CHAPITRE III
L'œuvre oratoire de Bossuet se compose de Sermons, de Panégyriques et d'Oraisons funèbres.
Ce que je dirai des Sermons convient aux Oraisons funèbres et aux Panégyriques ; j'ajouterai quelques réflexions particulières sur les discours des deux derniers genres.
Il faut se souvenir que, sauf les grandes Oraisons funèbres et le Sermon sur r Unité deVEglise, Bossuet n'a rien fait imprimer de ce qu'il a dit dans la chaire. Il ne recherchait pas la gloire de l'éloquence, et il fallut des circonstances particulières pour l'amener à publier quelques-uns de ses discours, dont il fixa ainsi la forme définitive. Quant aux autres, comme il ne récitait jamais par cœur, ceux que nous possédons ne sont que des projets de discours, des brouillons. Ils nous apprennent ce que Bossuet voulait dire : ils ne nous
font pas connaître ce qu'il a dit en effet. Nous ignorons ce que l'inspiration du moment, la présence et les mouvements de l'auditoire lui suggéraient par-dessus l'étude et la méditation.
Le xviii* siècle, léger et décisif, a jugé que Bossuet avait été un prédicateur médiocre. C'est qu'il ne connaissait pas sa prédication. Les papiers de Bossuet ayant passé, après sa mort, aux mains de l'abbé son neveu, et de celui-ci à M. de Chasot, président au Parlement de Metz, petitneveu de l'évêque de Meaux, furent remis par la veuve du président aux Bénédictins, qui entreprirent, à la fin du xviii" siècle, une édition des œuvres complètes de Bossuet. Dom Deforis en tira environ deux cents Sermons et Panégyriques^ qu'il publia de 1 772 à 1 778 ; peut-ctre s'en était-il égaré autant chez les neveux de Bossuet et chez les amis à qui ils les prêtaient trop généreusement.
Tels qu'ils sont, les brouillons de Bossuet nous font bien connaître sa prédication. Ils le replacent à son rang, qui est le premier, et le montrent aussi excellent dans le Sermon que dans ÏOraison funèbre. Même ils nous aident à mieux comprendre les grandes Oraisons funèbres^ en leur ôtant un peu de cette pompeuse majesté qui les faisait admirer
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par tradition, et qui en voilait la simple et vivante beauté.
Bossuet est le premier en date des prédicateurs éloquents dont on ait conservé la mémoire et dont on lise les œuvres. Ses devanciers sont oubliés, mais il en a eu, et leur talent a préparé les voies à son génie (1).
La Renaissance n'avait fait que rendre les prédicateurs plus pédants : sentences grecques et latines, vers et stances des poètes français, opinions des philosophes anciens, faits notables de la physique, de l'histoire naturelle, de l'astronomie, ils entassèrent dans leurs discours en citations pompeuses, ou en comparaisons subtiles, tout ce qu'ils trouvèrent à piller dans le champ des sciences et des lettres.
Mais la Uéforme, qui enleva tant de pays à l'obéissance du Pape, eut le bon efïet du moins d'arracher le clei-gé catholique à son insouciante sécurité, d'obliger l'Eglise à se surveiller, à se réformer, à se fortifier; et les prédicateurs, exci-
(i) Voyez Jacquinet, les Prédicateurs avant Bossuet, 1 vol. hi-8'.
lés par le péril de la religion, eurent plus de science et plus de foi. Ce fut le principe de la réforme de l'éloquence religieuse : et l'on s'approcha de la perfection littéraire à mesure qu'on céda moins aux préoccupations littéraires.
Le savant du Perron et le tendre François de Salles donnèrent des exemples qui ne restèrent pas inutiles. Le fond de l'éloquence religieuse alla sans cesse s'améliorant.
Pendant la première moitié du xvii^ siècle, Fenoillet, évêque de Montpellier, Cospéan, évêque d'Aire, qui pressentit et protégea le jeune Bossuet, Godeau, évêque de Grasse, donnèrent des modèles d'une éloquence apostolique grave, touchante et solide. Chez les Jésuites, le P. Claude de Lingendes s'abandonna aux transports de son imagination passionnée et frappa les nerfs autant que les cœurs par le pathétique violent de ses peintures.
Mais la grande école de prédication, pendant le XVII® siècle fut la congrégation de l'Oratoire. Transformée ou plutôt véritablement fondée en 1612 par le cardinal de BéruUe, cette congrégation fournit presque aussitôt un essaim de prédicateurs qui s'en allèrent porter par toute la France la parole de Dieu; Bérulle lui-même, mysti-
que et subtil, bon logicien, à la parole claire ; Bourgoing, « nourri du meilleur suc du christianisme » ; l'élégant Senault ; l'austère Desmares; Lejeune, le doux missionnaire, évangéliste des petits et des humbles : tous enflammés de charité, et armés d'une solide théologie, ils consacrèrent leur très honorable talent à chercher entre la sévère simplicité de la foi et les insinuantes douceurs de l'art oratoire cette juste conciliation, que le génie seul d'un Bossuet devait trouver.
A côté d'eux un saint, M. Vincent, comme on disait alors, poursuivait un dessein plus dur. Ennemi absolu, comme les jansénistes, de toute curiosité profane, de toute « concupiscence » intellectuelle, il condamnait, comme eux, l'emploi des adresses et des séductions de l'art humain dans la prédication ; mais plus tendre et moins sec, il fît voir à quelle efficacité d'éloquence peut atteindre un cœur simple dont la charité seule dicte les paroles.
Sans doute en 1652, au moment où lejeune Bossuet montait dans la chaire de Metz, il y avait encore chez les prédicateurs et même chez les meilleurs, beaucoup de pédantisme et de mauvais goût, beaucoup de galimatias subtil, de rhétorique
BOSSLET .3
pompeuse, d'élégance alambiquée. Mais qu'importe? Bossuet lui-même, à ses débuts, conserva quelques traces des défaut de ses devanciers, comme ceux-ci par leurs qualités firent entrevoir la perfection qu'il devait réaliser.
Quand Bossuet commença de prêcher, ce n'était encore qu'un écolier. Il avait le génie ; il n'en savait pas toujours le meilleur emploi. Il avait la science, il avait la force, il avait le zèle ; il était un peu enivré de ces vertus qu'il avait en lui; il ne savait pas se ménager et frapper juste plutôt que fort.
Une science surabondante épanchée en citations intempérantes et superbes, un mélange choquant d'érudition profane et sacrée, un appareil tout scolaslique de raisonnement et un symbolisme subtil, des images bizarres, cherchées , une vigueur qui ne recule ni devant la trivialité, ni devant la crudité des termes, tous ces défauts de ses prédécesseurs se rencontrent dans les sermons que Bossuet prononça de 1650 à 1657.
