CHAPITRE VII
L'un des plus grands et des plus beaux spectacles que puisse contempler ici-bas la conscience humaine, c'est celui d'un homme supérieur, aussi probe que savant, aussi éloquent que sincère, consacrant sa vie entière à la réfutation de l'erreur et à la défense de la vérité.
Ce spectacle a été donné <i la France, à l'Ég'lise et au monde par Bossuet, que l'on a vu pendant cinquante ans, depuis la Réfutation du Catéchisme de Paul Ferrij , 1655, jusqu'aux Instruction^^ contre la Version du Nouveau Testament de Trévoux, 1702-1703, et à V Explication cVlsa'le^ 1704, demeurer constamment sur la brèche, ou plutùl se porter avec ardeur sur tous les points entamés ou menacés , faire face aux adversaires les plus divers et leur opposer l'autorité décisive et victorieuse de son érudition, de son caractère et de son éloquence.
Jamais homme, depuis saint Augustin, ne réalisa mieux cette noble divise : Vitarn inipcndere vero. Jamais prêtre ne tint plus fidèlement le serment de son doctorat : « () summa paterno in sinu concepta Veritas, quae elapsa in terras te ipsarn nobis in scripturis tradidisti, tibi nos totos obstringimus , tibi dedicatuin inius quidquidin nobis spirat, intellecturi posthac quani nihil debeant sudoribus parcrre, qiios etiam sanguinis prodigos esse oportrat. 0 souveraine Vérité, conçue dans le sein du Père, vous qui, échappée du ciel, vous êtes donnée à nous dans les Écritures, nous nous enchahions tout entiers à vous, nous vous consacrons tout
ce qui respire en nous; ceux-là ne peuvent épargner leurs sueurs à son service qui doivent être, pour elle, prodigues de leur sang (1)! »
Il faudrait plusieurs volumes pour suivre Bossuet dans toutes les controverses et les polémiques auxquelles il fut mêlé dans sa jeunesse , dans son âge mûr et dans sa vieillesse. Sa théologie l'avait préparé à tout et sa connaissance profonde des saints Phpslm fournissait une méthode excellente et des arguments décisifs.
Nous savons par l'abbé Le Dieu (2) que lorsqu'il « avait une erreur à combattre un point de foi à établir, il lisait saint Augustin ». Il ne cherchait pas seulement dans les ouvrages de ce Père « les principes qu'il y avait appris toute sa vie et qu'il y retrouvait d'un coup d'œil marqués d'un trait sur les marges ; mais il y cherchait encore la conduite qu'il devait garder avec les errants en combattant leurs erreurs ». Le grand évèque étudiait aussi dans ce Père la manière et les moyens de ramener les esprits à la paix et à la soumission : conférences amiables, tant de fois pratiquées far saint Augustin, et qui avaient amené la soumission et la rétractation de Leporius; paroles et procédés pleins de douceur à l'égard des protestants, comme en font foi ces Instructions sur les Promesses de V Eglise , inspirées par les paroles mêmes du saint docteur, et imitées de sa conduite envers les Pélagiens et les Donatistes. « Il possédait saint Augustin de telle façon qu'en f[uelque difficulté que ce fût, il ne manquait jamais d'y trouver \e point de décision, et souvent en un mot. »
A ce témoignage « d'un homme tout à (Bossuet), passionné pour sa gloire, et très curieux de recueillir les moindres circonstances qui])Ouvaient orner une si belle vie (3) »,
(1) Bossuet répétait ces paroles à l'ahhé Le Dieu au mois d'août i"0.'}, à Versailles. Mémoires, t. I, p. W-'t'j.
(-2) Mémoires, t. I, p. ."il-.Vi. — Voir ]»lus iiaul, page <;!t.
(:i) I.e Dieu , Mémoires . t. I. p. 'f2-4.t. Le secrétaire de Bossuet peut parler ainsi au lendemain de la mort du prélat; « comme certaine pierre dont on i)arle en pliysi(|ue, il garde queUiue temps le rayon même après (jue le soleil est couché». Mais, dans son Journal, il a raconté mille choses triviales, mesquines, où se révèlent « de manière à soulever le cœur » . dit Sainte-Beuve {Causeries du
on peut ajouter celui de Bossuet lui-même, nous indiquant à diverses reprises ses principes et sb. méthode de discussion : On a vu plus haut, p. 26, que, dans la Rcfutatioii du Catéchisme (lu sieur Paul Ferri/, ministre tir la religion préfendue réformée, Bossuet conjurait les « frères errants, » de lire cet ouvrage en esprit de paix et espérait que la lecture leur ferait connaître qu'il parlait contre leur doctrine, sans aucune aigreur contre leurs personnes ». « Le théologien sincère, ajoutait-il, ne cherche point, dans les écrits qu'il combat, des paroles qu'il puisse détourner à un mauvais sens. Où il y va du salut des âmes, le moindre artifice lui parait un crime... Il adoucit les choses autant qu'il peut, il aime mieux être indulgent qu'injuste; il estime une pareille infidélité de dissimuler sa propre créance et de déguiser celle de son adversaire ; parce que, si par la première on trahit sa religion et sa conscience, par l'autre on se déclare ennemi juré de la charité fraternelle ; on aliène et on aigrit les esprits; on rend les dissensions irréconciliables. »
Nous savons par une lettre de Leibniz, 1679, que Bossuet pensa toujours « qu'il fallait employer les voies douces». Au plus fort delà querelle du Quiétisme, le 6 septembre 1697, il écrivait à M""" d'Albert à propos de son frère, le duc de Chevreuse, ami intime de Féneion : « Je veux que vous lui disiez avec une pleine liberté tout ce que vous savez de mes sentiments. Qu'il vous rende, s'il se peut, une bonne raison pourquoi M. de Cambrai a refusé si obstinément de conférer avec moi. S'il vous parle de mes prétendus emportements, qui lui ont servi de prétexte, niez-lui hardiment que j'en sois capable, et assurez-le sans hésiter que, par la grâce de Dieu, je sais garder toutes les mesures de respect et de bienséance dans des conférences sérieuses. Après tout, je suis toujours ce que j'étais : aussi
Lundi, t. Xlir, p. 287-204) , un esprit de petitesse, un esprit bas, un caractère dénué de toute élévation, un cœur qui n'y supplée pas,... une nature sujjalterne et sordide... De tels témoins dégradent, en s'y installant et s'y vautrant, (comme dirait Saint-Simon), les grands sujets »).
ti'iiih'p pour les /jr-rson/irs qii inflexible eontre lu docirine. Priez Dieu qu'il les convertisse. » — En 1703, dans la Préface de la Secuitile Iiislruction sur la Version de Trévoux, l'évèquc de Meaux exposait ainsi la méthode de controverse qu'il avait pratiquée toute sa vie : « Il ne faut rien prendre dans son propre esprit, mais prendre celui des Pères et suivre le sens que l'Église dès son origine et de tout temps a reçu par la tradition. C'est de là qu'on puisera des principes inébranlables dont il n'y aura qu'à suivre le fd par une théologie qui ne soit ni curieuse, ni contentieuse ; mais so/^yv, droite, modeste, plutôt précise et exacte que subtile et raffinée, et qui, sans perdre jamais de vue la convenance de la foi, la suite des Écritures et le langage des Pères, en quoi elle fait consister la véritable critique, craigne autant de laisser tomber la moindre partie de la lumière céleste que de pénétrer plus avant qu'il n'appartient à des mortels. »
Ainsi donc , « charité fraternelle » , « esprit de paix » , « indulgence » , « tendresse pour les personnes » , « conférences amiables » à l'imitation des Pères, loyauté et bonne foi parfaites, voilà, pour la forme, la polémique de Bossuet ; et pour le fond , u inflexibilité » contre Terreur, « suite des Écritures , » « esprit et lançfage des Pères » et de « la Tradition ».
Il faut voir à l'œuvre le grand évèque, coupant court à toutes les chicanes, allant droit au co'ur des questions et des difficultés, se fixant autour des idées centrales sur lesquelles tout roule, y ramenant, y enfermant ses adversaires, sans leur permettre de s'égarer et de battre la campagne. « De là la sobriété et la vigueur de son argumentation. De là vient que les œuvres de controverse de Bossuet donnent à ceux qui les lisent l'impression d'une force contenue, inépuisable, capable de se proportionner aux obstacles et de se rendj'e toujours su[)érieure à tous (1). »
Tel nous apparaît l>ossuet dans sa polémique contre tous
(I) I.anson, Unssm-l. p. ;{-24-3i';.
ses adversaires, qui, sauf les Ulfmmonl((in>! qui avaient raison contre lui, sont aussi les adversaires du dogme et de la morale catholique : Protestants, Jansénistes , Castristes, Apologistes itu théâtre, Quiétistes, Critiques et philologues.
ARTICLE 1
Les saints Pères et la Polémique de Bossuet contre les Protestants.
La polémique de Bossuet contre les Protestants fut, pour ainsi dire , incessante , et il publia successivement la Réfutation du Catéchisme du sieur Paul Ferrp, 1655; r Exposition de la doctrine de l'Eglise catholicjue sur les matières de controverse, 1671 , avec les Lettres ^ les Remarques et les Fragments sur diverses matières de controverse, pour servir de réponse aux écrits faits par plusieurs ministres contre le livre De l'Exposition de la Doctrine catholique , 1675- 1691; la Relation de la Conférence de M. Claude avec les Réflexions sur un écrit de M. Claude , 1682; le Traité de la communion sous les deux espèces^ 1682; la Tradition défendue sur la malière de la communion sous une espèce, contre les réponses de deux auteurs protestants, 1683- 168'* (1); la Lettre pastorale aux nouveaux catholiques du diocèse, 1686; V Histoire des Variations des églises protestantes, 1688, avec les Six Avertissements aux Protestants sur les Lettres du ministre Jurieu , dont les trois premiers sont de 1689, le quatrième et le cinquième de 1690 et le sixième de 1691, ainsi que la Défense de l'Histoire des Variations; YEclaircissemoit sur le repjroche cF idolâtrie, 1 689 ; V Explication de quelques difficultés sur les prières de la messe à un nouveau catholique, 1689-1691 ; la Lettre sur l'adoration de la Croix, 17 mars 1691 ; le Projet de réunion ou Recueil de Dissertations et de Lettres relatives (t la réunion des protestants <r Allemagne à l'Église catho-
(I) Cet ouvrage n'a étr i>iil)liê (|u'cn 174;î.
lique (1666-1701) (1); les Instructions pastorales sur les Promesses de l'Église (1700-1701), et enfin VExp/ication (/'haïe (170i) (2).
Dans tous ces ouvrages, Bossuet se conforme à ce qu'il disait à l'abbé Le Dieu : « Traitons les errants avec paix, avec douceur; c'est déjà faire une grande peine aux gens que de leur faire voir qu'ils ont tort et en matière de religion. Re'ndons-leur douce et aimable cette religion contre laquelle nous les voyons révoltés (3).. , Attirons les réformés, disait-il encore , par la douceur, par l'insinuation , par les solides instructions, comme faisaient les saints Pères (4). »
§ I. — Réfutation du Catéchisme du sieur Paul Ferry, ministre de la religion prétendue réformée , 1655 (5).
Les saints Pères fournissent à Bossuet les principaux arguments contre « le plus docte, le plus ancien, le plus célèbre des ministres » protestants de Metz.
Sans doute, le jeune archidiacre ne peut pas citer beaucoup ses auteurs préférés dans la Section premiè're de la première partie (6), « où cette vérité, que l'on peut se sauver en la communion de l'Église romaine, est prouvée par les principes du ministre (7) ». Il n'invoque qu'une fois le témoignage de Tertullien pour établir « qu'il n'y a que Jésus-Christ qui prie, parce que nous sommes ses membres et qu'il fait tout en nous. C'est pourquoi le grave Tertullien dit si bien dans son Traité de la pénitence : u Si l'Église,
(1) Ce Recueil n'a paru qu'en 1"'*3, édite par l'ahbé Le Roi.
(2) lia été déjà (jueslion de VExpUcation de l'Apocalypse, KlSi), (jui est aussi un ouvrage de controverse contre les protestants.
Ci) Voir encore le l'nnéijijrique de saint François d) Sales (-28 déceml)re \(Hiù) : ' Rappelons-les, non par dos contentions écliauffécs, mais par des témoignases de charité, etc. »
('*) Jou7'nal deVabbé Le Dieu, 1" avril l'Oiî.
(:>) Voir Tiiirion, Étude sur l'histoire du protestantisme à Metz et dans le pays Messin, l'n vol. in-S" de 'dO p.; Coiliii, Nancy I88.">. — Le chapitre 2 de la .'{• partie contient l'iiistoire du Catéchisme de Paul Ferry et de la Réfutation (|u'en lit Rossuel.
«>) Le salut possible dans l'Eglise Romaine.
{' I II soutenait : « 1" que la rclormation a été nécessaire; -2° qu'encore qu'avani la réformation on se put sauver en la communion de l'Église romaine, maintenant. ai>rés la réformalion, on ne le peut plus. »
c'est Jésus-Christ, lorsque tu te prosternes devant les genoux de tes frères, tu touches Jésus-Christ, tu pries Jésus-Christ. Quand ils versent des larmes sur toi, c'est Jésus qui souffre, c'est Jésus qui prie Dieu son Père. On obtient toujours aisément ce qu'un fils demande (1). »
Mais dans la Section deuxième , « où il est prouvé, contre les suppositions du ministre , que la foi du Concile de Trente touchant la justification et le mérite des bonnes œuvres, nous a été enseignée par l'ancienne Église, et qu'elle établit très solidement la confiance du fidèle en Jésus-Christ seul », sai)if Augustin et les autres. Prrcs interviennent à chaque page. — Ainsi , pour expliquer la justification du pécheur selon la doctrine de l'Église, Bossuet dit : « Saint A ugustin , répondant aux Pélagiens qui lui objectaient que le baptême, selon sa doctrine, ne donnait pas la rémission de tous les péchés, et qu'il ne les ôtait pas, mais qiiil les rasait, comme on rase les elwrt^ux , disaient-ils, dont la racine df meure en la tête (2), soutient qu'il n'y a que les infidèles qui osent assurer une telle chose et nier que le baptême ôte les péchés. » Et encore qu'il soit celui de tous les docteurs qui a sans doute le mieux entendu les langueurs et les maladies de notre nature, ensuite du principe qu'il a posé que la grâce du baptême ôte les péchés, il parle ainsi de la convoitise, combattant d'une même force les hérétiques pélagiens et calvinistes : « Bien qu'elle soit nommée péché , ce n'est pas, dit-il, qu'elle soit péché; mais elle est ainsi appelée, parce qu'elle est faite par le péché ; comme en voyant l'écriture d'un homme , on l'appelle souvent sa main , parce que c'est la main qui l'a faite. » Et ce grand homme passe si avant qu'il ne veut pas même que la convoitise soit au nombre de ces péchés, pour lesquels nous disons tous les jours : « Remettez-nous nos dettes. » Ce qui montre combien il est convaincu que la grâce justifiante ôte les péchés... lime serait aisé de produire beaucoup d'autres pas-
(I) Cliapitre dernier : Conclusion et sommaire de ce Discours. (■■1) Les protestants disaient de même que la justification n'ôfe pas les péchés, mais qu'elle les couvre; Dieu déclare juste le pécheur, et voilà tout.
