‹ Bossuet (volume 3)Chapitre 6 sur 23 · LES PANÉGYRIQUES ET LES OHAISONS FUNÈBRES · texte numérisé non relu

LES PANÉGYRIQUES ET LES OHAISONS FUNÈBRES

I. — Les panégyriques sont des sermons. Il ne fait pas l'historien ; il ne raconte pas la vie, ni ne fait le portrait des saints. Une exception : le Panégyrique de saint Bernard.

II. — Les Oraisons funèbres sont aussi des sermons : l'idée de la mort chrétienne en est le fonds commun- La vérité dans les Oraisons funèbres de Bossuet. Les documents, les tableaux d'histoire, la philosophie de l'histoire ; les portraits ; sincérité de l'orateur dans les jugements contestables. La peinture de la vie et des caractères individuels.

III. — Si l'éloquence de Bossuet a été appréciée par ses contemporains. Il a fait sa fortune par elle.

Les Panégyriques et les Oraisons funèbres de Bossuet ont cela de commun que, destinés à la louange des hommes illustres de l'Église et du siècle, ils restent pourtant avant tout des

sermons, des instructions sur le dogme et la morale.

C'est surtout en ces deux genres qu'on ne saurait exagérer le progrès que Bossuet fit faire à l'éloquence de Ja chaire. Il y avait eu de bons et solides sermons avant les siens, il n'y avait guère eu de bons panégyriques, pas plus que de bonnes oraisons funèbres.

Comme c'étaient des discours d'apparat, des éloges solennels, félocjuencc s'y donnait carrière ; et Dieu sait ce qu'on pouvait appeler éloquence au temps où Balzac semblait donner le parfait modèle du style épistolaire. M. Ogier, prédicateur du roi, jugeait qu'on ne pouvait jeter trop de fleurs, ni élever trop d'arcs de triomphe pour célébrer les saints. Ces humbles ne se fussent pas reconnus dans les portraits qu'on en traçait. L'érudition grecque et latine, la déclamation pompeuse, la préciosité spirituelle faisaient si bien leur effet, qu'on oubliait l'original pour admirer le peintre. Le décor attirait trop l'œil pour qu'on songeât à la pièce. Les plus sensés, comme saint François de Sales et le futur cardinal de Retz, s'appuyaient sur l'histoire, entachaient de retracer avec exactitude la vie de leur héros, en appliquant à chaque action la moralité particulière qui lui convenait. Mais pour un saint Louis qu'on peut avoir une fois à louer, combien de saints obscurs, ingrats, qui ne

fournissent que deux mots à l'histoire, et peu de cliose à la morale ! combien de saints trop merveilleux, trop en dehors du réel, dont toute la vie est en miracles, et qui ne fournissent matière qu'aux admirations monotones d'une dévotion puérile et inerte I Toute la ressource du prédicateur alors n'était-elle pas de tout tirer de son esprit, et quelle force eûtil fallu, pour ne pas se faire honneur de son propre bien ?

Bossuet, se tenant ferme dans sa volonté de ne rien dire dans la chaire qui ne servît la vérité de Jésus-Christ et l'utilité du prochain, sut éviter les écueils du genre. S'imposant d'être simple, de ne rien céder à l'amour-propre, renonçant à l'éloquence, au bel esprit, à tout ce qui louait moins le saint que l'orateur, il prit pour guides la foi et la charité, et là encore sa théologie le soutint. Étudiant avec attention la vie du saint qu'il avait à louer, il laissait les miracles, quine sont point articles de foi, et n'ont guère qu'une édification illusoire. Qu'enseigne un miracle? Que prouve-t-il ? sinon la faveur que Dieu accorde à ses saints, au point de rompre pour eux le cours delà nature. Mais n'y a-t-il pas danger à trop vanter les miracles, à les trop tenir devant les yeux des hommes ? X'y prendront-ils pas occasion, — tant est grande leur infirmité, et leur engagement au mal, — n'y prendront-ils pas occasion de retarder l'heure

du repentir, d'attendre des miracles qui les éclairent ? N'exigeront-ils pas de Dieu d'autres preuves de sa volonté que sa parole même et ce qu'il inspire à ses ministres pour la faire reconnaître? Bossuet s'attachait de préférence à distinguer quelle vérité importante, pour la doctrine ou pour les mœurs, chaque saint avait mise en lumière par ses paroles, par ses actes, par sa mort. Le panégyrique qu'il prononçait n'était guère qu'un sermon illustré par les exemples spéciaux que le saint fournissait. Encore arrive-t-il souvent que, pour les faire valoir, Bossuet emprunte la voix de ses maîtres favoris, dépositaires de la plus pure essence de la foi, et qu'on entend surtout parler, pour nous instruire, saint Paul et saint Augustin. Ainsi, le 30 novembre 1668, que disait-il de saint André, apôtre, dont il faisait le panégyrique aux Carmélites de la rue Saint-Jacques.

I' Il le nommait deux fois, au premier point, en citant et en rappelant son texte. « Jésus marcliait le long de la mer de Galilée. Il vit deux pécheurs, Simon et André son frère, et il leur

[dit : Venez après moi, et je vous ferai devenir des pêcheurs d'hommes. «Il marque en quinze lignes, au début du second point, le rang d'André parmi les apôtres, et les nations qu'il a évangélisées. Il ne le nomme même pas au

'^troisième point. André est l'occasion, non le sujet du discours.

Au lieu de louer un apôtre, il explique la vocation de tous les apôtres : pour établir son Église, Dieu choisit non des docteurs, ni des sages, ni des grands, ni des riches, mais des pêcheurs ignorants et méprisés. « Il est bon, pour qu'on ne puisse douter qu'il a fait tout lui seul, qu'il s'associe des coopérateurs, qui en eux-mêmes soient absolument ineptes aux grands desseins qu'il veut accomplir par leur ministère. » Et il développe le « Credo, quia absurdum » de saint Augustin : toute l'entreprise de l'établissement du christianisme, étant ridiculement conçue et menée au jugement de la raison humaine, n'a pu réussir que par une main divine qui la conduisait. à

« Dans une si étrange entreprise, je ne dis pas avoir réussi comme ils ont fait ; mais avoir osé espérer, c'est une marque invincible de la vérité. Il n'y a que la vérité ou la vraisemblance qui puisse faire espérer les hommes. Qu'un homme soit avisé, qu'il soit téméraire, s'il espère, il n'y a point de milieu : ou la vérité le presse, ou la vraisemblance le flatte ; ou la force de celle-là le convainc, ou l'apparence de celle-ci le trompe. Ici tout ce qui se voit étonne, tout ce qui se prévoit est contraire, tout ce qui est i humain est impossible. Donc où il n'y a nulle vraisemblance, il faut conclure nécessairement que c'est la seule vérité qui soutient l'ouvraj^e. Que le monde se moque tant qu'il voudra, encore faut-il que la plus forte persuasion qui ait jamais paru sur la terre, et

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dans la chose la plus incroyable, et parmi les épreuves les plus difficiles, et dans les hommes les plus incrédules et les plus timides, donl le plus hardi a renié lâchement son maître, ait une cause apparente. La feinte ne va pas si loin, la surprise ne dure pas si longtemps, la folie n'est pas si réglée.

