LES PANÉGYRIQUES ET LES ORAISONS FUNÈBRES
Les Panégyriques et les Oraisons funèbres de Bossuet ont cela de commun que, destinés à la / louange des hommes illustres de l'Église et du siècle, ils restent pourtant avant tout des sermons, des instructions sur le dogme et la morale.
C'est surtout en ces deux genres qu'on ne saurait exagérer le progrès que Bossuet fit faire à l'éloquence de la chaire. Il y avait eu de bons et solides sermons avant les siens; il n'y avait guère eu de bons panégyriques, pas plus que de bonnes oraisons funèbres.
Comme c'étaient des discours d'apparat, des éloges solennels, l'éloquence s'y donnait carrière; et Dieu sait ce qu'on pouvait appeler éloquence
au temps où Balzac semblait donner le parfait modèle du style épistolaire. M. Ogier, prédicateur du roi, jugeait qu'on ne pouvait jetertrop de fleurs ni élever trop d'arcs de triomphe pour célébrer les saints. Ces humbles ne se fussent pas reconnus dans les portraits qu'on en traçait.
Bossuet, se tenant ferme dans sa volonté de ne rien dire dans la chaire qui ne servît la vérité de Jésus-Christ et l'utilité du prochain, sut éviter les écueils du genre. S'imposant d'être simple, de ne rien céder à l'amour-propre, renonçant à l'éloquence, au bel esprit, à tout ce qui louait moins le saint que l'orateur, il prit pour guides la foi et la charité, et là encore sa théologie le soutint. Etudiant avec attention la vie du saint qu'il avait à louer, il laissait les miracles, qui ne sont point articles de foi, et n'ont guère qu'une édification illusoire. Il s'attachait de préférence à distinguer quelle vérité importante, pour la doctrine ou pour les mœurs, chaque saint avait mise en lumière par ses paroles, par ses actes, par sa mort. Le panégyrique qu'il prononçait n'était guère qu'un sermon illustré par les exemples spéciaux que le saint fournissait- Encore arrive- t-il souvent que, pour les faire valoir, Bossuet emprunte la voix de ses maîtres favoris, dépositaires
de la plus pure essence de la foi, et qu'on entend surtout parler,pour nousinstruire, saint Augustin.
Ainsi, le 30 novembre 1668, que disait-il de saint André, apôtre, dont il faisait le panégyrique aux Carmélites de la rue Saint-Jacques? Il le nommait deux fois, au premier point, en citant et en rappelant son texte. « Jésus marchait le long de la mer de Galilée. Il vit deux pêcheurs, Simon et André son frère, et il leur dit : Venez après moi, et je vous ferai devenir des pêcheurs d'hommes. » Il marque en quinze lignes, au début du second point, le rang d'André parmi les apôtres, et les nations qu'il a évangélisées. Il ne le nomme même pas au troisième point. André est l'occasion, non le sujet du discours.
Bossuet a toujours procédé ainsi. Ne regardant jamais que Dieu dans l'honneur qu'il rendait aux saints, il faisait de leur nom l'occasion et non la fin de son discours. Il se servait de sainte Catherine pour enseigner aux chrétiens le légitime usage de la science; de saint François d'Assise pour prêcher la pauvreté et l'aumône ; de saint Benoît pour tracer à l'âme la voie de la perfection et lui montrer les trois étapes du salut ; de saint Joseph pour établir l'efficacité de la simplicité, du détachement et de la vie cachée.
Nul panégyrique n'échappe à celte loi : tous, comme les sermons sur le fondement du dogme, établissent la morale, et règlent la pratique en fixant la croyance. Cette méthode nous paraît souvent bien sèche et bien sévère ; surtout quand il s'agit des saints fameux du moyen âge et des temps modernes, notre curiosité est déçue. Lecteurs de Michelet et de M. Renan, nous attendons de celui qui vient nous parler de sainte Thérèse ou de saint François d'Assise, qu'il nous expose une psychologie pittoresque, des états d'âme singuliers, le mécanisme mental de la sainteté ou de l'extase : Bossuet nous refuse cet amusant spectale.
Il devine pourtant ce qui s'était passé en ces saints, et parfois, quand il y voit de l'utilité, il en dresse devant nous la figure, revivant leur vie, et pensant leurs pensées. Quand il le peut avec fruit, il se montre puissant évocateur des âmes d'autrefois et grand artiste. Tout le beau panégyrique de saint Bernard n*est pas un morceau d'histoire : à peine entrevoit-on à quelles grandes affaires politiques et religieuses le saint a été mêlé ; mais c'est d'un bout à l'autre la psychologie d'un saint. Les tentations de la jeunesse de Bernard, sa timide et inviolable pureté, ces neiges
et ces étangs glacés où il rafraîchit par des bains salutaires les ardeurs inquiètes de ses sens, ces longues méditations dans la solitude, où il se dégoûte de la vie par la pensée de la mort, et s'attache éperdument aux membres de Jésus- Christ ; sa fuite dans un cloître et sa rigoureuse pénitence, buvant indifféremment de l'eau ou de l'huile, mangeant du pain d'avoine et des légumes quand la faim le pressait, vivant dans un air humide et malsain, méprisant la santé, voulant que son corps fût faible afin d'être fort contre lui; cette ferveur contagieuse qui peu à peujette tous ses parents dans le cloître, son bon oncle Gaudri d'abord, puis ses frères, des soldats : l'aîné, nouveau marié; le plus jeune, Nivard, à qui les autres disent qu'il aura tous leurs biens, et qui se plaint d'être partagé en cadet : a Eh quoi donc! vous prenez le ciel, et vous me laissez la terre » ; sa sœur, hautaine et coquette, domptée d'un mot et qui court « aux jeûnes, au sac, au monastère » ; son père enfin, le vieux Tesselin, qui vient se mettre, pour mourir, sous la conduite de son enfant : tout ce récit a la touchante simplicité, la précision familière, l'abondance pittoresque de détails, qui donnent un charme si poétique à certaines vies de saints. Si
Bossuet ne nous a pas rendu le vrai saint Bernard , ou plutôt tout saint Bernard, il a peint sous son nom le type idéal du chrétien, qui tant de fois et sous tant de formes chercha à se réaliser au moyen âge, entre l'an mil et Vlmitation ; c'est le moine, conduit à l'ascétisme par le dégoût du monde et la méditation de la mort, et toutpuissant par ses mortifications excessives sur des âmes violentes, troublées, et qui dans toutes les passions et tous les vices ne mêlent jamais un grain de scepticisme.