Mais dans le même temps, dans les mêmes discours abondent les mouvements, les pages d'une
beauté déjà achevée. Ce Panégyrique de saint Bernard, qui est un pur chef-d'œuvre, dont j'ai tiré déjà l'admirable méditation du saint, et qui contient encore la célèbre description de la jeunesse, ce panégyrique est de 1653. Même dès 1652, à peine arrivé à Metz, voici les premières paroles qu'il prononçait dans la chaire, le 21 juillet; voici le bel exorde de son premier sermon:
0 Le Sauveur Jésus, quand il vit son heure venue, se résolut de quitter toutes les autres contrées de la Palestine, par lesquelles il allait préchant la parole de vie; et sachant très bien que telle était la volonté de son Père, qu'il se vînt rendre dans Jérusalem pour y subir, peu de jours après, la rigueur du dernier supplice, il tourna ses pas du côté de cette ville perfide, afin d'y célébrer cette Pàque éternellement mémorable et par Tinstitution des saints mystères et par refTusion de son sang. Comme donc il descendait le long de la montagne des Olives, sitôt qu'il put découvrir cette cité, il se mit à considérer ses hautes et superbes murailles, ses beaux et invincibles remparts, ses édifices si magnifiques, son temple, la merveille du monde, unique et incomparable comme le Dieu auquel il était dédié ; puis repassant en son esprit jusques à quel point cette ville devait être bientôt désolée pour n'avoir point voulu suivre ses salutaires conseils, il ne put retenir ses larmes, et touché au vif en son cœur d'une tendre compassion, il commença sa plainte en ces termes: Jérusalem, cité de Dieu, dont les Prophètes ont dit des choses si admirables, que mon Père a choisie entre toutes les villes du monde pour y faire adorer son saint nom : Jérusalem, que j'ai toujours si tendrement aimée, et dont j ai chéri les habitants comme s'ils eussent
été mes propres frères; mais Jérusalem, qui n'as payé mes bienfaits que d'ingratitude, qui as déjà dressé mille fois des embûches à ma vie, et enfin dans peu de jours tremperas tes mains dans mon sang; ah! si tu reconnaissais du moins en ces jours qui te sont donnés pour faire pénitence, si tu reconnaissais les grâces que je t'ai présentées, et de quelle paix tu jouirais sous la douceur de mon empire, et combien est extrême le malheur de ne [me] point suivre ! Mais, hélas ! ta passion t'a voilé les yeux, et l'a rendue aveugle pour ta propre félicité : viendra, viendra le temps, et il te'touche de près, que tes ennemis t'environneront de remparts, et te presseront, et te mettront à l'étroit, et te renverseront de fond en comble, parce que tu n'as pas connu le temps dans lequel je t'ai visitée (1). »
^J Tout Bossuet est déjà dans ce premier essai. Mais il n'a cessé d'épurer et de fortifier son génie. Ses défauts étaient des excès de fougue ou d'assurance juvéniles; il n'y en avait pas un qui vînt d'impuissance : il lui fallait, pour s'améliorer, se contenir et non s'étendre. Il fut modeste. 11 ne crut pas, après les premiers succès, avoir atteint les sommets de l'éloquence. Il plaça son idéal très haut, et travailla chaque jour à s'en approcher. Sans cesse il médite, il étudie, il lit les Pères, il en fait des extraits, il en nourrit sa pensée et son élocution; et son progrès est sensible d'une année à l'autre.
(1) s. pour le IX' dimanche après la Pentecôte. Ed. Lebarq, I, 133.
Le développement gagne en netteté, en simplicité ; la phrase s'allège et prend de l'ampleur tout à la fois. Le vocabulaire s'épure ; les termes surannés, scolastiques, triviaux, se font plus rares. L'orateur est maître de sa matière et de lui-même : il a digéré ses études, et de sa vaste érudition il ne laisse rien passer dans sa parole qui ne soit nécessaire à la suite de sa pensée et à l'efficacité de son discours.
Cependant, à voir certains sermons qu'il prononce après 1654, il semble qu'un nouveau pédantisme s'insinue en lui. Le grec fait invasion dans son éloquence : ce sont des mots, des phrases même, dont il orne ses raisonnements. Même il lui arrive parfois de prendre un texte grec pour son sermon. Mais il ne faut pas s'inquiéter. Ces Grecs l'aideront à toucher plus sûrement à la perfection.
^j Jusque-là, il s'était plutôt appliqué aux Latins, et saint Augustin, dont il tirait sa doctrine, était avec Tertulîien son maître d'éloquence. Son imagination s'échauffait au contact de ces natures africaines, ardentes, exubérantes, pour qui les mots n'avaient jamais assez de force ni de couleur. Mais, dès 1654, il commença de lire soigneusement les Grecs. Il en poursuivit l'étude pendant les pre-
miers temps de son séjour à Paris. Saint Jean Chrysostome, saint Grégoire de Nazianze, saint Basile, lui apprirent le charme de Ja douceur familière. Par leurs leçons, comme sans doute par les dernières exhortations de Vincent de Paul, dont il se trouva rapproché en se fixant à Paris, Bossuet simplifia tout à fait son discours à la ressemblance «ri de son cœur. Son originalité se développait à mesure qu'il était plus sincère. Avec plus de clarté, il avait plus de profondeur, plus de force avec plus de simplicité : quelque chose encore de fougueux et d'ardent, un bouillonnement de jeunesse, qui se faisait d'autant plus sentirqu'il était contenu. C'est alors (1662) qu'il prononçait le second sermon sur la Providence, débarrassé des discussions contre les épicuriens et les stoïciens, et tourné tout entier contre les libertins, ce qui au xvii' siècle était d'un intérêt plus actuel ; le sermon sur l'Impénitcnce finale, si vive peinture de la vie mondaine, terminée par la terrible scène d'une mort impénitente, dont j'ai déjà parlé ; le sermon sur VAmbilion, dont il faut citer l'admirable second point, d'une si pressante logique, et d'un mouvement si dramatique (t).
(1) Ed. Lebarq, t. lY, p. 153. Carême du Louvre ; Sermon pour (c 4« aimanche, 19 mars 1CC2.
« La fortune, trompeuse en toute autre chose, est du moins sincère en ceci, qu'elle ne nous cache pas ses tromperies ; au contraire, elle les étale dans le plus grand jour; et, outre ses légèretés ordinaires, elle se plaît de temps en temps d'étonner le monde par des coups d'une surprise terrible, comme pour rappeler toute sa force en la mémoire des hommes et de peur qu'ils n'oublient jamais ses inconstances, sa malignité, ses bizarreries. C'est ce qui m'a fait souvent penser que toutes les complaisances de la fortune ne sont pas des faveurs, mais des trahisons ; qu'elle ne nous donne que pour avoir prise sur nous, et que les biens que nous recevons de sa main ne sont pas tant des présents que des gages que nous lui donnons pour être éternellement ses captifs, assujettis aux retours fâcheux de sa dure et malicieuse puissance.
« Cette vérité établie sur tant d'expériences convaincantes devrait détromper les ambitieux de tous les biens de laterre; etc'estau contraire cequi les engage. Car, au lieu d'aller à un bien solide et éternel sur lequel le hasard ne domine pas, et de mépriser par cette vue la fortune toujours changeante, la persuasion de son inconstance fait qu'on se donne tout à fait à elle pour trouver des appuis contre elle-même. Car écoutez parler ce politique habile et entendu : la fortune l'a élevé bien haut, et dans cette élévation il se moque des petits esprits qui donne tout au dehors, et qui se repaissent des titres et d'une belle montre de grandeur. Pour lui il appuie sa famille sur des fondements plus certains, sur des charges considérables, sur des richesses imm.enses, qui soutiendront éternellement la fortune de sa maison. Il pense s'être affermi contre toutes sortes d'attaques. Aveugle et mal avisé! comme si ces soutiens magnifiques qu'il cherche contre la puissance de la fortune, n'étaient pas encore de sa dépendance.
« C'est trop parler de la fortune dans lachaire de vérité : écoute, homme sage, homme prévoyant, qui étends si loin aux siècles futurs les précautions de ta prudence : c'est Dieu même qui te va parler et qui va confondre tes vaines pensées par la bouche de son prophète Ezéchiel. « Assur, dit ce saint prophète, s'est élevé comme un grand arbre, comme les cèdres du Liban ; le ciel l'a nourri de sa rosée , la terre l'a engraissé de sa substance ; » les puissances l'ont comblé de leurs bienfaits, et il suçait de son côté le sang du peuple, a C'est pourquoi il s'est élevé, superbe en sa hauteur, beau en sa verdure, étendu en ses branches, fertile en ses rejetons. Les oiseaux faisaient leurs nids sur ses branches, » les familles de ses domestiques ; « les peuples se mettaient à couvert sous son ombre, » un grand nombre de créatures, et les grands et les petits étaient attachés à sa fortune. « Ni les cèdres, ni les pins, » c'est-à-dire les plus grands de la Cour, t ne l'égalaient pas. t> Abietes non adœqitaverunt summitatem ejus... JEmidata siint eum omnia ligna [voluptatis quse erant in paradiso Dei]. Autant que ce grand arbre s'était poussé en haut, autant semblait-il avoir jeté en bas de fortes et profondes racines.
