‹ Bossuet et Louis XIV, 1662-1704Chapitre 7 sur 13 · I . II y a bien le singulier sur le manuscrit autographe · texte numérisé non relu

I . II y a bien le singulier sur le manuscrit autographe

Il en est partout de même dans ce sermon vraiment effrayant, qui dut troubler ou irriter profondément les auditeurs. On y lit encore ce pas sage, inspiré de la manière la plus évidente par le souvenir des stations antérieures : « Songez à vos (V premières chûtes : votre cœur vous frappait (( alors. Percussit cor David eum. Vous périssiez, « mais souvent vous versiez des larmes sur votre « perte, et vos tristes funérailles étaient du moins (( honorées de quelque deuil. Maintenant, vous (( paraissez confirmé {sic) dans votre crime : les « saints avertissements ne vous touchent plus ; (( les sacrements vous sont inutiles. Craig^nez (( enfin, Chrétiens, que Dieu ne vous livre au sens (( réprouvé, et que votre âme ne devienne un « vaisseau cassé et rompu qui ne puisse plus (( contenir la grâce, n Rien n'y manque, les deux singuliers du manuscrit sont très significatifs, et que dire de l'allusion latine à David amant de Bethsabée P Ou bien l'orateur ne saisissait pas la portée de ses paroles, et il faudrait s'étonner de sa niaiserie, ou bien il avait pesé toutes ses expressions, et il faut convenir qu'il était singulièrement audacieux, La banalité du compliment au roi qui termine ce discours ne fait que mieux ressortir la véhémence des reproches dont il est rempli.

Même vivacité dans le discours qui suivit, dans ce magnifique sermon sur la Divinité de la religion qui est peut-être le chef-d'œuvre de la prédication de Bossuet. Toute la fin du discours, dirigée contre les pécheurs qui font c d'un repentir douteux le motif d'un crime certain, n visait directement le nouveau David, et il semble bien que cette fois encore, comme en 1666, il ait regimbé sous l'aiguillon. Nous connaissons en effet par la Gazette de France un fait singulier qui se produisit le i5 décembre, jour de sermon. Le roi partit à midi pour Versailles : la reine et la duchesse d'Orléans l'y rejoignirent quelques heures plus tard, après le sermon. S'il était permis de faire œuvre d'imagination quand on écrit l'histoire, on pourrait dramatiser les choses et reconstituer la scène d'intérieur qui a dû se passer à Saint Germain ce jour-là, au cœur de l'hiver. Le roi ne voulait absolument pas entendre le prédicateur, et c'est peut-être alors qu'il s'écria : Je veux bien prendre ma part d'un sermon, je ne veux pas qu'on me la fasse I n Les deux princesses au contraire ne croyaient pas devoir s'associer à cette manifestation, et Marie Thérèse, l'épouse outragée, tenait à ne rien perdre d'une prédication si forte.

Bossuet ne prêcha donc pas devant le roi le

i5 décembre, mais il le revit dans la chapelle royale le dimanche 22 et le mercredi 25, et il lui fit entendre, il lui infligea des paroles comme cellesci : ((... Aujourd'hui dans le bain de la pénitence, (( et demain dans nos premières ordures ; aujour- (( d'hui à la sainte table avec J-C, et demain avec (( Bélial et dans toutes les corruptions du monde : u peut-on faire un plus grand outrage au chris- (( tianisme? Ce n'est pas ainsi que nos pères nous « ont parlé des rechûtes. Un saint concile d'Es- (( pagne dit que la rechute fait un jeu profane (( et un sacrilège amusement de la communion, (( etc., »

