‹ Bossuet et Louis XIV, 1662-1704Chapitre 6 sur 13 · I. Notamment M"" de Montpensier et Saint Simon · texte numérisé non relu

I. Notamment M"" de Montpensier et Saint Simon

sait pas la date exacte du sermon d'où ils sont tirés, prennent une signification précise et une importance considérable lorsque l'histoire vient les illuminer soudain. Ainsi, pour ne prendre que cet exemple, c'est devant Louis XIV, et sans doute devant Louise de La Vallière, demoiselle d'honneur de Madame, que Bossuet a prononcé, le 25 mars 1662, les paroles suivantes, qui en apparence s'adressent d'une façon générale au cœur des chrétiens : « 0 créatures, idoles honteuses, retirez-vous de ce cœur qui veut aimer Dieu par J-C. Ombres, fantômes, dissipez-vous en présence de la Vérité. Voici l'amour véritable qui veut entrer dans ce cœur ; amour faux, amour trompeur, veux-tu tenir devant lui?... Vive l'Éternel, mes Frères, je ne puis souffrir cette indignité. Je veux arracher ce cœur de tous les plaisirs qui l'enchantent, de toutes les créatures qui le captivent. 0 Dieu I quelle violence d'arracher un cœur de ce qu'il aime ! Il en gémit amèrement ; mais quoique la victime se plaigne et se débatte devant les autels, il n'en faut pas moins achever le sacrifice du Dieu vivant. Que je t'égorge devant Dieu, ô cœur profane, pour mettre en ta place un cœur chrétien. — Eh quoi? ne me permettrez-vous pas

« encore un soupir, encore une complaisance ? — « Nul soupir, nulle complaisance que pour J.-G. « et par J-C. — Eh donc, faudra-t-il éteindre «jusqu'à cette légère étincelle? — Sans doute, « puisque la flamme tout entière m'y paraît « encore vivante »

Les trois sermons qui suivirent immédiatement semblent n'avoir pas été entendus par Louis XIV ; la Gazette de France signale en effet sa présence autre part que dans la chapelle du Louvre, et il pourrait bien avoir saisi des prétextes pour échapper à une prédication qui ne lui plaisait guère. Ces trois discours avaient pour sujet V Efficace, V Ardeur, et V Intégrité de la pénitence \ c'étaient des sujets bien austères pour une cour aussi brillante et pour un roi de vingt-trois ans. Le dernier de ces trois discours est d'une véhémence extraordinaire ; on voit que le prédicateur sentait venir le temps pascal et redoutait un sacrilège, parce que l'étiquette de la cour contraignait le monarque à communier le samedi saint pour pouvoir toucher — et guérir — les écrouelles. Il faisait donc les plus grands efforts pour amener ce pécheur scandaleux à se convertir et à faire péni-

tence. On voudrait transcrire en entier ce magnifique sermon, qui n'est pas aussi célèbre que les sermons sur VAmbition et sur la Mort, prononcés au même lieu quelques jours auparavant, mais qui les égale par la beauté des images et par Télévalion des pensées, qui les surpasse par la noblesse des sentiments, par le désintéressement, par le courage et par l'audace du prédicateur. Jamais peut-être Bossuet n'a fait entendre à ses auditeurs des paroles aussi u puissantes. » L'allusion au roi Saûl, qui feint de confesser son péché, et qui demande hypocritement au prophète de l'honorer devant le peuple et de venir adorer Dieu avec lui, est transparente et singulièrement hardie. Bossuet l'a corsée encore, si l'on ose dire, par la réflexion qui suit : u Ah ! que la politique est u dangereuse, et que les grands doivent craindre « qu'elle ne se mêle toujours trop avant dans le (( culte qu'ils rendent à Dieu I Elle est de telle (( importance que les esprits sont tentés d'en faire (( leur capital et leur tout. Il faut de la religion « pour attirer le respect des peuples ; prenez garde, u ô grands de la terre, que cette pensée n'ait trop (( de part aux actes de piété et de pénitence que « vous pratiquez. Il est de votre devoir d'édifier les (( peuples ; mais Dieu ne doit pas être frustré de

« son sacrifice, qui est un cœur contrit véritable- (( ment et affligé de ses crimes. » Un peu plus loin, il dit en songeant au devoir pascal : « La fête (( avertit tous les chrétiens d'approcher des saints « sacrements. S'en éloigner dans un temps si (( saint, c'est se condamner trop visiblement. Et « en effet, chrétiens, cet éloignement est horrible. (' La conscience en est inquiète et en fait haute- « ment ses plaintes. Plusieurs ne sont pas assez u endurcis pour mépriser ces reproches, ni assez « forts pour oser rompre leurs liens trop doux et

(( leurs engagements trop aimables On a dit

<( à ces pécheurs, on leur a prêché qu'il faut u regretter leurs crimes, et ils cherchent leurs « regrets dans leurs livres ; ils y prennent leur u acte de contrition ; ils tirent de leur mémoire (( les paroles qui l'expriment, ou l'image des sen- « timents qui le forment, et ils les appliquent (( pour ainsi dire sur leur volonté, et ils pensent « être contrits de leurs crimes ; ils se jouent de (( leur conscience*. »

Ce sont là des considérations générales, et tous les auditeurs du Louvre pouvaient se les appli-

i.M. deRémusat disait que Bossuet n'a pas d'esprit ; peuton imaginer une ironie plus fine? II y en a du même genre dans les sermons.