Ce que Bossuet fit ce jour-là, il ne l'a jamais refait, du moins dans les panégyriques qui sont venus jusqu'à nous.
Même saint Paul, ce second fondateur de la foi chrétienne, ne lui est guère qu'une matière à exposer la constitution de l'Eglise, qui par un secret dessein de Dieu tire toute sa force de sa faiblesse. Il saisit un mot de l'apôtre : a Lorsque je me sens faible, c'est alors que je suis puissant », et il en vérifie l'application dans la triple fonction du ministère ecclésiastique : prêcher, convertir, gouverner. Sans doute il emploie la vie de saint Paul à sa démonstration ; sans doute il fournit quelques détails particuliers. Mais quelques traits épars ne sont pas un portrait. Bossuet n'a
pas voulu le faire : il le dit en propres termes. Tout est instruction dans son discours : le fameux et admirable morceau sur l'éloquence de saint Paul n'est qu'une théorie de la prédication chrétienne.
« ...N'attendez donc pas de l'apôtre (1), ni qu'il vienne flatter les oreilles par des cadences harmonieuses, ni qu'il veuille charmer les esprits par de vaines curiosités. Ecoutez ce qu'il dit lui-même : « Nous prêchons une sagesse cachée ; nous prêchons un Dieu crucifié. » Ne cherchons pas de vains ornements à ce Dieu, qui rejette tout l'éclat du monde. Si notre simplicité déplaît aux superbes, qu'ils sachent que nous voulons leur déplaire, que Jésus-Christ dédaigne leur faste insolent, et qu'il ne veut être connu que des humbles. Abaissons-nous donc à ces humbles ; faisons-leur des prédications dont la bassesse tienne quelque chose de l'humiliation de la croix, et qui soient dignes de ce Dieu qui ne veut vaincre que par la faiblesse.
« C'est pour ces solides raisons que saint Paul rejette tous les artifices de la rhétorique. Son discours, bien loin de couler avec cette douceur agréable, avec cette égalité tempérée que nous admirons dans les orateurs, paroît inégal et sans suite à ceux qui ne l'ont pas assez pénétré ; et les délicats de la terre, qui ont, disent-ils, les oreilles fines, sont offensés de la dureté de son style irrégulier. Mais, mes Frères, n'en rougissons pas. Le discours de l'Apôtre est simple, mais ses pensées sont toutes divines. S'il ignore la rhétorique, s'il méprise la philosophie, Jésus- Christ lui tient lieu de tout ; et son nom qu'il a toujours à la bouche, ses mystères qu'il traite si divinement, ren-
''1) I d. Lebarq, II, 302. — Prêché à Paris, 30 juin 1657,
dront sa simplicité toute-puissante. Il ira, cet ignorant dans l'art de bien dire, avec cette locution rude, avec cette phrase qui sent l'étranger, il ira en cette Grèce polie, la mère des philosophes et des orateurs ; et, malgré la résistance du monde, il y établira plus d'églises que Platon n'y a gagné de disciples par cette éloquence qu'on a crue divine. Il prêchera Jésus dans Athènes, et le plus savant de ses sénateurs passera de l'Aréopage en l'école de ce barbare. Il poussera encore plus loin ses conquêtes; il abattra aux pieds du Sauveur la majesté des faisceaux romains en la personne d'un proconsul, et il fera trembler dans leurs tribunaux les juges devant lesquels on le cite. Rome même entendra sa voix ; et un jour cette ville maîtresse se tiendra bien plus honorée d'une lettre du style de Paul adressée à ses concitoyens, que de tant de fameuses harangues qu'elle a entendues de Cicéron.
« Et d'où vient cela, chrétiens ? C'est que Paul a des moyens pour persuader que la Grèce n'enseigne pas, et que Rome n'a pas appris. Une puissance surnaturelle, qui se plaît de relever ce que les superbes méprisent, s'est répandue et mêlée dans l'auguste simplicité de ses paroles. De là vient que nous admirons danssesadmirables Fpitres une certaine vertu plus qu'humaine, qui persuade contre les règles, ou plutôt qui ne persuade pas tant qu'elle captive les entendements; qui ne flatte pas les oreilles, mais qui porte ses coups droit au cœur. De même qu'on voit un grand fleuve qui retient encore, coulant dans la plaine, cette force violente et impétueuse qu'il avait acquise aux montagnes d'où il tire son origine, ainsi celte vertu céleste, qui est contenue dans les Ecrits de saint Paul, même dans cette simplicité de style conserve toute la vigueur qu'elle apporte du ciel, d'où elle descend.
a C'est par cette vertu divine que la simplicité de l'Apôtre a assujetti toutes choses. Elle a renversé les idoles,
établilacroixdeJésus, persuadé à un million d'hommes de mourir pour en défendre la gloire ; enfin dans ses admirables ^'pîfres elle a expliqué de si grands secrets, qu'on a vu les plus sublimes esprits, après s'être exercés longtemps dans les plus hautes spéculations où pouvait aller la philosophie, descendre de cette vaine hauteur où ils se croyaient élevés, pour apprendre à bégayer humblement dans l'école de Jésus-Christ sous la discipline de Paul. »
Il faut vraiment tronquer ce beau morceau pour en faire une description particulière de la prédication du saint. Pareillement les voyages et les luttes de l'apôtre, au second point, ne viennent qu'en exemple, à l'appui et à la suite d'un exposé de doctrine; et quant au gouvernement de l'Église, dans le troisième point, saint Paul n'y figure que par un mot que Bossuet commente à l'aide de saint Augustin et de saint Chrysostome.
