L'ÉDUCATION DU DAUPHIN
Bossuet dirigea l'éducation du Dauphin de 1 670 à 1679 : le prince avait neuf ans quand on le lui confia, et avait reçu du Président de Périgny les premiers cléments de l'instruction.
Que n'a-t-on pas dit de l'inutilité des efforts de Bossuet ? Il avait l'esprit trop haut pour s'abaisser à l'intelligence d'un enfant. Il employait trop l'autorité pour gagner son élève et s'en faire aimer. 11 le rebuta par des leçons qui le dépassaient; il lui fit haïr l'étude en l'y courbant rudement. Un enfant de génie, d'une curiosité insatiable, aurait seul supporté ce maître de génie, d'une érudition universelle. Il n'y a pas à nier le peu de succès de cette éducation. Le Dauphin était indolent, têtu, brutal : il n'y avait rien à en tirer. Bossuet trouva une résistance invincible dans cette épaisse nature. Mais il étaithomme de devoir il désespéra souvent, il ne se relâcha iamais.
124 COSSUET.
Tous les jours, le Dauphin écoutait chapeau bas, soir et malin, deux leçons de religion.
Quant à l'instruction profane : « Notre principal soin, écrivait Bossuet au Pape, a été de lui faire connaître premièrement la propriété, et ensuite l'élégance de la langue latine et de la française. » Le Dauphin « tout jeune... entendait fort aisément les meilleurs auteurs latins. » Il a lu principalement Virgile, Térence, Salluste, César, les œuvres philosophiques, les discours et les lettres de Cicéron, et chaque ouvrage en entier, tout d'une suite.
Quels auteurs français étudia-t-il ? Bossuet par malheur ne nous le dit pas. Lui fit-il lire Balzac, Pascal, Perrot d'Ablancourt, Corneille, Racine, qu'il recommandait vers 1670 comme les écrivains français les plus propres à former le style? On peut en douter.
Puis la géographie, surtout celle de la France ; l'histoire, et celle de la France aussi surtout. Le Dauphin lut, en partie, Commines et du Bellay. En général, Bossuet a tiré lui-même des sources la matière d'un cours, que le Dauphin écoutait, puis répétait de mémoire ; puis il l'écrivait en
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français, et le mettait en latin. « Cela lui servait de thème », pour son plus grand profit, et avec une notable économie de temps. Ce cours d'histoire, rapide et bref jusqu'à la fin de xv* siècle, devint très détaillé à partir du xvr siècle : toutes les négociations, les intrigues, les guerres, les querelles religieuses et politiques sont fort exactement débrouillées.
La philosophie : l'âme, le corps, Dieu; dans le monde extérieur, les animaux, et ce qui les distingue de l'homme.
La logique, et principalement la dialectique ; puis la rhétorique d'après Aristote, Platon, Cicéron, Quintilien.
La morale d'après l'Ecriture, mais aussi d'après Aristote et Socrate.
Des notions de droit romain, de physique, d'histoire naturelle.
Les mathématiques : art militaire, fortifications; mécanique, statique, cosmographie, géométrie.
Ces études achevées, le Dauphin devait, dans trois grands ouvrages que méditait Bossuet, et dont le dernier ne fut pas écrit, apprendre la philosophie de l'histoire universelle, la politique, et l'état de la France et de l'Europe : c'était
comme un enseignement supérieur, complétant et couronnant l'instruction secondaire.
Ce programme, auquel Bossuet se conforma, est vaste sans doute. 11 n'est pas accablant. 11 n'a pas pour objet de procurer un savoir encyclopédique. Bossuet a su faire de grands sacrifices : il a exclu le grec. Il ne voulait pas faire du Dauphin un savant, ni l'armer pour la critique et la dispute.
Il a passé légèrement sur les parties contentieuses de la philosophie spéculative, de la métaphysique, sur les parties les plus abstraites des sciences.
Ce qu'il voulait procurer au Dauphin, c'était le développement général des facultés intellec' tuelles, l'adaptation de l'esprit aux nécessités vitales, l'acquisition des notions pratiques. De là ce système bien coordonné d'études qui se lient et se soutiennent mutuellement. Le but pratique que Bossuet poursuit, assigne à chaque science son rang et son importance dans le programme d'éducation qu'il a tracé : nulle science n'est étudiée pour elle-même, dans son intégrité, sans autre fin que la vérité qui en est l'objet propre. Chaque science est prise par le côté qui a rapport à la conduite de la vie, et le temps d'étude lui est
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mesuré selon qu'elle y contribue plus ou moins.