quer ; et c'est précisément en cela que consistent la sagesse, la prudence et la circonspection dont l'orateur avait parlé dans son sermon d'ouverture; il n'en est pas moins vrai que le roi ne pouvait pas se séparer du reste des fidèles, qu'il devait prendre sa part, et sa grande part, la part du lion, des reproches et des conseils qui s'adressaient à tous. C'est bien à lui, plus encore qu'à tous les autres que convient le conseil par lequel vont se terminer les citations empruntées au sermon sur l'Intégrité de la pénitence : u Cherchez au tribunal (( de la pénitence des amis, et non des flatteurs, « des juges, et non des complices, des médecins (( et non des empoisonneurs ; ne cherchez ni com- (( plaisance, ni adoucissement, ni condescen- (( dance. Venez, venez rougir tandis que la honte (( est salutaire ; venez vous voir tels que vous êtes, « afin que vous ayez horreur de vous mêmes, et « que, confondus par les reproches, vous vous (( rendiez enfin dignes de louange. >^ Tout cela est au pluriel, c'est un pluriel affecté * ; mais ne voiton pas que Bossuet conseille ici à Louis XIV de remplacer par un autre le confesseur jésuite, le

I. Au manuscrit les mots vous-même, confondu et digne sont au singulier.

R. P. Ferrier, qui ne devait pas hésiter à l'absoudre au temps de Pâques ?

Tout le discours est de cette force, et il n'est pas nécessaire d'avoir beaucoup d'imagination pour reconstituer la scène qui se déroula ce jour là dans la très petite chapelle qui est aujourd'hui la salle des bronzes antiques, sous la coupole du pavillon de l'Horloge ^ Dans la chaire, un prêtre dont l'attitude est à la fois modeste et ferme, qui ne se laisse pas intimider et qui n'enfle nullement la voix. A ses pieds, la cour tout entière, c'est-àdire soixante ou quatre vingt personnes tout au plus : le roi qui cherche à se donner une contenance et qui veut paraître indifférent ; non loin de lui, parmi les filles d'honneur de la jeune duchesse d'Orléans, se trouve l'infortunée La Vallière, pécheresse fascinée, mais honteuse de sa faiblesse et accessible au repentir. Près du roi, c'est la reine-mère, qui intérieurement remercie le prédicateur et le félicite de son courage. C'est aussi la pieuse Marie-Thérèse, s'anéantissant devant Dieu et s'appliquant humblement toutes les paroles du sermonnaire. Ce sont enfin les courtisans, les

I. Cette salle n'est pas très grande, et il faut encore en réduire les proportions, puisque la chapelle était de forme circulaire, et qu'on avait dû y ménager une sacristie.

grands dignitaires et les dames de la cour, si rudement pris à partie par le prédicateur qu'ils ne songent même pas à remarquer les allusions. Tel devait être l'aspect de la chapelle du Louvre, si toutefois Louis XIV ne s'est pas dérobé le 3i Mars, et si Bossuet a prononcé devant lui cet incomparable discours. Peu importe d'ailleurs que le roi l'ait entendu ou non, nous avons raulographe du sermon, et il suffît de le lire pour établir de la manière la plus évidente, sans contradiction possible, que Bossuet au Louvre, durant le Carême de 1662, a tenu les engagements qu'il avait pris avec son auditoire et avec lui-même ; loin de flatter Louis XIV et de faire sa cour dans la chaire de vérité, il a su parler aux grands de la terre et au roi lui-même avec la sainte liberté des prédicateurs évangéliques les plus austères et les plus intrépides.

Mais le Carême du Louvre ne se terminait pas le 01 Mars, Pâques tombant en 1662 le 9 Avril. Bossuet pourtant n'a prêché au Louvre que deux fois au commencement du mois d'Avril : le jour des Rameaux et le Vendredi saint ; il n'avait pas à prêcher le jour de Pâques, parce que l'étiquette

de la cour envoyait le roi, ce jour là, entendre vêpres et sermon à Saint Eustache, l'une de ses deux paroisses.

Je ne crois pas devoir m'appesantir sur le sermon du dimanche des Rameaux, bien qu'il soit au rang des plus célèbres, puisque c'est le sermon sur les Devoirs des rois. Il se rattache delà manière la plus intime à la Politique sacrée de Bossuet, dont il sera question dans la dernière partie de cette étude ; il en est pour ainsi dire le sommaire et la préface. D'ailleurs cet admirable sermon n'a peut-être pas toute l'importance qu'on serait tenté de lui attribuer ; j'irai plus loin : il n'est pas aussi original qu'on se l'imagine, et pour le composer, Bossuet n'a pas eu besoin de se mettre l'esprit à la torture. Il lui a suffi de feuilleter un ouvrage publié six mois auparavant et dédié par son auteur à Louis XI Y lui-même ; je veux parler du livre intitulé : Le Monarque, ou les devoirs du souverain, par le R. P. Jean François Senault, prêtre de l'Oratoire. Ce bel ouvrage a été imprimé à Paris, chez Le Petit, imprimeur et libraire ordinaire du roi, et il a pour frontispice un portrait de Louis XIV gravé par Audran, un des plus beaux que l'on connaisse. Bossuet n'a guère fait que résumer Senault sans le citer ; parfois même il

s'est contenté de le transcrire purement et simplement, et je le dénonce à ses détracteurs, qui pourront à ce sujet le traiter de plagiaire parce que, comme Molière, il prenait son bien chez les autres.

Je ne retiendrai du sermon sur les Devoirs des rois qu'un très court passage, tiré de la péroraison. Au lieu de louer comme il le méritait celui qu'il appelait alors Louis Auguste, Bossuet a voulu faire quelque chose qui fut plus digne de son ministère, il a transformé la louange en prière qu'il adressait pour son roi au Dieu des armées. Ensuite il a parlé pour la dernière fois au jeune prince, et voici ce que lui a dit ce prétendu courtisan : a Sire, vous savez les besoins « de vos peuples, le fardeau excédant leurs forces « dont ils sont chargés. Il se remue pour Y. M. (( quelque chose d'illustre et de grand, et qui (( passe la destinée des rois vos prédécesseurs ; (( soyez fidèle à Dieu, et ne mettez point d'obstacle « par vos péchés aux choses qui se couvent ; por- « tez la gloire de votre nom et celle du nom frange çais à une telle hauteur qu'il n'y ait plus rien « à vous souhaiter que la félicité éternelle. » Les flatteurs n'ont pas accoutumé de parler de la sorte, et ils disent toujours, comme les adorateurs

de Célimène, que leur idole est sans défaut ; un prédicateur qui plaide pour le peuple opprimé et qui parle au roi de ses péchés est un bien mauvais courtisan.

