‹ Bossuet et les saints peres, d'apres des documents originaux et inéditsChapitre 24 sur 42 · V. VI, VII · texte numérisé non relu

V. VI, VII

dans les exercices ordinaires : nous labourons , nous naviguons, nous faisons la guerre avec vous, etc. (1). » Athénagoras, saint Justin, TertuUien, « commencent par déclarer qu'ils ne manquent à rien ni envers Dieu , ni envers l'Empereur et sa famille; qu'ils paient fidèlement les charg-es publiques selon le commandement de Jésus- Christ : « Rendez à César ce qui est à César (2) » ; qu'ils font des vœux continuels pour la prospérité de l'empire, des empereurs, des officiers, du sénat, des armées; qu'à la réserve de la religion, dans laquelle leur conscience ne leur permet pas de s'unir avec eux, ils les servent avec joie dans tout le reste, priant Dieu de leur donner avec la souveraine puissance de saintes intentions (3) ». Ils appellent leur fidélité envers leurs princes, « la piété, la foi, la religion envers la seconde majesté , envers l'empereur que Dieu a établi et qui exerce la puissance sur la terre (4) ». Ils disent aux persécuteurs par la bouche de TertuUien, dans la plus sainte et la plus docte Apologie qu'ils leur aient jamais présentée : On ne nous a pas conseillé de nous soulever; mais cela nous est défendu, vetamur (5); ni : C'est une chose de perfection, mais C'est une chose de précepte , praeceptuni est nobis • ni que c'est bien fait de servir l'empereur, mais que c'est une chose due, débita imperatoribus , et due encore, comme on a vu , à titre de religion et de piété : Pietas et religio imperatoribus débita; ni qu'il est bon d'aimer le prince, mais que c'est une obligation et qu'on ne peut s'en empêcher à moins de cesser en même temps d'aimer Dieu qui l'a établi: Necesse est ut et ipsuw flilif/at (6). C'est pourquoi on n'a rien fait et on n'a rien dit, durant trois cents ans, qui fit craindre la moindre chose ou à l'empire et à la personne des empereurs ou à leur famille, et TertuUien disait, comme on a vu, non seulement que l'État n'avait rien à

(!) Apolog., cap. xxxvii, xi., xl\ .

(2) Légat, pro Christ.

(3) Apolog., I, 1.

('*) Apolog.. ."i, 30, 3-2, 34, 3,-;, 30. (.■>) Apolog., cap. xxxii, xxxvi.

(0) Ad Scap., cap. II.

craindre des chrétiens, mais que, parla constitution du christianisme, il ne pouvait arriver de ce côté-là aucun sujet de crainte : A quibus iu/iil timpi-o possitis, parce qu'ils sont dune religion qui ne leur permet pas de se venger des particuhers et à plus forte raison de se soulever contre la puissance publique... Et on ne peut pas ici nous alléguer le caractère excessif de TrrfuUifn, ni ces maximes outrées, qui défendaient de prendre les armes pour quelque cause que ce fût; car l'Église ne se fondait pas sur ces maximes, qu'elle réprouvait (1 ) ».

Jurieu traitait Tpi-tiilUon de déclamateur et d'esprit outré, lorsqu'il dit que « les chrétiens remplissaient les villes, les citadelles, les armées, les palais, etc. ». — Bossuet lui répond que « si l'Église, si étendue du temps des Apôtres saint Jacques et saint Paul , qui disaient que « la foi était annoncée par tout l'univers (*2) », ne cessait de s'augmenter tous les jours sous le fer et le feu , comme il avait été prédit, ce n'était pas un excès à TertuUien de dire, deux cents ans après la prédication apostolique, que tout était plein de chrétiens. « Les gentils eux-mêmes en convenaient. C'étaient eux, dit TertuUien, qui se plaignaient qu'on trouvait partout des chrétiens; que la campagne, les lies, les châteaux, la ville même en était obsédée (3). » Quelque outré qu'on s'imagine TertuUien, l'Église pour qui il parlait lui aurait-elle permis ces prodigieuses exagérations, afin qu'on pût la convaincre de faux et qu'on se moquât de ses vanteries? Quand donc TertuUien dit aux gentils que les chrétiens pouvaient se faire craindre à l'empire, autant du moins que les Parthes et les Marcomans, si leur religion leur permettait de se faire craindre à leurs souverains et à leur patrie ' 'n , si c'était une expression forte et vigoureuse, ce n'était pas une vaine ostentation. « Nous faisons, disait TertuUien (5), presque l;i plus grande partie de toutes les

(1) ."i" Averl., XIII.

(2) Rom., 1,.{; Col.. I, (i.