378 B0SSU1:T et les saints PERES.
sages (le saint Augustin non moins formels ni moins décisifs; mais celui-ci doit suffire aux pieux lecteurs. » — Bossuet montre ensuite (1) que s'il y a des péchés même chez les justes, il y a aussi le sang* du Sauveur, les Sacrements de l'Église . le Saint-Esprit pour les laver. « C'est ce qu'enseigne admirablement le grand saint Augustin , dans cette savante Epit/'f à Hilaire : « Celui, dit-il, qui étant aidé par la divine miséricorde, s'abstiendra de ces péchés qu'on appelle crimes , et qui ne nég-lig-era pas de purger les autres , sans lesquels on ne vit pas en ce monde , par des œuvres de miséricorde et par de saintes prières, encore qu'il ne vive pas ici sans péché, il méritera d'en sortir sans aucun péché, parce que , ajoute ce grand docteur, comme sa vie n'est pas sans péché, aussi les remèdes pour les nettoyer ne lui manquent pas. )) — « Nous sommes faits justes en Notre-Seigneur (2), non seulement parce que sa justice nous est imputée, mais parce que. par le Saint-Esprit qui nous est donné, nous recevons une véritable justice inhérente réellement en nos âmes. De là vient que saint Augustin , qui a si bien pénétré le sens de l'Apôtre , enseigne constamment la même doctrine que nous avons ici* expliquée, « La première nativité, nous dit-il, tient l'homme dans la damnation, et il n'y a que la seconde qui l'en exempte. » Et ailleurs : « Par la régénération , tous les péchés sont remis »... C'est pourquoi, en son Epitrr 2.}, il décrit la régénération par ces belles paroles : k L'Esprit, opérant intérieurement le bienfait de la grâce, déliant le lien de la coulpe, réconciliant le bien de la nature, régénère l'homme en .lésus- Christ. » Vous voyez que le môme bienfait de la régénération comprend tout ensemble la rémission des péchés, l'opération de l'Esprit de Dieu, avec l'infusion de la grAce : c'est aussi cette infusion de la grâce que saint Augustin appelle justification. Car au livre T'" Des nirritt-s rt dr la rrniission des j)écJu'S, après qu'il a enseigné au chapitre ix que « Dieu donne aux fidèles une grâce très occulte de son Esprit, qu'il
(I) Chapitre v.
(•J) (;lia|)ilrc VI.
communique même aux petits enfants par une infusion secrète » , il dit au chapitre suivant que <( ceux qui croient en Jésus-Christ sont justifiés en lui à cause de la coinmunicntion et inspiration secrète de la vie spïrltiudlc », C'est ce que Bossuet appelle « une belle doctrine de l'Apôtre très bien entendue par saint Augustin »... (( Cette justice est nôtre, dit encore saint Auf/ustin : mais elle est appelée dans les Écritures justice de Dieu et de Jésus-Christ, parce qu'elle nous est donnée par sa largesse (1). » — Pour que les hérétiques voient manifestement que Bossuet établit par les vrais principes la justification par la foi, il leur représente (2) la doctrine du sacré Concile de Trente ; puis il explique celle de saint Paul, sous la conduite de saint Augustijt, « qui a si bien pénétré le sens de l'Apôtre, particulièrement en ce docte livre Df' l'esprit et de la lettre, où il traite excellemment cette question... Toute notre créance est comprise en cette seule proposition qui est tirée àesaint Augustin, que nous sommes dits justifiés par la foi, parce que plusieurs choses étant nécessaires pour la justification du pécheur, la foi est posée la première afin de nous impétrer tout le reste... Saint Augustin expliquant par les principes du saint Apôtre quelle est cette justice qui est parla foi : « Il faut entendre une foi, dit-il, par laquelle nous croyons fermement que la justice nous est donnée par la grâce, et non point faite en nous par nous-mêmes »... C'est donc la foi qui nous justifie , si nous croyons^ si nous confessons que nous sommes morts en nous-mêmes et que Jésus-Christ seul nous fait vivre. C'est, dis-je, cette foi qui nous justifie, parce qu'elle fait naître l'humilité, et par l'humilité la prière, et dans la prière la confiance... C'est la doctrine constante de saint Augustin: c'est tout le but de ce docte livre qu'il a composé De l'esprit et de la lettre. « La justification, y dit-il, est impétrée par la fol », et : <( La foi nous rend propice Celui qui justifie » , et encore : « Par la foi nous impétrons le salut, tant celui qui commence en nous elfectivement que
(1) Cliapitre vu.
{■2) Chapitre vin.
S80 ROSSUET ET LES SAINTS l'ERES.
celui que nous attendons par une fidèle espérance » ; et enfin : « Par la loi la connaissance du péché ; par la foi l'inipétration de la i^râce contre le péché; par la grâce Tàme est guérie du vice du péché. » Ce grand homme parle toujours de la même sorte. Ainsi, dans la pensée de saint Augustin, la vertu de la foi consiste en la force qu'elle a d'impétrer la grâce... Il raisonne très bien selon les maximes apostoliques, quand il dit que la foi justifie, parce qu'elle attire les grâces par lesquelles nous sommes justifiés. » Voilà les « vrais principes que l'antiquité chrétienne nous a enseignés par la bouche de saint Augustin ». — Quant à la justification par les œuvres (1), le Saint-Esprit qui nous est donné ouvre en nous une source toujours féconde, qui, ne cessant jamais de couler, s'enrichit continuellement ellemême, ce qui fait àiv^k saint Aiif/ustin : « Il faut que nous entendions que celui qui aime a le Saint-Esprit, et qu'en l'ayant il mérite de l'avoir davantage, et conséquemment d'aimer davantage... Mais c'est la grâce elle-même qui mérite d'être augmentée , afin qu'étant augmentée elle mérite aussi d'être consommée. » — Bossuet explique encore (2), (( selon la doctrine de saint Augustin , qui vient de la source des Écritures, pour quelles causes la concupiscence, bien qu'elle ne soit pas éteinte dans les baptisés, ne les empêche pas d'être vraiment justes , ni de pouvoir accomplir la loi , selon la mesure de cette vie ». S^aint Augustin parle ainsi de la charité : « C'est elle qui est la très véritable , la très entière, la très parfaite justice » ; d'où il s'ensuit, par contrariété de raison, que toute l'injustice a son origine dans la convoitise »... Saint Augustin a bien entendu (l'énergie des promesses de la nouvelle alliance), quand il assure en une infinité de lieux que « la volonté guérie accomplit la loi », que « la grâce nous est donnée afin que nous la puissions accomplir », et c'est par là que ce grand docteur a révélé l'efficace du secours divin. » iMais l'imperfection de
(1) Chapitre ix. (i) (;iia|)itre xi.
notre justice vient du combat de la convoitise (1), et saint August'ni remarque , « en profitant tous les jours, comljien il est éloigné de la perfection de la justice »... Nous pouvons, dit saint Augustin, commentant le mot de l'Apôtre : « Qui me délivrera de ce corps de mort? nous déplaire dans les ténèbres , encore que nous ne puissions pas arrêter nos vues sur une lumière très éclatante »... Toutefois, nous ne craindrons pas d'assurer, avec l'admirable saint Augustin, que la grâce du Saint-Esprit abonde tellement en l'Ame des justes que leur charité , quoique combattue , a quelque chose de plus vigoureux qu'elle n'avait en Adam , notre premier père, lorsqu'elle y jouissait d'une pleine paix. Car Adam n'avait rien à combattre dans une si grande félicité, dans une telle facilité de ne pécher pas. « Maintenant, dit saint Augustin, il faut une liberté plus grande contre tant de tentations qui n'étaient pas dans le paradis, afin que ce monde soit surmonté avec toutes ses erreurs, et les attraits des fausses amours »... Aussi saint Augustin no\i^ enseigne que Dieu mettant Adam dans le paradis, voyait bien qu'il devait tomber; mais en même temps il voyait, dit-il, que par sa postérité aidée de la grâce, le diable serait surmonté avec une plus grande gloire des saints... Ainsi, quoi que la convoitise entreprenne pour détruire la justice des enfants de Dieu, elle demeure victorieuse par la charité, qui est la véritable justice, comme l'appelle saint Augustin. »
Pour la grave question « du mérite des bonnes œuvres et des sentiments de l'ancienne Église (2) » à cet égard, Bossuet déclare que « le seul témoignage de saint Augustin est capable de convaincre les plus obstinés » (3) , parce que ce grand évêque est celui de tous les saints Pères qui a disputé le plus fortement contre le mérite pélagien, pour faire éclater la nécessité, la vertu de la grâce. « Écoutons
(!) Cliaiiitre \. Do Vaccoinplissement de la loi cl de la vérité de notre justice , à cause du régne de la c/tarilr.
(-2) Chapitre xir.
(3) Voir plus haut. p. -iti.
parler ce grand personnage dans cette Epilrr si forte qu'il écrit à Sixte contre l'hérésie des Pélagiens : « De quels mérites se vantera celui qui a été délivré, auquel si l'on rendait selon ses mérites, il n'éviterait jamais la damnation?. » Il ajoute aussitôt après ces beaux mots : « Les justes n'ontils donc aucuns mérites? Ils en ont certainement, parce qu'ils sont justes; mais ils n'avaient pas mérité que Dieu les fit justes. » Qui ne voit ici que saint Augustin ruine le mérite qui prévient la grâce par le mérite qui est un fruit de la grâce, et qu'autant qu'il déteste ce premier mérite, autant approuve-t-il le second? Mais celui qui voudra connaître sans obscurité les sentiments de saint Augustin touchant le mérite des bonnes œuvres, il n'a qu'à considérer attentivement de quelle sorte ce grand homme emploie contre les ennemis de la grâce ce passage de YÉpt'tre au.r Romains : « Le payement du péché , c'est la mort; la grâce et le don de Dieu c'est la vie éternelle ». (( La vie éternelle , dit-il, est rendue aux mérites précédents; toutefois, à cause que ces mérites ne sont point en nous par nos propres forces , mais y ont été faits par la grâce , de là vient que la vie éternelle est appelée grâce, sans doute parce qu'elle est donnée gratuitement ; et de ce qu'elle est donnée gratuitement, ce n'est pas qu'elle ne soi! donnée aux nu'ritcs; mais c'est à cause que les mérites auxquels la vie éternelle est donnée sont eux-mêmes des dons de la grâce. » Tous les écrits de saint Augustin enseignent constamment la même doctrine; et pour faire voir à nos adversaires qu'il l'a défendue jusqu'à la mort, produisons un des derniers livres qu'il a composés et dans lequel il a ramassé tout ce qu'il y a de fort et de concluant pour faire plier l'arrogance humaine sous le joug de la grâce. C'est de là que je veux tirer un témoignage authentique pour notre créance, afin qu'il demeure certain que jamais cet admirable docteur n'a prêché plus hautement le mérite que lorsqu'il entreprend d'établir la sainte humilité du christianisme. « IHiisque la vie éternelle, dit saint Aur/tislin dans le Dr Con'f'jitionc rt f/ralia), laquelle certainement est rendue
LES SAOÏS PERES ET 150SSUET POLÉMISTE. 383
aux boitiiPS œuv/'Ps , comnip chose qui hnir est due , est appelée grâce par le grand Apôtre, quoique la grâce soit donnée gratuitement et non point rendue à nos bonnes œuvres, il faut confesser sans aucun doute que la vie éternelle est appelée grâce, parce qu'elle est rendue aux utcrites qui nous sont donnés par la grâce. » Donc, selon la doctrine de saint Augustin , Dieu ne donne pas seulement, mais il rend la vie éternelle aux mérites de cette vie ; et il ne la rend pas seulement, mais il la rend comme chose due. »
Reste la grande objection des Pélagiens (1) et des Protestants aussi , puisque Luther a composé un traité De Serro Arbitrio, à savoir que la doctrine catholique détruit le libre arbitre de l'homme. — Saint Augusti/i défend l'Église contre ce reproche et déclare hautement à ces hérétiques que « Dieu a révélé par les écritures qu'il y a dans l'homme le libre arbitre de sa volonté ». Et, voulant expliquer ailleurs quelle est la fonction de ce libre arbitre : « C'est à la propre volonté, dit-il, de consentir ou de résister à la vocation divine. » Il a fait des livres entiers sur cette matière. Saint Paul parle ainsi de lui-même : « Non pas moi, mais la grâce de Dieu avec moi », c'est-à-dire, selon l'interprétation de saint Augustin : « Ce n'est pas la grâce de Dieu toute seule; ce n'est pas aussi lui tout seul, mais la grâce de Dieu avec lui. »
Bossuet conclut en disant que « cette doctrine fait bien entendre ce que saint Augustin nous a enseigné par l'autorité des lettres sacrées, que la vie éternelle est donnée aux œuvres, et néanmoins qu'elle ne laisse pas d'être grâce. Elle est donnée aux œuvres, parce que Dieu rendra â chacun selon ses œuvres (2). Et cependant il est certain que c'est une grâce, parce qu'elle nous est promise par grâce ...
« Ainsi, comme remarque saint Augustij\ , qui finira cette question après l'avoir si bien commencée, tous les desseins de la Providence se rapportent â ces trois choses. Car ou Dieu rend le mal pour le mal, ou il rend le bien
(I) Chapitre xiii.
(-2) Ai^oc. XXII. 1-2.
pour le mal ou il rend le bien pour le bien. Il rend le mal pour le mal, le supplice pour le péché, parce qu'il est juste ; il rend le bien pour le mal, la grâce pour l'injustice, parce qu'il est bon; enfin , il rend le bien pour le bien, la gloire éternelle pour la bonne vie, parce qu'il est juste et bon tout ensemble (1). »
Pour montrer « l'injustice du ministre (Ferry), qui nie que nous ayons notre confiance en Jésus-Christ (2) », le jeune archidiacre de Metz cite encore deux textes de saint B('rnard : « L'Église a des mérites, mais pour mériter, non pour présumer. Qui est celui qui peut dire : Je suis des élus, je suis des prédestinés à la vie? Nous n'en avons pas la certitude ; mais la confiance nous console »; et deux textes de saint Augustin : « Quoique (les enfants de Dieu) soient infailliblement assurés du prix de leur persévérance »; — « En ce lieu de tentation, l'infirmité est si grande que la certitude infaillible peut facilement engendrer l'orgueil. » « Je produis ces deux grands hommes à notre adversaire, dit Bossuet, parce qu'il les appelle saints dans son Catéchisme, afin qu'il connaisse, par leur témoignage, que nous avons l'assurance d'être sauvés, telle que l'ont eue les hommes de Dieu et les saints docteurs de l'Église... Mais finissons enfin ce discours par ce raisonnement invincible, (jui découvrira manifestement deux insignes faussetés du ministre. Il accuse le Concile de Trente d'avoir établi une nouvelle doctrine touchant la justification et les bonnes œuvres. Cependant il parait sans difficulté qu'elle a été de point en point enseignée il y a plus de douze cents ans par le plus crlrbrc de tous les docteurs , avec l'applaudissement de toute l'Église. Il ajoute que cette doctrine détruit le fondement de la foi, c'est-à-dire la confiance en Jésus-Christ seul. Toutefois il n'est pas assez téméraire pour accuser saint Augustin d'un crime si énorme ; au contraire, il déclare en termes formels qu'il ne trouve rien en sa foi qui puisse donner une juste cause de séparation. Ainsi, Vautorité de
(t) De Grntia et lihero arbih'io, cap. xxiii. ii. V>. (•1) Cliaj)ilic dernier.
saint Augustin nous est un rempart assuré. Car si notre foi est la sienne, il est clair qu'on ne se doit pas séparer de nous, puisqu'on n'ose pas se séparer de saint Augustin. »
Dans la seconde partie de sa Réfutation , L<' salut impossible dans la Réforme, Bossuet établit d'abord l'apostolicité et la durée perpétuelle de TÉgiise visible , ou plutôt de toutes les véritables églises 1) par ce texte de TertuUien i2) : « Une race se doit rapporter à son origine; c'est pourquoi toutes les Églises ne sont que cette Église unique et première que les apôtres de Jésus-Christ ont fondée. Elles sont toutes premières et apostoliques, parce qu'elles se sont associées à la même unité et qu'elles ont le même principe. ') — Puis, pour montrer que nos adversaires ne peuvent apporter aucune cause de séparation (3) : « Disons maintenant à nos adversaires, écrit Bossuet, avec cette ardente charité de saint Augustin (4) : Pourquoi vous êtes-vous séparés? Quel a été votre aveuglement lorsque^ pour éviter, à ce que vous dites, les abus qui étaient dans l'Église, vous n'avez pas craint de tomber dans le plus horrible de tous les abus, qui est le sacrilège du schisme? Certes, rien ne doit être plus nécessaire que les causes de séparation et il n'y a rien de plus mal fondé que celles que vous prenez pour prétexte. »
Et alors, le jeune archidiacre détruit une à une toutes les raisons apportées par la Réforme pour se séparer de l'Église Romaine. — « Elle ne permet pas aux fidèles de se confier à Jésus-Christ seul ^>, dit Ferry. « Mais que répondra-t-il à saint Augustin, qui a soutenu (les mérites) avec tant de force? Osera-t-il dire que ce docteur a enflé farrogance humaine, lui qui est le prédicateur de la grâce et qui, dans le sentiment de Calvin (5), « n'a pas son pareil entre les anciens en modestie et profondeur de science? » — Rome honore et prie les saints. « Mais que Ferry
(1) Chapitre ii.
