasse souffrir les feux, les croix et les dents des bêtes farouches; que tous les tourments que les démons peuvent inspirer aux bourreaux viennent fondre sur moi; je suis prêt à tout, pourvu que je puisse jouir de Jésus- Christ. » Quel amouri quels transports! quelle ardeur pour Jésus-Christ! Puissions-nous entrer dans ces sentiments, et comme le saint martyr, n'avoir plus de vie , d'être , de mouvement , que pour consommer notre union avec le divin Epoux ! »
Voilà comment le mysticisme de Bossuet parle de l'abondance du cœur, e.r abundantia cordis. Sans doute, il s'inspire de 'Asâwi I (j ut ice, de saint Grégoire de Nazianzc , de saint Bernard , de Denis le Chartreux , de saint Macaire , de saint Augustin, de Richard de Saint-Victor, dOrigène , et on voit par là combien se trompent ceux qui disent que Bossuet ne fit du ndysticisme et ne s'occupa des auteurs ascétiques que pour répondre à Fénelon dans la querelle du Quiétisme; mais au fond, c'est son âme qui s'épanche, son âme qui était « tout amour et toute charité (1 ) ». 11 avait affirmé un jour, en faisant le Panégyrique de saint François de Paule, que cet admirable saint avait toujours un air riant, parce qu'il aimait, « parce que, dit saint .4;/gustin , celui qui aime ne travaille pas : qui amat non loborat ... Celui qui aime, il aime : qui amat, amat, [dit le tendre et affectueux saint Bernard]. Ce n'est pas, ce semble, une grande merveille. Il aime, c'est-à-dire il ne sait autre chose qu'aimer; il aime et c'est tout! » Il en est de Bossuet comme de saint Bernard, de saint François de Paule : il a aimé ; « il a chanté le cantique de l'amour divin, avec quelle tendresse, avec quelle effusion, quel ravissement de toute l'âme! Avec quels cris parfois où sa passion débordait! « Vive Dieu! Vive l'Éternel! » Nul cœur mysti<|ue , depuis Ylniitation [1], n'a été plus profondément
(1) I.unson, liossuel, p. 11.
{-2) Il y a là une exagération : sainte Thérèse, saint Jean de la Croix, saint Fran-
épris. Et voilà le principe de cette sérénité, de cette joie grave et pleine qu'il a portées toute sa vie sur son visag-e : il aimait ».
ARTICLE III
Les Saints Pères et les Poésies sacrées de Bossuet.
C'est parce « qu'il aimait » que Bossuet faisait des vers à Meaux, sur la fin de sa vie. Dans sa jeunesse, le 26 mai 1652, il avait traduit la prose V^'iii sanctf', Spiriti/s (1 ) ; à soixanteneuf ans, il ne cultiva la Muse que pour s'édifier lui-même et édifier, non pas le public, mais quelques âmes d'élite.
(( Il a laissé, dit Le Dieu [Mémoirf's, t. I, p. 170) des traductions en vers français d'un grand nombre de Psaumes et de plusieurs Cantiques , qui ont été admirées par de grands maîtres en l'art poétique; c'est encore une preuve qu'il a voulu donner, comme ont fait les saints Pères, de son affection à la sainte Écriture. »
« Ne parlons point, écrivait-il à M"*" d'Albert de Luynes (2), de me divulguer comme faisant des vers, quoi qu'en dise le P. Toquet, à qui je défère beaucoup... Je ne fais des vers que par hasard, pour m^ amuser saintement d'un sujet pieux, par un certain mouvement dont je ne suis pas le maître. Je veux bien que vous les voyiez, vous et ceux qui peuvent en être touchés. A tout hasard, voilà l'hymne (3), sauf à ajouter et entrelacer un sixain. Vous aurez bientôt les mystères jusqu'à l'Incarnation (4). » « Laissez voir les vers, lui disait-il encore (5), avec le même secret, à M''* du N.., de Lusancy et de Rodon, si elle en a entendu parler,
çois (le Sales, saint Vincent de Paul, la bienheureuse-JIarguerilc Marie Alacoque. etc., sont postérieurs à l'Imilation, et il faut hien croire (|uc leur charité était plus liéroïque encore que celle de Bossuet.
(I) Edition Lâchât, t. X, p. Wi.
(-2) Le 7 juin Ki'.Mi.
(3) Quel est cet hymne? On n'en trouve pas dans le Recueil de Poésies sacrées qui nous restent.
(i) Si Bossuet a fait sur les Mystères les poèmes qu'il annonçait dans celte lettre, il faut avouer qu'ils sont perdus.
(.•>) Lettre du 14 mai 1696.
î8i BOSSUET ET LES SAINTS PERES.
même à W"' la Guillaumie; permettez-en la lecture à ma sœur Cornuau, tant qu'elle voudra. » Un autre jour il), Bossuet écrivait à M"" d'Albert : « Il y a bien d'autres cantiques sur le métier. « Prenez les petits renards (2) »; taillez dans le vif : q/ir ce soit le fruit de cette poésie. » (( V'ous me renverrez les vers, quand vous les aurez fait écrire, comme à l'ordinaire », lui mandait-il, le 15 août 169T. et le 10 octobre de la même année : « Le vers que vous désirez est ainsi :
... Tout et; qu'on a pensé Sans que d'un Dieu jaloux l'honneur soit offensé (3).
On dit indifféremment arec ou avecque; ce dernier rend la mesure complète. »
C'est , sans doute , encore à des vers que Bossuet fait allusion, quand il écrit (i) : « Voilà des conso/cifions que je vous euvoie ; faites-en part à M""" de Luynes, sans oublier ma sœur Bénigne. Je vous en permets des copies , à condition, aussitôt qu'il y en aura une, de me renvoyer le tout. »
La discrétion de Bossuet à propos des essais poétiques d'une Muse tardive éclate encore plus dans la Correspondance avec sœur Cornuau de Saint-Bénigne : « Lisez les vers tant que vous voudrez , lui écrit-il le 29 mai 1696; j ai des raisons pour ne couloir pas qu'on en donne des copies à qui que ce soit. Je veux bien que vous les fassiez voir à celles que vous me marquez »... « Vous avez fait l'application que je souhaitais de l'endroit du Cantique des Cantiques, où il est parlé de la taille de la vigne et des petits renards (5). Poursuivez et extirpez tout... Je vous envoie le reste des vers sur le Cantique aux conditions que vous me proposez, pour ces dames et pour vous (6) »... « Il
(I) Lettre (lu 10 août U><M>.
(-2) Le Cantique où ces mots sont commentés existe encore : c'est le III' sur le Saint Amour :
Prenez ces renanlcauv ravageurs de la vigne, etc.
(.i) Encore une pièce de vers (|ui nous manque.
(4) LeUre du !• août Kiit".
(■'») On a vu plus haut une allusion à la nicnio pièce de vers.
«i) Li-ttre du II août lii!Mi.
se trouvera du temps pour s'occuper de l'effet des vers du saint Cantique (1)»... « Tenez-vous en, ma Fille, dnixorr/res que je vous ai donnés sur la communication de mes vers, persistcuit à ne vouloir pas qu'on les eoie (2), »
La sœur Cornuau écrivait au cardinal de Noailles en lui
envoyant une copie des Le/frrs de Bossuet : « J'ai cru
aussi, Monseigneur, que vous seriez très aise de voir les vers
que ce saint prélat faisait comme en se jouant, pour ainsi
dire, quand nous lui en demandions, feu M""^ d'Albert et
moi. Je m'assure que Votre Éminence sera consolée de voir
le.s grands et. intimes sentiments de ce prélat, rt combion
son canir était pris et épris du saint amour. Ce sont ces
véritables sentiments qu'il nous donnait , comme il nous le
disait, sans art et sans étude, en nous assurant qu'il ne
voulait pas retirer nos esprits du véritable sens de l'Écriture ;
qu'il aimait mieux que ses vers fussent moins élégants et
ne s'en pas détourner poursuivre déplus belles expressions.
// nous demandait comme If secret sur ses vers ^ ne voulant
pas qu'on sût qu'il en faisait; et il n'en faisait, à ce qu'il
nous disait avec confiance, que parce qu'il semblait que
Dieu voulait qu'il contentât nos désirs là-dessus. Il nous
avouait que les sentiments que Dieu lui donnait pour nous
lui étaient utiles à lui-même; qu'il se sentait pénétré des
effets de l'amour divin, que Dieu lui mettait au cœur de
nous expliquer dans ses vers. Il est vrai que, quand il nous
les donnait ou qu'il les lisait, il était quelquefois tout perdu
en Dieu, et parlait du céleste Époux d'une manière qui nous
ravissait, qui nous faisait voir, sans qu'il le voulût, qu'il se
passait de g'randes et intimes choses en lui; mais comme
j'ai déjà eu l'honneur de vous le dire, Monseigneur, il na
jamais permis que nous ayons ptarlé de cela, ni que nous
ayons communiqué ces vers, particulièrement ceux sur le
Cantique des Cantiques, où l'amour divin est plus exprimé;
non qu'il en fit mystère , mais parce qu'il ne croyait pas ce
langage propre à tout le monde et que, d'ailleurs, ses au-
(1) Lettre sans date de KifJO.
