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47i B0SSUI":T et LKS saints PERES.
nir que des apôtres (1) ». Je ne veux pas soupçonner que ce soient vos dispositions peu favorables envers les canons de Rome et d'Afrique, qui vous aient porté à rayer ces Églises du nombre de celles (jue saint Augustin appelle « les plus savantes, les plus exactes et les plus graves : doc li ores, diUgcntioi'cs , g ravi ores •>^] mais je ne puis assez m'étonner que vous ayez pu entrer dans ce sentiment. Où y a-t-il une Église mieux instruite en toutes matières de dogmes et de discipline que celle dont les conciles et les conférences sont le plus riche trésor de la science ecclésiastique, qui en a donné à l'Église les plus beaux monuments, qui a eu pour maitres un TerluUit'n , un saint ÇgpricH , un saint Optai , tant d'autres grands hommes, et qui avait alors dans son sein la plus grande lumière de l'Église, c'est-à-dire saint Augustin lui-même? Il n'y a qu'à lire ses livres <U' la Doctrine chrétienne pour voir qu'il excellait dans la matière des Écritures comme dans toutes les autres... Et pour Rome, quand il n'y aurait autre chose que le recours qu'on a eu dès l'origine du christianisme à la foi romaine , et dans les temps dont il s'agit à la foi de saint Anasiasf, de saint Innocent, de saint Célestin et des autres, c'en est assez pour lui mériter le titre que vous lui ôtez. »
Bossuet peut donc conclure cette dernière Lettre à Leibniz en disant : « Voilà, Monsieur, les preuves constantes de la tradition de ce concile (de Trente), .l'aime mieux attendre de votre équité que vous les jugiez sans réplique que de vous le dire; et je me tiens très assuré que M. l'abbé de Lokkum ne croira jamais que ce soit là une matière de rupture, ni une raison de vous élever avec tant de force contre le concile de Trente. Je suis avec Testime (jue vous savez, Monsieur, votre très humble serviteur. »
Hélas ! à ré(|uité de Leibniz avaient succédé d'aveugles passions politi([ues, et c'en était fait du rêve généreux longtemps caressé par le plus loyal et le plus sincère des évô- (jues catholiques.
(I) Ml). IV, De Ilaplismo. •!',.
LES SAINTS PKRES KT ROSSUET POLÉMISTE. 475
§ Vil. — Instritclion adrcssrc aux inlciidniils , 1098. — Lettre de M. de Tony aux intendants , V novembre 1700. — Les deux List ructionx pastorales sur les promesses de rÈglise, 1700-1701.
Bossuet était plus heureux en France qu'en Allemagne dans ses rapports avec les protestants. 11 obtenait de Louis XIV une Dfklaration édictée en décembre 1698 et modifiant les lois et les arrêts qui avaient suivi la révocation de lÉdit de Nantes (22 octobre 1685 1. Une Listruction très étendue, adressée aux intendants, révoquait la plus grande partie des pouvoirs qu'ils avaient eus jusqu'alors (1 ). La copie de cette Ltstruction fut envoyée aux évoques, et le Roi leur écrivit une longue lettre, « dans laquelle, dit le cardinal de Bausset, il est facile de reconnaître, comme dans V Listruction^ le langage et les principes de Bossuet », qui ne sont que les principes de tolérance et de charité des Pères et de saint Augustin. Un Mémoire , joint à la lettre, montre combien les moyens par lesquels on devait travailler désormais à la réunion des protestants étaient différents de ceux qu'on avait suivis jusqu'alors.
Mais M. de Lamoignon de Basville, intendant du Languedoc, écrivit pour Bossuet un Mémoire où il demandait qu'on obligeât les nouveaux convertis à assister aux exercices de religion, les jours de fêtes et de dimanches, « sans qu'ils pussent s'en dispenser sous quelque prétexte que ce fût ». Bossuet répondit à ce Mémoire qu'il ne fallait pas plus contraindre les nouveaux convertis à aller à la messe qu'à se confesser. M. de Basville communiqua la lettre et l'opinion de Bossuet à l'évêque de Mirepoix, à celui de Nimes, Fléchier, à celui de Montauban, de Nesmond, et à celui de Rieux. Ils écrivirent des Mémoires que M. de Basville transmit cà Bossuet : il n'y répondit pas, ce qui prouve en-
ci) Une assemblée de religionnaires ayant eu lieu à Nanteuil en l(>88. quelquesuns avaient été condamnés à mort. —Bossuet avait obtenu leur grâce et fait réduire la peine à une amende pécuniaire.
(-2) Histoire de Bossuet. liv. \r, is.
476 BOSSUE! Eï LES SAINTS PERES.
core plus qu'il était l'auteur des Itistnictions récemment envoyées aux intendants; il ne ci'ut pas devoir déroger à ses principes. Seulement, comme l'état du Languedoc était toujours grave, on n'étendit pas à cette province les dispositions annoncées dans une Lettre que M. de Torcy écrivit le l*" novembre 1700 et que Bossuet paraît avoir dictée, puisqu'on y retrouve les propres expressions de ses réponses à M. de Bas ville : « Il faut sur toutes choses éviter que personne soit forcé d'aller à la messe. » 31. de la Vrillière exprima cependant à M. de Basville le désir qu'avait le Roi de voir apporter des adoucissements aux anciennes lois : dès lors, celle contre les relaps cessa d'être exécutée (1).
Henri Martin, — qui, dans son Histoire ch' France, se trompe souvent à propos de Bossuet, par exemple en lui faisant « faire un début décisif, durant le Carême de 1659 (?) » (t. XII, p. 537, i® édition), en disant qu'il i< a débuté dans la carrière ecclésiastique par un appel comme d'abus, présage de ses luttes contre la cour de Rome » (t. XIII, p. 217), en lui prêtant « une nature sévère et impérieuse (2) » [ibid., p. 218), en prétendant qu'il prêcha le Carême au Louvre en 1661 {ibid., p. 218) ; qu'il en est « venu â flatter » (p. 221) ; qu'il « tient aux jansénistes par l'esprit de rigueur et d'exclusion » (p. 223); qu'« il condamne sans entendre » les fausses religions venues du diable (p. 249- 50) ; que « le prince de Bossuet anéantira cette politique nationale (3) et rationnelle qui a fait la grandeur et la prospérité de la France , pour y substituer une politique contraire à toutes les tendances et à toutes les conquêtes de l'esprit moderne (4) (p. 258); que « cet enfant dont 2/ veut
(1) Uist. de Itos.. 1. M. -iO-i';.
(:2) Tous les contemporains de Bossuet témoignent qu'il était « le plus doux des hommes »:Hardouin do l'érélixc. M"'" de laValliére, M""" de La Fayette, Le Dieu, le cliapitre de Meaux. Uocliard, Kavcneau, le I'. de la Rue, le P. Campioni, les protestants eux-mêmes, Saint-Simon enfin, qui parle avec insistance « de sa douceur charmante »,
(.{) Bossuet dit formellement, liv. Il do la Politique, a qu'il faut demeurer dans l'étal auquel un lomj temps a accoutumé le peuple. Qui entreprend do renverser les K<^»uvernements légitimes, n'est pas seulement ennemi publie, mais encore ennemi de Dieu. »
('«) M. Laiison a éloquemmcnt prouvé le contraire dans son Bossuet.
faire un Dieu (?), il ne réussit pas même à en faire un homme »; (p. 260) « qu'il n'avait de sa vie lu un mystique » (p. 317), — Henri Martin calomnie encore plus l'évèque de Meaux, lorsqu'il affirme que ce prélat « excitait le roi contre lesprotestants » (XIII, p. 611) ; qn'en 1698 il tint un langage équivoque, « peu digne d'un logicien tel que lui », dans les délibérations sur des mesures à prendre à l'égard des calvinistes (p. 3V7-8). — La vérité vraie , on vient de le voir, c'est que Bossuet, « le plus doux du monde », comme disait Hardouin de Péréfixe, protesta énergiquement contre les violences réclamées par Lamoignon de Basville et les évoques du Midi.
« A Meaux, dit M. Gaillardin, Histoire dit ri'cjne de Louis XIV, V, p. 116, Bossuet se comporta avec une douceur qui lui attira les reproches de l'intendant... Il n'y eut point de troupes dans le diocèse de Meaux, sauf dnns un château dont le propriétaire avait personnellement irrité le roi , et encore l'évèque les en fit partir en transportant le persécuté dans la demeure épiscopale... On raconte qu'il se présentait inopinément dans les lieux où il savait les protestants réunis, et se déclarant à eux : « Mes enfants, leur disait-il, là où sont les brebis, le pasteur doit y être. Mon devoir est de chercher les brebis égarées et de les ramener au bercail » ; et aussitôt il entamait une question de controverse avec cette facilité de génie qui donne aux matières les plus hautes une forme et un langage accessible à tous les esprits. — Ses bienfaits allaient même chercher à l'étranger des fugitifs qui demandaient à rentrer en France et à qui tout manquait... Il ramena ainsi à la foi catholique les ministres Saurin et Papin. Saurin lui dut le retour à la vérité, la permission de rentrer en France et un asile pour lui et sa femme dans le palais de Meaux, jusqu'à ce que le gouvernement lui eut accordé une pension. »
Au moment même où il discutait avec M. de Basville et quelques évèques du Languedoc la conduite à tenir vis-àvis des protestants, Bossuet faisait paraître, le 30 avril 1700, X Instruction pastorale sur les promesses de l'Église , pour
montrer aux Réunis, par l'expresse parole de Dieu, que le mrme principe qui nous fait chrétiens nous doit aussi faire catholiques.
Après avoir exposé les deux sortes de promesses que Jésus-Christ a faites à l'Eglise , dont les unes s'accomplissent sur la terre et les autres dans la vie future, et dont les premières servent d'assurance aux secondes, d'après saint .4^/gustin « en plusieurs endroits » , Bossuet établit que les trois caractères de la véritable Église consistent dans l'autorité des mêmes pasteurs, la prédication et la profession de la même foi et l'administration des mêmes sacrements. Pour cela, l'éloquent évêque invoque à chaque pas le témoignage des saints Pères : — témoignage de saint Alexandre d'Alexandrie s'écriant : « Nous ne reconnaissons qu'une seule Eglise catholique et apostolique, qui ne peut être abattue par nul effort de l'univers conjuré contre elle, et devant qui doivent tomber toutes les hérésies. » Ce que disait Alexandre, évêque rV Alexandrie , dans ces premiers temps du christianisme, se dira éternellement et tant que l'Église sera Église à toutes les sectes qui se sépareront d'elle »; — témoignage de TcrtuUicu, appelant l'Église « la source de la religion et des sacrements, nudriceni religionis ri fontem salutis », et disant que « les marcionites ont des Églises, mais fausses et dégénérantes, comme les guêpes ont des ruches » (1); — témoignage des Pères de F Église grecque, qui « ont mis les premiers de tous au rang des hérétiques un Aérius, pour avoir cru inutiles les prières et les oblations pour l'expiation des péchés des morts » ; — témoignage de saint C;/prien, montrant dans tous les hérétiques ce malheureux caractère de se séparer eux-mêmes et d'établir une église humaine (2); — témoignage de saint Clénwnt d'Alexandrie [3), « maître d'Origène, qui touchait au temps des apôtres et ([ui était le théologien de l'Église d'Alexandrie, la plus savante (|ui peut-être fût au monde » ;
'.\j LU). IV. contra Mure, c. xxw.
(i) EjÀsl. ad Anton.
{'•i) liossuel dit : « Je pourrais citer saint Irrm'-e, je pourrais citer Origène; pour éviter la lonsucur. .jo citerai seulement, etc.