L*oraison funèbre, outre les périls qui lui étaient communs avec le panégyrique, avait ses tentations propres et toutes-puissantes. Â peine pouvait-on l'appeler une solennité religieuse : c'était une partie delà pompe funèbre, par où l'orgueil des vivants se satisfaisait sous prétexte d'bonorer les morts. Et l'on demandait le discours d'un
orateur en renom comme on suspendait des tenj tures et dressait des catafalques. Et la religion ) avait tenu si peu de place dans la plupart des vies qu'on louait, que l'on ne pensait guère à lui ' en faire une dans l'éloge. Mondain était le héros, mondain le public, mondain le plaisir qu'il cherchait; l'éloquence était mondaine aussi. Puis, du haut de la chaire, voyant devant lui une famille puissante, des princes souvent, même des rois, le prêtre, qui n'était qu'un homme, se disait que sa fortune dépendait de sa parole. Si peu qu'il eût d'ambition au fond du cœur, l'occasion la faisait germer et épanouir. Une abbaye, un évêché devenait la fin de l'oraison funèbre, et non Dieu, ni la vérité. Il s'agissait de plaire. Donc, pour plaire, le prédicateur mettait toutes voiles dehors à son éloquence, étalait coquettement ou superbement les grâces ou la force de son génie : l'éloge du mort procurait la gloire du vivant. Pour plaire aussi, il ne fallait pas de vérités rudes : et comme la simple vérité est souvent rude, il ne fallait souvent pas de vérité du tout. Le grand art était d'esquiver ou de masquer. Enfin, pour plaire, il fallait faire aux vivants leur part : la flatterie était plus sûre, adressée à l'amour-propre, qu'à l'atfection. L'adulation et l'intérêt corrompaient
l'oraison funèbre encore plus que le mauvais goût.
Il semblait que ce genre fût condamné sans ressource. Les meilleurs prédicateurs, ceux qui faisaient des sermons solides et dévots, ne s'y retrouvaient pas. Ils se perdaient dans l'inutilité des discours d'apparat, ou ils s'y dérobaient.
C'est ce que Bossuet était porté naturellement à faire. Il eut de la peine à se résoudre à composer des oraisons funèbres : il y trouvait trop peu d'édification. La première fois qu'il prit la parole dans une cérémonie funèbre, il exprima en termes vifs la raison qui lui faisait redouter ce genre de discours : c'est la difficulté qu'il y concevait de concilier le plus souvent l'obligation de louer avec les plus essentiels devoirs du ministère ecclésiastique. Il rendait grâces au ciel d'avoir à représenter une vie toute consacrée à Dieu et à la vertu, et que la seule vérité louait abondamment. Mais on n'a pas toujours à parler d'un Père Bourgoing : Bossuet aperçut bientôt de quel biais peut se prendre toute oraison funèbre pour fournir au prédicateur une matière digne de son caractère, aux fidèles une instruction édifiante et efficace.
En parlant des morts, quoi de plus simple que . /
BOSSUET î»
de penser à la mort ? Cependant il était le premier qui s'en avisait : avant lui, on n'avait vu que la vie. Or toute la doctrine chrétienne est une explication de la mort ; toute la morale clirélienne une conséquence de la mort. Pour le chrétien, la science de la vie est toute contenue dans la pensée de la mort. La mort — la mort chrétienne, qui nous introduit à l'éternité du bonheur ou des peines — est la mesure que Bossuet applique aux joies, aux maux, aux désirs, aux agitations de l'homme : de cette idée centrale, oii il s'établit, il les regarde et les juge par elle. Toutes les Oraisons fwièbres sortent de là.
La leçon est diverse selon les divers accidents de la vie humaine. Mais c'est toujours la mort qui la fournit et qui la fonde. Parce qu'elle savait qu'elle devait mourir, la reine d'Angleterre a bien usé de la bonne et de la mauvaise fortune: parce qu'il nous faut mourir, nous devons entendre l'enseignement que nous donnent les bontés et les rigueurs de Dieu. Parce qu'il nous faut mourir, dans toutes les grandeurs d'une reine de France nous apprendrons à n'estimer que l'humilité et la pureté. Parce qu'il nous faut mourir, la Princesse Palatine, miraculeusement revenue de ses égarements, nous ensei-
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gnera la nécessité de la pénitence. Parce qu'il nous faut mourir, Le Tellier, détaché de l'ambition, de l'intérêt, de la vie, nous persuadera la justice et l'amour du bien public. Parce qu'il nous faut mourir, nous entendrons que tout le génie, tout le cœur du prince de Condé n'étaient rien sans la piété, et que la piété est le tout de l'homme. Tous ces discours sont des sermons où l'idée chrétienne de la mort est le lien du raisonnement. Mais rOraison funèbre de la duchesse d'Orléans est, par excellence, un sermon sur la mort. L'orateur en faisant voir ce qu'une mort soudaine a ravi, ce qu'une sainte mort a donné à la duchesse, nous explique la vie, et nous montrant par où nous ne sommes rien, et par où nous valons, nous enseigne à mettre toute notre force, notre confiance et notre amour en Dieu.
