‹ Bossuet (volume 4)Chapitre 5 sur 26 · L'HOMME ET L'ÉCRIVAIN · texte numérisé non relu

L'HOMME ET L'ÉCRIVAIN

I. Vie de Bossuet. — IL Unité de cette vie : identité de l'homme et de l'œuvre. — Caractère de Bossuet : simplicité, tendresse, désintéressement, franchise, patriotisme, volonté et activité. — III. L'esprit de Bossuet : équilibre des facultés, bon sens, amour de la vérité, logique. Solidité de l'œuvre de Bossuet i ses causes. Universalité d'intelligence et de connaissances. Ce que Bossuet doit à l'expérience, ce qu'il doit à l'antiquité profane : Bossuet commentateur d'Aristote et de Lucrèce. — IV. Le style de Bossuet : propriété, nécessité des tours et des termes ; variété : les grandes périodes, les phrases courtes et vives. Indifférence de l'écrivain au mérite littéraire. L'imagination de Bossuet : le pittoresque, la poésie de son style. — V. Limites et lacunes du caractère et du génie de Bossuet. Ce qui lui a manqué pour être un saint. Ce qui manquait à sa psychologie pour savoir manier les hommes.

Né à Dijon, le 27 septembre 1627, d'une race de magistrats, grave et pieuse, élevé par un oncle, qui lui mit de bonne heure la Bible entre les mains, tonsuré à huit ans, à treize

pourvu d'un canonicat à Metz, brillant élève des Jésuites de sa ville natale, puis, à 15 ans, écolier au collège de Navarre, d'où le bruit de ses précoces talents pénétrait jusqu'aux cercles mondains, Bossuet, après de fortes études classiques, s'applique à la théologie : docteur de Sorbonne^ et prêtre à 25 ans, archidiacre de Sarrebourg, puis grand archidiacre et doyen de l'Eglise de Metz, il fait pendant six ans sa principale résidence en cette ville pleine de protestants et dejuifs, prêchant, conférant, instruisant, convertissant, réfutant le catéchisme du pasteur Ferry, et s' éloignant parfois pour faire entendre sa voix, chaque jour plus retentissante et plus autorisée, à Dijon ou à Paris. — De 1659 à 1670, sans perdre de vue l'œuvre de conversion entreprise à Metz, négociant avec Ferry la réunion des calvinistes à l'Église catholique, il prêche à Paris trois carêmes et deux avents, des panégyriques de saints, des sermons de charité, des sermons de profession et de vêture, des conférences dans les séminaires ; deux carêmes et deux avents à la cour ; des oraisons funèbres, dont celle d'Anne d'Autriche, très goûtée alors et perdue aujourd'hui ; il écrit y Exposition de la Doctrine catholique, qui décide les conversions de Dangeau, de Turenne, de lord Perth, et ne laisse aux protestants d'autre ressource que de nier, malgré les approbations du Pape et de tant de prélats, la

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conformité du livre à la véritable doctrine catholique. — Évêque de Condom en 1669, il se démet deux ans après, quand, nommé aux fonctions de précepteur du Dauphin, il perd l'espoir de pouvoir résider dans son diocèse. Pendant qu'il emploie le meilleur de son temps et de son génie à tâcher de rendre l'héritier du trône digne de sa fortune et des devoirs qui l'attendent ; pendant que, pour vaincre la nature, il appelle à son secours tout ce que les deux antiquités, la profane et la sacrée, ont laissé de bonnes et généreuses leçons, descendant sans effort aux plus simples notions de la propriété des termes et de l'application des règles grammaticales de la langue latine, éclaircissant sans les affaiblir les plus hautes idées de Thistoire, de la politique et de la philosophie, il remontait parfois dans la chaire, dans les occasions solennelles qui se présentaient d'être utile aux âmes par sa parole. Il prêcha pour la profession de M''^ de la Vallière aux Carmélites. Mais surtout, après avoir en 1669 prononcé l'oraison funèbre de la reine d'Angleterre, il rendit le même honneur à la duchesse d'Orléans, sa fille (1670), et plus tard à la reine Marie-Thérèse (1683), à la princesse Palatine (1685), au chancelier Le Tellier (1686), enfin au prince de Condé(1687), de tout temps son protecteur, et, malgré la différence des rangs, son ami effectif. — Théologien autant