(i) De Praescrip. c. xx.
(3) chapitre m.
(4) De Bapt., lib. H, n. -24.
(5) Défais, coiit- Vestph.
BOSSLET ET LES SAINTS PÈRES. wi>:
« écoute le grand saint Basile (1) ;... qu'il écoute saint Grrf/oi/'f\ évèque de Nysse , frère de cet admirable docteur, qui représente les chrétiens embrassant le corps d'un martyr, « le priant d'intercéder pour eux » ; qu'il écoute saint Augustin, qui dit que « les fidèles recommandaient aux martyrs les âmes de ceux qu'ils aimaient, comme à leurs défenseurs et à leurs avocats... Ces grands hommes déshonoraient-ils Jésus-Christ? Et quelle est la témérité de nos adversaires qui, sous le nom de l'Église Romaine, déchirent la mémoire de ces grands docteurs? » — « Pour ce qui regarde le purgatoire et la prière pour les morts, se peut-il rien dire de plus formel que ces belles paroles de saint Aurjustiu : « Il ne faut point douter, dit ce grand évêque (2), que les prières de la sainte Eglise et le sacrifice salutaire et les aumônes que font les fidèles pour les âmes de nos frères défunts , ne les aident à être traités plus doucement que leurs péchés ne le méritent. Car uoits aro/ts appris de nos pères, cf que V Eglise universelle observe, de faire mémoire, dans le sacrifice , de ceux qui sont morts en la communion du corps et du sang de Jésus-Christ , et en môme temps de prier et d'offrir ce sacrifice pour eux. A l'égard des œuvres de miséricorde par lesquelles on les recommande, qui doute qu'elles ne leur soient profitables? // ne faut nallnnent douter que ces choses ne servent aux morts ». — « Mais Rome est destinée , nous dit le ministre , à être le siège de l'Antéchrist; c'est la Rabylone de VApocalgpse , de laquelle Dieu ordonne de se retirer. Saint Jérôme l'a entendu de la sorte. » 11 faut « faire grande différence , répond Bossuet, entre l'Église de Rome et la ville; et saint Jérôme l'observe très exactement, dans celte célèbre Epître éi Marcelle, où, voulant exhorter cette sainte femme à quitter Rome pour Bethléem, il lui dépeint la ville de Rome comme la Rabylone dont il faut sortir. « Là, dit-il. il y a une sainte Église; on
(1) - Souvenez-vous, dit-il, du inarlyr. vous auv(iuels il a paru dans les songes; vous aux(|uels, étant appelé par son nom, il s'est montre présent par ses a'uvres. »
(3) Herm. 3-2. Dr Verhis Apost., nuni- l"-2 , n. II.
y voit les trophées des apôtres et des martyrs ; Jésus-Christ y est reconnu, etc.. » Qui ne voit que ces premières paroles honorent la sainteté de l'Église et qu'il représente dans les dernières la confusion de la ville?... Il estime Antechrists ceux qui ne s'unissent point avec (l'Église Komaiue). Et certes , si nous (la) considérons selon les maximes des anciens docteurs, bien loin de croire, comme les ministres, qu'elle est la Babylone dont il faut sortir, nous dirons avec les saints Pères qu'elle est le centre où il faut se rassembler. C'est ce que nous voyons clairement dans ce beau passage de saint Optât, qui vivait au quatrième siècle. Ce grand évêque , écrivant contre Parménian , donatiste , lui explique l'unité de l'Église par l'unité de la chaire principale à laquelle toutes les autres doivent être unies. « Vous ne pouvez nier que vous ne sachiez que la chaire épiscopale a été donnée à Rome , premièrement à Pierre , en laquelle a été assis Pierre, le chef de tous les Apôtres, qui a été pour cela appelé Céphas : en laquelle chaire, poursuit ce saint homme, l'unité dirait être gardée par tous les fidèles , afin que les autres Apôtres ne pussent pas s'attribuer la chaire ; et que celui-là fût tenu pour pécheur et pour schismatique qui élèverait une autre chaire contre cette chaire singulière... La chaire donc est unique; Pierre s'y est assis le premier; Lin a succédé » ; il les nomme tous jusqu'à Sirice, et nous pouvons aisément remplir cette liste jusqu'à Innocent X d'heureuse mémoire et à celui que le Saint-Esprit lui destine pour successeur; après quoi nous dirons à nos adversaires avec saint Optât : « Montrez-nous l'origine de votre chaire, vous qui vous attribuez le titre d'Église » ; n'ètesvons pas schismatiques et pécheurs, vous qui vous élevez contre la chaire unique, contre la chaire de l'Apôtre saint Pierre et l'Église principale , dit saint Cyprieii , plus ancien qu'Optât, d'oii l'unité sacerdotale a pris sa naissance? Que pouvez- vous répondre à des autorités si précises? »
A propos de l'infaillibilité de l'Église (1), Bossuet affirme
(1) Chapitre IV.
« qu'il appartiendra àTEg-lise, tant qu'elle demeurera sur la terre, de dire, à rimitation des apôtres : « Il a plu au Saint-Esprit et à nous. » En efTet, les anciens docteurs ont attribué constamment à l'Esprit de Dieu ce qu'ils voyaient reçu par toute l'Église; et c'est pour cette raison que saint Augustin, parlant de la coutume de communier avant que d'avoir pris aucun aliment : « Il a plu, dit-il, au Saint-Esprit que le corps de Notre-Seigneur fût la première nourriture qui entrât en la bouche du Chrétien »... Le même saint Augustin, disputant du baptême des petits enfants : « Il faut , dit-il , souffrir ceux qui errent dans les questions cj[ui ne sont pas encore bien examinées, qui ne sont pas pleinement décidées par l'autorité de l'Église ; c'est là que l'erreur se doit tolérer; mais ils ne doivent pas entreprendre d'ébranler le fondement de l'Eglise. » Ainsi, cet incomparable docteur, non seulement ne permet pas qu'on dispute après que l'Églisç a déterminé; mais il estime qu'on sape le fondement, quand on révoque en doute ce qu'elle décide. » Bossuet cite alors comme preuve « de la déférence de saint Augustin pour les déterminations de l'Église » ce qu'il écrivait à propos du baptême donné par les hérétiques : saint Cyprien lui refusait le nom de baptême et l'évèque d'Hippone le reconnaissait comme valable « sur l'autorité de l'Église universelle, à laquelle saint Cyprien aurait cédé très certainement... Et certes, le grand Cfjj)rien a bien témoigné quelle était sa vénération pour l'Église, lorsque, interrogé par un de ses collègues sur les erreurs de Novatien, il lui fait cette belle réponse : « Nous ne devons pas être curieux de ce qu'il enseigne , puisqu'il n'enseigne pas dans l'Église. Quel qu'il soit, il n'est pas chrétien, n'étant pas on l'Église de Jésus-Christ. »
Le jeune archidiacre de Metz défend ensuite (1) saint Bernard, qui demandait la réforme des abus, contre les altérations de sens que le ministre Ferry se permet à trois reprises « avec une extrême impudence ». « Je m'étonne,
(1) Cliapiti'c dernier.
ajoute-t-il, que les ministres osent bien citer saint Brrnnrd pour autoriser leur réformation, puisqu'il est clair que ce saint docteur l'aurait infiniment détestée, lui qui prie si dévotement la très sainte Vierge , qui honore avec tant de respect la primauté du Souverain Pontife ; qui. voyant que le diable tâchait d'introduire quelques articles de la réformation prétendue , en suscitant certains hérétiques qui niaient qu'il fallait prier pour les morts et implorer le secours des saints, rejette leur doctrine comme pernicieuse; qui relève si fort l'état monastique , et duquel non seulement les écrits, mais encore la profession et la vie condamnent la doctrine de nos adversaires. » — Gerson , Pierre (VAiHf/ , saint Bonarenture, Sdiint François (rAs.si.se, invoqués par le ministre Ferry en faveur delà nécessité d'une réformation , n'ont jamais voulu corriger la foi « à la mode des luthériens et des calvinistes » : les uns ont condamné , au concile de Constance , les Viclefistes et les Hussites , précurseurs des Protestants; les autres ont voulu « travailler de toutes leurs forces à rallumer la charité refroidie et à faire revivre en l'Église l'esprit de mortification et de pénitence que l'amour du monde avait presque éteint ».
La Conclusion de Bossuet est une « exhortation à nos adversaires de retourner à l'unité de l'Église ». « Et ne vous persuadez pas, dit-il, ce sont les paroles de saint Ci/prien, que vous défendiez l'Évangile de Jésus-Christ, lorsque vous vous séparez de son troupeau et de sa paix et de sa concorde, étant plus convenable à de bons soldats de demeurer dans le camp de leur capitaine, et là de pourvoir d'un commun avis aux choses qui seront nécessaires. Car puisque l'unité chrétienne ne doit pas être déchirée, et que, d'ailleurs , il n'est pas possible que nous quittions l'Église pour aller à vous, nous vous prions de tout notre cœur que vous reveniez à l'Église qui est votre Mère et à notre fraternité, afin que les nations infidèles, que nos divisions ont scandalisées , soient édifiées par notre concorde. »
Telle est la première œuvre de polémique publiée par Bossuet.
Il fallait l'analyser fidèlement pour la faire connaître et la tirer d'un injuste ot trop long oubli. — D'abord, elle contient en germe toutes les réponses théologiques et dogmatiques que le grand controversiste opposera aux Réformés : dès Fàge de vingt-huit ans, il a tout vai, tout embrassé, tout réluté avec une sûreté admirable; désormais, il ne fera plus que développer, selon les circonstances , tel ou tel point de sa réponse au ministre Ferry : la justification, le mérite des bonnes œuvres, la culte des saints, les indulgences, l'Eucharistie , la suprématie de l'Église Romaine, etc. — Si Bossuet s'élève si haut du premier coup , s'il atteint à une précision, à une exactitude, à une clarté éloquente, que l'on ne trouve pas dans les écrits de cette époque et que seul Pascal saura mettre un an plus tard dans ses Provinciales , il le doit sans doute à son génie et à ses fortes études théologiques; mais, après les longues citations qui précèdent, comment ne pas reconnaître que tout le fond de ses- arguments et de sa doctrine est emprunté aux saints Prres et en particulier, à l'incomparable saint AïKjustin, le défenseur de la grâce, « qui huit » si bien les questions qu'il a si bien commencées? Bossuet le cite à chaque page; il l'oppose à ses adversaires comme (< un rempart assuré » derrière lequel il est à l'abri de l'erreur; et, chose remarquable, qu'on ne retrouvera plus dans les œuvres de controverse du grand orateur, il ne se contente pas d'indiquer les références des passages qu'il traduit : il les rapporte en notes intégralement (1). C'est, sans doute, pour montrer au ministre Ferry et aux religion n aires de Metz sa parfaite sincérité. Mais n'est-ce pas aussi pour répondre indirectement à l'abus qu'avait fait Jansénius dans son Aitgustinits et que faisaient tous les jours les Jansénistes et les Protestants du texte de Févèque d'ilippone?
Quoi qu'il en soit, la Hrful'ilion du ('(iléchisnir de l'ait I Fcrri/, dédiée au maréchal de Schomberg, eut les plus heureux résultats. « Le succès du livre fut tel, dit Le
{\) Il cite aussi en entier ceux des autres Pères «luil invociue.
Dieu (l) , que tout le parti huguenot s'en trouva fort ébranlé (2)... l^e ministre même i Ferry) en fut si touché qu'après plusieurs conférences (3) avec notre al)l)é sur le fond de la religion, il se résolut à rentrer dans TEglise, d'où malheureusement il était sorti \ï). Retenu par un faux honneur, ajoute le secrétaire de Bossuet, il n'eut pas la force d'effectuer ce bon dessein pendant sa vie. 3Iais sa résolution était connue , et à la mort, il la déclara hautement aux anciens du consistoire et à toute sa famille , demandant avec instance M. l'abbé Bossuet pour faire entre ses mains sa réunion. Un écrit publié alors, qu'on voit encore à Metz dans les cabinets des curieux, contient les circonstances de ces faits, avec de grandes plaintes des catholiques contre les protestants de cette ville, qui violentaient les consciences, parce qu'il était notoire que leurs anciens et les parents du ministre Ferry avaient mis obstacle à sa conversion, en empêchant qu'il ne vit notre abbé. » — Il est regrettable que toute cette dernière partie du récit de Le Dieu soit (( imaginaire », au dire de Floquet : imaginaire, « l'écrit publié alors » ; imaginaire, l'histoire de la violence faite aux consciences; imaginaire, le récit des désirs de réunion et de l'appel à Bossuet formulés par Ferry au moment de
(1) Mémoires. I. p. <>l-(>-2.
(-2) Les abjurations de ministres se niullipliérent et grand nombre de dissidents quittèrent le prêciie pour l'Église. {Mémoires de Xicrron, t. II. p. ^oO-ijl. analysés par Floquet, Études, t. i, p. 341).
(3) Ces conférences « à l'imitation des Pi-res " eurent lieu en lCtC>c>. Ferry était doux, pacifique, honoré de tous; comme les membres du clergé et les religieux le recherchaient, il devint suspect aux religioniiaires et fui en butte à leur malveillance : ils voulaient le faire démettre. Mais il triompha d'eux, grâce à l'appui de Bossuet, alors à Paris. Le P. de Rhodes ménagea des entrevues à Metz entre l'orarateur et le ministre seuls (mai, juin, juillet, MHHi). Des Explications écrites furent données à Ferry par Bossuet. Il y a même un Récit de ce qui s'est passé entre M. Ferry et moi. corrigé et signé par Bossuet. Son père le suppléa auprès de Ferry et Théodore Maimhourg pressa le ministre de concourir à la réunion des dissidents.
(4) Cela est fort contestable et Floquet contredit ici l'abbé Le Dieu.
.\près juillet KUHi. Ferry désirait aussi vivement que Bossuet reprendre les conférences interrompues; mais il était timide et dominé par les autres ministres. Une satire en latin, des lettres anonymes très dures, les calomnies des ardents de sa communion, ébranlèrent les résolutions de Paul Ferry. Le consistoire refusa la proposition de deux catholiques de Metz en vue d'une réunion, et Ferry s'expliqua « sur ses entretiens avec Bossuet, sur ses relations avec les .lésuites. de manière à reconquérir les sympathies de ses coreligionnaires ». {Récit autographe de Ferry, rapporté par Floquet, Études, t. lU, p. 80-100).
sa mort, 28 décembre 1669. Cette mort fut celle d'un calviniste, comme l'atteste le ministre David Ancillon, qui en avait été témoin (1); d'ailleurs, par son testament, Ferry léguait à ses héritiers une Réponse à la Réfutation de Bossuet. « pour faire, même après sa mort, quelque profit encore à ceux de sa communion (2) ». Toujours est-il que, si Bossuet échoua auprès de Ferry, il avait dans son Sermon sur les deroirs «les rois, 1662, demandé à Dieu pour Louis XIV « la gloire d'étouffer l'hérésie elle-même, de l'étouffer tout entière par un sage tempérament de sévérité et de patience ». En attendant, il faisait partie, avec le secrétaire d'État Le Tellier, le Père Annat , confesseur du roi, le maréchal de Turenne, et quelques docteurs signalés de la Sorbonne, d'un Conseil secret et intime qui avait pour but de rechercher les meilleurs moyens pour opérer la réunion des Protestants avec l'Église catholique et romaine (3). Il avait aussi le bonheur, en 1665 et 1666, de préparer par des conférences privées . « où la douceur nourrissait la charité (k) » , l'abjuration de l'illustre Danois Stenon (5) (décembre 1667).
§ II. — Exposition de la doctrine catholique sur les matières de controverse, 1671. — Lettres relatives à l' Exposition, 1686. — Fragments sur diverses matières de controverse pour servir de réponse aux écrits faits par plusieurs ministres contre le livre de l'Exposition de la doctrine catholique , 1675-1691.
« Ce sont les expositions les plus simples, les moins embarrassées, qui sont aussi ordinairement les plus véritables » , écrivait Bossuet à Paul Ferry le 28 octobre 1666, et en même temps il lui adressait des Explications écrites, qui ont été comme l'ébauche, l'esquisse de VExposilio/i.
(I) Voir son Mrlangr rrilù/ne de lillcraluri'. public par son fils, en KiiiH. à Bàle.
l'î} \U»\ucl, Études, ni, p. UKi.
(:J) MiMue ouvrage, p. Wl.