(iî) Lettre du 7 juin um.
très ouvrages ne lui permettaient pas de donner autant d'attention qu'il eût fallu pour mettre ses vers dans leur dernière perfection; d'autant plus qu'à peine étaient-ils sortis de son cœur et de sa plume que nous les lui arrachions des mains, tant notre empressement était grand sur cela. Il est vrai qu'il en a retouché quelques-uns; mais je ne crois pas qu'il y ait mis tout à fait la dernière main, ni à tous ceux qu'il a faits. »
Qu'aurait donc dit le grand évêque de la publication qu'on a faite de ses poésies de vieillesse? Il aurait protesté avec énergie, d'autant phis qu'il n'avait aucune illusion sur ses talents poétiques (1), ni même sur son goût en matière de poésie, puisqu'il écrivait, le 7 mars 1691, au P. Mauduit, de l'Oratoire : « Les deux Psatf/itfs que vous m'avez envoyés m'ont transporté en esprit dans les temps où ils ont été composés, et si je n'ose encore me prononcer sur l'impression, c'est à cause que Je n'ose aussi me fwr à mon jugement ni à mon goût su/- la poésie, dans l'extrême délicatesse , pour ne pas dire dans la mauvaise humeur, de notre siècle. «
Quoi qu'il en soit de la pensée intime de Bossuet sur la valeur de ses essais poétiques , il faut avouer qu'il n'était poète et grand poète qu'en prose. Ses vers sont médiocres, parfois même mauvais r2j ; seule, l'intention est louable : c'est une pieuse pensée qui l'a poussé à rendre « un suprême hommage d'admiration impuissante (3) » à cette poésie des Livres saints, dont il s'enivrait.
La première partie des poèmes de Bossuet est intitulée
(I) Poiiniuoi le P. ilc la Broise (Bossuet et la Bible, p. ;«(. noie 3), écrit-il que Bossuet se Taisait queUiuc « illusion sur ses talents poétiques? » — Il n'y parait certes pas.
(■2) Comme quand il fait rimer « reciicrché » et « écrasé »: ou quand il dit (Le Soint Amour, I et lll) :
Ton nom, venu du ciel, est une douce étreinte
Des plus vives odeurs.
Allons (c'en est le temps) des brandies renaissantes
Trancher raccrolsscment; Et faisons endurer à nos fertiles plantes
Cet utile toiu-nient.
(3) I,e mot est du P. de la liroisc, p. ;{7.
le Saint Amour ou endroits choisis du Cantique des Cantiques, avec des réflexions morales. Dans le préambule, Salo7non au lecteur,
Mortels, purifiez vos heures, vos pensées, Et laissez loin de vous les ardeurs insensées
D'un amour furieux.
Si vous voulez, épris d'une flamme pudique. Entonner ces beaux airs, et du Roi pacifique
Les chants mystérieux,
Bossuet s'inspire évidemment d'Origène et de saint Jérôme (1), et, de même que, dans son Commentaire du Cantique en prose latine et française , il suit « les interprètes de ce livre que Jésus-Christ a donnés à l'Église », depuis Origène, saint Jérôme, Théodoret, saint A/nbroisr, jusqu'à saint Thomas d'Aquin et le Père Louis de Léon, de même, dans les quatorze pièces de vers qu'il a consacrées aux passages les plus beaux des chapitres i, ii, v, m, vi, iv, vu, viii, du même Cantique , il prend pour guides ces mêmes Pères, ces mêmes docteurs de l'Église, surtout dans les Réflexions morales qui terminent ses petits poèmes , comme elles terminent les différents chapitres de son Commentaire.
Ainsi, le passage : Adjuro vos, filiae Jérusalem, per capreas, cervosque camporum, ne suscitetis, neque evigilare faciatis dilectam, quoadusque ipsa relit (2), s'applique, d'après saint Bernard et saint Grégoire ., « aux âmes fidèles qui travaillent au salut des autres » , et auxquelles le Christ « défend de remettre dans la vie active quelque grande âme, enflammée de l'amour divin et élevée à une haute contemplation ». « Car l'Époux (saLint Bernard , Serm. 52, n. 6) sait que l'Église , cette bonne mère , est toujours attentive aux progrès de ses enfants par le zèle de son amour : c'est pourquoi il n'a pas craint de lui confier ce secret de la conduite des âmes. » « Les hommes charnels qui sont dans l'Église, dit saint Grégoire ^ ne cessent de troubler le repos
(1) Voir la Préface sur le Cantique des Cantiques, doiil il a été parlé plus haut.
(2) Cliap. H, V. 7.
des saintes âmes dans la contemplation : il faut les écarter. — Bossuet traduit :
Ah! ne la troublez pas. vous, ses chères compagnes,
Jusques à son réveil; Par les faons, par les cerfs sautant par les campagnes.
Ménagez son sommeil.
Rcfle.r'mn.
Ainsi l'Époux, soigneux du repos de l'Amante, Établit des pasteurs la garde vigilante
Pour veiller à l'entour.
Vous seule , ô sainte Église , ô mère charitable , Gardez à vos enfants leur Amant véritable
Par vos soins maternels (1).
Ainsi encore, « selon Orujl'nc, les malins esprits sont figurés par les petits renards (2), qui vont aux vignes, par leurs terriers, en ronger les premiers bourgeons, et emportent ainsi toute l'espérance des fleurs. On y doit aussi entendre les mauvais désirs, qu'il est aisé d'étouffer dès leur naissance, de même qu'il est aisé de prendre les renards, lorsqu'ils sont encore petits. Il faut donc écraser contre la pierre les petits de Babylone, de peur que les cupidités dangereuses ne prennent racine en nous; saint Bernard suit cette interprétation d'Origène et des autres Pères (3). » — Bossuet fait comme saint Bernard :
Prenez ces renardeaux ravageurs de la vigne.
Et, d'un commun effort.
Toutes, venez donner à leur i"ace malign(>
Une soudaine mort.
lié lier ion .
Vous (pii (le la vei'tu commencez la carrière, Gardez-vous de passer cette saison prc^miéi'e
En de molles douceurs.
Taillez jusques au vif, exterminez le vice, Étouffez en naissant un défaut qui se glisse
Au seci'ct de vos cœurs (4).
(I) Le Saint Amour, 1 et IV.
(-1) Capile nobis vulpes parindas. t/uac demoliuntur vineas. (Chap. n, v. l'i.)
(.'{) Commentaire en prose de Itossuet, chap. u.
(4) Le Saint Amour, iv. . .
LES SAINTS PERliS ET BOSSUET AUTEUR ASCÉTIQUE. 289
Autre exemple, le verset 8 du chap. ii : Eccr is/e venit salions in montibus , Iransilions collcf^ (1), s'applique, d'après Oi'ighiP , à Jésus-Christ passant par-dessus les anges pour s'incarner dans la nature humaine (2). — Bossuet traduit en vers :
Il vient comme par sauts à notre humble nature , Au supplice, aux enfers : après la sépulture
Au trône remonté, Lui-même tour à tour à nos yeux veut paraître. En victime, en pontife, en serviteur, en maître.
Dans toute sa clarté.
Quelle saillie! Il quitte, il reprend son tonnerre, etc.
D'après saint Ambroise et saint Augustin, les deux jardins de l'Époux, celui des fleurs et celui des fruits, au chapitre VI, 1, 10, celui des aromates, areolam aromatunt , hortum nucum, semblent signifier dans l'Ecriture ce qui fait la joie et la nourriture de l'àme : « Saint Ambroise entend par le jardin des noyers celui où est le fruit de la lecture des prophéties et de la grâce sacerdotale, qui est amère dans ses tentations, pénible dans ses travaux et abondante dans les vertus intérieures; et saint Augustin, sous la figure des noix , les sens cachés de l'Écriture qui ne se développent qu'avec beaucoup d'application (3). » — Bossuet dit dans le chant V^ du Saint Amour :
Les noj'ers du jardin sont, dans le saint Cantique, Des livres inspirés le langage mystique,
Où l'on est empêché Par l'amère enveloppe et par la dure enceinte ("?) De recueillir d'abord dans la parole sainte
Le fi'uit du sens cachi'-.
Il est ainsi : souvent la divine Écriture .Jette aux yeux éclairés une lumière pure :
Souvent la vérité Sous la lettre grossière est la manne cachée Qui par un soin pieux veut être recherchée
Dans son obscurité.
(1) « Voilà le Inen-ainic qui vient sautant sur les montagnes, hondissant sur les collines. • (5) Commentaire sur le Cantique, chap. ii; Réflexion. (3) Commentaire du Cantique; Réflexion sur le chap. vu.
