C-i) Ei,i»t. XXI, al. XIII
d'autres armes, la patience et les prières qu'il faisait à Dieu. « Puisqu'on appelle cela une tyrannie, j'ai des armes, disait-il, j'ai le pouvoir d'ofi'rir mon corps en sacrifice. Nous avons notre tyrannie et notre puissance. La puissance d'un évoque est sa faiblesse. « Je suis fort quand je suis faible, "disait saint Paul, » En attendant la violence dont FÉglise était menacée, le saint évêque était à l'autel, demandant à Dieu , avec larmes , qu'il n'y eût point de sang répandu. Dieu écouta ses prières si ardentes : l'Ég-lise fut victorieuse ; il n'en coûta le sang à personne. Peu de temps après, Justine et son fils, presque abandonnés de tout le monde, eurent recours à saint Ambroise et ne trouvèrent de ûdélité ni de zèle pour leur service qu'en cet évêque . qui s'était opposé à leurs desseins dans la cause de Dieu et de l'Église. »
Voilà un exemple qui prouve que Bossuet s'inspire plus que de l'Écriture Sainte et trouve dans les Phes d'admirables leçons dont il fait bénéficier son royal élève.
Dans le livre VIP , Des devoirs particuliers de la royauté et d'abord de la religion, dont il s'est toujours conservé quelque chose » , Bossuet montre que « les principes religieux, quoique appliqués à l'idolâtrie et à l'erreur, ont suffi pour établir une constitution stable d'État et de gouvernement (1)... Comme le remarque saint August/ji (2), on affermissait les traités avec les Barbares par les serments en leurs dieux : Juratione barbarica. Ce que ce Père prouve par le serment qui affermit le traité de paix entre Jacob et Laban, chacun d'eux jurant par son Dieu, Jacob par le vrai Dieu,... et Laban idolâtre par ses dieux ». — A propos « des erreurs des hommes du monde et des politiques sur les affaires et les exercices de la religion (3), Bossuet cite Lactauce et son Ue morte persecutorum , n. 33 et 49, pour montrer comment (4) « Galère Maximien et Maximin, les
(1) Article II, lie propos.
(-2) Episl. XLVII, ad Public, -2.
(:\) Article IV.
(•'() X" propos.
deux plus cruels persécuteurs de l'Église des chrétiens, moururent avec un aveu forcé de leur faute : avant que de les livrer au dernier supplice, Dieu leur fit faire amende honorable à son peuple, qu'ils avaient si long-temps tyrannisé ». — Pour étal)lir que « le prince doit être religieux observateur de son serment (1) », l'auteur de la Politique tirée des propres paroles fie rÊcriture sainte expose l'admira])le serment du sacre des rois de France et le cérémonial de l'onction du prince, de la remise du sceptre, de la bénédiction de Tépée. Il insiste ensuite sur « les motifs de religion particuliers aux rois (2) » et sur l'obligation spéciale qui incombe aux rois de France d'aimer l'Église et de s'attacher au Saint-Siège (3). « La sainte Église romaine, la mère , la nourrice et la maîtresse de toutes les Eglises , doit être consultée dans tous les doutes qui regardent la foi et les mœurs, principalement par ceux qui, comme nous, ont été engendrés en Jésus-Christ par son ministère et nourris par elle du lait de la doctrine catholique. Ce sont les paroles à'Hincinar, célèbre archevêque de Reims... Dès le second siècle, saint Iréne'e, évêque de Lyon, célébrait hautement la nécessité de s'unir à l'Église romaine, « comme à la principale Église de l'univers, fondée par les deux prnicpaux apôtres, saint Pierre et saint Paul. » Bossuet passe alors en revue les saints de l'Église gallicane , saint Pothin, saint Irénée, saint Denis et ses compagnons, saint Hilaire, saint Martin, saint Rémi, saint Louis, « le plus saint roi qu'on ait vu parmi les chrétiens. Il ne me reste qu'à dire à nos princes : si vous êtes les enfants de saint Louis, faites les œuvres de saint Louis. >
Dans le livre VIII'-, La justice, autre ileroir de la roi/aulé, à propos « des vertus qui doivent accompagner la justice {h) » et en particulier de la prudence (5), le grand éve-
il) Article \,prop. XVll'' et XVIIt"
(2) Article VI.