« Voilà une grande fortune, unsiècle n'en voit pas beaucoup de semblables ; mais voyez sa ruine et sa décadence. « Parce qu'il s'est élevé superbement et qu'il a porté son faîte jusqu'aux nues, et que son cœur s'est enflé dans sa hauteur; pour cela, dit le Seigneur, je le couperai parla racine ; je l'abattrai d'un grand coup et le porterai par terre ; » il viendra une disgrâce, et il ne pourra plus se soutenir. « Ceux qui se reposaient sous son ombre se retireront de lui, » de peur d'être accablés sous sa ruine. Il tombera d'une grande chute ; on le verra couche tout de son long sur la montagne, fardeau inutile de la terre : Projicicnt eum super montes. Ou s'il se soutient durant sa vie, il mourra au milieu de ses grands
desseins et laissera à des mineurs des alTaires embrouillées qui ruineront sa famille ; ou Dieu frappera son fils unique, et le fruit de son travail passera en des mains étrangères ; ou Dieu lui fera succéder un dissipateur, qui se trouvant tout d'un coup dans de si grands biens dont l'amas ne lui a coûté aucunespeines, se jouera des sueurs d'un homme insensé qui se sera perdu pour le laisser riche ; et devant la troisième génération, le mauvais ménage et les dettes auront consumé tous ses héritages. « Les branches de ce grand arbre se verront rompues dans toutes, les vallées : » je veux dire, ces terres et ces seigneuries qu'il avait ramassées comme une province, avec tant de soin et de travail, se partageront en plusieurs mains , et tous ceux qui verront ce grand changement, diront en levant les épaules et regardant avec étonnement les restes de cette fortune ruinée : Est-ce là que devait aboutir toute cette grandeur formidable au monde? Est-ce là ce grand arbre dont l'ombre couvrait toute la terre? Il n'en reste plus qu'un tronc inutile. Est-ce là ce fleuve impétueux qui semblait devoir inonder toute la terre? Je n'aperçois plus qu'un peu d'écume.
« 0 homme, que penses-tu faire, et pourquoi te travailles-tu vainement? — Mais je saurai bien m'afîermir et profiter de l'exemple des autres; j'étudierai le défaut de leur politique et le faible de leur conduite, et c'est là que j'apporterai leremède. — Folle précaution 1 car ceuxlà ont-ils profité de l'exemple de ceux qui les précèdent? 0 homme, ne te trompe pas; l'avenir a des événements trop bizarres, et les pertes et les ruines entrent par trop d'endroits dans la fortune des hommes, pour pouvoir être arrêtées de toutes parts. Tu arrêtes cette eau d'un côté, elle pénètre de l'autre, elle bouillonne même pardessous la terre. — Mais je jouirai de mon travail. — Eh quoi ! pour dix ans de vie? — Mais je regarde ma pos-
térité et mon nom. — Mais peut-être que ta postérité n'en jouira pas. — Mais peut-être aussi qu'elle en jouira. — Et tant de sueurs, et tant de travaux, et tant de crimes, et tant d'injustices, sans pouvoir jamais arracher de la fortune à laquelle tu te dévoues, qu'un misérable peut-être ? Regarde qu'il n'y a rien d'assuré pour loi, pas même un tombeau pour graver dessus tes titres superbes, seuls resies de ta grandeur abattue : l'avarice ou la négligence de tes héritiers le refuseront peut-être à ta mémoire, tant on pensera peu à toi quelques années après ta mort. Ce qu'il y a d'assuré, c'est la peine de tes rapines, la vengeance éternelle de tes concussions et de Ion ambition infinie. 0 les dignes resies de ta grandeur! ô les belles suites de ta fortune! ô folie! ô illusion, étrange aveuglement des enfants des hommes ! »
Au même Carême, enfin, appartient le fameux sermon sur la il/or/, aussi saisissant dans son mouvement général que l'oraison funèbre de Madame qui en reprend l'idée, etquelquefois les termes. On y voit éclater cette intime union de la pensée philosophique et de l'émotion personnelle, qui fait que Bossuel tient dans la littérature de son temps la place de nos grands lyriques ; il a comme eux ce don d'être touché dans sa plus intime sensibilité par la contemplation d'objets universels. Il se fait ainsi le poète de la destinée humaine.
a Voici ( l)labelle méditation dont David s'entretenait sur letrône, etaumilieude saCour: Sire, elle est digne de votre
(1) Ed. Lebarq, t. IV, p. 1G6. Carême du Louvre, 4« semaine, mercredi 22 mars 1662.
LES SERMOiNS. 59
audience : Ecce mensurabiles posuisti dies meos, et sufjstanlia mea lanquam nihilum ante te : 0 éternel Roi des siècles, vous êtes toujours à vous-même, toujours en vousmême, votre être éternellementpermanent ni ne s'écoule, ni ne se change, ni ne se mesure : « et voici que vous avez fait mes jours mesurables, et ma substance n'est rien devant vous » ; et tout l'être qui se mesure n'est rien, parce que ce qui se mesure a son terme, et lorsqu'on est venu à ce terme, un dernier point détruit tout, comme si jamais il n'avait été. Qu'est-que cent ans, qu'est-ce que mille ans, puisqu'un seul moment les efface? Multipliez vos jours, comme les cerfs que la fable ou l'histoire de la nature fait vivre durant tant de siècles ; durez autant que ces grands chênes sous lesquels nos ancêtres se sont reposés et qui donneront encore de l'ombre à notre postérité ; entassez dans cet espace qui paraît immense, honneurs, richesses, plaisirs; que vous profitera cet amas, puisque le dernier soulïle de la mort, tout faible, tout languissant, abattra tout à coup cette vaine pompe avec la même facilité qu'un chàtean de cartes, vain amusement des enfants ?Et que vous servira d'avoir tant écrit dans ce livre, d'en avoir rempli toutes les pages de beaux caractères, puisque enfin une seule rature doit tout effacer? Encore une rature laisserait-elle quelques traces du moins d'elle-même ; au lieu que ce dernier moment qui effacera d'un seul trait toute votre vie, s'ira perdre luimême avec tout le reste dans ce grand gouffre du néant. II n'y aura plus sur la terre aucuns vestiges de ce que nous sommes ; la chair changera de nature ; le corps prendra un autre nom ; « même celui de cadavre ne lui demeurera pas longtemps ; il deviendra, dit TertuUien, un je ne sais quoi qui n'a plus de nom dans aucune langue » : tant il est vrai que tout meurt en lui jusqu'à ces termes funèbrespar lesquels on exprimait ses malheureux restes. « Qu'est-ce donc que ma substance, à grand Dieu ?
J'cnlre dans la vie pour en sortir bientôt; je viens me montrer comme les autres; après, il faudra disparaître. Tout nous appelle à la mort. La nature, presque envieuse du bien qu'elle nous a fait, nous déclare souvent et nous fait signifier qu'elle ne peut pas nous laisser longtemps ce peu de matière qu'elle nous prête, qui ne doit pas demeurer dans les mêmes mains, et qui doit être éternellement dans le commerce : elle en a besoin pour dautres formes, elle la redemande pour d'autres ouvrages.
