‹ Bossuet et les saints peres, d'apres des documents originaux et inéditsChapitre 16 sur 42 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

C'est aux dix années (5 septembre 1670-8 mars 1G80 (1), que Bossuet consacra à l'éducation de son royal élève , le Dauphin , que nous devons la plupart des œuvres historiques, philosophiques et politiques de Bossuet.

« Nous rendons à la bonté de Dieu les erâces qu'elle mérite, écrivait à l'évêque de Condom le pape Innocent XI , le 19 avril 1679, pour le bonheur qu'a eu un jeune homme d'une si grande espérance de rencontrer un tel éducateur et précepteur (2). )>

La postérité doit autant de reconnaissance que le Dauphin au grand évéque qui sut si bien tenir le serment qu'il avait prêté à Saint-Germain en Laye , dans la splendide chapelle de la résidence royale, où, le 23 septembre 1670. « les mains entre les mains de Louis XIV », il jurait de « s'employer, de tout son pouvoir, à élever en l'amour et en la crainte de Dieu ce fils que le monarque daignait lui confier, à régler ses mœurs selon les maximes chrétiennes , à former son esprit par la connaissance des lettres et des sciences propres à un très grand prince (3) ». Cette éducation royale, « à laquelle toute la chrétienté avait intérêt (i) » , ne fut

(1) C'est la date du mariage du Dauphin, dont Bossuet cessa, ce jour-là, dï-tre le précepteur pour devenir le premier aumônier de la Dauphine.

(-2) « Nos intérim Dei hcnignilali débitas liabemus f/ratias, quod tantae spei adolescenti par educator institulorque contigeril. >■

(3) Floquet, Études sur la vie de Bossuet. t. TU. p. 187, .'>l."i.

(4) Lettre du marquis de Pomponne, ministre de Louis XIY, au duc d'Estroes, ambassadeur à Rome, 19 mars 1(>"3.

pas, comme on l'a dit trop souvent sur la foi du duc de Saint-Simon, de M""" de Sévig-né et de M""" de Gaylus (1), la tentative infructueuse et avortée d'un vaste ,^énie, « qui, toujours, semblait parler au nom du ciel, dont il empruntait la magnificence, l'éclat et la foudre », sans descendre de ces hauteurs et s'abaisser jusqu'à la faiblesse d'un enfant maladif, irréfléchi et incapable. — Bossuet se félicitait en pleine Académie française, dans son Discours de réception, 8 juin 1671 , « d'avoir à cultiver l'esprit le plus vif et le plus beau naturel du monde ». — « Monseigneur a beaucoup d'esprit, écrivait au roi. le duc de Montausier (2)... Il raille agréablement. Quand il veut, il entend, il comprend, il retient avec une merveilleuse facilité. » — Pellisson, Mosant de Brieux, le poète Jean Maury, le docte Doujat, RoUin, Gerbais, Le Gouz de Saint-Seine, d'Ormesson , rendaient hommage à <( l'esprit » du Dauphin. — La campagne de 1688 et la prise de Phihsbourg mirent en lumière les qualités d'un prince « affriandé à la tranchée », comme disait Vauban , et salué par les soldats du nom de Louis le Hardi. — La Bruyère pouvait exalter « le jeune prince , l'amour, l'espérance des peuples, donné du ciel pour prolonger le bonheur de la terre (3) » , et Racine remercier Dieu, dans le Prolof/ue d'Esther r26 janvier 1689), des grâces accordées à Louis XIV :

Tu lui donnes un fils, prompt à le seconder, Qui sait combattre, plaire, obéir, commander: Un fils, qui, comme lui, suivi de la victoire. Semble à gagner son cœur borner toute sa gloire; Un fils à tous ses vœux avec amour soumis, L'éternel désespoir de tous ses ennemis : Pareil à ces esprits que ta justice envoie, Quand son roi lui dit : Pars, il s'élance avec joie, Du tonnerre vengeur s'en va tout embraser Et tranquille à ses pieds revient le déposer.

(1) Voir Y Avant-Propos de Kloquel i\ son livre liossuel, précepteur du Dauphin.

(-1) Mémoire adressé à Louis \IV. l(>7t. UîV du duc de Montausier par le P. le Petit. l"-2!t.

(.'«) l-es Caractères , cliap. xii, l)fs Jur/cinents. 1(Ki : passage paru pour la première lois dans i:i (|ii;itriénie éditiou, l'éviior l<i«!).

La campagne de 1(594, celles de 1709 et de 1710 lui valurent les éloges de Saint-Simon lui-même; sa mort prématurée en 1711 fit éclater « tout le monde en pleurs et en gémissements » , tant on l'aimait pour « sa bonté infinie », disait la marquise d'Uxelles (1).

Quoi qu'il en soit, d'ailleurs, des résultats de cette éducation à la fois paternelle et élevée (2) , elle donna à Bossuet bien de la peine, mêlée de quelques espérances, puisqu'il écrivait en 1677 au maréchal de Bellefonds : « il y a bien à souffrir avec un esprit si inappliqué ; on n'a nulle consolation sensible, et on marche, comme dit saint Paul, en espérance contre l'espérance... Il se commence d'assez bonnes choses. » — Une chose reste acquise pour nous, c'est le fruit du travail fécond de ce merveilleux génie.

Sans parler des Sentences pour il/^'' le Dauphin choisies par M^'' Févêque de Condom (1672j, ni des Observations sur la Grammaire latine (3), ni des Maximes de César, ni de la Fable latine contre les bavards, In locutuleios, ni de Y Instruction à M^" le Dauphin pour sa première communion, ni des dissertations De Incogitantia , De Existentia Dei serenissimo Delphino , il faut signaler : — les œuvres historiques de Bossuet, le Discours sur f Histoire universelle (1681), la Suite de r Histoire Universelle depuis Fan 800 jusqu'à la naissance du Dauphin (4) , Y Abrégé de l'Histoire de France (5), auxquels il faut joindre Y Histoire des Va-

(1) Journal de Dangeau, t. XIII, p. 381 en note.

(2) M. Lanson (BossMe^ p. KiO-iGI) défend bien 1*1. de Condom contre ses détracteurs; mais il semble trop sévèi'e pour le Dauphin « indolent et têtu, enclin à la colère, à une fureur brutale... Oublier, c'était sa revanche de mauvais élève contre le maître qui lui avait inculqué de force ([uelque science. Apprendre avait été son supplice; désapprendre fut sa vengeance ».

(3) Verba contrariae significaUoais.

(4) Elle a été publiée en 180<i par Renouard (2 vol. in-8°). Bossuet n'y a pas mis la dernière main; c'est le canevas de ce qu'il aurait voulu faire; ce sont des notes, des indications clironologitiues. Il n'y a hi qu'une toile préparée, sur laquelle son pinceau ferme, large et vigoureux, aurait appliqué ses couleurs.

(.■>) On l'a publié en 1747 sous le nom du fils de Louis XIV. Bossuet parle de cet Abrégé écrit par le prince à la fin du Discours sur l'Histoire universeUe. Le Dauphin l'a écrit de mémoire en français et en latin sous la dictée de Bossuet, qui • disait à propos de Fénelon : « On m'objecte les thèmes ijue je donnais à M^'' le Dauphin ». — Il a paru en 17:2-2 avec « des corrections de style et des corrections anatomitiues ». L'abbé Caron, de Saint-Sulpice, en a donné en 184(j une édition conforme au manuscrit original.

riafions (1088); — les œuvres philosophiques, Vlntrodiicfion à la philosophie , ou De la connaissance de Dieu et de soi-même (1), la Logiqtie (2), le Traitr du libre arbitre (3~), le petit Traité des causes^ découvert par Floquet et imprimé par M. Nourrisson (4), \ Abrégé de la morale cV Aristote à Nicomaqiie et les Extraits des anciens philosopjhes (5); — enfin les œuvres politiques, la Politique tirée des jjropres paroles de l'Ecriture sainte, dont les six premiers livres avaient été donnés en manuscrit au Dauphin dès 1678, dont les quatre derniers furent écrits de 1700 à 1703, mais ne purent paraître avec les premiers qu'en septembre 1709 (fi).

ARTICLE I

Les saints Pères et le Discours sur l'Histoire universelle, mars 1681 (12).

« Il n'y a rien de plus beau que ce Discours » , écrivait dom Mabillon, le 31 mars 1681, et l'oratorien Houtteville déclarait en 1740 (7) que « le dix-septième siècle (et, en matière d'éloquence , c'est dire tous les siècles) le dix-septième siècle n'a rien produit de plus noble, de plus vif, de plus énergique que le Discours sur PHistoire universelle • rien où le caractère d'une raison supérieure soit imprimé plus avant; rien d'une plus grande continuité de sublime...

(I) Floquet l'a l'ditée en IS28.

rî) Il a ét(' publié en 1731 par l'évêque de Troyes : son authenticité est contestée.

(H) Ce Trait/- l'ut cuniniuniqué des le printemps de l"03 aux Pères du petit Concile. La maladie et la mort ne permirent pas à Bossuet d'ajouter, comme il en avait le dessein, une Conclusion générale.

(i) Les Exlrails de la morale d' Aristote. que M. Lâchât rapporte aussi à l'époque du prei-e[)lorat. sont d'une écriture certainement plus ancienne, comme on peut le voir par le manuscrit du i,'rand séminaire do :\leau\, Carton (>, n" li his.

(.'>) Cotte pulilicalion souffrit des dillicultés, qui furent enfin levées par le neveu de Bossuet.

(<■) C'est la date <le la i)rcniiére édition. Il y en eut une seconde en 1682, une troisième en l"00 avec dos additions, pour confondre les faux critiques. En 1704, iîossuet se lit relire la ilouxicnio parlio cl la compléta. Ces suprêmes additions n'ont été puhliéos qu'en I«I8 jiar labbo Caron. {') La lieliijion c/inHicnne jjrouvée par les faits.

On dirait que c'est la Religion qui s'explique ici ellemême. »

Voltaire (1), il est vrai, a raillé Bossuet d'avoir tout fait graviter autour de ce misérable peuple juif, rebut du monde et s'en croyant le centre; et Sainte-Beuve (2) ne comprend pas cette idée « de se cantonner dans la terre de Chanaan et de prendre pour belvédère la terrasse et la plate-forme étroite d'un petit peuple ». — Mais Renan lui-même dit dans son Histoire du peuple tVhraël qu'il n'y a au monde que trois histoires d'un grand intérêt : celle des Grecs, celle des Romains et celle des Juifs. « Ce peuple, deux mille cinq cents ans avant Bossuet, a écrit l'Histoire universelle. »

On a encore reproché à Bossuet d'avoir oublié Mahomet et l'Amérique. — Mais deux fois il renvoie à plus tard ce qu'il doit en dire : la Suite de fHistoù'e universelle en aurait longuement parlé.

On a aussi blâmé Bossuet de n'avoir parlé ni de l'Iade ni de la Chine. — Mais ne faut-il pas tenir compte de ce qui manquait aux historiens de l'époque de Bossuet? « L'Orient, dit M. Lanson, était encore inconnu et impénétrable; ni les hiéroglyphes ni les inscriptions cunéiformes n'avaient dit leur secret ; à peine un voyageur avait-il entrevu Thèbes et Memphis; on ignorait où gisaient les ruines de Babylone et de Ninive (3). » a D'ailleurs, dit à son tour M. Brunetière [ï) , le premier caractère d'une histoire universelle, c'est de ne l'être pas. S'il n'y avait pas de lacunes dans Bossuet, ce serait à désespérer de l'érudition et de l'histoire. »

En tout cas, Bossuet s'est fait dans son œuvre l'apologiste de la Providence contre les libertins (5) et contre Spinosa, qui ne croyait pas à la vocation des Juifs (6). Il a jeté au-

(I) Avant-propos de l'Essai sut- les mœurs; — Siècle de Louis XIV. XXXII; — Dictionnaire philosophique, art. Gloire; — Entretien avec un Chinois; — Défense de mon oncle, — de Thébes, de Bossuet et de Rollin.

(-2) Nouveaux Lundis, t. IX, p. 280 et suiv. à propos de l'ouvrage de M. Zeller, Entretiens sur l'histoire. — Voir aussi Paul Albert, la Prose, p. 141 et suiv.

(3) Bossuet . p. -293.

(4) La Philosophie de Bossuet, Revue des Deux Mondes, i"^ août 1891. (•'») C'est l'abbé Le Dieu qui nous l'affirme.

(<i) Voir le Tractatus-theologico-politicuset l'Ethica more (jeometrico de monst rata.

tant d'idées que de mots : il a parlé en « conseiller d'État du Très-Haut ».

Il racontait à Fabbé Le Dieu que, (c dès sa jeunesse et dès le moment où il commença à étudier la religion dans l'Écriture et dans les Prres, il avait conçu l'idée de ce grand travail ».

Comment se fait-il donc qu'un esprit péuétrant comme Saint-Beuve (1) ait cru trouver le germe de la seconde partie du Discours sf(/' l Histoire universelle et même le cadre de tout l'ouvrage dans cette phrase des Pensées de Pascal : (( Qu'il est beau de voir par les yeux de la foi Darius et Cyrus, Alexandre, les Romains, Pompée et Hérode agir, sans le savoir, pour la gloire de l'Évangile! » et dans un entretien de Bossuet avec Du Guet, où celui-ci développa ses idées sur la future conversion des Juifs au christianisme, d'après le chapitre xi de VEpitre aux Romains? « Bossuet, usant des ouvertures de Du Guet, et y entrant à son tour avec génie, avec discrétion, les mit en œuvre au cœur même de son Discours sur l' Histoire universelle. » — Quand on s'appelle Bossuet, on n'a aucun besoin d'emprunter des idées ni à un obscur janséniste comme Du Guet, ni même à l'immortel auteur des Pensées. « A qui fera-t-on croire que Bossuet ait attendu la publication des Pensées et l'année 1G70 pour se mettre en possession de ses idées sur la suite de la religion?... Mais alors comment eùt-il prêché en 1G08 le Panégi/rique de saint André [1) ., en 1665 le Sermon sur la Divinité de Jésus-Christ (3), et surtout, dès 165i, le second Sermon pour la vêture cVune nauvelle catholique, et dès 1652 (4) le Sermon sur la bonté et la rigueur de Dieu (5)? » M. Lanson aurait pu ajouter le Sermon sur le caractère des deux alliances, prêché en 1653 et où se trouve ce passage : « Lisez les Écritures divines : vous verrez

(I) Port-Royal, t. HI, p. 4i7-«.

(•2) Il a pour sujet la Vocation à la foi en Jrsus-Clirisl.

(.'*) Ce Sermon, où les caraclércs de l'Évangile sonl si profondément compris et si éloquemmciU e\pos('s annonce et prépare le beau chapitre sur « .lésus-Cnrist et sa doctrine : cliap. xxx de la deuxième partie du Discours sur l'Histoire universelle.

(V) M. I.anson se trompe en assignant à ce Sermon la date de 1051.

(.•;) I.anson, Bossuet, p. -«(l-ao-i.

partout le Sauveur Jésus... Il est dans le Paradis terrestre, il est dans le déluge , il est sur la montagne , il est au passage de la mer Rouge, il est dans le désert; il est dans la terre promise, dans les cérémonies, dans les sacrifices, dans l'arche, dans le tabernacle; il est partout, mais il n'y est qu'en figure. I^a Loi est un Évangile caché ; l'Evangile est la Loi expliquée. » Le passage de l'Ancien Testament au Nouveau est dépeint comme le changement « de la figure en vérité, de la lettre en esprit , de la terreur en amour. » D'ailleurs, « quatre chapitres importants de la seconde partie (du Discours sur r Histoire universelle) ont été faits avec les mêmes textes que le Sermon de 1652, dont ils reproduisent parfois jusqu'aux expressions; tellement, au sortir de Navarre, Bossuet était armé de toute sa théologie (1 ) ». Que Pascal et Du Guet lui aient été utiles , c'est possible ; mais il ne faut pas leur faire honneur d'une inspiration que Bossuet ne doit qu'à lui-même et à son génie.