— témoignage de Vincenl dp D'rins , expliquant après saint Chri/sostom'' que dans l'Église « pour éviter la surprise, on ne dit rien en secret ; mais ce qui est dit devant tout le monde passe à tout le monde , de main en main , comme le trésor royal qui doit être déposé en lieu public » ; — témoignage de Lanfranc, <( ce saint religieux, ce savant archevêque de Cantorbéry » , disant à Bérenger que , si sa doctrine était véritable , l'héritage promis à Jésus-Christ était péri et ses promesses anéanties, enfin que l'Eglise catholique n'était plus, et que, si elle n'était plus, elle n'avait jamais été » ; — témoignage de saint Bernard, opposant aux novateurs de son temps V autorité de l'Eglise catholique a et les Pères qui ont toujours enseigné la vérité , et les papes et les conciles toujours attachés à la suivre » (1); — témoignage de saint Basile, de saint Chrysostome , des autres anciens Pères, dont l'Orient a le goût et retient le langage dans le service public; — témoignage de saint Irénée et de tous les Pères qui ont remarqué que le Saint-Esprit a donné la foi comme à nous à des peuples qui n'avaient pas l'Écriture sainte ; — témoignage surtout de saint Auffustin , (( que j'aime à citer, dit Bossuet, comme celui dont le zèle pour le salut des errants a égalé les lumières qu'il avait reçues pour les combattre ». Tantôt, en effet, saint Augustin est invoqué contre « ces murmurateurs chagrins qui se rendront, dit-il, plus insupportables que ceux qu'ils ne voudront pas supporter » ; tantôt ce Père nous montre « en combien de morceaux se sont divisés ceux qui avaient rompu avec l'Église : c^ui se ab nnitate praeciderunt , in quot f rusta divisi sunt. » Tantôt nous le voyons répondre aux Donatistes : « L'Église a péri, dites- vous; elle n'est plus sur la terre. Voilà ce que disent ceux qui n'y sont point : parole impudente. Elle n'est pas, parce que vous n'êtes pas en elle? C'est une parole abominable, détestable, pleine de présomption et de fausseté, destituée de toute raison, de toute sagesse, vaine, téméraire, insolente, pernicieuse. » Tantôt
(1) Serm. 89 in Canl., n. .";, T, 8.
il fait ainsi parler l'Église avec le Psalmiste : « Annoncezmoi la brièveté de mes jours, Paiicitcttfm (Jierum mponon annuntia tni/ti. Mais pourquoi, continue-t-elle, ceux qui se séparent de mon unité murmurent- ils contre moi? Pourquoi ces hommes perdus disent-ils que je suis perdue? Ils osent dire que j'ai été et que je ne suis plus. Parlez-moi donc , ù Seigneur, de la brièveté de mes jours ». Et encore : « Où sont ceux qui disent que l'Église est périe dans le monde, elle qui, loin de tomber, ne peut pas même pencher pour peu que ce soit, ni jamais être ébranlée? Elle est prédestinée pour être la colonne et le soutien de la vérité. » Ce même Père enseigne aussi qu'on ne se trompe jamais en suivant l'Église : « C'est là, dit-il, qu'on écoute et qu'on voit; celui qui est hors de l'Église n'entend ni ne voit : celui qui est dans l'Église n'est ni sourd ni aveugle... Si Dieu l'a fondée éternellement, craignez-vous que le firmament ne tombe ou (]ue la fermeté même ne soit ébranlée? Dans un admirable sermon prononcé à Carthage, il pose pour fondement que, par la coutume de l'Église, « très ancienne, très canonique, très bien fondée », comme les enfants ont péché par autrui, c'est aussi par autrui qu'ils croient. « L'Église, disait-il à Julien le Pélagien, doit toujours subsister, et il ne faut pas s'étonner si la vérité y prévaut dans la multitude, puisque c'est cette multitude qui a été promise à Abraham... Loin que les erreurs aient nui à l'Église, dit -il encore, les hérétiques l'ont atfermie, et ceux qui pensaient mal ont fait connaître ceux {|ui pensaient bien... Le commencement de l'intelligence, c'est la foi; le fruit de la foi, c'est l'intelhgence, » etc.
« Je jxivlo après saint Au(/i(stin, S écvio Bossuet, cl saint Augustin a parh' aprrs .Irsus-Christ mhne... Uevenons aux anciens docteurs , dit-il encore , et après avoir reproduit saint Augustin, remontons jusiju'à l'origine du christianisme... En remontant plus haut, nous trouverons Tntullif'n , (jue saint Cypricn appelait son maître, et Tertullien donc, tant qu'il a été catholi([ue, a reconnu cette chaîne de la succession (jui ne doit jamais être rompue. »
Bossiiet emprunte donc aux Prrrs rargument principal qu'il oppose aux protestants : ils sont sortis de la ligne, hors de la chaîne de succession, hors de la tige d'unité; ils ont innové. « C'est l'argument que saimi Ale.iandre, évèque d'Alexandrie, faisait aux ariens; c'est celui que ^mid Augustin faisait auxpélagiens; c'est celui que TertuUien fait à Va- Icntin et à Marcion... Après Bérenger, saint Bernard alléguait toujours la même preuve, et toujours, s'il se pouvait, avec une nouvelle assurance. >^
Les protestants sentirent la vigueur du coup qui les frappait, et Basnage y répondit par un ouvrage en trois volumes, « d'une impression fort serrée » : Traité des jiré jugés faux et légitimes, ou Réponses aux Lettres et Instructions jmstorales de quatre prélats : MM. de Noailles , cardinal , archevêque de Paris; Colbert, archevêque de Rouen; Bossuet, évêque de Meaux ; et Nesnto/id, évêque de Montauban, 1701. — Bossuet répliqua par sa Deuxième Instruction , ou Réponse aux objections (Fun ministre contre la pjremière Instruction , 1702.
Les citations des Pères devaient être et étaient, en effet, moins nombreuses dans cette Lettre pmstorale que dans la précédente. Pourtant, Bossuet a souvent recours à leur autorité contre le ministre qui prétendait que Jésus-Christ n'a pu, en six lignes, faire à l'Eglise toutes les promesses dont parlaient les catholiques. — « Si saint Augustin, dit-il, a enseigné que l'Écriture ne commande que la charité et ne défend que la convoitise, pourquoi mettre tant de grands volumes entre les mains des fidèles? Comme donc Dieu a donné un abrégé de toute la doctrine des mœurs qu'il a comprise en six lignes, ainsi Jésus-Christ en a donné un pour ce qui regarde la foi, en comprenant dans six ligues toutes les voies qui mènent à la vérité, et ne demandant autre chose sinon que l'on reçoive les enseignements qui se trouveront perpétués dans la succession des pasteurs , avec qui il sera tous les jours, depuis les Apùtres jusqu'à nous et jusqu'à la fin du monde. » — « On n'a pas besoin d'alléguer saint Hilaire ni saint Chrysostome (pour prouver que
les promesses de Notre-Seigneur sont faites pour les fidèles comme pour les pasteurs) ; la chose parle d'elle-même, et le profit des fidèles sous le ministère marque clairement la part qu'ils ont à la promesse, encore qu'elle se trouve directement adressée aux pasteurs. » — Bossuet invoque les sain f s Ph-es, et en particulier saint Auf/ustin et saint J ('ruine, pour répondre à la fausse interprétation donnée par Basnage à ce texte de l'Écriture : « Quand le Fils de l'homme viendra, il ne trouvera plus de foi sur la terre. »
Des Remarques accompagnaient cette Deuxième In.strucliun. — Les premières portent sur le traité du ministre et sur ce f/u' il autorise le schisme, mal déplorable dans l'Eglise comme autrefois dans le royaume de David, à l'époque de Jéroboam. Voilà pour(juoi .lésus-Ghrist renvoie aux successeurs d'Aaron avec les autres lépreux celui qui était Samaritain. (( Le ministre y devait répondre, ou convenir, après tertullien, que Jésus-Christ apprenait parla aux Samaritains à reconnaître le peuple et les prêtres enfants d'Aaron, comme la tige du sacerdoce et la source de la religion et des sacrements. » — Les secondes Remarques roulent sur le fait (le Paschase Radbert , où le ministre tâche rie marquer une iîinovafion positire, le dogme de la transsubstantiation. Mais Pr/.srArt.sv% au neuvième siècle, « avançait positivement à la face de toute l'Église , sans être repris par qui que ce soit, qu'encore que quelques-uns (remarquez ce mot) errassent par ignorance sur cette matière de la présence réelle, néanmoins il ne s'était encore trouvé personne ([iii osât ouvertement contredire ce qui était cru et confessé par tout l'univers ». — Les troisièmes l\emnr(jues sur le fuit des Grecs rappellent leurs paroles aux conciles généraux : « Pierre a parlé par L('on , Pierre a parlé par A(j((tli()ii ;... les saints canons et les lettres de Notre Saint Père C (des tin nous ont forcé à prononcer cette sentence. » — Dans les (jiiatrièmes Remarques sur l'histoire de l'arianisme, on voit citée une lettre de saint Athanase, où il affirme que « tout l'univers embrasse la foi catholicjue, et qu'il n'y en a qu'un très petit nombre <|ui la combatte ». Le pape Libérius cstre-
LES SALNTS PERES ET 150SSUET POLEMISTE. 483
présenté comme « lié de communion avec les plus saints évêques de l'Église, un saint Aflianasf^, un saint Basih^ », et comme « loué par saint Epiphanc et saint Ambroise ». « Le monde avait gémi d'être arien », disait saint J(''i'(h)ie. « Qui ne sait, dit aussi saint Aufjustin, qu'en ce temps plusieurs hommes de petit sens furent trompés par des paroles obscures, en sorte qu'ils croyaient que les ariens qui afTectaient de parler comme eux étaient aussi de la même créance... Saint Hilairc explique plus amplement ce mystère d'iniquité... » <( Saint Augustin, ajoute Bossuet, dit que si la visibilité et l'étendue de l'Eglise étaient éteintes par toute la terre avant saint Cyprien et Donat, il n'y aurait plus eu d'Église qui eût pu enfanter saint Cyprien et de qui Donat eût pu naître. » Saint Jérôme, tous les Prres grecs ft latins ont raisonné de la même sorte. Saint Alhanasc , saint Grégoire de Nazianze , saint Hilaire n'ont rien de contraire à la doctrine de saint Augustin sur la perpétuité et l'étendue de l'Eglise. — Les Réponses aux calomnies cjuon nous fait sur VEcriture et sur (Vautres points mettent en relief des passag-es de saint Irénée , de saint Chrysostome et de saint Justi/i sur l'étendue de l'Église catholique, dont la foi avait pénétré, dès le second siècle, « jusqu'à ces Scythes vagabonds et presque sauvages, qui traînaient sur des chariots leurs familles toujours ambulantes ». — Bossuet conclut en « conjurant » ses diocésains de lire ses Instructions, où ils trouveront la voie du salut et le repos de leurs âmes dans les promesses de Jésus-Christ et de l'Évangile ».
Il songeait encore aux protestants et à Grotius lorsqu'en 170i il publia sa Lettre à M. de Valincourt, son E.rplication de la prophétie (Vlsaïe sur Venfantt'nu'nt cVune Viercje.