«Cette recrue continuelle du genre humain, je veux dire les enfans qui naissent, à mesure qu'ils croissent et qu'ils s'avancent, semblent nous pousser de l'épaule et nous dire : Retirez-vous, c'est maintenant notre tour. Ainsi comme nous en voyons passer d'autres devant nous, d'autres nous verront passer, qui doivent à leurs successeurs le même spectacle. 0 Dieu! encore une fois, qu'est-ce que de nous? Si je jette la vue devant moi, quel espace infini où je ne suis pas! Si je la retourne en arrière, quelle suite effroyable où je ne puis plus ! et que j'occupe peu de place dans cet abîme immense du temps ! Je ne suis rien ; un si petit intervalle n'est pas capable de me distinguer du néant. On ne m'a envoyé que pour faire nombre, encore n'avait-on que faire de moi, et la pièce n'en aurait pas moins été jouée, quand je serais demeuré derrière le théâtre.
0 Encore si nous voulons discuter les choses dans une considération plus subtile, ce n'est pas toute l'étendue de notre vie qui nous distingue du néant ; et vous savez, chrétiens, qu'il n'y a jamais qu'un moment qui nous en sépare. Maintenant nous entenonsun, maintenant ilpérit; et avec lui nous péririons tous, si promptement et sans perdre de temps nous n'en saisissions un autre semblable, jusqu'à ce qu'enfin il en viendra un auquel nous ne pourrons arriver, quelque eflbrt que nous fassions pour nous
y étendre, et alors nous tomberons tout à coup, manque de soutien. 0 fragile appui de notre être! 0 fondement ruineux de notre substance ? In imagine perlransit homo : Ah! vraiment l'homme passe de même qu'une ombre ou de même qu'une image en figure ; et comme lui-même n'est rien de solide, il ne poursuit aussi que des choses vaines, l'image du bien, et non le bien même... Que la place est petite que nous occupons en ce monde ! »
^) Puis, par un nouveau progrès, il s'élève encore au-dessus de ce qu'on croit être la perfection. Une plus entière possession de soi, une sérénité supérieure que troublent seulement les saints emportements de la charité ; une large philosophie qui élève tous les sujets, une netteté parfaite, qui fait descendre toutes les questions au niveau des auditeurs, une force égale sans défaillance et sans fougue, plus de lumière et de relief que de couleur, rapprochent les sermons des dernières stations prêchées par Bossuet de la pure beauté des meilleurs oraisons funèbres. Tels sont le sermon sur la Justice (1666), et le sermon pour la Fête de tous les Saints, sur les Conditions nécessaires pour être heureux (1669) : œuvres profondes et lumineuses, d'une force si délicate et si irrésistiblement insinuante. 11 ne craignait pas d'aborder les plus hautes questions de la métaphysique et de la théologie; le jour de la Toussaint (1669), il prenait à
partie les libertins et leur philosophe favori, ce Montaigne dont le livre était l'arsenal d'oii ils tiraient toutes leurs armes :
«...Messieurs,disait-il(l), pour espérer, il faut croire. Et c'est ce qu'on nous dit tous les jours : Donnez-moi la foi et je quitte tout ; persuadez-moi de la vie future et j'abandonne tout ce que j'aime pour une si belle espérance. — — Eh quoi ! homme, pouvez-vous penser que tout soit corps et matière en vous? Quoi ! tout meurt, tout est enterré ? Le cercueil vous égale aux bêtes, et il n'y a rien en vous qui soit au-dessus ? Je le vois bien, votre esprit est rempli de tant de belles sentences, qu'un Montaigne (je le nomme) vous a débitées; qui préfèrent les animaux à l'homme, leur instinct à notre raison, leur nature simple et innocente, c'est ainsi qu'on parle, à nos raflinements et à nos malices. Mais, dites-moi, subtil philosophe, qui vous riez si finement de l'homme qui s'imagine être quelque chose, compterez-vous encore pour rien de connaître Dieu? Connaître une première nature, adorer son éternité, admirer sa toute-puissance, louer sa sagesse, s'abandonner à sa providence, obéir à sa volonté, n'estce rien qui nous distingue des bêtes ? Tous les saints, dont nous honorons aujourd'hui la glorieuse mémoire, ont-ils vainement espéré en Dieu? et n'y a-t-il que les épicuriens qui aient bien connu ce que c'est que l'homme? Plutôt ne voyez-vous pas que si une partie de nous-mêmes tient à la nature sensible, celle qui connaît et qui aime Dieu, qui en cela est semblable à lui, puisque lui-mêmese connaît et s'aime, dépend nécessairement de plus hauts principes ? Et donc ! que les éléments nous redemandent tout ce qu'ils nous prêtent,
(1) Gazier, Choix de strmons de Dossuet, p. 471. — Ed. Lâchât, t. VIII, p. 49.
pourvu que Dieu puisse aussi nous redemander cotte âme qu'il a faite à sa ressemblance. Périssent toutes les pensées que nous avons données aux choses mortelles ; mais que ce qui était né capable de Dieu soit immortel comme lui ! Par conséquent, homme sensuel, qui ne renoncez à la vie future que parce que vous craignez les justes supplices, n'espérez plus au néant ; non, non, n'y espérez plus ; voulez-le, ne le voulez pas, votre éternité vous est assurée. Et certes il ne tient qu'à vous de la rendre heureuse ; mais si vous refusez ce présent divin, une autre éternité vous attend ; et vous vous rendrez digne d'un mal éternel, pour avoir perdu volontairement un bien qui le pouvait être.
a Entendez-vous ces vérités ? Qu'avez- vous à leur opposer? Les croyez-vous à l'épreuve de vos frivoles raisonnements et de vos fausses railleries ? Murmurez et raillez tant qu'il vous plaira : le Tout-Puissant a ses règles qui ne changeront ni pour vos murmures ni pour vos bons mots ; et il saura bien vous faire sentir, quand il lui plaira, ce que vous refusez maintenant de croire. Allez, courez-en le risque, montrez-vous brave et intrépide, en hasardant tous les jours votre éternité. Ah! plutôt, chrétiens, craignez de tomber en ses mains terribles. Remédiez aux désordres de cette conscience grangrenée. Pécheurs, il y a déjà trop longtemps que « l'enflure de vos plaies est sans ligature, que vos blessures invétérées n'ont été frottées d'aucun baume. » Cherchez un médecin qui vous traite ; cherchez un confesseur qui vous lie par une discipline salutaire ; que ses conseils soient votre huile, que la grâce du sacrement soit un baume bénin sur vos plaies. Ou si vous vous êtes approchés de Dieu, si vous avez fait pénitence dans une si grande solennité : allez donc désormais et ne péchez plus. Quoil ne voulez-vous rien espérer que dans cette vie? Ah ! ce n'est point la raison, c'est le dépit et le désespoir qui inspirent de telles
pensées. S'il était ainsi, chrétiens, si toutes nos espérances étaient renfermées dans ce siècle, on aurait quelque raison de penser que les animaux l'emportent sur nous. Nos maladies, nos inimitiés, nos chagrms, nos ambitieuses folies, nos tristes et malheureuses prévovances qui avancent les maux, bien loin d'en empêcher le cours, mettraient nos misères dans le comble. Eveillez-vous, û enfants d'Adam; mais plutôt éveillez-vous, ô enfants de Dieu, et songez au lieu de votre origine. »
Dans un sermon postérieur de quelques jours à celui que je viens de citer, avec quelle lucide et légère logique il pressait l'auditeur de ne pas remettre sa conversion ! Jamais plus solide édifice ne pesa moins lourdement sur le sol, ni ne s'enleva vers le ciel avec une grâce plus aisée (1) i?/"-^"""
« L'on ne peut s'étonner assez de l'aveuglement dos hommes, qui ne sont pas moins audacieux que le fut autrefois l'apôtre saint Pierre, lorsqu'il démentit la vérité même. On ne lit point sans étonnement la témérité de ce disciple qui, losque Jésus-Christ lui dit nettement qu'il le reniera trois fois, ose lui répondre en face : « Non, je ne vous renierai pas. » Mais cessons de nous étonner de son audace, qu'il a expiée par tant de larmes; étonnons-nous de nous-mêmes et de notre témérité insensée. Jésus-Christ nous a dit à tous en paroles claires: Si vous ne veillez sans cesse, je vous surprendrai. Et nous osons lui répondre: Non, Seigneur, nous dormirons à notre aise; cependant nous vous préviendrons de quelques moments, et uneprompte confession nous sauverade votre
(1) Edit. Lâchât, t. VIII, p. lOi, Premier termon pour le \<^^ dimancke de i'Avtnl.