Il ne faut pas non plus tomber dans l'exagération du P. de la Broise, qui dit « qu'en réalité le dessein et l'exécution du Discours sur l'Histoire unirerselle sont facilement explicables, même sans saint Augustin ni Pascal. C'est une inspiration purement biblique, voilà le point sur lequel il convient d'insister ici; c'est une œuvre dont V influence biblique suffit à rendre pleinement raison «. — Non, puisque Bossuet lui-même disait à l'abbé Le Dieu qu'il avait conçu l'idée de ce grand travail en étudiant « la religion dans l'Ecriture et clans les Pères ».

Le prêtre espagnol Orose (2) avait composé, sur la demande de saint Augustin, un Abrégé de V Histoire du monde, ^\\ 7 livres qui embrassent le temps écoulé depuis Adam jusqu'à l'année 410 après Jésus-Christ; ils ont pour objet de répondre aux païens, qui faisaient de la prise de Rome par Alaric le châtiment de l'abandon des dieux et de la croyance de l'Empire au Christ et à l'Évangile (3.)

(1) Même ouvrage, p. :29'2.

(2) El non pas Paul Orose, qui \ient de ce qu'on a traduit l'abréviation P., Presbyter, par Paul.

(3) " Pracceptis tuis parui , dit Orose dans la Préface, beatissime pater Augus-

Salvien, prêtre gaulois de Marseille, écrivit peu de temps après (première moitié du cinquième siècle) le Dr Gubcrnationc Dci ou Do Providoitia en trois livres, qui justifient les voies de la Providence, en montrant que les calamités du temps sont un juste châtiment infligé par Dieu à la grande ville païenne, depuis longtemps la maîtresse du monde (1).

A côté d'eux et au-dessus d'eux, il faut nommer « l'incomparable Augustin », l'auteur de la Cité de Dieu, dont les 2i livres contiennent sur la Providence, sur la destinée des peuples, sur le mélange des justes et des méchants, sur l'organisation du monde en faveur des élus, des vues qui ont dû aider Bossuet à mûrir et à préciser ses propres idées ;^-2).

Villemain avait donc raison de dire que Bossuet a « entrevu dans saint Augustin et dans Paul Orose le plan, la suite, la vaste ordonnance de son Histoire nniverselle et que, maître d'une idée indiquée par un siècle barbare, il la déploie à tous les yeux avec la majesté d'une éloquence pure et sublime ». « La Citô de Dieu, dit-il encore (3), était le premier essai du Discours sur V Histoire universelle. Mais ce qui semblait un amas de ruines inégales, ou de marbres encore informes, est devenu le monument d'un art sublime. » Frédéric Ozanam, dans la Civilisation au cin-

tine;... praeceperas milii ut scriberein adversus vaniloquam pravitalem eorum qui... pagani vocantur,.. qui... praesentia tantum tempora veluti nialis extra solitum infestissima ob hoc solum quod credilur Christus et colitur deus, idola auteni minus coluntur, infamant. »

(1) Ta/jlrau (le l'rlor/urnce chrétienne au quatrième siècle, p. .'jOi.

{■■2) Voir Tcuffel, Histoire de la littérature romaine, t. IH, p. -2(il. Il tnnive (|ue Salvien t tombe souvent dans la déclamation et la prolixité ».

(3) Comme les humiliations imposées à la ville éternelle avaient décliainé les colères des païens et (|uc ceux même qui avaient trouvé leur salut au tombeau de saint Pierre et de saint Paul reprochaient au christianisme la ruine de Rome et demandaient aux chrétiens oii donc était leur Dieu et pourquoi il ne les avait pas protégés, pourquoi il avait laissé conlbndrc les bous avec les méchants dans la même ruine, et abandonne leurs vierges mêmes au déshonneur entre les mains des Barbares, saint Augustin répond en montrant aux païens, dans les malheurs de Rome, les conséquences accoutumées de la guerre, mais en leur taisant voir aussi riulervcntion du christianisme dans cette puissance i|ui avait iloriipté les Barbares au jour même de leur victoire. Si les mêmes malheurs ont atteint les justes et les pécheurs, •■ c'est, dit-il, comme la boue et le baume qu'une même main agite, et dont l'une exhale une odeur fétide, l'autre un parfum excellent -.Augustin console aussi les vierges déshonorées. — .\prés celte introduction, il prouve que les dieux de Rome ne lui ont épargné ni les crimes ni les niallirurs: que cette ville n'a jamais connu la républiijuc véritable, et que

quièmc siècle, t. II, p. 231, donne aussi comme « précurseurs de Bossuet » saint Aiig'ustin, Orose, Salvien et leurs traducteurs au moyen âge.

La preuve la meilleure de la vérité de ces affirmations , c'est le grand nombre de citations d'Orose, de Salvien et surtout de saint Augustin que Ton compte dans le Discours sur r Histoire universelle , sinon dans la Premiè?'e partie , les Époques, où Josèphe, Bérose , Polybe , Plutarque, César, Platon , Aristote , Tertullien , Origène , saint Jérôme , Eusèbe, sont plus souvent invoqués en témoignage par Bossuet, du moins dans la Seconde partie, la Suite de la Religion, où la Cité de Dieu fournit à notre grand évèque jusqu'à trois citations dans la même page (1), sans parler du Traité de la Trinité et des Lettres à Volusien auxquelles il renvoie. N'est-ce pas à la Cité de Dieu qu'est emprunté ce fameux passage du chapitre xx (2) : « Que pouvait avoir vu le monde pour se rendre si promptement à Jésus-Christ? S'il a vu des miracles. Dieu s'est mêlé visiblement dans cet ouvrage, et s'il se pouvait faire qu'il n'en eût pas vu, ne serait-ce pas un nouveau miracle, plus grand et plus incroyable que ceux qu'on ne veut pas croire, d'avoir converti le monde sans miracle , d'avoir fait entrer tant d'ignorants dans des mystères si hauts , d'avoir inspiré à tant de savants une humble soumission, et d'avoir persuadé tant de choses incroyables à des incrédules (3)? Mais le miracle des miracles, si je puis parler de la sorte, c'est qu'avec la

la grandeur des destinées du peuple romain s'explique, sans doute, par ses vertus, mais surtout par la Providence, qui a voulu fonder en Occident un grand empire, afin que toutes les nations soumises à une même loi fmissent par ne former qu'une seule cité. — Les dieux du paganisme, qui n'ont rien pu pour la vie présente, ne peuvent rien non plus pour l'éternité : Augustin le prouve en suivant Varron dans ses trois théologies, poétique, civile et physique, et en confondant toute tentative pour sauver les dieux par l'allégorie. — Il oppose ensuite à l'impuissance du paganisme la fécondité de la doctrine de l'Évangile « avec les deux cités bâties par deux amours : la cité de la terre, par l'amour de sol jusqu'au mépris de Dieu , et la cité du ciel par l'amour de Dieu jusqu'au mépris de soi. » Ces deux cités vivent confondues ici-bas jusqu'au jugement de Dieu qui les séparera dans l'éternité.

(1) Voir page «!."i, édit. de Bar-le-Duc. chap. xix, J('sus-Ch)ist et sa doctrine. — Voir encore les chap. xxii, xxvi, où la Cité de Dieu intervient souvent.

(•2) La Descente du Saint-Esprit ; rétablissement de l'Eglise: les Jvj/emcnts de Dieu sur les Juifs et sur les Gentils.

(3) De Civil. Dei . lib. XXI, c. vu.

foi des mystères, les vertus les plus éminentes et les pratiques les plus pénibles se sont répandues par toute la terre. »

Il serait trop long d'énumérer ici tous les passages inspirés par les Pères dans la Suite (Je la Religion , où paraissent tour à tour saint Justin et saint Irénée , Clément (VAlexandrie et Origène, Tertullien et saint Cyprien, Arnobe et Lactance, saint Jérôme et saint Ambi^oise , saint Chnjsostome et saint Grégoire de Nazianze, saint Athanase et saint Basile, saint Hilaire et saint Grégoire le Grand.

Bossuet les a tous mis à contribution, avec une érudition qui n'a d'égale que sa connaissance profonde de tous les historiens profanes depuis Josèphe , Bérose et Hérodote , jusqu'à Ammien Marcellin , Zozime et Procope.

« Mêlant ainsi, dit Villemain (1), (surtout dans la troisième partie, les Empires] les lacunes hardies d'une civilisation irrégulière et la pompe d'une société polie, il était à la fois Démosthène , Chrgsostome , Tertullien , ou plutôt il était lui-même; et des sources fécondes où puisait son génie, rassemblant les eaux du ciel et les torrents des montagnes, il faisait jaillir un fleuve qui ne portait que son nom. »

« Bossuet, dit Chateaubriand est plus qu'un historien; c'est un Père de l'Eglise, c'est un prêtre inspiré qui a souvent le rayon de feu sur le front, comme le législateur des Hébreux. Quelle revue il fait de la terre! »

Nul n'a mieux exprimé que Saint-Marc Girardin l'émotion que produit dans les âmes ce défdé des nations sur la scène de monde : « Bossuet pousse les uns sur les autres les siècles et les peuples. Marche! marche! dit-il à l'Egypte... Marche! marche! dit-il à la Grèce... Marche ! marche! dit-il à Rome elle-même, et ce peuple invincible, (jui sert d'instrument aux desseins de Dieu , sera à son tour effficé de la terre qu'il n'aura conquise que pour Jésus-Christ. »

(1) Discours et mélanges litlcraircs. \k •2\~.

ARTICLE II

Les saints Pères et L'Histoire des Vaiiatious (1688; (1).

Dans le Discours sur r Histoire universelle , Bossuet fait preuve des plus rares qualités de riiistorien : il est maitre de sa matière, il l'embrasse et il la pénètre, il Tordonne, il lui donne une forme précise; il regarde en philosophe la masse innombrable des faits; il la dispose en séries continues de causes et d'effets; il saisit partout dans la réalité vivante le trait caractéristique, où l'idée se révèle; il entre dans l'intelligence par l'imagination. Nul n'a peint plus vigoureusement, avec plus de relief et de couleur, les mœurs des peuples ("2), le g-énie des civilisations; nul n'a mieux dit que « le fond d'un romain , pour ainsi parler, était l'amour de sa liberté et de sa patrie (3) ».

3Iais le sujet ne permettait à Bossuet que des considérations générales et des tableaux d'ensemble. 11 n'avait pas le temps de s'arrêter aux individus et de faire des portraits; Il faut donc chercher ailleurs de quoi compléter l'idée que nous devons avoir de Bossuet historien.

Cette idée nous est admirablement donnée par l'étude de V Histoire des Variations des Églises protestantes, trop longtemps négiig-ée et méconnue, mais aujourd'hui fort en honneur auprès de la critique contemporaine, de M. Lanson (4), de M. Rébelliau (5) et de M. Brunetière (6).

Œuvre de polémique par son origine (7i, Y Histoire des

(1) 11 n'y a rien à dire, au point de vue des saints Pères , sur la Suite de l'Histoire UniverseUe , qai n'est qu'une ébauche, qu'un canevas, ni sur l'Abrégé de l'Histoire de France, où Bossuet. eùt-il toujours tenu la plume, ne pouvait guère faire intervenir son érudition patrologique. — L'abbé Le Dieu exagère en déclarant ces ouvrages « parfaits » {Méh/oires. 1. 1, p. 151.)

(-2) Lanson. Bossuet. ji. ;}04-;i0.'), passiin.

(3) Discours sur l'Hisl. C/nù-.. Troisième partie, cliap. vi : L'cmiufc romain, elc.

(4) Voir son Bossuet. p. 307-319.

(5) Voir sa belle thèse : Bos.mct historien du protestantisme. IS9I.

(6) Voir la Philosophie de Bossuet.

(') Voici ce qu'en dit l'abbé Le Dieu dans ses Mémoires, 1. 1, p. 193 : « L'Histoire

BOSSl'ET ET LES SAINTS PÈRES. -1

Variations est devenue sous la plume de Bossuet un tableau animé et vivant, simple et majestueux, de la Réforme et des Réformés, depuis Luther et Calvin jusqu'à Mélancthon et Cromwell. « Nulle part, dit M. Brunetière, on ne saurait mieux saisir, ni trouver une plus belle et plus ample occasion d'admirer la complexité, la richesse, la fécondité de la pensée de Bossuet. Ce que la discussion du dogme a de plus métaphysi(iue, ce que la dialectique a de plus pressant et parfois de plus audacieux, ce que la narration historique a de plus vivant et de plus coloré, ce que la critique des textes et leur interprétation ont de plus épineux, de plus délicat, de plus subtil aussi, ce que l'éloquence enfin du pasteur qui veut conquérir ou ramener des âmes ont de plus persuasif et de plus convaincant, de plus impérieux et de plus insinuant tour à tour, la promesse et la menace, rindignation et l'ironie, le conseil et la prière, l'adjuration et l'anathème , tout est réuni dans ce livre, qu'à peine quelques curieux lisent encore de nos jours... et qui n'en demeure pas moins le plus beau livre de la langue française, comme joignant à ses autres mérites celui d'en èlre à la fois le plus sincère et le plus passionné. »

Une chose que iM. Brunetière ne dit pas plus que M. Rébelliau ou M. Lanson, c'est que, si Bossuet ne doit qu'à lui seul la science et l'art historiques qu'il a déployés dans les narrations lumineuses et les portraits saisissants (1) de cette œuvre admirable, il a emprunté aux saints Pires « le dessein de l'ouvrage » , comme il l'avoue lui-même dans la Préface : a Tout ce qui varie , tout ce qui se charg-e de termes douteux et enveloppés a toujours paru suspect et non

des Variations est do 1088. L'occasion fut la prétendue variation qu'on avait reprochée [à Bossuet] dans la composition de son Exposition. Il lisait alors le Si/nlaf/ina coufessioaum . où sont la conlcssioii d'Aussbourg cl toutes les autres confessions des prétendus réfornH'S de l'Kurope. Leurs variations s'y firent bient(H remarquer à un esprit si clairvoyant et d'une dialectique aussi line et aussi précise. De là donc le dessein des Variations. Il avait commencé ce travail en finissant celui de l'Histoire l'niverselle. et le bruit s'en était répandu de sorte qu'il alla juscpj'aux protestants. Depuis . ils en ]>rircnt occasion de dire que cet ouvrage lardait bien à venir. Ils ne savaient pas que Bossuet travaillait à la Défense de la déclaration de 1(>82. »

(1) Voir entre autres ceux de Luther (1, (>), de Calvin (IX, 80, 81), de Zwiugle, de Bucer, de Carlosladt, d'oiicolampade, de Mélanchton, de Cranmer, de Cromvvell, etc.

seulement frauduleux, mais encore absolument faux, parce qu'il marque un embarras que la vérité ne connaît point. C'a été un des fondements sur lesquels les anciens docteurs ont tant condamné les ariens, qui faisaient tous les jours paraître des Confessions de foi de nouvelle date , sans pouvoir jamais se fixer. Depuis leur première Confession de foi, qui fut faite par Arius et présentée par cet hérésiarque à son évêque Alexandre, ils n'ont jamais cessé de varier. C'est ce que saitti Rïlaivc reproche à Constance, protecteur de ces hérétiques; et pendant que cet empereur assemblait tous les jours de nouveaux conciles pour réformer les symboles et dresser de nouvelles Confessions de foi, ce saint évêque lui adresse ces fortes paroles (1) : « La même chose vous est arrivée qu'aux. ignorants architectes , à qui leurs propres ouvrages déplaisent toujours. Vous ne faites que bâtir et détruire; au lieu que l'Église catholique, dès la première fois qu'elle s'assembla , fit un édifice immortel et donna dans le symbole de Nicée une si pleine déclaration de la vérité que, pour condamner éternellement l'arianisme, il n'a jamais fallu que la répéter. »

Le nouvel Hilaire ne se contente pas d'un exemple : il montre que « toutes les hérésies » , dès l'origine du christianisme , ont varié comme les ariens et que « longtemps avant Arius, Terlidlifn avait déjà dit (2) » : (( Les hérétiques varient dans leurs règles, c est-à-dire dans Ipurs Confessions de foi; chacun parmi eux se croit en droit de changer et de modifier par son esprit ce qu'il a reçu, comme c'est par son propre esprit que l'auteur de la secte a composé : l'hérésie retient toujours sa propre nature en ne cessant d'innover, et le progrès de la chose est semblable à son origine. Ce qui a été permis à Valentin l'est aussi aux Valentiniens; les marcionites ont le même pouvoir que Marcion; et les auteurs d'une hérésie n'ont pas plus le droit d'innover que leurs sectateurs; tout change dans les hérésies, et quand on les pénètre à fond, on les trouve dans

(1) Lib. cont. Const., n" '23.