Car enfin poussons à bout le raisonnement des incrédules et des libertins : qu'est-ce qu'ils veulent penser de nos saints pêcheurs? quoi ? qu'ils avoient inventé une belle fable qu'ils se plaisoient d'annoncer au monde ? mais ils l'auroient faite plus vraisemblable. Quec'étoient des insensés et des imbéciles qui ne s'entendoient pas eux-mêmes? mais leur vie et leurs écrits, mais leurs lois et la sainte discipline, qu'ils ont établie, et enfin l'événement même prouvent le contraire. »

Donc « l'Eglise est un édifice tiré du néant, une création, l'œuvre d'une main toute-puissante. » Dès lors, pourquoi hésiter, se dérober? Il faut ne rien craindre, ce Si c'est Dieu, bâtissons dessus » : l'édifice ne saurait crouler.

Mais la corruption ? les vices ? les scandales.'^ (( L'Eglise n'est faite que pour les saints » ; et on ne les aperçoit pas. Le nombre des méchants est immense. « Dans celte étrange confusion et au milieu de tant de désordres, souvent la loi chancelle, l'impiété triomphe, et l'on est tenté de croire que la piété n'est qu'un nom, et la vertu chrétienne qu'une feinte de l'hypocrisie. » Mais qu'on se rassure : soyez saint, et

VOUS verrez des saints, vous en ferez par vos exemples. Ne sortez pas de TÉglise ; « il y en demeure des mauvais, mais il n'en sort aucun des bons. » Réformez-la dans un de ses membres, en vous réformant.

Il faut tout quitter pour suivre Jésus-Christ. Il faut porter sa croix avec lui. Il faut renoncer à soi-même. C'est dur. Les premiers chrétiens le faisaient ; la piété à la mode s'y refuse. Fautil donc des persécutions pour soutenir l'esprit

du christianisme ? « Ah ! s'il en est ainsi

Seigneur, rendez-nous les tyrans ; rendez-nous les Domitiens et les Nérons. » Mais non ; la nature, les hommes, le monde, fournissent assez de matière à la patience. Si tout nous rit, il nous reste à contrarier, à vaincre notre cœur, ànousmorlirier,ànous humilier ; soyons, par le détachement et la pénitence, soyons réellement les martyrs de nous-mêmes (1).

On peut trouver que saint André, apôtre, est bien sacrifié dans ce panégyrique, qu'il devait, ce semble, remplir. Mais quand Turenne, à peine converti depuis quelques semaines, quand Condé, encore enrôlé parmi les libertins, étaient au pied de la chaire, attendant les paroles de l'orateur, pouvait-il mieux faire que d'affermir l'un dans sa nouvelle foi, et d'attaquer les doutes secrets de l'autre ? Quel pané-

(1) Panégyrique de saint André. Edit. Gazier, p. 431.

gyriqiie était plus agréable à Dieu qu'une pareille instruction 1 Et si, dans le culte des saints, notre hommage va tout à Dieu, si nous l'adorons enles honorant, faut-il que, sous prétexte de les louer, nous négligions de le servir ? Saint André s'efface, mais Jésus-Christ paraît. Est-ce le contraire qu'il eût fallu ?

Bossuet ne l'a jamais pensé. Ne regardant jamais que Dieu dans l'honneur qu'il rendait aux saints, il faisait de leur nom l'occasion et non la fin de son discours. Use servait de sainte Catherine pourenseiguer auxchrétiens le légitime usage de la science; de saint François d'Assise pour prêcher la pauvreté et l'aumône ; de saint Benoît pour tracer à l'Ame la voie de la perfection et lui montrer les trois étages du salut; de saint Joseph pour établir l'efficacité de la simplicité, du détachement et de la vie cachée.

Nul panégyrique n'échappe à cette loi : tous, comme les sermons, sur le fondement du dogme établissent la morale , et règlent la pratique en fixant la croyance. Cette méthode nous paraît souvent bien sèche et bien sévère ; surtout quand il s'agit des saints fameux du moyen âge et des temps modernes, notre curiosité est déçue. Lecteurs de Michelet et de M. Renan, nous attendons de celui qui vient nous parler de sainte Thérèse ou de saint François d'Assise, qu'il nous expose une psycholo-

gie pittoresque, des étals d'à me singuliers, le mécanisme mental de la sainteté ou de l'extase : ce plaisir raffiné que donnent à notre indifférence les plus exaltées manifestations du sentiment religieux, Bossuet nous le refuse, comme il a refusé à la curiosité des contemporains la peinture des secrets mouvements qui avaient ramené à Dieu Mademoiselle de la Vallière. Là, comme ici, il a fait son devoir. Faut-il l'en reprendre, ou lui demander autre chose ?

S'il a fait ainsi, c'est par volonté, non par impuissance. Personne, à coup sûr, n'aurait pu mieux décrire tous les efïets que le sentiment religieux peut produire dans un cœur. Ce qu'il ressentait, lui faisait tout comprendre. Gerson. cette autre gloire de Navarre, a paru digne qu'on lui attribuât ïlmilation : on eût pu faire le même honneur à Bossuet, s'il eût été d'un autre siècle. Il devine ce qui s'était passé en ces saints, et parfois, quand il y voit de l'utilité, il en dresse devant nous la figure, revivant leur vie, et pensant leurs pensées. Quand il le peut avec fruit, il se montre puissant évocateur des âmes d'autrefois et grand artiste. Tout le beau panégyrique de saint Bernard n'est pas un morceau d'histoire : à peine entrevoit -on à quelles grandes afïaires politiques et religieuses le saint a été mêlé ; mais c'est d'un bout à l'autre la psychologie d'un saint. Les tentations