Je ne crois pas devoir insister davantage, car il faut éviter d'avoir trop complètement et trop longuement raison ; et puisque l'Avent de 1669 a mis fin aux prédications de Bossuet sermonnaire, puisque les chaires parisiennes ne devaient plus connaître sa voix qu'à de très rares intervalles, il est temps de tirer la conclusion de la première partie de ces études. Durant les sept années qui se sont écoulées entre le premier sermon du Louvre et le dernier sermon de Saint Germain. Bossuet n'a pas adressé à Louis XIV ou aux grands de la cour une seule parole qui puisse le faire accuser d'ambition ou lui mériter

les épithètes flétrissantes de flatteur et de courtisan. Toujours désintéressé, toujours modeste, il s'est inspiré uniquement de ses devoirs de prêtre, et de prêtre formé à l'école de Saint Vincent de Paul. Orateur déjà célèbre, il n'a pas voulu développer en chaire, à grand renfort de rhétorique, des lieux communs de théologie, d'histoire religieuse ou de morale ; il a cru que son Dieu exigeait de lui tout autre chose. Loin de faire sa cour en chaire, ce qu'il eût considéré comme un crime, il a cherché à éclairer ses illustres auditeurs, à les ramener surtout dans les sentiers de la vertu quand il a vu qu'ils s'en écartaient. De là tant de sermons sur les sujets les plus austères ; de là aussi tant d'observations, tant de conseils, tant d'objurgations, tant de reproches et tant de menaces.

Le résultat fut celui que le prédicateur avait prévu sans doute : on ne suivit pas ses conseils, on ne s'efFraya pas de ses menaces, et surtout on lui sut mauvais gré de ce qu'on appelait son intolérance et son indiscrétion. Cet orateur sublime, auquel la voix publique promettait l'épiscopat dès 1662, devint évêque en 1669, à quarante deux ans, et uniquement parce que Louis XIV avait besoin de lui pour combattre les protestants et pour les

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ramener par la persuasion, si la chose était possible, dans le giron de l'Église romaine. Bientôt même le roi crut devoir l'attacher à sa personne pour huit ou dix ans, et il le fit précepteur du dauphin, si bien que le nouvel évêque, au lieu d'aller s'ensevelir tout vivant dans un petit diocèse de Gascogne, devint le témoin de la vie publique et privée de Louis XIV, le confident de quelques unes de ses pensées, parfois même son conseiller et son guide. Il ne parlera plus en public, mais il agira, et c'est dans ce rôle tout à fait nouveau pour lui que nous devons considérer et juger Bossuet évêque et précepteur du dauphin.

BoSSUET EVEQUE DE Go>DOM ET PRECEPTEUR DU DAUPHIN

Bossuet fut nommé précepteur dans les premiers jours de septembre 1670, avant même d'avoir été sacré, et il prêta serment en cette qualité le 23 septembre, deux jours après son sacre. Il avait été choisi spontanément par Louis XIV, alors qu'il y avait près de cent candidatures pour un poste si envié, et qu'il ne s'était pas mis sur

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les rangs. Le duc de Montausier, gouverneur du jeune prince depuis deux ans déjà, s'était flatté de faire nommer Daniel Huet, le futur évêque de Soissons et ensuite d'Avranches, grand ami des Jésuites ; mais il s'était vu forcé de présenter au roi une liste de trois noms. Huet figurait en tête, comme le plus digne ; après lui venaient par ordre de mérite Gilles Ménage et l'abbé Bossuet ; Montausier espérait bien évincer ce dernier. Il faut avouer que le choix de Louis XIV fait honneur à son bon sens, car on ne se représente pas un pauA^re enfant de neuf ans instruit par des érudits ou par des pédants tels que Huet et Ménage. Bossuet est accusé de n'avoir pas fait de lui un grand prince, que serait devenu le dauphin sous la férule de Vadius ?