(4) Histoire des Variations. \l.
(.•i) Floquct, Études. III. \^. IW).
On peut en dire autant de semblables Explications , envoyées deu\ ans plas tard au frère du marquis de Dangeau, Louis de Gourcillou, qui abjura entre les mains de Bossuet, le 10 octobre 1668, et devint l'abbé de Dang-eau : « Je reçus de M. l'abbé Bossuet, disait-il en 1707 à Le Dieu, des instructions par écrit qui ont été, depuis, la matière du livre de VE.rposition. »
Ces mêmes « instructions » furent communiquées à Turenne, au comte de Lorge, au comte de Rozan, ses neveux, qu'elles ramenèrent à la foi catholique , si bien que le vainqueur des Dunes abjura le 23 octobre 1668 et ses neveux le 6 février 1669.
« Il ne s'agit pas tant de disputer que de dire nettement ce qu'on croit, devait écrire Bossuet dans ï Avertissement qui, est en tète de l'édition de V Exposition de 1679. C'est un ouvrage de charité. » C'était aussi un ouvrage d'une science et d'une précision admirables. Il circula en manuscrit de 1668 à 1671, et les religionnaires, les ministres, étaient étonnés de trouver « dans ce livre si court, si simple, si exact, si sincère et si doux », l'Église Romaine tout autre qu'ils ne se la figuraient. « J'entends dire qu'il n'y a rien de plus beau » , écrivait M""^ de Se vigne à sa fille , le 13 septembre 1671. C'est que le vicomte de Turenne, qui « faisait grand cas de cet ouvrage », en répandait partout des copies, « jugeant, dit Le Dieu (1), que les esprits sans prévention en seraient touchés, comme il l'avait été lui-même : et il ne cessait de solliciter l'évêque de Gondom de donner son livre au public, qu'il regardait comme un moyen sûr d'attirer à l'Eglise tous les réformés de France. On voyait croître chaque jour le nombre des protestants qui demandaient instruction, et l'on ne pouvait leur en mettre entre les mains une plus précise ni plus nette, où ce prélat, en écartant tout ce que l'on impute de faux et d'odieux à l'Eglise catholique dans les controverses et en s'arrêtant uniquement à ce que cette Église a détini touchant ces
(1) Mémoires, t. [. |). I.';-2-t:>4.
matières dans le concile de Trente, avait fait paraître sa sagesse et sa modération » et en même temps la sublimité et la force de son génie , en posant pour fondement de son livre les fondements mêmes et les articles principaux de la foi, crus et professés dans sa communion aussi bien que dans la religion prétendue réformée. Par ce moyen plusieurs disputes s'évanouissaient tout à fait, et celles qui restaient ne paraissaient plus si capitales que les ministres l'avaient d'abord voulu faire croire. Avec ces avantages, l'auteur avait encore de la peine à publier son écrit. Jamais homme ne fut plus éloigné de la démangeaison de se faire imprimer. Il nous a dit cent fois : « Je ne comprends pas comment un homme d'esprit a la patience de faire un livre pour le seul plaisir d'écrire ». Il n'y avait de grand dans son esprit que la défense de l'Église et de la religion. Et quand de pareils ouvrages étaient prêts, quelle sagesse et quelle prudence n'apportait-il pas pour les publier! tant il voulait être certain qu'ils tourneraient à l'éditication publique et seraient jugés dignes de l'approbation de l'Eglise, bien éloigné de s'exposer au risque d'y causer du scandale ou de la division. C'est ce qui le retenait svwV Exposition ; il en savait l'importance et la nécessité ; il était Inen assuré de sa doctrine; mais qui pouvait lui répondre que tous les esprits fussent également disposés à la recevoir? »
Celui « qui pouvait lui en répondre », c'était le pieux archevêque de Paris, Hardouin de Péréfixe; mais il mourut le .'il décembre 1670, avant d'avoir vu paraître l'ouvrcge qu'il avait demandé à Bossuet.
Cependant, « il s'en fit à Toulouse une édition à l'insu de 1 auteur, et quoiqu'elle n'ait presque pas été connue, il n'y eut plus moyen de différer davantage celle qui se préparait à Paris (1) », d'autant plus que deux ministres célèbres, Jean Daillé et Philippe du Bosc, attaquaient V ExpositionnidniiHcriti' et disaient que la croyance romaine était tout autre que M. de Gondom ne la représentait et qu'il n'échap-
(1) I.c Dieu , Mvmoirex, t. I , p. I.">.">.
perait pas à un désaveu formel de l'autorité pontificale.
Pour couper court à ces critiques intéressées, comme aussi aux altérations de texte qui fourmillaient dans les copies courantes, Bossuet fît paraître VExposifion (Je la doctrine catholique , le l^' décembre 1671.
« Le dessein del'ouvrag'e (1), Timportance de la matière et le mérite de l'auteur rendirent bientôt ce petit livre très célèbre. Le succès fut tel parmi les catholiques que les treize prélats, archevêques ou évèques approbateurs (2), l'avaient promis ». Le P. Bouhours, Mabillon, le P. Bordes, le grand Arnauld, n'eurent qu'une voix pour louer « un ouvrag-e qui ne laissait rien à désirer » , « le livre le plus avantageux à l'Église >> qui eût paru depuis longtemps. Dans tout le parti de la Réforme, à l'étranger comme en France, on fut ému de V Exposition. L'évêque de Paderborn, Ferdinand de Furstenberg i3i, et Leibniz (k) l'appelèrent « un livre d'or ». « Nous sommes de la religion du livre de M. de Condom , s'écriaient les calvinistes, les luthériens ébranlés. Qu'on nous admette à la profession de la religion catholique, telle qu'elle est exposée dans son ouvrage i5i. » (' Le monde, s'écriait dans son dépit le ministre Jurieu, le monde s'entête Ae ï Exposition ; l'on ne voit de toutes parts que des chutes scandaleuses. Beaucoup déjà sont tombés; d'autres, en grand nombre, chancellent. La maison brûle (6). »
Cet hommage involontaire et forcé en dit bien long sur le retentissement qu'eut en Europe l'œuvre de Bossuet.
Le caractère de l'Exposition et le but qu'elle poursuivait interdisaient à l'évêque de Condom les citations savantes et
(1) Le Dieu. Mi-m.. j). i:)(i.
(•2) Rossuet avait demandé l'approljatinn de douze prélats, les arclievc(|iies et évéques de Paris, de Ileinis, de Tours, de Cliâlons, d'Uzos, de Meaux. d'Auxerre , (l'Autan , de Tarbes, de Béziers. de Grenoble et de Tulle. Ils l'accordèrent tous de grand cœur sauf M. de Paris, de Harlay. qui la refusa par Jalousie. Aux onze prélats français, il faut joindre le cardinal do Bona et le cardinal Cliigi, qui, dés le commencement de l(i7-2. envoyèrent des lettres très flatteuses pour Bossuet.
(3) Dans une lettre à Bossuet du -2!) mai l()73.
(4) « Aurca fidei E.rposilio. » G. G. Lcibnitii syslema Iheologicum , publié par l'abbé La Croix, traduit par M. Albert de Broglie, l8Wi.
(.'>) Floquet, Bossue l p7-écc pie uv du Dauphin, p. 308. (6) La. Politique du clergé de France, par Jurieu, IG82.
396 BOSSUET Eï LES SAINTS PERES.
les discussions de textes, qui faisaient le fond de la Réfutation du Catikhisme de Paul Fcrri/. Pour établir ce qui est de foi et ce qui ne lest pas, il ne fallait pas encombrer les XXII paragraphes du livre d'une érudition fatigante et inutile pour le vulgaire des Réformés (1). Aussi ne trouvet-on pas souvent dans VExposition les noms des saints Pères auxquels Bossuet nous a habitués.
Il défend pourtant, au § IIP, les Pères du quatrième siècle à propos du culte des saints et des reliques.
(( M. Daillé , dit-il , accuse saint Basile , soiïnt Ambroise, saint Jérôme, saint Jean Chrqsostonw, saint Augustin et plusieurs autres grandes lumières de l'antiquité, qui ont paru dans ce siècle, et surtout saint Grégoire de Xazianze, qui est appelé le Théologien par excellence, d'avoir changé en ce point la doctrine des trois siècles précédents. Mais il paraîtra peu vraisemblable que M. Daillé ait mieux entendu les sentiments des Pères des trois pre?niers siècles que ceux qui ont recueilli, pour ainsi dire, la succession de leur doctrine immédiatement après leur mort; et on le croira d'autant moins que, bien loin que les Pères du quatrième siècle se soient aperças qu'il s'introduisit aucune nouveauté dans leur culte, ce ministre, au contraire, nous a rapporté des textes exprès, par lesquels ils font voir clairement qu'ils prétendaient, en priant les saints, suivre les exemples de ceux qui les avaient précédés. Mais sans examiner davantage le sentiment des Pères des trois premiers siècles, je me contente de l'aveu de M. Daillé, qui nous abandonne tant de grands personnages qui ont enseigné dans le quatrième. Car, encore qu'il se soit avisé, douze cents ans après leur mort, de leur donner par mépris une manière de nom de secte, en les appelant Reliquaires, c'est-à-dire gens qui honorent les reliques, j'espère que ceux de sa communion seront plus respectueux envers ces grands hommes. Ils n'oseront du moins leur objecter qu'en priant les saints et en
(I) « J'ai eu dessein, dit Bossuet, § Wll. dt; i)roposer seulement la doctrine sans en fairo la preuve, et si, en certains endroits, j'ai touciié (|U(>lques-unes des raisons qui l'clahlissent, c'est à cause (jue la connaissance des raisons principales d'une doctrine l'ait souvent une (tarlic nécessaire de son exjiosition. •
honorant leurs reliques, ils soient tombés dans l'idolâtrie, ou qu'ils aient renversé la confiance que les chrétiens doivent avoir en Jésus-Christ; et il faut espérer que dorénavant ils ne nous feront plus ces reproches, quand ils considéreront qu'ils ne peuvent nous les faire, sans les faire en même temps à tant d'excellents hommes, dont ils font profession aussi bien que nous d'honorer la sainteté et la doctrine... Saint Aufpistin avait dit, il y a déjà douze cents ans, qu'il ne fallait pas croire qu'on offrit le sacrifice aux saints martyrs (li, encore que, selon l'usage pratiqué dès ce temps-là par FÉg-lise universelle, on offrit ce sacrifice sur leurs saints corps et à leurs mémoires, c'est-à-dire devant les lieux où se conservaient leurs précieuses reliques. Ce même Père avait ajouté qu'on faisait mémoire des martyrs à la sainte table dans la célébration du sacrifice, non afin de prier pour eujc, conime on fait pour les autres morts, ?nais plutôt afin qu'ils priassent pour nous ["2). Je rapporte le sentiment de ce saint évêque, parce que le Concile de Trente se sert presque de ses mêmes paroles. »
A propos de la justification, non seulement imputée, comme le disent les Protestants, mais actuellement conmiuniquée aux fidèles par l'opération du Saint-Esprit, § VP, Bossuet reconnaît que notre justice n'est pas parfaite à cause de la convoitise, « si bien que le continuel gémissement d'une âme repentante de ses fautes fait le devoir le plus nécessaire de la justice chrétienne. Ce qui nous oblige de confesser avec saint Augustin que notre justice en cette vie consiste plutôt dans la rémission des j)échés que dans la perfection des vertus ».
Quand il établit le mérite des œuvres, § YIP, Bossuet remarque que nous ne sommes jamais certains que nous ne le perdrons pas par notre faute. « Il a plu à Dieu, dit-il, de tempérer par cette crainte salutaire, la confiance qu'il inspire à ses enfants; parce que, comme dit saint Augustin, « telle est notre infirmité dans ce lieu de tentations et de
(1) De Cimlatr Dei. lib. VIU, c, xxvii.
(-2.) Tract. LXXXIV in Joan.; Scnn xvn, nunc CLIX, De verbis Apost.
périls qu'une pleine sécurité produirait en nous le relâchement et Torgueil ».
Pour tout ce qui regarde les satisfactions, le Purgatoire et les indulgences, § VIII, les sacrements, § IX, la présence réelle du corps et du sang de Jésus-Christ dans l'Eucharistie, vî X, XI , XII, la transsubstantiation, v^ XIII, le sacrifice de la Messe, ^ XIV, Bossuet n'invoque pas le témoignage de la Tradition et des Pn-rs, que n'admettent ni les Luthériens ni les Calvinistes : il se contente d'alléguer les textes multiples de l'Écriture, dont l'autorité est reconnue par ses adversaires et qu'il discute avec une admirable précision et une lumineuse clarté.
Au ijXVlIP, il s'appuie sur un passage de saint Paul, dans sa seconde Ejxifre aux Thessaloniciens : Tmete tradUioncs, quas dirlicis/is^ sire per sennomnii ^ sivc pcr-cpistohnK nostrrun (1), pour établir qu'à la parole écrite il faut ajouter la « parole non écrite » et que nos advei-saires « ne doivent pas s'étonner si, étant soigneux de recueillir tout ce que nos Pères nous ont laissé, nous conservons le dépôt de la Tradition aussi bien que celui des Écritures ».
La question de « l'autorité de l'Église » , § XIX% amène Bossuet à dire que , « loin de vouloir se rendre maîtresse de la foi » , comme on l'en a accusée , « l'Église a fait tout ce qu'elle a pu pour se lier elle-même et pour s'ôter tous les moyens d'innover, puisque non seulement elle se soumet à l'Écriture Sainte, mais que, pour bannir à tout jamais les interprétations arbitraires qui font passer les pensées des hommes pour l'Écriture, elle s'est obligée de l'entendre, en ce qui regarde la foi et les mœurs, suivant le sens dr>; saillis Pi'/rs (2)^ dont elle professe de ne se départir jamais, déclarant par tous ses conciles et par toutes les professions de foi qu'elle a publiées qu'elle ne reçoit aucun dogme qui ne soit conforme à la tradition de tous les siècles précédents ».
Tant de sérénité dans \ Exposition dr la doctrine ratho-
(1) Chap. Il, V. 14.
{•!) Conc. Trid., Ses. V.
iUjuc exaspéra d'autant plus les religionnaires passionnés qu'ils y virent une mai^pie infaillible de certitude et de vérité. « Jamais, écrivait Arnauld (1), les ministres ne furent plus alarmés. VE.ipositioii leur fait tourner la tête. » Rrlionscs et Réfutations se succédèrent à l'envi : La Bastide, l'un des anciens du prêche de Gharenton, en 1672 (2) et en 1G80, David Noguier, ministre à Orange, en 1(>73 , l'avocat Bruëys, de Montpellier, en 1()81, Théodore Maimbourgen 1682, ainsi que Jurieu dans son Préservatif routrc hclKdit/i'tiieiit de religion, « antidote opposé, disait-il, au venin dont V Exposition est infectée, et remède efficace à la contagion » , dans la Politique du clergé de France pour détruire la religion protestante. Dialogue entre un Parisien et un Provincial, enfin dans la Suite du Préservatif (1683), Guillaume Penn, Guillaume Sherloch, Guillaume Wake, Frédéric Spanheim et dix autres en Hollande, en Allemagne, signalés par Bayle dans les Nouvelles de la république des lettres , essayèrent de détruire l'effet produit par la calme et puissante Exposition de Bossuet.
Le grand évèque n'ignorait aucune des attaques dirigées contre lui, et, dès 1672, il projetait une réponse décisive à ses adversaires. « Je répondrai quelque chose, écrivait-il au maréchal de Bellefonds le 9 septembre de cette année, non pour faire des contredits, mais pour aider nos frères à ouvrir les yeux ». '< Je travaille sans relâche, écrivait-il au même personnage le 16 mars 1676, dans les heures de loisir que j'ai, à faire quelque chose pour le salut des hérétiques. Ce n'est que le peu de temps qui me reste qui empêche le progrès de cet ouvrage. Priez Dieu qu'il me fasse la grâce de le continuer ». Hélas! de Y Apologie projetée et commencée par Bossuet (3), il ne nous reste que quelques Lettres, quelques Fragnwnts , dont un au moins est antérieur au 23 septembre 1675 (i), V Avertissement placé en
(1) Réflexions sur un livre de Jurieu'. 168-2. ("2) Il avait signé un Anonyme.
(3) Turenne, confident de ce grand dessein, l'avait annoncé avant sa mort comme devant être bientôt exécuté.