Mais ce, n'est pas tout : les princes ont des besoins comme des devoirs particuliers. Bossuet tourne même la morale et les connaissances pratiques du côté qui intéresse son élève. Aussi n'estil pas un article, dans ce plan d'études, qui ne le prépare à son métier de roi, ni une heure de travail qui ne soit destinée à l'y mieux adapter.
Bossuet fit tous ses efforts pour que son enseignement ne restât pas lettre morte et allât vraiment au fond de l'esprit du Dauphin. Il prit bien garde d'abord de graduer les études, de proportionner le travail à l'âge de son élève.
Pour assurer l'unité de l'enseignement, il se chargea de tout enseigner lui-même au Dauphin, sauf les mathématiques. Il craignait que des maîtres particuliers ne fissent de leur science spéciale un tout indépendant, une fin, et n'eussent de la peine à sacrifier tout ce qui n'était pas une pièce nécessaire de l'éducation d'un roi. Voulant maintenir le concert et la subordination de toutes les parties, il accepta un labeur immense. Il repassa ses auteurs grecs et romains, refit ses humanités : ce qui était plus ardu, il se mit en état d'enseigner l'histoire, la géographie, l'anatomie, la physique. Et il ne mit point de livres aux mains
de son élève, de ces livres qui ménagent surtout la peine du maître, et qui le portent doucement au bout de sa tâche : il composa sur chaque matière l'ouvrage qui répondait exactement au besoin . Il ne se contenta point d'écrire la Connaissance.de Dieu et de soi-même, la Logique, le Traité du libre arbitre^ la Politique tirée de VÉcriture sainte, le Discours sur l'Histoire universelle ; il fit un cours d'Histoire de France, des matières de versions et de thèmes, des recueils de locutions notables ou difficiles, des modèles d'écriture. Il descendit à toutes lesminuties, grammairien, répétiteur, éplucheur de syllabes, excellent régent de huitième avant d'être un maître incomparable des études supérieures.
Des ouvrages que Bossuet écrivit pour le Dauphin, trois méritent une étude particulière : le Traité de la Connaissance de Dieu et de soi-même, la Politique tirée de V Ecriture sainte^ et le Discours sur r Histoire universelle. Chacun de ces trois livres est un chef-d'œuvre en son genre.
Le Traité de la Connaissance de Dieu et de soi-même n'est qu'un manuel fait pour un enfant; mais ce
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manuel ne pouvait être écrit que par un homme de génie. Il contient les notions élémentaires de philosophie qu'un esprit cultivé doit posséder. L'âme, ses facuUés et ses opérations, le corps, toutes ses parties intérieures et extérieures, et le jeu de ses organes ; l'union de l'âme et du corps, ses moyens et ses effets ; Dieu créateur de l'âme et du corps ; la différence de l'homme etde la bête, voilà les questions que traite Bossuet avec une aisance, une précision, une netteté remarquables. On aura une idée de la souveraine limpidité de son style philosophique, si on lit ces pages où il explique quelle distance sépare l'intelligence humaine de l'instinct animal :
« Qui verra seulement que les animaux n'ont rien inventé de nouveau depuis l'origine du monde, et qui considérera d'ailleurs tant d'inventions, tant d'arts et tant de machines par lesquelles la nature humaine a changé la face de la terre, verra aisément par là combien il y a de grossièreté d'un côté, et combien de génie de l'autre.
Ne doit-on pas être étonné que ces animaux, à qui on veut attribuer tant de ruses, n'aient encore rien inventé, pas une arme pour se défendre, pas un signal pour se rallier et s'entendre contre les hommes, qui les font tomber dans tant de pièges ? S'ils pensent, s'ils raisonnent, s'ils réfléchissent, comment ne sont-ils pas encore convenus entre eux du moindre signe ? Les sourds et les muets trouvent l'invention de se parler par leurs doigts. Les plus stupides le font parmi les hommes ; et si on voit
que les animaux en sont incapables, onpeut voir combien ils sont au-dessous du dernier degré de stupidité et que ce n'est pas connaître la raison que de leur en donner la moindre étincelle.