On peut donc dire ({ue , pendant cin(juante années , Bossuet fut l'apùtre , le véritable apôtre de « ses frères errants » de la Réforme : il ne voulut jamais (jue les convertir en les instruisant et en les traitant avec la plus grande douceur. Ce sont les protestants eux-mêmes qui lui rendent ce témoignage. Le ministre du Bourdieu, l'un des plus distingués, écrivait à un magistrat de Montpellier, dans une lettre
confidcniielle : <( Je vous dirai franchement <{iie les manih'cs lw)mêl('s et c/wr/ieniifs, par lesquelles M. de Meauxse distingue de ses confrères, ont beaucoup contribué à vaincre la rrpugnance que j'ai pour tout ce qui s'appelle dispute. Car, si vous y prenez garde, ce prélat tùnuploie que (les voies ércDifjéliqnes pour nous persuader sa religion. Il prêche, il compose des livres, il fait des lettres et travaille à nous faire quitter notre croyance par des moyens convenables à son caractère et à F esprit du christianisme. Nous devons donc avoir de la reconnaissance pour les soins charitables de ce grand prélat , et examiner ses ouvrages sans préoccupation, comme venant d'un co'ar qui nous aime et soultaite notre salut. Ainsi, les intentions droites et pures, de ce grand homme, etc. » A cet hommage éclatant rendu par un adversaire à Bossuet , il faut ajouter celui qu'on trouve dans la Séduction éludée, ouvrage publié à Berne en 1680 par les Protestants et qui ne parle de révè({ue de Meaux que comme « d'un prélat illustre, que Dieu, dont l'immense libéralité n'a non plus d'égards à l'apparence des rehgions qu'à celle des personnes, a orné et enrichi d'une infinité de merveilleux (/o;i.s ; pour lequel aussi (les Réformés) ont une vénération particulière , ayant toujours eu parmi eux une grande considération jmur son mérite ». On est heureux de rencontrer cet autre éloge digne d'un pareil évêque dans une lettre qu'un converti adressait à Bossuet : « Vous êtes un autre saint Paul dont les travaux ne se bornent pas à une seule nation ou à une seule province. Vos ouvrages parlent présentement en la plupart des langues de l'Europe et vos prosélytes publient vos triomphes en des langues que vous n'entendez pas (1). «
ARTICLE II
Les saints Pères et la Polémique de Bossuet contre les Jansénistes.
« Quel motif, écrivait Joseph de Maistre dans son livre /te
(1) De liaiisset, Ilisl. dr lios.iurf , liv. \III.
LES SAINTS PEKES ET BOSSUET POLEMISTE. 485
r Église (jalUcane (1), quel secret ressort ag-issait sur l'esprit du grand évêque de Meaux et semblait le priver de ses forces en face du jansénisme ? C'est ce qu'il est bien difficile de deviner; mais le fait est incontestable. »
Il Test si peu que Floquet dans ses savantes Études sur la vie de Bossue/, t. II, livre VIII. pages 2V6--201, et livre X, pages 3il-i22, a établi, par des faits péremptoires et des preuves irrécusables, que, non seulement Bossuet « n'a jamais appartenu aux jansénistes et que l'on ne pourrait, sans manquer de respect et même de justice envers la mémoire de l'un des plus grands hommes du grand siècle, élever le moindre soupçon sur la sincérité de ses sentiments et de ses déclarations (2) », mais qu'il reproche aux jansénistes tout autre chose que <( les cinq propositions, » qui ne sont que « leur peccadille » ; et que le blâmer « de n'avoir pas bien connu le jansénisme », c'est un ridicule paradoxe qu'explique, mais ne justifie pas, la passion antigallicane du comte de Maistre.
L'abbé Rohrbacher, dans son Histoire de l'Eglise catholique, 12 vol. in-i-°, Briday, Lyon, et le chanoine Réaume, dans son Histoire de Bossuet (3 vol. in-8°, Paris, Vives, 1869-70), n'ont tenu aucun compte des faits précis mis en lumière par Floquet et ils persistent avec acharnement à faire de Bossuet un Janséniste , sous prétexte que le grand prélat était courtisan , comme si tout le monde ne savait pas que le jansénisme déplaisait souverainement à la cour et à Louis XIV, qui exila le grand Ârnauld et fit raser Port- Hoyal !
M. Lanson n'est guère plus excusable d'avoir dit que Bossuet « n'a point jugé l'erreur des jansénistes dangereuse (3) ».
Il avait été l'élève préféré, le confident, l'ami de Nicolas Cornet, de celui-là même qui, en sa qualité de syndic en exercice de la Faculté de théologie et de promoteur de la
(1) I.iv. n. cliap. XI, p. '2""-'278.
(-2) Même ouvrage, même page.
(;<) Bossuet, p. :W6.
censure, avait eu IfiiO extrait de VAuyiisiimis de Jansénius les (inrj projiosirionsoix se trouve toute la siil:)staiice du livre et que TÉglise condamna (1). Bossaet adhérait sans réserve à cette condamnation et à toutes les censures portées par le pape et les évêques. Dans V Oraison, futù-bvc du P. de Bour(/oin(j, le i décembre 16J)2, il n'avait pas craint de faire allusion aux questions si vivement débattues alors en France et dans le sein même de l'Oratoire, et de se prononcer énerg-iquement pour l'amour de l'Église et de l'unité : « Quiconque aime l'unité , dit-il , doit avoir une adhérence immuable à tout l'ordre épiscopal, dans lequel et par lequel le mystère de l'unité se consomme, pour détruire le mystère d'iniquité qui est Yœi/rrr de ri'beUioii et de schistuc. Je dis : à tout Tordre épiscopal ; au Pape , chef de cet ordre et de l'Église universelle (2) ; aux évêques, chefs et pasteurs des Églises particulières. Tel est l'esprit de l'Église, tel est principalement le devoir des prêtres, qui sont établis de Dieu pour être les coopérateurs de l'épiscopat... Soyez bénie de Dieu, sainte compagnie (de l'Oratoire); entrez de plus en plus dans ces sentiments; ('tcii/ncz cfs feux de division : ensevelissez sans retour ces no/ns de [Mirti. Laissez se débattre, laissez disputer et languir dans des questions ceux qui n'ont pas le zèle de servir l'Eglise. »
L'année suivante, dans Y Oraison funrhrc de Nicolas Cornet, que Bossuet prononça, non pas le 27 avril, comme l'ont dit dom Deforis et le cardinal de Bausset, mais le 27 juin 1GG3, soixante-dix jours après la mort du grand maître de Navarre (3), en présence de vingt prélats et de tous les docteurs de la Sorbonne (il, le jeune orateur parlait avec autant de franchise que de délicatesse et de cha-
(1) Voir Boraiill-Bereastel. Hw^oîVe de. l'Éf/lisa. liv. lAXIir. — Ellies du Pin, Histoire eccl('-siasli(/ii.e du dix -septième aiècle (I7-27); — Vie de M. Olier (I8.'>3); — Ilisloire de saint Vincent de Paul, par Collet, 1818.
(-2) Ces d('Clarations atteignaient en |)lein les Jansénistes, qui en ai)i)claiont du l*ape au Concile général.
(.3) Klle datait du 18 avril.
(i) Le neveu de Nicolas Cornet nous dit, dans VKInge de son oncle, i|ue les docleurs (le la Faculté de Paris étaient venus, les uns pour rendre leurs derniers dev(jirs au grand maître, les autres pour écouter ce i/ui se j^oueait dire du combat qu'il avait eu avec les .Ians(Miistes.
LES SAINTS PEUES ET BOSSUET POLEMISTE. 487
rite des ditierends qui troublaient alors l'Église. 11 mettait sur le même pied les jansénistes et les easuistes, « la pitié meurtrière (des docteurs qui leur a fait porter des coussins sous les coudes des pécheurs » , et l'erreur de « quelques autres, non moins extrêmes, qui ont tenu les consciences captives sous des rigueurs très injustes , qui traînent toujours l'enfer après eux et ne fulminent que des anathèmes. » « L'ennemi de notre salut, ajoutait-il, se sert également des uns et des autres, employant la facilité de ceux-là pour rendre le vice aimable, et la sévérité de ceux-ci pour rendre la vertu odieuse. Quels excès terribles et quelles armes opposées! »
Etait-ce là, « méconnaître le jansénisme » ou « ne pas juger cette erreur dangereuse? »
Mais ce n'est pas tout : Bossuet pqursuivait et après avoir tonné contre ceux « qui réduisent l'Évangile en problèmes » : « Que dirai-je, s'écriait-il, de ceux qui détruisent par un autre excès l'esprit de la piété, qui trouvent partout des crimes nouveaux et accablent la faiblesse humaine en ajoutant au joug que Dieu nous impose? Qui ne voit que cette rigueur enfle la présomption, nourrit le dédain, entretient un chagrin superbe et un esprit de fastueuse singularité, fait paraître la vertu trop pesante, l'Évangile excessif, le christianisme impossible?... Vous donc, docteurs trop austères, puisque l'Évangile doit être léger, n'entreprenez pas d'accroître son poids; n'y ajoutez rien de vous-mêmes, ou par faste, ou par caprice, ou par ignorance... Quelle effroyable tempête s'est excitée en nos jours touchant la grâce et le libre arbitre ! Je crois que tout le monde ne le sait que trop, et il n'y a aucun endroit si reculé de la terre, où le bruit n'en ait été répandu. »
Et alors l'archidiacre de Metz plaidait à la fois la cause de Nicolas Cornet, dont il faisait l'éloge le plus complet, pour répondre aux attaques dont il avait été l'objet de la part des jansénistes, cVArnauld lui-même (1), et la cause des
(I) Il avait publié des Considri-alions sur l'entreprise faite par M. Nicolas Cornet, Kiii».
i88 ROSSUET ET LES SAINTS PERES.
Pères de l'Église, de saint Augustin, de saint Grégoire de Ndzieone, de saint Thomas et de toute FÉcole. dont la doctrine était attaquée ou plutôt défigurée par les nouveaux docteurs.
K Comme presque le plus grand effort de cette nouvelle tempête tomba dans le temps qu'il était syndic de la Faculté de Théologie , voyant les vents s'élever, les nues s'épaisisr, les flots s'enfler de plus en plus; sage, tranquille et posé qu'il était, il se mit à considérer attentivement quelle était cette nouvelle doctrine et quelles étaient les personnes qui la soutenaient. Il vit donc que saint Augusiin , qu'il tenait le plus éclairé et le plus profond de tous les docteurs, avait exposé à l'Église une doctrine toute sainte et apostolique touchant la grâce chrétienne ; mais que , ou par faiblesse naturelle de l'esprit humain, ou à cause de la profondeur et de la délicatesse des questions, ou plutôt par. la condition nécessaire et inséparable de notre foi durant cette nuit d'énigmes et d'obscurités, cette doctrine céleste s'est trouvée nécessairement enveloppée parmi des difficultés impénétrables; si bien qu'il y avait à craindre qu'on se fût jeté insensiblement dans des conséquences ruineuses à la liberté de l'homme; ensuite il considéra avec combien de raisons toute FEcole et toute l'Église s'étaient appliquées à défendre les conséquences, et vit que la Faculté des nouveaux docteurs en était si prévenue qu'au lieu de les rejeter, ils en avaient fait une doctrine propre : si bien que la plupart de ces conséquences, que tous les théologiens avaient toujours regardées jusqu'alors comme des inconvénients fâcheux, au-devant desquels il fallait aller pour bien entendre la doctrine de saint Augustin et de l'Eglise, ceux-ci les regardaient , au contraire , comme des fruits nécessaires, qu'il en fallait recueillir, et que ce qui avait paru à tous les autres comme des écueils contre lesquels il fallait craindre d'échouer le vaisseau, ceux-ci ne craignaient point de nous le montrer comme le port salutaire auquel devait aboutir la navigation. Après avoir ainsi regardé la face et l'état de cette doctrine, que les docteurs sans doute
reconnaîtront bien sur cette idée générale, il s'appliqua à connaître le génie de ses défenseurs. Saint Grnjoire de Nazianzr, qui lui était fort familier, lui avait appris que les troubles ne naissent pas dans l'Église par des âmes communes et faibles : « Ce sont, dit-il, de grands esprits, mais ardents et chauds, qui causent ces mouvements et ces tumultes » ; mais ensuite les décrivant par leurs caractères propres, il les appelle excessifs, insatiables et portés plus ardemment qu'il ne faut aux choses de la religion : paroles vraiment sensées, et qui nous représentent au vif le naturel de tels esprits.