(le la jeunesse de Bernard, sa timide et inviolable pureté, ces neiges ei ces étangs glacés où. il rafraîchit par des bains salutaires les ardeurs inquiètes do ses sens, ces longues méditations dans la solitude, où il se dégoûte de la vie par la pensée de la mort, et s'attache éperdument aux membres de Jésus-Christ ; sa fuite dans un rloître et sa rigoureuse pénitence, buvant indifli'i'emment de l'eau ou de l'huile, mangeant du ;)ain d'avoine et des légumes, quand la faim le pressait, vivant dans un air humide et malsain, méprisant la santé, voulant que son corps fût l'aible, afin d'être fort contre lui ; cette ferveur contagieuse, qui peu àpeu jettetousses parents dans le cloître, son bon oncle Gaudri d'abord, puis ses frères, des soldats : l'aîné, nouveau marié ; le plus jeune, ISivard, à qui les autres disent qu'il aura tous leurs biens, et qui se plaint d'être partagé en cadet : « Eh quoi donc ! vous prenez le ciel, et vous me laissez la terre» ; sa sœur, hautaine et co(|uette, domptée d'un mot et qui court « aux jeûnes, au sac, au monastère » ; son père enfin, le vieux Tesselin, qui vient se mettre pour mourir sous la conduite de sou enfant : tout ce récit a la touchante simplicité, la précision familière, l'abondance pittoresque de détails, qui donnent un charme si poétique à certaines vies de saints. Si Bossuet lie nous a pas rendu le vrai saint Bernard, ou plutôt tout saint Bernard, il a peint sous son

nom le type idéal du chrétien, qui tant de fois et sous tant de formes chercha à se réaliser au moyen âge, entre l'an mille et V Imitation ; c'est le moine, conduit à l'ascétisme par le dégoût du monde et la méditation de la mort, et toutpuissant par ses mortifications excessives sur des âmes violentes, troublées, et qui dans toutes les passions et tous les vices ne mêlent jamais un grain de scepticisme.

A ce tableau la leçon directe s'ajoute sans cesse : mais il est manifeste que Bossuet a voulu surtout saisir les cœurs par la vivante peinture d'une Time, sur laquelle tous les fidèles devraient se modeler. Rencontrant un exemplaire parfait delà vie chrétienne, où la vie intérieure et l'action s'équilibraient, il n'a cru pouvoir mieux faire que de le proposer tel qu'il le voyait ; ou plutôt il a etïacé le docteur, l'oracle de l'Église, le grand homme, pour laisser voir l'homme, que Dieu ravit et qui ravit les autres à Dieu : cette perfection, si haute qu'elle fût et inaccessible, était à tous sensible et intelligible; il suffisait de la montrera l'imagination pour l'imposer à la volonté. A peine l'exemple avait-il besoin d'être soutenu et expliqué par le précepte.

Ce que Bossuet fit ce jour-là, il ne l'a jamais refail, du moins dans lespanégyriques qui sont venus jusqu'à nous. On y pourra citer quelques traits épars, jamais, sauf peut-être dans le pre-

mier panégyrique de François de Paule, un portrait vivant et complet. On a cru remarquer que les saints les moins connus étaient les mieux représentés dans ses discours : ce n'est pas qu'il s'y attache de préférence, mais deux ou trois traits en épuisent la pauvre légende, tandis qu'il en faudrait bien plus pour remplir l'idée que nous avons de certains saints fameux, dont la biographie est bien fournie. Delà l'illusion. En réalité, grands ou petits, obscurs ou célèbres, les saints n'occupent guère Bossuet autour de leur personne.

Môme saint Paul, ce second fondateur delà foi chrétienne, ne lui est guère qu'une matière à exposer la constitution de l'Église , qui par un secret dessein de Dieu tire toute sa force de sa faiblesse. Il saisit un mot de l'apôtre : « Lorsque je me sens faible, c'est alors que je suis puissant », et il en vérifie l'application dans la triple fonction du ministère ecclésiastique : prêcher, convertir, gouverner. Sans doute il emploie la vie de saint Paul à sa démonstration ; sans doute il fournit quelques détails particuliers. L'apôtre a « la mine peu relevée » ; il gagne sa vie « par l'exercice d'un art mécanique ». Bossuet le pose « cet ignorant dans l'art de bien dire, avec cette locution rude, avec cette phrase qui sent l'étranger », il le pose en face de '( celte Grèce polie, la mère des philosophes et des orateurs. * 11 le montre ^c fouetté

à Philippes par une main de bourreau, puis jeté dans l'obscurité d'un cachot, ayant les pieds serrés dans du bois qui étoit enlr'ouvert par force et les pressoit ensuite avec violence; » et cependant saint Paul, « triomphant de joie de sentir si vivement en lui-même la sanglante impression de la croix, avec Silas, son cher compagnon, rompoit le silence de la nuit en offrant à Dieu d'une âme contente des louanges pour ses supplices, des actions de grâces pour ses blessures. » Il nous met sous les yeux en quelques lignes le vivant tableau des courses, des périls, des souffrances de l'apôtre « allant du levant au couchant, de Jérusalem jusqu'à Rome durant trente années et remplissant tant de nations de son sang et de l'Évangile (1). »

Mais quelques traits épars ne sont pas un portrait. Bossuet n'a pas voulu le faire : il le dit en propres termes : « Ce n'est pas mon dessein de considérer aujourd'hui saint Paul dans sa vie particulière » : il n'a pas voulu le peindre, mais prendre dans sa vie et dans ses écrits des exemples et des maximes d'une utilité générale. Tout est instruction dans son •discours : le fameux et admirable morceau sur l'éloquence de saint Paul n'est qu'une théorie delà prédication chrétienne ; il faut le tronquer .pour en faire une description particulière de la

[i) Panégyrique de mint Paul. Edit. Gazier^ p. 116.

prédication du saint. Pareillement les voyages et les luttes de l'apôtre, au second point, ne viennent qu'en exemple, à l'appui et à la suite d'un exposé de doctrine, et quant au gouvernement de l'Église, dans le troisième point, saint Paul n'y figure que par un mot que Bossuet commente à l'aide de saint Augustin et de saint Chrysostome.