(3) XIV propos.
('») Article IV.
(.%) IV" propos.
que emprunte ce texte à saint Aitibroisf : « Quand Dieu dit qu'il descendra, il a parlé ainsi pour votre instruction, atin que vous appreniez à rechercher les choses avec soin. « Je descendrai pour voir; c'est-à-dire : Prenez soin de descendre, vous qui «Hes dans les hantes places. Descendez par le soin de vous informer, de peur qu'étant éloignés, vous ne voyiez pas toujours ce qui se passe. Approchezvous pour voir les choses de près. Ceux qui sont placés si haut ignorent toujours beaucoup de choses (1). » — Parmi les obstacles à la justice (2 , il y a la colère, que l'empereur Théodose le Grand parvint à dompter si bien sur les conseils de saint A/)//)/'oisr « qu'à la fin, comme dit ce Père (3), il se tenait obligé quand on le priait de pardonner; et quand il était ému par un sentiment plus vif de la colère, c'était alors qu'il se portait plus facilement à la clémence (4). »
Au livre IX'', Les armes, premier secoars r/e la royauté , Bossuet rappelle « la sanglante dérision des conquérants par le prophète Isaïe (5) ». et il « foudroie d'un seul mot la fausse g"loire : « Ils ont reçu leur récompense,... et vains qu'ils étaient, ils ont reçu une récompense aussi vaine que leurs projets : Receperunt mercedem. siiam, vani vanam , comme àxisai}it Aur/ustin (6). »
Dans le livre X^ et dernier, Suite des secours de la royauté, les l'ichesses ou les finances , les conseils, les inconvénients et tentations qui accompagnent la royauté, et les remèdes fjuon y doit apporter, Bossuet déclare (7) que « saint Auyusiin se fondait sur les exemples (des rois de l'Écriture) , lorsqu'il a dit qu'il n'y a point de plus grande tentation, même pour les bons rois, que celle de la puissance : Quanto altior tanto periculosior (8 . Un roi pieux doit donc
(1) Amhr.. de Abrah.. lib. I, cap. vu. (i) Article V.
(3) De ohilu Theod. oratio. n. 13.
(4) Art. V, V'' propos.
(.'i) Article \\, \W propox. « Comment ctes-vous tombe, bel astre qui luisiez au ciel comme l'étoile du matin? »
((i) In Psahn. CXVIII . Serm. XII, ù.
(7) Article VI et dernier, première propos.
(8) Enar. in Psal. CXVIII, n. 9.
supprimer tous les sentiments qu'inspire la grandeur (1) , être vraiment pauvre d'esprit et de cœur, et, comme disait saint Augustin, préférer au royaume d'ici- bas celui de l'éternité (2).
La Conclusion nous montre en quoi consiste le rrai bonheur des rois. « Apprenons-le, dit Bossuet, de saint .4?/gustin parlant aux empereurs chrétiens, et en leurs personnes à tous les princes et à tous les rois de la terre (3). C'est le fruit et l'abrégé de ce discours.