qu'orateur, défenseur vigilant de la pure doctrine, et pêcheur d'âmes infatigable, il maintenait la tradition des Pères contre l'érudition philosophique de Richard Simon, dont il faisait condamner une Histoire critique de P Ancien Testament, et soutenait contre le ministre Claudt une longue et chaude discussion, d'où mademoiselle de Duras sortit soumise à l'infaillible autorité de l'Eglise catholique (1678). Evêque de Meaux en 1681, il est vraiment jusqu'à sa mort, par son exacte théologie, par son éloquente logique, et par son zèle que rien ne lasse, le chef autorisé de TEglise de France, que consultent et suivent les archevêques, les cardinaux, les prélats grands seigneurs, jaloux parfois de ce talent qui écrase leur naissance. Il ouvre l'assemblée du clergé de France par le Sermon sur r unité de r Église, en dirige les délibérations, et fait voter les quatre articles qui consacrent les libertés de l'Eglise Gallicane (1682) : respectueux envers Rome, et ne lui cédant rien, il défend la doctrine gallicane contre les théologiens ultramontains. Préoccupé toujours d'éteindre l'hérésie, et cômptanl plus sur la persuasion que sur la force, malgré la révocation de l'édit de Nantes, où il applaudit surtout l'intention et maintient le droit du roi, il ramasse toutes les ressources de l'érudition historique et théologique d?ins V Histoire des variatioîis des églises protestantes (1688)^ et en

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défend les faits, les preuves^ les conclusions contre Burnet, Basnage, Jurieu^ et d'autres docteurs de la Réforme. 11 reprend l'idée de réunir tous les chrétiens par un accord des théologiens, qu'il négocie sans succès avec Van Muelen, abbé de Lokkum, d'abord, puis avec Leibniz (1691-1694, 1699-1701). Le P. Caf^ faro, théatin, ayant essayé d'autoriser le théâtre, Bossuet en tire une humble rétractation et instruit le public de la tradition de l'Eglise et des pernicieuses séductions de l'art dramatique par ses Maximes et réflexions sur la Comédie ( 1694) . Mais une grave affaire s'engage, et va, pendant plusieurs années, demander tout l'effort de sa science., de sa logique et de sa constance : madameGuyon renouvelle les erreurs du quiélisme, récemment condamnées à Rome; Fénelonla soutient secrètement. Pendant que Bossuet, pour éclaircir la matière, fait imprimer ses Etats d'oraison, Fénelon le devance et donne son Explication des 7naximes des saints. Désavoué par les prélats dont il prétendait interpréter la croyance, Fénelon porte son ouvrage à Rome. Bossuet, pour convaincre le livre d'erreur, et pour anéantir les explications et défenses multipliées de Fénelon, écrit pour la France ou pour Rome une foule de dissertations, d'instructions, de mémoires en latin et en français, et enfin cette terrible Relation sur le quiétisme^ qui ruine la doctrine en écrasant la personne.