Pourquoi Bossuet n'a-t-il pas voulu tenterpour saint Paul ce qu'il avait admirablement fait pour saint Bernard? Mais pouvait-il le vouloir? Si grande que fut l'œuvre de saint Bernard, son âme était plus belle: on pouvait efiacer celle-là pour éclairer l'autre. Mais quand il s'agissait de saint Paul, l'œuvre, c'était alors l'Évangile propagé, l'Église établie ; si saint qu'il eût été, son œuvre le dépassait et l'effaçait. Et qu'avait fait saint Bernard ? Une œuvre passagère, utile ou grande pour quelques années et quelques siècles, oubliée delà postérité, et qu'une éruditioncurieuse pouvait seule illustrer ; mais saint Paul? son œuvre était debout, vivante, immuable; s'en détourner pour faire une étude de psychologie religieuse, c'était une abstraction par trop forte.

Bossuet crut mieux louer l'apôtre, et plus dignement, en faisant servir 1 autorité de son nom au maintien de cette Eglise qu'il avait fondée: encore ici, il fit moins un éloge qu'un sermon.

L'oraison funèbre, outre les périls qui lui étaient communs avec le panégyrique, avait ses tentations propres et toutes-puissantes. A peine pouvait-on l'appeler une solennité religieuse : c'était une partie de la pompe funèbre, par où l'orgueil des vivants se satisfaisait sous prétexte d'honorer les morts. Et l'on demandait le discours d'un orateur en renom comme on suspendait des tentures et dressait des catafalques. Et la religion avait tenu si peu de place dans la plupart des vies qu'on louait, que l'on ne pensait guère à lui en faire une dans l'éloge. Mondain était le héros, mondain le public, mondain le plaisir qu'il cherchait ; l'éloquence était mondaine aussi. Puis, du haut de la chaire, voyant devant lui une famille puissante, des princes souvent, môme des rois, le prêtre, qui n'était qu'un homme, se disait que sa fortune dépendait de sa parole. Si peu qu'il eût d'ambition au fond du cœur, l'occasion la faisait germer et épanouir. Une abbaye, un évêché devenait la fin de l'oraison funèbre, et non Dieu, ni la vérité. Il s'agissait de plaire. Donc, pour plaire, le prédicateur mettait toutes voiles dehors à son éloquence, étalait coquettement ou superbement les grâces ou la

force de son génie : l'éloge du mort procurait la gloire du vivant. Pour plaire aussi, il ne fallait pas de vérités rudes : et comme la simple vérité est souvent rude, il ne fallait souvent pas de vérité du tout. Le grand art était d'esquiver ou de masquer. Enfin, pour plaire, il fallait faire aux vivants leur part: la flatterie était plus sûre, adressée à l'amour-propre, qu'àl'aflection. L'adulation et l'intérêt corrompaient l'oraison funèbre encore plus que le mauvais goût.

Il semblait que ce genre fût condamné sans ressource. A peine Henri IV avait-il inspiré quelques morceaux passables, et jamais plus belle matière ne pouvait s'offrir. Aussi devinet-on de quel débordement d'éloquence pédante ou frivole, pompeuse ou précieuse, le commun des morts avait été l'occasion : princes, cardinaux, maréchaux de France, ducs, gouverneurs, présidents, reines, grandes dames. C'est un fatras d'où il n'y a rien à reprendre. Les meilleurs prédicateurs, ceux qui faisaient des sermons solides et dévots, ne s'y retrouvaient pas. Ils se perdaient dans l'inutilité des discours d'apparat, ou ils s'y dérobaient.

C'est ce que Bossuet était porté naturellement à faire. 11 eut de la peine à se résoudre à composer des oraisons funèbres: il y trouvait trop peu d'édification. La première fois qu'il prit la parole dans une cérémonie funèbre, il exprima en termes vifs la raison qui lui faisait

redouter ce genre de discours : c'est la difficulté qu'il y concevait de concilier le plus souvent l'obligation de louer avec les plus essentiels devoirs du ministère ecclésiastique. Il rendait grâces au ciel d'avoir à représenter une vie toute consacrée à Dieu et à la vertu, et que la seule vérité louait abondamment. Mais on n'a pas toujours à parler d'un Père Bourgoing : Bossuet aperçut bientôt de quel biais peut se prendre toute oraison funèbre pour fournir au prédicateur une matière digne de son caractère, aux fidèles une instruction édifiante et efficace.

« Quand l'Église, dit-il, ouvre la bouche des prédi" cateurs dans les funérailles de ses enfants, ce n'est pas pour accroître la pompe du deuil pardes plaintes étudiées, ni pour satisfaire l'ambition des vivans par de vains éloges des morts. La première de ces deux choses est trop indigne de sa fermeté, et l'autre trop contraire à sa modestie. Elle se propose un objet plus noble dans la solennité des discours funèbres : elle ordonne que ses ministres, dans les derniers devoirs que l'on rend aux morts, fassent contempler à leurs auditeurs la commune condition de tous les mortels, afin que la pensée de la mort leur donne un saint dégoût de la vie présente, et que la vie humaine rougisse en regardant le terme fatal ((ue la Providence divine a donné à ses espérances trompeuses (1). »

(1) Oraison funèbre de madame Yolande de Monterby. Edit. Lâchât, XII, G82.

En parlant des morts, quoi de plus simple que de penser à la mort ? Cependant Bossuet fut le premier qui s'en avisa : avant lui, on n'avait vu que la vie. Or toute la doctrine chrétienne est une explication de la mort ; toute la morale clirétienne une conséquence de la mort. Pour le chrétien, la science de la vie est toute contenue dans la pensée de la mort. La mort — la mort chrétienne, qui nous introduit à l'éternité du bonheur ou des peines — est la mesure que Bossuet applique aux joies, aux maux, aux désirs, aux agitations de l'homme : de cette idée centrale, où il s'établit, il les regarde et les juge par elle. Toutes les Oraisons funèbres sortent de là.