(-2) De Praescrip., cap. xlii.

leurs suites difiérentes en beaucoup de points de ce qu'elles ont été dès leur naissance. »

L'autorité de ïertullien et celle de saint Hilaire ne suffisent pas à Bossuet : il invoque encore celle de « deux saints auteurs du huitième siècle (1) », qui ont écrit que « l'hérésie en elle-même est toujours une nouveauté, quelque vieille qu'elle soit; mais que, pour se conserver encore mieux le titre de nouvelle, elle innove tous les jours et tous les jours elle change sa doctrine. »

A cette variabilité infinie des sectes hérétiques Bossuet oppose, avec Tertullien (2), l'uniformité des dogmes de l'Eglise, dont « la règle de foi est immuable et ne se réforme point. C'est que l'Église, qui fait profession de ne dire et de n'enseigner que ce qu'elle a reçu ne varie jamais; et au contraire l'hérésie, qui a commencé par innover, innove toujours et ne change point de nature.

« De là vient que saint Chnjsostome, traitant ce précepte de l'Apôtre : Evitez les nouveautés profanes dans vos discours, a fait cette réflexion \X\ : Évitez les nouveautés dans vos discours; car les choses n'eu demeurent pas là; une nouveauté en produit une autre, et on s'égare sans fin quand on a une fois commencé à s'égarer. »

Bossuet indique ensuite les deux causes de ce désordre dans les hérétiques et il montre que Fesprit humain, une fois qu'il a goûté de la nouveauté, ne cesse de rechercher cette trompeuse douceur et que « la vérité catholique, venue de Dieu a d'abord sa perfection », tandis que l'hérésie, faible production de l'esprit humain, ne se peut faire que par pièces mal assorties. Pendant que l'on veut renverser, contre le précepte du Sage ('i.), les anciennes bornes posées par nos pères, et réformer la doctrine une fois reçue parmi les fidèles, on s'engage sans bien pénétrer toutes les suites de ce qu'on avance. Ce qu'une fausse lueur avait fait hasarder au commencement se trouve avoir des inconvénients

(t) Elheriux et Dealus, lil). I, conl. Elipand.

(-2) De Virg. val., n. I.

(.■J) llomil. V in II ad Timol.

(4j Prov. XXII, '28.

qui obligent les réformateurs à se réformer tous les joui-s : de sorte qu'ils ne peuvent dire quand finiront les innovations ni jamais se contenter eux-mêmes. »

C'est donc aux saints Prres que Bossuet emprunte « les principes solides et inébranlables par lesquels il prétend démontrer aux protestants la fausseté de leur doctrine dans leurs continuelles variations et dans la manière changeante dont ils expliquent leurs dogmes,... non pas seulement en particulier, mais en corps d'ég-lise, dans les livres qu'ils appellent symboliques, c'est-à-dire dans ceux qu'on a faits pour exprimer le consentement des églises , en un mot dans leurs propres Confessions de foi, arrêtées, signées, publiées, dont on a donné la doctrine comme une doctrine qui ne contenait que la pure parole de Dieu, et qu'on a changées néanmoins en tant de manières dans les articles principaux ».

Et qu'on ne dise pas, « pour établir la nécessité de multiplier ces Confessions, que plusieurs articles de foi ayant été attaqués, il a fallu opposer plusieurs Confessions à ce grand nombre d'erreurs » ; car toutes ces Confessions, « comme il parait par la seule lecture des titres , regardent précisément les mêmes articles, de sorte que c'était le cas de dire avec saint Athanase (1) : « Pourquoi un nouveau concile, de nouvelles confessions, un nouveau symbole? Quelle nouvelle question s'était élevée? »

Dans le cours des quinze livres de V Histoire des Variations, Bossuet cite souvent les saints P^'r^.v , dont l'autorité est pour lui la plus décisive après celle de l'Ecriture et des Conciles.

Ainsi, au livre P% il montre que bien longtemps avant Luther, saint Bernard duns la lettre 257" au Pape Eugène IV, Guillaume Durand, « un grand évèque », Gerson (2), Pierre d'Ailly, les autres grands hommes de ce temps-là demandaient la réformation, non pas des doctrines, puisqu'ils « représentent l'Eglise comme à couvert de ce cùté-là »,

(1) Alhan. de Syn. et Hpist. ad Afr.

(2) Serm. de Ascens. Domi. ad Alex. V.

mais de la discipline ecclésiastique et des maux qui venaient de son relâchement « dans le chef et dans les membres (1) » de TÉglise. « Au milieu des abus, ils admiraient la divine Providence, qui savait selon ses promesses conserver la foi de l'Église... . Mais il y avait outre cela des esprits superbes , pleins de chagrin et d'aigreur, qui, frappés des désordres qu'ils voyaient régner dans l'Église et principalement parmi ses ministres, ne croyaient pas que les promesses de son éternelle durée pussent subsister parmi ses abus... Tels étaient les Albigeois et les Vaudois; tels étaient Jean Wiclef et Jean Hus;... et il ne faut pas s'étonner si dans le temps de Luther, où les invectives et l'aigreur contre le clergé furent portées à la dernière extrémité , on vit aussi la rupture la plus violente et la plus grande apostasie qu'on eût peut-être jamais vue jusques alors dans la chrétienté. »

Au livre 111% à propos des discussions entre protestants sur la justification. Bossuet dit : « Si le mérite est fondé sur la promesse de la récompense , comme l'assure Mélanchton et comme il est vrai, il n'y a rien de plus mérité que la vie éternelle, quoiqu'il n'y ait rien d'ailleurs de plus gratuit, selon cette belle doctrine de saint Augustin, que « la vie éternelle est due aux mérites des bonnes œuvres; mais que les mérites auxquels elle est due nous sont donnés gratuitement par Notre-Seigneur Jésus-Christ (2) ». Bossuet rapporte aussi les propos de Bucer, « disputant pour l'Église catholique en 1546, dans la conférence de Ratisbonne », et disant que « saint Augustin même, tout ennemi qu'il était du mérite présomptueux, ne laissait pas de reconnaître que le mérite des saints nous était utile, et qu'une des raisons de célébrer dans l'Eglise la mémoire des martyrs était j)()ur t'trc associrs à leurs mérites fit aidés par leurs prières (3). »

Au commencement du livre V , lié fl fixions géneralfis sur

(l)Le mot est de Gerson.

(2) Episi. CV, nunc CXCIV, n. It); De Corrcpt.et Grat., cap.xiii, n. il.

(.'*) Lilj. XX. contra Faust. Manich.. c. xxi.

LliS SAINTS PÈRES ET BOSSUET HISTORIEN. 327

les agitations dr Mélanchton et sur tétat de la Réforme, Bossuet invoque l'autorité de saint Grégoire de Nazianze pour étniilir que « les hérésies n'ont pas toujours pour auteurs des impies et des liljertins, qui de propos délibéré fassent servir la religion à leurs passions. Saint Grégoire de Nazianze ne nous représente pas les hérésiarques comme des hommes sans religion, mais comme des hommes qui prennent la religion de travers. « Ce sont, dit-il (1), de grands esprits; car les âmes faibles sont également inutiles pour le bien et pour le mal. Mais ces grands esprits, poursuit-il, sont en même temps des esprits ardents et impétueux , qui prennent la religion avec une ardeur démesurée » , c'est-à-dire qui ont un faux zèle , et qui, mêlant à la religion un chagrin superbe, une hardiesse indomptée et leur propre esprit, poussent tout à l'extrémité : il y faut même trouver une régularité apparente, sans quoi où serait la séduction tant prédite dans l'Écriture? Luther avait goûté la dévotion. » — Bossuet, dans une autre page de ce V livre, où éclate toute son admiration pour les Pères et surtout pour saint Augustin, explique admirablement pourquoi Mélanchton , « si désireux de la paix , ne la chercha pas dans l'Eglise », parce qu'il ne put « jamais revenir de sa justice imputée. Dieu lui avait fait pourtant de grandes grâces, puisqu'il avait connu deux vérités capables de le ramener : l'une qu'il ne fallait pas suivre. une doctrine qu'on ne trouvait pas dans l'antiquité. « Délibérez, disait-il à Brentuis, avec l'ancienne Eglise. » Et encore : « Les opinions inconnues à l'ancienne Église ne sont pas recevables. » L'autre vérité, c'est que sa doctrine de la justice imputée ne se trouvait point dans les Pères. Dès qu'il a commencé à la vouloir expliquer, nous lui avons ouï dire qu'// )ie trouvait rien de semblable dans leurs écrits. On ne laissa pas de trouver beau de dire dans la Confession d'Augsbourg et dans l'Apologie qu'on n'y avançait rien qui ne fût conforme à leur doctrine. On citait surtout saint

(I) Orat. XXVI.

328 BOSSLET lîT LES SAINTS PERES.

Augitstin , et il eût été trop honteux à des réformateurs d'avouer qu'un si grand docteur, h' défcnsnir de la grâce chrétienne , n'en eût pas connu le fondement. Mais ce que Mélanchton écrit confidentiellement à un ami nous fait bien voir (jiie ce n'était que pour la forme et par manière d'acquit qu'on nommait saint Augustin dans le parti; car il répète trois ou quatre fois, avec une espèce de chagrin, que ce qui empêche cet ami de bien entendre cette matière, c'est qu'il est encore attaché à V imagination de saint Augustin, et qu'// faut entièrement détourner les yeux de V imagination de ce Père. Mais encore quelle est cette imagination dont il faut détourner les yeux? « C'est, dit-il, l'imagination d'être tenus pour justes par l'accomplissement de la loi que le Saint-Esprit fait en nous. » Cet accomplissement , selon Mélanchton , ne sert de rien pour rendre l'homme agréable à Dieu; et c'est à saint Augustin une fausse imagination d'avoir pensé le contraire : voilà comme il traite un si grand homme. Et néanmoins il le cite, à cause, dit-il, de V opinion publicjue qu'on a de lui : mais au fond, continue-t-il, // n'explique pas assez la justice de la foi ; comme s'il disait : En cette matière il faut bien citer un Père que tout le monde regarde comme le plus digne interprète de cet article, quoiqu'à vrai dire il ne le soit pas pour nous. 11 ne trouvait rien de plus favorable dans les autres Pères. « Quelles épaisses ténèbres, disait-il, trouve-t-on sur cette matière dans la doctrine commune des Pères et de nos adversaires! » Que devenaient ces belles paroles qu'il fallait délibérer avec l'ancienne Église? Que ne pratiquait-il ce qu'il conseillait aux autres? Et puisqu'il ne connaissait point de piété, comme, en effet, il n'y en a point, que celle qui est fondée sur la véritable doctrine de l;i justification, comment crut-il que tant de .sr///y^.s l'eussent ignorée? Comment s'imagina-t-il voir si clairement dans l'Écriture ce qu'on ne voyait point dans les Pères ^ pas même ds-ns saint Augustin , le dtxleur et le défenseur de la grâce justifiante contre les Pélagiens, dont aussi toute l'Église avait toujours on ce point constamment suivi la doctrine? »

Au livre VIT, Variations de la rr forme d'AnylrU'nf dcjjuis 1529 jiisfiii'à 1553; Hisfoirr de Cranmer, 1556, Bossiiet cite le témoignage de saint Ci/jn-ien (1) pour la condamnation des Novatiens, et celui des Pi-i'cs dWfriqaf pour la condamnation de l'hérésie naissante de Célestius et de Pelage : « Ils posèrent pour fondement la défense d'entendre l'Ecriture sainte « autrement que toute l'Eglise catholique répandue par toute la terre ne l'avait toujours entendue ». ... Alexandre d' Alexandrie posa le même fondement contre Arius. » La conclusion du VIP livre est une éloquente protestation en faveur des saints docteurs de l'Angleterre et une intuition prophétique, semble-t-il, du grand mouvement catholique que notre siècle voit se produire dans l'ancienne ile des Saints : « Je ne m'étonne plus, dit Bossuet, après avoir raconté la vie de Granmer, que sous un tel archevêque on ait méprisé la doctrine de ses saints prédécesseurs , d'un saint Dunstan , d'un Lanfranc, d'un saint Anselme, dont les vertus admirables, et en particulier la continence, ont été l'honneur de l'Église. Je ne m'étonne pas qu'on ait effacé du nombre des saints un saittt Thoinas de Cantorhénj, dont la vie était la condamnation de Thomas Granmer. Saint Thomas de Gantorbéry résista aux rois iniques; Thomas Granmer leur prostitua sa conscience et flatta leurs passions. {Suit un magnifique parallèle entre V apostat et le saint, trop long pour être cité ici). Gependant la réformation anglicane a rayé un si grand homme du nombre des saints. Mais elle a porté bien plus haut ses attentats : il faut qu'elle dégrade tous les saints qu'elle a eus depuis qu'elle a été chrétienne. Bède, son vénérable historien, ne lui a conté que des fables, ou en tout cas des histoires peu prisées, quand il lui a raconté les merveilles de sa conversion et la sainteté de ses pasteurs, de ses rois et de ses religieux. Le moine saint Augustin, qui lui a porté l'Évangile, et le pape saint Grégoire, qui l'a envoyé, ne se sauve pas des mains de la réforme; elle les attaque par ses écrits. Si nous l'en

(I) Page UTi, t. ni, éd. Bar-le-Diic.

croyons,... en convertissant les Ang-lais, saint Grégoire, un Pape si humble et si saint, a prétendu les assujettir à son siège plutôt qu'à Jésus-Christ. Voilà ce qu'on publie en Angleterre, et sa réformation s'établit en foulant aux pieds, jusque dans la source, tout le christianisme de la nation. Mais une nation si savante ne demeurera pas longtemps dans cet éblouissement : le respect quelle conserve pour les Pères et ses curieuses et continuelles recherches sur l'antiquité la ramèneront à la doctrine des premiers siècles. » Ce désir ardent de Bossuet ne s'est pas réalisé aussitôt qu'il le souhaitait et sous « le roi incomparable en courage comme en piété », Jacques II, qu'allait renverser la révolution de 1688 ; mais les docteurs Pusey et Newman ont fait en notre siècle ce que prévoyait le génie du grand évéque de Meaux. Au livre IX% à propos de Calvin et de l'Eucharistie, Bossuet déclare qu'il n'y a rien de plus véritable que ce mot de saint Augustin, que « l'Eucharistie n'est pas moins le corpjs de Notre-Seigneur [jour Judas que pour les autres Apâtres (1) ». Bossuet dit encore (2) : « La merveille particulière que les saints Pères et, après eux, tous les chrétiens ont. crue dans l'Eucharistie ne regarde pas précisément la vertu que l'Incarnation met dans la chair du Fils de Dieu. Cette merveille consiste à savoir comment se vérifie cette parole : Ceci est mon corps, lorsqu'il ne parait à nos yeux que de simple pain, et comment un même corps est donné en même temps à tant de personnes. C'est pour expliquer ces merveilles incompréhensibles que les Pères nous ont rapporté toutes les autres merveilles de puissance divine , et le même changement d'eau en vin , et tous les autres changements, et ce grand changement qui de rien a fait toutes choses. » Cette doctrine des Pères est tellement sacrée pour l'évêque de Meaux ([u'il reproche (3) vivement à Luther et à Calvin « d'avoir tourné leur bouche contre le Ciel , (/aand ils ont si ourertenwnt méprisé l'autorité des saints

(1) Serm. XI de Verh. Doni., nunc Serm. lAXI, n. 17. — Bossuet, III , p. MO.