Quant au sermon pour le Vendredi saint, le dernier que Louis XIV ait entendu en 1662, c'est une Passion dans toute la force du terme, une des plus pathétiques et des plus touchantes qu'on puisse lire. Un pareil discours ne comportait guère les allusions, même voilées, aux désordres du roi, et néanmoins Bossuet ne put s'empêcher d'y glisser furtivement quelques mots relatifs à ce qui lui faisait tant de peine. Après avoir parlé des haines injustes, il crut devoir ajouter les quelques mots que voici : « Mais au sujet de ces (( haines injustes, je me souviens, Chrétiens, que (( je ne vous ai rien dit dans tout ce discours de (( ce que l'amour déshonnête avait fait souffrir au u divin Jésus. Toutefois, je ne crains point de le (( dire, aucun crime du genre humain n'a plongé « son âme innocente dans un plus grand excès u de douleurs. Oui, ces passions ignominieuses u font souffrir à notre Sauveur une confusion qui (( l'anéantit... Ce trouble qui agite nos sens émus u a causé à sa sainte âme ce trouble fâcheux qui « lui a fait dire : Mon âme est troublée. Cette

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« intime attache au plaisir sensible, qui pénètre (( la moelle de nos os, a rempli le fond de son « cœur de tristesse et de langueur ; et cette joie (' dissolue qui se répand dans les sens a déchiré (( sa chair virginale par tant de cruelles blessures « qui lui ont ôté la figure humaine, qui lui font ('. dire par le saint Psalmiste : Je suis un ver et « non pas un homme. Donc, ô délices crimi- {( nelles, de combien d'horribles douleurs avez- <( vous percé le cœur de Jésus ! »

x\insise termina pour Bossuet la station quadragésimale de 1662, et si l'on a suivi attentivement l'histoire de cette prédication, il est aisé de se faire une opinion sur cette première rencontre de Bossuet et de Louis XIV, du prêtre et du roi. Entré dans la chaire du Louvre avec le sentiment profond de ses devoirs, Bossuet était bien résolu à ne flatter personne ; il pensait déjà, ce qu'il écrira plus tard dans le V^ de ses Avertissements aux protestants, que ' tout flatteur, quel qu'il soit, est toujours un animal traître et odieux. » Mais bientôt ce prédicateur honnête et candide se trouva dans la situation la plus embarrassante et la plus fausse qui se puisse imaginer. Il se croyait

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en présence d'un nouveau Louis XIII qui serait tout au plus l'amant très platonique d'une Mademoiselle de La Fayette ou d'une Mademoiselle de Hautefort S et il avait loué le jeune roi de ce qu'il appelait « son innocence. » Mais la fuite et le retour de La Vallière, qui firent éclater à tous les yeux un scandale demeuré secret jusqu'alors, jetèrent dans son âme un trouble profond. Il n'avait pas qualité pour adresser aux pécheurs publics des monitions canoniques ou pour fulminer contre eux des excommunications, comme le faisait alors Nicolas Pavillon, évêque d'Alet. Il n'était ni l'archevêque, ni le confesseur de Louis XIV et de Mademoiselle de La Vallière ; il devait donc, malgré l'ardeur de son zèle, s'en tenir aux grands enseignements, aux avertissements et aux reproches généraux, présentés à l'ensemble de ses auditeurs avec des précautions infinies. On a vu par ce qui précède qu'il fit alors son devoir, et même plus que son devoir ; mais il souffrait cruellement, et, se sentant vaincu, il descendit de chaire, on peut l'assurer sans crainte, pénétré de douleur.

1 . 11 connaissait personnellement M^ie de Hautefort, devenue la maréchale de Schombers:.

El le roi, quelles purent être ses impressions à la fin du carême de 1662 ? Compril-il qu'il avait eu rhonneur d'entendre les plus beaux discours que l'éloquence chrétienne eût produits, depuis saint Jean Chrysostome ? Sut-il admirer comme nous le faisons aujourd'hui les sermons sur la Prédication évangélique, sur le Mauvais riche, sur l'Ambition, sur la Mort, sur les Devoirs des rois? On peut en douter, car on va voir qu'il ne fit absolument rien pour retenir à Paris l'auteur de semblables chefs-d'œuvre. Mais s'il n'admira pas l'orateur comme il aurait dû le faire, il ne put s'empêcher d'estimer l'homme et le prêtre. Louis XIV était né avec un sens droit, et il avait par dessus tout, au dire de ses contemporains, le sentiment du juste et de l'injuste ; il dut par conséquent comprendre que le prédicateur qui le reprenait avec tant de force et avec tant de délicatesse était un prêtre selon le cœur de Dieu ; et si, livré alors à toute la fougue de ses passions, il n'écouta pas ses conseils, il ne put du moins lui refuser son approbation et son estime. Tels furent assurément les sentiments de Louis XIV auditeur de Bossuet en 1662. En faut-il d'autre preuve que la lettre écrite par le président Rose, sur l'ordre du roi, pour féliciter le père de Bossuet, le vieux con-

Louis XIV en i(3ri2

Frontispice gravé par Au.lran pour le a Monarque .. du P. Senanlf.

seiller au Parlement de Metz, d'avoir mis au monde un tel fils ?