La leçon est diverse selon les divers accidents de la vie humaine. Mais c'est toujours la mort qui la fournit et qui la fonde. Parce qu'elle savait qu'elle devait mourir, la reine d'Angleterre a bien usé de la bonne et de la mauvaise fortune : parce qu'il nous faut mourir, nous devons entendre l'enseignement que nous donnent les bontés et les rigueurs de Dieu. Parce qu'il nous faut mourir, dans toutes les grandeurs d'une reine de France nous apprendrons à n'estimer que l'humilité et la pureté. Parce qu'il nous faut mourir, la Princesse Palatine, miraculeusement revenue de ses égarements, nous enseignera la nécessité de la pénitence. Parce qu'il nous faut mourir, Le Tellier^

détaché de l'ambition, de l'intérêt, de la vie, nous persuadera la justice et l'amour du bien public. Parce qu'il nous faut mourir, nous entendrons que tout le génie, tout le cœur du prince de Condé n'étaient rien sans la piété, et que la piété est le tout de l'homme. Tous ces discours sont des sermons, où l'idée chrétienne de la mort est le lien du raisonnement. Mais Y Oraison funèbre de la duchesse d'Orléans est par excellence un sermon sur la mort. L'orateur en faisant voir ce qu'une mort soudaine a ravi, ce qu'une sainte mort a donné à la duchesse, nous explique la vie, et nous montrant par où nous ne sommes rien, et par où nous valons, nous enseigne à mettre toute notre force, notre confiance et notre amour en Dieu. Les Oraisons funèbres^ commeles Panégyriques, se ramènent donc aux Sermons. La formule en est la même : la loi de Dieu pour matière, l'utilité du prochain pour fin. Cela est si manifeste que souvent Bossuet reprend dans ses oraisons funèbres les divisions ou les développements de quelques sermons : et ces pièces rajustées conviennent si bien à leur nouvel usage, qu'on les pouvait croire faites exprès, tant qu'on n'avait pas encore les brouillons des Sermons. Rien ne trahissait l'adaptation ni le rapport. Parfois aussi, l'orateur semble mellre de côté son personnage: il entame une explication ou une discussion générale. Il précise ici la doc-

r.OSSUEÏ ORATEUR. LES ORAISO>'S FU>ÈBRES. 1 4 I

trine de l'Eglise sur la grâce; là, il prend à |)artie les libertins, et ruine leurs arguments. Ces digressions apparentes conviennent à son dessein, puisque l'éloge des morts n'est pour lui qu'une occasion d'instruire les vivants.

Toutefois il ne s'est pas mis autant à l'aise avec ses héros dans l'oraison funèbre que dans le panégyrique. Ici, en effet, il raconte les faits et peint les hommes : ce sont vraiment des. morceaux d'histoire et des éludes de caractères. Les convenances du genre lui interdisaient de faire autrement. Mais il sut par un tact exquis mettre en lumière la morale sans effacer le personnage, et détailler la biographie sans distraire de la leçon générale. Il avait l'esprit pratique et décisif, le sens de la vie et de l'action: les moyens de son talent convenaient aux nécessités de son œuvre.

La grande question d'où dépend le jugement qu'on doit porter sur les Oraisons funèbres, c'est celle de la véracité de Bossuet. A-t-il dit la vérité ? A-t-il été instruit ? A-t-il été sincère ?

Il n'a rien négligé pour être bien informé. Avant de composer l'Oraison funèbre de la reine d'Angleterre, il demande à madame de Motteville, qui l'avait bien connue, un Mémoire sur la vie et le caractère de cette reine ; et sur les faits qu'il y trouve consignés, il construit son discours et appuie ses éloges. Pour faire

connaître la Princesse Palatine, il éludie les écrits, les lettres qu'elle a laissés : il cite en chaire les documents sur lesquels son éloge est fondé.

Plusieurs des personnages qu'il fut chargé de célébrer, lui avaient été bien et familièrement connus. Il a parlé de Madame et de Condé avec ses souvenirs personnels, en témoin qui a vu et qu'on peut croire. Lui qui est si modeste, si attentif à s'effacer quand il présente la parole de Dieu aux fidèles, il se met en scène plus d'une fois; il parle de lui. Ce n'est pas vanité ; mais il garantit de sa parole la foi de ses récits, fai vu, dit il, j'ai entendu, je sais : ce n'est pas pour se faire valoir par d'illustres commerces. C est la preuve, la seule qui fût possible en l'espèce, de sa véracité.

A chaque page des Oraisons funèbres se reconnaît l'ampleur et l'exactitude de son information. Il n'écrit rien qu'il n'ail le droit d'écrire: il n'invente rien. C'est le plus scrupuleux des historiens. Son récit de la bataille de Rocroy est à la fois lumineux, précis et complet. Jusqu'à ces derniers temps, il contenait des détails qu'on ne trouvait point ailleurs, et dont on doutait : les documents les plus récemment mis au jour par Mgr le duc d'Aumale, ont justifié Bossuet, et prouvé qu'il avait tout tiré des archives ou des traditions de la maison de Condé.

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De même, mieux on connaît le temps de la Fronde, plus on admire la vérité de l'Oraison funèbre de Le Tellier. Voltaire n'y voyait que de la déclamation : nous y voyons aujourd'hui la fidèle peinture du rôle et des services de Le Tellier, fortement loués, mais non surfaits. Et quelle belle page d'histoire que le début du discours ! Quel exposé net et précis de l'état de la France àFavènement du jeune Louis XIV!

Un historien n'aurait rien de mieux à dire, et surtout ne saurait condenser les faits dans un récit plus nerveux et plus expressif.

Il est vrai que certains jugements sur les faits, certains portraits des hommes pourront paraître aujourd'hui manquer de vérité. Cependant la véracité de l'auteur n'est pas en cause. Il était de bonne foi, mais il était de son temps, et ses études, son caractère, son ministère lui imposaient certains principes et certaines vues. Faut-il s'étonner qu'il n'ait pas professé en politique et en religion les opinions de notre indifférente philosophie ?

Oui il a applaudi à la révocation de l'Édit de Nantes. S'il ne l'eût pas fait, n'est-ce pas alors qu'il faudrait s'étonner? A ses yeux, Louis XIV, étant le roi, avait le droit, étant roi catholique, il avait le devoir de retirer un édit qui, en autorisant l'hérésie, opprimait l'Église de Jésus- Christ.

Ira-t-on aussi disputer contre sa façon de

voir et de présenter la révolution d'Angleterre ? Tout s'est fait par la même conduite de la Providence qu'il a découverte dans son Discours sur r histoire universelle. L'hérésie a conduit à la révolte : la religion seule donnait un fondement légitime et sacré à l'autorité royale ; ceux qui avaient cessé d'obéir à Dieu ne pouvaient longtemps garder l'obéissance au roi institué de Dieu.

Je ne dis pas que Bossuet ait raison de penser ainsi sur la révocation de l'Édit de Nantes et sur la révolution d'Angleterre ; ce sont matières à débattre ailleurs. Mais il est assuré qu'il n'a point parlé ainsi par convenance ou flatterie, parce qu'il faisait une oraison funèbre : dans tous ses ouvrages, il a professé les mêmes doctrines : ce ne sont point des sentiments de circonstance, propres à louer les morts dont il doit honorer la mémoire; ce sont les croyances de toute sa vie, pour lesquelles il a combattu durant cinquante années.