Les Oraisons funèbres, comme les Panégyriques, se ramènent donc aux Sermons. La formule en est ^ la même : la loi de Dieu pour matière, l'utilité^ du prochain pour fin. Cela est si manifeste que ) souvent Bossuet reprend dans ses oraisons funèbres les divisions ou les développements de quelques sermons : et ces pièces rajustées conviennent si bien à leur nouvel usage, qu'on les pouvait croire faites exprès, tant qu'on n'avait
pas encore les brouillons des Sermons. Rien ne trahissait l'adaptation ni le rapport. Parfois aussi, l'orateur semble mettre de côté son personnage : il entame une explication ou une discussion générale. Il précise ici la doctrine de l'Église sur la grâce ; là, il prend à partie les libertins, et ruine leurs arguments. Ces digressions apparentes conviennent à son dessein, puisque l'éloge des morts n'est pour lui qu'une occasion d'instruire les vivants.
Toutefois il ne s'est pas mis autant à l'aise avec ses héros dans l'oraison funèbre que dans le panégyrique. Ici, en effet, il raconte les faits et peint les hommes : ce sont vraiment des morceaux d'histoire et des études de caractères. Les convenances du genre lui interdisaient de faire autrement. Mais il sut par un tact exquis mettre en lumière la morale sans effacer le personnage, détailler la biographie sans distraire de la leçon générale. Il avait l'esprit pratique et décisif, le sens de la vie et de l'action : les moyens de son talent convenaient aux nécessités de son œuvre.
La grande question d'où dépend le jugement qu'on doit porter sur les Oraisons funèbres, c'est celle de la véracité de Bossuet. A-t-il dit la vérité ? A-t-il été instruit 7 A-t-il été sincère ?
Il n'a rien négligé pour être bien informé. Avant de composer l'Oraison funèbre de la reine d'Angleterre, il demande à madame de Motteville, qui l'avait bien connue, un Mémoire sur la vie et le caractère de cette reine ; et sur les faits qu'il y trouve consignés, il construit son discours et appuie ses éloges. Pour faire connaître la Princesse Palatine, il étudie les écrits, les lettres qu'elle a laissés : il cite en chaire les documents sur lesquels son éloge est fondé.
Plusieurs des personnages qu'il fut chargé de célébrer, lui avaient été bien et familièrement connus. Il a parlé de Madame et de Condé avec ses souvenirs personnels, en témoin qui a vu et qu'on peut croire. Lui qui est si modeste, si attentif à s'effacer quand il présente la parole de Dieu aux fidèles, il se met en scène plus d'une fois ; il parle de lui. Ce n'est pas vanité ; mais il garantit de sa parole la foi de ses récits, /'a^ vu, dit-il, fat entendu, je sais : ce n'est pas pour se faire valoir par d'illustres commerces, c'est la preuve, la seule qui fût possible en l'espèce, de sa véracité.
A chaque page des Oraisons funèbres se reconnaît l'ampleur et l'exactitude de son information. Il n'écrit rien qu'il n'ait le droit d'écrire : il n'in-
vente rien. C'est le plus scrupuleux des historiens. Son récit de la bataille de Rocroy est à la fois lumineux, précis et complet (1).
« Dieu nous a révélé que lui seul il failles conquérants, et que seul il les fait servir à ses desseins. Quel autre a fait un Cyrus, si ce n'est Dieu, qui l'avait nommé deux cents ans avant sa naissance dans les oracles d'Isaïe ? Tu n'es pas encore, lui disait-il, « mais je te vois, et je t'ai nommé par ton nom : tu t'appelleras Cyrus : je marcherai devant toi dans les combats : à ton approche je mettrai les rois en fuite : je briserai les portes d'airain : c'est moi qui étends les cieux, qui soutiens la terre, qui nomme ce qui n'est pas comme ce qui est » : c'est-à-dire c'est moi qui fais tout, et moi qui vois dès l'éternité tout ce que je fais. Quel autre a pu former un Alexandre, si ce n'est ce même Dieu, qui en a fait voir de si loin et par des figures si vives l'ardeur indomptable à son prophète Daniel? f Le voyez-vous, dit-il, ce conquérant; avec quelle rapidité il s'élève de l'occident comme par bonds, et ne touche pas à terre ?» Semblable dans sas sauts hardis et dans sa légère démarche à ces animaux vigoureux et bondissants, il ne s'avance que par vives et impétueuses saillies, et n'est arrêté ni par montagnes ni par précipices. Déjà le roi de Perse est entre ses mains : « A sa vue il s'est animé : efferatus est in eum », dit le prophète, « il l'abat, il le foule aux pieds : nul ne le peut défendre des coups qu'il lui porte, ni lui arracher sa proie. » A n'entendre que ces paroles de Daniel, qui croiriez-vous voir. Messieurs, sous cette figure? Alexandre ou le Prince de Condé?Dieu doncluiavaitdonné cetteindomptable valeur pour le salut de la France durant la minorité d'un Koi de
(n Ed. Lacbat, t. XII, p. CI3.