Quand on entend dire à Montaigne, qu'il y a plus de différence de tel homme à tel homme, que de tel homme à telle bête, on a pitié d'un si bel esprit, soit qu'il dise sérieusement une chose si ridicule, soit qu'il raille sur une matière qui d'elle-même est si sérieuse (1).
Ceux-là s'abusent qui, voulant donner aux bêtes du raisonnement, croient pouvoir le renfermer dans certaines bornes. Car au contraire une réflexion en attire une autre, et la nature des animaux pourra s'élever à tout dès qu^elle pourra sortir de la ligne droite.
C'est ainsi que, d'observations en observations, les inventions humaines se sont perfectionnées. L'homme attentif à la vérité a connu ce qui était propre ou mal propre à ses desseins, et s'est trouvé l'imagination remplie par les sensations d'une infinité d'images; par cette force qu'il a de réfléchir, il les a assemblées, il les a disjointes, il s'est en cette manière formé des desseins ; il a cherché des matières propres à l'exécution. lia vu qu'en fondant le bas il pouvait élever le haut : il a bâti, il a occupé de grands espaces dans l'air, et a étendu sa demeure naturelle ; en étudiant la nature, il a trouvé des moyens de lui donner de nouvelles formes; il s'est fait des instruments, il s'est fait des armes ; il a élevé les eaux qu'il ne pouvait pas aller puiser dans le fond où elles étaient : il a changé toute la face de la terre ; il en a creusé, il en a fouillé les entrailles, et y a trouvé de nouveaux secours: ce qu'il n'a pas pu atteindre, de si loin qu'il a pu l'apercevoir, il l'a tourné à son usage: ainsi les astres le dirigent dans ses navigations et
(1) Ed. Lâchât, t. XXIII, p. 227. — Ch. V, n. 7.
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dans SCS voyages; ils lui marquent et les saisons et les heures ; après six mille ans d'observation , l'esprit humain n'est pas épuisé : il cherche et il trouve encore, afin qu'il connaisse qu'il peut trouver jusqu'à l'infini, et que la seule paresse peut donner des bornes à ses connaissances et à ses inventions.
Qu'on me montre maintenant que les animaux aient ajouté quelque chose, depuis l'origine du monde, à ce que la nature leur avait donné : j'y reconnaîtrai de la réflexion et de l'invention. Que s'ils vont toujours un même train, comme les eaux et comme les arbres, c'est folie de leur donner un principe dont on ne voit parmi eux aucun effet.
Et il faut ici remarquer que les animaux, à qui nous voyons faire les ouvrages les plus industrieux, ne sont pas ceux où d'ailleurs nous nous imaginons le plus d'esprit. Ce que nous voyons de plus ingénieux parmi les animaux sont les réservoirs des fourmis si l'observation en est véritable, les toiles des araignées et les filets qu'elles tendent aux mouches, les rayons de miel des abeilles, la coque des vers à soie, les coquillages des limaçons et des autres animaux semblables, dont la bave forme autour d'eux des bâtimens si ornés et d'une architecture si bien entendue ; et toutefois ces animaux n'ont d'ailleurs aucune marque d'esprit; et ce serait une erreur de les estimer plus ingénieux que les autres, puisqu'on voit que leurs ouvrages ont en effet tant d'esprit qu'ils les passent et doivent sortir d'un principe supérieur.
Aussi la raison nous persuade que ce que les animaux font de plus industrieux se fait de la même sorte que les fleurs, les arbres et les animaux eux-mêmes, c'est-à-dire avec art du côté de Dieu, et sans art qui réside en eux (1).
Mais du principe de réflexion qui agit en nous, naitune
(1) Ed. Lâchât, t. XXIII, p. 230, — Chap, V, n. 8.
seconde chose, c'est la liberté : nouveau principe d'invention et de variété parmi les hommes. Car l'âme, élevée par la réflexion au-dessus du corps et au-dessus des objets, n'est point entraînée parleurs impressions, et demeure libre et maîtresse des objets et d'elle-même : ainsi elle s'attache à ce qui lui plaît, et considère ce qu'elle veut, pour s'en servir selon les fins qu'elle se propose.
Celte liberté va si loin, que l'âme, s'y abandonnant, sort quelquefois des limites que la raison lui prescrit ; et ainsi parmiles mouvements qui diversifient en tant de manières la vie humaine, il faut compter les égarements et les fautes.
De là sont nées mille inventions : les lois, les instructions, les récompenses, les châtiments, et les autres moyens qu'on a inventés pour contenir ou pour redresser la liberté égarée.