('*) Voir Kloquet. Bossuet précepteur, e\.c..\\.'Aii.
tète de l'édition de V Exposition de 1679 et une Renuc-çtir tirée de la fin du W A/v^rlisse/rtenf au/: Protestants, 1691. Ce n'est pas ici le lieu de parler de la réponse que lit Bossuet en 1679 à YAnoni/mp iLa Bastide) et à Nogiiier, qui avaient prétendu que le livre de V Exposition était contraire à la doctrine commune des docteurs de l'Église Romaine, et auxquels M. de Gondom montrait qu'il était « approuvé dans toute l'Église et par le Pape même, de la manière la plus authentique et la plus expresse qu'on pût attendre ». Il n'y a rien à dire, non plus, des Lettres échangées eu 1686 entre Bossuet et les Pères Johnston et Shisburne, bénédictins anglais (li, lettres où l'on voit comment l'évêque de Meaux répond victorieusement aux calomnies des Protestants, qui disaient que la Sorbonne n'avait pas voulu approuver le livre (2) et que Bossuet en avait supprimé une première édition : la vérité, c'est qu'il en avait fait tirer d'abord 12 exemplaires pour les prélats approbateurs et qu'un de ces exemplaires avait été envoyé par Turenne en Angleterre. Il n'y avait entre cet exemplaire et l'édition courante que des différences insignifiantes : (» On verra, dit Bossuet, qu'il ne s'agit de rien d'important, ni qui mérite le moins du monde d'être relevé (3). »
C'est dans les Fragments sur diverses /natières de controverse, pour servir de réponse aux écrits faits par plusieurs fninistres contre le livre De l'Exposition de la doctrine catholique, que Bossuet invoque le témoignage des saints Pères pour faire la preuve de la doctrine, énoncée seulement dans YExjjosition.
Ainsi, le premier Fruf/nwnt [k), Du culte qui est dû à Dieu, après avoir résumé la doctrine catholique « sur la majesté de Dieu et la condition de la créature » , parle des erreurs des idolâtres et des philosophes païens, puis des
(1) Elles nous appiL-nncnt (|u'on trois mois on avail dcljilc en Angleterre plus de îi,00() tra(1u<tions de VE.rposiUou.
(2) « Elle n'av;iit |)as coutume (!'ai)prouver les livres en corps. • Un de ses docleurs avail pourtant écrit à lîossuet une letlro très llatteuse.
(3) Lettre au I'. .lolinstoii, du -it; mai IHS»».
('») l.e manuscrit de Bossuet porte : Premier Article.
autres idolâtres (1), auxquels les Réformés comparaient les catholiques; des manichéens et des ariens, accusés d'idolâtrie par les mi ni s Pèi-es, parce que, ne croyant pas Jésus Dieu éternel, ils ne laissaient pas de l'invoquer : « Saint Augustin, dit Bossuet, en parlant des manichéens, saint Augustin, qui avait été de leur sentiment, dit que ces malheureux adoraient le soleil et la lune comme des vaisseaux qui portaient la lumière, et que la lumière, selon eux (je dis cette lumière corporelle qui nous éclaire), n'était pas l'ouvrage de Dieu, mais un membre et une partie de la divinité même... Que sert donc à l'Anonyme (La Bastide) de dire qu'ils adoraient le Père, le Fils et le Saint-Esprit, puisqu'ils ne prononçaient ces divins noms qu'en les profanant, et qu'ils y attachaient des idées si éloignées de la foi chrétienne que saint Epiphane et saint Auf/ustin les rangent parmi les gentils?... « Les ariens, dit T/irodoret^ qui appellent le Fils unique de Dieu créature et qui l'adorent néanmoins comme un Dieu , tombent dans le même inconvénient que les gentils. Car s'ils le nomment Dieu, ils ne devaient pas le ranger avec les créatures, mais avec le Père qui l'a engendré; en l'appelant une créature, ils ne devaient point l'honorer comme un Dieu ». — A propos du faux culte des anges (2i, Bossuet nous dit qu'il est certain par saint Epiphane et Théodoret que Simon le Magicien, que Ménandre et tant d'autres, qui, à leur exemple, mêlaient les rêveries des philosophes avec la vérité de l'Évangile, ont attribué aux anges la création de l'univers. Nous voyons même dans saint Epiphane une secte qu'on appelait la secte des Angéliques, ou « parce que, dit ce Père, quelques hérétiques ayant dit que le monde a été fait par les anges, ceux-ci l'ont cru avec eux ; ou parce qu'ils se mettaient eux-mêmes au rang des anges » ; et Théodoret, au livre V contre les fables des hérétiques, exposant la doctrine de l'Église contre les hérésies qu'il a rapportées, parle ainsi dans le chapitre Des Anges : « Nous ne les faisons
(1) Paragraphe III.
(-2) Paragraphe IV.
DOSSCET ET LES SAINTS PÈRES. 2fi
point auteurs de la création . ni coéternels à Dieu , comme font les hérétiques » , et un peu après : « Nous croyons que les anges ont été créés par le Dieu de tout l'univers ». Il le prouve par le Psalmiste, qui, ayant exhorté les anges à louer Dieu, ajoute qu'il a parlé et que par cette parole ils ont été faits (1). Il produit encore, pour l'établir, un texte de VÉpitre aux Colossiens[^). « Tout le monde sait le passage de Théodoret , où il explique celui de saint Paul et, à l'occasion de celui-là, le canon de Laodicée. « Ceux qui soutenaient la loi, dit-il, persuadaient aussi d'honorer les anges, disant que la loi avait été donnée par leur entremise. Cette maladie a duré longtemps en Phrygie et en Pisidie. C'est pourquoi le concile de Laodicée en Phrygie défendit par une loi de prier les anges; et encore à présent on voit parmi eux dans leur voisinage des oratoires de saint Michel. Ils conseillaient ces choses par humilité, disant que le Dieu de l'univers était invisible, inaccessible, incompréhensible, et qu'il fallait ménager la bienveillance divine par le moyen des anges », Quand on verra dans la suite les passages de Théodoret, où, de l'aveu des ministres, il soutient avec tant de force l'invocation des saints telle qu'elle se pratique parmi nous, on ne croira pas qu'il veuille défendre d'invoquer les anges dans le même sens. On voit assez, par ces paroles, quelle est l'invocation qu'il rejette. C'était d'invoquer les anges comme les seuls qui nous pouvaient approcher de la nature divine, inaccessible par ellemême à tous les mortels. Cette vision est connue de ceux qui ont lu les platoniciens et ce que saint Autjiislin a écrit dans le livre de la Citr de Dieu contre la médiation qu'ils attribuaient aux démons. C'est une erreur insu[)porlable de faire la divinité naturellement inaccessible aux hommes plutôt qu'aux anges. » — Bossuet cite encore (§ XII) les saints Pères et saint Ci/rille de Jérusalem en particulier à propos de l'adoration de l'Eucharistie. Pour le culte des saints s^ XIII), il y a, d'après le protestant Daillé lui-môme, deux lettres
(I) Psaume CXLVMl, 2,5, (-2) Col., I, 1(>.
de saint Ciiprien, qui vivait au milieu du troisième siècle, dans l'une desquelles il ordonne qu'on lui envoie les noms des saints confesseurs qui étaient morts dans les prisons, « afin, dit-il, que nous célébrions leur mémoire entre les mémoires des martyrs »; et dans l'autre il parle ainsi : « Vous vous souvenez, dit-il, que nous offrons des sacrifices pour Laurentin et Ignace, toutes les fois que nous célébrons la passion et le jour des martyrs par une commémoration annuelle »... Offrir pour un martyr, comme parle ailleurs le même saint Cyprien, (c'était) offrir pour su ménioire... Il y avait (donc) tous les ans des jours dédiés à célébrer la mémoire des martyrs, dès le temps de saint Çiijnicn. Même en remontant cent ans plus haut, nous trouverons cette sainte cérémonie en usage, et le même ministre (Daillé) en convient par ces paroles : « Personne ne doute^ dit-il, que cela n'ait été ordinaire parmi les chrétiens de ces temps-là et même près de cent ans auparavant, comme il parait par les Actes du martyre de saint Polyr^rpe »... Les fidèles de Smyrne, ayant raconté le martyre de leur saint évoque, ajoutent ces belles paroles (1) : « Nous avons ramassé ses os plus précieux que les pierreries et plus purs que l'or, et nous les avons renfermés dans un lieu convenable. C'est là que nous nous assemblerons avec joie, s'il nous est permis, et Dieu nous fera la grâce d'y célébrer le jour natal de son martyre )>... Saint Polycarpe vivait dans le deuxième siècle de l'Église; il avait vu les Apôtres; il était disciple de saint Jean. — Daillé ne veut pas voir ces solennités des martyrs dans un passage de TerluUien que Bellarmin avait cité : « Nous faisons, dit cet auteur (2), des oblations annuelles pour les morts et les naissances. » Or, ces naissances ne sont que le jour natal des martyrs : « Il n'y a que les infidèles, dit Orup'ne, qui célèbrent le jour de leur naissance (sur la'terre). Les saints le détestent plutôt, et Jérémie, quoique sanctifié dans le ventre de sa
H) Eusèbe. liv. IV. c. xv.
(-2) De Coron., n. 3.
mère, le maudit. » Tertullien n'a pas ignoré ce malheur de notre naissance, lui qui a si bien connu « ce premier péché , qui, dit-il, ayant été commis dès Torigine du genre humain, et par celui qui en était le principe^ a passé en nature à ses descendants ». Ce n'était donc pas un tel jour que l'Église appelait par excellence le jour natal. C'était le jour où les saints martyrs naissaient dans les cieux par une mort glorieuse. C'était un langage établi dès le temps de saint Polycarpe, et quoi que puisse dire M. Daillé, personne ne doutera que Tertullien n'ait parlé dans le même sens. »
Le Deuxième Fragment^ Du Culte des images^ ne contient quime parole remarquable de saint Anastase, patriarche d'Antioche : « Nous adorons les anges, mais nous ne les servons pas » ; et une autre de (jerrnmn , patriarche de Constantinoplc , dans l'Épitre qu'il a écrite pour la défense des images contre les iconoclastes, où il enseigne formellement qu'en ce qui regarde le culte extérieur, « il ne faut pas s'arrêter à ce qui se fait au dehors , mais qu'il faut toujours examiner l'esprit et l'intention de ceux qui le font »... Il est constant que du temps de saint Épiphane ii] il y avait des images autorisées par des Pères aussi illustres... Sixte de Sienne a rapporté un passage de saint Jean Ihimaschw y où ce grand défenseur des images , en expliquant un passage de saint Épiphane , ne fait point de difficulté de répondre que peut-être ce grand évêque avait défendu les images pour réprimer quelques abus qu'on en faisait. »
Dans le Troisihiu' Frugiiirnl, De In Satisfaction de Jésus- Christ , Bossuet se demande sur quoi est appuyée l'ancienne rigueur de la pénitence : « Saint Cgprieu , répond-il, nous le dira presque dans toutes les pages de ses écrits , et l'on doit croire qu'en écoutant saint Cyprien , on entend parler tous les autres Pères, qui tiennent unanimement le même langage. Ce saint évêque, illustre par sa piété, par sa doc trine et par son martyre, ne cesse de s'élever contre ceux
(Ij il (Ic'cliira un voile (ju'il trouva dans une église et où était peinte une image de Jésus-Clirisl ou <\v (|mcI(|uc saint.
« qui négligent de satisfaire à Dieu, qui est irrité, et de racheter leurs péchés par des satisfactions et des lamentations convenables 1) ». Il condamne la témérité de ceux qui se vantent, dit-il, faussement d'avoir la paix, devant que d'avoir expié leurs péchés , devant que d'avoir fait leur confession, devant que d'avoir purifié leur conscience par le sacrifice de l'évêque et par l'imposition des mains, devant que d'avoir apaisé la juste indignation d'un Dieu irrité qui nous menace. » Il se met ensuite à expliquer que cette satisfaction, sans laquelle on ne peut apaiser Dieu, s'accomplit par des jeûnes, par des veilles accompagnées de saintes prières et par des aumônes abondantes, déclarant qu'il ne peut croire qu'on songe sérieusement à fléchir un Dieu irrité, quand on ne veut rien retrancher des plaisirs , de la commodité, ni de la parure. Il veut qu'on augmente ces saintes rigueurs à mesure que le péché est plus énorme, « par cela qu'il ne faut pas , dit-il , que la pénitence soit moindre que la faute. »
« Que si les prétendus réformés pensent que cette satisfaction , tant louée par saint Cijpricn et par tous les, Pères ^ regarde seulement l'Église ou l'édification publique, comme l'anonyme semble le vouloir insinuer, ils n'ont qu'à considérer de quelle sorte s'est expliqué ce saint martyr dans les lieux que nous venons de produire... Le même saint Cyprien veut que ceux qui n'ont péché que dans leur cœur ne laissent pas d'être soumis aux rigueurs de la pénitence. Il loue la foi de ceux qui n'ayant pas consommé le crime, mais ayant seulement songé à le faire, « s'en confessent aux prêtres de Dieu simplement et avec douleur, leur exposent le fardeau dont leur conscience est charg'ée , et recherchent un remède salutaire, même pour des blessures légères «... Il les presse « de confesser leurs péchés pendant qu'ils sont encore en vie, pendant que leur confession peut être reçue, que leur satisfaction peut plaire à Dieu , et que la rémission des péchés donnée par les prêtres peut être agréée de
0) Epist. LIV. ad Corn.
lui »... Dieu étant offensé par les péchés de volonté aussi bien que par les péchés d'action, il faut l'apaiser par les moyens qui sont prescrits généralement à tous les pécheurs, c'est-à-dire en prenant contre nous-mêmes le parti de la justice divine, comme parlent les saints Prrrs^ et punissant en nous ce qui lui déplaît.
« Si quelqu'un avait dit à saint Cijprien. que Jésus-Christ est mort pour nous afin de nous décharg-er d'une obligation si pressante et d'éteindre un sentiment si pieux , quel étonnement lui aurait causé une pareille proposition! »
Le Quatrième Fragment , plus long que les autres et divisé par Deforis en quatre parties correspondant aux quatre cahiers de l'auteur, roule sur PEucharistie : c'est une discussion en règle du dogme de la présence réelle de Notre- Seigneur dans le sacrement de l'autel et des textes de l'Écriture sur lesquels il s'appuie.
« Il n'y a rien qu'il ne faille croire, quand Dieu a parlé ». Voilà, d'après Bossuet (I), le premier principe pour entendre l'Écriture. D'ailleurs (11), la doctrine catholique sur l'Eucharistie est plus intelligible, plus simple, mieux fondée que celle des réformés, qui, pour concilier avec leur manière de voir certaines vérités qu'ils n'osent nier, se jettent dans des embarras inextricables. Après avoir résolûtes difficultés tirées de VEpitre aux Hébreu/- et celles qu'on élève à propos du sacrifice, Bossuet répond à l'exemple des Manichéens et des idolâtres allégué par La Bastide : il reproduit le texte de saint Augustin, qu'il a déjà donné sur l'erreur de ces hérétiques, « les plus insensés et les plus pervers qui aient jamais paru dans l'Église ». Il montre ensuite iIII) le peu que vaut (( une des raisons » alléguées par l'Anonyme et qui lui parait d'autant plus puissante qu'il la tire de saint Aur/uslin : c'est que ce qui semble choquer l'honnêteté des mœurs, ou la vérité de la foi, doit être pris au sens iiguré; or, ce que Jésus-Christ dit qu'il faut manger son corps et boire son sang, paraissant une chose mauvaise, c'est donc une figure. — Il y a ici deux choses à considérer : l'une est l'autorité de saint Augustin ; l'autre
est la raison qu'on en veut tirer, considérée en elle-même et en sa propre valeur. Notre auteur nous avouera qu'il n'est pas de notre dessein, de lui et de moi, de traiter les passages des Pères, qu'on allègue de part et d'autre. 11 y a des traités exprès , où les catholiques font voir invinciblement que ce passage de saint Augustin ne leur nuit pas... Mais pour la raison qu'il allègue en faveur du sens ligure , je lui avoue la règle qu'il donne, et je lui réponds en même temps que l'application qu'il en fait est insoutenable selon ses propres principes. « Il n'y a aucun crime » dans la manducation miraculeuse et surnaturelle que nous reconnaissons dans l'Eucliaristie... La présence réelle (IV) est un gage de l'amour de Jésus-Christ envers nous, et la perfection et le salut du chrétien consistent dans l'union avec Jésus-Christ, qui agit par la charité » .