Le roi, M°** de Maintenon, la Sorbonne^ Tépiscopat sont déclarés pour lui : enfin le Pape donne un bref condamnant les yi/aa?me5c?es5am/5 (1699). L'année suivante l'assemblée du clergé de France, dominée encore et dirigée par Bossuet, condamne un grand nombre de propositions de morale relâchée et la doctrine de la probabilité des casuistes. Dans ses dernières années, il se retourne contre Richard Simon qui venait de traduire le Nouveau Testament (1702) et reprend, pour la compléter, sa Défense de la tradition et des saints Pères contre la dangereuse indépendance de la critique individuelle. — Cependant tant de travaux pour la défense de la foi, ni tant de titres et de fonctions, dont il est revêtu à Paris et à la cour, — membre de l'Académie française depuis 1671, premier aumônier de la Dauphine et plus tard de la duchesse de Bourgogne, supérieur de la maison de Navarre, conservateur de l'Université^ conseiller d'État d'Église, — tout cela ne l'absorbe et ne le distrait pas de ce qu'il regarde toujours comme son essentiel et principal office : il réside en son diocèse, et ne perd point de vue la conduite des âmes. Tantôt à Meaux, tantôt à la maison de campagne épiscopale de Germigny, souvent en tournée pastorale, affrontant, malgré son grand âge, les pluies, les orages, la neige, la nuit, les mauvais chemins, très ferme à maintenir son autorité, moins par

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hauteur et par gloire que pour pouvoir faire sa charge de pasteur, il éclaire et dirige le peuple, réveille les catholiques, raffermit les nouveaux convertis par ses mandements, ses instructions, son catéchisme et son assidue prédication. 11 veille sur les communautés, qu'il dompte, réforme, instruit, visite, offrant aux religieuses vraiment mortes au monde ses Méditations sur V Evangile, et ses Élévations sur les mystères ; il accueille quelques âmes d'élite qui, dans leurs saintes tristesses, crient vers lui, les console, les relève, les redresse, et à force de foi, de science, de bonté, de patience, les achemine à la béatitude de la perfection chrétienne. Atteint de la pierre en 1701, il lutte pendant deux ans, et ne renonce à chaque partie de ses devoirs pastoraux, à la confirmation, à la présidence des synodes du clergé diocésain, que réduit et forcé par les progrès du mal ; après quinze mois de cruelles souffrances, dans l'intervalle desquelles il se fait relire le Nouveau Testament, et « plus de soixante fois » l'évangile de saint Jean, il meurt le 12 avril 1704. Il fut enterré, sur sa demande, dans sa cathédrale de Meaux, à côté de ses prédécesseurs.

Voilà cette vie, d'une si belle et sî sévère unité, si vide d'accidents et de pensers person-

ncls, toute dévouée aux plus hauts et plus universels intérêts, tout agissante, car les écrits y sont encore des actes : pour tout dire en trois mots, vie d'un chrétien, d'un docteur, d'un pasteur. Mais que fut 1 homme? Un chrétien, un docteur, un pasteur : il est impossible de trouver autre chose, lorsqu'on cherche dans la multitude de ses œuvres et de ses lettres le secret de sa nature intime. Jamais l'homme intérieur ne se distingue du rôle apparent ; il Sicmble faire par nature ce que le devoir lui conpmande de faire, et l'on ne saisit pas trace de lutte, de contradiction, de discordance même fugitive entre ses sentiments et sa volonté, entre ses actes et ses principes.

S'il avait apporté des germes de vices ou de passions, le christianisme qui l'a pris de bonne heure et tout entier, a tout étouffé ou réduit à la règle. S'il a eu des faiblesses, rien n'en a passé dans ses écrits, même dans ses lettres: non qu'il se soit déguise par orgueil, mais il était trop humble pour parler de lui, trop occupé des choses éternelles pour expliquer ses impressions passagères, trop attentif à édifier son prochain pour adresser ses confessions à d'autres qu'à Dieu. Quand M™' Cornuau ou M™' d'Albert l'interrogeaientsurses dispositions intérieures, espérant la consolation de trouver en lui l'écho de leurs pieuses angoisses, il restait obstinément et doucement fermé : il voulait ne mon-

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trer en lui que ce qui était de Dieu ; évêque, il nouvraitlabouche que pour faire parlerle Saint- Esprit. Mais peut-être n'a-t-il pas fait de confidences, parce qu'il n'en avait point à faire ; et, s'il ne découvre nulle part le secret profond de sa nature, ne serait-ce pas que sa nature n'a point de secret ? Prenons-le comme sa vie et ses œuvres le montrent, et puisqu'il ne s'y aperçoit rien de douteux, d'obscur,d'enveloppé, pensons qu'il s'est manifesté tout entier et tel îju'en effet il était.