Les animaux ne s'égarent pas en cette sorte : c'est pourquoi on ne les blâme jamais. On les frappe blende nouveau, par la même raison qui fait qu'on retouche souvent à la corde qu'on veut monter sur un certain ton ; mais les blâmer ou se fâcher contre eux, c'est comme quand, de colère, on rompt sa plume qui ne marque pas, ou qu'on jette à terre un couteau qui refuse de couper.
Ainsi la nature humaine aune étendue en bien et en mal, qu'on ne trouve point dans la nature animale. Et c'est pourquoi les passions, dans les animaux, ont un effet plus simple et plus certain. Car les nôtres se compliquent par nos réflexions, et s'embarrassent mutuellement. Trop de vues, par exemple, mêleront la crainte avec la colère, ou la tristesse avec la joie. Mais comme les animaux qui n'ont point de réflexion, n'ont que les objets naturels, leurs mouvements sont moins détournés.
Joint que l'âme par sa liberté est capable de s'opposer aux passions avec une telle force, qu'elle en empêche l'eiret; ce qui étant une marque de raison dans l'homme,
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le contraire est une marque que les animaux n'ont point de raison.
Car partout où la passion domine sans résistance, le corps et ses mouvements y font et y peuvent tout, et ainsi la raison n'y peut pas être.
Mais le grand pouvoir de la volonté sur le corps consiste dans ce prodigieux effet que nous avons remarqué, que l'homme est tellement maître de son corps, qu'il peut même le sacrifier à un plus grand bien qu'il se propose. Se jeter au milieu des coups, et s'enfoncer dans les traits par une impétuosité aveugle, comme il arrive aux animaux, ne marque rien au-dessus du corps. Car un verre se brise bien en tombant d'en haut de son propre poids. Mais se déterminer à mourir avec connaissance et par raison, malgré toute la disposition du corps qui s'oppose à ce dessein, marque un principe supérieur au corps ; et parmi tous les animaux, l'homme est le seul où se trouve ce principe.
La pensée d'Aristote est belle ici, que l'homme seul a la raison, parce que seul il peut vaincre et la nature et la coutume (1). »
Une question importante se pose à propos de cet ouvrage : Bossuet est-il cartésien ? Il est certain qu'il doit beaucoup à Descartes ; il tient compte de Descartes, et il se sert de sa doctrine, comme il a mis àprofit tout que l'esprit humain avait découvert sur les matières qu'il étudiait. Mais il ne s'est pas enfermé dans son système : il n'en accepte pas les parties les plus caractéristiques et les plus ori-
(1) Ed. Lâchât, t. XXIII, p. 231. — Chap. v, n. 9.
ginales, qui sont aussi les plus discutables ; il ne suspend pas toute la chaîne des vérités à la proposition fameuse : « Je pense, donc je suis. » Il ne montre guère de pente à accepter la théorie des animaux-machines, et il y trouve plus de difficultés encore que dans l'opinion traditionnelle de l'Ecole. En somme, Bossuet n'a pas de système : il expose la nature de l'homme, le mécanisme du raisonnement, sans parti pris, en s'attachantaux faits avérés seulement. Il emprunte à Descartes, mais il doit aussi à Aristote, à saint Augustin, surtout à saint Thomas; il accueille toute vérité, d'où qu'elle vienne. De là, la solidité de ses œuvres : le système cartésien est ruiné aujourd'hui, et le Traité de la Connaissance de Dieu et de soi-même subsiste encore, au moins dans ses parties maîtresses et essentielles.
L'éducation du Dauphin était presque achevée, et ce fut pour la couronner que Bossuet écrivit le Discours sur l'histoire universelle^ et la Politique tirée de l'Écriture sainte. Toujours préoccupé d'approprier son enseignement au besoin futur
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de son élève, il réduisit l'histoire universelle aux faits essentiels et aux idées générales, qui donnent l'intelligence du développement des sociétés, et qui permettent de trouver dans la considération des causes de leur grandeur et de leur ruine, d'utiles leçons pour l'avenir. Puis il ramassa sous les yeux de son élève toute la science politique, non seulement tous les préceptes et les conseils qui pouvaient éclairer sa conduite, et le mettre en disposition de bien régner, mais aussi tout ce qu'il avait conçu sur l'origine, la nature et l'étendue de l'autorité royale. Ces travaux, si différents de ceux qui l'avaient occupé avant 1670, ne l'avaient point trouvé aussi novice qu'on aurait pu croire. Sa théologie l'avait préparé à tout : pour un esprit comme le sien, elle donnait la clef et les principes de toutes les sciences. Il est aisé de le voir : le Discours sur l'histoire universelle et la, Politique tirée de T Ecriture sainte sont en germe dans divers sermons, panégyriques et oraisons funèbres. L'idée maîtresse du Discours est la même qui soutient l'Oraison funèbre de la reine d'Angleterre, prononcée en 1669, et la doctrine originale de Idi Politique se retrouve dans le sermon sur les devoirs des rois (1662) et dans le Panégyrique de saint Thomas de Cantorbéry (1668).