(-2)Pagc;ni.

(••{) Page :»17.

Pères. Chacun sait combien de fois Calvin a passé pardessus leurs décisions, quel plaisir il a pris à les traiter d'écoliers, à leur faire la leçon et la manière outrageuse dont il a cru pouvoir éluder leur témoignage unanime, en disant, par exemple, que « ces bonnes gens ont suivi sans discrétion une coutume qui dominait sans raison et qui avait gagné la vogue en peu de temps (1) ». Il s'agissait, dans ce lieu, de la prière pour les morts. Tous ses écrits sont pleins de pareils discours. Mais malgré l'orgueil des hérésiarques, Vautorilé des Pères et de l'antiquité ecclésiastique ne laisse pas de subsister dans leur esprit. Calvin , qui méprise les saints Pères , ne laisse pas de les alléguer comme des témoins dont il n'est pas permis de rejeter l'autorité, lorsqu'il écrit ces paroles, après les avoir cités : « Que diront-ils à l'ancienne Église ? Veulent-ils damner l'ancienne Eglise? ou bien veulent-ils chasser de l'Eglise saint Augustin ? On pourrait lui en dire autant dans le point de la prière pour les morts et dans les autres , où il est certain , et souvent de son propre aveu, qu'il a les Pères contre lui. Mais, sans entrer dans cette dispute particulière , il me suffit d'avoir remarqué que nos réformés sont contraints par la force de la vérité à respecter le sentiment des Pères plus qu'il ne semble que leur doctrine et leur esprit ne porte. » Au livre XI% Histoire abrégée des Albigeois, des Vaudois, des Vicié fîstes et des Hussites, Bossuet oppose à Vigilance, considéré par les protestants comme celui qui a conservé le dépôt, la succession de la doctrine apostolique sur le culte des saints, « saint Jérôme, qui a pour lui toute l'Église (2) ». Les Vaudois se flattent que leur doctrine est enseignée de père en fils, depuis l'an 120 de l'ère chrétienne, ou, du moins, depuis Sylvestre I". Bossuet leur répond « qu'il faudrait être insensé pour se mettre dans l'esprit que , dès le temps de saint Sylvestre , c'est-à-dire environ l'an 320, il y avait eu une secte parmi les chrétiens dont les Pègres n'aient jamais eu connaissance... Nous avons

(1) Tr. de réf. Ecc.

des catalogues des hérésies dressés i^ar saint Épiphane, par saint Augustin et par plusieurs autres auteurs ecclésiastiques. Les sectes les plus obscures et les moins suivies... ne leur ont pas été inconnues. Le zèle des pasteurs. . . découvrait tout pour tout sauver. Il n'y a que ces séparés pour les biens ecclésiastiques que personne n'a jamais connus. Plus modérés que les Athanase, que les Basile , que les Ambi'oisc et que tous les autres docteurs,... ils ont encore si bien fait qu'ils ont échappé à leur connaissance... C'est une impudence extrême » de loser dire. — A propos des Manichéens, Bossuet remarque que « les saints /Vv^^ leur répondaient qu'il y avait grande différence entre ceux qui condamnaient la génération des enfants, comme faisaient formellement les Manichéens (1), et ceux qui lui préféraient la continence avec l'Apôtre et avec Jésus-Christ même (2)... Les Pères remarquaient que lApôtre attaquait expressément le sens » que les Manichéens attachaient aux textes de l'Écriture par lesquels ils condamnaient l'usage des viandes comme impures, comme mauvaises, comme œuvres du mauvais et non de Dieu : « Toute créature de Dieu est bonne », dit saint Paul. Pourtant, « saint Augustin, un si beau génie, fut pris (par les Manichéens) et demeura parmi eux neuf ans durant, très zélé pour celte secte (3)... Ses livres sont bons témoins de leurs observances superstitieuses (4)... Nous apprenons de saint Augustin que leur Eucharistie n'était pas la nôtre , mais quelque chose de si exécrable qu'on n'ose même y penser, loin qu'on puisse l'écrire... Dès le temps de saint Augustin, Fauste le manichéen reprochait aux catholi(pu^.s leur idolâtrie dans le culte qu'ils rendaient aux saints martyrs et dans les sacrifices qu'ils offraient sur leurs reliques. Mais saint Augustin leur faisait voir que ce culte n'avait rien de commun avec celui des païens, parce que ce n'était pas le culte de latrie ou de

(1) Aug. Contra Faust. Manich., lib. \X\, cap. m. iv. v.

(2) I Corint., VI, -2fi; MatI, XIX, M.

(3) Lib. I Contra F aM,s-<., cap. x. et Conf., lih. IV; cap. i et se<|.

(4) J)c Moribu.i Eccl. catli.. c. xxxiv. n. 71 ; De Moribus Manich .. c. xviii ; Contra Ep. Fundam., c. xv.

sujétion et de servitude parfaite (1)... Pour le baptême, saint Aug-ustin dit expressément que les Manichéens no le donnaient pas et le croyaient inutile ('2)... Pour le sacerdoce et tous les ordres ecclésiastiques, on peut voir dans saint Augustin et dans les autres auteurs le renversement qu'introduisaient les Manichéens dans toute la hiérarchie et le mépris qu'ils faisaient de tout l'ordre ecclésiastique. ... Les Manichéens, enorgueillis de leur continence et de Pahstinence de la viande qu'ils croyaient immonde , se regardaient non seulement comme cathares ou purs, mais encore, au rapport de saint Augustin , comme Catharistes, c'est-à-dire purificateurs (3 ... Les Albigeois avaient appris des anciens Prisciilanistes, autre secte de Manichéens en Espagne, ce vers rapporté par.s«m/ Augustin : « Jurez, parjurez-vous tant que vous voudrez, et gardez-vous seulement de trahir le secret de la secte.

Jura, perjura, seeretuin prodere iioli (4).

« Saint Bernard , qui connaissait bien ces hérétiques,... y remarque ce caractère particulier : qu'au lieu que les autres hérétiques, poussés par l'esprit d'orgueil, ne cherchaient qu'à se faire connaître, ceux-ci, au contraire, ne cherchaient qu'à se cacher : les autres voulaient vaincre; ceux-ci, plus malins, ne voulaient que nuire (5). » Bossuet raconte alors comment lillustre abbé de Clairvaux, sollicité par le pieux Énervin , « fit les deux beaux Sermons sur les Cantiques , où il attaque si vivement les hérétiques de son temps » , et alla en Provence et en Languedoc pour y déraciner le mauvais germe de Phérésie, « C'était encore une des erreurs (des Albigeois), notée par saint Bernard , qu'un pécheur n'était plus évêque et que « les Papes, les archevêques , les évêques et les prêtres n'étaient capables ni de

(I) Lib. XX, Contre Faut., cap iv, et cap. xxi. {•2) De Haer. in haeres. Munich. (3) De Haer. in haeres. Manieh.

(i) De Haeres. in Haer. Priscill.

(.-;) Page .'l.Vi.

donner ni de recevoir les sacrements, à cause qu'ils étaient pécheurs >1)... Saint Bernard fait voir que leur piété n'était que dissimulation. En apparence, ils blâmaient le commerce avec les femmes, et cependant on les voyait tous passer avec une femme les jours et les nuits... Saint Bernard concluait que c'était là ce mystère d'iniquité prédit par saint Paul (2), d'autant plus à craindre qu'il était plus caché. » Bossuet cite encore (3) le témoignage de saint Augustin pour établir que les Manichéens professaient la Trinité en paroles, la niaient dans leur cœur et tournaient le mystère en allégories impertinentes Cl.). « Selon saint Bernard, il n'y avait rien en apparence de plus chrétien que les discours (des Albigeois), rien de plus irréprochable que leurs mœurs. Aussi s'appelaient-ils les Apostoliques , et ils se vantaient de mener la vie des Apôtres. Il me semble que j'entends encore un F'auste le manichéen, qui disait aux catholiques chez saint Augustin : « Vous me demandez si je reçois l'Évangile : vous le voyez en ce que j'observe ce que l'Évangile prescrit... Mais saint Augustin et saint Bernard leur font voir que leur vertu n'était qu'une vaine ostentation. Pousser l'abstinence des viandes jusqu'à dire qu'elles sont immondes et mauvaises de leur nature, et la continence jusqu'à la condamnation du mariage, c'est d'un côté s'attaquer au Créateur, et de l'autre lâcher la bride aux mauvais désirs , en les laissant absolument sans remède... Saint Augustin nous apprend que ces gens, qui ne se permettaient pas le mariage, se permettaient toute autre chose. C'est que, selon leurs principes, j'ai honte d'être contraint de le répéter, c'était proprement la conception qu'il fallait avoir en horreur... Saint Bernard , dans un de ses Sermons (5), adjure les Albigeois de chasser les femmes d'auprès d'eux, « s'ils ne veulent pas scandaliser l'Église », et les montre se confessant, assistant à la Messe et communiant, tout autant de choses qu'ils ab-

(1) Serm. LXVI, n. II.

(2) Il r/ies. 11.7.

(.■{) Pa^'o .'«7.

('») Lih. XX Cont. Faust., cap. ii.

Ci) Voir page 303, édit. Bar-le-Duc.

horraient. « Sont-ce là les enfants de lumière? conclut Bossuet. Est-ce là les prédécesseurs que se donne la Réforme (1)? »

Pour l'histoire des Vaudois, des Vicléfîstes et des Hussites, Bossuet ne peut alléguer ni le témoignage de saint Auyuslin, ni même celui de saint Bf-rnard ,• ma.is quand il en vient à se demander pourquoi, c< parmi tant d'hérésies, le Saint- Esprit n'a voulu marquer expressément que celle » des Manichéens et de leurs héritiers, ce dont « les saints Pères ont été étonnés (2) », il répond qu'elle est « le mensonge, l'hypocrisie, l'erreur des derniers temps », comme l'appelle saint Paul (3). « Marcion et Manès ont mis dans une plus grande évidence ce mystère d'iniquité... Mais lorsque, par l'éminente doctrine de saint Augustin et par les soins de saint Léon et de saint Gélase, elle fut éteinte dans tout l'Occident et dans Rome même, où elle avait tâché de s'établir, on voit enfin arriver le terme fatal du décliainement de Satan. Mille ans après que ce fort armé eut été lié par Jésus- Christ venu au monde, l'esprit d'erreur revient plus que jamais : les restes du Manichéisme, trop bien conservés en Orient, se débordent sur l'Église latine. »

Dans le livre XIIF, Doctrine sur F Antéchrist et variations sur cette matière depuis Luther jusqu'à nous , Bossuet répond à Joseph Mède , à Jurieu et aux autres protestants, qui prétendent que saint Léon est le premier Antéchrist , parce que les trois caractères de l'antichristianisme , \ idolâtrie , la tyrannie et la corruption des mœurs , conviennent au temps de saint Léon et à lui-même , et parce que saint Basile, saint Ghrysostome, saint Grégoire de Nysse, saint Eucher, Théodoret, saint Anibroise, ont appelé les saints « des forteresses , des remparts et des rochers où on a une retraite assurée ». « Ces messieurs, dit l'auteur àeV Histoire des Variations, savent bien en leur conscience que les Pères dont ils produisent les passages, ne l'entendent pas ainsi (ne font

(I) Page ;$(H. (■2) Pase 305.

(3) I Timot., IV.

pas des dieux de nos saints), mais qu'ils veulent dire seulement que Dieu nous donne dans les saints , comme il a fait autrefois dans Moïse, dans David et dans Jérémie, d'invincibles protecteurs, dont les prières agréajjles nous sont une défense plus assurée que mille remparts ; car il sait faire de ses saints, quand il lui plaît et à la manière qu'il lui plait, des forteresses imprenables et des colonnes de frr et des murailles d'airain. Nos docteurs, encore un coup, savent bien en leur conscience que c'est là le sens de saint Chri/sostome et de saint Basile , quand ils appellent les saints des tours et des forteresses. « Bossuet s'adresse ensuite directement à ses adversaires : « Montrez donc, leur dit-il éloc|uemment, que du temps de saint Léon on eût confondu... le service de Dieu avec l'honneur qu'on rend, pour l'amour de lui, à ses serviteurs. Vous ne l'entreprendrez jamais... Commencez par saint Basile et saint Grégoire de Nazianze le règne de l'idolâtrie chrétienne et les blasphèmes de la bête contre l'Éternel... Saint Basile n"est pas meilleur que saint Léon , ni FÉgiise plus privilégiée à la fin du quatrième siècle que cinquante ans après, dans le milieu du cinquième. Mais je vois la réponse que vous me faites dans votre cœur : c'est qu'à commencer par saint Basile tout serait fini depuis longtemps. » En effet, pour faire terminer la persécution antichrétienne en 1710 (1). il faut la faire commencer en 450 ou 454-, sous saint Léon, et non pas à l'époque antérieure de saint Basile et de saint Grégoire de Nazianze.

Dans le livre XIV% Depuis 1601 et dans tout le reste du siècle où nous sommes, à propos du fameux bill du Test, qui condamne, comme des actes de superstition et d'idolâtrie, V invocation ou, comme ils l'appellent, Vadoration de la Sainte Vierge et des saints, Bossuet déclare (2) (]uc « les Anglais sont trop savants dans l'antiquité pour ignorer que les Pères du quatrième siècle , sans maintenant remonter plus haut , ont invoqué la Sainte Vierge et les saints. Ils savent que saint Grêfjoirc de Nazianze approuve expressé-

(I) c'est la date assignée par Jiuicu dons ses PrrjiKjrs lc(/ilimcs. {-!) l'âge 44.-;.

ment dans la bouche d'un martyre la piété qui lui fit demander à la Sainte Vierge qu'elle aidât une vierge qui éldit en. 'péril (1). Ils savent que tous les Pères ont fait et approuvé solennellement, dans leurs homélies, de semblables invocations adressées aux saints... Pour le terme d'adoration, ils savent aussi qu'il est équivoque, aussi bien parmi les saints Pères que dans l'Écriture, et qu'il ne signifie pas toujours rendre à quelqu'un les honneurs divins; que c'est aussi pour cette raison que saint Grégoire de Nazianze n'a pas fait difficulté en plusieurs endroits de dire qu'on adorait les reliques des martyrs et que Dieu ne dédaignait pas de confirmer une telle adoration par des miracles (2). »

Au livre XV% Variations sur r article du st/mbole : .Je crois l'Église catholique. Fermeté inébrardable de [ Eglise Eoinaine. Bossuet affirme (.3) que, pour la question de l'Eucharistie et celle de la justification, l'Église romaine « ne fait que répéter dans le Concile de Trente ce que les Pères et saint Augustin avaient autrefois décidé ». Il invoque ensuite les décrets du Concile de Carthage, qui (( ont paru d'autant plus inviolables aux Pères de Trente que les Pères de Carthage ont senti en les proposant qu'ils ne proposaient autre chose sur cette matière que ce qu'en avait toujours entendu l'Eglise catholique répandue par toute la terre. » « Personne, ajoute-t-il (4), n'a contredit saint Augustin , qui enseigne que la certitude fdu salut' n'est pas utile en ce lieu de tentation, où l'assurance pourrait produire l'orgueil (5). » C'est ainsi que Bossuet, fort de l'autorité des saints Pères et de la Tradition immuable de l'Église catholique, oppose « au royaume de Satan , divisé contre lui-même et condamné à tomber maison sur maison jusqu'à la dernière ruine (6) », l'unité inébranlable du royaume de Jésus-

(I) Orat. XVIH. in Cyp.