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quatre ans. Laissez-le croître, ce Roi chéri du ciel ; tout cédera à ses exploits : supérieur aux siens comme aux ennemis, il saura tantôt se servir, tantôt se passer de ses plus fameux capitaines; et seul sous la main de Dieu, qui sera continuellement à son secours, on le verra l'assuré rempart de ses Etats. Mais Dieu avait choisi le duc d'Anguien pour le défendre dans son enfance. Aussi vers les premiers jours de son règne, à l'âge de vingt-deux ans, le duc conçut un dessein où les vieillards expérimentés ne purent atteindre ; mais la victoire le justifia devant Rocroy. L'armée ennemie est plus forte, il est vrai : elle est composée de ces vieilles bandes wallonnes, italiennes et espagnoles, qu'on n'avait pu rompre jusqu'alors. Mais pour combien fallait-il compter le courage qu'inspirait à nos troupes le besoin pressant de l'Etat, les avantages passés; et un jeune Prince du sang qui portait la victoire dans ses yeux? Don Francisco de Mellos l'attend de pied ferme ; et sans pouvoir reculer, les deux généraux et les deux armées semblent avoir voulu se renfermer dans des bois et dans des marais pour décider leur querelle, comme deux braves en champ clos. Alors, que ne vit-on pas? Le jeune Prince parut un autre homme. Touchée d'un si digne objet, sa grande âme se déclara tout entière : son courage croissait avec les périls, et ses lumières avec son ardeur. A la nuit qu'il fallut passer en présence des ennemis, comme un vigilant capitaine il reposa le dernier : mais jamais il ne reposa plus paisiblement. A la veille d'un si grand jour et dès la première bataille, il est tranquille ; tant il se trouve dans son naturel : et on sait que le lendemain à l'heure marquée il fallut réveiller d'un profond sommeil cet autre Alexandre. Le voyez-vous comme il vole, ou à la victoire, ou à la mort? Aussitôt qu'il eut porté de rang en rang l'ardeur dont il était animé, on le vit presque en même temps pousser l'aile droite des ennemis, soutenir
la n(5tre ébranlée, rallier le Français à demi vaincu , mettre en l'uile l'Espagnol victorieux, porter partout la terreur, et étonner de ses regards étincelantsceux qui échappaient à ses coups. Restait cette redoutable infanterie de Tarmce d'Espagne, dont les gros bataillons serrés semblables à autant de tours, mais à des tours qui sauraient réparer leurs brèches , demeuraient inébranlables au milieu de tout le reste en déroute, et lançaient des feux de toutes parts. Trois fois le jeune vainqueur s'efforça de rompre ces intrépides combattants : trois fois il fut repoussé par le valeureux comte de Fontaines, qu'on voyait porté dans sa chaise, et maigre ses infirmités montrer qu'une âme guerrière est maîtresse du corps qu'elle anime. Mais enfin il faut céder. C'est en vain qu'à travers des bois, avec sa cavalerie toute fraîche, Bek précipite sa marche pour tomber sur nos soldats épuisés : le Prince l'a prévenu : les bataillons enfoncés demandent quartier ; mais la victoire va devenir plus terrible pour le duc d'Anguien que le combat. Pendant qu'avec un air assuré, il s'avance pour recevoir la parole de ces braves gens, ceux-ci toujours en garde craignent la surprise de quelque nouvelle attaque : leur effroyable décharge met les nôtres en furie ; on ne voit plus que carnage : le sang enivre ce soldat jusqu'à ce que ce grand Prince , qui ne put voir égorger ces lions comme de timides brebis, calma les courages émus, et joignit au plaisir de vaincre celui de pardonner. Quel fut alors l'étonnement de ces vieilles troupes et de leurs braves officiers, lorsqu'ils virent qu'il n'y avait plus de salut pour eux qu'entre les bras du vainqueur ? De quels yeux regardèrent-ils le jeune Prince, dont la victoire avait relevé la haute contenance, à qui la clémence ajoutait de nouvelles grâces ? Qu'il eût encore volontiers sauvé la vie au brave comte de Fontaines ! Mais il se trouva par terre, parmi ces milliers de morts dont l'Espagne sent encore la perte.
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Elle ne savait pas que le Prince qui lui fit perdre tant de ses vieux rOgiments à la journée de Rocroy, en devait achever les restes dans les plaines de Lens. Ainsi la première victoire fut le gage de beaucoup dautres. Le prince fléchit le genou, et dans le champ de bataille il rend au Dieu des arméesla gloire qu'il lui envoyait. Là on célébra Rocroy délivré, les menaces d'un redoutable ennemi tournées à sa honte, la régence affermie, la France en repos, et un règne qui devait être si beau, commencé par un si heureux présage. L'armée commença l'action de grâces; toute la France suivit : on y élevait jusqu'au ciel le coup d"essai du duc d'Anguien : c"en sérail assez pour illustrer une autre vie que la sienne ; mais pour lui, c'est le premier pas de sa course. »
Ce morceau contient des détails qu'on ne trouvait point ailleurs, et dont on doutait jusqu'à ces derniers temps ; mais les documents les plus récemment mis au jour par Mgr le ducd'Aumale ont justifié Bossuet, et prouvé qu'il avait tiré son récit des archives ou des traditions de la maison de Condé.
11 est vrai que certains jugements sur les faits, certains portraits des hommes pourront paraître aujourd'hui manquer de vérité. Bossuet eut tort d'applaudirà la révocation de l'Édit de Nantes, et nous ne pouvons plus adhérer à son explication de la révolution d'Angleterre. Cependant la véracité de l'auteur n'est pas en cause ici. Il était de bonne foi, mais il était de son temps, et ses études, son
caractère^ son ministère lui imposaient certains principes et certaines vues. Faut-il s'étonner qu'il n'ait pas professé en politique et en religion les opinions de notre philosophie ?
Oui, il a applaudi à la révocation de l'Edit de Nantes. S'il ne l'eût pas fait, n'est-ce pas alors qu'il faudrait s'étonner ? A ses yeux, Louis XIV, étant le roi, avait le droit, étant roi catholique, il avait le devoir de retirer un édit qui, en autorisant l'hérésie , opprimait l'Église de Jésus- Christ.
Ira-t-on aussi disputer contre sa façon de voir et de présenter la révolution d'Angleterre ?