« Dieu me fait la grâce, disait un jour Bos- « suet, que rien ne m'incommode ; le soleil, « le vent, lapluio, tout est bon. » C'était un solide Bourguignon, de haute mine et de robuste tempérament ; un sang riche et chaud, point de nerfs ; un bel équilibre de santé physique, qui préparait et servait l'équilibre de la nature morale.

C'était une âme simple ; il crut toute sa vie comme il avait cru au premier jour ; avec sa science, sa logique de docteur, il garda sa foi de petit enfant, humble, naïve, épanouie. Nulle expérience de l'humaine corruption n'altéra sa candeur : il put tout savoir et demeurer a pur comme un ange. » De cette simplicité, de cette pureté inaltérées coulaient cette joie sereine, cette bonhomie enjouée qu'on trouvait en lui, cette enfance, comme il disait luimême, quand il se détendait et se reposait de

ses grands combats. Grave pourtant, ennemi de la plaisanterie, delà raillerie, qu'il estimait indignes d'un chrétien et d'un honnête homme, ses plus grandes gaietés étaient un sourire. Un jour, raconte M™^ Cornuau, la pluie survint, pendant qu'il se promenait avec elle dans un jardin où il y avait assez de monde, prêtres, religieux et autres. Tout le monde se mit à courir pour gagner la maison, et on lui dit en passant : « Eh quoi, Monseigneur, vous n'allez pas plus vite ! » Il répondit avec un air très sérieux :« Il n'est pas de la gravité d'un prélat de courir ; » et il alla toujours à petits pas Il revint trouver la compagnie avec un air de joie qui élaitcharmant,endisant:((Nousavonsétémouil- « lés un peu plus que vous, mais nous ne som- « mes pointsi las, car nous n'avons point couru. » Il haïssait le manège et le mensonge : il était franc, il allait en toutes choses, et recommandait d'aller, même en piété, a bonnement, rondement, simplement. » Son cœur, ses actes, sa pensée, son style, tout était chez lui droit et net. Si quelque chose lui donna de l'impatience et de l'humeur, ce furent les actes enveloppés et les raisonnements louches. Il porta à Fénelon des a coups de massue », lorsqu'il vit que son adversaire ne se déclarerait jamais touché, à moins d'être assommé. Les artifices où sa franchise butait, le rendaient brutal et violent.

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Mais, à l'ordinaire, cet homme qu'on se représente dur, hautain, le bras toujours levé pour menacer ou maudire, insultant à l'ennemi vaincu, avait l'âme douce et tendre.

Ce rude logicien avaii la plus fine, la plus universelle sensibilité, qui ne laissait perdre aucune des impressions du dehors, elles transformait en émotions profondes. ((La grâce inopinée d'un beau jour d'hiver », « le croissant d'argent » delà lune dans la nuit sereine, parmi les étoiles innombrables, c'en est assez pour le remuer délicieusement : il ne rêve pas, il ne se fond pas en contemplations molles etalanguies ; mais il a senti, il a fixé le sentiment dans sa conscience, et quelque jour il le fera reparaître dans son style par une image fraîche et charmante. Et, d'autre part, ce docteur de la mort, qui n'avait à la bouche que notre caducité et l'imminence du grand jugement, a été faible devant la mort de ceux qu'il aimait : il a pleuré comme une femme, il a fait plus, il s'est étonné. 'On l'a vu presque évanoui devant Madame mourante, et quandil reçut lanouvelle de la mort de Turenne, on l'a vu accablé dans tous ses sens, suffoqué, chancelant, sans couleur et sans voix. La nature avait pour un instant surpris sa religion.