D'après saint Thomas, la jeune sœur dont parle le verset 8 du chapitre vin, Soror noatra pan^a, et uhora non hahet, c'est TÉgiise naissante composée des Gentils nouvellement convertis par les apôtres. — Bossuet, dans les chants VIT et XiV® du Saint Antour, nous dit :
L'Église a ses parfums, sa foi, sa patience, Son amour, ses désirs , les vents , la violence ;
La fureur des tjrans Dans son sein glorieux tous les peuples attire : Ils croissent sous le fer, ces saints dont le martyre
A fait des conquérants...
Belle en tes vérités , en tes chants merveilleuse , Dans tes solennités gi'ande et majestueuse
Autour de tes autels, Sainte Église, le ciel répond à ta musique. Et l'accompagnement du concert angélique
Ravit les immortels.
Bossuet poète est si bien le disciple et l'écho des saints Pères qu'il consacre toute une strophe à saint Bernard (1) :
Rejeté dans les flots, Bernard, à la tempête. Hors du port désiré , sait exposer sa tête ,
Et vient, loin de Clairvaux , Où de chastes plaisirs son àme est transportée. Zélé prédicateur de l'Église agitée
Partager les travaux.
Il n'y a rien à dire des deux pièces intitulées L'amour insatiable; — rien des Trois amantes , Première amante : La fjécheressc ; Seconde amante : I, Marie, sœur de Lazare, aux pieds de Jésus à Béthanie écoutant sa parole; II, La même amante se plaint au Sauveur de la mort de Lazare, son frère; lll, La môme amante répand ses parfums sur la tète et sur les pieds de Jésus; IV, Le jour que Jésus monta aux cicux, il vint à Béthanie avec ses disciples ; Troisiètne amante, Marie-Madeleine , de qui Jésus avait chassé sept démons , accompagne la Sainte Vierge jusqu'à la croix, avec Marie, sœAU' de sa mère et femme de Cléophas ; la môme amante
(I; Le Saint Amour, v. Réflexion.
cherche Jésus dans son tombeau , voit deux anges et le voit hii-même ; — rien non plus de la parfaite amante , Marie , Mère dp Dieu. Ce ne sont guère que des paraphrases de l'Evangile.
C'est de la Bible encore beaucoup plus que des saints Pères que Bossuet s'inspire dans la Traduction poétique de quelques' Psaumes : I, Domine, Dominus nosler, quam admirabile est nonwn tuum,' II, Cœli enarrant gloriam Dei,' III, Exaudiat te Dominas in die tribulationis; IV, Eructavit cor meum verbum bonmn; V, Deus noster refugium et virtiis; VI, Tibi silentium laus; Vil, Fundamenta ejus in montibus sanctis;^^\l\ , Super flumina Babylonis , illic sedimus ; l\, Credidi, propter quod locutus sum. — L'Ode sur la liberté créée , perdue , réparée , couronnée ^ l'Hijmiw pour If jour de l'Ascension , Qui ascendit super coelum ad Orient cm,
Lève-toi , Père du jour.
Et dans ton plus bel atour, Viens commencer ta carrière; Aujourd'hui, vers les hauts lieux D'où s'élève ta lumière ■Montera le roi des cieux;
la Prière d' un péclwur pénitent et Ceci est mon corps, ceci est mon sang, sont moins des œuvres poétiques que des efforts faits par Bossuet pour traduire en une langue dont il n'a pas le secret les sentiments qui débordent de son ànie sacerdotale : sentiments d'admiration pour la poésie sacrée et d'amour ardent pour le Verbe divin.
ARTICLE IV
Les saints Pères et le Traité de la Concupiscence (1).
On ne connaît pas la date de cet ouvrage; mais ce qu'il contient contre Boileau et sa X" satire, les Femmes , indique
(I) Il a pour sous-titre : Ou EccposUion de ces paroles de sainl Jean : N'aimez pas le monde ni ce qui est dans le monde.
clairement qu'il est postérieur à 1G92. L'esprit général en est le même que celui de la Lettre au P. Ca/faro , 169i (1 1.
Dans le manuscrit autographe , cet ouvrage ne porte aucun titre écrit de la main de Bossuet : le titre actuel, qui vient des éditeurs de 1731, ne semble pas correspondre à la pensée de l'auteur, qui n'a point voulu faire un traité, une exposition méthodique d'une thèse de philosophie ou de théologie, mais écrire pour une religieuse, W" d'Albert ou la sœur Cornuau, une explication ascétique de ces trois versets de saint Jean, première Epitrr : chap. ii, 15, 16, 17 : « JN" aimez pas le monde ni ce qui est dans le monde. Celui (|ui aime le monde , lamour du Père n'est pas en lui : parce (jue tout ce qui est dans le monde est concupiscence de la chair, et concupiscence des yeux et orgueil de la vie : laquelle concupiscence n'est pas du Père, mais elle est du monde, etc. »
Quel admirable commentaire Bossuet ne donne-t-il pas de ces mots! Comme il explique avec une éloquence et une onction pénétrantes « ce que c'est que le monde » ; « ce que c'est que la concupiscence de la chair » ; « ce que c'est que la chair de péché dont parle saint Paul » ; ce que c'est que « la concupiscence des yeux », le désir de connaître, ou la curiosité et le plaisir de la vue ; ce que c'est que « l'orgueil de la vie », l'amour- propre , qui veut u en tout exceller au-dessus des autres,... et qui s'attribue à soi-même sa propre excellence » ; ce que c'est que « la gloire » et la « merveilleuse manière dont Dieu punit l'orgueil, en lui donnant ce qu'il demande » ; ce que c'est enfin que la « séduction du démon », cause de <( la chute de nos premiers parents » et de la « naissance des trois concupiscences, dont la dominante est l'orgueil I »
Bossuet est là tout entier : il y est avec le style le plus vif, le plus coloré dont il se soit jamais servi , puisqu'on y trouve de merveilleuses pages, entre autres celle où il décrit le lever du soleil et devance Rousseau et Lamartine dans
(I; Il est étonnant i|iraiiciin des (■dilcurs ilc Itossnct n'ait fait ressortir ces deux, choses pour essayer de déterminer la date du Trnilv de la roncupiscem-e.
l'expression du sentiment de la nature (1); il y est avec sa connaissance profonde du cœur humain et sa science de moraliste, qui dépasse en profondeur celle de Pascal (2), en vérité celle de La Rochefoucauld (3) et de La Bruyère (4) ; il y est avec cet art où il excelle d'interpréter l'Écriture par l'Écriture elle-même, d'expliquer saint Jean par la Genèse (la chute du premier homme), par les Livrfs sapientiaux, par l'Évangile et par saint Paul; il y est enfin avec cette science patrologique incomparable, grâce à laquelle il peut corroborer tous ses développements par des textes des saints Pères. « Dans son Traité de la concupiscence , dit M. Nourrisson (5) , il n'a fait autre chose que traduire , avec la magie du lang-ag'e qui lui est propre , le dixième livre des Confessions. » — C'est là une exag-ération évidente; mais Bossuet
(1) « Je me suis levé pendant la nuit avec David pour voir vos cieiis etc. — Voir plus haut, pages 31, .'Ja. — Voir aussi le passage : « Mou Dieu, lumière éternelle », où Dieu, soleil de l'âme, est comparé au soleil qui éclaire les corps. Chapitre xxxii.
(i) Pascal avait écrit, sur le passage de saint Jean commente par Bossuet, de courtes réflexions , dont quelques-unes sont l'indication rapide des grands développements de l'évêque de Meaux. On lit dans les Pensées, édit. Havet, art. XXV : « Concupiscence de la chair, concupiscence des yeux, orgueil, etc. Il y a trois ordres de choses : la chair, l'esprit, la volonté. Les charnels sont les riches, les rois : ils ont pour objet le corps. Les curieux et savants : ils ont pour olijet l'esprit. Les sages : ils ont pour ohjet la justice. Dieu doit régner sur tout, et tout se rapporte à lui. Dans les choses de la chair règne proprement la concupiscence: dans les spirituelles, la curiosité proprement; dans la sagesse, l'orgueil proprement... Le lieu propre à la superhe est la sagesse; car on ne peut accorder à un homme qu'il s'est rendu sage et qu'il a tort d'être glorieux; car cela est de justice. Aussi Dieu seul donne la sagesse, et c'est pourquoi : Qui glorialur in Domino glorietur. »
(3) On i)eut comparer la fameuse délinition de l'amour-propre dans La Rochefoucauld : « L'amour-propre est l'amour de soi-même et de toutes choses pour soi ; il rend les hommes idolâtres d'eux-mêmes et les rendrait les tyrans des autres, si la fortune leur en donnait les moyens; il ne se repose jamais îiors de soi... que comme les abeilles sur les fleurs, pour en tirer ce qui lui est propre », avec les deux ou trois chapitres où Bossuet décrit à son tour « l'amour-propre. (|ui est la racine de l'orgueil », et montre que « l'homme étant devenu pécheur en se cherchant soi-même, il ne lui est plus demeuré que ce qu'il est sans Dieu, c'est-à-dire l'erreur, le mensonge, l'illusion, le péché, le désordre de ses passions, sa propre révolte contre la raison, la tromperie de son espérance, les horreurs de son désespoir alïreux, des colères, des jalousies, des aigreurs envenimées contre ceux qui le troublent dans le bien particulier qu'il a préféré au bien général ». (Cliap. xi). — La Rochefoucauld ne remonte pas, comme Bossuet, à la cause première des désordres de l'amour-propre : la chute originelle.