Le Cinquième Fragment , De la Tradition ou de la parole non (krite , développe le XVIIP article de V Exposition ^ et montre l'autorité de la Tradition par un texte de saint Paul à Timothée (1) : « Ce que vous avez ouï de moi en présence de plusieurs témoins, confiez-le à des hommes fidèles, qui puissent l'enseigjier à d'autres », et par cette règle de saint Augustin « qu'on doit croire que ce qui est reçu unanimement et qui n'a point été établi par les Conciles, mais qui a toujours été retenu, vient des Apôtres, encore qu'il ne soit pas écrit. » « Quelle faiblesse, ajoute Bossuet répondant aux arguties de La Bastide, de sortir toujours de la question pour ne combattre qu'une ombre!.. Ceux qui sans cesse se glorifient de ne recevoir que ce que l'Écriture a dit clairement, déçus par la fausse idée que leurs ministres attachent à des paroles obscures, écoutent avec défiance l'Église des premiers siècles et les Prres les plus approuvés. Qui pourrait ne pas déplorer un aveuglement si étrange ? »
Qu'eût été Y Apologie de la doctrine catholique commencée par Bossuet? Nul ne le sait. Mais on peut dire à coup
sûr, d'après ce qui eu reste, que les saints Pères en auraient fourni les matériaux essentiels.
^ III. — Conférence avec M. Claude, ministre de Charenton , sur la matière de r Église, avec les Réflexions sur un écrit de M. Claude , 1682. — Traité de la communion sous les deux espèces, 1682. — La Tradition défendue sur la matière de la communion sous une espèce , 1683-1743. — Lettre pastorale aux nouveaux convertis, 24 mars 1686.
La Relation de la Conférence avec M. Claude, n'avait été écrite que pour M"" de Duras, qui l'avait provoquée en 1678 ; mais plusieurs copies plus ou moins fidèles circulèrent, et M. Claude, en ayant eu une entre les mains, raconta à son tour et à sa guise la fameuse entrevue : Réponse à l'Instruction donnée à il/"^ de Duras. Bossuet crut devoir faire connaître au public en 1682 la vraie Relation de la Conférence, écrite le lendemain même du jour où elle avait eu lieu , alors qu'il « était plein de la chose » et qu'il « en avait la mémoire fraîche », si bien que M"" de Duras y « reconnut la vérité toute pure (1) ». Il la fit suivre des Réflexions sur un écrit de M. Claude.
Ce livre « parfaitement beau », au dire du grand Arnauld (2) , « l'ouvrage le plus célèbre que Bossuet ait composé dans sa vie tout entière », au dire de Fénelon (3), établit ces deux grandes vérités « qu'il y a une vraie Église, à laquelle on se doit soumettre », et que « l'Eglise calviniste ne peut être cette vraie Église », puisqu'elle souffre que, lorsqu'elle a prononcé une décision, il soit permis d'examiner encore,., d'où, manifestement, il doit suivre qu'autant il y a de têtes, autant y aura-t-il d'Eglises... « Je ne croirais pas l'Évangile, dit ^-Ami Aiigustin (4), si je n'étais touché de l'autorité de l'Église catholique. » Et un peu après : « Ceux à qui j'ai cru, quand ils mont dit : Croyez à
(1) Arerlisaement.
(2) Lettre, à du Vauccl, i" janvier 1083.
(3) Instruction sur le Cas de conscience , iQ avril 170.").
(4) Conl. Episl. fundam. Ma/iich., n. G.
l'Évangile, je les crois encore, quand ils me disent : Ne croyez pas à Manichée. » Cette société de pasteurs établie par Jésus-Christ, et continuée jusqu'à nous, en me donnant l'Évangile, m'a dit aussi qu'il fallait détester les hérétiques et les mauvaises doctrines; je crois Fun et l'autre ensemble et par la même autorité. C'est la manière dont les Chrétiens ont été instruits dès les premiers temps, dans lesquels on a soutenu aux hérétiques qu'ils n'étaient pas recevables à disputer de l'Écriture , « parce que sans l'Écriture on leur peut montrer que l'Écriture n'est point à eux >>, comme parle Tertullien (1).
Dans la Première Réflexion sur un écrit de M. Claude, Bossuet remarque que '( saint Basile a dit très sagement et très véritablement que la tradition faisait dire aux hommes plus qu'ils ne voulaient et leur inspirait des choses contraires à leurs sentiments ». Cette inviolable tradition a fait son effet dans nos Réformés, malgré leurs principes.
La Sixième Réflexion nous montre le même « saint Basile, un si grand théologien, qui se justifie et tout ensemble confond les hérétiques , en leur alléguant la foi de sa mère et de son aïeule sainte Macrine (2i. « Ta foi t'a sauvé », dit Jésus-Christ. « Ta foi, remarque Tertullien dans ce divin ouvrag-e des Prf^scrijjfions, et non pas d'être exercé dans les Écritures. » Il n'est pas besoin de passer par des opinions, par des doutes, par les incertitudes d'une foi humaine. « Je n'ai jamais changé, dit saint Basile; ce que j'ai cru dès l'enfance n'a fait que se fortifier dans la suite de l'âge... Comme un grain qu'on sème, de petit qu'il était devient grand, mais demeure toujours le même en soi, et sans changer de nature, il ne fait que prendre de l'accroissement, de même ma foi s'est accrue (3j... C'est ainsi, comme dit saint Augustin, que croient ceux qui, ne pouvant parvenir à l'intelligence , mettent leur salut en sûreté par la simplicité de leur foi (4). »
(1) De Praescrip. Adv. haeret., n. 18, 37.
(2) Epist. 79, nunc 223.
(3) Epist. 79.
(4) Cont. Epist. Manich.. n. y>.
ilO BOSSUEÏ ET LES SAINTS PERES.
Bossuet termine sou ouvrage par cet appel pressant adressé aux Réformés : « C'est mal remédier aux maux de TÉglise que d'y ajouter celui du schisme... Que n'écoutent-ils plutôt la charité même, Tunité même, et l'Eglise catholique qui leur dit par la bouche de saint Ci/pricn : « Ne vous persuadez pas, nos chers Frères et nos chers Enfants, que vous puissiez jamais défendre l'Évangile de Jésus-Christ en vous séparant de son troupeau, de son unité et de sa paix. De bons soldats qui se plaignent des désordres qu'ils voient dans l'armée doivent demeurer dans le camp, pour y remédier d'un commun avis sous l'autorité du capitaine , et non pas en sortir pour exposer l'armée ainsi désunie aux invasions de l'ennemi... Puis donc que l'unité ecclésiastique ne doit point être déchirée et que, d'ailleurs, nous ne pouvons pas quitter l'Église pour aller à vous, revenez, revenez plutôt à l'Église votre mère et à notre fraternité ; c'est à quoi nous vous exhortons avec tout l'effort dun amour vraiment fraternel. Ajueit, amen. »
Le Traité de la communion sous les deux espèces, 168*2, est une réponse aux diatribes de Jurieu dans un écrit sur Y Eucharistie , où , renouvelant les plaintes des Hussites et de Calvin, il tonnait contre les impiétés et les cruautés de l'Église Romaine, qui privait tyranniquement de la coupe la masse des fidèles.
Dans la Première Partie de ce Traité , La pratique et le sentiment de FEf/lise dès les premiers siècles^ l'évèque de Meaux fait preuve d'une immense érudition et d'une connaissance admirable des Pères de l'Église. Il établit invinciblement <c quatre coutumes authentiques » : la réception d'une seule espèce dans la communion des malades, dans la communion des enfants, dans la communion domestique qui se faisait autrefois, lorsque les fidèles emportaient l'Eucharistie dans leur maison pour communier, et enfin dans la communion publique et solennelle de l'Église. — Pour les malades , il cite l'exemple de la communion de Sérapion, racontée par saint henis d' Alexandrie au troisième siècle, dans une lettre rapportée par Eusèbe de Césarée ' les
LES SAINTS PERES ET I50SSUEÏ POLEMISTE. 411
paroles du IV" concile de Garthag'e , auquel a souscrit saint Augustin; la dernière communion de saint Amhroisr , recevant des mains de saint Honorât « le corps de Notre- Seigneur (1) » ; un décret du IP concile de Tours en 567, ordonnant qu'on place le corps de Notre-Seigneur sous la figure de la croix; le témoignage de Grégoire de Tours, celui d'Hincmar, célèbre archevêque de Reims, au neuvième siècle; celui de Léon IV, celui de Rathier, évêque de Vérone; celui du concile d'Orléans sous le roi Robert; « l'autorité de VOr<Ire romain, qui n'est pas petite, puisque c'est l'ancien cérémonial; celle de la Vie dp saint Basile, celle des anciennes coutumes de Cluny, et celle des Eucologes grecs, contre lesquelles ne prouve rien le témoignage exprès de saint Justin et de saint Jérônte bien compris. — Pour la communion des enfants, Bossuet rappelbi un fait raconté par saint Cyprien dans son traité de Lajjsis, des textes de saint Augustin et de TertuUien , qui disent que « les fidèles prenaient en secret le pain sacré avant toute autre nourriture », comme plus tard on trouve la communion des petits enfants sous la seule espèce du vin, dans l'Eglise grecque et l'Église latine, aux onzième et douzième siècles, à l'époque àe Hugues de Saint-Victor et de saint Bernard. Bossuet proteste alors contre « la grande et dangereuse erreur » de la nécessité absolue de recevoir l'Eucharistie à tous les âges, que les ministres imputent à saint Cyprien, à saint Augustin, au pape saint Innocent, à saint Cyrille^ à saint Chrysostonw , à saint Césaire et à plusieurs siècles : « 0 sainte antiquité, s"écrie-t-il, ô Eglise des premiers siècles, trop hardiment condamnée par les ministres, sans qu'il en revienne autre chose que le plaisir d'avoir fait croire à leurs peuples que l'Église pouvait tomber dans l'erreur, même dans ses plus beaux temps! » — Pour la communion dans les ?naisons, c'est TertuUien dans son livre De la prière, c'est saint Cyprien dans son de La psi s, c'est ^m.ni Basile dans ses Lettres, c'est saint Jrénée dans un pas-
(1) Bossuet combat à ce propos les objections « du fameux Georges Calixte, le plus habile des Luthériens du temps », et de du Bourdieu . « son grand sectateur >••
sage rapporté par Eusèbe, c'est Satyre, frère de saint Anibroise, ce sont les Actes des martyrs de Nicomédie et de saint Tharsice qui établissent que dans l'ancienne Église on communiait sous une seule espèce, quoiqu'en disent Calixte et du Bourdieu, d'après des textes mal interprétés de saint Justin, de saint Grégoire le Grand, d'Amphilochius et de saint (irégoire de Nazianze. — Pour la communion publique, aux jours solennels , où l'on ne distribuait que le corps sacré de Notre-Seigneur, Bossuet cite Y Ordre romain^ Alcuin, Amalarius, l'abbé Rupert, Hugues de Saint-Victor, le concile in TruUo et le concile de Laodicée au quatrième siècle, les Eucologes grecs, Isaac, évêque de Langres, Rémi, évêque d'Auxerre au neuvième siècle , Hildebert, évêque du Mans, puis de Tours, l'auteur du livre des Sacre?nents, saint Ambrai se , ou un autre contemporain, tous les Pères de l'époque et saint Justin.
La Deuxième Partie du Traité, Les principes sur lesquels sont appuyés les sentiments et la pratique de V Eglise; que les prétendus réformés se serrent de ces pri)uipes aussi bien que nous, fait surtout appel à l'Écriture Sainte; pourtant, Bossuet invoque le témoignage de Tertullien dans son tvdiité De Baptismo (1) et dans le livre DeCorona militis, où il nous apprend que c'est la tradition non écrite qui a établi l'usage de ne recevoir l'Eucharistie que de la main des supérieurs ecclésiastiques i2); celui du concile de Brague au quatrième siècle et de Clermont au onzième ; celui des anciens Pitres, par exemple de saint Cifprien , « un si grand martyr, évêque de Carthage et primat d'Afrique », qui ne donnait très certainement aux petits enfants que le sang tout seul [de Lapsis) et qui ne laisse pas de dire, au même traité , que leurs parents qui les mènent aux sacrifices des idoles les privent « du corps et du sang de Notre-Seigncur (3) »; celui de saint Augustin, qui « dit souvent la môme chose (4) » ; et celui de saint liasilr, qui nous avertit
(I) É'til. Uar-le-Duc, l. IV. p. -278.
(-2) Page HHo.
(4) Pages i'M, '2'.n.
que ceux qui méprisent les traditions non écrites méprisent en même temps jusqu'à l'Écriture, qu'ils se vantent de suivre en tout (1). Il renvoie les calvinistes à Aubertin, « le plus docte défenseur de leur doctrine » : « Vous y trouverez, dit-il, à toutes les pages, des passages de saint A/)ihroise, de saint CJn'ii^oxIonw, des deux Ci/rillf et de tous les autres, où vous lirez qu'en recevant le corps sacré de Notre- Seigneur, on reçoit la personne même, puisqu'on reçoit, disent-ils, le roi dans sa main... Pour ce qui est des précautions dont on usait pour s'empêcher de laisser tomber à terre l'Eucharistie, il ne faut qu'un peu de bonne foi pour avouer qu'elles sont aussi anciennes que l'Église. Aubertin vous les fera lire dans Origène ; il vous les fera lire dans saint Ctjrillf de Jérusaleni et dans saint Augustin, pour ne rien dire des autres. Vous verrez dans ces saints docteurs que laisser tomber de l'or et des pierreries , c'est comme s'arracher un de ses membres, etc. (2). Pour ce qui est de l'adoration, qu'est-il besoin que j'en parle, après tant de passages des Pères, encore rapportés par Aubertin, et depuis par M. de la Roque, dans son Histoire <1p V Eucharistie? Ne voyons-nous pas dans ces passages l'Eucharistie adorée, ou plutôt Jésus-Christ adoré dans l'Eucharistie (3) ? » La matière semblait épuisée et la lumière faite admirablement sur la question delà communion. Mais deux ministres, Mathieu de La Roque et Aubert de Versé, essayèrent de réfuter Bossuet, le premier dans sa Réponse canonique au livre de M. de Meau.r , 1683, in-12 de 319 pages; et le second dans sa Réponse (^ anonyme) au Traité de M. Vévêque de Meaux, 1683 , in-12 , de 296 pages.
Bossuet répliqua par la Tradition défendue sur la matière (le la communion sous une espjèce contre les réponses de deux auteurs protestants. Cet ouvrage ne parut pas de son vivant et ne fut publié qu'en 17i3 avec deux seulement des trois parties qu'annonce V Avertissement. La troisième n'a pas été composée par le prélat, ou bien son neveu l'a égarée.
(1) Page -29-2. - (-2) Page -29G. — (;$) Page -297.
h?i Première Partir , Que la Tradition est nécessaire pour entendre le précejitf do la communion sous une on sous deux espèces, est toute pleine des textes des saints Pères, que personne au monde, ni Huet, ni Mabillon, ne connaissait comme Bossuet. — Il tire « un premier argument du lîaptème par infusion ou par aspersion (1) », attesté par le Livre des Sacrements , digne du nom et du siècle de saint Ambroise , par VOrdre romain, par saint Cyrille de Jérusalem et par Huç/ues de Saint-Victor au douzième siècle. A propos du baptême donné par les hérétiques (2), « les ministres, dit-il, n'empêcheront pas qu'il ne soit vrai que nos Pères ^ dans cette célèbre difficulté, se sont résolus par la tradition. C'est la tradition que le pape saint Etienne soutenait, comme il paraît par son décret. Saint Cijprien convenait de la tradition... Saint Augustin nous assure, en plusieurs endroits, que la coutume que saint Etienne opposait à saint Cyprien ne pouvait venir que de la tradition apostolique... Et cette tradition était si solide que ceux qui l'avaient comi^attuc y revinrent d'eux-mêmes, en disant, au rapport de saint Jérôme : « Que tardonsnous davantage à suivre ce que nos ancêtres nous ont enseigné et ce qu'ils ont appris des leurs? » Ainsi, comme dit Vincent de Lérins, il arriva dans cette occasion comme il arrive dans toutes les autres : l'antiquité fut reconnue et la nouveauté rejetée. » — Pour le second argument tiré de l'Eucharistie (3) , Bossuet parle de l'obligation de communier à jeun, qu'on trouve comme ancienne et universelle dès le temps de Tertullien et de saint Cyprien et que saint Augustin met parmi les lois que le Saint-Esprit a inspirées à l'Église. — Quant à la prière pour les morts (i), « M. Blondel, après l'avoir trouvée dans tous les Pères, à commencer depuis Tertullien , auteur d'une si vénérable antiquité, dans tontes les églises chrétiennes, dans toutes les liturgies, je dis môme les plus anciennes, a-t-il trouvé un seul auteur chrétien , (jui ait marqué cette coutume comme nouvelle? »
(Ij Chapitre i. — (-2) Chapitre ii. — {.'() Chajjitrc m. — (i) Chapitre vu.