colère. Quoi ! le fils de Dieu aura dit que la science des temps est Tun des secrets que son Père a réservés en sa puissance, et nous voudrons percer ce secret impénétrable, et fonder nos espérances sur un mystère si caché et qui passe de si loin de notre connaissance ! Quand Jésus-Christ viendra en sa majesté pour juger le monde, mille événements terribles précéderont, toute la nature se remuera devant sa face ; et cependant l'univers menacé de sa ruine totale par un si grand ébranlement ne laissera pasd'être surpris. Il est écrit que ce dernier jour viendra comme un voleur, et qu'il arrivera sur tous les hommes comme un lacet où ils seront pris inopinément; tant la sagesse de Dieu est profonde a nous cacher ses conseils. Et nous croirons pouvoir sentir et apercevoir la dissolution de ce corps fragile qui porte sa corruption en son propre sein ! Nous nous trompons, nous nous abusons, nous nous flattons nous-mêmes trop grossièrement. La mort ne viendra pas de loin avec grand bruit pour nous assaillir. Elle s'insinue avec la nourriture que nous prenons, avec Tair que nous respirons, avec les remèdes mêmes par lesquels nous tâchons de nous en défendre. Elle est dans notre sangetdans nos veines; c'est là qu'elle a mis ses secrètes et inévitables embûches dans la source même de la vie . C'est de là qu'elle sortira, tantôt soudaine, tantôt à la suite d'une maladie déclarée, mais toujours surprenante et trop peu prévue. L'expérience le fait assez voir, et Jésus-Christ nous a dit dans son Évangile queDieu l'a voulu de la sorte. C'est par un desseinprémédité qu'il nous a caché notre dernier jour, « afin, dit saint Augustin, que nous prenions garde à tous les jours » : Latet ultimus dies, ut ohserventur omnes dies. Puisqu'il a entrepris de nous surprendre si nous ne veillons, serons-nous plus industrieux à prévenir la main de Dieu qu'il ne sera prompt à frapper son coup ? Ou croyons-nous avoir contre lui d'autres précautions et d'autres moyens que celui qu'il
nousa donné, de veiller toujours ? Quelle folie ! quel aveuglement ! quel étourdissement d'esprit ! et quel nom donnerons-nous à une si haute extravagance?
« Pcrmettonsnéanmoins aux hommes, si vous le voulez, de goûter paisiblement le plaisir de vivre ; accordons que la jeunesse puisse se promettre de longs jours, et ne lui envions pas la triste espérance de vieillir. Pensez-vous qu'on doive fonder sa future conversion sur cette attente? Détrompez-vous, chrétiens, et apprenez à vous mieux connaître. Telle est la nature de votre âme et de votre volonté, qu'elle ne peut, étant libre, être forcée par ses objets ; mais elle s'çngage elle-même. Elle se fait comme des liens de fer et une espèce de nécessité par ses actes: c'est ce qui s'appelle l'habitude, dont je ne m'étendrai pas à vous décrire la violence trop connue et trop expérimentée. Je veux donc bien vous confesser qu'il y a une certaine ardeur des passions et une force trop violente de la nature, que l'âge peut tempérer. Mais cette seconde nature qui se forme par l'habitude, mais cette nouvelle ardeur encore plus tyrannique qui naît de l'accoutumance, le temps ne fait que l'accroître et l'afTermir davantage. Ainsi nous nous trompons déplorablement, lorsque nous attendons du temps le remède à nos passions, que la raison nous présente en vain. Si nous n'acquérons par vertu et par un effort généreux la facilité de les vaincre, c'est une folie manifeste de croire que l'âge nous la donne. Et comme dit sagement V Ecclésiastique, tt la vieillesse ne trouvera pas ce que la jeunesse n'a pas amassé. Et il n'est pas nécessaire de rappeler ici de bien loin, ni les deux vieillards de Babylone, impudents calomniateurs de la pudique Susanne, ni de la déplorable vieillesse de Salomon autrefois sage. L'expérience du présent nous sauve la peine de rechercher avec soin les exemples des siècles passés. Jetez vous-mêmes les yeux sur vos proches, sur vos amis,
sur tous ceux qui vous environnent, vous ne verrez que trop tous les jours que les vices ne s'affaiblissent pas avec la nature, et que les inclinations ne se changent pas avec la couleur des cheveux. Au contraire, si nous laissons dominer la colère, la vieillesse, bien loin de la modérer, la tournera en aigreur par son chagrin. Et quand on donne tout au plaisir, on ne voit, dit saint Basile, dans l'âge plus avancé, que des idées trop présentes, des désirs trop jeunes; et pour ne rien dire de plus, des regrets qui renouvellent tous les crimes. Par conséquent ne différez pas et éveillez-vous tout à l'heure, vous qui, refusant à présent de vous convertir, dites que vous vous convertirez quelque jour; désabusez-vous: Horaestjam. Car quelle autre heure voulez-vous prendre? En découvrez-vous quelqu'une qui soit plus commode ou plus favorable? Connaissez le secret de votre cœur, et en tendez le ressort qui fait mouvoir une machine si délicate. « Je sais que vous êtes libre; mais toutefois, pour vous exciter, il faut quelque raison qui vous persuade; et quelle plus pressante raison aurez-vous alors que celle que je vous propose? Y aura-t-il un autre Jésus-Christ, un autre Evangile, une autre foi, une autre espérance, un autre paradis, un autre enfer? Que verrez-vous de nouveau qui soit capable de vous ébranler? Pourquoi donc résistez-vous maintenant? Pourquoi donc voulezvous vous imaginer que vous céderez plus facilement en un autre temps? D'où viendra cette nouvelle force à la vérité, ou cette nouvelle docilité à votre esprit? Quand cette passion qui vous domine à présent, quand ce secret tyran de votre cœur aura quitté l'empire qu'il a usurpé, vous n'en serez pour cela ni plus dégagé, ni plus maître de vous-même. Si vous ne veillez sur vos actions, il ne fera que céder la place à un autre vice, au lieu de la remettre au légitime Seigneur, qui est la Raison Dieu. Il y laissera pour ainsi dire un successeur de sa race,
enfant comme lui de la même convoitise. Je veux, dire, les péchés se succéderont les uns aux autres, et si vous ne faites quelque grand effort pour interrompre la suite de cette succession malheureuse, qui ne voit que d'erreur en erreur, et de délai en délai, elle vous mènera jusqu'au tombeau. Connaissez donc que tous ces délais ne sont qu'un amusement manifeste, et qu'il n'y a rien de plus insensé que d'attendre la victoire de nos passions, du temps qui les fortifie. »
Tels aussi les sermons prononcés pendant que Bossuet remplissait les fonctions de précepteur du Dauphin : en 1675, pour la Profession de Mademoiselle de la Vollière, analyse impersonnelle et profonde des états d'une âme pécheresse, que la grâce rappelle à Dieu; en 1681, sur l'Unité de l' Église, vaste tableau d'histoire sacrée, effort puissant et mesuré pour réconcilier le Pape et le Roi, où l'en sent avec le cœur d'un chrétien et d'un Français l'esprit d'un homme d'Etat.