« Vous êtes étonnés, peut-être, d'entendre parler de la sorte un si saint évèque. Car, Messieurs, nous devons entendre que, si l'on peut avoir trop d'ardeur, non point pour aimer la sainte doctrine, mais pour l'éplucher de trop près et pour la rechercher trop subtilement, la première partie d'un homme qui étudie les vérités saintes, c'est de savoir discerner les endroits où il est permis de s'étendre et où il faut s'arrêter tout court et se souvenir des bornes étroites dans lesquelles s'est resserrée notre intelligence : de sorte que la plus prochaine disposition à l'erreur est de vouloir réduire les choses à la dernière évidence de la conviction (1). Mais il faut modérer le feu d'une mobilité inquiète , qui cause en nous cette intempérance et cette maladie de savoir, et être sages sobrement et avec mesure , selon le principe de l'apôtre, et se contenter simplement des lumières qui nous sont données plutôt pour réprimer notre curiosité, que pour éclaircir tout à fait le fond des choses. C'est pourquoi ces esprits extrêmes, qui ne se lassent jamais de chercher, ni de discourir, ni de disputer, ni d'écrire, saint Grégoire de Nazianzc les a appelés excessifs et insatiables.
« Notre sage et avisé Syndic jugea que ceux desquels nous parlons étaient à peu près de ce caractère, grands hommes, éloquents, hardis, décisifs, esprits forts et lumineux,
(I) Il y a là une réponse au cartésianisme, qui donnait la main au jansénisme.
490 lîOSSUET ET LES SAINTS PERES.
mais plus capables de pousser les choses à rextrérnité que de tenir le raisonnement sur le penchant, et plus propres ii commettre ensemble les vérités chrétiennes qu'cà les réduire à leur unité naturelle; tels enlin, pour dire en un mot, qu'ils donnent beaucoup à Dieu , et c'est pour eux une grande grâce de céder entièrement à s'abaisser sous l'autorité suprême de l'Église et du Saint-Siège. Ce parti zélé et puissant charmait du moins agréaljlement, s'il n'emportait tout fi fait la fleur de l'École et de la jeunesse. Enfin, il n'oubliait rien pour entraîner après soi toute la Faculté de théologie.
« C'est ici qu'il n'est pas croyable combien notre sage Grand Maître a travaillé utilement parmi ces tumultes, convainquant les uns par sa doctrine , retenant les autres par son autorité, animant et soutenant tout le monde par sa constance... Et certes, il est véritable qu'aucun n'était mieux instruit du point décisif de la question. Il connaissait très parfaitement et les confins et les bornes de toutes les opinions de Y Ecole , jusqu'où elles couraient et où elles commençaient à se séparer; surtout il avait grande connaissance de la doctrine de saint Aiiç/ustin et de l'École de saint Thomas. Il connaissait les endroits par où ces nouveaux docteurs semblaient tenir les limites certaines, par lesquels ils s'en étaient divisés. C'est de cette expérience, de cette exquise connaissance et du concert des meilleurs cerveaux de la Sorbonne , que nous est né cet extrait des cinq propositions, qui sont comme les justes limites par les(iuelles la vérité est séparée de l'erreur, et qui étant, pour ainsi parler, le caractère propre et singulier des nouvelles ojDÎnions, ont donné le moyen à tous les autres de courir unanimement contre leurs nouveautés inouïes. »
Pouvait -on être plus explicite et plus formel dans la condamnation du jansénisme? Pourtant Bossuet ajoutait encore :
« C'est donc ce consentement (jui a préparé les voies à ces grandes décisions que Rome a données, à quoi notre très sage docteur, par la créance qu'avait même le Souverain
Pontife à sa parfaite intégrité , ayant si utilement travaillé, il en a aussi avancé l'exécution avec une pareille vigueur, sans s'abattre , sans se détourner, sans se ralentir : si bien que par son travail , sa conduite, et par celle de ses fidèles coopérateurs, ils ont été contraints de céder. On ne fait plus aucune sortie; on ne parle plus que de paix. 0 qu'elle soit véritable 1 ù qu'elle soit effective 1 ù qu'elle soit éternelle ! Que nous puissions avoir appris par expérience combien il est dangereux de troubler l'Église , et combien on outrage la sainte doctrine , quand on l'applique malbeureusement parmi des extrêmes conséquences ! Puissent naître de ces conflits des connaissances plus nettes, des lumières plus distinctes, des flammes de charité plus tendres et plus ardentes, qui rassemblent bientôt en un par cette véritable concorde les membres dispersés de l'Église! »
La charité du prêtre parlait ici avec autant d'onction que l'inébranlable fermeté du docteur avait parlé avec énergie. Un tel discours dans un tel milieu, dans de telles circonstances, était plus qu'un discours : c'était un acte, c'était la condamnation formelle du jansénisme et de tous les échappatoires imaginés par ses partisans.
Aussi n'est-on pas étonné de voir en 166i et en 1665 le nouvel archevêque de Paris, Hardouin de Beaumont Péréfixe, qui avait assisté à l'oraison funèbre de Nicolas Cornet (1), recourir aux lumières et au zèle de Bossuet pour triompher de l'opiniâtre résistance des religieuses de Port- Royal, qui ne voulaient pas signer le célèbre fonnuhdrp (2). Le jeune doyen de 3ietz s'empresse de répondre aux désirs de l'archevêque , et il nous reste une Lettre aux Religieuses de Port-Roijal sur la signature du f annulaire contre le livre de Jansénius. C'est la seconde rédaction de cette lettre (1665) où Bossuet répond à V Apologie des Religieuses de Port-Rogal, composée en 1664-1665 par Arnauld et Nicole,
(I) Il y a même, dans Texorde du discours, quek|ues mots à son adresse et à celle de M«'' La Motlic Houdancourt. archevêque nommé d'Aucli.
(i) H y eut à ce sujet deux mandements de l'archevêque de Paris, l'un du 7 juin 1(i(W, l'autre du 13 mai It»;:;, après la bulle d'Alexandre VII, Rcj/iuiinis apostolicl 18 février itHi';.
492 nOSSUET ET LES SAINTS PÈRES.
qui est seule authentique, d'après une copie de Le Dieu, conservée au grand séminaire de Meaux (1). Bossuet en envoyait une copie à )r^ d'Albert, le 13 juin 1G91 (2).
Les raisons données dans cette Letlrc afin de convaincre les récalcitrantes qu'il n'y avait pas lieu de distinguer le fait et le droit , sont, pour la plupart , empruntées à l'histoire et aux PèiTs de l'Eglise. — Ainsi, les Pi'rrs de Chalcédoine « ne voulurent pas même écouter la profession de foi de Théodoret que l'anatlirme à Nestorius ne fût à la tête », joignant « le fait et le dogme » dans la même déclaration. — Ainsi encore, « la profession de foi de saint Grégoire, vraiment grand, parce qu'il a été vraiment humble, euvoyée par ce saint pape aux Églises d'Orient après son exaltation au Saint-Siège » , fait tomber le même anathème tant sur les faits que sur les dogmes. « Les professions de foi du même style et du même esprit (jue celle de saint Grégoire... sont très ordinaires dans l'antiquité... Comment donc oser soutenir qu'on ne peut dire sans péché , en imitant saint Grégoire : J'approuve les })crsonnes et les écrits que l'Église approuve et je condamne ceux qu'elle condamne? — L'Apôtre saint Paul ordonne de noter tout frère qui marche contre la tradition , et il désigne expressément dans une de ses Ejjttres un Hyménée, un Phrygelle, un Hermogène,... ainsi qu'il fut pratiqué à l'égard d'un hérétique de la secte des monoth élites, que saint Èloi découvrit à Autuo, et qu'il se pratiquait constamment dans les autres rencontres semblables. » — « Le grand pape saint Léon ordonne à ceux qui étaient suspects de l'hérésie pélagienne de condamner par écrit dans leur profession de foi » les auteurs de leur superbe doctrine... Je n'achèverais jamais ce discours si j'entreprenais de vous raconter tous les exemples pareils, qui sont infinis dans l'histoire et dans les actes particuliers de l'Église. J'ajouterai seulement que le pape saint llorntisdus
(I) La première /v-da(7îo«. lut imprimée en l"0!i par TabUc Bossuet. sur la tleinandc de M"'" de Maintenon et du canlinal de Noailles, malgré Le Dieu, qui avait déclari- • que la copie qui courait ne valait rien et (|u'il possédait seul • le texte de l'illustre prélat.
(i) Voir ses Lettres à M'"" d'Albert.
Li:S SAINTS PERES ET BOSSUET POLEMISTE. 493
exigea et reçut par écrit la confession de foi de tout l'Orient, en laquelle était énoncée la condamnation expresse de tous ceux que l'Église avait jugés, et nommément celle d'Acace, patriarche de Constantinople , ce pape très saint et très docte, défenseur très zélé de la doctrine de saint Ant/iisfin, ayant gravement averti les évéques « qu'il ne suffisait pas d'enfermer les errants -dans une condamnation générale », mais qu'il fallait condamner nommément tous ceux que l'Église jugeait condamnables. — Saint Ci/rilh- (V Alexandrie déclara (au concile d'Éphèse ) que lui et les orthodoxes ne recevaient à leur communion les évêques d'Orient ni Jean (d'Antioche i , leur chef et leur patriarche, que sous la condition nécessaire d'anathématiser par écrit Nestorius et ses dogmes... Le pape saint Horntisdas en usa de la même sorte avec Jean , patriarche de Constantinople , et les autres évêques grecs... « Recevoir, disait saint Hormisdas, le concile de Chalcédoine et les lettres de saint Léon , et cependant défendre le nom d'Acace, c'est entreprendre de soutenir des choses contraires. » Et quoique nous voyions par une lettre du pape saint (réUisc que l'on objectait alors ce que quelques-uns objectent encore à présent , (pie (c Acace n'avait pas été jugé par un concile, lui qui était évêque d'une Église si considérable », néanmoins le pape saint Hormisdas pressa toujours les Orientaux par la force des choses jugées. — Le pape Félix III avait-il attendu l'aveu d'Acace pour prononcer sa sentence? — Au concile de Constantinople , sous saint FUirun) , les archimandrites souscrivirent la déposition d'Eutychès. Les légats du pape saint Hormisdas obligèrent pareillement les archimandrites, c'est-à-dire les Pères des monastères , à souscrire expressément la condamnation d'Acace. »
Après avoir répondu à l'argument tiré de ce que « les sentences de l'Église en ce qui touche les faits ne sont pas tenues infaillibles », Bossuet conjure les religieuses de Port- Royal de ne pas se laisser « émouvoir aux histoires qu'on leur fait pour leur décrier la conduite du Saint-Père et des évêques. Si vous voulez des exemples de l'antiquité, que ne
disait pas un Nestorius de saint Cf/rillc, archevêque d'Alexandrie, le principal auteur de ses maux?... Mes sœurs, ne vous jetez pas dans ce labyrinthe; car ne vous apercevez-vous pas quelle illusion ce serait, si vous étiez détournées de vous soumettre dans un fait si authentiquement jugé, par une attache à des faits particuliers?... Laissez donc à part ces narrés d'intrigues et de cabales que les hommes ne cesseront jamais de se reprocher mutuellement. »
Cette Lettre éloquente devait rester infructueuse, comme les visites que fit Bossuet soit à Sainte-Marie du Faubourg- Saint-Jacques , en septembre 1664, où il vit la mère Agnès et sa nièce, sœur Sainte-Thérèse Arnauld d'Andilly, qui signa « de la main et non du cœur » , pour se rétracter, secrètement en février 1665, soit à Port-Royal de Paris, où il se rendit aussi inutilement le 28 juin 1665 avec M^'" Hardouin de Péréfixe, qui l'avait annoncé aux religieuses en ces termes : « C'est un homme savant, le plus, doux du monde, et entièrement comme il vous faut. Il n'est d'aucun parti ».