LliS SAINTS PERES ET BOSSUET POLÉMISTE. 415
La Beuxihitc Partie , Qu'il y a toujours eu dans l'Église chrétienne et catholique des exemples approuvés pjar une tradition constante de la co)nnninion sous une espace, montre d\ibord que la communion sous une seule espèce s'est établie sans contradiction au onzième et au douzième siècle, où Guillaume de Champeaux et Hugues de Saint-Victor, « le plus fameux théologien de ce temps-là », l'approuvent en termes exprès (1). « Par là se justifie clairement le décret du Concile de Constance , qui la donne comme raisonnablement introduite par l'Ég-lise et par les saints Pitres. La crainte de l'effusion du précieux sang de Notre-Seigneur se manifeste dans Origène au troisième siècle, dans saint Cyrille df Jérusalem et saint Augustin au quatrième, pour ne point ici parler des autres. On voit dans ces saints docteurs que laisser tomber les moindres parcelles de l'Eucharistie, c'est comme laisser tomber de l'or et des pierreries : « de là la suppression de la coupe i2! ». D'ailleurs, la communion sous une ou deux espèces était jugée égale dès la première antiquité, du consentement unanime de tous les chrétiens (3i. Quand on réservait l'Eucharistie en temps de persécution, on ne gardait que l'espèce du pain, comme le prouvent des textes de Tertullien dans son Apologie, de saint Cgprien, de saint Jérôme, de saint Ambroise (i) , de saint Optât, évêque de Milève, de Jean iMoschus, historien du septième siècle (5), du très ancien Sacramentaire de Reims et de l'histoire de la dispute du cardinal Humbert avec les (irecs en 105i (6), des Actes de saint Tharsice et des martyrs de Nicomédie (7), de la Vieàe. sainte Eudoxe, dont le manuscrit remonte à mille ans environ (8), de saint Ambroise, de saint Justin, d'Uranius, racontant la mort de saint Paulin , du vénérable Bède , de Surius et de ses Vies de saint Valentin au cinquième siècle, de saint Ansbert, évêque de Rouen, en 695, de sainte Gertrude, de sainte Opportune, de saint Anselme (9), à propos de la
(1) Chapitre i. — (-2) Chapitre ii. — (3) Chapitre vi. — (i) Ciiapitrc ix — (5) Chapitre X. — (6) Cha|)itre xi. — (") Chapitre xii. — (8) Chapitre xiii. — (!i) Chapitre xiv.
communion des malades; — (VEusèbe ou plutôt de saint Denis fV Alexandrie, de saint Prosper et de saint Anibroise, de saint Honorât , des Pères de Tolède, de Léon IV, de Rathier de Vérone, d'Hincmar de Reims, de V Ordre romain de saint Grégoire, d'Amalarius, du Micrologue, de l'auteur de la VicAe saint Rasile, des anciennes coutumes de Cluny, du deuxième concile de Tours en 567, de saint Grégoire de Tours, et des Vies de saint Carilèfe au sixième siècle, de saint Swibert, de saint Rertulphe,de saint Serenède, de saint Claude, archevêque de Resançon, au septième siècle, de sainte Austreberte au huitième, de saint Géraud, comte d'Aurillac, de saint Wolfangue, évêque de Ratisbonne, de saint Oswalde, archevêque d'York, de sainte Adélaïde, impératrice (1), de saint Thibaud, au dixième siècle, de saint Othon, de saint Hugues, au douzième, de saint Edmond de Cantorbéry, de saint Louis, roi de France, de saint Louis, son neveu, archevêque de Toulouse, de saint Thomas d'Aquin, au treizième siècle, à propos de la réserve de FEucharistic et de la communion en viatique faite sous une seule espèce (2).
Après avoir accumulé tant de témoignages décisifs pour tout esprit impartial (3) , Rossuet discute les objections alléguées par ses adversaires contre la réserve de l'Eucharistie (textes à'Origène , de saint Optât Milévitain, de saint Augustin (i). Il répond ensuite aux preuves que les ministres prétendent tirer de saint Justin , des Dialogues de saint Grégoire le Grand, du Discours W de saint Grégoire de Nazianze et d'A?n/jhilochius, auteur de la Vie de saint Basile (5) ; puis aux arguments que de La Roque et Aubert de Versé veulent trouver dans les modernes, le cardinal Baronius , racontant la vie de saint (lirgsostonie et citant saint Grégoire, le savant F Aubespine , évêque d'Orléans, et
(I) Sa vie a éU; (■crile par sainl Otliloii, al)l)ù de Cluny. (-2) Chapitre xv, xvi, xvii, xviii, xix, xx.
(3) lii'/lexions sur la prodir/icitsc opposition qui se trouve entre les premiers Chrétiens et les Protestants, diap. xxi.
(4) Chapitre xxii.
{:'>) Cliai)itre xxm.
Cassander, a savant auteur du siècle passé (1) ». — L'évêque de Meaux examine alors les quelques autres endroits de saint Augustin, ou plutôt de saint Cémire dWrlps, de la Vie de saint Éloi, d'un concile de Reiras tenu sous Hincmar en 879, d'un concile du palais de Pavie en 850, du chapitre Officium dans les Décrétales, des Sacnimoilaires du P. Menard — Sacrcuuentaire de Saint-Remi de Reims, et Sacramentaire de saint Gélase, grand Pape qui gouvernait l'Église plus de cent ans avant saint Grégoire — enfin d'un canon du concile de Tours de la fm du ouzième siècle (?), où M. de La Roque a cru bien à tort trouver la réserve de l'Eucharistie sous les deux espèces pour la communion des malades (2).
Les ministres objectaient qu'avant saint Ambroise les Vies de sainte Hélène, de saint Antoine, de saint Athanase, de saint Grégoire de Nazianze, de saint Basile, ne parlaient point de communion reçue. — Mais, répond Bossuet (3), nous avons des Vies de saint Bastien et de saint Gaudence , comprovinciaux et contemporains de saint Ambroise; nous avons celles de sami Augustin , de saint Fulgence, de saint Germain de Paris et de saint Germain d'Auxerre, de sainte Geneviève, de saint Grégoire; de Gontran, de Sigebert, rois de France; de Sigismond, roi de Bourgogne, de saint Perpetuus, évèque de Tours, de saint Faron, évèque de Meaux, de sainte Fare, sa sœur; de saint Eustase, abbé de Luxeuil, Mais pourquoi perdre le temps à en nommer d'autres? Nous en avons une infinité où il n'est point parlé qu'ils aient reçu la communion à la mort... En conclura-t-on qu'on ne communiait pas de leur temps? Selon M. de La Roque, saint Augustin aura négligé cet acte de piété, lui dont le même M. de La Roque nous a produit un sermon où il y exhorte tous les fidèles... Ne savait-il pas la communion de saint Autijroise , qui l'avait régénéré en .lésus- Ghrist? » Bossuet cite encore saint Puulin, le pape saint Grégroire, saint Ouen , l'auteur de la Vie de saint Éloi, les
(I) Cliapitres xxiv et xxv. — (-2) Chapitres xxvi-xxviii. — (3) Chapitre xxix.
BOSSUET ET LES SAINTS PÈRES. i"
auteurs de la vie du vénérable Brdr, le saint homme Pierre hfiniieti, ([ui a écrit celles de saint Komuald et de Dominique Loricat, saint iiouavenUivc et sa Xie de sciint François, celles de saint Bernard, de sainte Hildegarde, de sainte Brigitte et des saints de l'Eglise orientale : à peine y en at-il une ou deux où l'on remarque le saint viatique, tant c'était chose commune et bien établie (11!
Pour faire voir que l'Église d'Afrique ne donnait pas la communion aux enfants sous la seule espèce du vin, M. de La Roque alléguait des passages de saint Ci/prien , de saint Augustin., de saint Paulin, de Gennade. — Bossuet réduit à néant ces « chicanes » et montre que dans TEglise occidentale la communion sous une seule espèce était établie du temps de saint Ct/jjrieji et confirmée par un miracle que raconte ce Père (2). Jobius, un savant homme, fort apprécié par Photius, atteste que la pratique de l'Église orientale était la même : « Nous sommes jugés dignes du sang précieux. » Dans l'Église latine, « aux huitième et neuvième siècles, on donnait aux petits enfants ou les deux espèces, ou quelquefois même le corps seul, ce qui n'est pas moins pour nous que si on eût donné le sang sans le corps. Témoin le livre Des Divins offices, n'importe qu'il soit d'Alcuin ou d'un autre auteur du même àg"e (3) ».
Bossuet justifie « presque tous les Pères, à commencer par saint Ci/prien et saint Aur/ustin », de la grande et dang"ereuse erreur qu'on leur attribue sur la nécessité de l'Eucharistie pour les petits enfants. 11 cite saint Fulgeiue, « ce savant disciple de saint Augustin », et saint Augustin lui-même en « cent passages » de ses œuvres (4).
La communion était donnée sous la seule espèce du pain aux enfants plus avancés en Age, comme le prouvent une histoire racontée par Evagrius et Grégoire de Tours et des canons du concile de MAcon et de celui de Tours (5).
Un passage de saint Léon et un autre de saint Gélase , « son disciple et son successeur », montrent qu'on commu-
(1) Cliapitre xxix. — (■») Chapitre xxx. — (.{) Chapitre xxxi. — ('») Chapitre xxxir. — {'■>) Chapitre xxxiii.
niait sous une seule espèce dans l'office public de l'Église, et cela dès le temps de saint C/wf/soslomo (1 ).
L'office des présanctifiés, ciiez les Grecs, où pendant tout le carême on consacrait le samedi et le dimanche seulement et on faisait la communion avec des espèces consacrées, sanctifiées auparavant, montre que « tout le clergé et le peuple communiaient cinq fois sous la seule espèce du pain , il y a pour le moins mille ans » , au temps de saint Grégoire de Nazianzr et du concile de Laodicée, tenu au quatrième siècle (2).
On ne célèbre chez les Latins l'office des présanctifiés que le seul jour du Vendredi Saint, et cette coutume, qui remonte au septième siècle dans l'Eglise gallicane, d'après Alcuhi et Anialdrius , et qui s'est établie plus tard à Rome, comme on le voit par l'Ordre romain et les Sacramentaires, prouve que « le vin n'était point consacré dans le mélange du corps » et que les deux espèces n'étaient pas données pour la communion.
Après avoir longuement répondu aux objections des ministres tirées du premier concile d'Orange (3) et montré cya Ainalariiis au neuvième siècle et Ruperl au douzième n'autorisent pas la consécration par le mélange, que cette consécration n'a jamais été approuvée et que l'Anonyme soutient des absurdités pour prouver la consécration du vin par le Pater dans l'office du Vendredi Saint (i), Bossuet établit que « la doctrine constante des Grecs et des Latins est que la consécration du calice, comme celle du pain, se fait par les paroles de Jésus-Christ (5) » : cela ressort de textes nombreux de ^Bimi Augustin , de saint Grégoire de Nazianze, de saint Basile, de saint Chrysostome , de saint Ambroise , de saint Justin , de saint /;Y';^f>, et « des Pères de tous les siècles », en dépit des chicanes des ministres.
« .l'ai honte, conclut Bossuet , qu'il faille descendre à ces arguties ; mais la charité le veut , puisque des esprits prévenus s'y laissent quelquefois embarrasser. La suite sera
(1) Chapitre xxxiv. — (-2) Chapitres xxxv et xxxvr. — (3) Cliapitres xxxviii et xxxix. — ('i) Chapitres xi.-xi,xiri. — (:i) Ciiapitre xi.iv.
plus claire, et après que nous serons sortis des chicanes et des incidents qu'on nous faisait sur les faits, la vérité de notre doctrine va paraître avec toute sa lumière , comme la clarté d'un beau jour, quand le soleil a percé les nuages. »
Hélasl (( cette clarté d'un beau jour », que devait illuminer de ses rayons le génie de Bossuet établissant [a.D(h)ionstration de la vérité catholique [i), ne brille pas pour la postérité , à laquelle manque la troisième partie de cet excellent ouvrage.
La Lettre pastorale aux nouveaux catholiques du diocèse pour les exhorter à fairr Irurs Pâques et leur donner les avertissements nécessaires contre les fausses lettres pastorales des ministres , 2i mai 1686, est le digne couronnement de tout ce que Bossuet fit à l'époque de la révocation de l'Édit de Nantes, octobre 1685, pour ramener à l'Église les trois mille calvinistes de son diocèse : conférences publiques et privées, missions prêchées par lui-même et par d'autres, nominations de maîtres et de maîtresses d'écoles, toutes choses qui obtinrent le plus grand succès ("2). Mais les Lettres pastorales des ministres réfugiés en Hollande aux protestants de France qui sont tombés par la force des tourments, ànos frères qui gémissent sous la captivité de Babi/lone, ébranlaient la foi, chancelante encore, des nouveaux convertis. Bossuet voulut donc les tenir en garde contre des erreurs habilement entretenues, et après leur avoir dit : « Loin d'avoir souffert des tourments, vous jt'm avez seulement jKis entendu parler (3) ; aucun de vous n'a souffert de violence ni dans ses biens ni dans sa personne; je ne dis rien que vous ne disiez aussi bien que moi ; vous êtes revenus paisiblement k nous, vous le savez », il établissait l'un des caractères les plus contestés de TÉglisc romaine, son apos-
(1) C'est le litre de la troisième partie de Touvrage, d'après le manuscrit de Bossuet.
(2) Le Dieu nous raconte (|ue, le l.'> décembre liiH;;, les Cafels. les vignerons du lauhourg Saint-Nicolas à Meaux, vinrent trouver Bossuet pour faire abjuration entre ses mains. « Mais, ajoutaient-ils, MonsiMgnenr, je ne voulons pas obéir an l'apf. — I,e Uni lui obéit bien et moi je lui obéis », répondit l'évêque. Il n'en fallut i)as davantage; pour achever de les convaincre.
(•'{) Bossuet avait interdit toute dragonnade dans son diocèse.
LES SAINTS PERES ET HOSSUET POLEMlSlt:. 421
tolicité. Comme les ministres abusaient de certains textes de saint Cijprien et qu'une de leurs lettres était « pleine des paroles que ce grand évêque et ce grand martyr adresssait aux fidèles de Carthage pour les exhorter à la pénitence et au martyre », Bossuet ajoute : « Que ceux qui osent imiter les vrais pasteurs et qui tiennent le langage de saint C//jyrien consultent ce saint martyr; il leur apprendra que VEgli.se est ime, que Vépiscopal est t/n , que, pour le posséder légitimement, il faut remonter par une succession continuelle Jusqu'à la source de V unité ^ c'est-à-dire jusqu'aux apôtres, et jusqu'à celui à qui Jésus-Clirist a dit uniquement pour fonder son Eglise sur l'unité : « Tu es Pierre, etc.. » Le même saint Gyprien leur apprendra que de cette source des apôtres, consommés dans une parfaite unité, sont sortis tous les pasteurs; que c'est par là que l'épiscopat est un, non seulement dans tous les lieux, mais encore dans tous les temps; que l'Église comme un soleil porte ses rayons par tout l'univers, mais que c'est la même lumière qui se répand de tous côtés; qu'elle étend ses branches et fait couler ses ruisseaux par toute la terre ; que l'Epouse de Jésus-Christ ne peut être adultère ; que celui qui se sépare de l'Église pour se joindre à une adultère — c'est ainsi qu'il traite les sectes séparées de l'unité de l'Église — n'a point de part aux promesses de Jésus-Christ; c'est un étranger, un profane, un ennemi. 11 ne peut avoir Dieu pour père, puisqu'il n'a pas l'Église pour mère.