Mais à ces sentiments d'estime et d'admiration il s'en joignait d'autres, moins nobles, mais non moins humains : le prêtre faisait peur au roi. Aussi qu'arriva-t-il ? Bossuet, selon l'usage, fut reçu en audience publique ; on lui remit la somme de 3ooo livres allouée aux prédicateurs du carême à la cour ; on lui donna probablement le brevet de prédicateur du roi, mais on ne songea nullement à lui en faire exercer les fonctions ; le roi n'avait garde de fixer auprès de lui un homme si convaincu des droits imprescriptibles du prédicateur, si prompt à faire entendre aux pécheurs des vérités désagréables. Le prêtre et le roi se séparèrent; Bossuet reprit le chemin de Metz, et il ne prêcha pas une seule fois devant Louis XIY depuis le 7 Mars 1662 jusqu'au 6 Décembre i665 ; il s'écoula plus de trois ans et demi entre le Carême du Louvre et l'Avent du Louvre. C'est là un fait significatif ; mais quoi ? Bossuet n'avait pas l'esprit d'intrigue, et il ne recherchait pas les honneurs. Il ne sut ou ne voulut pas profiter de son grand succès d'orateur pour faire sa cour et avancer sa fortune ; il s'oublia lui-même, et on l'oublia. La reine-mère, qui seule lui témoignait de la bonne

volonté, songeait à lui, dit l'abbé Ledieu, pour un des évêchés de Bretagne qui étaient à sa nomination. L'abbé Bossuet ne fît rien pour y parvenir, et ses amis purent comprendre, dès la fin du carême de 1662, qu'il n'aurait jamais les dignités, les honneurs, les titres dus à son génie : il était trop mauvais courtisan.

2° L'Avent du Louvre et le Carême de Saint- Germain (1665-1666).

En i665, Louis XIV chargea l'abbé Bossuet, âgé de trente-huit ans et grand doyen du chapitre de Metz, de prêcher à la cour et l'Avent et le Carême qui allait suivre. C'est un fait unique dans les fastes de la prédication royale au dixseptième siècle ; jamais on ne vit le même orateur prêcher ainsi deux stations consécutives. Bourdaloue lui-même, si apprécié par le roi, n'a pas eu cet honneur. Si Bossuet fut ainsi amené à se retrouver pour un temps assez long en face de ses auditeurs de 1662, ce fut selon toute apparence à la prière d'Anne d'Autriche, atteinte du mal affreux qui allait bientôt l'emporter. La reine-mère n'avait pas oublié le courageux prédicateur du Louvre ; il avait prêché devant elle plusieurs fois en i663,

en i664, peut-être même durant tout un carême, en i665, dans l'église de Saint Thomas du Louvre. Louis XIV était bien obligé d'accorder quelque chose à sa mère, que ses adultères abreuvaient de chagrin et qu'il savait irrémédiablement condamnée par les médecins ; il consentit donc à faire venir pour elle, dans des conditions exceptionnelles, le prédicateur qu'elle préférait à tous les autres ; mais il se réserva, comme on le verra par la suite, de n'être pas le plus assidu, le plus fidèle et le plus docile de ses auditeurs.

Bossuet et Louis XIV ne s'étaient jamais rencontrés depuis le mois d'avril 1662 ; ils s'étaient perdus de vue et avaient suivi chacun leur destinée. Louis, maitre incontesté de la France, qu'il gouvernait alors sagement, avait déjà porté bien haut la gloire de son nom. A Rome, comme à Londres, il avait fait respecter ses ambassadeurs ; et la victoire du Saint-Gothard, en i664, le bombardement d'Alger et la bataille de Villaviciosa, l'année suivante, montraient à l'Europe la force de son bras. Il réalisait donc toutes les espérances que son avènement avait fait concevoir, et grâce à Colbert, qui trouvait le secret d'enrichir le trésor en diminuant les impôts, le roi était vraiment populaire.

Mais s'il suivait ainsi les grands exemples de son aïeul Henri IV, il ne l'imitait que trop dans les désordres de sa vie privée. A la fin de i665, Mademoiselle de La Vallièrc lui avait déjà donné deux enfants, et le secret de leurs amours était divulgué depuis longtemps. Le scandale de cette liaison n'était pourtant pas à son comble en i665 ; car les bâtards n'étaient pas encore légitimés, et leur mère n'était pas encore duchesse. Louis succombait, par faiblesse, mais il ne bravait pas l'opinion publique, il ne se mettait pas audessus de la inorale.

Et Bossuet, qu'avait-il fait durant ces trois années, loin du prince qui suivait si mal les conseils des prédicateurs ? Simple et modeste, il exerçait sans bruit ses fonctions de grand doyen du chapitre de Metz et de docteur en Sorbonne ; il examinait des thèses de théologie ; il prenait part, d'une façon qui déplut fort à la cour, aux querelles du Parlement et de la Sorbonne, relativement à l'infaillibilité des papes, et il prononçait en divers lieux des panégyriques, des oraisons funèbres même, celles du Père Bourgoing et de Nicolas Cornet. Il était employé par l'archevêque de Paris, pour tâcher de vaincre la résistance héroïque des saintes filles de Port-Royal ;

on assure même qu'il appartenait à la Compagnie secrète de Saint-Sacrement, à cette cabale des dévots dont l'histoire fait aujourd'hui tant de bruit, et qu'il y jouait un rôle important, celui de secrétaire du groupe parisien. Actif et dévoué, il se multipliait pour ainsi dire, et on le voyait partout, excepté à la cour.