On ne serait pas plus autorisé à lui reprocher les portraits qu'il a tracés. Ce que nous y trouvons à reprendre s'explique facilement par la difficulté qu*ont toujours les hommes à connaître leurs contemporains, par les illusions oii ils tombent inévitablement sur les personnages en qui s'incarnent leurs plus chers principes ou leurs plus forts préjugés. Et si les historiens même les plus libéraux hésitent à parler de Louis XVI avec une exacte sévérité, neconcevra-t-on pas que la fin de Charles P"" l'ait doué de toutes les vertus aux yeux d'un catholique du xvii* siècle, qui croit à l'institution divine de la royauté ? Cependant Bossuet
garde toute la clairvoyance de son jugement. Il loue le malheureux roi par où il pouvait le mieux être loué : le portrait, embelli par un sentiment naturel de respect et de pitié, reste ressemblant. Ni Hume, ni Macaulay n'ont donné de démenti à Bossuet.
Le portrait de Cromwell se justifie de la même manière (1) :
«Un homme s'est rencontré d'une profondeur d'esprit incroyable, hypocrite raffiné autant qu'habile politique, capable de tout entreprendre et de tout cacher, également actif et infatigable dans la paix et dans la guerre, qui ne laissait rien à la fortune de ce qu'il pouvait lui ôter par conseil et par prévoyance; mais au reste si vigilant et si prêt à tout, qu'il n'a jamais manqué les occasions qu'elle lui a présentées; enfin un de ces esprits remuants et audacieux, qui semblent être nés pour changer le monde. Que le sort de tels esprits est hasardeux, et qu'il en paraît dans l'histoire à qui leur audace a été funeste ! Mais aussi que ne font-ils pas, quand il plaît à Dieu de s'en servir ? Il fut donné à celui-ci de tromper les peuples et de prévaloir contre les rois. Car comme il eut aperçu que dans ce mélange infini de sectes, qui n'avaient plus de règles certaines, le plaisir de dogmatiser sans être repris ni contraint par aucune autorité ecclésiastique ni séculière, était le charme qui possédait les esprits : il sut si bien les concilier par là qu'il fît un corps redoutable de cet assemblage monstrueux. Quand une fois on a trouvé le moyen de prendre la multitude par
(1) Ed. Lâchât, p. 455, Oraison funèbre de Henriette de France.
no BOSSUET.
l'appât de la liberté, elle suit en aveugle, pourvu qu'elle enentendeseulementle nom. Ceux-ci occupés du premier objet qui les avait transportés, allaient toujours, sansregarder qu'ils allaient à la servitude ; et leur subtil conducteur, qui en combattant, en dogmatisant, en mêlant mille personnages divers, en faisant le docteur et le prophète, aussi bien que le soldat et le capitaine, vit qu'il avait tellement enchanté le monde, qu'il était regardé de toute l'armée comme un chef envoyé de Dieu pour laprotection de l'indépendance, commença à s'apercevoir qu'il pouvait encore les pousser plus loin. Je ne vous raconterai pas la suite trop fortunée de ses entreprises, ni ses fameuses victoires dont la vertu était indignée, ni cette longue tranquillité qui a étonné l'univers. C'était le conseil de Dieu d'instruire les rois à ne point quitter son Eglise. Il voulait découvrir par un grand exemple tout ce que peut l'hérésie, combien elle est naturellement indocile et indépendante, combien fatale à la royauté et à toute autorité légitime.»
Il y avait assurément un ambitieux et un politique dans cet homme ; il y avait peut-être aussi un sectaire et un fanatique. Comment tout cela se mêlait-il?Comment le charlatanisme et la sincérité s'accordaient-ils dans cet étrange personnage? Ce n'est point mon a%ire de le dire : il suffît que cela ait été. Bossuet n'a vu que l'imposteur : toutes les contradictions et les contrastes de ce caractère complexe, il les explique par l'hypocrisie. Mais Voltaire ici parle comme Bossuet ; et de très sérieux et très impartiaux historiens de notre
siècle n'ont vu dans Cromwell qu'un ambitieux de génie.
Je le répète encore : ce qui est contestable dans les oraisons funèbres n'est pas une concession faite au genre, c'est l'expression des sentiments intimes et permanents de Bossuet.
Ici, comme ailleurs, il a dit la vérité. Cette belle qualité de sa nature ne s'est pas éclipsée. Même aux morts qu'il célèbre, il n'accorde rien contre sa conscience. Sa candeur éclate dans le parallèle de Turenne et de Condé : il ne s'était pas avisé du scandale que ferait la comparaison d'un premier prince du sang avec un gentilhomme, dont même la famille n'était pas fort en faveur en ce moment.
En revanche, il dut prévoir le bruit que pourrait faire le souvenir de la rébellion du prince de Condé. Il ne se sentit pas le droit de taire un épisode principal de la vie du prince, et en parlant , de l'excuser ou de ne le condamner qu'à demi. Il parla de la Fronde, et du rôle qu'y avait joué Condé, de son alliance avec les Espagnols, comme pouvait faire un sujet dévoué à son prince, à qui la volonté royale était sacrée, et qui aimait sa patrie. Il en parla sans timidité ni embarras, \ nettement, sévèrement, comme il avait fait à deux
reprises déjà, et du vivant du prince, dans les oraisons funèbres d'Àn?ie de Gonzague et de Michel Le Tellier.
Mais il en parla avec tact : est-ce une faute ? et la brutalité est-elle inséparable delà sincérité ? Il condamna le prince par la bouche même du prince : s'il compensa la grandeur de la faute par la profondeur du repentir, est-ce une flatterie, ou une idée chrétienne ?
11 serait injuste, au reste, de méconnaître qu'il y a des convenances légitimes auxquelles l'oraison funèbre ne peut se soustraire. A coup sûr, ce n'est point devant un cercueil encore ouvert, devant une famille en pleurs ou en deuil, que la froide sévérité de l'histoire est à sa place.