(4) Jamais La Bruyère n'a trouvé pour peindre l'humanité des traits comme ceux par lesquels Bossuet représente la « curiosité » et surtout la « curiosité historique » (chap. vni); les parents qui « étalent leurs filles pour être un spectacle de vanité et les parent comme on fait un temple » (cha]). ix); les « emportements des paysans pour des bancs dans leurs paroisses » (chap. xvn); la vanité de la femme qui « fait peindre dans un tableau trompeur ce qu'elle n'est plus et s'imagine reprendre ce que les ans lui ont ôté » (chap. xxi), etc., etc.
(.'>) La Philosophie de saint Augustin, t. II, p. 33<i.
dans son onvrage fait à saint Augustin plus d'emprunts que jamais.
S'ag'it-il . à propos de la concupiscence de la chair, de peindre les hommes adonnés aux plaisirs des sens? « Le plaisir de la nourriture les captive , dit Bossuet : au lieu de manger pour vivre, ils semblent, comme disait un ancien, et après lui saint Augustin, ne vivre que pour manger... Ainsi, dit saint Augustin, la convoitise ne sait jamais où finit la nécessité : Nescit cjipiditas ubi finintur nécessitas (1)... ^B.ini Augustin distingue trois états de la vie humaine par rapport à la concupiscence de la chair. Les chastes mariés usent bien de ce mal; les intempérants en usent mal; les continents perpétuels n'en usent point du tout et ne donnent rien à l'amour du plaisir des sens. ... Hélas! je ne m'étonne pas si un saint Bernard (2) craignait la santé parfaite dans ses religieux ; il savait où elle nous mène , si on ne sait châtier son corps avec l'Apôtre et le réduire
en servitude par les mortifications, par le jeûne
L'homme a été plongé dans le plaisir des sens (3), « et au lieu, dit saint Augustin il que par son immortalité et la parfaite soumission du corps à l'esprit, il devait être spirituel, même dans la chair, il est devenu charnel, même dans l'esprit : Qui futur us erat etiam carne spiritalis, factu^ est mente carnalis. »
S'agit-il de décrire la concupiscence des yeux? Bossuet affirme (5) avec saint Augustin (6) « que toute curiosité se
rapporte à la concupiscence des yeux Cette vie est le
temps de croire, comme la vie future est le temps de voir. C'est tout savoir, dit un Père, que de ne rien savoir davantage : Nihil ultra scirc omnia se ire est. »
A propos de l'orgueil de la vie , voici encore des passages (7) du « docteur des docteurs » : « Être superbe, dit saint
(I) Confe.ss., liv. X, c. xxxi.
(-2) Chap. V.
(:<) Chap. VII.
(4) De Civitate Dei, lih. XIV, c. xv, ii. I.
(.'i; Cliap. VIII.
(ti) Confcss., lit). X. c. XXXV.
(7) Cliap. X, XII, XIV.
Aiff///sf/n{i), c'est, en laissant le bien et le principe commun auquel nous devrions tous être attachés, qui n'est autre chose que Dieu, se faire soi-même son bien et son principe, ou son auteur » , c'est-à-dire se faire son Dieu : Rclictu communiy cul omnes dehent haererp , pi^incipio, sibi ipsifieri alque esse principium... Les contraires se connaissent l'un par l'autre : l'injustice de l'amour-propre se connaît par la justice de la charité , dont l'amour-propre est l'éloiiînement et la privation. Saint Augustin les définit toutes deux en cette sorte : « La charité, dit ce saint, c'est l'amour de Dieu jusqu'au mépris de soi-même; et, au contraire, la cupidité est l'amour de soi-même jusqu'au mépris de Dieu » (2)... L'àme^ indocile et lière,... trouve un certain plaisir particulier à désobéir... C'est cette funeste disposition que saint Paul explique par ces mots : « Le péché m'a trompé par la loi et par elle m'a donné la mort (3) » ; c'està-dire, comme l'explique saint Augustin (4), le péché m'a trompé par une fausse douceur, faha dulcedine ^ qu'il m'a fait trouver à transgresser la défense ; et par là il m'a donné la mort, parce que, par une étrange maladie de ma volonté, je me suis d'autant plus volontiers porté au plaisir qu'il me devenait plus doux par la défense : Quia quanto minus licet , tanto magis lihet. Ainsi la loi m'a doublement donné la mort, parce qu'elle a mis le comble au péché par la transgression expresse du commandement et qu'elle a irrité le désir par le trop puissant attrait de la défense : Incentivo prohihitionis, et cumula praeraricationis. »
Pour peindre « la chute de l'homme , qui consiste principalement dans son orgueil » , Bossuet cite encore et commente admirablement 'À^vcvi Augustin, qui « a dit très véritablement que l'homme, en tombant d'en haut et en déchéant de Dieu, tombe premièrement sur lui-même (5) ». C'est donc là que , perdant sa force , il tombe de nécessité encore
(1) De Civil. Dci, lib. X. c. xiii, n. 1.
(2) De Civil. Dei. lib. XIV, c. xxviii.
(3) Rom., vu, 11.
(4) De div. quaest ad Simplic, lib. I, n. 3. (.•i) De Civil. Dei, lib. XIV. c. xiii.
plus bas; et de lui-même, où il ne lui est pas possible de s'arrêter, ses désirs se dispersent parmi les objets sensibles et inférieurs dout il devient le captif. . . Voilà donc la chute de riiomnie tout entière : semblable à une eau qui d'une haute montagne coule premièrement sur un haut rocher où elle se disperse, pour ainsi parler, jusqu'à l'infini, et se précipite jusqu'au plus profond des abîmes, l'àme raisonnable tombe de Dieu sur elle-même et se trouve précipitée à ce qu'il y a de plus bas (1). »
Et quand Bossuet a comparé (2) « la faiblesse orgueilleuse d'un homme qui aime les louanges » avec celle d'une femme, « amoureuse de sa fragile beauté , qui se fait à ellemême un miroir trompeur » , quand il s'est demandé « qu'est-ce que la gloire d'un César ou d'un Alexandre, de ces deux idoles du monde,., si ce n'est un amas confus de fausses vertus et de vices éclatants » , il ajoute : <( Et toutefois je vois un saint Augustin (3) , un si grand homme, un homme si humble, un homme si persuadé qu'on ne doit aimer la louange que comme un bien de celui qui loue, dont le bonheur est de connaître la vérité et de faire justice à la vertu : je vois , dis-je , un si saint homme , qui s'examinant lui-même sous les yeux de Dieu se tourmente, pour ainsi dire, à rechercher s'il n'aime point les louanges pour lui-même plutôt que pour ceux qui les lui donnent; s'il ne veut point être aimé des hommes pour d'autre motif que celui de leur profiter; et en un mot, s'il n'est point plutôt un superbe qu'un vertueux; tant l'orgueil est un mal caché, tant il est inhérent à nos entrailles, tant l'appât en est subtil et imperceptible, et tant il est vrai que les humbles.ont à craindre jusqu'à la mort quelque mélange d'orgueil, quelque contagion d'un vice qu'on respire avec l'air du monde et dont on porte en soi-même la racine. »
Sans doute , Bossuet ne doit qu'à son génie l'admirable peinture , ou plutôt la satire amère de l'orgueil « d'un bel
(\) Cliap. XV. — Bossuet prolonge encore celle i)iasiiili(|ue comparaison.
(2) Cliap. xvri.