Le nom de Bossuet avait d'ailleurs été mis en avant dès i665, lorsqu'il fut question de tirer le jeune prince des mains des femmes et de lui donner à la fois un gouverneur et un précepteur. L'intrigue avait alors fait triompher un incapable, le président de Périgny, et Bossuet n'eut pas à s'en attrister, car suivant toute apparence il ne sut même pas qu'il avait été proposé. C'est le cas de mettre en lumière certain mémoire secret adressé au roi par le propre frère de Colbert,

évêque de Luçon depuis 1661, auquel on avait demandé une liste de sujets présentables. Les détracteurs de Bossuet se gardent bien de citer ce mémoire, et ils afTectent même d'en ignorer l'existence, bien qu'il ait été publié il y a plus de cinquante ans. Disciples de Sainte-Beuve, ils pensent comme lui qu'il ne faut jamais attaquer Bossuet en face, c'est dangereux. Il faut le laisser passer, et même le saluer respectueusement au passage ; on pourra ensuite le frapper par derrière, et « lui tirer dans le dos », comme disait Sainte-Beuve. Ils ont fait et font aujourd'hui encore grand bruit de certain rapport de police, daté de i663, dans lequel le dénonciateur anonyme dépeignait Bossuet de la manière suivante : « Attaché aux Jésuites et à ceux qui peuvent « faire sa fortune, plutôt par intérêt que par incli- (( nation, car naturellement il est assez libre, fin, (( railleur, et se mettant au-dessus de beaucoup a de choses. — Ainsi, lorsqu'il verra un parti qui « conduit à la fortune, il y donnera, quel qu'il (( soit, et il pourra servir utilement^ ». Attaché aux Jésuites ! Bossuet cachait bien son jeu, car les

I. Cité par Sainte-Beuve dans un article sur Eugène Gandar, Nouveaux lundis, tome XII, p. Sgo.

Jésuites ne s'en sont jamais aperçus; ils ont toujours été, ils sont encore ses plus grands ennemis. La petite note anonyme de i663 se détruit ellemême, elle est par trop absurde.

Mais le jugement porté par le frère de Colbert est sur un tout autre ton. « L'abbé Bossuet, dit-il, « docteur de la maison de Navarre, fait paraître son (( esprit dans sa manière de prêcher, qui en « demande beaucoup pour être soutenue comme u il la soutient. Il prêche une morale austère, mais « qui est bien chrétienne. Ceux qui le connaissent « disent qu'il vit comme il prêche. Il m'a paru en (( toutes occasions avoir beaucoup d'esprit, et je « sais qu'il a bien de la vertu. Sa physionomie ne « trompe pas ; car elle est fort spirituelle : il a u l'air modeste, gai et revenant, enfin je n'ai rien « vu en lui que de bon ^ » . Quiconque a regardé attentivement, je ne dis pas le Bossuet du musée du Louvre, mais celui qu'on attribue à Mignard et celui de Rigaud qui est à Florence, dira que c'est bien là son portrait, et que le pieux évêque de Luçon l'aA^ait admirablement jugé. Quarante ans plus tard, Saint-Simon ne le jugera pas autrement.

I. Floquet, Études sur Bossuet (i855). — Tome III, p. 3 et suiv.

En 1670, Madame de La Fayette écrivait au compétiteur de Bossuet, à Daniel Huet lui-même : « C'est le plus honnête homme, le plus doux et le plus franc qui ait jamais été mis à la cour '. »

Il ne saurait être question d'apprécier ici le rôle de Bossuet éducateur, d'autant plus qu'entre le maître et l'élève, comme entre le précepteur et le roi, se trouvait un personnage d'importance, le gouverneur, le duc de Montausier. C'est lui qui dirigeait l'éducation du jeune prince ; c'est lui qui rendait compte au roi son père de ses moindres faits et gestes, de ses études mêmes: le précepteur ne pouvait que marcher dans le sillage du gouverneur. Si le dauphin n'a pas été suffisamment hien élevé par ceux qui étaient chargés de son éducation, c'est à Montausier que doit en revenir la responsabilité. D'ailleurs cette responsabilité est singulièrement atténuée par la situation même dans laquelle se trouvait le dauphin. Plus jeune que son père de vingt trois ans

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