U Dernière transformation, et plus merveilleuse, àMeaux : il fit taire son éloquence. Pour diriger efficacement ces bourgeois, ce peuple, ces religieuses de son diocèse, il se fît une parole terre à terre et populaire. Sa prédication fut une causerie évangélique, l'effusion sans art d'un cœur droit et charitable. Le savant théologien, le philosophe qui connaît toutes les voies du cœur humain se dissimulèrent si parfaitement dans ses improvisations limpides,
que la sûreté seule de la doctrine et la précision des enseignements moraux nous le trahissent. Saint Vincent de Paul eût reconnu son idéal dans cette homélie prêchée le 27 avril 1692 en la cathédrale de Meaux, à l'ouverture du Jubilé, où Bossuet prit pour texte les paroles de l'évangile selon saint Jean : Vado ad Patrem meiim : « Je vais à vous, mon Père. » Ou bien écoutez cette peinture de la vie humaine (1685), faite d'abondance de cœur et dont on sent la pathétique effusion dans l'inachèvement du brouillon (1) :
i La vie humaine, semblable à un chemin ; dans l'issue est un précipice affreux. On nous en avertit dès le premier pas; mais la loi est prononcée, il faut avancer toujours. Je voudrais retourner sur mes pas : Marche, marche. Un poids invincible, une force invincible nous entraine ; il faut sans cesse avancer vers le précipice. Mille traverses, mille peines. Encore si je pouvais éviter ce précipice affreux ! Non, non ; il faut marcher, il faut courir. Rapidité des années. On se console pourtant, parce que, de temps en temps, des objets qui nous divertissent, des eaux courantes, des fleurs qui passent, etc. On voudrait arrêter : marche, marche. Et cependant on voit tomber derrière soi tout ce qu'on avait passé. Fracas effroyable, inévitable ruine. On se console, parce qu'on emporte quelques fleurs cueillies en passant qu'on voit se faner entre ses mains du matin au soir, quelques fruits qu'on perd en les goûtant. Enchantement. Toujours entraîné, tu approches du gouffre affreux. Déjà tout commence à
(1) Ed. Lâchât, t. X, p. 190, Seconi abré(jépouilejour de Pâques.
s'effacer: les jardins moins fleuris, fleurs moins brillantes, leurs couleurs moinsvives, les prairies moinsrianles, les eaux moins claires. Tout se ternit, tout s'efface. L'ombre de la mort. On commence à sentir l'approche du gouffre fatal. Mais il faut aller sur lebord ; encore unpas.
DéjàThorreurtroublelessens, la tête tourne, les yeux
Il faut marcher. En arrière! Plus moyen; tout est tombé, tout est évanoui, tout est échappé.
i Je n'ai pas besoin de vous dire que ce chemin, c'est la vie; que ce gouffre^ c'est la mort. Mais la mort finit tous les maux passés, et se finit elle-même ? Non, non ; dans ces gouffres, des feux dévorants, grincements de dents, un pleur éternel, un feu qui ne s'éteint pas, un ver qui ne meurt pas. Tel est le chemin de celui qui s'abandonne aux sens, plus court aux uns qu'aux autres. On ne voit pas la fin. Quelquefois on tombe sans y penser et tout d'un coup. Mais le fidèle... Jésus-Christ, qui m'accompagne toujours... il méprise ce qu'il voit périr et échapper. Au bout, près de l'abîme, une main invisible le transportera ; ou plutôt il y entrera comme Jésus-Christ ; il mourra comme Jésus-Chist, pour triompher de la mort. Quiconque a cette foi , il est heureux. Joie de JésuG- Christ ressuscité, qui dégoûte des joies qui passent, et qui donnera la joie éternelle, au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. »
Plus terre à terre, plus vulgaire même, si l'on veut, mais combien efficace en sa bonhomie familière, combien précise en son observation pénétrante, est cette allocution qu'il adressait aux Ursulines de Meaux, piquant tableau d'un intérieur de couvent (1) :
(1) Ed. Lâchât, t. X, p. 540.
« Si Notre-Seigneur faisait la visite dans ce monastère pour voir si le silence est bien gardé, et qu'il entrât dans les lieux où il doit être gardé, hélas I qu'est-ce qu'il y trouverait? Là deux petites amies, et ici trois autres en peloton occupées à causer et à s'entretenir ensemble à la dérobée, tandis peut-être que l'on devrait être au chœur ou à une autre observance. Si donc Jésus-Christ se présentait à elles, et leur allait faire cette demande : € Quels sont ces discours que vous tenez ensemble? » Qui sunt hi sermones quos confertis ad invicem'! quelle serait leur réponse? Pourraient-elles dire avec vérité: Nous parlons de Jésus de Nazareth; ou bien : Nous parlons des moyens pour arriver à la pratique delà vertu, pour nous encourager les unes les autres? Ah! c'est souvent de rien moins, car la plupart de tous vos discours avec cette amie qui est la confidente de tous vos mécontentements, sont de lui dire tous vos sentiments imparfaits sur tout ce qui vous choque et vous conk'arie ; c'est de parler des défauts des autres, et des prétendus déplaisirs que vous dites avoir reçus de cette sœur que vous ne pouvez souffrir. C'est là où l'on murmure, où l'on se plaint à tort à travers de la conduite des olBcières de la maison. On critique, on censure, on contrôle toutes choses : la supérieure même n'est pas exempte d'être sur le tapis ; on blâme sa conduite et sa manière d'agir; enfin l'on mêle dans ces entretiens familiers celle-ci, celle-là, encore celui-là : bref, c'est dans ces communications indiscrètes où se font une infinité de péchés de médisance, et très souvent de jugements téméraires, plus griefs que l'on ne pense. Il faut ici faire réflexion, chacune selon son besoin, à ce que la conscience dictera, avant que déterminer ce premier point. » ,=f
Toutcedéveloppementde l'éloquence deBossuet se fit par une évolution continue, sans efïort, sans
contradiction, sans incohérence. Comme nulle autorité ne l'entraîna, comme il ne se corrigea que par les expériences et les réflexions de son bon sens, il n'alla point d'un écueil se jeter sur un autre, et ne revint d'un excès que pour suivre le droit chemin ; dans la réforme attentive qui épura son éloquence, il se garda de la gêner par les règles absolues d'un goût étroit.
D'année en année, pendant un demi-siècle, Bossuet avait travaillé au progrès de son éloquence, trouvant le moyen de changer sans déchoir, quand il n'avait plus de progrès à faire. Dans cette œuvre de réflexion profonde et de goût exquis, il a été conduit par quelques maximes, principes théoriques ou vérités d'expérience, qui sont ce qu'on pourrait appeler sa rhétorique originale et personnelle.
Il a en horreur les beaux esprits de la chaire, déclamateurs pompeux ou rhétoriciens élégants : « ces prédicateurs infidèles qui avilissent leur dignité jusqu'à faire servir au désir de plaire le ministère d'instruire ».
Un sermon doit être un témoignage pour Jésus- Christ ; qu'on y voie une âme qui dépose de ce qu'a opéré Dieu en elle et pour elle. Cela n'exclut ni la science ni l'art : cela en règle l'emploi. Tout ce qui purifiera la charité dans sa substance ou dans son expression, sera légitime : le reste n'est que Vaine curiosité, concupiscence, orgueil du moi humain qui se met devant Dieu.
Dans cette confession candide que le cœur fait de ses expériences, quelle place y a-t-il pour le »jo/?Deux objets seulement lui sont présents: Dieu, qui parle en lui ; ses frères, pour qui il parle.