(3) ConfcHs., liv. V, G. xxxvn.
esprit, crun philosophe (1) », d'un Homère , d'un Virgile (2), où l'on voit « le vrai et le faux également étalés » , des poètes et des beaux esprits chrétiens, « qui prennent le même esprit », d'un Boileau , qui « ne se met point en peine s'il condamne le mariage et qui sacrifie la pudeur des femmes à son humeur satirique (3) » , d'un Montaigne , qui « plaide contre l'homme la cause des bêtes et attaque en forme jusqu'à la raison (i), sans songer qu'il déprise l'image de Dieu, dont les restes sont encore si vivement empreints dans notre chute et sont si heureusement renouvelés par notre régénération ». Mais c'est avec saint Augustin qu'il les condamne : « Autant qu'ils sembleront s'approcher de Dieu par l'intelligence, autant s'en éloigneront-ils parleur orgueil : Quantum propinquaverunt intelligentia, tantum suijfrbia recessemint , dit saint Augustin... Ainsi, dit saint Augustin., ces conquérants , ces héros, ces idoles du monde trompé, en un mot, ces grands hommes de toutes les sortes, tant renommés dans le genre humain, sont élevés au plus haut degré de réputation où Ton puisse parvenir parmi les hommes ; et vains ils ont reçu une récompense aussi vaine que leurs desseins : Pei'cepjerunt mercedeni suani, vani ranam (5). »
A cet orgueil des beaux esprits et des faux grands hommes Bossuet oppose (6) « les véritables chrétiens, tels qu'était
(1) Chap. XVIII.
(2) C'est contre ce poète, qu'il aimait pourtant et dont il vantait la douceur, au dire de Le Dieu, Mémoires , t. I. p. 1">, (jue Bossuet se montre sévère jusqu'à l'injustice. « Il trouve à propos de décrire dans son Enéide l'opinion de Platon sur la pensée et l'intelligence qui anime le monde : il le fera en vers magnifiques. S'il plaît à sa verve poétique et au feu qui en anime les mouvements de décrire le concours d'atomes qui assemble fortuitement les premiers principes des terres, des mers, des airs et du feu. et d'en faire sortir l'univers, sans ((u'on ait besoin, pour les arranger, du secours d'une main divine, il sera aussi bon épicurien dans une de ses églogues que bon platonicien dans son poème héroïque. Il a contenté l'oreille; il a étalé le l)eau tour de son esprit, le beau son de ses vers et la vivacité de ses expressions : c'est assez à la poésie; il ne croit pas que la vérité lui soit nécessaire... Étonné lui-même du long et furieux travail de son Enéide, dont le but après tout était de llalter le peuple régnant et la famille régnante . (il) avoue dans une lettre qu'il s'est engagé dans cet ouvrage par une espèce de manie, j;;eMe vitio mentis. ■> (Chap. xix.)
(3) Il s'agit de la Satire X , Les femmes (169:2).
(4) Voir les mêmes idées dans le Traité de la connaissance de Dieu, chap. V, § l. (.■;) In Psnlm. CXVIII, Serm. 1-2, n. 3.
(G) Chap. XXII.
un saint Cf/prien, tant loué par saint Augustin pour cette sentence qu'il « fallait donner, non une partie du salut, mais le tout à Dieu, et ne nous glorifier jamais de rien, parce que rien n'était à nous (1) ». Telle était aussi la pensée de saint Fiilgencc (2\ dans sa Lettre à Théodore : a C'est à l'homme un orgueil détestable, quand il fait ce que Dieu condamne dans les hommes; mais c'est encore un orgueil plus détestable , lorsque les hommes s'attribuent ce que Dieu leur donne, c'est-à-dire la vertu et la grâce. Car plus ce don est excellent , plus est grande la perversité de l'ùter à Dieu , pour se le donner à soi-même , et plus injuste est l'ingratitude de méconnaître l'auteur d'un si grand bien (3). »
Bossuet emprunte encore, chapitre xxix, une magnifique image àl'évêque d'Hippone : « Saint Augustin, dit-il, compare un homme qui aime le monde, qui est guidé par les sens, à un arbre qui, s'élevant au milieu des airs, est poussé tantôt d'un côté , tantôt d'un autre , selon que le vent qui souffle le mène : « Tels, dit-il, sont les hommes sensuels et voluptueux : ils semblent se jouer avec les vents et jouir d'un certain air de liberté , en promenant deçà et delà leurs vagues désirs... 0 homme!,., tu étais fait pour être avec Dieu un même esprit et participer par ce moyen à son immutabilité. Si tu t'attaches à ce qui passe, une autre immutabilité, une autre éternité t'attend : au lieu d'une éternité pleine de lumière, une éternité ténébreuse et malheureuse te sera donnée ; et l'homme se rendra digne d'un malheur éternel pour avoir fait mourir en soi un bien qui le devait être : Et factiis est malo dignus aeterno , qui hoc in se pcremit bonum, quod esse posset aeternum (4). »
Tel est cet admira])le Traité de la concupiscence , où Bossuet donne un libre essor à toutes les qualités de son génie , formé à l'école des suints Prres.
(1) Cypr. Test, adver.ius Jwlaeos, lih. III. c. iv: .S. Anf/. fonlva diias Epis. Pelag. lib. IV. c. X.
(-2) Episl. »i, c. vm, II. II.
(:j) Cliap. XXIII.
C») De Civil. Dei, lib. X\. c. xii.
ARTICLE V
Les saints Pères et les Lettres de direction de Bossuet.
On lit dans le chapitre , excellent en grande partie , que M. Lanson a consacré à Bosmef, directeur de conscience (1) : « L'archidiacre de Metz, le prédicateur de la capitale, le précepteur du Dauphin, l'évêque de Mcaux , occupé des intérêts généraux de la religion , dévoué aux besoins communs des fidèles, n'avait guère le temps de regarder les individus. Il entreprend quelquefois de convertir les hérétiques... Mais quant à diriger les catholiques, à se faire le témoin assidu de leur conscience , le guide toujours présent de leur conduite, je ne vois pas qu'il s'en soit souvent chargé : il avait bien autre cliose à faire. Dans ses dernières années seulement, à Meaux, il consentit à répondre à quelques religieuses qui mettaient leur salut entre ses mains , et voulut bien assurer leurs pas dans la rude voie de la perfection où elles marchaient. Quelque soit l'intérêt des lettres qu'il leur écrivit, ne doit-on pas regretter qu'il nait pas eu plutôt à diriger quelques-uns de ces hommes que leur goût et leur fortune attachaient au monde? Quel spectacle pour lui que l'àme d'un ministre et d'un courtisan! Quelles découvertes n'y eùt-il pas faites , dont il nous eût fait profiter! Mais qu'il eût été intéressant aussi de voir Bossuet engagé à leur suite dans toutes les affaires du siècle , mêlé par leur moyen à la vie du monde , à la politique , et jugeant l'activité humaine dans son train journalier I N'est-ce pas là qu'on aurait pu juger dans quelle mesure son christianisme pouvait s'accommoder à l'esprit de la société civile, aux besoins de la civilisation moderne (2)? »
Il y a là plusieurs inexactitudes.
Quoique Bossuet « eût bien autre chose à faire », il trouvait du temps pour la direction des âmes , qui est la grande
(I) Chapitre \. p. KiG-WM.
(-2) Bossuet. p. K>(>-i(i7.
affaire d'une vie sacerdotale comme la sienne. — A Metz (1G52-59), il était supérieur de \?i. Maison de la Propagation (le la foi , qui servait de refuge aux jeunes filles protestantes et juives, converties au christianisme, et il voulut rédiger lui-même en 1058 leur règlement (1), en même temps qu'il dirigeait leurs âmes dans les voies nouvelles où elles entraient (2). A l'époque de la mission donnée à Metz en 1658 par les fils de saint Vincent de Paul, Bossuet prêcha, fit de grands catéchismes et confessa beaucoup, puisque le neveu du cardinal de la Rochefoucauld, M. l'abbé de Chandenier, demandait à saint Vincent de Paul d'écrire une lettre a de congratulation à M. Bossuet, du secours qu'il nous a donné parles prédications et instructions qu'il fait, auxquelles Dieu a donné aussi beaucoup de bénédictions ». Ces c( bénédictions » ne sont que les conversions opérées par le prédicateur et qui lui valaient la joie de voir « toute la ville de Metz abattue aux pieds des confesseurs, devant les tribunaux de la pénitence, qui étaient érigés de toutes parts » (3). N'est-ce pas aussi à cette époque de la jeunesse de Bossuet que remontent les quatre Lettres de pi r lé et de direction à une demoiselle de Metz, où il y a des passages superbes comme celui-ci à propos du Christ : « Il est beau dans le sein du Père ; il est beau sortant du sein de sa mère; il est beau égal à Dieu; il est beau égal aux hommes; il est beau dans ses miracles ; il est beau dans ses souffrances ; il est beau méprisant la mort; il est beau promettant la vie; il est beau descendant aux enfers ; il est beau montant aux cieux : partout il est digne d'admiration. 0 Jésus-Christ! ô Jésus- Christ! ô mon amour! » — A l'époque de Paris (11)59-1682), Bossuet était aussi g-oùté comme directeur que comme prédicateur. Il faisait des Conférences dans le monastère des Car-
(I) Rcf/lemenl du svminaire des Filles de la Proprir/ntinn de la Foi, ('talilins on la ville (le Melz, par M. Tahbé Hossuct. docteur en tliéolosie et supérieur de; la maison; Paris, Muguet, l(>"-2, in-18 de 7-2 p. - Il a élé imprimé dans li!s (Euvres de Uossuet, éd. de Versailles, t. XXV, ()S-!i!i. il contient les détails les plus précis et les plus étonnants sur la direction inlelle(;tuelie et morale des religieuses de la maison et des jeunes (illes qui leur étaient confiées.