« Saint Cf/j)rien, poursuit Bossuet, prend une autre méthode (que les ministres). Pour confondre les hérésies et les schismes, il allègue l'autorité de l'Église. . . Ce grand homme fit cette réponse à Antonien, qui hésitait à condamner Novatien : « Puisqu'il enseigne hors de l'Église, quel qu'il soit, il n'est pas chrétien, puisqu'il n'est pas dans TÉglise de Jésus-Christ. »
Et alors, s'adressant « à ces faux pasteurs qui se sont vantés d'être extraordinairement envoyés pour dresser de nouveau l'Église tombée en ruine et en désolation, à ces faiseurs de lettres pastorales , qui se parent des lambeaux de
saint Vf/i )/•}(' Il », il les adjure de l'écouter, de prendre sa doctrine tout entière, de reconnaître sur quelles maximes il fondait son épiscopat, et, puisqu'ils ne peuvent pas nous montrer une mission semblable à la sienne, de cesser d'imiter le langage d'un si grand évêque et de s'en attribuer l'autorité. « Ce n'es/ pas nous qui nous sournws séparés (Varec eux ^ dit-il à propos des hérétiques; mais cest eux qui se sont séparés (F arec nous ^ et puisque les hérésies et les schismes sont toujours postérieurs à l'Égiise, pendant qu'ils se sont formé des conventicules différents et de diverses assemblées, ils ont quitté le chef et l'origine de la vérité. » Prêtez l'oreille , mes Frères, à cette décision de saint Cyprien : ils sont séparés de Jésus-Christ et de l'Évangile, dès qu'ils se séparent de l'Église. Et afm qu'on entende mieux de quelle Ég"lise ce saint martyr a voulu parler, c'est de l'Église qui reconnaît à Rome le chef de sa comnumion, et dans la place de Pierre l'éminent degré de la chaire sacerdotale... Puisque les ministres se servent des paroles de ce saint martyr pour vous exhorter au martyre , que ne vous disent-ils avec lui : « Qu'il ne peut y avoir de martyr que dans l'Église; que lorsqu'on est séparé de son unité, c'est en vain qu'on répand son sang pour la confession du nom de Jésus-Christ; que la tache du schisme ne peut être lavée par le sang, ni ce crime expié par le martyre. »
A ces textes du traité De l'Unité de rÉglise et des Lettres de saint Cyprien, Bossuet en ajoute de saint Augustin, constatant ([ue l'Église, « au milieu de la paille et de l'ivraie où elle se trouve, tolère beaucoup de choses, mais que ni elle n'approuve , ni elle ne fait ce qui est contre la foi et les bonnes mo'urs (1) ».
« Si c'est une idolâtrie, dit-il encore, de demander les prières des saints et d'en honorer les reliques, cet illustre quatrième siècle, oui, ce siècle où les prophéties du règne de Jésus-Christ se sont accomplies plus manifestement que jamais, où les rois de la terre, persécuteurs jusqu'alors du
{\j l^/'isl. '..•;, alias lin <id Jun. cap. xix.
LES SAINTS PÈIŒS ET BOSSUEï POLEMISTE. 423
nom de Jésus, selon les anciens oracles, en sont devenus les adorateurs; ce siècle, dis-je, servait la créature; les .4/y/broisc, les Augustin, les Jérôme , les Grrf/oire <1e Nazianzc, les Basile et les Chrf/sosfonw , que tous les chrétiens ont respectés jusqu'ici comme les docteurs de la vérité, ne sont pas seulement les sectateurs , mais encore les docteurs et les maîtres d'un culte impie , dont le seul Vigilance s'est conservé pur... 0 prodige inouï parmi les chrétiens! Les saints Pères ont reproché aux hérétiques qu'ils apostasiaient en se séparant de TÉglise ; mais que l'Église elle-même ait apostasie , qui l'entend sans horreur n'est pas chrétien , et vous ne pouvez regarder comme des pasteurs ceux qui ont proféré un tel blasphème. »
§ IV. Les Si.r Arerfisseinetifs (lux Protestants sur les Lettres du ministre Jurieu contre l'Histoire des Variations (1689-1691). — Défense de P Histoire des Variations (1691).
V Histoire des Variations^ publiée en 1688, était, par la masse des documents authentiques qu'on y voyait rassemblés et par la puissance de dialectique qui les mettait en œuvre, le plus redoutable effort que la théologie catholique eût fait jusqu'à ce jour contre la Réforme. Aussi les réponses, les objections, les réfutations ne se firent-elles pas attendre. Jurieu. professeur à Rotterdam, partit en campagne avec l'ardeur intempérante et désordonnée qui lui était habituelle : pour relever ses coreligionnaires abattus et déconcertés, il publia des Lettres pastorales ^ qui étaient de vraies diatribes et où les injures se mêlaient aux arguments d'une manière compromettante pour le parti qu'il défendait. L'évêque de Meaux lui riposta avec une promptitude qui n'avait d'égale que la dignité, la parfaite convenance du ton. « Il est véhément, passionné, parce qu'il est convaincu : il sait pourtant respecter la conviction de ses adversaires; jamais homme n'a disputé plus chaudement avec moins d'injures; son raisonnement est impitoya-
ble; mais son cœur est sans haine, sans aigreur, et sa parole sait unir la courtoisie avec la force. Si parfois le mot à\//)s!irf/i/(', <r extravagance ou de calomnie lui vient sous la plume (et cela est rare), il faut songer que Jurieu, par ses emportements et ses témérités, révolta même les ministres réformés (1) ». « Que je vais recevoir d'injures après ce dernier Avertissement, écrivait Bossuet au début du Sixième et que le nom de M. de Meaux va être flétri dans les écrits du ministre ! Déjà on ne trouve dans sa sixième lettre que les ignorances de ce prélat, ses vaines déclamations, avec les comédies qu'il donne au public ; et quand le style s'élève, ses fourberies, ses friponneries, son mauvais cœur, son esprit mal fait, baissé et affaibli par son grand âge qui passe soixante-dix ans, ses violences, qui lui font mener les gens à la Messe à coups de barres, sa vie qu'il passe à la cour dans la mollesse et dans le crime (2) ; car on pousse la calomnie à tous les excès (3), et tout cela est couronné par son hypocrisie , c'est-à-dire , comme on l'explique , par un faux semblant de révérer des mystères qu'il ne croit pas dans son cœur. On me donne ces éloges sans aucune preuve ; car aussi où les prendrait-on? » A cette sérénité inaltérable Bossuet joint, dans ses Avertissf^ment.s aux Protestants, un style vif, naturel, net^ court, haché, qui fait penser à la concision saisissante de Montesquieu, à la rapidité de l'allure de Voltaire, et que devraient lire tous ceux qui parlent du ton toujours solennel et majestueux de Bossuet, sans se douter qu'il y a dans ses œuvres de polémique des pages au moins égales aux meilleures des Provinciales.
Le Premier Arerlisst'mcnt , le christianisme flétri et le socinianisnic antorisé par ce ministre (Jurieu), septembre 1689, avait pour objet de répondre à cette audacieuse affirmation du ministre de Botterdam que rien n'était plus
(I) Lanson. liossuet. p. ;{'*".
(-2) Jurieu, p. '287.
(3) l)(;s l<>«!t, Jurieu avait dit : « J'avertis l'évêciue de Meaux (|u'nii rrêquc rfc cour romme lui elles autres dont le mviier n'est pas d'étudier, devraient un peu ménager ceux (|ui n'ont |>oinl d'autre i)rofession ! » — Bossuet évêijue de cour! Bossuet luisant son métier de ne jyns l'-tudier! Quelle impertinence!
LES SAINTS PERES ET P.OSSUET POLEMISTE. 425
commun dans le christianisme que de varier; que « la vérité de Dieu n'a été connue que par parcelles; que jusqu'au concile de Nicée et même jusqu'à celui de Constantinople , le dogme sur la Trinité avait été informe, mal connu, mal expliqué; que les premiers chrétiens croyaient les trois personnes de la Trinité inégales ; que la doctrine de la grâce, qu'on regarde aujourd'hui avec raison comme Fun des plus importants articles de la religion chrétienne, était entièrement informe jusqu'au temps de saint Augustin; qu'avant lui la plupart des anciens docteurs de l'Eglise étaient stoïciens et manichéens; que d'autres étaient purs pélagiens et les plus orthodoxes semi-pélagiens ».
C'était provoquer Bossuet sur le terrain qui lui était le plus familier et le mieux connu : le terrain de la doctrine drs Pères. Il répondit à .lurieu par une apologie des saints docteurs de la primitive Église, dont les ouvrages n'avaient aucun secret pour l'évèque de Meaux, — Ainsi, s'il a pris pour fondement de Y Histoife des Variations , que « varier dans l'exposition de la foi était une marque de fausseté et d'inconséquence dans la doctrine exposée, et que la vérité venue de Dieu a d'ahord sa perfection, c'est pour répéter fidèlement ce qu'ont dit nos Père>; , que la doctrine catholique est celle qui est toujours et partout : Qfiod ubique , quod semper »; c'est ce que disait le docte Vincent de Lérins , une des lumières du quatrième siècle; c'est ce qu'il avait posé pour fondement de ce célèbre Avertissement, où il donne le vrai caractère de l'hérésie et un moyen général pour distinguer la saine doctrine d'avec la mauvaise (1), « L'Église de Jésus-Christ, dit-il, soigneuse gardienne des dogmes qui lui ont été donnés en dépôt, n'y change jamais rien; elle ne diminue point, elle n'ajoute point, elle ne retranche point les choses nécessaires; elle n'ajoute point les superflues. Tout son travail, continue ce Père, est de polir les choses qui lui ont été anciennement données, de confirmer celles qui ont été insuffisamment
(I) Commonitorium , I.
426 lîOSSUET ET LES SAINTS PERES.
expliquées, de garder celles qui ont été confirmées et définies, de consigner à la postérité par l'Écriture ce qu'elle avait reçu de ses ancêtres par la seule tradition. » Mais ce n'est pas assez à ce Père d'établir la même vérité que j'ai posée pour fondement; il l'établit par le même principe qui est que la vérité venue de Dieu a d'abord sa perfection, comme un ouvrage divin : « Je ne puis assez m'étonner, dit-il, comment il y a des hommes si emportés, si aveugles, si impies et si portés à l'erreur que , non contents de la règle de la foi, une fois donnée aux fidèles et reçue de toute antiquité, ils cherchent tous les jours des nouveautés et veulent toujours ajouter, changer, ùter quelque chose à la religion, comme si ce n'était pas un <lo<ini(' céleste , qui révélé Kue fois nous suffit . mais une institution Inonuine qui ne puisse être amenée à la perfection qu'en la réformant, ou, à dire le vrai, en y remarquant tous les jours quelque défaut (1). » — Bossuet montre ensuite que Jurieu fait enseigner aux Pi'i'cs des trois premiers siècles, At/tenar/oras, contemporain de Justin, et Tatien, son disciple, des absurdités comme celles-ci <( que le Verbe n'est pas éternel en tant que Fils, qu'il devint une personne distincte du Père peu devant la Création , et qu'ainsi la trinité des personnes
ne commença qu'un peu avant le monde (2) Triomphez
donc, ariens et sociniens : on peut sans blesser l'essence de la piété, dire (jue la personne du Fils n'est pas éternelle (3) ! » — Jurieu fait aussi dire à Trj-tuUicn que « Dieu a fait son fils ». Que disaient de pis les ariens? » — D'après le ministre, les anciens docteurs, et « surtout ceux du troisième siècle et même ceux du quatrième » ont méconnu l'unité de Dieu , « ont cru Dieu corporel et étendu , comme Tet'tullien , et que l'idée de l'Ftre parfait est une idée d'aujourd'hui », alors que « Tertullien a dit que Dieu était le souverain grand, et par là unique, sans pouvoir avoir son égal, autrement (ju'il ne seiait point Dieu (4) »; alors que
(1 ) Commonil., I.
{■!) \-' Averlis., IV cl VI.
CJ) f' Avertis., XI.
(4) Li/i. I. Adr. Marci., c. m.
LES SALNTS PÈRES ET 150SSUET POLEMISTE. 427
tous les Pères des premiers siècles, aussi bien que tous les autres, ont soutenu aux païens la même chose; alors (|u'ils leur ont prouvé mille et mille fois l'unité de Dieu par la souveraineté et la singularité de sa perfection ; alors qu'ils ont dit que jamais nul n'avait prononcé le nom de Dieu qu'en y attachant l'idée de la perfection. — A propos de l'affirmation de .Jurieu c[ue « la grâce était entièrement informe jusqu'au temps de saint Augustin, et qu'avant ce temps, les uns étaient stoïciens et manichéens, d'autres purs pélagiens et les plus orthodoxes semi-pélagiens : « Quoi! s'écrie Bossuet, môme sans en excepter saint Ciipi-tcn , tant cité par saint Augustin contre ces hérétiques, quoiqu'il ait dit en trois mots tout ce qu'il fallait pour les confondre , en disant si précisément et en prouvant avec tant de force « qu'il ne faut se glorifier de rien, parce que nul bien ne vient de nous? » Les autres Pères n'en ont pas moins dit (1)... On trouve la théorie de la justification dans un concile tenu par saint Ci/prien aussi clairement posée que dans saint Augustin même... 0 Dieu, encore un coup, est-il bien possible que ces saints docteurs, un saint Justin , un saint Iréttée , un saint Clénwut <V Alexandrie , un saint fi/prien , tant d'autres qui passaient les jours et les nuits à méditer l'Écriture sainte, dont leurs écrits ne sont qu'un tissu, qui en faisaient toutes leurs délices et y trouvaient leur consolation durant tant de persécutions , ne s'y soient point attachés, ou qu'ils n'y aient point vu le mystère de la piété qu'on prétend y être si clair qu'il ne faut à présent aux plus ignorants , aux artisans les plus grossiers , aux plus simples femmes, qu'ouvrir les yeux pour l'y trouver I (Quel coup droit porté à la théorie du libre examen!) C'est aiusi qu'on parle de ceux qui ont fondé après les apôtres l'Eglise chrétienne, non seulement par leurs prédications et par leurs travaux , mais encore par leur rang. Le savoir n'était pas rare parmi eux , . . . puisqu'il y avait alors tant de philosophes, tant d'excellents orateurs, tant de doctes juris-
(1) i"-' AveH.. XV.
consultes , en un mot tant de grands hommes de toutes les sortes, qui embrassaient le christianisme avec connaissance de cause (1). » — « N'importe que les sociniens gagnent leur cause, semble dire Jurieu; ils nous sont moins odieux que les papistes ; et puisqu'il nous faut périr, périssent avec nous les plus sain/s de tous /rs Prres^ et périsse, s'il le faut aussi, toute la gloire du christianisme (2). » Ce ministre téméraire dit des Pères des trois premiers siècles « que c'étaient de pauvres théologiens qui ne marchaient que rezpied rez-terre; il n'excepte que le seul Origène , c'est-à-dire de tous ces docteurs celui dont les égarements sont les plus fréquents; et il laisse dans l'ordure et le mépris « saint Justin , saint Irénéc , saint CUhnent (V Alexandrie , un si sublime théologien; saint Ci/pricn , un si grand évêque et un martyr si illustre; Tertullien, un prêtre si docte et si vénérable, tant qu'il demeura dans le sein de l'Église; saint Ignace même et saint Pob/carpe , disciples de saint Pierre et saint Jean, et toutes les autres lumières de ces temps-là... Mais ce n'est pas là tout le mal... Ces grandes lumières du quatrième siècle, ces grands hommes, saint Basile, saint A/nb/'oise^ saint Grégoire de Nazianze et saint Augustin, qui seul, dit-on, « renferme plus de théologie dans ses écrits que tous les Pères des premiers siècles » fondus ensemble , sont les auteurs de ce culte impie et de cette idolâtrie antichrétienne, le culte des saints!... Les derniers siècles, depuis mille ans, sont le règne de l'Antéchrist!.. Où est donc, répond Bossuet, cette Église de Jésus-Christ contre laquelle « l'Enfer ne devait pas prévaloir »? Où est cet ouvrage des Apôtres dont Jésus-Christ avait dit : « Je vous ai choisis et je vous ai établis atin que vous alliez et <[ue vous portiez du fruit et que votre fruit demeure? » Cependant tout tombe, tout est renversé aussitôt après les apôtres (3) ! » — Après avoir cité saint Grégoire de Nazianze, racontant qu'une martyre du troisième siècle « avait
(1) !■•' Avrrl., XVI.