Que M. Lanson nous dise après cela que Bossuet « admirait, aimait Arnauld et Nicole, qui ne demeuraient pas en reste avec lui (1^, qu'il voyait en eux d'illustres vaillants défenseurs de l'Église. » — Il pourrait ajouter que Du Guet, La Lanne, Launoi, Sainte-Beuve, Sainte-Marthe, Le Roi, les plus célèbres jansénistes l'honoraient à l'envi, mais qu'en même temps les PP. Bourdaloue, la Chaise, la Rue, Bouhours. Rapin, Ferrier, Annat, le recherchaient aussi et l'appelaient à prêcher le P(uié(/>jil</ue de Saint Ignace (2).
(I) Arnauld ne trouve rien de plus exlniordiiiaiie entre " tant de grandes i)ualitcs, >> qu'il admire en Bossuet, (/.e/^/r à Lenoir iv mars l(>!»4) « qu'un certain fond do dignité et de sincérité qui lait reconnaître (à M. de Meaux) la vérité, qui ([ue ce soit qui la lui propose. »
f-2) Lettre de (Jrosley au Journal Encyclopvdic/ue, 17(i8, — M. l'abhé Lehanj avoue I)Ourtant (pi'il n'a rien pu d(H'ouvrir sur ce Puiu'Çiyriquc.
Il aurait pu citer du moins la péroraison du Sermon pour la Fêle de la Circoncision, prêché le l"'' janvier l(iS7 dans l'église saint Louis. à la maison professe des !•)>. .lésuites. « Et vous, célèbre compagnie, ipii ne portez pas en vain le nom de Jésus, à qui la grâce a inspiré ce grand dessein de conduire les enlants di; Dieu des leur bas ;"ige jusqu'à la maturité de l'homme i)arrait en .Icsus-Christ: à
Bossuet méritait cette confiance et cet honneiu', lui (jui écrivait au maréchal de Bellefonds, le 30 septembre 1667 (?): « Je suis bien aise de vous dire en peu de mots mes sentiments sur le fonds du Jansénisme). Je crois donc que les propositions sont véritablement dans Jansénius et qu'elles sont l'àme de son livre. Tout ce qu'on dit au contraire me parait une pure chicane et une chose inventée pour éluder le jugement de l'Église. Quand on a dit qu'on ne devait ni on ne pouvait avoir à ses jugements , sur les points de fait, une croyance pieuse, on a avancé une proposition d'une dangereuse conséquence et contraire à la tradition et à la pratique. Comme pourtant la chose était à un point ([u'on ne pouvait pas pousser à toute rigueur la signature du Formulaire, sans causer de grands désordres et sans faire un schisme , l'Église a fait selon sa prudence d'accommoder cette affaire (1) et de supporter par charité et condescendance les scrupules ({ue de saints évèques et des prêtres , d'ailleurs attachés à l'Église, ont eu sur le fait. Voilà ce que je crois pouvoir étabhr par des raisons invincibles ; mais cette discussion vous est, à mon avis, fort peu nécessaire. Vous pouvez, sans difficulté, dire ma pensée à ceux à <|ui vous le trouverez à propos, toutefois avec quelque réserve. J'ai appris de l'Apôtre à ne point trahir la vérité , et aussi à ne point donner d'occasions de troubles à ceux qui en cherchent. »
En 1681, prêchant à Versailles, le jour de Pâques, devant Louis XIV, Bossuet se montrait <( autant éloig-né d'une excessive rigueur qui se détourne à la droite , que d'une extrême condescendance qui se détourne vers la gauche. Que dire de ceux qui fuient les sacrements, s'écriait-il, en crainte du péril où les précipiterait le mépris qu'on en fait, en sorte qu'il n'y a plus de sacrements pour eux? Combien
(jui Dieu a donne vers la fin des temps des docteurs, des apùtres, des évangélislcs, aûn de faire cclaler par tout l'univers et jusque dans les terres les plus inconnues la gloire de l'Évangile, ne cessez d'y faire servir, selon votre sainte institution, tous les talents de l'esprit, de l'éloquence, la politesse, la littérature; et alin de mieux accomplir un si grand ouvrage, recevez avec toute cette assem. blée. un témoignage d'une éternelle cliarité, etc. (1) Allusion à la pax.r de Clément IX.
496 BOSSl'ET ET LES SAÎNTS PEPxES.
en connaissons-nous qui n'ont plus rien de chrétien que ce faux respect des sacrements qui fait qu'ils les abandonnent de peur, disent-ils. de les profaner? Le beau reste de christianisme! Comme si on pouvait faire, pour ainsi parler, un plus grand outrasre aux remèdes tpie d'en être en\ironné. sans daiener les prendre . douter de leur vertu et les laisser inutiles 1 ^^
Après cette éloquente protestation contre les théories dArnauld et des jansénistes sur l'infirquente communion. il faut signaler les paroles sis-iiiiîcative* de Y Histoire dps Variations, 1688, livre XI. :; LV : >e croyez jamais rien de bon de ceux qui outrent la vertu. ■
En 1689. dans le Dfuj:irm/^ Aifi'tissement aux Protestant-:. Bossuet défendait les molinistes contre le reproche de semi-pélasrianisme. formulé par Jurieu. — En 1695, dans les M» 'lit 'liions sur l'Erangih Dernii-re sprnninp du Sa tireur. LVIIP jour il disait : « Et ceux-là ferment la porte du ciel qui la font trop lars^e, et ceux-là aussi qui augmentent les difficultés et les fardeaux, et dont la dureté rend la piété sèche et odieuse. >^
« Il est certain . dit M. Lanson 1 . que Bossuet estimait Jansénius et Saint-Cyran . qu'il en permettait même la lecture à des relisrieuses ». — Oui. mais pas à toutes indiÛeremment. puisque, s'il écrit à M^* d'Albert le IT mai 1695 : « Je ne change rien à la permission que je vous ai donnée de continuer la lecture des Lfttrfs de M. de Saint-Cyran - . il ajoute : « Je ne le permettrais pas si aisément à quelqu'un cjui ne l'aurait pas lu. ou que je ne croirais pas capable d'en profiter. La concession ou refus de telles permissions sont relatives aux dispositions des pei*sonnes. - Le li mai 1695. il écrivait à sœur Cornuau : « J'oubHerais toujours, ma Fille, à vous répondre sur les Lettres de M. df Saint-Cyran, si je ne commençais par là. Elles sont d'unf spiritua/if*' sf'chf ftalamhi'juf'e. Jo n'/'U attends aucun profit pour la personne que vous savez; je ne les défends
«r Bonutt, p. 331.
pas; mais je ne les ai Jfimais conseillées ni permisps », Est-ce là beaucoup estimer « saint Gyran et ses œuvres? » Il n'y parait pas. Si M™*" d'Albert de Luynes a obtenu la permission de " continuer » la lecture de Saint-Cyran, c'est apparemment qu'elle avait commencé sans permission et que, d'ailleurs, elle « avait déjà lu » ces Lettres.
En 1696, le cardinal de Noailles voulant condamner le livre de l'abbé de Barcos , neveu de Saint-Cyran , Exposition de la foi ccitholiqur touchant la grâce, Bossuct composa, pour le fond au moins , Y Instruction pastorale de M^'' Farcherêque de Paris poitant cette condamnation (20 août 1696). — Il y relevait « l'abus fait (par l'abbé de Barcos) du nom de saint Awjastin et de quelques autres docteurs ». « Il y a plus de mille ans , disait-il , que les défenseurs de la grâce ont rapporté cette prière de la Liturgie attribuée à saint Basile : Faites bons les méchants, conservez les bons dans la piété; car vous pouvez tout et rien ne vous contredit; vous sauvez quand vous voulez, et il n'y a personne qui résiste à votre volonté. » Bossuet allègue ensuite l'autorité de saint Bernard , qui nous dit dans son de Gratia et Libero Arbitrio : « La grâce excite la volonté , en lui inspirant de bonnes pensées; elle la guérit en changeant ses affections, elle la fortifie en la portant aux bonnes actions; et la volonté consent et coopère à la grâce en suivant ces mouvements. Ainsi , ce qui d'abord a été commencé dans la volonté par la grâce seule, se continue et s'accomplit conjointement par la grâce et par la volonté, mais en telle sorte que, tout se faisant dans la volonté et par la volonté, tout vient cependant de la grâce : Totuni quideni hoc et totuni illa; sed ut totum in illo, sic totum ex illa. A saint Bernard s'ajoutent saint Auç/ustin et saint Ci/prien, les saints Pères, qui interprètent ce texte de saint Paul : « Le Saint- Esprit prie en nous », en disant qu'il nous fait prier en nous donnant tout ensemble , avec le désir de prier, l'effet d'un si pieux désir : impart ito oratiouis affecta et effecJu (1),
il) Sanct. Auf/usl. ad Sixtum. n, Ki.
liOSSUKT ET LES SAINTS l'Él'.ES. 33
et qui affirment que « Dieu couronne ses dons dans les élus en couronnant leurs mérites (1), et que nous devons attribuer à Dieu tout Touvrage de notre salut, ul totum detur Dca, et nous abandonner à sa bonté avec une entière confiance; persuadés avec le même saint Augustin, que nous serons dans une plus grande sûreté , si nous donnons tout à Dieu que si nous nous confions en partie à lui et en partie à nous : Tut i or es igitur vivimus, si tôt uni Dco dauius; non autcm nos illi ox partf , et nohis ex parte comnàttimus (2). »
La condamnation du livre de l'abbé de Barcos avait été précédée en 1685 de l'approbation donnée par le même cardinal de Noailles, alors évêque de Châlons, aux Réflexions morales du P. Quesnel, qui contenaient la même doctrine. De là le fameux Problème ecclésiastique publié en 1699 : Qui faut-il croire, M. de Noailles, évêque de Châlons, ou M. de Noailles, archevêque de Paris? M. de Noailles louant les doctrines jansénistes dans le P. Quesnel, ou M. de Noailles les condamnant dans l'abbé de Barcos? La situation de l'archevêque de Paris était fâcheuse ; elle devint encore plus embarrassante, lorsque la secte se mit en instances pour obtenir à Paris la réimpression des Réflexions n/orales. Comment s'y refuser, après les avoir qualifiées « de pain des forts et de lait des faibles? » Comment y consentir sans doubler le scandale du Problhne ea lésiastique? M. de Noailles essaya d'une commission de théologiens pour sortir honorablement du labyrinthe. Bossuet, qui était de la commission, déclara net, après un examen attentif de l'ouvrage du P. Quesnel, qu'il n'était pm possible (le le corriqer, mais qu'il fallait Ir refondre, h Ce sont ses propres expressions; nous le savons par le témoignage de personnes exemptes de soupçons et dignes de vénération » , disait M^"" de Bissy, le successeur de Bossuet sur le siège de Meaux, dans son Mandement du 25 avril 171V. En tout cas, Bossuet demandait instamment des corrections
(I) Snnclus Augusl. . Dr Gralia cl lih. arbit., c vi, n. I"i. (■2) Sanclus Augus.. De Dono perscveranliaa , c. vi. ii. \'l-
considérables, propres à ôter tout le venin des Réflexions moralfs. Et afin d'aider le cardinal approbateur à rester dans les termes de la doctrine catholique, il composa un Arertissenicnt destiné à servir de Préface, où l'enseignement orthodoxe était nettement défini : « Il y prit occasion, dit Le Dieu dans une béclaratlon du 27 mars 1712, de conibaltre le Jansénisme et d'établir les principes qui y sont le plus opposés : la grâce générale offerte à tous, les grâces suffisantes avec leurs véritables pouvoirs, le secours divin toujours présent aux fidèles dans les plus grandes tentations. » L' Arertissentent ,veiivé en 1699, fut prêté en 1709 par l'abbé Le Dieu à M^"^ de Bissy à condition qu'il n en tirerait pas un double. Mais un abbé Lebrun, doyen de Tournay, janséniste zélé, se trouvant à iMeaux, en expédia une copie au P. Quesnel, qui l'édita en 1710, en Flandre d'abord, puis à Paris, et n'hésita pas à intituler Justification des Ré fierions sur le Noareau Testament i\) une œuvre dénaturée , falsifiée , que Bossuet avait écrite précisément pour corrif/er les Réflexions morales, et non pour les j astifier. Le coryphée du jansénisme raconte, d'ailleurs, ingénuement «. qu'il a pris soin d'y rectifier quelques passages fautifs, d'y en ajouter quelques autres hors du texte, pour fortifier les pensées de l'auteur » .