(3) Ad .lui. Jusl. Adv. Tri/p/i.

('.) Apolofj.. c. .■}".

(•'») Ad Srap., c. ii.

villes. » Et encore : « Que n'y aurait-il pas à craindre de gens si unis, si courageux, ou plutôt si intrépides, et en même temps si maltraités (1)? » « Mais, ajoute-t-il, non seulement il ne s'est point trouvé parmi nous de Niger, ni d'Albin, ni de Gassius; mais il ne s'y est point trouvé de Négrieus, ni de Cassiens, ni d'Âlbiniens. » Si TertuUien est outré quand il raconte la multitude des fidèles, saint O/jirien ne l'est pas moins, lorsqu'il écrit à Démentrien, un des plus grands ennemis des chrétiens : « Admirez notre patience de ce qu'un peuple si prodigieux ne songe pas seulement à se venger de votre injuste violence. >> Eusi-he raconte que, sous Dioclétien, les tyrans étaient obligés « par une feinte pitié à modérer la persécution, pour flatter le peuple romain, dont les Chrétiens faisaient dès lors une partie si considérable ». On trouve dans Eusèhp et Lactance les derniers ordres que saint Maurice et la légion thébaine donnèrent aux députés de leur corps pour porter leurs sentiments à Maximien : « On y voit les saintes maximes des chrétiens fidèles à Dieu et au prince , non par faiblesse mais par devoir. » A la fin, on eut la paix, mais sans force, et seulement, dit ^Kuii Augustin, « à cause que les chrétiens firent honte, pour ainsi dire, aux lois qui les condamnaient et contraignirent les persécuteurs à les changer ». « Julien, dit saint Grégoire de Nazianzp (2 > , ne songea pas que les persécutions précédentes ne pouvaient pas exciter de grands troubles, parce que notre doctrine n'avait pas encore toute son étendue et que peu de gens connaissaient la vérité (3 ) ; mais maintenant que la doctrine salutaire s'était étendue de tous côtés et qu'elle dominait principalement parmi nous, vouloir changer la religion chrétienne, ce n'était rien moins entreprendre que d'ébranler l'empire romain et mettre tout au hasard. » Saint (rrégoii'f^ dp Nazianzc raconte encore que des soldats chrétiens ayant brûlé de

(1) Apol., c. XXXVII.

(2) Oral. 3 in Jul.

(3) « Ce qu'il faut faire toujours enteiulre. dit Bossuet, en comparaison du prodigieux accroissement arrivé durant la paiv sous Constantin et sous Constance. »

l'encens devant les idoles et la statue de Julien, lui rapportèrent le don quils venaient d'en recevoir pour prix de ce culte ambigu : « Nous sommes, nous sommes chrétiens, dirent-ils, et le don que nous avons reçu de vous n'est pas un don, mais la mort !li. » « Quand Julien leur disait : Offrez de l'encens aux idoles, ils le refusaient ; quand il leur disait : iMarchez, combattez, ils obéissaient sans hésiter, comme dit saint Augustin ; ils distinguaient le Roi éternel, parce que, dit le même Père, lorsque les impies deviennent rois, c'est Dieu qui le fait ainsi pour exercer son peuple, de sorte qu'on ne peut pas ne pas rendre à cette puissance l'honneur qui lui est dû, ce qui détruit en un mot toutes les gloses de M. Jurieu (2). »

Cependant Bossuet insiste et prouve que l'empereur Julien lui-même n'entra jamais dans aucune défiance de ses soldats qu'il persécutait (3), et que Juventin et Maximin, deux hommes de guerre de grande distinction parmi les troupes, « moururent, aii rapport de Théodoret, en lui reprochant ses idolâtries et lui disant en même temps qu'il n'y avait que cela qui leur déplût dans son empire (4) »; ils montraient bien en cela qu'ils distinguaient ce que Dieu avait mis dans l'empereur de ce que l'empereur faisait contre Dieu.

Les chrétiens, obéissants sous les princes infidèles le furent aussi sous les princes hérétiques, « parce que le règne et l'autorité de régner viennent de Dieu et qu'il faut rendre à César ce qui est à César ». C'est ce qu'enseignait saint Hilaire ; c'est ce qu'enseignait Osius, écrivant à l'empereur au nom de tous les évêques : l>ieu vous a commis l'empire et à nous l'I^^glise; et comme celui qui aftaiblit votre empire par des discours pleins de haine et de malignité, s'oppose à l'ordre de Dieu , ainsi vous devez prendre garde que, tâchant de vous attirer ce qui appartient à

(I) Orutio 3.

(-2) 5« Averl., XYI et XVII.

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