Ainsi, dans le détachement de tout intérêt propre, la considération exclusive du service de Dieu et des besoins de l'auditeur a façonné l'éloquence de Bossuet, mais ce Dieu qu'il invoque, ce n'est pas le vague Dieu des philosophes : c'est le Dieu en trois personnes défini à Nicée, et contredit par tant d'hérésies ou de fantaisies humaines. Il ne suffit pas à Bossuet de régler les actes, il veu^ régler les croyances des fidèles, appuyant les principes de la morale sur la doctrine de la foi comme sur sa base nécessaire. Déjà se laissait apercevoir dans l'éloquence de la chaire ce goût des analyses psychologiques et des peintures
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morales, qui devait insensiblement la réduire à n'être qu'une instruction philosophique, soigneusement purgée de la folie de l'Evangile, et agréable à la raison des encyclopédistes. Bossuet a tenté de résister au torrrent : « On veut de la morale dans les sermons, disait-il au clergé de France, et on a raison, pourvu qu'on entende que la morale chrétienne est fondée sur les mystères du christianisme. » Il avait prêché d'exemple, et tous ses sermons sont la fidèle expression de cette doctrine. Jamais la morale n'y paraît séparée du dogme; et le dogme est toujours la source d'où jaillit la morale.
De là le caractère de sa prédication. Lisezseulement les titres qu'on a donnés à ses sermons : à toutes les époques, les sermons de doctrine abondent. Il prêche sur la vérité de la religion, sur le mystère de la Nativité, sur le nom de Jésus, sur les caractères des deux alliances, sur l'Église, sur les démons, sur la pénitence, sur la Providence, sur le culte dû à Dieu, sur la possibilité d'accomplir les commandements, sur la Compassion de la sainte Vierge, sur la Passion, sur le mystère de la Trinité, sur le culte de la sainte Vierge, sur le mystère de l'Incarnation, sur les eflets de la résurrection de Jésus-Christ, etc.,
en un mot, sur tout ce que doivent croire et savoir les vrais enfants de l'Église. Même les sermons de morale sont ramenés à l'explication du dogme : qu'il parle de l'ambition, de l'honneur du monde, de la médisance, de l'amour des plaisirs, de l'aumône, de la justice ou des devoirs des rois, c'est toujours en théologien qu'il corrige les hommes, et les exhorte, en leur proposant le vice comme contraire, la vertu comme conforme aux conséquences nécessaires des vérités doctrinales. Tous les lieux communs prennent par là un caractère strictement particulier : il dit tout ce qu'un moraliste pourrait dire ; il le dit et il le prouve en prêtre catholique. Avant lui, Sénèque et Plularque ont tenté de sauver la Providence mise en danger par la prospérité des méchants et les infortunes des bons : de leurs arguments Bossuet ne retient pour ainsi dire rien, et il détruit les doutes des libertins, par le dogme du jugement dernier, dont l'injuste répartition des biens et des maux n'est qu'un antécédent nécessaire. Même cet éternel thème de toutes les philosophies et de toutes les religions, la mort, n'est dans sa bouche que la mort chrétienne, porte de l'éternelle damnation ou de la félicité sans fin : triste anéantissement des grandeurs humaines,
mais consommation excellente de Toeuvre de la grâce : il n'y a pas une idée peut-être que Platon ou Sénèque n'ait exprimée, il n'y en a pas une, à coup sûr, qu'ils aient exprimée de même façon.
Par contre, la théologie ne va pas sans la morale : car, pour le vrai chrétien, la croyance emporte la pratique. La foi ne saurait être pure et complète sans la charité, qui exige les actes. Et dans l'indivisible unité delà parole divine, la vie intérieure et la vie extérieure reçoivent ensemble leur règle. Le dogme et la morale ne sont que deux aspects de la vérité chrétienne : toute expression de l'un contient l'autre.
N'ayant donc point d'effort à faire pour passer de l'article de foi à la règle des mœurs, puisque « les mystères du christianisme, outre le fond qui fait l'objet de notre foi, ont leurs effets salutaires qu'il faut encore considérer pour notre instruction »,ir n'a point de scrupule non plus d'étendre les avertissements, les exhortations, les commandements selon les besoins de ses auditeurs. De chaque point de la doctrine, il s'applique à déduire les conseils pour la vie les plus efficaces, les plus appropriés.
Sans rigueur excessive comme sans molle complaisance, il ne veut pas jeter toute l'humanité
dans les cloîtres : il croit qu'on peut faire son salut dans le monde, à condition de s'acquitter de tous ses devoirs avec un esprit chrétien. Il ne met pas « des coussins sous les coudes des pécheurs », mais il ne les décourage jamais de s'humilier, et combat les vains scrupules qui éloignent des sacrements les âmes criminelles. Il n'abaisse pas l'idéal de la perfection chrétienne ; mais il enseigne la possibilité de satisfaire au commandement divin qui l'impose. Il hait avant tout l'endurcissement et le désespoir : il persuade le repentir et laisse l'espérance aux plus coupables. Il ne se contente pas des émotions passagères, des molles velléités, des courts élans: il exige l'abandon entier du cœur, les résolutions fermes, les habitudes patientes. Il veut des actes : si peu qu'on fasse, il est content, à condition qu'on fasse encore un peu demain, et qu'on acquière insensiblement la force de faire plus. Il préfère aux impétueuses saillies vers la perfection la marche lente qui ne s'interrompt pas. Le détachement, l'humilité, la pauvreté volontaire, l'amour des souffrances, la charité envers Dieu et le prochain, l'accomplissement en esprit de charité de toutes les obligations de l'état où l'on est engagé, l'étude du salut, la méditation
de la mort : voilà les traits principaux de la morale des sermons de Bossuet : c'est la morale chrétienne; son mérite est de n'y rien ajouter, de n'en rien retrancher, de la proposer dans sa pure et divine simplicité.
Ce qui est de lui, c'est la fine et exacte psychologie dont il appuie ses exhortations : c'estla peinture vivante de tous les vices qui écartent l'homme de la voie du salut, de toutes les ruses par où il essaie d'échapper à la dure nécessité de bien vivre. Ce qui est de lui encore, c'est le choix judicieux des enseignements, l'adaptation du sermon à l'auditoire.
En même temps que très générale, la morale des Sermons de Bossuet est très particulière. C'est la morale de l'Évangile, universelle et éternelle. Et ce qui y résiste, ce que Bossuet s'efforce d'y séduire ou d'y plier, c'est l'âme humaine universellement, éternellement emportée par l'ambition, l'amour des richesses ou des plaisirs, l'orgueil, la vanité, l'égoïsme, universellement, éternellement effrayée de la mort, de la misère et de la souffrance, rebutée par l'effort, le sacrifice, la vertu. Le portrait qu'il fait de l'âme humaine est celui que les moralistes païens de Rome et de la Grèce, comme les moralistes sceptiques ou athées
de notre siècle avaient tracé avant lui et ont trace après lui.