(-2) Klo(|uel, Études sur la oie de liossuel, t. I, j). ï!iH-'2!»" vX VM-Ui'é,
Ci) Uossuet, Sermon sur la satisfaction , Quasimodo, Ki.'iS.
mcliles du faubourg Saint-Jacquos, où il y avait pour l'écouter la mère Agnès de Bellefonds , sœur du maréchal de ce nom , la mère Marie de Gourgues, la mère Christine de Foix d'Épernon , la mère Éléonore de Bouillon, sa sœur Hippolyte de La Tour d'Auvergne , Madeleine de Bussy, Marguerite de Crussol d'Uzès, M"" la duchesse de Longueville, la princesse de Conti, sa belle -sœur (1) , « les deux mères de l'Église », comme les appelle M°^" de Sévigné (2), la duchesse de Guise, fille de Gaston d'Orléans, la duchesse de Richelieu, la duchesse de Montausier, peut-être aussi M'"° de Vertus (Catherine Françoise de Bretagne). On a vu que ces Conférences, d'après le Registre ou Journal des Carmélites, étaient d'une beauté enchantée, si bien que la duchesse de Longueville et la princesse de Conti demandèrent à Bossuet de continuer ces entretiens à l'hôtel de Longueville, où il eut pour auditeurs Condé et Turenne. Qui ne sait qu'il ramena à la foi catholique Turenne, le comte de Lorge, le comte de Rozan, M'"^ de Duras? La sœur Cornuau trouvait que Bossuet était « bon et charitable pasteur de l'Évangile, tempérant l'amertume des remèdes par la douceur de son langage, par ses insinuantes manières (3) » : tel l'avaient connu avant elle M™" la duchesse d'Orléans (i) , M™' de La Vallière (5), W^" de La Vieuville, M'"'' de Montespan (G), le
(I) « La princesse de Conti, dit Gui Patin, lettre du 8 septembre KiGit, est la fleur des dames de la cour, en sagesse, en piété, en probité; c'est une autre Catherine de Sienne. » On sait qu'elle était nièce de Mazarin.
(-2) Lettre de M""" de Sévigné à sa fdle, 13 mars KHI.
(3) Deuxième Avertissement en tête des Lettres à sœur Cornuau.
(4) « Monsieur de Condom! Monsieur de Coiidom! » s'écriait-elle sur son lit de douleurs, et elle tit envoyer trois courriers à Paris pour ramener Bossuet.
(.'i) On peut voir dans la Correspondance de Bossuet avec le maréchal de Bellefonds les progrés spirituels de cette nouvelle Madeleine, devenue bientôt sœur Louise de la Miséricorde : « M. de Condom , écrivait-elle elle-même au maréchal de Bellefonds, est un homme admirable par son esprit, sa bonté , son amour de Dieu. » Lettre du Ht mai l(«"i. « Mon cœur reniante », écrivait Bossuet à la mère <le Bellefonds. I<;"."i.
(G) Voici ce qu'en dit Saint-Simon, dans ses Mémoires, liv. IV : « Témoin de tous les combats qui avaient, en divers temps, séparé le roi et la favorite, (Bossuet) était entré en cela en évéque des premiers temps; il parla souvent là-dessus au monarque avec une liberté digne des premiers siècles et des premiers évéïiues de l'Église ». Il écrivait à Louis XIV. en KiT.'i : « Je vois, autant que je puis, M"'« de Montespan . comme Votre Majesté me l'a commandé. Je la trouve assez tranquille : elle s'occupe beaucoup aux bonnes (cuvres; et je la vois fort touchée des vérités que je lui propose, qui sont les mêmes que je dis aussi à Votre Majesté. Dieu veuille vous les mettre à tous deu\ au fond du cœuri »
duc de La Rochefoucauld (1), le maréchal de Bellefonds (2), le grand Condé et Louis XIV lui-même (3).
Ce n'est donc pas « dans ses dernières années seulement, à Meaux, que Bossuet consentit à diriger les catholiques, à se faire le témoin assidu de leur conscience ». Il aimait les âmes en Dieu et pour Dieu, et comme le dit M, Lanson lui-même (i), après la sœur Cornuau, « il fut une fois trois heures suite à faire faire une confession g'énérale à une âme pénible à entendre et encore plus à s'expliquer ».
Il n'y a pas lieu non plus de « regretter que Bossuet n'ait pas eu à diriger quelques-uns de ces hommes que leur goût et leur fortune attachait au monde,... un ministre, un courtisan ». — C'étaient bien des courtisans ou des hommes et des femmes « attachés au monde » que Louis XIV, M'"'' de la Vallière , M"' de Montespan , M"^*^ la duchesse d'Orléans, le grand Condé, la duchesse de Longueville , Turenne, le comte de Lorge, le comte de Kozan, 31"" de Duras , le maréchal de Bellefonds et le duc de La Rochefoucauld , à la vie desquels Bossuet a été si intimement et si heureusement mêlé.
M. Lanson n'est pas mieux inspiré, quand il affirme (5) qu'après tout « nous avons moins à regretter qu'on ne pourrait croire... ce que Bossuet, directeur de conscience, eût dit aux personnes qui se seraient abandonnées à sa conduite. Il leur eût dit, en particulier, ce qu'il disait à tous les fidèles du haut de la chaire : il eût offert à chacun le ser-
(1) « Il reiidil l'àmo entre les mains de M. de Coiidom », écrivait M""^ de Sévigné à sa lille, le n mars l(i80.
(2) Bernard Gigault, marquis de nelleConds. l'ut un des meilleurs généraux de son siècle. Uovêtu de toutes les dignités (|iii ijcuvent illustrer un grand j)crsonnage, il était encore plus remarquahle par sa religion et sa haute pieté que par les charges et les emplois qu'il remplit. Malgré son mérite, il fut disgracié deux fois, la première pour avoir refusé, avec le maréchal d'Humiércs, d'obéir à Turenne ; la seconde pour avoir attaque l'ennemi sans l'ordre du maréchal de Créqui , son supérieur.
Il y a des lettres assez nombreuses de Bossuet à ce maréchal. Elles sont d'une élévation remaniuahle.
(3) Voir les deux admirables Lettres qu'il lui écrivit, en 1075, el ï'Inst7'UCtion qui suit.
(i) Bossuet, p. I.'i.
(■i) l'ages W'-Kifi.
mon qui lui convenait. Son génie , en effet , se portait à T universel... Il ne voyait pas ou l^ienil écartait les formes singulières , irréductibles , indéfinissables. . . On ne trouve pas une phrase (dans les deux Lettres à Louis XIV) , pas un mot qui découvre quelque particularité de la personne royale, qui réponde à une certaine constitution de la sensibilité ou de l'imagination de Louis XIV. » — Comment donc M. Lanson a-t-il lu ces Lettres et que dit-il de passages absolument personnels comme ceux-ci, qui « sont seulement pour ce roilà et non pour un autre » : « Jamais votre cœur ne sera paisiblement à Dieu, tant que cet amour violent , qui vous a si longtemps séparé de lui, y régnera... On ne parle que de la beauté de vos troupes et de ce qu'elles sont capables d'exécuter sous un aussi grand conducteur : et moi, Sire, pendant ce temps, je songe secrètement en moi-même à une guerre bien plus importante et à une victoire bien plus difficile que Dieu vous propose 'l)... Vous êtes né. Sire, avec un amour extrême pour la justice, avec une bonté et une douceur qui ne peuvent être assez estimées. . . La guerre , qui oblige Votre Majesté à de si grandes dépenses , l'oblige en même temps à ne laisser pas accabler le peuple , par qui seul elle les peut soutenir. Ainsi leur soulagement est aussi nécessaire pour votre service que pour leur repos... Ce n'est point flatter Votre Majesté que de lui dire qu'elle est née avec de plus grandes qualités que lui (Henri IV). Oui, Sire , vous êtes né pour attirer de loin et de près l'amour et le respect de tous vos peuples. Vous devez vous proposer ce digne objet de n'être redouté que des ennemis de l'État et de ceux qui font le mal (2). »
Bossue t entre « dans la nature intime » de Louis XIV et u nous y introduit (3) ». M. l'abbé Bellon dans sa thèse, Bossuet directeur de conscience, Paris, 1896, vient de montrer avec quel art le grand évècjue a su comprendre a la nature intime » de M""" de La Vallière pour en faire sœur
(1) Première Lt-llrc à Louis XIV.
(-2) Laire (lu 10 juillet itn;;.
(3) Ce sout les termes de M. Lanson. p. 470. retournes contre lui.
Louise de la iMiséricorde , radmiral)le pénitente du Garmel, lG7i-1710.