Bossuet reparut dans la chaire du Louvre, le 29 novembre i665 ; il ne devait prêcher que le dimanche; et le jour de Noël, la cour désertait sa chapelle pour entendre vêpres à la paroisse, c'està-dire à Saint-Germain l'Auxerrois. La station de l'Avent ne comportait donc que quatre sermons, et les circonstances contraignirent Bossuet à supprimer l'un d'entre eux, celui du i3 décembre. Appelé auprès du jeune duc de Foix, qui venait d'être atteint de la petite vérole, il demanda et obtint d'aller s'enfermer dans la chambre du malade, et il ne reparut que huit jours après sa mort. L'Avent de i665 se réduit donc à deux sermons, dont un seul a été entendu par le roi ; ne nous attardons pas à l'étudier en détail, et hâtonsnous d'arriver à la station bien autrement importante du Carême de 1666. Notons pourtant que

Bossuet, en i6G5, n'a pas dévié un seul instant de la ligne de condjiitc qu'il s'était tracée en 1662. Dans le sermon que le roi entendit certainement le 29 novembre, il évoqua l'image du jugement dernier « jour de calamité et d'angoisse, jour de u confusion et d'ignominie où les pécheurs « seront confondus et déshonorés. » Louis XIV, dit Saint-Simon, n'avait guère d'autre religion que la peur du diable et de l'enfer ; il faut voir comment Bossuet lui parle de ces grandes assises du dernier jugement, a Cependant, dit-il, nous (( voyons que ces pécheurs qui ont si bien mérité « la honte trouvent souvent le moyen de l'éviter c( en cette vie. Car ou ils cachent leurs crimes, « ou ils les excusent, ou enfui, bien loin d'en « rougir, ils les font éclater scandaleusement à la (( face du ciel et de la terre, et encore ils s'en (( glorifient. C'est ainsi qu'ils tâchent d'éviter la « honte, les premiers par l'obscurité de leurs (( actions, les seconds par les artifices de leurs (( excuses, et enfin les derniers par leur impute dence. C'est pour cela que Dieu les appelle au « grand jour de son jugement. Là, ceux qui se (( sont cachés seront découverts ; là, ceux qui se « sont excusés seront convaincus ; là, ceux qui (( étaient si fiers et si insolents dans leurs crimes

BOSSUET ET LOUIS XIV Sq

« seront abattus et atterrés ; et ainsi sera rendue « à tous ces pécheurs, à ceux qui trompent le (( monde, à ceux qui l'amusent par de vains préce textes, à ceux qui le scandalisent, ainsi, dis-je, (( leur sera rendue, à la face des hommes et des « anges, l'éternelle confusion qu'ils ont si bien (( méritée. »

Dans quelle catégorie de pécheurs pouvait se ranger l'amant de La Vallière quand il entendit ces paroles ? L'orateur s'est bien gardé de le dire ; mais nous, lecteurs, nous le voyons clairement, et il doit nous sembler que le prédicateur était assez audacieux.

La cour de France était en grand deuil lorsque Bossuet inaugura, non plus au Louvre, mais à Saint-Germain, le Carême de 1666. C'était le 2 Février, jour de la Purification ; or, treize jours auparavant, le 20 Janvier, Anne d'Autriche, qui n'avait pu entendre un seul des sermons de FAvent, avait fini par mourir, après des tortures affreuses, du cancer au sein qui la rongeait depuis plusieurs années. 11 ne pouvait être question de fêtes, de bals, de comédies, de chasses ; et le prédicateur, qui devait prendre la parole trois fois

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par semaine, les dimanches, mercredis et vendredis, était assuré de voir souvent au pied de sa chaire et le roi, et la famille royale et la plus grande partie de la cour. Nous possédons seize sermons ou plans de sermons appartenant au Carême de Saint-Germain, et l'histoire pourrait y trouver des indications nombreuses et précises sur les affaires du temps, sur les faits et gestes des contemporains, Dès le premier sermon, celui du 2 Février, il est question de la mort d'Anne d'Autriche, de la déclaration de guerre à l'Angleterre, et même de la fameuse comète qui effraya si fort les Français d'alors.

En outre, le Carême de Saint-Germain se présente à notre étude avec un caractère tout particulier ; il ne saurait être confondu avec aucun autre. Louis XIV, que son deuil empêchait de se livrer aux grands divertissements, ne laissa pas de trouver des prétextes d'absence, et de quitter Saint-Germain pour un temps parfois assez long. Ainsi, du i3 au 20 Mars, durant toute la première semaine, dimanche compris, il séjourna au château de Compiègne, et passa dans les environs, dit la Gazette de France, une grande revue de ses troupes. Même absence, ou si l'on veut même fugue, à Versailles cette fois, et pour voir voler

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les oiseaux de la grande Fauconnerie, durant trois semaines consécutives, du 26 mars au 18 avril. Dans ces conditions, le prédicateur n'était jamais assuré d'avoir le roi pour auditeur, et Bossuet, grâce à cet admirable bon sens qui est peut-être la qualité maîtresse de ce puissant génie, paraît en avoir pris son parti. Il fit pour le commun des courtisans des sermons très simples, presque terre à terre, d'un caractère essentiellement dogmatique et moral. Au lieu d'entrer, comme autrefois chez les Minimes, au Val-de- Grâce ou chez les Carmélites, dans les profondeurs du mystère, il se fit le catéchiste de ces grands du monde qu'il savait être, en matière de religion et de morale religieuse, de très grands ignorants.

Il ne faudrait pourtant pas croire que Bossuet eût absolument renoncé à donner au roi des avertissements, à lui parler avec force, comme il l'avait fait en 1662, sur les scandales de sa vie privée; une lecture méthodique et attentive du Carême de Saint-Germain ne pourrait, au contraire, que fortifier l'opinion que l'on a déjà pu se faire au sujet du courage et de l'audace presque téméraire de Bossuet prédicateur du roi.

