BOSSUET PRÉDICATEUR DU ROI
i" Le Carême du Louvre (1662)
C'est le 2 février 1662 que l'abbé Bossuet, prêtre du diocèse de Metz, adressa pour la première fois la parole à Louis XIY. 11 devait prêcher le Carême à la cour, dans la chapelle du Louvre, et suivant l'usage il prenait possession de sa chaire le jour de la Purification. Bossuet alors avait trente-cinq ans, et il était considéré comme un grand prédicateur ; les sermons qu'il avait prononcés à Paris depuis 1667, notamment ses deux Carêmes des Minimes et des Carmélites, en 1660 et en 1661, l'avaient placé au premier rang des orateurs sacrés. La reine-mère, Anne d'Autriche, la jeune reine Marie-Thérèse et la veuve de Charles I*', Henriette de France, avaient maintes fois entendu sa prédication, qui leur plaisait infiniment, et c'est à la demande de la reine-mère que l'abbé Bossuet, inconnu du roi, était admis à l'honneur de prêcher devant lui.
L'heure était solennelle, et si le prédicateur avait un tant soit peu d'ambition, il pouvait se
dire que son avenir dépendrait sans doute de l'effet produit par son éloquence. Parler devant un prince qui dispensait à son gré les bénéfices, les canonicats, les abbayes, les évêchés enfin, ne devait pas être chose indifférente aux yeux d'un ecclésiastique sans patrimoine et né dans la petite bourgeoisie. Il pouvait ce jour-là, s'il savait plaire à son royal auditeur, jeter les fondements de sa fortune. Que fit Bossuet en cette circonstance? Il ne se mit point en frais d'éloquence. Lui qui avait prononcé l'année précédente des discours sublimes, il débita dans la chapelle du Louvre un sermon très simple, dont le texte était emprunté à l'évangile du jour, et qui s'appliquait à tous ses auditeurs sans distinction. Il ne les appelait que « Messieurs, Chrétiens, mes Frères», comme si le roi n'était pas là, et c'est à la fin du discours que l'orateur s'adressa directement à Louis XI Y. Encore ne le fit-il qu'après avoir ménagé les transitions et pour ainsi dire préparé le terrain. Parlant du sacrifice, il disait que la grande obligation du chrétien est de s'abandonner tout entier à la sainte volonté de Dieu, a Plus on est (( indépendant, ajouta-t-il, plus on doit être à cet « égard dans la dépendance... Les souverains, « que Dieu a commis pour régir ses peuples,
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(( doivent être liés immuablement aux dispositions (( de sa Providence plus que le reste des hommes. (( Il n'est pas expédient à l'homme de ne voir « rien au dessus de soi ; un prompt égarement « suit cette pensée, et la condition de la créature (( ne porte pas cette indépendance. Ceux donc « qui ne découvrent rien sur la terre qui puisse (( leur faire loi doivent être d'autant plus préparés (( à la recevoir d'en haut... »
Tout cela visait indirectement le roi, et c'est alors que vint l'apostrophe finale, d'une brièveté extrême, dont voici le texte dans toute sa simplicité : « Sire, V. M. rendra compte à Dieu de toutes « les prospérités de son règne, si vous n'êtes « aussi fidèle à faire ses volontés comme il est M soigneux d'accomplir les vôtres. Que si Y. M. « regarde ses peuples avec amour comme les (( peuples de Dieu, sa couronne comme un pré- (( sent de sa Providence, son sceptre comme l'in- (( strument de ses volontés, Dieu bénira votre (( règne. Dieu affermira votre trône comme celui « de David et de Salomon : Dieu fera passer V. M. (( d'un règne à un règne, d'un trône à un trône, u mais trône bien plus auguste, et règne bien (( plus glorieux, qui est celui de l'éternité que je « vous souhaite, etc. »
Voilà donc ce que Bossuet dit à Louis XIV la première fois qu'il eut à lui adresser la parole : on peut défier la malveillance et la haine les plus perspicaces d'y trouver un mot qui ressemble à une flatterie. Le gazetier Loret, annonçant au public, le 4 février 1662, la prédication de l'abbé Bossuet à la cour, vantait son éloquence et disait que le destin serait « trop féroce )> si cet orateur u de grand renom » n'avait un jour a mitre et crosse ». attendu que bien peu de gens les méritaient u si bien que lui. » Bossuet, le 2 février 1662, ne fit rien pour se concilier la faveur du grand dispensateur des dignités ecclésiastiques.