(-2) Bossuet cite en noie smnl basile. saint Grégoire de Nazianze. sa'\nl A tnbi'oise. et plusieurs passages de chacun d'eux.

(3) Page 480.

(4) Page 488.

(:;) De Correp. et Grat.. c. xiii. xl ; De Civit. Dei, lib. XI. c. xii. (6) Page 493 : Luc, XI.

Christ, « bâti sur la pierre, sur la même confession de foi et le même gouvernement ecclésiastique » , sans qu'on y puisse montrer la moindre variation depuis l'origine du christianisme.

Quoi quen dise M. Lanson (1), Bossuet a fort bien démêlé « les causes historiques qui ont soustrait en peu d'années la moitié de l'Europe à l'obéissance du pape : l'esprit audacieux des novateurs, l'humeur indocile de la multitude, les desseins politiques des princes, les décrets mystérieux de la Providence ». C'en est assez, certes, pour rendre raison de ce qui s'est passé en Allemagne, en Bohême, en Suisse, au Pays-Bas, en Angleterre et dans tant d'autres parties de la chrétienté.

Pourquoi nous parler de la Réforme, « conséquence fatale de l'impossibilité que les peuples ont sentie à un moment d'aller plus loin , en restant soumis à Rome , dans le développement de leurs aspirations et de leur génie? » Pourquoi nous dire que « la constitution de l'Église faisait obstacle à la vie nationale et que la nation qui voulait vivre a rompu l'obstacle (2)? »

Avant Luther et la Réforme, l'Europe chrétienne avait vécu pendant près de dix siècles de la vie catholique la plus intense, et certes ces dix siècles (du cinquième au seizième) n'avaient pas été sans gloire pour les peuples de la chrétienté : leur vie nationale, au lieu de trouver « un obstacle » dans l'Église , lui avait dû son plus bel épanouissement littéraire, scientifique et moral. C'est ce que Guizot et Frédéric Ozanam ont éloquemment montré, l'un dans Y Histoire géïK'talp de la Ci ri Usai ion rit Europr , 1828-30, l'autre dans CiriUsation au rin(/i(iriiir sii-c/r. 1855. et les Etudes (jrrmaniqurs, 18 V7.

Le docteur Jean Janssen. dans sa lumineuse et savante Histoire du peuple allemand, 1876-78, traduite en français sur la quatorzième édition avec une Préface de M. Heinrich,

(1) Uossuet, |). ;tl7.

(2) Lanson, Bosswi. p. ,jis.

doyen honoraire de la Faculté des Lettres de Lyon (5 vol. in-8". parus depuis 1887, chez Pion, Paris) a fait un tableau merveilleux: de la civilisation catholique de l'Allemag-ne à la fin du quinzième siècle , au commencement du seizième , et montré dans la Réforme « non seulement une immense perturbation de toutes les relations religieuses et sociales, mais encore un abaissement du niveau intellectuel aussi bien que des mœurs, une diminution du bien être général, un appauvrissement de tous (1 i ». Cette thèse a soulevé des orages en Allemagne, où depuis trois siècles on regardait la révolution religieuse accomplie par Luther comme une rénovation intellectuelle et morale. Mais rien n'est venu ébranler les conclusions générales de l'illustre docteur de Francfort, qui a été la hache de la Réforme , comme Taine a été la hache de la Révolution.

D'ailleurs , depuis la Réforme, l'Espagne catholique a eu son grand siècle historique, artistique et littéraire. L'Italie catholique n'a pas trop laissé décroître le patrimoine glorieux que lui avait légué Léon X. La France catholique a vu briller au ciel de son histoire les gloires immortelles de son dix-septième siècle , celui des quatre grands siècles de l'humanité qui, au dire de Voltaire, « approche le plus de la perfection ».

« Le besoin de remplir ses destinées » rapproche notre pays de cette Église dont « les évéques ont fait la France , comme les abeilles leur ruche » , ainsi que parle l'historien protestant Gibbons : le Père Lacordaire l'a prouvé éloquemment dans son célèbre Discours sur la Vocation de la nation française, et ce n'est pas sous un Pape au génie large et libéral comme Léon XIII, qu'on peut reprocher au catholicisme de ne pas s'adapter aux formes politiques et sociales de la vie moderne : rien n'égale la souplesse des doctrines évangéliques, si ce n'est leur fécondité admirable chez les peuples qui les professent sincèrement (2).

(I) Heinrich , Préface.

[i] Voir à ce sujet les Œuvres économiques de M. Le Play.

340 liOSSUET ET LES SAINTS PÈRES.

QiiaDt au protestantisme, il s'altère et s'émiette de plUs en plus : orthodoxes et libéraux, après s'être fait la guerre, vont se perdre dans le gouffre du rationalisme, qui menace de les engloutir tous indistinctement. Si Bossuet revenait en ce monde , il aurait bien des livres et bien des chapitres à ajouter à son Histoire des Variations des églises protestantes, pour raconter les divisions profondes, les changements multiples, infinis, aux(]uels ont été en proie pendant deux siècles le Luthéranisme, le Calvinisme et l'Anglicanisme, en Suède, en Danemark, en Allemagne, en Hollande, en Suisse, en France, en Angleterre, aux États-Unis, où l'on ne distingue pas moins de cent quarante sectes (1), Communions ou Confessions différentes, que M. le vicomte de Meaux décrivait naguère dans un chapitre, aussi intéressant qu'instructif (2) , de son beau livre l'Eglise catholique et la liberté aux États-Unis, et qu'il montrait vivant ensemble sur cette terre classique de la liberté religieuse (3).

Augustin Thierry , le plus grand historien de ce siècle, donnait raison à Bossuet, lorsque, sur la fin de sa vie, il disait au P. Gratry. qui le rapporte dans sa Lettre èi M^' l'archevéque de Paris sur les derniers moments de M. A ii g ustin Thierrg (4) : « Toute la vraie philosophie de tous les temps et de tous les lieux se trouve dans la doctrine catholique. Toute la vérité s'y concentre, et l'on est dfins le faux à mesure qu'on s'en éloigne. C'est poui'quoi le Luthéranisme vaut moins que l'Anglicanisme, le Calvinisme moins que le Luthéranisme, rUnitarisme moins que le Calvinisme, et ainsi de suite (5)... Lorsque j'eus jeté les yeux sur l'histoire

(1) On compto.il est vrai, clans ce nomlne les sectes chinoises, japonaises et autres non chrétiennes.

(•2) Ln dirertsito des cultes.

(3) I. es catholiques ont fait en un siècle des progrès inouïs : ils sont actuellement lie !ià 10 millions et comptent sv cvê(|ues. — En Angleterie, sur une po|)ulalion (le .'{() millions d'haltitanls. il \ a aussi près île fi millions «le calholif|ues, et leur nombre s'accroît tous les jours, sans (|ue « la vie nationale » du pays soit même menacée.

i\) Elle se lit dans la Cnnnaixsonce de Die» . H" èdit.: t. I, p. 'iH7-i<)V.

(■>) Il faut reconnaître cependant (|ue toutc('(|ui reste de Christianisme profond dans le schisme grec et le i)roteslanlisme suflit à expliquer la vitalité i)uissante

de l'Église, je vis clairement que le protestantisme ne pouvait être la religion fondée par Jésus-Christ. Le protestantisme et riiistoire so)it entièrement ineompatil)les. Le protestantisme a été forcé de construire à son usage une histoire fictive. Je m'étonne qu'on puisse se maintenir sur ce terrain. » « Mais, dit M. Rébelliau, le tort de Bossuet c'est de n'avoir rien prévu de cet avenir rationaliste du protestantisme. » — Pardon, le génie du grand évoque entrevoyait toutes les conséquences de la Réforme, et il y a dans V Histoire des Variations, au livre V®, une page admirable, qui nous dépeint le cœur de Mélanchton hésitant et déchiré entre les séductions de l'erreur, d'un càté, et l'autorité légitime, de l'autre, u II connaissait Luther et ne craignait p:is moins la tyrannie de son parti que celle qu'il attribuait au parti contraire. Les fureurs des théologiens le font trembler. Il voit que l'autorité étant une fois ébranlée, tous les dogmes, et même les plus importants , viendraient en question l'un après l'autre, sans quon sût comment finir . Les disputes et les discordes de la cène lui faisant voir ce qui devait arriver des autres articles : « Bon Dieu, dit-il, quelles tragédies verra la postérité, si on vient un jour à remuer ces questions, si le Verbe, si le Saint-Esprit est une personne! » On commença de son temps à remuer ces matières; mais il jugea bien que ce n'était encore qu'un faible commencement; car il voyait les esprits s'enhardir insensiblement contre les doctrines établies et contre l'autorité des décisions ecclésiastiques. Que serait-ce, s'il avait vu les autres suites pernicieuses des doutes que la Réforme avait excités? Tout l'ordre de la discipline renversé publiquement par les uns, et l'indépendance établie, c'est-à-dire sous un nom spécieux et qui tlatte la liberté, l'anarchie avec tous ses maux : la puissance spirituelle mise par les autres entre les mains des princes ; la doctrine chrétienne combattue en tous ses points ; des chrétiens nier l'ouvrage de la création

elles siandeurs nationales de la Russie, de l'Allemagne, de l'Angleterre et de rAmérique. La Grèce et Rome avaient eu une religion bien moins pure , et n'en étaient pas moins devenues les maîtresses du monde civilisé.

et celui de la rédemption du genre humain, anéantir l'enfer, abolir l'immortalité de l'àme, dépouiller le christianisme (le fous ses /jii/stères et le changer en une secte de philosophie tout accommodée aux sens : de là naître Yindifférence des religions, et ce qui suit naturellement, le fond même de la religion attaqué ; l'Écriture directement combattue; la voie ouverte au déisme, c'est-à-dire à un afhéisjjfc déguisé, et les livres où seraient écrites ces doctrines prodigieuses sortir du sein de la Réforme et des lieux où elle domine. Qu'aurait dit Mélanchton, s'il avait prévu tous ces maux? et quelles auraient été ses lamentations? Il en avait assez vu pour être troublé toute sa vie. Les disputes de son temps et de son parti suffisaient pour lui faire dire qu'à moins d'un miracle visible, toute la religion allait être dissipée . » — N'y a-t-il pas là comme l'histoire anticipée de tout le philosopliisme du dix-huitième siècle , qui menaçait déjà, sous le nom de libertinage, les principes sacrés qu'avait tant à cœur de défendre l'illustre auteur de X Histoire des Variations?

ARTICLE III

Les saints Pères et l'Introduction à la philosophie ou de la Connaissance de Dieu et de soi-même (I), — la Logique, — le Traité du Libre arbitre, — l'Abrégé de la Jlorale d'Aristote à Nicomaque, — les Extraits des ant^iens philosophes, — et le Traité des causes.

La pbilosophie de Bossuet a été étudiée dans notre siècle d'abord par l'abbé iManier, de Saint-Sulpice, dans un remarquable Essai sur la philosophie de Bossuet, de 47 pages, qui se trouve en tète de l'édition conforme au manuscrit original de la Connaissance de Dieu et de soi-même , qu'a

(1) C'est là le titre donne par Bossuet à son ouvrage. La plupart des éditeurs ont sup])rimé Introduclion à la pUilosophie et ajoute Traité (de la connaissance de Dieu et de soi-même). — M. Brunefièie (La j)lnl(>so}jhie de Bossuet) regarde comme (aux le titre Introduction : il se trompe. {Voir la Logique, deuxième partie, chap. XIV.)

publiée l'abbé Caron en 18V6; puis par Nourrisson dans une étude plus savante et plus complète, Essai sur la Ph'tlosophir (If Bossiirt art'c cb'S frafjmaiits inédits, 1859 et 1862, deuxième édition revue et augmentée (li; par Delondre, l'auteur de la Doc/riiif philosophique de Bossuet sur la conuaissa/ice de Dieu, 1855 2); par M. Lanson dans le onzième et dernier chapitre de son Bossuet, La philosophie de Bossuet (3) ; et enfin par M. Brunetière dans un travail plus large et moins technique, qui fait partie de la cinquième série des Études critiques sur l'histoire de la littérature frauçaise (1893), et où Bossuet nous est représenté comme « le théologien de la Providence [k). »

Dans quelle mesure la philosophie de Bossuet est-elle inspirée par les Pères et les Docteurs de F Église?

La fameuse Lett?'e au Pape Innocent XI sur F éducation du Dauphin n'y fait pas même allusion, et cependant Bossuet expose admirablement comment « il a distribué les questions philosophiques de manière à démontrer sérieusement et dans toute la certitude de leurs principes les choses incontestables et utiles à la vie humaine, et à rapporter historiquement celles qui ne sont que d'opinion et dont on dispute » ; comment il s'est souvenu du précepte du Seigneur : Attendite vobis (5), et de la parole de David : Mirabilis fac ta est scientia tua ex me; j'ai tiré de moi une merveilleuse connaissance de ce que vous êtes, ô Seigneur (G) », pour composer son traité de la. Connaissance de Dieu et de soimêtne; comment il est passé de là à la logique et à la morale : à la logique, qu'il a tirée de Platon et d'Aristote; à la morale , qu'il a puisée à la source même de l'Écriture et de l'Évangile ; comment enfin il a mêlé la métaphysique à tout ce qui précède.

Dans ces diverses œuvres philosophiques, on ne relève

(1) Un vol. in-S" de XXXV, -2So pages, chez Ladrange.

(2) Un vol. in-8".

(3) Page t02-:;|-.

(4) Page l(i(!.

(.'>) Saint Luc. XXI, 'M.

((i) Psalm. CXXXVHl, (i.

que quelques rares citations d'Orif/ène, de saint Augustin et de saint Thomas d'Aquin, une douzaine au plus.

Et pourtant, Bossuet philosophe est l'écho des Prres de rÉglise.

Nicolas Cornet son maître de philosophie au collège de Navarre, l'avait nourri de leur plus pure doctrine. « Il connaissait très parfaitement, dit Bossuet lui-même dans l'Oraison funèbre du grand maître de Navarre, 1663, et les contins et les bornes de toutes les opinions de l'École, jus- (pi'où elles couraient, et où elles commençaient à se séparer; surtout il avait grande connaissance de la doctrine de saint Augustin et de l'École de saint Thomas... C'était donc véritablement un grand et riche trésor; et tous ceux qui le consultaient... voyaient paraître avec abondance, dans ce trésor évangélique, les choses vieilles et nouvelles, les avantages naturels et surnaturels, les richesses des deux Testaments, l'érudition ancienne et moderne, la connaissance profonde dea saints Pères et des scolastiques. »

Formé à une telle école, Bossuet était thomiste et aristotélicien, augustinien et par là même platonicien pour le fond des idées philosophiques.