Quoique le Discours sur Vhistoire universelle ait été composé le premier, je commencerai par la Politique tirée de l'Ecriture sainte.
L'ouvrage, tel que le publia l'abbé Bossuet en 1709, n'est pas complet, ni parfait. Les six premiers livres, oiî tous les principes généraux sont contenus, furent écrits pour le Dauphin. Bossuet se remit à l'œuvre en 1693, en fut détourné presque aussitôt par l'atlaire du quiétisme, y revint en 1700,. et avait écrit quatre nouveaux livres, quand la maladie le saisit en 1703, et lui ôla la force de mettre la dernière main à son travail. De là vient que le livre n'a pas de conclusion, et qu'ayant été composé en deux fois, à des intervalles si éloignés, il ofTre des redites que l'auteur n'a pas eu le temps de faire disparaître. Ces légères imperfections, qu'heureusement l'abbé Bossuet n'a pas corrigées, n'empêchent pas l'ouvrage d'être un des chefs-d'œuvre de l'écrivain.
Il ne faut pas nous arrêter au titre, bien choquant pour notre indépendance intellectuelle, et qui nous donnerait l'idée d'une conception étroile de séminariste fanatique. Si Bossuet tire tout de l'Écriture sainte, c'est qu'il y met tout : s'il ne cite que la Bible ou l'Évangile, il a lu Aristote, Cicéron, Hobbes même, et s'en souvient, autant
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que de saint Thomas. Il a étudié l'histoire aussi, et notre histoire surtout: si bien que la raison et l'expérience des hommes fixent le sens des préceptes dont les livres inspirés fournissent la lettre.
Bossuet est monarchiste, il tient pour la monarchie héréditaire et absolue : passons condamnation là-dessus. C'est son droit et c'est de son temps. Un Français duxvii^ siècle ne peut avoir d'autres opinions. Il n'a pas l'idée de la liberté, du moins de ce que nous entendons par là, et ne peut comprendre le dogme de la souveraineté du peuple : cela ne doit pas nous étonner aussi. Mais ce prétendu flatteur de Louis XIV, parlant au fils de Louis XIV, marque fortement la difïérence de la monarchie absolue et du despotisme : il soumet le prince aux lois, l'oblige à respecter non seulement les biens et les personnes, dont il ne doit pas se considérer comme maître, mais encore les coutumes du royaume et les droits des sujets. [1 proclame caduc et toujours révocable tout ce qui est fait contre les lois et coutumes anciennes. Les ministres et les commis du grand roi n'étaient pas si libéraux que lui.
Mais ce prêtre afïranchit l'État de l'Église : jamais doctrine ne fut plus éloignée de favoriser
la théocratie. On retrouve là le gallican obstiné, qui dictait la Déclaration de 1682 à l'assemblée du clergé de France. S'il veut un roi chrétien, il a une claire notion de l'État laïque, indépendant et souverain dans son domaine. Cette politique tirée de l'Écriture n'est pas cléricale.
Mais aussi ce théoricien du droit divin ne comprendrait rien au sens que cette formule a pris dans la politique contemporaine. Il est si peu « légitimiste » qu'il nie le principe même de la légitimité, la perpétuité du droit en dehors de la possession du pouvoir. Il n'admet pas qu'une dynastie dépossédée puisse continuer indéfiniment d'exercer ses revendications contre les gouvernements qui l'ont remplacée; il pose la nécessité de la prescription, et croit que tout gouvernement de fait peut devenir le gouvernement de droit. C'est affaire de temps et de services rendus.