Quoi qu'il en soit, les Lettres de direclion de Bossuet comprennent : 1" les deux Lettres à Louis XIV et V Instruction sur la dévotion du roi (1); 2° les quatre Lettres à une demoiselle de Metz; 3° les 164 Lettres à sœur Corniiau (2), dite en religion de Saint-Bénigne , avec une Lettre au cardinal de Noailles et deux Avertissements sur les Lettres de Bossuet et sur un grand nomjjre de faits fort intéressants , relatifs à la manière dont il conduisait les âmes (3) ; 4° les 284 Lettres à M"^ d'AlJDert de Luynes , religieuse de l'abbaye de Jouarre (4) ; 5° les 123 Lettres à l'abbesse et aux religieuses de l'abbaye de Jouarre , M™'' de Lorraine de Soubise , i\r^ de la Croix, M*^" de Luynes, M"'' de Lusancy, M""" du Mons (5), iVP^ de Baradat, M'"'' de la Guillaumie; Q" les 101 Lettres à des religieuses de différents monastères, de Coulommiers, de Faremoutiers (6), de la Ferté (7), de Meaux (Ursulines et Visitandines), de Paris (Carmélites du Faubourg Saint-Jacques); 7° les 24 Lettres à M""" de La Maisonfor. — On peut y joindre les Lettres de Bossuet à la mère de Bellefonds, carmélite, ses Lettres au maréchal de Bellefonds, la plupart de ses Lettres à l'abbé de Bancé, ses Lettres à milord Perth, chancelier d'Ecosse, converti à la foi catholique.
« En lisant ces lettres, peut-on dire après la sœur Cor-
(1) Le Dieu raronte qu'au mois d'aoûl l'Ol. liossuct dit devant les ahl)és Fleury et Cattclan : « Je donnais autrefois au roi une instruition par écrit, où le précepte de l'amour de Dieu était expliqué comme étant le fondement de la vie chrétienne. I,e roi rayant lue. me dit: • Je n'ai point oui parler de cela: on ne m'en a rien dit. »
(2) C'était une do ces veuves chrétiennes aussi saintes (\uc les vi(;ri;es, f|ui s'acheminait péniblement vers la perfection. lîossuet la dirigea i)endaiit vingt-quatre ans. Elle (it ses vœu\ à Torcy (KJîiS), la communauté de Jouarre ayant refusé de l'admettre à y faire profession. — Le cardinal de Noailles lui demanda une copie des Lrtlrrs que Bossuet lui avait adressées.
(Il) Il y a aussi quelques E.vlrailx de diffi-rentes Lellres.
('() Elle était sonir du duc de Chevreuse et de M'"" de l.uyncs. (|ui devint, en IfiiW. prieure de Torcy et y emmena M'"" d'Albert. Celle-ci . (|ui lisait et écrivait le latiu. avait un esprit capable de tout comprendre : elle lut vraiment la confidente de Bossuet.
(.".) C'était une intelligence médiocre, mais une des i)lus l)elles âmes (|u'on pùl voir, infiniment bonne et toujours joyeuse.
(lij L'abbesse était M™" de Beringhcm.
(") M"'" de Tantiueux était supérieure des Filles charitables de la Ferlé. Sœur André appartenait à cette communauté.
nuau (1), on doit tourner toute son attention vers celui qui les a écrites et dire que ceux qui lui ont reproché qu'il ne connaissait pas les voies spirituelles ne le connaissaient guère... Peut-être même que ceux de ses amis qui croient connaître sa vertu , son amour pour Dieu , son humilité , sa sublimité dans la vie intérieure , enfin tous ses grands et rares talents, avoueraient, s'ils voyaient ses lettres et ses autres écrits, qu'il s'en fallait bien qu'ils le connussent tel qu'il paraît si naturellement dans des lettres qu'il n'a eu nul dessein de rendre publiques, qu'il n'a écrites que selon les besoins de cette âme et par le mouvement de l'Esprit- Saint. »
Sœur Cornuau répondait ainsi à l'avance à M. Lanson , qui affirme que Bossuet s'en tenait aux <( règles générales « , aux « genres », aux « espèces », sans descendre aux particularités individuelles, qui sont le tout de la direction.
« On trouverait peu de directeurs, écrivait encore cette sainte religieuse, avec des sentiments si humbles, avec sa douce fermeté, son zèle, sa vigilance, son attention, sa charité, et qui pnti^e dans tout ce qui lient contribuer à l'iustnictiou , au repos et à la consolation d'une Ame , comme Ton verra que ce prélat est entré particulièrement d(u\s les états de peines. Cette àme, qui en avait beaucoup, lui disait quelquefois, dans un vif sentiment de reconnaissance, qu'elle s'étonnait qu'il donnât tant d'attention aux siennes. Il lui répondait que,... soit qu'elles fussentvraies ou imaginaires, il fallait y soutenir cette âme, la consoler et la fortifier; qu'il n'était pas de son goût que l'on méprisât les peines et que l'on en raillât.
« S'il était permis à cette personne de rapporter tout ce qu'elle a entendu de ce prélat sur tout ce qviil y a de plus intime et de plus intérieur dans la rie spirituelle et dans l'amour de Dieu, qu'il lui a laissé voir, sans le vouloir, dans les entretiens qu'elle a eu l'honneur d'avoir avec lui, quand elle lui parlait de ses dispositions , on verrait des choses admirables. »
(1) Premier Avertissement sur les Lettres à la sœur Cornuau.
On on voit beaucoup dans lesLfffr/'s spiritueUps deBossuet.
Elles sont empruntées pour la plupart à l'Écriture sainte, dont Févèque de Meaux ordonne sans cesse la méditation à ses correspondantes: « Employez quinze jours durant, ditil (11, un des quarts d'heure de votre oraison sur ces paroles de David : Dcus ))ieus, mispricordia mpa... Cette quinzaine achevée, pareille pratique sur ces paroles du Cantique de la sainte Vierge : Rpspp.rit Jiumilitatpm ancillae suae (2). »
Mais si Bossuet cite beaucoup moins Ips Pères dans ses Lptires que dans ses Sermons, il ne perd jamais de vue leur doctrine, qui lui sert de guide en matière de spiritualité, où il s'en tient à « ce que saint Frpinçois de Sales , sainte Thérèse et tous les spirituels enseignent expressément et unanimement (3) ».
Ainsi, il avoue sa défiance à l'égard des mystiques modernes, qui introduisent « des spiritualités inconnues aux Pères et inconnues aux Apôtres (4) ». « Je ne vois point dans l'Écriture ni dans les anciens Pères ces sortes de prières; quand le P. Toquet les conseille, un si saint homme a ses raisons... Ceux qui ramassent avec tant de soin les sentences rigoureuses des Pères seraient étonnés en voyant celles où ils disent que la multiplicité des péchés (ce qui s'entend des véniels) , loin d'être un obstacle à la communion , est une raison pour s'en approcher (5). » « Je ne comprends plus rien aux directeurs; et à force de raffiner sur les goûts, sur les sensibilités, sur les larmes, on met les âmes tellement à l'étroit qu'elles n'osent recevoir aucun don de Dieu. Celui des larmes est à chaque page dans saint Augustin (6). »
Ainsi encore , Bossuet cite souvent dans ses Lpttrps dp dirpclion des paroles des sain/s Pèrps. — Ici , des mots de saint Antoùip : « Prier beaucoup sans songer qu'on prie (")...
(I) Lettre à sœur Coinuau. ilu -2 juin HiS".
(-2) On pourrait multiplier les exemples à l'infini : les Lettres ahondenl où Bossuet donne à méditer des textes sacrés.
(3) Lettre à M'"» de la Maisonfort. du -21 mars lO'JU. ('») Lettre il M""" d'AlItert. du I" dccemlire l(>9:{. (.■>) Consultations failrs pur M'"'' du Mans arec réponses de Bossuet. (li) Lettre à M""' d'Alhert. du I.'t octobre IGiW. (") Lettre à sœur Cornuau, du 19 septembre KiSii.