Cela ne l'empêchait pas d'être cartésien par la méthode (1), et Le Dieu nous affirme (2) que Descartes « avait mérité l'estime et l'approbation de notre prélat, qui même a fait exprès un écrit particulier pour prouver son orthodoxie sur le mystère de l'Eucharistie, et pour réfuter la nouvelle manière d'exphquer la présence réelle du corps et du sang de Notre-Seigneur en ce sacrement, proposée par les disciples de ce philosophe comme conforme à ses principes. Au reste, il mettait son Traite de la méthode au-dessus de tous ses ouvrages et de toîis ceux de son siècle (3). »

(1) « Il ne s'agira pas ici, dit-il au début de la Connaissance de Dieu et de soimême. Dessein et division de ce traité, de faire un long raisonnement sur ces choses, ni d'en rechercher les causes prolbndes, mais plutôt d'obseriwr et de concevoir ce que chacun de nous en peut reconnaître, en taisant réflexion sur (;e qui arrive tous les jours ou à lui-même, ou aux autres hommes semblables à lui. ■> — N'est-ce pas là la méthode psychologique, pré(;oniséc par Descartes?

(2) Mi'-moires, t. I , p. l.">0.

(.'<) Uossuet écrivait pourtant en KW" : « .le vois un grand combat se préparer

Si donc Bossuet s'est souvenu du « Je pense, donc je suis » de Descartes, quand il a donné « la connaissance de nous-mêmes comme devant nous élever à la connaissance de Dieu (1) », la psychologie comme étant le préambule obligé de la logique , de la morale et de la métaphysique , il a aussi pensé, sans doute, à cette parole célèbre des Soliloques (liv. II , chap. i) de saint Augustin, son docteur favori : « Noverim me , spd noverim te. Que je vous connaisse, ù mon Dieu, et que je me connaisse moi-même! » C'est le titre même de son Introduction à la philosopliie ou de la Connaissance de Dieu et de soi-même.

De plus, quand Bossuet définit « l'àme raisonnable : substance intelligente , née pour vivre dans un corps et lui être intimement unie », il parle comme saint Augustin. Nourrisson [Philosophie de saint Augustin, t. Il, p. 235) affirme u qu'il ne lait que répéter littéralement saint Augustin , qui disait : « Anima mihi videtur esse substantia quaedam rationis particeps , regendo corpori accommodât a. »

Saint Thomas cVAquin avait défini l'homme « un composé d'une âme et d'un corps, aliquid compositum anima et; cor pore » : Bossuet s'en souvenait, quand il écrivait : (( L'âme et le corps ne font ensemble qu'un tout naturel » et qu'il montrait que , si l'on peut dire avec Platon que « l'homme est une âme se servant d'un corps (2), il y a « une extrême difTérence entre les instruments ordinaires « et le corps humain (3). »

Saint Thomas, dans la Somme Théologique, première Partie, question 78% art. 1"', nous dit « qu'il y a cinq sortes de puissances distinctes dans l'âme : la puissance végétacontre l'Église sous le nom de philosophie cartésienne. Je vois naître de son sein et de ses principes, à mon avis mal entendus, plus d'une hérésie, et je prévois que les conséquences qu'on <'n tire contre les dogmes que nos pères ont tenus la vont rendre odieuse, et feront perdre à l'Église tout le fruit qu'elle en pouvait espérer pour établir dans l'esprit des philosophes la divinité et l'immortalité de l'àme. »

(1) M. lirunetière (Étud. crit.. cinquième série, p. 4(i). dit que Bossuet n'a été cartésien (|ue « par accident ou par occasion, dans celui de ses ouvrages dont les destinées l'ont le moins occupé, et qu'il ne l'est pas dans les autres. » — Cela semble exagéré, surtout après les témoignages formels qu'on vient de lire.

{'D Premier Alcihiade. c. lu.

(3) De la Connaissance de Dieu, etc., chap. ni, § -20.

tive, la puissance sensitive, la puissance appétitive (1), la puissance locomotrice et la puissance intellective ». Bossuet ne fait que simplitier cette classification dans le premier chapitre de la Connaissance de Dimi et dp soi-même, De Vàme. Il laisse de côté les facultés végétative et locomotrice et distingue deux sortes d'opérations dans Tàme : les opérations spnsifives, opérations des sens extérieurs, opérations des sens intérieurs (2), et passions ou appétit sensitif ; et les opérations intidlectuelles , qui embrassent les opérations de Y entendement, conception, souvenir, réflexion (3), idée, jugement et raisonnement 4), et les opérations de la volonté ou appétit intellectuel. « Toutes ces facultés, lisonsnous dans la Uécapitiilaliou , ^ XX, chap. P"", ne sont au fond que la môme àme, qui reçoit divers noms à cause de ses différentes opérations, »

La théorie des passions, telle que Bossuet la donne au § VI du premier chapitre de la Connaissance de Dieu et de soi-même, est la reproduction éloquente de ce que dit saint Thomas dans la Somme Théologicjae , première Partie, question LXXXI, à propos deTappétit concupiscible, auquel se rapportent six passions, Tamour et la haine, le désir et l'aversion, la joie et la tristesse, et de Tappétit irascible, auquel se ramènent l'espérance et la crainte , le courage et le désespoir, la colère enfin.

Bossuet marche sur les traces de saint Thomas , ou plutôt de saint Auf/ustin , inspiré par Platon, lorsqu'il établit le rôle distinct de lentendement et des sens : « de l'entendement, C£ui est la lumière que Dieu nous a donnée (5) pour nous conduire,... pour nous élever au-dessus des sens et de l'imagination » ; et des sens, « qui donnent lieu à la connaissance de la vérité, mais par lesquels nous ne la connais-

(I; Il y a l'appctit sensitif, ou les passions, et l'appctil intellectuel, ou la volonté. (■X) Saint Thomas en reconnaît nuatre : sens commun, imagination, mémoire, opinion. Bossuet ne parle que du sens commun et do l'imagination.

(3) Ce sont là, « les actes particuliers de l'intellisence ».

(4) Bossuet les appelle, avec les anciens logiciens, « les trois opérations de l'esprit >.

(•>) Saint Thomas définit la raison : ri'fiUgentia divinae claritalis in nobis; — iiuaedam parlicipatio divinilnminis. (S. T/icoi., I» part., qu. XII, art. II).

sons pas précisément », et qui ne nous apprennent ni ce qui se fait dans leurs organes ni quelle est la vraie nature des choses (1). — « L'entendement, dit Bossuet, a pour objet des vérités éternelles :... les règles des proportions,... tout ce qui se démontre en mathématique,... ces principes de vérité éternelle que... le devoir essentiel de l'homme... est de vivre selon la raison et de chercher son Auteur... Toutes ces vérités et toutes celles que j'en déduis par un raisonnement certain , subsistent indépendamment de tous les temps... Si je cherche maintenant où et en quel sujet elles subsistent éternelles et immuables comme elles sont, je suis obligé d'avouer un être où la vérité est éternellement subsistante... Cet objet éternel, c'est Dieu éternellement subsistant, éternellement véritable, éternellement la vérité même (2). »

Cette magnifique preuve platonicienne et augustinienne de l'existence de Dieu est rapportée par Bossuet à ses vrais auteurs, quand il dit dans sa, Logique, liv. 1'% chap. xxxvii, ce que c'est que les essences et comment elles sont éternelles : « Il y en a qui, pour vérifier ces vérités éternelles que nous avons proposées et les autres de même nature , se sont figuré, hors de Dieu, des essences éternelles : pure illusion qui vient de n'entendre pas qu'en Dieu, comme dans la source de l'être , et dans son entendement , où est l'art de faire et d'ordonner tous les êtres , se trouvent les idées primitives, ou, comme parle saint Augnstin (3), les raisons des choses éternellement subsistantes... Ces vérités éternelles que nos idées représentent sont le vrai objet des sciences; et c'est pourquoi pour nous rendre véritablement savants, Platon nous rappelle sans cesse à ces idées, où se voit, non ce qui se forme, mais ce qui est, non ce qui s'engendre et se corrompt, ce qui se montre et passe aussitôt, qui se fait et se défait, mais ce qui subsiste éternellement. C'est là ce monde intellectuel que ce divin philosophe a mis

(1) De la Connais, de Lieu. etc. , cliap. i, g VII.

(-2) Ibidem, cliap. iv, g V.

(3) De div. quaest. , LXXXIII, quaest. 'iii.

dans l'esprit de Dieu avant que le monde fût construit, et qui est le modèle immuable de ce grand ouvrage (1)... Saint Augustin nous a enseigné à retenir ces principes sans tomber dans des excès insupportables (2), sans nous égarer avec Platon dans ces siècles infinis, où il met les âmes en des états si bizarres que nous réfuterons ailleurs. Il suffirait de concevoir que Dieu en nous créant a mis en nous certaines idées (3) primitives, où luit la lumière de son éternelle vérité, et que ces idées se réveillent ik) par les sens, par l'expérience et par l'instruction que nous recevons les uns des autres. De là nous pourrions conclure, avec le même saint Augustin (5), qu'apprendre c'est se retourner à ces idées primitives et à l'éternelle vérité qu'elles contiennent et y faire attention; d'où l'on peut encore inférer avec le même saint Augustin qu'à proprement parler un homme ne peut rien apprendre à un autre homme, mais qu'il peut seulement lui faire trouver la vérité qu'il a déjà en lui-même, en le rendant attentif aux idées qui la lui découvrent intérieurement : à peu près comme on indique un objet sensible à un homme qui ne le voit pas, en le lui montrant du doigt et en lui faisant tourner ses regards de ce côté-là. » — Ces théories platoniciennes et augustiniennes sur les idées et les vérités éternelles sont si chères à Bossuet qu'il y revient jusque dans le Trait r des causes , qui semble être toute « sa Métaphysique », comme dit Le Dieu (6~) : « Le premier exemplaire (7) sur lequel ont été faites toutes choses, est. si l'on peut ainsi parler, la pensée de Dieu et son idée éternelle. Le monde a été dressé sur ce premier original. Les animaux, les arbres, les plantes et les autres choses de même nature étant semblables entre elles, il parait qu'elles

(I) Voy. la Rrjmblii/ue de l'iaton, liv. X, et le l'hcdon. (-2) Dp Trinil., lih. XII, c. xxiv; lietrnct.

(3) Ce ne sont pas des idées (jne Dieu a mises en nous, en nous créant; c'est seulement la faculté de concevoir ces idées, la raison.

(4) Ces idées ne se réveillent pas, elles s'éveillent eu nous. (.■>) De Magistr., n. 3.

(<>) Mémoires, 1. 1, p. i'H.

H) Kn dehors des f|uafre causes, admises par Aristote elles scolasliques, cause matérielle , formelle , efficiente et finale. Bossuet parle avec Platon de la cause exemplaire.

ont toutes le même modèle, et qu'il y a un exemplaire commun sur lequel elles sont formées, qui est la pensée de Dieu. » — Bossuet tire même des vérités éternelles, « qui sont l'objet naturel de l'entendement humain », comme de l'Intelligence infinie à l'image de laquelle il est créé, une preuve de l'immortalité de l'àme toute platonicienne et augustinienne il) : « Nous savons que (ces vérités) sont toujours les mêmes, et nous sommes toujours les mêmes à leur égard , toujours également ravis de leur beauté et convaincus de leur certitude : marque que notre àme est faite pour les choses qui ne changent pas , et qu'elle a en elle un fond qui aussi ne doit pas changer... On voit quelle est la nature (de l'entendement humain) et qu'étant né conforme à des choses qui ne changent point, il a en lui un principe de vie immortelle. »

C'est encore sous la dictée àWiif/iistin , au dire de Nourrisson (2) , mais non pas précisément d'Augustin dans la dernière période de sa philosophie, que Bossuet délimite la foi et la raison, la croyance et la science, l'autorité et l'examen , dans les § xiv' (3) et xvi' du premier chapitre de la Connaissance de Dieu et de soi-?nême et dans le chapitre xviii' du livre lïl de la Logique.

Lisez le chapitre consacré à établir « la différence entre l'homme et la bête (ï) », où Bossuet répond au premier argument que Ton allègue en faveur des animaux, à savoir « qu'ils font toutes choses convenablement aussi bien que l'homme; donc ils raisonnent comme l'homme ». Il y est dit : « Quand les animaux montrent dans leurs actions tant d'industrie , saint Thotnas a raison de les comparer à des horloges et aux autres machines ingénieuses , où toutefois l'industrie réside, non dans l'ouvrage, mais dans l'artisan. » Ce n'est pas que Bossuet soit partisan de l'automatisme des bêtes, de la théorie cartésienne des animaux machines : « Cette opinion jusqu'ici, dit-il, entre peu dans l'esprit des

(1) De la Connais, de Dieu, V, s XIV, Conclusion de tout ce Traité.

(-2) La Philosophie de saint Augustin, t. Il , p. i'i't-ijj.

(3) Diverses dispositions de l'entendement.

(i) C'est le V de la Connaissance de Dieu. etc.

hommes », quoique u M. Descartes lui ait donné un peu plus de vogue et qu'il lait aussi expliquée par de meilleurs principes que tous les autres (1) ». Il aime mieux se ranger à l'opinion sur laquelle « toute l'École est d'accord » et qui « donne aux animaux une âme sensitive distincte du corps. Cette âme est indivisible, ^elotisai/U Thomas [^), toute dans le tout et toute dans chaque partie. Toute l'École le suit en cela»... Mais « saint Thomas et les autres docteurs de l'École ne croient pas que l'àme (des animaux) soit spirituelle, précisément pour être distincte du corps, ou pour être indivisible... Spirituel, c'est immatériel, et saint Thomas appelle immatériel ce qui non seulement n'est pas matière, mais qui de soi est indépendant de la matière. Cela même, selon lui, est intellectuel (3)... De cette sorte, ceux qui donnent aux bêtes des sensations et une âme qui en soit capable, interrogés si cette àme est un esprit ou un corps, répondront qu'elle n'est ni l'un ni l'autre. C'est une nature mitoyenne, qui n'est pas un corps, parce qu'elle n'est pas étendue en longueur, largeur et profondeur; qui n'est pas un esprit, parce qu'elle est sans intelligence, incapable de posséder Dieu et d'être heureuse. » « Les bêtes , disait saint Augustin, ont la faculté de sentir; elles sont étrangères à la science. »

Quant à la liberté , Bossuet en prouve l'existence , comme saint Au (/ustin, par « le sentiment clair » qu'en ont tous les hommes , « par une expérience certaine et par un raisonnement invincible (4) ». De plus, il emploie des arguments tout augustiniens pour répondre aux difficultés qu'on élève à propos de la conciliation de la lil)erté humaine avec la prescience divine. « Si on reconnaît que Dieu, dit-il, ayant des moyens certains de s'assurer des volontés libres, résout à quoi il veut les porter, on n'a point de peine à en-

(I) De la Con. de Dieu, etc., cli. V, g Xlll.

(-2) Sum. ThcoL, i" |)ar., Qiiaesl. LXXV, art. 8.