Il y a plus : on trouve dans ce premier sermon quelques passages dont la hardiesse était de nature à indisposer le roi contre le prédicateur. Louis XIV était bien jeune alors ; il venait d'accomplir sa vingt-troisième année, et s'il faisait admirablement à cette époque ce qu'il a appelé son « métier de roi », s'il consacrait aux affaires publiques la plus grande partie de son temps, néanmoins il aimait le plaisir, le théâtre, le bal, les carrousels, et on commençait à s'apercevoir que ce petit-fils de Henri IV donnait dans la galanterie. La reinemère avait pénétré le secret de sa passion pour Louise de La Vallière, et elle faisait les pluis grands
efforts pour que Marie-Thérèse n'en sût rien. Bossuet, informé sans doute par la rumeur publique de la propension du jeune prince à la vie voluptueuse, crut devoir, au cours de ce premier sermon, lui donner indirectement et discrètement quelques conseils. Il parlait dans son second point du renoncement au plaisir ; il insista sur la nécessité d'en u modérer les excès damnables », de ne jamais a aller à l'emportement. )) Après avoir préconisé le plaisir qui consiste à « mépriser les voluptés sensuelles >), il ajouta : « Que ce plaisir est délicat î qu'il est digne d'un « grand courage, et qu'il est digne principale- « ment de ceux qui sont nés pour commander! « Car si c'est quelque chose de si agréable d'im- (( primer le respect par ses regards, et de porter u dans les veux et sur le visap^e un caractère d'au- « torité, combien plus de conserver à la raison « cet air de commandement avec lequel elle est « née ; cette majesté intérieure qui modère les « passions, qui tient les sens dans le devoir, qui « calme par son aspect tous les mouvements « séditieux, qui rend l'homme maître en luif( même ! )) Eugène Gandar et tous les commentateurs de Bossuet ont bien vu que ces paroles sont à l'adresse de Louis XIV; si le roi s'en est
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rendu compte, il a dû se dire que le nouveau prédicateur ne serait jamais ce qui s'appelle un abbé de cour ; l'auteur du sermon sur la Purification n'était pas né courtisan.
Entre le 2 février et le premier dimanche de carême il s'écoula près d'un mois, le mois du carnaval, et tandis que la jeune cour était perpétuellement en fête, Bossuet put songer aux douze ou quinze sermons qui devaient constituer son Carême de 1662. Et d'abord, après avoir dressé son plan, il composa pour le premier dimanche un véritable sermon d'ouverture, un sermon programme, qui devait être dans sa pensée « le préparatif et le fondement de tous les autres » ; c'est le beau sermon sur la Prédication évangélique. On ne saurait revendiquer plus fièrement les droits du prédicateur vraiment digne de ce nom. Il a le devoir d'instruire les grands et les princes, dont l'ignorance en fait de morale religieuse est extrême. Il doit combattre les « docteurs de cour, qui font des leçons publiques de libertinage » ; il doit attaquer les vices qu'on ose mettre en honneur ; il doit faire en sorte que l'Évangile parle à tous, et que chacun se parle en particulier pour
confesser humblement ses fautes, etc. Et ce magnifique discours, d'une si noble indépendance, se termine par une prière à Dieu et par une apostrophe au roi ; les voici : u 0 Dieu, donnez « efficace à votre parole ! 0 Dieu, vous voyez en « quel lieu je prêche, et vous savez, ô Dieu, ce « qu'il y faut dire. Donnez-moi des paroles sages, « donnez-moi des paroles puissantes ; donnez-moi (( la prudence, donnez-moi la force ; donnez-moi « la circonspection, donnez-moi la simplicité. (( Vous savez, ô Dieu vivant, que le zèle ardent (( qui m'anime pour le service de mon roi me fait u tenir à bonheur d'annoncer votre Évangile à ce K grand monarque, grand véritablement, et digne (( par la grandeur de son âme de n'entendre que ('. de grandes choses ; digne, par l'amour qu'il a (( pour la vérité, de n'être jamais déçu.
« Sire, c'est Dieu qui doit parler dans cette u chaire ; qu'il fasse donc par son Saint-Esprit, (( car c'est lui seul qui peut faire un si grand (( ouvrage, que l'homme n'y paraisse pas ; afin « que Dieu y parlant tout seul par la pureté de « son Evangile, il fasse dieux tous ceux qui « l'écoutent, et particulièrement Y. M. qui, ayant « déjà l'honneur de le représenter sur la terre, (( doit aspirer à celui d'être semblable à lui dans
« l'éternité, en le voyant face à face, tel qu'il est, (( et selon lïmmensité de sa gloire, que je vous (( souhaite, etc. »
L'année précédente, en présence de la reinemère, il avait dit en termes un peu différents des choses semblables : « C'est principalement aux (( rois de la terre qu'il faut apprendre à écouter (( Jésus-Christ dans les saintes prédications, afin (( qu'ils entendent du moins en public cette véri- « té qu'on leur déguise en particulier par tant de (( sortes d'artifices, et que la parole de Dieu, qui (( est un ami qui ne flatte pas, les désabuse des u flatteries de leurs courtisans ^. » Les deux déclarations se complètent, et le prédicateur eût été le dernier des hypocrites s'il avait flatté le roi, s'il avait eu pour ses vices et pour ses crimes une lâche condescendance. Nous allons voir à quelles épreuves les scandales de cette même année 1662 ont mis son zèle apostolique, et comment il a dû, pour tenir les engagements qu'il avait pris d'une manière si solennelle, unir les paroles sages aux paroles puissantes, la prudence à la force, la circonspection à la simplicité ; comment enfin il a fait