On ne serait pas plus autorisé à lui reprocher les portraits qu'il a tracés. Ce que nous y trouvons à reprendre s'explique facilement par la difficulté qu'ont toujours les hommes à connaître leurs contemporains, par les illusions où ils tombent inévitablement sur les personnages en qui s'incarnent leurs plus chers principes ou leurs plus forts préjugés. Et si les historiens môme les plus libéraux hési-

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teiit ù pai'ler de Louis XVI avec une exacte sévérité, ne concevra-t-on pas que la (in de Charles V^ l'ait doué de toutes les vertus aux yeux d'un catholique du xvii'^ siècle, qui croit à l'institution divine de la royauté V Cependant Bossuet garde toute la clairvoyance de son jugement. 11 loue le malheureux roi par où il pouvait le mieux être loué : le portrait, embelli par un sentiment naturel de respect et de pitié, reste ressemblant. Ni Hume, ni Macaulay n'ont donné de démenti à Bossuet.

Il n'a point parlé, il est vrai, de cette duplicité qui était un des traits les plus accentués de la physionomie du roi. Mais ce qu'il a dissimulé, l'a t-il su? Il ne connaissait Charles P"" que par les témoignages de tidèles serviteurs, à qui le dévouement, la communauté d'idées et de haines aveuglait l'esprit et fermait la bouche. Enlin nos Français du xvii^ siècle n'avaient point l'esprit parlementaire. Ils ne savaient pas la limite de ce que peut un roi contre les corps de l'Etat et contre les individus qui les composent. L'exercice de l'autorité royale pouvait être mauvais, il était toujours légitime. Le roi avait le droit de faire même ce qu'il ne devait pas faire. Ouand Charles I" intriguait, conspirait, préparait en secret des coups de force contre la parole qu'il avait donnée, c'était moins une perfidie qu'une adresse nécessaire, et les loyaux sujets, comme

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liossuet, sentaient moins l'avilissement du roi, qu'ils ne s'afiligeaient de voir son autorité à tel point diminuée qu il ne pût déclarer hautement ses volontés.

Le portrait de Cromwell se justifie de la môme manière. Il y avait un ambitieux et un politique dans cet homme : il y avait aussi un sectaire et un fanatique. Comment tout cela se mêlait-il ? Comment lé charlatanisme et la sincérité s'accordaient-ils dans cet étrange personnage? Ce n'est point mon affaire de le dire : il suffit que cela ait été. Bossuet n'a vu que l'imposteur : toutes les contradictions et les contrastes de ce caractère complexe, il les explique par l'hypocrisie. En matière de religion, une des choses les plus difficiles, et que l'humanité a mis le plus de temps à apprendre, — quelques hommes y sont arrivés en notre siècle, — c'est d'admettre la bonne foi des hommes qui croient ce que nous ne croyons pas. Dévots ou incrédules, dès qu'on professe sur le surnaturel une autre opinion que la nôtre, nous cherchons le dessous des cartes, le mobile secret, l'intérêt personnel ; la raison la plus simple nous répugne le plus, et nous supposons tout plutôt que la sincère persuasion. Voltaire en est là-dessus au même point que Bossuet. Cromwellet Mahomet sont des imposteurs aussi pour lui, mais il leur adjoint les prêtres catholiques.

Je le repète encore : ce qui est contestable dans les oraisons funèbres n'est pas une concession faite au genre, c'est l'expression des sentiments intimes et permanents de Bossuet.

Ici, comme ailleurs, il a dit la vérité. Cette belle qualité de sa nature ne s'est pas éclipsée. La vérité lui fait venir aux lèvres des paroles fortes et bardies : a Le cardinal de Ilicbelieu, dit-il, étoit mort peu regretté de son maître, « qui craignit de lui devoir trop. »> Même aux morts qu'il célèbre, il n'accorde rien contre sa conscience. Sa candeur éclate dans le parallèle de Turenne et de Condé : il ne s'était pas avisé du scandale que ferait la comparaison d'un premier prince du sang avec un gentilhomme, dont même la famille n'était pas fort en faveur en ce moment. Dans sa bonne foi, il avait dit naïvement son sentiment, sans songer à l'étiquette, ni à faire sa cour. Nous avons peine à comprendre qu'il y ait de l'indécence à comparer Turenne et Condé : songeons que Condé, étant prince du sang, ne fut jamais maréchal de France : il était né au-dessus de cette dignité, à laquelle Turenne, tout La Tour d'Auvergne qu'il était, s'éleva péniblement par vingt années de campagnes. Entrons dans l'esprit de ce siècle monarchique et qui adorait le sang royal partout où il en coulait la moindre goutte : nous comprendrons ce qu'était cette hardiesse 011 Bossuet se laissa engager par sa sincérité.

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Eli revanche, il dut prévoir le bruit que pourrait faire le souvenir de la rébellion du prince de Condé. Il ne se sentit pas le droit de taire un épisode si principal de la vie du prince, et en parlant, de l'excuser ou de ne le condamner qu'à demi. Il parla de la Fronde, et du rôle qu'y avait joué Condé, de son alliance avec les Espagnols, comme pouvait faire un sujet dévoué à son prince, à qui la volonté royale était sacrée, et qui aimait sa patrie. Il en parla sans timidité ni embarras, nettement, sévèrement, comme il avait fait à deux reprises déjà, et du vivant du prince, dans les oraisons funèbres d'Anne de Gonzafjue et de Michel Le Tellier.

Mais il en parla avec tact : est-ce une faute ? et la brutalité est-elle inséparable de la sincérité ? Il condamna le prince par la bouche môme du prince : s'il compensa la grandeur de la faute par la profondeur du repentir, est-ce une flatterie, ou une idée chrétienne ?

11 serait injuste de méconnaître qu'il y a des convenances légitimes auxquelles l'oraison funèbre ne peut se soustraire. A coup sûr, ce n'est point devant un cercueil encore ouvert, devant une famille en pleurs ou en deuil, que la froide sévérité de l'histoire est à sa place. S'il ne faut pas mentir, il y a pourtant des vérités qu'il ne faut pas mettre en lumière. II suffit que la louange soit vraie. Au reste, il est .naturel que l'on représente les beaux côtés du

mort, par où il a mérilé l'estime ou la gloire. Il serait déplacé, sous prétexte de franchise, d'étaler ses faiblesses et ses vices. Ce n'est pas flatterie, c'est délicatesse de ne pas appuyer sur le mal, en un pareil jour. .Même ce n'est pas la vérité qui est choquante, c'en est l'expression crue et brutale. On peut tout dire, à condition de le bien dire, et avec convenance. Enfinil faut tenir encore compte de deux choses : que la mort embellit ceux qu'elle enlève, et les soustrait pour un moment à la rigueur des jugements humains : si alors les ennemis se taisent, émus et apaisés, l'orateur ne peut-il pas être gagné par le même sentiment? et puis, qu'on peut d'un mot, d'une inflexion de voix, d'une réticence, faire entendre à un public contemporain mille choses que la postérité déchiffre péniblement à force de curieuse érudition.