(.'J) Ibidem,

f») Aujourd'hui on distingue l'immatériel du spirituel : Via s/m' con.scia, voilà la rornmle de la spirilualili'- ; Vis sut molri.c. \o\\ii celle de l'inimatérialité. On dit que l'ànic des animaux est immatérielle, mais non pas s|)iriluelle et pensante.

tendre sa prescience éternelle, puisqu'on ne peut douter qu'il ne connaisse et ce qu'il veut dans l'éternité et ce qu'il doit faire dans le temps. C'est la raison que rend saint Akgustin de la prescience divine : Novif prociil dubio quac fuerat ipse facfio'us (li. Mais si on suppose, au contraire. que Dieu attend simplement quel sera l'événement des choses humaines, sans s'en mêler, on ne sait plus où il les peut voir dans l'éternité , puisqu'elles ne sont encore ni en elles-mêmes, ni dans la volonté des hommes, ni encore moins dans la volonté divine. » Saint Augustin disait : « Non sunt neganda dura propter quaedam obscura. Bossuet écrit : » La première règle de notre logique, c'est qu'il ne faut jamais abandonner les vérités une fois connues, quelque difficulté qui survienne , quand on veut les concilier ; mais qu'il faut , au contraire , pour ainsi parler, tenir toujours fortement comme les deux bouts de la chaîne, quoiqu'on ne voie pas toujours le milieu, par où l'enchaînement se continue... Qu'on n'abandonne pas le bien qu'on tient, pour n'avoir pas réussi à trouver celui qu'on poursuit. Disputart' vis^ îiecoôest, sicprtissima prcipcedat fides, disait saint Augustin (2). » — Toutefois, quand Bossuet en vient à exposer les divers moyens pour concilier notre liberté avec les décrets de la Providence : mettre dans le volontaire l'essence de la liberté, soutenir la science moyenne ou conditionnée , parler de la contempération et de la suavité , ou de la délectation qu'on appelle victorieuse , il se prononce résolument pour l'opinion de saint Thomas : la prémotion et la prédétermination physique : « Elle sauve parfaitement, dit-il, notre liberté et notre dépendance de Dieu (3). » — Notre dépendance de Dieu, oui; mais notre liberté ? D'aucuns prétendent qu'elle est sacrifiée à la toutepuissance divine, et les éditeurs de Bar-le-Duc vont jusqu'à révoquer en doute l'authenticité du Traité du libre arbitrf' , publié en 1731 par le neveu janséniste de Bossuet,

(1) Traité du libre arbitre, chap. ii.

(-2) I)f liber, arbit. lib. III, u. (i. ; De Div. qunesL. lib. I, quast. -2.

(3) Traité du libre arbitre, chap. iv.

352 BOSSUET Eï LES SAINTS PERES.

sans que le manuscrit se soit retrouvé. « L'ouvrage, il est vrai, ne soutient pas précisément la thèse janséniste; mais le système qu'il met en avant ne déplaisait pas, il s'en faut, au jansénisme et ne gâtait nullement ses aflfaires. A quelle occasion, d'ailleurs, et dans quel but Bossuet aurait-il traité spécialement, à la façon d'un professeur, la question du Libre Arbitre? On ne le dit pas (1). » — Non, sans doute; mais l'ouvrage porte l'inimitable empreinte de l'auteur et comme la grifl'e du lion. De plus, le jansénisme n'a rien à voir ici; saint Thomas: rVAquin, dont Bossuet soutient la doctrine , est à l'abri de tout soupçon et jamais l'Église n'a condamné son système de la promotion pJiysiqîie , pas plus que celui du concotrrs simultané des Molinistes.

Pour les preuves de Ve/isfence de Dieu, Bossuet en donne cinq, qui sont inspirées par saint Thomas, ou plutôt par saint Augustin. — La première, celle des causes finales, que Bossuet ne développe guère qu'au point de vue de l'homme, « ouvrage d'un grand dessein et d'une sagesse profonde », est certainement due en partie (2) à Févèque d'Hippone, puisque u nul n'a surpassé la délicatesse, l'émotion, la grâce qui se rencontrent dans les pages qu'il consacre à interpréter le spectacle de l'univers. Partout, dans les choses les plus viles comme dans les êtres les plus nobles, il lit tracé en caractères ineffaçables le nom de la Divinité. La beauté de la nature lui est une voix qui proclame le Créateur (3). »

— La seconde preuve de Bossuet, qui se tire des vérités éternelles, est évidemment augustinienne, comme on l'a vu.

— Elle en contient une troisième, celle de la contingence des éircs , qui se ramène à ceci : « Qu'il y ait un moment où rien ne soit, éternellement rien ne sera. Il y a donc nécessairement quelque chose qui est avant tous les temps. » Cette formule d'une admirable concision n'est que la traduction faite par un homme de génie de ce passage de saint

(\) Avertissement des éditeurs, t. IX.

(2) Mais non pas pour la niayniliiiue description du corps laimain, <lonncc Bossuet.

(.'J) Nourrisson, La Philosophie de saint Augustin . i. Il, p. xa.

Thomas , Somme Théologique, première Partie, question II, art. 8, : « Si omnia sunt jjossibilia non esse, aliquaudo nihil fuit in rébus. Sed si hoc est verum , etiam nunc nihil esset; quia quodnon est non incipit esse nisi per aliquid. quod est. Si igitur nihil fuit ens,. impossibile fuit quod aliquid inciperet esse, et sic modo nihil esset;... oportet aliquid esse necessarium in rébus. » — La quatrième preuve donnée par Bossuet : « L'âme connaît par V imperfection de son intelligence qu'il y a ailleurs une intellig-ence parfaite;.,, parce que le parfait est plutôt que l'imparfait et que l'imparfait le suppose , comme le moins suppose le plus , dont il est la diminution , et comme le mal suppose le bien , dont il est la privation (1) », est moins empruntée à Descartes qu'à saint Augustin, dans les œuvres duquel on trouve « la démonstration de ce qui est immuable , de ce qui est éternel , de ce qui est parfait , antérieur à ce qui n'est pas , à ce qui n'est pas toujours le même , à ce qui n'est pas parfait (2) ». — Bossuet indique une dernière preuve de l'existence de Dieu (3) : « Vidée même du bonheur nous mène à Dieu;... puisque nous n'en pouvons voir la vérité en nous-mêmes, il faut qu'elle nous vienne d'ailleurs; il faut, dis-je, qu'il y ait ailleurs une nature vraiment bienheureuse... L'àme qui connaît Dieu et se sent capable de l'aimer, sent dès là qu'elle est faite pour lui et quelle tient tout de lui. » C'est la parole célèbre de saint Augustin : « Fecisti nos ad te , Domine, et inquietum est cor nostrum donec requiescat in te » . « Malheur, dit encore Bossuet , à la connaissance stérile qui ne se tourne point à aimer (4)! » Et il montre que tous les malheurs qui nous accablent ne viennent que de la prévarication de notre premier père : « Il était juste que l'homme , qui n'avait pas voulu se soumettre à son auteur, ne fut plus maître de soi-même, et que ses passions révoltées contre sa raison lui fissent sentir le tort qu'il avait

(I) De la Connais, de Dieu. chap. IV, g vr.

(•2) Voir les Élévalionssia- les Mystères, prcmiv.rc semaine, première et deuxième Elévations.

(3) De la Conn. de Dieu. chap. IV, g vi et vu.

(4) Ibidem, § x.

de s'être révolté contre Dieu. » C'est encore là une idée de saint Aiiyiistin, Cité <h' Dieu, liv. XIX, chap. xv, de cet « aig-le des Pères, de ce docteur des docteurs » , dont Bossuet s'était si bien assimilé la doctrine philosophique et les idées platoniciennes.

ARTICLE IV

Les saints Pères

et la Politique tiiue des propres paroles de l'Écriture Sainte.

Ce titre a paru choquant , ridicule , scandaleux , à Voltaire et à tous les libres penseurs, qui n'y voient que la sottise d'un prêtre assez fanatique pour faire dépendre l'organisation des États modernes de celle d'un des plus petits peuples de l'Asie, constitué par un David, « chef de brigands » (1).

Il a même déplu à Léopold Monty qui, dans sa thèse De politica Bossuetii doctrina (Paris, 18i4), laisse de côté, et à dessein , toute étude sur le rôle de l'Écriture dans cet ouvrage (2), et à Nourrisson qui , dans la Politique de Bossuet (Paris, 1867), pense que c'est abuser de l'Écriture que de recourir ainsi sans cesse à l'autorité divine , blâme le passage oùBossuet rappelle la vaisselle d'or, les vases précieux de Salomon, détails « auxquels le Saint-Esprit ne dédaigne pas de descendre (3) », et trouve qu'on a mauvaise grâce à chercher constamment dans une nation aussi différente des autres que la nation juive des leçons et des exemples pour la France du dix-septième siècle.

Si Bossuet avait besoin d'excuse ou de justification, on lui en trouverait dans l'exemple du P. Ménochius, qui avait publié à Lyon, en H)25, une PoHti<ji(r tirée de l'Écriture Sainte, HieropoUticoii , sirr f/istiti/tio/ies politicae e sacris Scripturis depromptae libri 1res (in-8° de 956 pages); du

fl) Le mot est de Kenaii dans Vllisloire du peuple d'Isracl. {•2) « Keniovebimus verecuiide vcneranda illa exempla, quibus praesiil doclrinae siiae rutioiiein conlirmat. » Pages 8-!». (3) Bossuet était convaincu (|ue les Livres inspirés ne contiennent rien d'inutile.

duc de Montausier, auteur des Maximes chrétiennes et politiques; de Nicole et de son Ywve Éducation (V un prince, 1G70 ; enfin du P. Le Moyne et de son Art de régner. Mais citer de pareils noms serait faire injure à celui que Sainte-Beuve, dans son Port-Rot/fd (1) appelle <( le grand politique chrétien ».

Grand, en effet, Bossuet a su l'être par ses vues larges et profondes, par ses conseils donnés avec sagesse et autorité, par ses hautes pensées sur le gouvernement des hommes, par ses mouvements pleins d'éloquence sur la g'randeur et la faiblesse des rois, sur la folie des conquérants et la nécessité de la religion dans les Etats. « On a loué souvent, dit M. Brunetière 2), de nos jours même. — avec autant de courage que de raison — le bon sens, la sagesse , l'esprit de modération et de paix que , sous sa forme un peu scolastique, ce beau livre respire. Qui a mieux parlé que Bossuet de l'amour de la patrie, avec plus d'éloquence, et je dirais volontiers avec plus de tendresse? « La France n'a pas eu de cœur plus français que le sien (3). »

Ne craignons donc pas de dire avec M. Lanson que la Polit ifjue tirée des propres paroles de V Écriture Sainte est « un des chefs-d'œuvre de l'écrivain {k) », qu'elle fut « à son heure une œuvre généreuse,... une œuvre libérale (5),.. L'idée la plus noble , la plus utile et la plus pratique à la io\^Ti éid\i-elle pas d'enfoncer au cœur de l'héritier du trône les principes d'une politique ennemie du despotisme et des voies arbitraires, volontairement asservie aux traditions anciennes et aux formes légales, et qui tendait exclusivement au salut de la patrie et à la prospérité des citoyens. N'étant pas législateur, n'ayant pas l'État et la nation à refondre, n'ayant reçu qu'une âme de roi à pétrir, que pouvait faire de mieux Bossuet que de la façonner au respect des lois et à l'amour du peuple? » (6)

(1) T. III, p. 448.

(•2) Éludes Critiques, cinquième série, p. 99.

(3) Bossuet dit cela de Nicolas Cornet et JI. Brunetière le lui applique.

(t) Bossuet. p. 18".

(3) Ibidem . p. 280.

(6) Pase -281.

Nos contemporains seraient moins sévères pour la Politique (lu précepteur du Dauphin, s'ils voulaient considérer ces deux choses : l'une, c'est que Bossuet n'a pas voulu faire la théorie du meilleur g-ouvernement possible, mais celle du gouvernement de son temps, qu'il ne fallait pas changer; l'autre, qu'il parle aux rois avec une fermeté admirable et leur donne , lui aussi , « de grandes et terribles leçons » : « J'ai un second, le roi. Humble sujet partout ailleurs, dans la rehgion j'ose dire que le prince ne va que le second (1). » « Vous êtes des dieux, c'est-à-dire vous avez dans votre autorité, vous portez sur votre front un caractère divin; vous êtes les enfants du Très-Haut : c'est lui qui a établi votre puissance pour le bien du genre humain. Mais, ô dieux de chair et de sang, ô dieux de boue et de poussière, vous mourrez comme des hommes, vous tomberez comme les grands! La grandeur sépare les hommes pour un peu de temps; une chute commune à la fm les égale tous (2). »

11 ne faut pas, d'ailleurs, se faire illusion sur le titre de la Polit i(pir tirée des propres paroles de l'Ecriture Sainte. La Bible est pour Bossuet un critérium de vérité; elle lui fournit des préceptes et des exemples. Mais la conception de son ouvrage n'est pas exclusivement biblique , et le P. de la Broise lui-même (3) reconnaît que « le plan, les thèses principales, en un mot tout le cadre de l'ouvrage est arrangé par l'auteur et ne lui est pas imposé par les écrivains sacrés ».

Aussi M. Lanson a-t-il pu établir, dans une étude originale et savante sur les sources des idées politiques de Bossuet (4), qu'il « s'inspire d'Aristote et de Hobbes » : d'Aristote, dont il avait traduit en partie la Morale, du temps qu'il était à Navarre, et qu'il cite souvent : liv. I, 4, 'i-; — 4,8; — ii, 1,3,7; — x,l, 10, etc. ; de Hobbes, dont il connaît le Ih-

(1) Ci;s pai'olcs se trouvont dans l'Hsfjuissi' d'ime homclie sur la femme adultère (i(f8(i).

(-2) Politif/ue tirée, etc.; liv. V, art. IV, ))remic!re proposition. (:<) liossuet et la liihle . p. i,'<:i. ('») liossuet, cliap. V. Les idées politiques de Bossuet. t. I. p. l88--2l-i.

Cive, le Leviathan, et reproduit la fameuse formule : Homo homiiii lupus (1), ainsi qu'un g-rand nombre de théories, qu'il adapte à sa propre raison, à ses croyances, à son expérience. « Il fait, en effet, pénétrer la moralité, la charité, l'optimisme, dans la sombre et impitoyable doctrine du philosophe anglais, dont toute la théorie de gouvernement se ramène à ces mots : « Il faut museler la bête humaine (2) ».

On peut, avec bien plus de raison, établir que Bossuet, dans sa Polilique, s'inspire des saints Pères et en particulier de saint Augustin.

Nourrisson trouve même, qu'après lui avoir « emprunté de toutes pièces sa philosophie de l'histoire (3) », — ce qui est fort exagéré — « le précepteur du Dauphin, le conseiller d'État de Louis XIV suit pas à pas les errements (?) de saint Aug^ustin... Il tire, comme lui, de l'Écriture presque toutes ses maximes. » Il a des doctrines pleines d'équivoques ou même profondément regrettables i?), quoique tout augustiniennes , « sur l'assujettissement de l'autorité royale au pouvoir ecclésiastique Ci.), sur l'esclavage (5), sur le droit qu'a le prince d'employer son autorité pour détruire dans son État les fausses religions (6). »

Alors même qu'il faudrait regretter ces « déplorables traits de l'influence d'Augustin sur l'intelligence pourtant si ferme et si saine de Bossuet », n'y a-t-il pas dans la Politique tirée des propres pjaroles de VEcriture Sainte maintes choses excellentes que Bossuet doit à saint Aii-

(1) • C'est ainsi, dit-il {PoUliqi'.r. VIII. i.-2}, que sont les hommes, naturellement loups les uns aux autres. »

(-2) Lanson. Bossuet, p. 21-2.

(3) La Philosophie de saint Aiigustiii . t. II, p. ■a.'iO.

(4) Bossuet soutient, au contraire, l'indépendance de la puissance temporelle des rois vis-à-vis de la puissance spirituelle des Papes. C'est un des articles de la fameuse Déclaration de H!8-2.

(5) Bossuet n'en parle que dans le Cinquième Avertissement aux Protestants, où il dit que saint Paul n'oblige pas les maîtres à les affranchir.