C'est donc là une œuvre apocryphe, dont auraient tort de s'autoriser les adversaires de l'évêque de Meaux pour l'accuser de jansénisme : « Jamais auteur célèbre, disait de Maistre, ne fut, à l'égard de ses œuvres posthumes, plus malheureux que Bossuet. »
Quoi qu'il en soit, dans son Avertissement comme dans tousses autres ouvrages, l'évêque de Meaux avait multiplié les citations des saints Pères et surtout de saint Aaçastin (2), dont « la doctrine sur la grâce a été tant de fois consacrée par l'Église romaine et adoptée par tant d'actes
(1) C'était tout au plus la. justification du cardinal de Noailles , [)Our lequel Bossuet eut une complaisance excessive, puisque le livre du P. Quesnel lut condamne par Clément XI d'abord, puis en 1713 par la huile Unifjcnilus.
(-2) Edition de Bar-le-Duc, t. V, pages 36-2, 3i;:{. 3iii, :!ii.-., 3ti6. 3(n. -.im. 3ii». 37(j, 371, 37-2, 373, 374. 37:., 37<i, ?.77, 379, 381, 38-2.
r.OO BOSSUET ET LES SAIMTS PERES.
solennels des souverains Pontifes, depuis saint Innocent 1" jusqu'à Innocent XII. « Le livre De la Correction et de la grâce, Y Ouvrage inachevé contre Julien, le traité De la Nature et de la grâce, les Co?ifessions , le de Peccatorum meritis , le de Do no perseverantiae, le de Spiritu et littera, le de Gratia Chrisfianisnii , les Lettres, les Sermons sur les Paroles de V apôtre , sur les Psaumes, les Traités sur saint Jean, le de Doctrina christ ia?ia, le de Gratia et Libero Arbitrio, le de Praedestinatione Sancforum, sont largement et continuellement mis à contribution , avec une érudition trop abondante et trop sûre pour venir du P. Quesnel. — C'est ensuite saint Basile (1), sa Liturgie et ses Sermons , saint Thomas et sa Somme théologique (2), Origène (3), saint Chrysostome (/i-), saint Léon (5), saint Jean de Damas (6), saint Bernard (7), saint Jérôme (8) , saint Prosper (9), saint Ambroisc (10), saint Grégoire (11), saint Cgprien (12), qui viennent tour à tour déposer en faveur de la doctrine de l'Église, bien dénaturée hélas! par l'auteur des Réflexions morales.
Cependant, aux débats soulevés par le Problème ecclésiastiçue avaient succédé ceux de l'Assemblée de 1700, où Bossuet, disent ses adversaires, Fénelon entre autres, dans un Mémoire secret adressé au pape, en 1705, fit le jeu des Jansénistes en condamnant la morale relâchée des Casuistes et des probabilistes , alors que le grand évêque de Meaux, l'âme et l'oracle de cette assemblée, demandait et obtenait, dans son impartiale équité, la condamnation des propositions « contre le jansénisme, surtout de celle où l'on traitait le jansénisme de fantôme (13) ».
(I) Pages ;«ii:i, .'ni, 37-2. — {i) Pages ac», ao:;, ;no, 3-',). — (3) Page 371. — (4) Pages 371, 37-2. — ^i) Page 371. — (G) Page 371. — (7) Page 371. — («) Page 37ï!. — (9) Page .373. — (10) Page .379. — (11) Page 38->. — (1'>) l'âge 381.
(13) Voir les Mrmoiras du Cliancelicr d'Aguosseau. — Voici, d'ailleurs, d'après l'ahlté Le Dieu, Jourmil. I , p. !»ii, ce (|ue Bossuet pensait et disait du jansénisme en pleine Assemhléc du clergé à Saint-Germain, en 1700. « I\l. de Meaux. prié de prendre le liureau avec; les prélats et les ahbés de la commission, a ouvert son discours c;n donnant une idée générale des deux points proposés : la foi et la morale, le jansénisme renouvelé par une inlinité de libelles répandus dans le public, et le relàcliement, même la corruption introduite dans la morale par toutes les subtilités des Casuistes. Il a (ensuite entainc' la matière du jansénisme,
LES SAINTS PÈRES ET BOSSUEï POLEMISTE. 501
Les Jansénistes , irrités (1), préparèrent une nouvelle machine de guerre : le Cas de conscience , décembre 1702, où l'on supposait un confesseur, embarrassé par des questions que lui avait adressées un ecclésiastique de province et obligé de s'adresser à des docteurs de Sorbonne pour guérir des scrupules vrais ou imaginaires : l'avis des docteurs portait que sur la question de fc/f, le silence respectueux suffisait pour rendre aux constitutions des Papes sur le Jansénisme toute l'obéissance qui leur était due. Lorsque ce Cas, « signé des 40 docteurs, fit tant de bruit à Paris, dit l'abbé Le Dieu (2), après avoir relu exprès rAugiistiniis d'un bout à l'autre avec une nouvelle attention et toutes ses lumières , Bossuet dit : « J'y trouve aujourd'hui la même chose que j'y trouvai il y a cinquante ans, dans le fort des disputes. » Jamais il ne douta que l'on ne fût obligé en conscience de signer le formulaire purement et simplement et sans au-
par les jugements de condamnation prononcés à rencontre, des Hi.'ii, par une Assemblée comme celle-ci, ensuite par les constitutions d'Innocent X et d'Alexandre Vil, et par le jugement exprès de rAssemtjlée de l(r>9, acceptant les constitutions et jugeant que le sens des cinq propositions condamnées était celui de .lansénius, dont il a fait l'éloge de sa piété, de son savoir et de sa soumission à l'Église pour tous ses ouvrages. Il a explique la nécessité de condamner les erreurs et nommément leurs auteurs, afin que les fidèles ne puissent être séduits par eux. Il a lait voir comment d'anciens conciles, celui de Clialcédoine, celui d'Épliése, ont fait des formulaires de leur foi, et marqué les erreurs dans de longs extraits des auteurs condamnés ; (l'autorité des évéques n'a point été oubliée dans l'acceptation des définitions de l'Église); que sur tant d'exemples a été fondé le jugement de l'Eglise de France prononcé dans ses assemblées contre les cinq fameuses propositions et leur sens qui a été déterminé être celui de Jansénius. De là, il est venu à l'importance de soutenir un jugement si solennel et de réprimer tout ce qui a osé s'élever à l'encontre, non par la seule gloire de l'Église de France, mais bien plus par la gloire de Jésus-Christ même et de la vérité attaquée en toute manière par des livres latins et français, avec une hardiesse qui ne lespecte aucune autorité, puisque le Saint-Siège et les Papes, même Innocent XII, y sont traités avec un mépris formel; que dans la délibération sur le quiétisme l'assemblée présente s'est proposé pour modèle ce qu'elle avait jugé dans le jansénisme ; qu'elle est donc engagée par toutes ces raisons à le soutenir et par conséquent à condamner les propositions contraires • ; alors il a demandé que ces propositions, qui sont les premières de VIndiculus imprimé, fussent lues : c'est le titre I. De observandis Innocenta X... constitutionibiis , etc. M. l'cvêque de Cliàlons en ayant fait lecture et des qualifications y jointes, M. de Meaux a repris son discours et prouvé que chaiiue qualllication convenait aux propositions : fausse, téméraire , scandaleuse . schismatique et injurieuse à l'Eglise; dont la vérité, sans autre preuve, se voit clairement par la simple lecture ».
(I) En février 1701, l'évêque de Lnçon, de Valderie de l'Escure , avait consulté Bossuet sur quatre propositions jansénistes avancées par un de ses clianoines. L'évêque de Meaux lui répondit qu'il avait eu raison de les condamner, et il lui allégua l'autorité de sa.mi Awiusdn.
(-2) Mémoires, \\. 7.%, 70, 77, 81, -210, -211.
cuiie restriction. Aussi, xM. de Meaux vit-il d'abord l'importance du Cm, et dès qu'il eut présenté à Versailles, au mois de janvier 1703, son Instruction contre M. Simon, il revint à Paris pour travailler à cette afTaire.
(( On sait le succès de ses soins pour porter les docteurs à une rétractation, Jwrs trois ou quatre, et la part qu'il eut à l'ordonnance et censure de ce Cas, faite par le M, le cardinal de Noailles. »
Et voilà l'homme qu'on ose présenter comme « privé de ses forces en face du Jansénisme ( 1 ) » !
Ce n'est pas tout : Bossuet, dit encore Le Dieu, « voulait faire une plus ample instruction pour prouver que l'on doit une soumission parfaite de jugement aux décisions de l'Église, même dans les faits dogmatiques. Dans le mois de février et pendant tout le carême de 1703, il dicta un long Mémoire avec un grand recueil de toutes les preuves de la tradition sur cette affaire. Ses douleurs de la pierre s'étaient fait sentir dès le commencement de février; elles devinrent encore plus vives en carême...
« Cependant survint la signature de M. Couet, grand vicaire de Rouen,... au mois de juin 1703. Ce prélat lui fit reconnaître « que l'Église est en droit d'obliger tous les fidèles de souscrire avec une approbation et une soumission entière de jugement à la condamnation non seulement des erreurs, mais encore des auteurs et de leurs écrits;... et qu'ainsi se réduire à une simple soumission de respect et de silence à l'égard des constitutions apostoliques et du formulaire, sur le sens du livre de Jansénius, sans aller jusqu'à une entière et absolue persuasion ([ue le sens de Jansénius est justement condamné, c'est mériter la censure et les condamnations portées par l'ordonnance de W le cardinal de Noailles, du 22 février dernier. »
Pouvait-il parler avec plus de précision et de netteté et d'une manière plus convenable à toute sa vie?