« Les empereurs chrétiens ne nous paraissent pas heureux pour avoir régné longtemps; ni pour avoir laissé l'empire à leurs enfants après une mort paisible ; ni pour avoir dompté ouïes ennemis de l'Église ou les rebelles. Ces choses que Dieu donne aux hommes dans cette vie malheureuse (ou pour leur faire sentir sa libéralité , ou pour leur servir de consolation dans leurs misères) ont été accordées même aux idolâtres, qui n'ont aucune part au royaume céleste, où les empereurs chi^étiens sont appelés. Ainsi, nous ne les estimons pas heureux pour avoir ces choses qui leur sont communes avec les ennemis de Dieu , et il leur a fait beaucoup de grâces, lorsque, leur inspirant de croire en lui, il les a empêchés de mettre leur félicité dans les biens de cette nature. Ils sont donc véritablement heureux, s'ils gouvernent avec justice les peuples qui leur sont soumis; s'ils ne s'enorgueillissent point parmi les discours de leurs flatteurs, et au milieu des bassesses de leurs courtisans; si leur élévation ne les empêche pas de se souvenir qu'ils sont des hommes mortels; s'ils font servir leur puissance à étendre le culte de Dieu, et à faire révérer celte majesté infinie; s'ils craignent Dieu, s'ils l'aiment, s'ils l'adorent; s'ils préfèrent au royaume où ils sont les seuls maîtres, celui où ils ne craignent point d'avoir des égaux; s'ils sont lents à punir et, au conti'aire , prompts à pardonner; s'ils exercent la vengeance publique; non pour se satisfaire eux-mêmes,
(1) XIII' propos.
(2) De Civil. Dei, I. V, cap. xxiv.
(.3) Ihidem.
mais pour le bien de l'État, qui a besoin nécessairement de cette sévérité; si le pardon qu'ils accordent tend à l'amendement de ceux qui font mal , et non à l'impunité des mauvaises actions; si, lorsqu'ils sont obligés d'user de quelque rigueur, ils prennent soin de l'adoucir autant qu'ils peuvent par des bienfaits et par des marques de bonté; si leurs passions sont d'autant plus réprimées quelles peuvent être plus libres; s'ils aiment mieux se commander à eux-mêmes et à leurs mauvais désirs qu'aux nations les plus indomptables et les plus fières ; et s'ils sont portés à faire ces choses non par le sentiment d'une vaine gloire, mais par l'amour de la félicité éternelle; offrant tous les jours à Dieu pour leurs péchés un sacrifice agréable de sainte prière, de compassion sincère des maux que souffrent les hommes et d'humilité profonde devant la majesté du Roi des rois. Les empereurs qui vivent ainsi sont heureux en cette vie par espérance, et ils le seront un jour en effet, quand la gloire que nous attendons sera arrivée » ili.
Voilà comment parle « le grand politique chrétien », qu'éclairent la Bible et les saints Pères et à qui M'"' de Maintenon faisait le plus honorable reproche en écrivant à la comtesse de Saint-Géran (1675) que « M. de Condom avait beaucoup d'esprit, mais qu'il était regrettable qu'il n'eût pas i^esprit de la cour ».
Il n'est ni théocrate , puisqu'il affranchit le trône de l'autel, ni légitimiste , puisqu'il ne croit pas que le droit au pouvoir subsiste indéfiniment, sans la possession effective du pouvoir, ni même monarchiste , puisqu'il ne l'est que comme Français du dix-septième siècle et qu'il serait répulîlicain en Hollande ou en Suisse ; // est conservateur, comme le dit M. Lanson (2), et essentiellement religieux et catholique. Ce ne sont donc pas seulement « quelques bonnes maximes et quelques enseignements salutaires (3) », que
(U C'est la plus longue citation de saint Augustin fju'on trouve dans Hossuel. 11 commenté plus qu'il ne traduit.
(-2) Bossuct, p. 2-21., — « U faut, dit Uossuet, demeurer dans l'état autpiel un long tt^mps a accoutume le peuple ». Politii/uc, liv. II.
(3; Ibidem, p. -2"."i.
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notre démocratie contemporaine peut puiser dans la Politique tirée dcsjjroprcs paroles de l'Écriture Sainte. « Jamais le temps n'a été plus favorable à l'idée maîtresse de cette politique (1) », et on s'honore en la proclamant avec M. Brunetière « pleine de leçons » (2).
(1) Bossuet, p. 276.
(■2) Élud. crit. , S" Série, p. 100.