(6) M. Lanson, Bossuet. p. -l'-l, fait remarquer que. si l'évêque de Meaux nie la liberté de conscience. « ce n'est pas pour la raison qu'on attendait ; ce n'est pas en vertu de la vérito; de la foi catholique qu'il refuse aux: Protestants le libre exercice de leur religion et donne au roi le droit de les contraindre à la quitter. Son principe est plus général : UÉtat est souverain; son devoir est de bien faire à tous les sujets. Son droit, c'est de tout faire pour leur bien, non seulement matériel , mais encore moral. •

gusfin et aux autres P/vw de l'Église, aussi bien qu'à l'Écriture?

Dans le livre P", Pes principes de la société pjartiii les hommes, il montre que « la société humaine, établie par tant de sacrés liens, est violée parles passions (1), et comme dit saint Aiiguslin : « Il n'y a rien de plus sociable que l'homme par sa nature, ni rien de plus intraitable ou de plus insociable par la corruption (2). » Outre cette division qui nait entre les hommes de leurs passions, il y a celle qui vient de la variété des langues (3). « Et saint .4^^gustiit remarque que cette diversité de langage fait qu'un homme se plait plus avec son chien qu'avec un homme son semblable (4). » — « Voici, dit encore Bossuet (5), une belle règle de saint Auf/ustin pour l'application de la charité : « Où la raison est égale, il faut que le sort décide. L'obligation de s'entr'aimer est égale dans tous les hommes et pour tous les hommes. Mais comme on ne peut pas également les servir tous, on doit s'attacher principalement à servir ceux que les lieux, les temps et les autres rencontres semblables nous unissent d'une façon particulière, comme par une espèce de sort (6). " — A propos de l'amour de la patrie [1], Bossuet prouve par le témoignage de TcrtuUifn (8) que « les Apôtres et les premiers fidèles ont toujours été de bons citoyens ». u Vous dites que les chrétiens sont inutiles : nous naviguons avec vous, nous portons les armes avec vous, nous cultivons la terre , nous exerçons la marchandise », c'est-à-dire nous vivons comme les autres dans tout ce qui regarde la société. L'empire n'avait pas de meilleurs soldats... Combien soumis et paisibles étaient les chrétiens persécutés, ces paroles de Tertullien l'expliquent admirablement : « Outre les ordres publics par lesquels

{i) Article il, première jiropos.

(i) De Civil. Dei . lib. XII, cap. xxvii.

(3) Article II, onzième pro]]OS.

(4) De Civit. Dei . lili. MX, c. vu.

(.'>) Article V; Un ii/u<' propos.

{(>} De Civil. Dei, lib. I, caj). xxviii.

(7) Article VI.

(8) Apologie, n. .(7. V2, 4.!.

nous sommes poursuivis, combien de fois le peuple nous attaque-t-il à coups de pierre et met-il le feu dans nos maisons, dans la fureur des bacchanales! On n'épargne pas les chrétiens même après leur mort : on les arrache du repos de la sépulture et comme de Fasile de la mort. Et cependant, quelle vengeance recevez-vous de gens si cruellement traités? ne pourrions-nous pas avec peu de flambeaux mettre le feu dans la ville, si parmi nous il était permis de faire le mal pour le mal? Et quand nous voudrions agir en ennemis déclarés, manquerions-nous de troupes et d'armées? Les Maures ou les Marcomans , et les Parthes mêmes, qui sont enfermés dans leurs limites, se trouveront-ils en plus grand nombre que nous, qui remplissons toute la terre? Il n'y a que peu de temps que nous paraissons dans le monde, et déjà nous remplissons vos villes, vos iles, vos châteaux, vos assemblées, vos camps, les tribus, les décuries, les palais, le sénat, le barreau, la place publique. Nous ne vous laissons que les temples seuls. A quelle guerre ne serions-nous pas disposés, quand nous serions en nombre inégal au vôtre, nous qui endurons résolument la mort, n'était que notre doctrine nous prescrit plutôt d'être tués que de tuer? Nous pourrions même, sans prendre les armes et sans rébellion, vous punir en vous abandonnant; votre solitude et le silence du monde vous feraient horreur; les villes vous paraîtraient mortes; et vous seriez réduits, au milieu de votre empire, à chercher à qui commander. Il vous demeurerait plus d'ennemis que de citoyens; car vous avez maintenant moins d'ennemis, à cause de la multitude prodigieuse des chrétiens. » « Vous perdez, dit-il encore, en nous perdant; vous avez par notre moyen un nombre infini de gens, je ne dis pas qui prient pour vous, car vous ne le croyez pas, mais dont vous n'avez rien à craindre. » Il se glorifie avec raison que parmi tant d'attentats contre la personne sacrée des empereurs , il ne s'est jamais trouvé un seul chrétien, malgré l'inhumanité dont on usait sur eux tous. (( Et en vérité, dit-il, nous n'avons garde de rien entreprendre contre eux. Ceux dont Dieu a réglé les mœurs

ne doivent pas seulement épargner les empereurs, mais encore tous les hommes. Nous sommes pour les empereurs tels que nous sommes pour nos voisins. Car il nous est également défendu de dire, ou de faire, ou de vouloir du mal à personne. Ce qui n'est point permis contre l'empereur n'est permis contre personne; ce qui n'est permis contre personne l'est encore moins sans doute contre celui que Dieu a fait si grand. » Voilà quels étaient les chrétiens si indignement traités. »

Dans le livre 11% De V autorité : que la roijalc et f héréditaire est la plus propre au youveriientent, il n'y a aucune citation des saints Pères.

Au livre IIP, Où l'on commence à expliquer la nature et les propmétés de V autorité royale, pour établir que « les rois doivent respecter leur propre puissance et ne l'employer qu'au bien public 1) ». Bossuet invoque le témoignage de saint Grégoire de Nazia/ize, qui parle ainsi aux empereurs : « Respectez votre pourpre; reconnaissez le grand mystère de Dieu dans vos personnes ; il gouverne par lui-même les choses célestes; il partage celles de la terre avec vous. Soyez donc des dieux à vos sujets (2) ». C'est-àdire, ajoute Bossuet, gouvernez-les comme Dieu gouverne, d'une manière noble, désintéressée, bienfaisante, en un mot, divine. » — Pour montrer <( qu'un bon prince épargne le sang humain (3) », l'évêque de Meaux cite saint Ambroise (V), qui dit à propos de David refusant de boire « le sang de ses hommes et le péril de leurs âmes (5) : Il sent sa conscience blessée par le péril où ces vaillants hommes s'étaient mis pour le satisfaire ; et cette eau qu'il avait achetée au prix du sang ne lui cause plus que de l'horreur. »

Au livre IV', Suite des caractères de fa royauté , article

(1) Article 11, iv« propos.

Cî] Voir ce inme texte cité plus haut, page 18î>.

(.'{} Article III : L'autorité royale est palcrneUc . cl son propre caractère, c'est la honte . I \'' propos.

('») Apol. David, cap. vu, n. 'A't.

(.">} Il lieij., XXII , I."), l(i, 17. Il s'agit de soldais qui avaient passé par le camp des Pliilistins pour aller chercher de l'eau à la citerne de Bethléem.

premier, V auf or iU- royale est absolue, Bossuet nous dit (1) que « c'est pour cela que saint (iri'fjo'iri', évêque de Tours, disait au roi Chilpcric, dans un concile : « Nous vous parlons; mais vous nous écoutez, si vous voulez. Si vous ne voulez pas, qui vous condamnera, sinon celui qui a dit qu'il était la justice même (2)? '> — « J'ai péché contre vous seul, disait David; ù Seigneur, ayez pitié de moi (3). » Parce qu'il était roi, dit saint Jérôme sur ce passage (4), et n'avait que Dieu seul à. craindre. » Et saint Ambroise dit sur ces mêmes paroles ,5), J'ai péché contre vous seul : « Il était roi; il n'était assujetti à aucunes lois, parce que les rois sont affranchis des peines qui lient les criminels. Car l'autorité du commandement ne permet pas que les lois les condamnent au supplice. David n'a donc point péché contre celui qui n'avait point d'action pour le faire châtier. » — « Les princes ne sont pas pour cela affranchis des lois (6)... C'est ce que les princes ont peine à entendre. « Quel prince me trouvez- vous , dit saint Ambroise (7), qui croie que ce qui n'est pas bien ne soit pas permis ; qui se tienne obligé à ses propres lois; qui croie que la puissance ne doive pas se permettre ce qui est défendu par la justice? Car la puissance ne détruit pas les obligations de la justice ; mais, au contraire, c'est en observant ce que prescrit la justice, que la puissance s'exempte de crime; et le roi n'est pas affranchi des lois; mais s'il pèche, il détruit les lois par son exemple. » Il ajoute : « Celui qui juge tous les^ autres peut-il éviter son propre jugement, et doit-il faire ce qu'il condamne? » — Ainsi, « la crainte de Dieu est le vrai contrepoids de la puissance : le prince le craint d'autant plus qu'il ne doit craindre que lui ». « Il faut souhaiter, dit saint Aiigustiji (8), d'avoir une volonté

(1) ni" propos.

(•2) Grey. Turo.. lib. M.Hisl.

(3) Psaume i. S.

(4) Hier, in Psalm. i.

(■i) Amb. in Psal. i, et Apolog. David., cap. x, n. :>l.

(6) IV' propos.

(7) Apolog. David. Altéra, cap. iii. xiit.

(8) De Trinit., liv. Mil. cap. x, 3.

droite, avant de souhaiter d'avoir une grande puissance. y> On comprend donc que M. Lanson (1) s'élève contre ceux qui, sans avoir lu Bossuet, en font le flatteur servile du despotisme de Louis XIV, alors qu'au contraire, il distingue soigneusement le despotisme de la monarchie absolue, et oppose aux quatre caractères propres du premier : — les peuples sujets sont nés esclaves; on n'y possède rien en propriété et tout le fonds appartient au prince; il a le droit de disposer à son gré non seulement des biens, mais encore de la vie de ses sujets; et enfin il n'y a de loi que sa volonté (2), — les quatre caractères de l'autorité légitime, qui est sacrée, paternelle , absolue et soumise à la raison. « Absolu, dans son sens étymologique, veut dire indépendant et non pas infini (3). »

Dans le livre V% Quatriènw et dernier caractère de Vautorité roj/ale , « que l'autorité royale est soumise à la raison ik) » , Bossuet apprend au Dauphin et à ses successeurs que « le prince doit éviter les consultations curieuses et superstitieuses (5), que Salil trouva dans sa curiosité la sentence de sa mort, et que la crédulité (des hommes curieux) mérite d'être punie non seulement par le mensonge, mais encore par la vérité, afin que leur téméraire curiosité leur tourne à mal en toutes façons. C'est ce qu'enseigne saint Augustin, fondé sur les Écritures, dans le deuxième hvre de la Doctrine chrétienne , c. xx et suivants. » — Voulezvous voir ce que c'est que la majesté (6)? « Quel mouvement se fait, dit saint Augustin (7), au seijj commandement de l'empereur! Il ne fait que remuer les lèvres, il n'y a point de plus léger mouvement , et tout l'empire se remue. C'est, dit-il, l'image de Dieu, qui fait tout par sa parole ; il a dit, et les choses ont été faites ; il a commandé, et elles ont été créées. »

(I) Bossuet. p. '2:$S--2V8.

{•2) l.a Politirjue, VMI. -2, I.

(3) Bossuet , p. !2'*8.

(4) Article premier.

(•'>) Arlicle MI, I" propos.

(t>) Arlicle IV, l'" propos.

(7) In Psnlm. CXLVIII, n. -2.

Au livre VI% Les devoirs des sujets c/irers le princp , établis par la doctrine prrcédcu te, Bossuet parle, à propos « du respect, de la fidélité et de l'obéissance qu'on doit aux rois et qui ne doivent être altérés par aucun prétexte (Ij ». de l'exemple de David qu'on vit non seulement refuser d'attenter sur la vie de Saûl, mais trembler pour avoir osé lui couper le bord de sa robe , quoique ce fût à bon dessein. « Les paroles de saint Augustin sur ce passage , ajoute-t-il, sont remarquables : « Vous m'objectez, dit-il à Pétilien, évêque donatiste , que celui qui n'est pas innocent , ne peut avoir la sainteté. Je vous demande, si Saûl n'avait pas la sainteté de son sacrement et de l'onction royale, qu'est-ce qui causait en lui de la vénération à David? Car c'est à cause de cette onction sainte et sacrée qu'il l'a honoré durant sa vie et qu'il a vengé sa mort. Et son cœur frappé trembla, quand il coupa le bord de la robe de ce roi injuste. Vous voyez donc que Saiil, qui n'avait point l'innocence, ne laissait point d'avoir la sainteté, non la sainteté de vie, mais la sainteté du sacrement divin, qui est saint, même dans les hommes mauvais. » Il appelle sacrement l'onction royale, ou parce qu'avec tous les Prres il donne ce nom à toutes les cérémonies sacrées, ou parce qu'en particulier Fonction royale des rois dans l'ancien peuple était un signe sacré institué de Dieu pour les rendre capables de leur charge et pour figurer l'onction de Jésus-Christ même. Mais ce qu'il y a de plus important, c'est que saint Augustin reconnaît, après l'Écriture, une sainteté inhérente au caractère royal, qui ne peut être efTacée par aucun crime L'impiété déclarée et même la persécution n'exemptent pas les sujets de l'obéissance qu'ils doivent aux princes (2 ... Les premiers chrétiens, quoique persécutés durant trois cents ans, n'ont jamais causé le moindre mouvement dans l'empire. Nous avons appris leurs sentiments par TertuUien , et nous les voyons dans toute la suite de l'histoire ecclésiastique. Ils continuaient à prier pour les empereurs, même au milieu

(1) Article II , W' propos.

{•2} X" Propos.

des supplices auxquels ils les condamnaient injustement : (( Courag-e, dit Tertallien 1), arrachez, ù bons juges, arrachez aux chrétiens une ànie qui répand des vœux pour l'empereur. » « Les sujets n'ont à opposer à la violence des princes que des remontrances respectueuses, sans mutinerie et sans murmure et des prières pour leur conversion i^'2|. » L'impératrice Justine, mère et tutrice de Valentinien II, voulut obliger saint Ambroise à donner une église aux ariens, qu'elle protégeait dans la ville de Milan, résidence de l'empereur. Tout le peuple se réunit avec son évêque et, assemblé à l'église, il attendait l'événement de cette affaire. Saint Ambroise ne sortit jamais de la modestie d'un sujet et d'un évêque. Il lit ces remontrances à l'empereur. « Ne croyez pas, lui disait-il (3), que vous ayez pouvoir d'ôter à Dieu ce qui est à lui. Je ne puis pas vous donner l'Ég-lise que vous demandez; mais si vous la prenez, je ne dois pas résister. » Et encore : « Si l'empereur veut avoir les biens de l'Église , il peut les prendre ; personne de nous ne s'y oppose : qu'il nous les ôte, s'il veut; je ne les donne pas, mais je ne les refuse pas. » « L'empereur, ajoutait-il, est dans l'Eglise, mais non au-dessus de l'Église. Un bon empereur, loin de rejeter le secours de l'Église, le recherche. Nous disons ces choses avec respect : mais nous nous sentons obligé de les exposer avec liberté. » Il contenait le peuple assemblé tellement dans le respect qu'il n'échappa jamais une parole insolente. On priait , on chantait les louanges de Dieu, on attendait son secours. Voilà une résistance digne d'un chrétien et d'un évêque. Cependant, parce que le peuple était assemblé avec son pasteur, on disait au palais que ce saint pasteur aspirait à la tyrannie. Il répondit : « J'ai une défense , mais dans les prières des pauvres. Ces aveugles et ces boiteux, ces estropiés et ces vieillards, sont plus forls que les soldats les plus courageux. » Voilà les forces d'un évêque; voilà son armée. Il avait encore

(I) Apolor/.. n. .'{0.

(-2) VI" propos.

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