Ces remarques nous aidant à nous mettre au point d'où il faut considérer les oraisons funèbres, ne cesserons-nous pas d'accuser Bossuet? Et quand nous l'entendrons indiquer en termes mesurés, avec une remarquable légèreté de touche, les querelles domestiques de Charles P"" et de la reine Henriette, le triste ménage de Madame et les soupçons jaloux de Monsieur, les vivacités et l'inégalité d'humeur du prince de Condé, toutes ces petites ombres, si discrètement mises, nous apprendront à estimer la franchise de l'orateur.
MADAME, DUCHESSE D'OBLÉANS
Pour être respectueux, il est resté libre, et les convenances ont réglé, non gêné l'expression de ses sentiments.
Dès lors, assuré de la sincérité du peintre et de la vérité de ses impressions, on peut se laisser aller sans scrupules à l'admiration de l'art infini que ses peintures nous révèlent. L'idée chrétienne de la mort, centre de tout le développement, donne à l'œuvre l'unité harmonieuse qui se rencontre si rarement dans les récits biographiques, et permet à l'orateur d'éviter la sécheresse de l'ordre chronologique. Le cadre, très arrêté et très simple, se prête à toutes les peintures et à tous les renseignements : il reçoit ces admirables portraits qui font une partie de la beauté des oraisons funèbres et presque tout leur succès.
Là, en effet, Bossuet pouvait exercer cette force d'imagination et cette observation pénétrante des caractères, qu'il a si rigoureusement contenues dans d'autres ouvrages. L'emploi en était légitime. Aussi avec quel éclat et quelle vigueur s'enlèvent ces portraits sur le fond de l'instruction morale.
Il y en a deux qui surpassent tous les autres par la précision du dessin et l'intensité de la couleur: celui de Madame et celui du prince de
Condé. C'est que Bossuet les a peintsavec amour: c'est que la vivacitédes souvenirs personnels l'emportait. Puis son âme répondait à ces deux âmes, et d'intimes sympathies les lui faisaient pénétrer. Ce qu'il y avait en lui de tendresse profonde était remué par la grâce charmante et la mort cruellement précoce de Madame: la gloire et le vaste génie du prince de Condé intéressaient les plus hautes parties de son intelligence et tout ce qui, en lui, tendait à l'action et aux grands efforts. Aussi les a-t-il fait revivre tous les deux, malgré la diversité de leurs humeurs et de leurs vies, avec un égal bonheur: Madame illuminant les palais de sa jeunesse et de son visage riant, vive d'esprit, mais sérieuse et sensée, juge excellent de tous les écrits, toute spirituelle, toute gracieuse, toute bonne, dis- I crête, modeste, sensible, d'une libéralité exquise, d'une incomparable douceur, qu'elle garda môme envers la mort; le prince de Condé, avec ses regards étincelants, sa haute et tière contenance, d'une valeur téméraire et d'une prudence consommée,grand homme deguerre et bon.père defamille. tendre à ses amis, ennemi de la flatterie, civil, obligeant, sociable, connaisseur délicat et protecteur éclairé des arts et des lettres, aussi grand dans sa maison qu'à la tête des armées, d'une humeur vive
et s'emportant en soudaines saillies, fougueuse et indomptable nature queles obstacles irritaient jusqu'à la fureur, et, par un étrange contraste, si parfaitement calme à l'heure du danger, dans le feu, dans le choc, avec quelque chose de si net, de si posé, de si ardent, de si doux, de si agréable qu'on en était surpris, enfin un de ces hommes extraordinaires que Dieu fait naître parfois pour étonner le monde.
Jamais aussi la sensibilité, qu'il avait si vaste et si vive, n'a paru avec plus d'éclat. Ni le soin de comprendre et d'expliquer, ni la pudeur ne le contenaient en de telles occasions : toutes les bienséances autorisaient l'émotion, et la leçon même en devenait plus saisissante pour l'auditeur. De là ces cris : « 0 mort ! éloigne-toi de notre pensée....», ces exclamations véhémentes: « 0 nuit désastreuse ! ô nuit effroyable, où retentit tout à coup comme un éclat de tonnerre cette étonnante nouvelle : Madame se meurt. Madame est morte ! Qui de nous ne se sentit frappé à ce coup comme si quelque tragique accident avait désolé sa famille ! » Confidence discrète par laquelle nous revient à la pensée la propre émotion de Bossuet, tout saisi au milieu de la nuit par la nouvelle de la maladie, et qui ensuite manquait de défaillir devant Madame
mourante. De làcesattendrissements,dontla douce expression va au cœur : « Madame cependant a passé du matin au soir, ainsi que l'herbe des champs. Le matin elle fleurissait, avec quelle grâce vous le savez : le soir nous la vîmes séchée. » L'oraison de Madame a de ces traits fameux, d'une puissance tragique ou d'une mélancolique poésie; mais ils sont plus beaux, plus forts encore quand on les replace dans le développement qui les entraîne (1) :
« Considérez, Messieurs, ces grandes puissances que nous regardons de si bas. Pendant que nous tremblons sous leur main, Dieu les frappe pour nous avertir. Leur élévation en est la cause ; et il les épargne si peu, qu'il ne craint pas de les sacrifier à Tinstruction du reste des hommes. Chrétiens, ne murmurez pas si Madame a été choisie pour nous donner une telle instruction. Il n'y a rien ici de rude pour elle, puisque, comme vous le verrez dans la suite, Dieu la sauve par le même coup qui nous instruit. Nous devrions être assez convaincus de notre néant ; mais s'il faut des coups de surprise à nos cœurs enchantés de l'amour du monde, celui-ci est assez grand et assez terrible. 0 nuit désastreuse, ô nuit efîroyable, où retentit tout à coup comme un éclat de tonnerre, cette étonnante nouvelle ; Madame se meurt, Madame est morte ! Qui de nous ne se sentit frappé à ce coup, comme si quelque tragique accident avait désolé sa famille ? Au premier bruit d'un mal si étrange, on accou-
(1) Ed. Lâchât, t. XII, p. 4S2.