Cette nature était tout amour et toute charité. (( Ne \ous étonnez pas, chrétiens, disaitil un jour du haut de la chaire, si dans une vie

si dure, si laborieuse, l'admirable François de Paule a toujours un air riant et toujours un visage content. 11 aimoit, et c'est tout vous dire, parce que, dit saint Augustin, celui qui aime ne travaille pas, (jui amat, non laborat... C'est par l'amour qu'on aime : mais comment se peut-il faire qu'on aime l'amour ? Ah ! c'est que l'âme fidèle^ blessée de l'amour de son Dieu, aimant, elle sent qu'elle aime, elle s'en

réjouit, elle en triomphe de joie Et cet

amour lui plaît tellement, qu'en faisant toutes ses délices, elle regarde tout le reste avec indifférence. C'est ce que dit le tendre et affectueux saint Bernard, que celui qui aime, il aime : qui amat, amat. Ce n'est pas, ce semble^ une grande merveille. Il aime, c'est-à-dire il ne sait autre chose qu'aimer ; il aime, et c'est

, tout François de Paule, ô l'ardent amou-

i reux ! Il est blessé, transporté Tous ses

discours étoient des cantiques del'amour divin.» Mais lui-même qui parle ainsi, autant que saint'Bernard, autant que François de Paule, il a été blessé, il a aimé : mieux qu'eux, il a clianté le cantique de l'amour divin, avec quelle tendresse, avec quelle effusion, quel ravissement de toute l'âme ! avec quels cris parfois où sa passion débordait ! « Vive Dieu ! Vive l'Eiernel ! )) Nul cœur mystique, depuis V Imitation, n'a été plus profondément épris. Et voilà le principe de cette sérénité, de cette joie grave et

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pleine qu'il a portées toute sa vie sur son visage : il aimait. Gomment donc eut-il été dur pour le prochain ? Il l'aimait en Dieu. S'il était ferme contre le pécheur endurci, s'il avait de fortes paroles pour courber l'âme impénitente, celle-là même, il ne la jetait pas dans Tépouvantementet le désespoir, il annonçait la miséricorde avec la colère de Dieu. Mais il avait de douceâ paroles, d'insinuantes manières pour guérir l'âme malade, pourlui verser la force et la confiance. Il n'était point d'esprit grossieret lent qui rebutât sa patience, dès qu'il avait découvert une étincelle de vraie pénitence et de sincère amour. « Il fut une fois trois heures de suite, nous dit-on, à faire faire une confession générale à une âme pénible à entendre et encore plus à s'expliquer. » Il aimait les pauvres. Prédicateur, il ne cesse d'offrir leurs misères aux yeux des riches, il les fait grands dans le royaume du ciel pour forcer les grands delà terre à mériter leur intercession par l'aumône. Évêque, il emploie toute son activité et toute son autorité pour adoucir les misères de Tannée 1693. Quand son neveu lui demande de l'argent en 1699 : ce Cette année est si mauvaise, répond-il, et nous sommes si chargés de pauvres, qu'on ne peut pas ce qu'on veut. » 11 était lui-même pauvre d'esprit^ et quand sol intendant lui refusait de l'argent pour ses charités, il s'en affligeait pour les pauvres ; il se

réjouissait en un sens pour lui de sentir « la sainte pauvreté. »

Il était sans aigreur et sans haine. Dans tout ce qu'il écrivit contre les protestants, il n'y a pas un mot qui aille à blesser es personnes. Il gémissait sur ce tant d'honuêtes gens » qui étaient dans l'erreur. Sa logique seule était cruelle, à force d'être invincible : son cœur était doux. Ses « emportements »