" H ne cessait aussi de louer l'ordonnance du grand car-
(I) De Maislic.
dinal archevêque de Paris contre le Cas, et il eut cette attention de l'insérer dans la déclaration qu'on vient de voir pour lui donner plus d'autorité et, par ce moyen, assurer son sentiment conforme sur la soumission à l'Église. Cette affaire finie, il en eut une telle joie qu'il ne put s'empêcher d'en écrire à une dame du premier rang-, qui y prenait intérêt (1). )'
Le bref du Pape contre le Cas ne lui donna pas moins de joie (12 février 1703).
Au mois d'août, il travaillait encore à Versailles à. son ouvrage « pour prouver par la pratique de tous les siècles, en suivant les principes de sa Lettre aux religieuses de Port-Rof/al , la nécessité de la soumission entière de jugement et de la persuasion absolue dans les décisions de l'Église contre les erreurs aussi bien que contre les auteurs et les livres qui les enseignent ».
En même temps, il disait à l'abbé Le Dieu : « M. Arnauld et MM. de Port-Royal sont au moins fauteurs d'hérétiques et schismatiques : deux qualifications que j'ai, exprès, données à leur secte, dans la dernière Assemblée de 1700 (2) ». Il répondait vivement à l'abbé Bossuet, qui exagérait la difficulté de marquer le point capital de l'hérésie des Jansénistes : « Ce point est clair et certain, dans l'impossibilité que les Jansénistes supposent, en quelques justes, d'observer les commandements de Dieu. Ce sont des chicaneurs de ne vouloir pas avouer leurs erreurs (3i. »
Le 18 décembre 1703, Le Dieu nous dit : « M. de Meaux parle encore d'achever son écrit contre le Jansénisme, et il se sent entièrement excité à l'achever, voyant qu'aucun évêque n'a touché le principe de décision sur cette matière, qui est que l'Écriture ordonne de noter l'homme hérétique et de le dénoncer à l'Église, ce qui s'est toujours fait par voie d'information et des jugements ecclésiastiques aux-
(1) Il s'agit (le >l""^ de Maintenon. Il lui disait que « cet acte serait utile A confondre ceux dont la disobéissance a scandalisé l'Église ». (■2) Journal de Le Dieu, -21 février ITO;i. (3) Ibidem. -27 février 170.$.
quels on s'est toujours soumis... L'esprit du prélat s'excite par toutes ces pensées, et s'il n'en est pas distrait par des lettres et des conversations, elles l'agitent tellement qu'il en devient inquiet et fatigué. Au milieu de tout cela, me disait-il, je sens que je puis encore porter ce travail. Que la volonté de Dieu soit faite; je suis tout résolu à la mort; il saura bien donner des défenseurs à son Église. S'il me rend mes forces, je les emploierai à ce travail ».
Eh bien , de ce travail auquel tenait tant le vaillant prélat et que la mort ne lui a pas laissé finir, il ne nous reste (jue quelques pages, De r Autorité des jugements ecclésiastiques, que l'abbé Lequeux a publiées, après avoir avoué à M. Riballier, qui n'en revenait pas, « qu'il avait jeté le reste au feu ! ». — Bossuet « lève d'abord , par deux faits constants, deux préjugés considérables qu'il trouve dans les esprits de quelques savants ». Signer le Formulaire, ce serait, leur semble-t-il, porter préjudice à la doctrine de saint Augustin et à la grâce efficace. 31ais, leur répond lévèque de Meaux, Alexandre AH a recommandé par un décret exprès la doctrine de saint Augustin et de saint Thonias. Innocent XII, consulté par l'Université de Louvain, si elle devait changer quelque chose dans son ancienne doctrine sur la grâce et le libre arbitre , qui est celle de saint Augustin et de saint Thomas, a répété les anciens décrets de FÉgUse Romaine pour adopter la doctrine de saint Augustin, dans les mêmes termes dont s'est servi le pape saint Hormisdas. Le clergé de France a expressément inséré dans le Formulaire (de 1654.) que la doctrine de saint .4/^gustin subsiste dans toute sa force et que Jansénius l'a mal entendu. C'est donc une illusion manifeste de faire craindre dans les Formulaires la moindre altération de la doctrine de ce Père. L'école de saint Thomas s'élève en témoignage contre de si vaines appréhensions... L'Assemblée de 1700 s'est expliquée plus vivement que jamais pour la doctrine de saint Augustin. » — Après avoir répondu au second prét(^\le, tiré de ce que la souscription au Formulaire donne trop d'avantage à ceux qu'on appelle les auteurs de
la morale rclâchrc, Bossuet établit des maximes qui mettent en relief l'autorité des jugements de l'Église sur les hommes et sur les faits aux Conciles de Constantinople , d'Éphèse, de Garthage et d'Aquilée, sous saint Ambroisc. — Il citait ensuite un grand nombre d'exemples (2i) à l'appui de sa thèse. Mais Lequeux nous avertit qu'après avoir transcrit exactement les 17 premières pages du manuscrit, il abrège le reste jusqu'à la 107*" qui est la dernière. Quatrevingt-dix pages de Bossuet réduites à quelques lignes par un Le Queux! Est-ce assez d'audace impudente? Toutefois, les indications qui restent nous montrent que Bossuet, fidèle à sa méthode, avait demandé aux Pères tous ses exemples : le premier à saint Augustin, défendu par les papes saint Célestin et Hormisdas contre Prosper et Hilaire d'abord, puis Fauste de Biez; le second à saint Cijprjpn. et à Eusèbe de Césaréc ; le sixième et le septième à saint Cyrille, le dixième à saint Athanase ; le treizième à une parole de saint Augustin sur Cécilien; le quatorzième à saint Léon; le quinzième, le seizième et le dix-septième au formulaire du pape Hormisdas contre Acace ; le vingt et unième à la confession de foi du pape saint Grégoire.
Pourquoi faut-il que nous soyons privés du texte même du grand évêque, consacrant à réfuter le jansénisme (1) « les restes d'une ardeur qui tombait «^ mais savait être encore si puissante contre les ennemis de l'Église et les Jansénistes en particulier?
ABTICLE ni
Les saints Pères et la Polémique de Bossuet contre les Casuistes.
Bossuet, ennemi du Jansénisme, ne l'était pas moins de la Casuistique , que Pascal avait flagellée , mais (]ui conti-
(I) Les sentiments de Bossuet étaient bien connus des Jansénistes, et l'un d'eux (lisait : « M. de Meau\ est dans les sentiments de M. Cornet, et je n'aime pas les Cornets. » (Histoire du Cas de conscience , 8 vol. in-l-2, 170."i-1"08). — En l'.n, trois Lettres anonymes imprimées furent envoyées à l'évéque de Troyes. L'opposition
506 BOSSUET Eï LES SAINTS PERES.
nuait quand même à soutenir uue « morale relâchée ». « Sévère, mais non outré » (11, le grand évêque de Meaux s'était prononcé dès 1659, dans son premier St^rmon pour la Visiidiion , en faveur « de cette médiocrité tempérée en laquelle la vertu consiste ». En 1663 . dans V Oraison funobre de Nicolas Cornet, on l'avait vu prendre énergiquement parti contre les Casuistes, « qui réduisent tout l'Évangile en problèmes, qui forment des incidents sur l'exécution des préceptes » et qui « ne travaillent eu vérité qu'à nous envelopper la règle des mœurs ». Ou l'avait vu condamner cette « malheureuse complaisance », cette « pitié meurtrière, ces questions de néant, qui ne servent qu'à faire perdre, parmi des détours infinis, la trace toute droite de la vérité » ; « ces chicanes raffinées, ces subtilités en vaines distinctions , qui sont véritablement de la poussière soufflée, de la terre dans les yeux, qui ne font que troubler la vue ». D'après lui, il ne pouvait y avoir « aucun expédient pour accorder l'esprit et la chair, entre lesquels nous avons appris que la guerre doit être immortelle. » — En 1679, il écrivait au Pape Innocent XI une Lettre en latin, « si belle, dit Le Dieu, quelle méritait d'être rendue publique » (2) , pour le prier de suivre l'exemple d'Alexandre VII, qui avait déjà frappé d'anathème les propositions les plus condamnables de ces indéfinissables Casuistes. Innocent XI en condamna en effet ()5. — En 1681, le jour de Pâques, il protestait contre ceux M qui font de Jésus-Christ même, chose abominable, le défenseur des mauvaises habitudes », et ({ui sont « aujourd'hui à la sainte table, avec Jésus-Christ, demain avec Bélial et dans toute la corruption passée : peut-on déshonorer davantage le christianisme? » — A l'Assemblée de 1682, Bossuet fit nommer une commission chargée spécialement de la morale, et M. de Harlay lui-même plaça Bossuet à la tête de cette commission. Après avoir recueilli soigneuse-
(Ic llossuet au jaiiscnisine y olait prouvée : I" par sa conduite: -1" itar ses principes sur l'Eglise ; 3" par sa doctrine sur les questions controversées.
(I) XXr Srnii., KU-vnlinn i«.
(•2) Ou ne l'a pas retrouvée.
LES SAINTS PKUES ET BOSSUET POLEMISTE. 507
ment les propositions condamnables et censuré chacune d'elles comme elle le méritait , il composa son Traité <lr l'usure (1). Comme l'assemblée reçut brus<|uement Fordrc de se séparer, le 29 juin, Bossuet ne put faire son rapport ni obtenir la censure des propositions condamnables.
Il s'en explique dans deux Lctlrcs à iM. Dirois, docteur de Sorbonne, le 12 juillet et le 28 octo])re 1682. Il y dit qu'on « l'avait chargé, dans la commission, de faire un projet do censure et un de doctrine pour l'opposer aux propositions censurées ». Il fait remarquer soigneusement qu'on « mettait à couvert la doctrine de saint Antunin dont on abuse, et qu'on établissait le vrai sens de la règle [Indubm tutius) selon la doctrine des Papes et des docteurs approuvés , même celle de saint Antonin, dont les auteurs de la probabilité ont, non seulement détourné le sens, mais encore falsifié et tronqué le texte ». Il signale en particulier la proposition 118. « la plus nécessaire de toutes, parce que le fondement le plus clair et le plus essentiel contre la nouvelle morale , c'est qu'elle est nouvelle, n'y ayant rien de plus contraire à la doctrine chrétienne que ce qui est nouveau et inouï... C'est le principal fondement sur lequel tous les saints Pères, et les Papes plus que les autres, ont condamné les fausses doctrines, n'y ayant jamais eu rien de plus odieux à l'Église romaine (jue les nouveautés. S'il fallait toujours trouver dans l'Écriture et dans les Pères des passages contraires aux doctrines qu'on voudrait condamner, ce serait donner trop d'avantage à ceux qui inventent des choses dont on ne s'est jamais avisé. »
Le Traité de T usure, publié dans l'édition posthume de 1753, est une réponse à Fouvrag^e d'un publiciste hollandais, le célèbre Grotius. Bossuet s'y prononce catégoriquement contre la légitimité de tout gain provenant d'un prêt; cette doctrine est déclarée par lui appartenir à la foi. Comme il y a des décisions contraires du Saint-Siège , l'affirmation de
(I) Le cardinal de Bausset, Histoire de Bossuet. livre VI, s xxiv, rapporte à cette époque les Quatre Dissertations sur la proljuliilité. — C'est une erreur : l'al)l)é Le Dieu {Mémoires , p. ûOl) les donne comme puhliécs en 1700.