Le 2 Février, respectant la douleur du prince, — si tant est que Louis XIV ait éprouvé un

chagrin très vif quand il perdit une mère dont les récriminations et ensuite les muets reproches lui étaient à charge, — Bossuet ne crut pas devoir lui adresser la parole comme il l'avait fait en 1662 ; le beau fragment d'oraison funèbre qu'il a placé à la fin de ce premier sermon est général et impersonnel. Il est évident néanmoins que Bossuet songeait au roi lorsque, dans la dernière partie de son discours, il insista sur la nécessité de « résister avec vigueur aux attraits des sens qui nous trompent. » Dans ce même discours, où après avoir parlé avec effusion de l'obéissance qu'on doit aux rois, il ravilit la puissance royale en disant qu'après tout, son plus grand effet se réduit à « faire mourir un mortel », il est allé jusqu'à dire : « Quelle raison a cet adultère, tant « de fois maudit par la loi de Dieu, qui entreprend (( sur la femme de son prochain sans autre titre « que sa convoitise ? » On comprend à la rigueur que le roi ne se soit pas soucié d'entendre souvent des vérités de cette nature, et qu'il ait pris le chemin de Compiègne pour ne pas assister aux trois prédications de la première semaine.

Quand il reparut, dans la chapelle de Saint- Germain, le dimanche 21 mars, Bossuet lui fit entendre un sermon sur la Parole de Dieu, sujet

traité parlui plusieurs fois déjà, et ce n'est peut-être pas pousser l'interprétation jusqu'à la subtilité de dire que Bossuet semble lui avoir reproché son absence quand il a, dans son deuxième point prononcé ces paroles : « Combien est éloigné de « la pratique celui qui s'ennuie de l'explication ! (( Quand aura le courage de l'observer celui qui (( n'a pas la patience de l'entendre ? Quand lui « donnera son cœur celui qui lui refuse jusqu'à « ses oreilles ? » Préméditées ou non , ces paroles étaient bien en situation après le voyage de Compiègne.

Le mercredi 24 mars, Louis XI Y entendit à Saint-Germain l'admirable sermon sur rHonneiir, et s'il avait vraiment le sentiment des grandes beautés littéraires, il dut écouter avec ravissement les passages sur la vanité des grands, sur les rivalités des gens de lettres, sur la coquetterie des femmes, sur la dévotion mal entendue. Mais au milieu de ces développements d'une grâce charmante et d'une délicatesse exquise, se trouvaient, comme les épines au milieu des roses, d'autres passages qu'il écouta sans doute avec moins de plaisir, celui-ci par exemple : a L'im- (( pudicité même, c'est-à-dire la honte même, que « l'on appelle brutalité quand elle court ouver-

c( temcnt à la débauche, si peu qu'elle s'éludie à « se couvrir de belles couleurs de fidélité, de (' discrétion, de persévérance, ne va-t elle pas la u tête levée, ne semble-t-elle pas digne des (( héros? Ne perd-elle pas son nom d'impudicitë, « pour prendre celui de galanterie? Et n'avons- « nous pas vu le monde poli traiter de sauvages « et de rustiques ceux qui n'avaient point de « telles attaches ? »

En vain, l'orateur chercha ensuite un palliatif, et dans une apostrophe finale, il parla au roi de l'ardeur immense qu'il avait, pour la gloire de son règne ; le roi dut sortir de la chapelle le cœur ulcéré. C'est le lendemain même, aussitôt après vêpres et sans entendre le sermon, qu'il partit pour Versailles oii il demeura vingt et un jours de suite ^ L'abbé Lebarq, historien et éditeur des sermons, a supposé que Bossuet dut être mandé de Saint-Germain à Versailles pour y continuer sa prédication durant ces trois semaines ; cette conjecture n'est pas fondée. Le roi mécontent n'aurait pas osé congédier le prédicateur, mais il pouvait se dérober à la prédication; ainsi fit-il en

I. Il revint à Saint-Germain le 3o mars pour recevoir solennellement l'ambassadeur de Savoie, mais il repartit le 3 avril, et ne fut de retour que le i5.

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1666, ainsi fera-t-il durant l'A vent de 1669. En plein mois de décembre, à la suite d'un sermon non moins hardi prononcé alors par Bossuet, il quittera brusquement Saint-Germain pour se rendre à Versailles.

Mais l'étiquette, maîtresse absolue des rois et des princes, exigeait que Louis XIY passât la semaine sainte au milieu de la cour ; le roi revint donc de Versailles, et il entendit les trois sermons du dimanche des Rameaux, du Vendredi-Saint, et même du jour de Pâques, parce que la chapelle de Saint-Germain était privilégiée et tenait lieu de paroisse.

Le sermon sur la Justice, prononcé devant le roi, le jour de Rameaux, est fort beau sans doute, mais, à mon avis, il ne saurait être comparé au sermon de 1662, sur les Devoirs des rois. Il semble que Bossuet, fort embarrassé, se soit inspiré des belles réformes opérées tout récemment dans la législation française, et qu'il ait fait l'éloge de Colbert et de Pussort autant et plus que celui du roi. Sans doute il a complimenté Louis XIV au sujet de ses édits contre les duels ; mais dans son ensemble le sermon sur la Justice convient plutôt aux courtisans, pour lesquels il paraît bien avoir été fait. Peut-être néanmoins faut-il voir une

allusion aux malheurs de Fouquet, dont Louis XIV avait si fort aggravé la peine en rincarcérant à Pignerol, dans le beau passage où Bossuctdit que la justice doit être tempérée par la clémence.