LES SAINTS PÈRES ET BOSSUET AUTEUR ASCÉTIQUE. :i07
L'Oraison n'est point parfaite , où le moine se connaît luimême ou sa prière : Non est jtcrfecta orat'io in qua se monachus, v(d hoc fjjsu/n qi/ofl orat, intcU'uj'it. Cela dit beaucoup (1). » « Trois raisons font, comme dit saint Antoine, qu'on ne connaît pas ce qu'on fait dans la prière : l'une est le transport; l'autre, la simplicité; la troisième, la direction des mouvements du cœur toujours en action, sans beaucoup réfléchir sur soi. » Là, des sentences de saint ^^^yustin : « Dieu a promis de pardonner à quiconque fera pénitence ; mais il n'a pas promis d'en donner le temps à tout le monde (2). » — « Saint Augustin a dit que c'est de Dieu dont il faut jouir; mais enfin il ajoute aussi que c'est par ses dons qu'on l'aime, qu'on s'y unit, qu'on jouit de lui (3). » — r « Tout est amour; tout aime Dieu à sa manière, même les choses insensibles; elles font sa volonté , et parce qu'elles ne peuvent pas connaître ni aimer, il semble qu'elles s'efforcent, dit saint Augustin, à le faire connaître, afin de nous provoquer à aimer leur auteur; c'est ainsi que tout est amour (4) ». — « Personne n'a rien du sien que le mensong-e et le péché (5). Qu'est-ce que posséder une chose, dit saint xVug'ustin, sinon l'avoir à soi, comme un bien auquel les autres n'ont point de part? et si cela est, on n'est point pauvre (6). » — « Ce mot de saint Aug-ustin décide de tout : « Qu'est-ce, dit-il, que la béatitude? une joie qui naît de la jouissance de la vérité : Gaudium de veritate (7). » — « Le Père qui dit : Totiis Deus, c'est saint Augustin sur YÈpitre aux Galettes, et il l'applique à Jésus- Christ ressuscité (8). » — « Le fruit de la foi, c'est l'intelligence, comme dit saint Augustin (9). » — « (Le Verbe) se
(1) Bossuet dit (ral)ord « qu'il pense et repense aux paroles de saint Antoine : les voici de mot à mot, telles qu'elles sont rapportées par Cassien dans sa neuvième Conférence, cliap. xxxi ». Lettre à M'"« d'Albert, 1«' janvier 1094.
('2) Lettre à sceur Cornuau, du \28 septembre 1089.
(3) Lettre à la même, du 17 janvier 100'2.
(4) Lettre à la même, du i août 1()9-2.
(.">) Lettre à la même, du 7 novembre 1095. ({>} Lettre à la même, 1()98.
(7) Lettre à M""" d'Albert, du 2.S septembre 109-2.
(8) Lettre à la même, du li décembre 1093. — Voir encore celle du -23 décembre
(9) Lettre à la même, du 2(i octobre 109i.
donne ; mais c'est qu'il veut se donner encore davantage : Sf'ij)s(u}i dabi/ , (jiiia se ipsum dédit . disait saint Augustin. » Saint Augustin a dit que « c'est de Dieu et non pas de ses dons, dont il faut jouir (1). » — « La règle de saint Augustin, sur le désir qu'on soit content de nous, est bonne et très suflisante (2). » — « Que les chrétiens dans ces occasions (les deuils) répandent des larmes , que les consolations de la foi répriment aussitôt : Fundant ergo Christian} consolabiles lacri/mas. quas cito reprimat fidei gaudiuni (3). »
Ailleurs, c'est saint Bernard, sainte Théri'se, saint François de Sales, dont Bossuet invoque l'autorité. — « La parole de saint Bernard est fort belle et j'en profiterai, s'il plait à Dieu (V). » — » Nous avons, dit saint Bernard, des mérites pour mériter de Dieu, et non pour nous applaudir nous-mêmes (5). » — « Qui est-ce qui ne dirait pas avec saint Augustin et saint Bernard : 0 mon âme ! qui as la gloire de porter l'image de Dieu ; ù mon àme ! qui as reçu ce très grand honneur d'être un esprit de son esprit, d'être sortie comme de sa poitrine, d'être un soupir de son cœur amoureux et tout plein de bonté pour toi! Aime donc ce Dieu de bonté qui t'a tant aimée; aime uniquement, aime ardemment et te consume dans les flammes de son divin amour. Amen , ainsi-soit-il (6) ! » — « Ce que dit sainte Thérèse est très véritable, que (l'Époux) doit suivre un changement dans la vie,... sans que l'àme songe seulement à se changer elle-même (7). » — « Vous trouverez de la consolation dans la lecture de sainte Thérèse, au livre du Château dr tànœ. sixième demeure, chap. m et vi (8). » — (( La doctrine de sainte Thérèse convient très bien avec
(11 Lettre à la même, du l-i «cIoIjic !(«!•;>. (-2) Lettre à la même, du 2 janvier l(i!Mi. (.{) Lettre à M"'" de l.uyncs. du n oclobic Kifiii. (i) Lettre à M'"" d'Albeil. du i;t mars Ki'Ji. ("i) Lettre à la même, du 12 dclohrc K»!»."».
((i) Questions faites à liossuet par les religieuses de la Visitation avec les réponses. — Sur l'excellence de l'âme.
(") Lettre à sœur Cornuau, du .'to mai KifMi. (K) Lettre à la mémo, du 7 janvier liiîW.
cette disposition (1). » — «■ Saint François de Sales dit : Active, passive ou patiente, tout est égal, pourvu que la volonté de Dieu soit suivie (*2). » — « Saint François de Sales dit que Tamour-propre ne meurt jamais qu'avec nous, c'està-dire avec nos corps; il faut toujours que nous sentions ses attaques sensibles et ses pratiques secrètes (3) . » — « Oui, j'entre de tout mon cœur dans les sentiments de ce digne évêquc (saint François de Sales). Il faudrait écouter jusqu'à des inutilités pour disposer ceux qui les disent à recevoir la consolation qu'on leur doit (i). » — « Cet endroit de saint François de Sales (où il dit que Dieu met souvent dans Foraison simple des âmes parfaites) est, en effet, consolant pour les âmes attirées à une oraison fort simple effort pure... La réponse du saint (à IVP" de Chantai , que la contrition est fort bonne sèche et aride) est admirable, et montre qu'il supposait dans sa fille un vrai acte de contrition, quoique sec (5). »
Bossuet parle encore de saint Hilafio/i, disant au jour de sa mort : « Pars, mon âme, pars; eh! que crains-tu? Tu as servi Jésus-Christ (6) » ; — de sainte Catherine de Gênes ^ à qui « il a été donné de faire une espèce de séparation entre les dons de Dieu et Dieu même , pour faire entendre avec plus de précision que le don intérieur à l'âme n'étant pas Dieu, il n'est pas permis de s'y attacher comme à sa fin (7) » ; — de saint Martin de Tours, « ce saint évêque qui disait, à la mort, au démon qu'il voyait s'approcher de lui : « Que faistu ici, bête cruelle? Il n'y a rien qui t'y donne droit (8) »; — de sainte Gerfrude, dont il signale à M"'' d'Albert « un passage fort beau et fort â propos pour elle (9) » ; — de
(1) Lettre à M™« d'Albert, du !27 septembre 1C93.
(-2) Lettre à M™" d'Alljert, du I(i août l(i94. — Voir également la Lettre du 30 décembre l(i93.
(3) Questions faites à Bossuet.... avec les réponses.
(4) Lettre à M""' de la Maisonfort, du :21 mars 169(i.
(o) Même Lettre. — Il faut la lire tout entière pour voir combien saint François de Sales est cher à Bossuet.
(()) Lettre à sœur Cornuau, du \2 décembre 1700.
(7) Lettre à la même, du 30 mai I<i0(i.
(8) Lettre à la même, de Kiîts.
(9) Lettre du 30 décembre 169'*.
sainte Catherine de Sienne (1), du Veve Saint-Jure (2), du bienheureux Jt-an de la Croix, etc.
Il recommande à ses correspondantes de lire « les Vies des Pères du désert, livre également saint et délicieux (3) » ; « la Vie de la Mère Marie de l'Incarnation . où tout est admirable (4) » ; la Vie de Saint François de Sales, son Traite' de l'amour de Dieu, la Vie de il/"* de Chantai par M. de Maupas; la Vie de Sainte Thérèse, la Vie du bienheureux Grégoire Lopez (5), etc., en un mot tout ce que comporte la plus haute mysticité.
On comprend donc que le cardinal de Noailles écrivît à la sœur Cornuau mille choses flatteuses pour « la gloire de son saint Père » sur la beauté, sur la haute et intime spiritualité de ses lettres, sur toutes les saintes maximes dont elles sont remplies , sur la sainte et pure doctrine quelles renferment (6) ». On comprend aussi que cette excellente religieuse, « peinée de ce que le monde ne connaissait, pour ainsi dire, de ce saint prélat que ses grandes qualités, qui attiraient à la vérité l'admiration, mais qui ôtaient comme l'attention à ce haut degré de spiritualité où il était parvenu et qu'il ne laissait remarquer qu'aux âmes qu'il conduisait, fût ravie que (Son Éminence le cardinal de Noailles) rendit à ce grand homme toute la justice qui lui est due, en lui donnant le titre de grand niait re de la vie intérieure, qui est seul capable de le faire connaître ».
(1) Premit-re LeUre à M'"" de la Maisonfort. (i) Même LeUrc.
(3) Lettre i\ sœur Cornuau. du II mai l(>9o.
(4) Lettre À la même, du l" juin Ki!».'». (.">) Lettre à M'"'' de la Maisonfort.
(6) Lettre de sœur Cornuau au cardinal de Noailles.