Bossuet est trop absolue, et aujourd'hui les théolog-iens et les économistes ( 1 ) ont une opinion différente de celle de Tévêque de iMeaux , (jui croit à « l'improductivité de l'argent ». Mais il expose l'enseignement commun alors dans les écoles catholiques, et sa thèse est appuyée , comme toujours, par l'autorité des Prrcs et des docteurs de l'Ég-lise. — Ainsi, après avoir montré que c< dans l'ancienne loi, l'usure était défendue de frère à frère, d'Israélite à Israélite » (2), et que « l'esprit de la loi est de défendre l'usure comme ayant en elle-même quelque chose d'inique (3)» , il établit par de nombreux passages des Pères que « les Chrétiens onl toujours cru que la loi contre l'usure était obli-gatoire sous la loi évangélique (i) » : ce qui le prouve, c'est d'abord Tertullicn, dans son livre IV® contre Marcioji, ch. 24, 25; c'est ensuite saint Cijprien, dans le livre des Témoignages, Apollonius, « qui vivait du temps de Tertullien », Clément Alexandrin dans ses Stromates, Lactance, « qui parle très précisément de cette matière », saint Basile, « qui en traite amplement » dans son Homélie sur le Psaume XIV. saint Epiphane dans YEpilogue au livre des Hérésies, saint Jérôme « sur le chapitre XVIII d'Ézéchiel » , saint Jean Chrgsostome , « Hom. 57 sur saint Matthieu », s?émiAmbroise qui « a fait un traité entier contre l'usure » , son Commentaire sur le livre de Tobie i5) », saint Augustin dans ses Sermons sur les Psaumes XXXVI et LIV et dans VEp/fre à Macédoniits, Théodoret sur le Psaume XXIV, « le grand pape saint Léfjn, dans son Épftre décrétale aux évê- (jues de Campanie , les Pères du premier concile de Carthage, et les Décrétales, titre XIX du livre V, etc. — « Non seulement la défense de l'usure portée dans l'ancienne loi subsiste encore, mais elle a dû être perfectionnée dans la loi nouvelle , selon l'esprit perpétuel des préceptes évangé-
(d) Voir en particulier la thèse si savante de M. J. Kainhaïul. professeur à la Faculté falholi(|ue de droit de liVon , dans ses Éli'-mrnts d'Economie politique, uu vol. in-H" de 7!M> pages, l'aris, Lurose; lAon, Cote, ■t8!):>.
(-2) Première Projjosilion.
(3) Deuxième ProposiUon.
('») Troisième Proposition.
(.'0 IJossuel en cite les chapitres -2, :t, ;, !i, 12, i:!, 14, l'i. Ki.
LES SAINTS PERES Eï liOSSUET POLEMISTE. 509
liques (1 ). La doctrine qui dit (|ue l'usure, d'après la notion qui en a été donnée, est défendue dans la loi nouvelle à tous les hommes envers tous les hommes, est de foi (2). L'opinion contraire est sans fondement (3). Aucun Père ni aucun théologien catholique n'a jamais écrit ni pensé que les chrétiens eussent en ce point moins d'obligation que les Juifs. « La loi de Dieu défendant l'usure, défend en même temps ce qui y est équivalent (4). »
Ce que Bossuet n'avait pu obtenir de L'Assemblée de 1682, trop tùt dissoute, il l'obtint sans peine de celle de 1700, dont Le Dieu nous dit (5) : « On sait le travail de M. de Meaux dans cette Assemblée, et comment il en a été le docteur, l'esprit et le conseil ; avec quel esprit il y était regardé même des évêques qui voulaient éluder la condamnation des Casuistes (6). Les actes de cette assemblée font foi de tout et que ce prélat est l'auteur... de la censure sur la morale, des qualifications et des décrets qu'elle contient et de la lettre qui l'accompagne. Il publia alors quatre petits écrits latins sur la probabilité, qu'il estimait décisifs en cette matière. »
Ils ne sont pas aussi décisifs que voulait bien le croire l'illustre prélat. Le probabilisme n'a jamais été condamné par l'Église (7) ; au contraire, saint Alphonse de Liguori, qui soutient réquiprobabilisme , a été proclamé par Pie IX docteur de l'Église, et \e probabiliorismc , cher à Bossuet, est plus fait pour exciter le trouble dans les consciences que pour porter à une plus haute perfection. — Quoi qu'il en soit, dans la première de ces Dissertatiuiiculae IV advcrsus probabilitatem, De diibio in negotio salutis, Bossuet cite ce
(1) IV* Proposition.
(o) v^ Proposition. — C'est là une erreur de Bossuet.
(3) VI° Proposition.
('() Vll« Proposition. — Il y en a une VlIT' sur la police ecclésiasti(|ue et civile.
{:'■>) M ('■moires, p. 207.
((>) M. de Noailles demanda (|u'on retrancliàt du projet de censure deux propositions soutenues à Paris au collège de Clcrmont, en l(!8."». Toute l'Assemblée et r.ossuet lui-même se conformèrent à l'avis du cardinal de Noailles.
(") Bossuet convient bien que Rome n'a pas condamné cette doctrine; mais il ajoute que, d'après le Pape lui-même, son silence ne devait pas tirer à conséiiuence.
passage « remarquable et très connu de saint Augiisfùi (1) : « On pécherait gravement dans les choses cjui concernent le salut de Tâme, par cela seul qu'on préférerait l'incertain au certain... Préférez donc le vrai au faux, le certain à l'incertain. » — Dans la seconde petite Dissertation, de Opinionc minus probabi/i ac minus tutn, après avoir rapporté les textes par lesquels le P. Gonzalez (2) reconnaît que tous les anciens Pères, tous les théologiens scolastiques , saint Thomas, saint Bonaventare , ^xx^cin k l'année 1577, ont enseigné une opinion contraire auprobabilisme, Bossuet ajoute : « Qui croira que Dieu aurait caché à son Église cette méthode bénigne de diriger les consciences, si elle était vraie? Qui se persuadera qu'aucun des anciens Pères et des saints Docteurs, dont Dieu a voulu faire la lumière de son Église, n'aurait eu l'idée de cette solution des doutes de la conscience, si cette solution était vraie et sûre?... Saint Thomas, saint Bonarenture et les autres scolastiques ont constamment enseigné qu'il est nécessaire que celui qui agit se persuade que l'opinion qu'il suit est vraie et conforme à la loi éternelle. » — Dans la troisième petite Dissertation, de Conscient ia, Bossuet cite les Décréta les commentant ce texte de saint Paul : « Finis praecepti est charitas de corde puro et conscientiabona », certo utique bona, « bifide non ficta » , et il ajoute : « Cette simplicité des Pères , cette interprétation de la parole de l'Apôtre était la règle des mœurs. — Quant à agir d'après ce qui paraît le moins probable, on ne trouve aucune trace dans l'Écriture, aucune trace dans les Pères, aucune trace dans le droit d'une semblable doctrine... C'est, comme le dit TertuUien , se jouer de sa conscience. » — Lacpiati'ième petite Dissertation, de Prudentia, finit par une citation de saint Thomas, du Docteur angélique, disant dans son (Juodlibet , VIII, 13, « qu'on pèche quand on doute si l'on peut posséder plusieurs prébendes et qu'on les accepte (juand même ; car alors on aime mieux un intérêt temporel que le salut de son àme »>.
0) Un BaptisDt'), lil). I, c. m.
(-J) C'est k- plus ccléljre ;»<lv('rs;iire du probahilisnie : il clail fjéiioral des Jésuites.
Le Procès-verbal de l'Assemblée 1700, le Préambule , la Censure de i 27 propositions , les àens. Déclarations , la Conclusion et la Lettre circulaire à tous les évêques de France , sont l'œuvre de Bossuet, et contiennent plusieurs passages de saint Augustin, de son Traité de la Trinité (1) et de son Traité contre les Donatistes (2), et des textes de Vincent de Lérins (3) et de saint Jérôme (4). Bossuet fait aussi usage des raisonnements de saint A^igustin pour donner une interprétation favorable aux équivoques que quelques auteurs reprochent à Abraham, à l'occasion de Sara , sa femme, et à Jacob, au sujet du droit d'aînesse, dont Ésaii fut dépouillé contre l'intention présumée d'Isaac son père. Mais il ne dissimule pas que plusieurs Pères grecs avaient trouvé le mensonge officieux , ou du moins l'équivoque , dans le langage et les expressions de ces deux patriarches. « Au reste, dit-il, on n'est pas obligé de garantir toutes les paroles, des saints hommes, à qui il peut avoir échappé quelque mensonge (5) ». Quant au probabiHsme, Bossuet ne dissimule pas que. depuis Barthélemi de Médina en 1577 et Dominique Barmez, confesseur de sainte Thérèse, le probabilisme a été soutenu par un grand nombre de théologiens, principalement dans l'école de saint Thomas. C'est que les premiers probabilistes avaient établi en principe qu'une opinion ne pouvait jamais être regardée comme probable, « dès qu'elle était contraire aux paroles de l'Écriture, aux décisions de l'Eglise et au sentiment le plus commun des saints Pères ». Voilà pourquoi les cardinaux Bellarmin, Pallavicini, d'Aguirre et un grand nombre d'autres théologiens depuis saint Alphonse deLiguori, ont adopté une opinion qui, malgré Bossuet, est très commune aujourd'hui.
C'est à la polémique de Bossuet contre les Casuites, qu'il faut rapporter une Dissertation écrite en latin et intitulée de Doctrina Coucilii Tridentini circa dilectionem in sacramento Poenitentiae requisitam.
(I) Édit. Bar-ie-Duc, XM, page <ilO. - (-2) Page 611. - (3) Page «1-2. — (i) Ibidem. - (.■>) Proc(''s- verbal.
Elle fut rédigée en avril 1700 [l), « à la prière des prêtres du diocèse de Meaux, auxquels leur évêque avait promis de mettre par écrit, pour en perpétuer la mémoire, ce quïl leur avait répondu de vive voix ["2) », dans les conférences ecclésiastiques des dernières années, où il avait été souvent question de Tamour de Dieu , surtout de celui qui est requis pour le sacrement de Pénitence.
Le grand évêque, pour traiter ce sujet si important, veut , selon son habitude , « remonter aux sources les plus hautes de la tradition : Sane quaestionem totam, si opus fuerit, ex altissimis traditionis fontibus repetemus. »
Après avoir établi quelques principes préliminaires , nécessaires pour lintelligence de la question , il la divise en trois parties : la première , qui traite de refficacité des sacrements par lesquels nous sommes justifiés (3); la seconde, qui est consacrée à l'amour commençant, nécessaire pour obtenir la grâce de la justification dans les sacrements [k] ; la troisième qui a pour objet de résoudre les objections et les difficultés (5).
C'est dans la seconde partie que Bossuet cite saint .4^^gustin, « après lequel, dit-il, tous les théologiens ont fait consister l'essence du péché dans des actes ou des désirs contraires à la loi éternelle (6) », et saint Thomas, le docteur angélique, qui, avant le concile de Trente, a soutenu dans le Supplément de la Somme, où il répète son Commentaire sur les Sentences, et dans la. Somme elle-même, (1* Secundae et tertia parte) (7) tout ce qu'enseigne l'Église sur la justification.
Ce sont encore ces deux grands docteurs dont Bossuet invoque l'autorité pour résoudre les objections élevées par les protestants et les quiétistes (8). Saint Chrysostome et
(1) Voir Le Dieu, Journal, I. I, p. "ri.
(2) Voir le début de la IHsscflalion.
(3) Elle ne comprend (|ue ^'> articles (isi-vni). (i) Elle s'étend de l'article ix à l'article xxxix.
(■>) Elle est courte et n'a que 4 ou ."> articles ou paragraphes. ((>) § XI. — Voir aussi J xxiii sur le principe du péché, et § xxxviu, sur le mut peccavi.
(7)§ xxxiv-xxxvni.