Ces remarques nous aidant à nous mettre au point d'où il faul considérer les oraisons funèbres, ne cesserons-nous pas d'accuser Bossuet ? et quand nous l'entendrons indiquer en termes mesurés, avec une remarquable légèreté de touche, les querelles domestiques de Charles l" et de la reine Henriette, le triste ménage de Madame et les soupçons jaloux de Monsieur, les vivacités et l'inégalité d'humeur du prince de Condé, toutes ces petites ombres, si discrètement mises, nous apprendront à es-

limer la franchise de l'orateur. Pour être respectueux, il est resté libre, et les convenances ont réglé, non gêné l'expression de ses sentiments.

Dès lors, assuré de la sincérité du peintre et de la vérité de ses impressions, on peut se laisser aller sans scrupules à l'admiration de l'art infini que ses peintures nous révèlent. L'idée chrétienne de la mort, centre de tout le développement, donne à l'œuvre l'unité harmonieuse qui se rencontre si rarement dans les récits biographiques, et permet à l'orateur d'éviter la sécheresse de l'ordre chronologique. Le cadre, très arrêté et très simple, se prête à toutes les peintures et à tous les renseignements : il reçoit ces admirables portraits qui font une partie de la beauté des oraisons funèbres et presque tout leur succès.

Là, en effet, Bossuet pouvait exercer cette force d'imagination et cette observation pénétrante des caractères, qu'il a si rigoureusement contenues dans d'autres ouvrages.

L'emploi en était légitime. Aussi avec quel éclat et quelle vigueur s'enlèvent ces portraits sur le fond de l'instruction morale. Sauf Anne de Gonzague dont la vie était trop remplie de passions et daventures difficiles à détailler, chaque personnage se présente avec des traits particuliers. 11 n'est pas jusqu'à la pâle Marie- Thérèse qui n'ait sa physionomie distincte :

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dans cet effacement de toute sa personne, dans l'insignifiance de son rôle politique, dans cette obscurité terne de sa vie livrée à la dévotion, deux impressions nous saisissent et se détachent : c'est d'abord, au moral, quelque chose d'enfantin, d'inachevé, à force desimpie innocence et de scrupuleuse dévotion ; et puis au physique, l'éclat d'une peau merveilleusement blanche. C'est bien l'image qui devait rester d'elle dans l'esprit d'un courtisan de ce temps là. Ajoutez que, si dans le discours de Bossuet Louis XIV efface et écrase Marie-Thérèse, la ressemblance se complète par là: dans la réalité, le principal caractère de la reine, par-dessus sa piété, et pardessus sa blancheur de teint, n'était-ce pas d'être la femme du roi ?

Deux portraits surpassent tous les autres par la précision du dessin et l'intensité de la couleur : celui de Madame et celui du prince de Coudé. C'est que Bossuet les a peints avec amour ; c'est que la vivacité des souvenirs personnels l'emportait. Puis son âme répondait à ces deux âmes, et d'intimes sympathies les lui faisaient pénétrer. Ce qu'il y avait en lui de tendresse profonde, était remué par la grâce charmante et la mort cruellement précoce de Madame : la gloire et le vaste génie du prince de Coudé intéressaient les plus hautes parties de son intelligence et tout ce qui, en lui, tendait à l'action et aux grands

efforts. Aussi les a-t-il fait revivre tous les deux, malgré la diversité de leurs humeurs et de leurs vies, avec un égal bonheur : .Madame illuminant les palais de sa jeunesse et de son visage riant, vive d'esprit, mais sérieuse et sensée, juge excellent de tous les écrits, toute spirituelle, toute gracieuse, toute bonne, discrète, modeste, sensible, d'une libéralité exquise, d'une incomparable douceur, qu'elle garda même envers la mort ; le prince de Condé, avec ses regards étincelants, sa haute et fière contenance, d'une valeur téméraire et d'une prudence consommée, grand homme de guerre et bon père de famille, tendre à ses amis, ennemi de la flatterie, civil, obligeant, sociable, connaisseur délicat, et prolecteur éclairé des arts et des lettres, aussi grand dans sa maison qu'à la tête des armées, d'une humeur vive et s'emportant en soudaines saillies, fougueuse et indomptable nature que les obstacles irritaient jusqu'à la fureur, et par un étrange contraste si parfaitement calme à l'heure du danger, dans le feu, dans le choc, avec quelque chose de si net, de si posé, de si ardent, de si doux, de si agréable, qu'on en était surpris, enfin un de ces hommes extraordinaires que Dieu fait naître parfois pour étonner le monde. Jamais aussi la sensibilité qu'il avait si vaste et si vive, n'a paru avec plus d'éclat. M le soin de comprendre et d'expliquer, ni la

pudeur ne le contenaient en de telles occasions : toutes les bienséances autorisaient l'émotion, et la leçon même en devenait plus saisissante pour l'auditeur. De là ces cris : « ô mort ! éloigne- toi de notre pensée », ces exclamations véhémentes : « o nuit désastreuse î ô nuit efïroyable, où retentit tout à coup comme un éclat de tonnerre cette étonnante nouvelle : Madame se meurt, Madame est morte ! Qui de nous ne se sentit frappé à ce coup comme si quelque tragique accident avoit désolé sa famille ! » Confidence discrète par laquelle nous revient à la pensée la propre émotion de Bossuet, tout saisi au milieu de la nuit par la nouvelle de la maladie, et qui ensuite manquait de défaillir devant Madame mourante. De là ces attendrissements, dont la douce expression va au cœur : « Madame « cependant a passé du matin au soir, ainsi « que l'herbe des champs. Le matin elle fleurisce soit, avec quelle grâce vous le savez : le soir <( nous la vîmes séchée. » L'oraison de Madame a de ces traits fameux, d'une puissance tragique ou d'une mélancolique poésie ; mais que citer de celle de Condé, tout enflammée d'admiration et d'affection ? Dans ce complet chef-d'œuvre, je ne sais toutefois s'il y a rien déplus frappant, de plus pathétique, de plus sublime enfin (l'abus qu'on a fait du mot ne le rend pas moins juste ici) que ce long et parti-