Mais il a discerné dans les multiples effets des grandes passions qui meuvent l'homme ceux qui sont les plus considérables dans la société de son temps. Il a saisi la couleur particulière des vices de son époque, les tours spécieuxdont ils tâchaient de s'autoriser. La perversité qu'il dénonce et qu'il combat, c'est la perversité du xvii^ siècle. S'il n'eût attaqué que l'homme de tous les temps, ses leçons passaient par-dessus la tète de ses auditeurs ; il a fait le portrait de ses contemporains, et il a frappé la malice dans le fond de leur cœur. Avec beaucoup de mesure, et une discrétion que ses plus illustres successeurs n'ont pas toujours imitée, sans noter les personnes, il a découvert les faiblesses, les hontes et les plaies de son siècle. Il a peint ces séductions de la vie mondaine, plus périlleuses que le vice brutal et cru, cette tyrannie de la mode et du respect humain, cette immoralité subtile qu'on respire dans les salons, répandue dans les conversations, insinuée par les railleries ingénieuses et les sentiments délicats ; ce train des médisances quotidiennes, les réputations assassinées d'un sourire, les ténébreux progrès et l'éclat soudain de la calomnie ; ces mensonges de la morale
mondaine, qui absout les vices des honnêtes gens, et tourne en vertus l'ambition et la galanterie ; ce faux honneur qui commande l'assassinat, croyant assez faire de le déguiser du nom de duel; cette religion du beau monde frivoleet tiède, qui compte avec Dieu, et fait de la prédication même un spectacle et un amusement ; l'Église, lieu de rendezvous scandaleux pour les libertins elles coquettes; l'empire des femmes, leur désir de plaire, leurs parures, les mensonges de leur beauté, leurs perruques,leur fard, leurs toilettes indécentes qu'elles étalent jusque devant l'autel, dans la maison de Dieu; ces manèges des jeunes filles même pour engager par d'adroits coups d'œil les adorateurs ; la vanité, la délicatesse irritable des beaux esprits, leurs jalousies envenimées et leurs rancunes impitoyables ; les chaînes dorées, les éternelles espérances, toujours déçues et toujours renaissantes des courtisans; la chasse ardente aux grandeurset aux titres, l'assiduité fatigante, les basses intrigues, les longues dissimulations et les menées souterraines; l'ambition sacrilège des grandes familles, qui font du bien des pauvres, des abbayes, des évêchés, l'apanage de leurs cadets, et qui peuplent l'Église de sujets indignes, sans autre vocation que le désir des gros revenus attachés aux
dignités ecclésiastiques. Chaque catégorie d'auditeurs, chaque condition a sa leçon, qu'elle peut s'appliquer et qui répond à son besoin.
A Paris, à la cour, se sentant environné de riches, de nobles, Bossuet reprendra sans cesse quelques thèmes : l'ambition, le néant des grandeurs, l'honneur du monde ; la fuite du temps, et l'impénitence finale; il proposera en exemple le mauvais riche et l'enfant prodigue. Il ne se lassera pas, il se répétera, il reviendra à la charge: vingt fois il attaquera l'indigne privilège des dettes de jeu, vingt fois il essaiera de persuader aux Don Juan qui l'écoutent que payer iMonsieur Dimanche est un devoir de justice et de probité.
A Metz, il dirigeait ses prédications contre les protestants et les Juifs ; à Paris il aura toujours en vue les libertins, qui remplissent la cour et la ville : le roi n'est pas encore dévot. C'est contre eux qu'il prêche au Louvre ce Sermon sur la Providence^ dans le carême de 1662 ; contre eux qu'il dispute avec leur Montaigne, en 1669, à Saint-Germain, le jour de la Toussaint; contre eux qu'il exhorte en 1681 le clergé de France à maintenir par une fermeté conciliante l'unité de l'Eglise ; contre eux enfin qu'il argumente vive-
ment dans une page fameuse de l'Oraison funèbre d'Anne de Gonzag lie, en 1685. Il avait vu fermenter, dans ce xvii* siècle qu'on suppose souvent si chrétien, cet esprit de doute et d'examen, qui devait, au siècle suivant, emporter avec l'Église la monarchie et toutes les traditions du passé. Mais il avait vu plus loin encore : il avait aperçu au fond des cœurs un danger plus menaçant pour l'Église que les assauts et les contradictions : l'indifférence, qui met au même rang croire et ne pas croire, et pour laquelle Dieu, la Providence, la vie future ne valent pas le tracas d'une dispute ou l'efïort d'une réflexion. Aussi en 1665, au Louvre, pendant l'Avent, après avoir vigoureusement poussé ces plaisants sacrilèges, qui sapent la religion par des « demi-mots » et des «branlements de tête », par de « fines railleries » et de a dédaigneux souris », ces « hommes doctes et curieux qui voudraient tout atteindre de leur faible raison, il terminait par une inquiète appréhension d'un nouveau mal:
<i Mais, Messieurs, c'est assez combattre ces esprits profanes et témérairement curieux. Ce n'est pas le vice le plus commun, et je vois un autre malheur bien plus universel dans la Cour : ce n'est point cette ardeur inconsidérée de vouloir aller trop avant, c'est une extrême négligence de tous les mystères. Qu'ils soient ou qu'ils ne
soient pas, les hommes trop dédaigneux ne s'en soucient plus, et n'y veulent pas seulement penser ; ils ne savent s'ils croient ou s'ils ne croient [pas], tout prêts à vous avouer ce qu'il vous plaira, pourvu que vous les laissiez agir à leur mode et passer la vie à leur gré : « Chrétiens en l'air, dit Tertullien, et fidèles, si vous le voulez » : Pltrosque in veyituni, et si placuerit, c^n's/ianos. Ainsi je prévois que les libertins et les esprits forts pourront être décrédités, non par aucune horreur de leurs sentiments, mais parce qu'on tiendra tout dans l'indifférence, excepté les plaisirs et les affaires (1), »
Le vice le plus commun du grand monde, avec le libertinage ou l'indifférence, c'est la croyance que tout va bien dans le monde quand ils sont contents, que l'ordre de la société est excellent parce qu'ils ont tous les biens , et que parce qu'ils gouvernent, le peuple est heureux : c'est l'oubli des pauvres, des malades, de la faim, du froid, de la misère. Bossuet se charge de les remettre en mémoire : c'est, à ses yeux, un des devoirs essentiels de son ministère.
Que de fois recommence-t-il à prêcher sur l'aumône! Aussi, que de fois se détourne-t-il de son sujet pour exhorter à l'aumône ! Sans cesse, à la cour, aux grands, au roi, il rappelle ces tristes et navrantes misères que recouvrent la gloire
(1) Sermon sur la divinité de la religion, 6 déc. 1005. Édit. Lebarq. t. IV, p. 575.
du règne et l'éclat de la société. Il découvre les plaies hideuses et cachées de ces années brillantes ; il force les regards des grands de la terre à regarder dans les bas-fonds; il promène ces riches et ces heureux parmi les hôpitaux encombrés et les campagnes où l'on meurt de faim. Prêchant aux humbles, le 8 septembre 1659 :
o Entrez, Messieurs, dans ces grandes salles, disait-il, pour y contempler attentivement le spectacle de l'infirmité humaine : là vous verrez en combien de sortes la maladie se joue de nos corps : là elle étend, là elle retire ; là elle tourne, là elle disloque ; là elle relâche, là elle engourdit ; là sur le tout, là sur la moitié ; là elle cloue un corps immobile, là elle le secoue par le tremblement (1). »
Ainsi se déroulent les sermons de Bossuet, sur un fond solide de théologie, d'où la morale sort naturellement, inséparable du dogme, embrassant l'homme tout entier, infiniment abondante et diverse, s'appliquant à toutes les formes les plus passagères de l'humaine faiblesse, apportant à toutes les conditions, à tous les jndividus le remède de leurs maux et l'aliment de leur besoin, déposant dans chaque cœur le germe salutaire qui par la grâce divine étoutîera la mauvaise herbe et fleu-
(1) Lebarq, III, 71 ; Sermon pour la Nativité de la sainte Vierge
rira en bonnes œuvres ; ils se déroulent en raisonnements serrés et pressants, que la charité enflamme, que la compassion tendre aux infirmités des hommes, l'ardent désir de les arracher aux misères de lanaturedéchueet de leur procurer en Dieu la paix et le bonheur, pénètrent d'une toute-puissante émotion ; où tous les dons de l'esprit et de l'étude, appelés à servir et non à briller, fournissent pour la gloire de Dieu et l'utilité des hommes les fortes peintures et les mots efficaces : œuvres d'un jour, créées pour le besoin immédfat et l'instruction orale, œuvres fortes pourtant et durables, non par la forme seulement, mais par la matière ; car les sermons contiennent toute la doctrine que développera Bossuet dans ses grandes œuvres d'histoire et de controverse, et c'est en se préparant à la prédication qu'il a rassemblé cet immense savoir qu'on admirera dans l'étonnante activité de sa vieillesse : avant d'écrire les Variations et la Politique, on peut dire qu'il les a prêchées.