La Passion du Vendredi-saint est de même un discours d'un caractère très général ; mais pour qui donc l'orateur a-t-il ajouté fiévreusement à son brouillon ces derniers mots : « Ne faites point vos pàques par un sacrilège? »

Le 25 avril enfin, c'est-à-dire le jour de Pàques, Bossuet fit dans la chapelle de Saint-Germain, en présence du roi et de toute la cour, ce qu'on pourrait appeler un sermon d'adieux. 11 ne se mit guère en frais, car il reprit purement et simplement le discours qu'il avait prononcé en i66i, chez les Carmélites du faubourg Saint-Jacques ; et la raison de ce choix, ce fut sans doute la véhémence de ce beau sermon. On y trouve en effet, et dès le début, des passages comme ceuxci : u Cœur humain, vieux temple d'idoles, que (( nous voulons renouveler aujourd'hui pour le « consacrer à notre Dieu, tu as été profané par le « culte immonde des fausses divinités : autant de « passions, autant d'idoles; il faut effacer tous « les vestiges de ce culte irreligieux... Et vous « qui avez rompu, à ce que vous dites, cet atta-

chement vicieux, pourquoi ce reste de commerce ? pourquoi cette dangereuse complaisance, restes malheureux d'une flamme mal éteinte ? Que je crains que le péché ne soit vivant encore, et que vous n'ayez pris pour la mort un assoupissement de quelques journées! Mais quand vous auriez renoncé sincèrement et de bonne foi, vous n'avez pas achevé l'entier renouvellement de votre cœur si vous ne détruisez pour toujours, jusqu'aux moindres vestiges de ridolâtrie... 0 sainte pudicité ! venez donc aussi consacrer ce temple pour en empêcher la profanation ! ))

Enfin, dans la péroraison, Bossuet s'est adressé directement au roi. Que lui a-t-il dit avant de le quitter peut-être pour toujours ? Nous l'ignorons ; mais les quelques notes qu'il a jetées sur les marges de son brouillon sont très significatives, et comme on dit aujourd'hui bien suggestives. (( Je désire principalement votre entière conver- (( sion à Celui qui vous fait régner. Car encore « que tant d'actions que le monde admire vous (( attirent devant les hommes d'immortelles lou- « anges. Dieu juge par d'autres règles, et il y (( aura beaucoup à diminuer quand il faudra « paraître à son tribunal et subir aussi la rigueur

« de son examen. Je souhaite donc, ô grand « roi... » Bossuet n'a pas achevé sa phrase; maître de sa parole comme il l'était alors, il n'avait pas besoin de tout écrire ; mais la fin du discours devait être relative à cette u entière conversion » que le prédicateur souhaitait ardemment, sans pouvoir l'espérer, quand il abandonna la chaire de Saint-Germain. Mademoiselle de Blois, fille de La Vallière, naquit le 2 octobre de cette même année 1666.

3° Bossuet de 1666 à 1669; iAvent de Saint-Germain.

Une fois le Carême de Saint-Germain terminé, l'abbé Bossuet reprit tristement le chemin de la Lorraine, et comme en 1662, Louis XIY l'oublia ou feignit de l'oublier. Ce n'est pas lui, c'est la reine Marie-Thérèse qui demanda au grand doyen de Metz de prononcer à Paris, le 18 janvier 1667, dans l'église des Carmélites, une oraison funèbre de la reine-mère, et cette oraison funèbre, un chef-d'œuvre à coup sûr, est à jamais perdue, parce que le roi n'a pas témoigné le désir de la connaître. De 1666 à 1669, Bossuet et Louis XIV

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semblent avoir été absolument étrangers l'un à l'autre. Bossuet prêcha beaucoup durant ces trois années, à Metz ou à Paris, à Dijon même en 1668, devant le prince de Condé, et il prononça plus de cinquante sermons, allocutions ou conférences dont il ne reste pas le moindre vestige. Ce grand orateur faisait si peu de cas de la gloire littéraire qu'il n'avait encore imprimé qu'un petit ouvrage de controverse, la Réfutation du catéchisme de Paul Ferri. Ses plus admirables sermons, il les gardait en portefeuille, à l'état de brouillons indéchiffrables pour tout autre que lui, et parce qu'ils pouvaient encore servir à l'occasion.

Il les utilisa en 1668, lorsqu'il prêcha l'Avent dans l'église de Saint Thomas du Louvre, et il se produisit alors un petit fait dont les conséquences devaient être incalculables. Parmi les auditeurs les plus assidus, il s'en trouvait un qui attirait tous les regards, un ancien calviniste que n'avaient pu ébranler les sollicitations du roi et ses offres les plus séduisantes : c'était l'illustre Turenne. Converti naguère par Arnauld, Nicole et Bossuet, il avait abjuré le protestantisme le 28 octobre précédent, et il venait écouter des instructions que le prédicateur avait composées pour le confirmer dans la foi. Louis XIV fut ravi de cette conversion

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qui comblait son vœu le plus cher, et ne pouvant faire accepter à Turenne l'épée de connétable, il témoigna sa joie en distribuant aux parents du maréchal et à ceux qui l'avaient ramené au catholicisme, les titres et les honneurs. L'abbé d'Albret, neveu de Turenne, reçut à vingt sept ans le chapeau de cardinal, objet de ses convoitises ; Arnauld et Nicole ne furent point récompensés, parce qu'aux yeux de Louis XIV, même après la paix de Clément IX, rien ne pouvait laver un homme du soupçon de jansénisme.

Quant à Bossuet, il ne se vanta pas, et ne demanda pas la moindre récompense; mais la reconnaissance de Turenne et la voix publique le désignèrent comme le principal auteur de cette conversion, comme le vainqueur du héros invincible, et Louis XIY, malgré ses préventions et ses rancunes, résolut de nommer le grand doyen de Metz au premier évêché qui viendrait à vaquer. Ainsi Bossuet devint évêque, sans avoir fait ou fait faire la moindre démarche, parce que Louis XIV avait besoin de lui pour ce qu'il considérait comme la grande pensée et la grande œuvre de son règne. Le monarque adultère, doublement adultère même en 1668, n'en était pas moins le roi très chrétien, le fils aîné de l'Église, et il s'ima-

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gina toute sa vie qu'il pourrait se faire bien venir de l'Éternel et fléchir le souverain juge s'il rendait au catholicisme de grands et signalés services. Il aimait, comme on l'a dit maintes fois, à faire pénitence sur le dos des protestants et des jansénistes ; mais en 1668 la paix de Clément IX l'empêchait de pousser à bout les gens de Port-Royal, et l'ardeur de sa pénitence n'eut pour objet que les protestants. 11 respectait encore l'édit de Nantes et la paix d'Alais, et il laissait aux réformés l'exercice de leur culte ; mais l'extinction totale du protestantisme français n'en était pas moins son idée fixe, son rêve, ou si l'on veut sa chimère. Or ce rêve irréalisable était depuis longtemps celui de Bossuet, qui aurait versé avec joie jusqu'à la dernière goutte de son sang pour ramener au bercail tant de brebis égarées. Son élévation soudaine à l'épiscopat, décidée en principe dès la fin de 1668, ne s'explique pas autrement. Ce n'est point l'orateur sublime, c'est moins encore le prédicateur courageux, c'est le controversiste de premier ordre, le convertisseur qui faisait des miracles, que Louis XIV a voulu appeler à son aide en lui donnant, grâce à l'épiscopat, une autorité que n'aurait pas eue un simple prêtre.