rut à Saint-Cloud de toutes parts ; on trouve tout consterné, excepté le cœur de cette Princesse. Partout on entend des cris; partout on voit la douleur et le désespoir, et l'image de la mort. Le Roi, la Reine, Monsieur, toute la Cour, tout le peuple, tout est abattu, tout est désespéré, et il me semble que je vois l'accomplissement de cette parole du Propbète : « Le Roi pleurera, le prince sera désolé, et les mains tomberont au peuple de douleur et d'étonnement. »
Mais et les princes et le peuple gémissaient en vain. En vain Monsieur, en vain le Roi même tenait Madame serréeparde si étroits embrassements. Alors ils pouvaient dire l'un et l'autre avec saint Ambroise : Stringebam brachia, sed jam amiserain quam tenebam : « Je serrais les bras, mais j'avais déjà perdu ce que je tenais. » La Princesse leur échappait parmi des embrassements si tendres, et la mort plus puissante nous l'enlevait entre ces royales mains. Quoi donc ! elle devait périr sitôt ! Dans la plupart des hommes les changements se font peu à peu, et la mort les prépare ordinairement à son dernier coup. Madame cependant a passé du matin au soir, ainsi que l'herbe des champs. Le matin elle fleurissait, avec quelle grâce, vous le savez ; le soir nous la vîmes séchée ; et ces fortes expressions par lesquelles l'Ecriture sainte exagère l'inconstance des choses humaines, devaient être pour cette Princesse si précises et si littérales. Hélas! nous composions son histoire de tout ce qu'on peut imaginer de plus glorieux! Le passé et le présent nous garantissaient l'avenir, et on pouvait tout attendre de tantd'excellentes qualités. Elleallait s'acquérir deux puissants royaumes par des moyens agréables : toujours douce, toujours paisible autant que généreuse etbienTaisante, soncréditn'y aurait jamais été odieux: on ne l'eût point vue s'attirer la gloire avec une ardeur inquiète et précipitée ; elle l'eût attendue sans impatience, comme
sûre de la posséder. Cet attachement qu'elle a montré si fidèle pour le Roi jusqu'à lamortjui en donnait les moyens. El certes c'est le bonheur de nos jours que l'estime se puisse joindre avec le devoir; et qu"on puisse autant s'attacher au mérite et à la personne du Prince, qu'on en révère la puissance et la majesté. Les inclinations de Madame ne l'attachaient pas moins fortement à tous ses autres devoirs. Lapassion qu'elle ressentait pour la gloire de Monsieur, n'avait point de bornes. Pendant que ce grand Prince, marchant sur les pas de son invincible frère, secondait avec tant de valeur et de succès ses grands ethéroïquesdesseins dans la campagne de Flandre, la joie de cette Princesse était incroyable. C'est ainsi que ses généreuses inclinations la menaient à la gloire par les voies que le monde trouve les plus belles ; et si quelque chose manquait encore à son bonheur, elle eût tout gagné par sa douceur et par sa conduite. Telle était l'agréable histoire que nous faisions iponr Madayne; et pour achever ces nobles projets, il n'y avait que la durée de sa vie dont nous ne croyions pas devoir être en peine. Car qui eût pu seulement penser que les années eussent dû manquer aune jeunesse qui semblait si vive ? Toutefois c'est par cet endroit que tout se dissipe en un moment. Au lieu de l'histoire d'une belle vie nous sommes réduits à faire l'histoire d'une admirable, mais triste mort. A la vérité, Messieurs, rien n'a jamais égalé la fermeté de son âme, ni ce courage paisible, qui, sans faire effort pour s'élever, s'est trouvé par sa naturelle situation au-dessus des accidents les plus redoutables. Oui, iV/arfame fut douce envers la mort, comme elle l'était envers tout le monde. Son grand cœur ni ne s'aigrit ni ne s'emporta contre elle. Elle ne la brave pas non plus avec fierté, contente de l'envisager sans émotion et de la recevoir sans trouble. Triste consolation, puisque malgré ce grand courage nous l'avons perdue! C'est la grande vanité des choses humai-
nés. Après que par le dernier effet de notre courage nous avons, pour ainsi dire, surmonté la mort, elle éteint en nous jusqu'à ce courage par lequel nous semblions la défier. La voilà, malgré ce grand cœur, cette Princesse si admirée et si chérie ! la voilà, telle que la mort nous l'a faite : encore ce reste tel quel va-t-il disparaître : cette ombre de gloire va s'évanouir, et nous l'allons voir dépouillée même de cette triste décoration. Elle va descendre à ces sombres lieux, à ces demeuressouterraines.pour y dormir dans la poussière avec les grands de laterre, comme parle Job; avec ces rois et ces princes anéantis, parmi lesquels à peine peut-on la placer, tant les rangs y sont pressés, tant la mort est prompte à remplir ces places. Mais ici notre imagination nous abuse encore. La mort ne nous laisse pas assez de corps pour occuper quelque place, et on ne voit là que les tombeaux qui fassent quelque figure. Notre chair change bientôt de nature : notre corps prend un autre nom ; même celui de cadavre^ dit TertuUien, parce qu'il nous montre encore quelque forme humaine, ne lui demeure pas longtemps : il devient un je ne sais quoi, qui n'a plus de nom dans aucune langue : tant il est vrai que tout meurt en lui jusqu'à ces termes funèbres par lesquels on exprimait ces malheureux restes. »
BOSSCliT