étaient des coups de raisonnement qui froissaient les doctrines, et dans les personnes ne pouvaient humilier que l'amour-propre trop attaché à son sens. Après avoir réfuté Ferry, il le servit à la cour, pour lui conserver sa chaire de ministre. Loin de chanter le Te Deum sur les dragonnades, comme on dit vulgairement, il ne soufïritpas de violences dans son diocèse, il les déconseilla aux évêques et aux intendants du Midi ; il sollicita et obtint la grâce de plusieurs protestants condamnés à mort. Il apprit au Dauphin à détester la Saint Barthélémy, chargeant Charles iX plus encore que ne fait l'histoire aujourd'hui. Même à l'égard de Fénelon, dans cette pénible affaire où on l'accuse tant d'avoir ignoré la charité, il n'apporta point de passion personnelle. Il pensait qu' « il y allait de toute la foi », et crut faire son devoir : personne n'a le droit de douter de sa déclaration, ni de penser même qu'il ait exercé avec trop de plaisir un devoir rigoureux. Il fut doux envers

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M™^ Guyon, au début, lorsqu'elle se disait soumise, jusqu'à la maladresse, et lui donna par son indulgence des armes contre lui. Il couvrit Fénelon, et le fît archevêque de Cambrai, sachant ses erreurs, et es cachant, parce qu'il le croyait humble de cœur et défiant de son sens propre : il répondit du pécheur publiquement, et fit tout en silence pour le ramener jusqu'à cet éclat qui ne vint pas de lui. Alors il combattit vigoureusement ; il voulut vaincre, parce qu'avec lui la tradition aurait succombé. Jamais homme n'eut moins d'orgueil et d'amour-propre. Parce qu'il croyait tirer tout de la tradition, et que, s'il la mettait en lumière avec plus de bonheur que ses prédécesseurs, il en rendait grâces à Dieu, dont TEsprit-Saint assistait toujours les successeurs des apôtres, il n'apportait point à la défense de ses doctrines cette aigre et blessante animosité qu'y met l'intérêt personnel. Sûr que Dieu, qui le faisait parler, ferait à son heure triompher sa parole, il n'avait point ces inquiètes agitations de la vanité, qui craint la défaite. Il ne désirait pas pour lui le succès, ni ne redoutait l'humiliation : Dieu ne pouvait être humilié, mais à Dieu appartenait le succès. La partie la plus haute de son âme ayant soif de la vérité et amoureuse desonDieu, entrait donc seule dans les disputes : la partie basse et sensible n'y avait point de part, (' n'y mêlait point d'impureté.

Directeur, il parlait avec autorité, au nom de Dieu ; mais il ne prenait point un ton de maître, il ne s'assujettissait pas despotiquement les âmes; il les aidait à marcher librement dans leurs voies. La domination des consciences ne le tentait pas.

Il n'avait pas d'ambition. Les dignités et les honneurs vinrent le chercher sans aucune sollicitation ni intrigue de sa part. Il entrevit sans empressement, etmanqua sans regret les archevêchés de Lyon et de Paris : il ne lui coûta pas de n'être pas cardinal, et il sentit sans amertume que son génie ne pouvait surmonter sa médiocre naissance, à Versailles, ni les jésuites, à Rome. Il se réjouit sincèrement de la promotion de M. de Noailles, qu'il savait jaloux de lui. Il ne fut soUiciteur que pour son neveu, et quand la maladie l'eut brisé.

Il ne rudoyait ni n'injuriait personne; il ne flattait personne, pas même le roi. Il le vénéra, il l'aima, mais il lui dit la vérité. S'il le fit avec convenance, c'est un mérite de plus ; si le roi le prit bien, cela lui fait honneur, et ne diminue pas Bossuet. Il y amoins de courage à écrire desinsultes anonymes que les deuxletlres respectueuses et fermes de Tannée 1675.

Comme il aimait le roi, il aimait la France. Il mêla dans ses sermons aux mouvements de la charité chrétienne les joies et les tristesses du citoyen. Aux religieuses qui lui demandaient

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