Le 8 septembre 1669, alors qu'il se trouvait,

après un sermon de veture, chez l'évêque de Meaux, Dominique de Ligny, Bossuet apprit par un courrier exprès, que lui envoya le roi, sa nomination au siège de Condom, et presque aussitôt il fut retenu pour prêcher l'Avent dans la chapelle du Louvre. Sur ces entrefaites, la veuve de Charles P', Henriette de France, vint à mourir, le lo septembre, et la duchesse d'Orléans, Henriette d'Angleterre, pria l'évêque nommé de Condom de prononcer l'oraison funèbre qui devait faire partie, le 26 novembre, d'un service de quarantaine célébré à Chaillot. Comme en 1666, la cour en deuil quitta Paris pour Saint Germain, et c'est là que le i" novembre 1669, jour de la Toussaint, et ensuite le i" décembre, Bossuet et Louis XIV se retrouvèrent en face l'un de l'autre.

Qu'était devenu le roi, depuis le sermon du jour de Pâques 1666, le dernier qu'il eût entendu de la bouche de Bossuet ? H s'était couvert de gloire ; il avait conduit avec le succès que l'en sait la guerre dite de Dévolution ; il avait su se modérer lui-même ; il avait conclu la paix d'Aix-la-Chapelle, et c'est avec justice que la France recon-

naissante lui avait donné le nom de Louis le Grand. L'année 1669 est peut-être la plus belle année du règne. Mais la médaille avait son revers : on pouvait déjà reprocher à Louis son orgueil intolérable, son amour du faste, ses prodigalités inouïes, et plus que tout cela son mépris de toute espèce de contrainte. Il ne cessait de répéter qu'il ne voulait pas être gêné, et le jour 011 il n'eut plus besoin de ménager la reine-mère, il se plaça résolument au-dessus de toutes les lois civiles ou morales. Il fît Mademoiselle de La Yallière duchesse par des lettres patentes où les vertus de cette jeune personne étaient énumérées cyniquement ; il reconnut sa fille et légitima son fils le comte de Vermandois ; il fit plus encore, et c'est en 1668 qu'éclata la passion du roi pour l'altière marquise de Montespan. Le mari trop peu complaisant fut exilé, une fille naquit en 1669, et le duc du Maine devait naître trois mois après l'Avent de cette année-là. Le scandale était donc à son comble lorsque Louis XIV, qui avait impatiemment supporté le joug d'une prédication jugée trop évangélique, invita Bossuet à prêcher à nouveau devant lui. Le roi espérait-il que trois années d'absence, — on pourrait dire d'exil, — auraient diminué le zèle du prédicateur ? Se dit-il

que le nouvel évêque de Condom imiterait dans la chaire la conduite de l'archevêque de Paris, qui, après avoir autrefois excommunié tous ceux qui joueraient ou verraient jouer Tartuffe, n'avait pas soufflé mot lorsque le roi en autorisa la représentation ? Si Louis XIV avait fait un calcul de ce genre, il ne devait pas tarder à être détrompé : les sermons de l'Avent de Saint Germain ne sont ni moins forts ni moins audacieux que ceux des stations précédentes.

Si l'on prend la peine de lire ou de relire à leur date, dans l'édition Lebarq, les sermons de 1669, la démonstration est claire ; quelques brèves citations suffiront pour lui donner toute la force de l'évidence. Le sermon de la Toussaint, séparé des autres par les trente jours du mois de novembre, est très modéré dans la forme, elle roi ne put s'en offenser ; mais celui du i" décembre débute par un cri de guerre : « Fasse Celui pour (( qui je parle que j'annonce avec tant de force ses (( menaces et ses jugements, que ceux qui dorment (( dans leurs péchés se réveillent et se convertisu sent ! »

La suite répond au commencement, témoin ce passage du premier point où nous voyons Bossuet accuser Louis XIV d'athéisme tout simplement.

(( Vous ne comptez donc pas parmi les voyants Celui qui habite aux cieux?.... Et cependant, sous ces yeux si vifs, sous ces regards si perçants, vous jouissez sans inquiétude du plaisir d'être caché ^ ; vous vous abandonnez à la joie, et vous vivez en repos parmi vos délices criminelles, sans songer que celui qui vous les défend et qui vous en a laissé tant d'innocentes, viendra quelque jour troubler vos plaisirs, d'une manière terrible, parles rigueurs de son jugement, lorsque vous l'attendrez le moins. N'est-ce pas manifestement le compter pour rien, et dire en son cœur insensé : Il n'y a point de Dieu ?.... Que ces femmes infidèles et ces hommes corrompus et corrupteurs se couvrent eux-mêmes, s'ils peuvent, de toutes les ombres de la nuit ; que ceux qui s'entendent si bien pour conspirer à leur perte enveloppent leurs intelligences déshonnêtes dans l'obscurité d'une intrigue impénétrable ; ils seront découverts au jour arrêté ; leur cause sera portée devant le tribunal de J-C, où leur conviction ne pourra être éludée par aucune excuse, ni leur peine retardée par aucunes plaintes. »

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