culier récit qui nous fait assister heure par heure et minute par minute à la courageuse et chrétienne agonie du prince. Celte paix, cette présence d'esprit, cette douceur, ceite liumilité, décrites sans grands mouvements, sans violentesapostrophes,parunenarrationminutieuse et {)rolongée, nous enfoncent insensiblement dans l'àme la plus intense émotion; et peutêtre ne serait-ce point un paradoxe d'affirmer qu'il faut aller chercher bien loin de Bossuet et de tous les noms que le sien évoque ordinairement, pour retrouver, sous la plume d'un romancier russe, de Tolstoï, d'aussi poignantes représentations de la mortobtenues par le même procédé de simple et exacte description. L'art s'évanouit en de tels morceaux et le cœur reçoit l'impi-ession immédiate et souveraine de la réalité.

On a pu se demander si les contemporains avaient apprécié, comme il convenait, l'éloquence de Bossuet. Il passa pour incomparable dans l'oraison funèbre : les critiques qu'on ne lui ménagea pas sont celles de juges délicats qui font profession de n'admirer rien sans réserve, et qui examinent avec une entière liberté des ouvrages nouveaux, que le temps seul pourra mettre au-dessus de toute disons-

sion; mais la lecture, succédant à l'audition, confirma et entretint l'idée que les oraisons funèbres des deux Henriettte, de Condé, étaient des chefs-d'œuvre, des pièces sans rivales. Mais c'est dans le sermon que Bossuet peut-être fut méconnu. Il est cerfain qu'à sa mort, on ne se souvenait guère qu'il eût prêché, et que parmi tous les talents dont on lui donnait la gloire, on ne songea guère à compter celui de prédicateur. Ayant été si vite oublié, on en conclut au xviii" siècle qu'il avait été médiocre. On voyait que les lettres ni les mémoires du temps ne parlaient guère des sermons de Bossuet, et les témoignages au contraire abondaient pour établir l'éclatant succès de Bourdaloue. L'opinion s'établit que le public avait donné le premier rang à celui-ci. Quand les Bénédictins eurent publié les manuscrits de Bossuet, on ne put plus dire que Bossuet avait peu prêché, ni médiocrement : il fallut donc expliquer son insuccès prétendu par une erreur, une injustice du goût public.

Mais si l'on y regarde de plus près, l'erreur et l'injustice sont imaginaires. Si Bossuet, en mourant, ne laissait pas unebrillante renommée de prédicateur, c'est que, depuis plus de trente ans, il n'avait guère paru dans la chaire à Paris et à la cour : ses homélies pastorales des vingt dernières années étaient ignorées hors de son diocèse ; ses anciens sermons étaient inédits";

rien ne soutenait le bruit que sa parole avait pu faire jadis : rien d'étonnant alors que le souvenir de sa prédication se soit évanoui dans le retentissement de ses autres talents, et dans l'éclat sensible de la parole de Bourdaloue. Et puis ne nous faisons pas illusion : c'est M'"" de Sévigné surtout qui a créé la tradition de la vogue de Bourdaloue. Si elle n'a rien dit de pareil de Bossuet, c'est que de 1660 à 1670 ses lettres sont bien plus rares que dans les vingt années suivantes : c'est aussi qu'ayantsa fille auprès d'elle, jeune elle-même, très entourée, elle menait une existence plus brillante, plus mondaine ; c'est aussi que le roi, qui donnait le ton, était alors plus éloigné quejamais des pensées religieuses : c'étaient les ballets en ce temps-là, et non les sermons, qui faisaient événement à la cour et à la ville. Séparée de sa fille, M'°® de Sévigné parlera beaucoup de Bourdaloue, quand, écrivant beaucoup, elle fera flèche de tout bois, ramassera tout pour grossir son cahier; elle lui fera la place plus grande, à mesure que, vieillissant, elle se tournera davantage vers les réflexions sérieuses, et que le siècle avec le roi s'orientera décidément à la dévotion.

Mais à défaut de M"" de Sévigné, et quand on ne s'attacherait pas aux banales formules du gazetier Loret, fidèle écho pourtant de la rumeur publique, et aux autres témoignages

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épars dans les écrits du temps, les faits parlent d'eux-mêmes. Quand on voit Condé, alors si peu dévot, Turcnne ébranlé et encore hésitant à se convertir, suivre avec intérêt la prédication du jeune orateur, quand le roi, après l'avoir entendu, fait féliciter son père d'avoir un tel fils, peut-on douter qu'on n'ait estimé son génie ? Avant 1670, Bossuet n'avait fait imprimer que sa Réfutation du catéchisme de Paul Ferry ; par où s'était-il acquis cette réputation de piété et de science ? Par où avait-il fait connaître « son mérite, sa doctrine, sa sagesse, son expérience », dont parle le brevet royal qui l'élève à l'épiscopat ? Il n'importe que l'éloquence n'y soit pas mentionnée, puisque tout le reste n'a été mis en lumière que par l'éloquence. Bossuet, à coup sûr, n'eût pas désiré d'autre éloge pour ses sermons, ni qu'on y remarquât d'autres qualités que celles d'un bon prêtre. A quels titres dut-il la charge de précepteur du Dauphin? Si, dès 1605, l'évêque de Luçon, Colbert, le nommait parmi douze autres, qu'il estimait capables d'élever l'héritier du trône, si Montausier l'inscrivait plus tard sur une liste de cent noms, et ensuite le retenait seul avec Huet et Ménage, ses plus particuliers amis, si le roi enfin le préférait et le désignait le 5 septembre 1670, s'il lui avait donné, l'année précédente, l'évêché de Condom, si enfin l'Académie se l'associait en

1671, tout cela luivenaitpar la parole. S'il eût été un orateur médiocre, toute sa théologie ne lui eût servi de rien, elles illustres hérétiques qui voulaient s'éclairer ne lui eussenlpoint procuré l'honneur de leurs conversions. N'ayant ni naissance, ni protecteurs capables de le dispenser d'avoir du mérite, la chaire fut l'unique instrument de sa fortune ; s'il n'eût qu"à demi réussi, il était arrêté au début de sa course, et la carrière qu'il a fournie est la meilleure preuve de son succès.

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