Qui refuserait de dire avec Bossuet que la monarchie de Louis XIV était de droit divin? Cela voulait dire que le roi tenait son droit de Dieu, et non du pape. En d'autres termes, le droit divin n'est que la formule qui définit l'absolue indépendance de l'État à l'égard de l'Église. Et ce droit divin, ce n'est pas la monarchie seule qui l'a; toute-puissance le possède: États despotiques,
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royautés absolues ou constitutionnelles, républiques monarchiques ou démocratiques, « leur puissance est de Dieu » ; l'État, quelle qu'en soit la forme, a toujours le droit divin. Bossuet n'est monarchiste que parce qu'il est Français : il n'exclut ou ne condamne aucune forme du gouvernement. « Je respecte dans chaque peuple, ditil, le gouvernement que l'usage y a consacré et que l'expérience fait trouver le meilleur. » Et voici encore une profession de foi plus explicite :
« On doit s'attacher à la forme de gouvernement qu'on trouve établie en son pays. Il n'y a aucune forme de gouvernement ni aucun établissement humain qui n'ait ses inconvénients, de sorte qu'il faut demeurer dans l'état auquel un long temps a accoutumé le peuple. C'est pourquoi Dieu prend en sa protection tous les gouvernemens légitimes, en quelque forme qu'ils soient établis : qui entreprend de les renverser, n'est pas seulement ennemi public, mais encore ennemi de Dieu (1). »
On voit par là que Bossuet est surtout conservateur. Il veut maintenir en chaque pays les constitutions et les coutumes anciennes, parce qu'il croit que les révolutions et l'instabilité des lois empêchent l'Etat de remplir sa fonction essentielle, qui est la protection des sujets et le maintien de la paix intérieure et extérieure.
(1) Bossuet, Polit., II, 1, 12.
Il a parlé éloquemment, avec la hauteur d'un philosophe et d'un citoyen, de la sainteté des lois, du respect avec lequel on doit les regarder, des précautions infinies qu'il faut prendre pour y toucher :
a L'intérêt et la passion corrompent les hommes. La loi est sans intérêt et sans passion. Elle est sans tache et sans corruption, elle dirige les âmes ; elle est fidèle ; elle parle sans déguisement et sans flatterie. « Elle rendsages les enfants )i ; elle prévient en eux l'expérience, et les remplit dès leur premier âge de bonnes maximes. « Elle est droite et réjouitle cœur. » On est ravi de voir comme elle est égale à tout le monde, et comme au milieu de la corruption elle conserve son intégrité. «Elle est pleine de lumières » ; dans la loi sont recueillies les lumières les plus pures de la raison. « Elle est véritable et se justifie par elle-même » ; car elle suit les premiers principes de Téquité naturelle, dont personne ne disconvient que ceux qui sont tout à fait aveugles. « Elle est plus désirable que l'or, et plus douce que le miel » ; d'elle vient l'abondance etlerepos. Davidremarquedanslaloide Dieu ces propriétés excellentes, sans lesquelles il. n'y a point de loi véritable (1). »
a En général, poursuit Bossuet un peu plus loin, les lois ne sont pas lois si elles n'ont quelque chose d'inviolable... On perd la vénération pour les lois quand on les voit si souvent changer. C'est alors que les nations semblent chanceler, comme troublées et prises de vin, ainsi que parlent les prophètes. L'esprit de vertige les possède, et leur chute est inévitable, « parce que les peuples ont violé les lois, changé le droit public, et rompu les pactes
(1) Bossuet, Pol. I, 4.
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les plus solennels. » C'est l'état d'un malade inquiet, qui ne sait quel mouvement se donner. »
Nul n'a senti plus vivement, exprimé plus fortement la nécessité, l'efficacité de l'institution politique. Ce prêtre avait vraiment l'âme d'un homme d'Etat : je n'en veux pour preuve que le beau morceau du Cmquièîne avertissement aux Protestants, où, paraphrasant le mot fameux de Hobbes : Homo homini lupus, qu'il a du reste traduit dans sa Politique, il fait le tableau énergique de l'anarchie primitive :
« A regarder les hommes comme ils sont naturellement et avant tout gouvernement établi, on ne trouve que l'anarchie, c'est-à-dire dans tous les hommes une liberté farouche et sauvage, où chacun peut prétendre et en même temps tout contester ; où tous sont en garde, et par conséquent en guerre continuelle contre tous ; où la raison ne peut rien parce que chacun appelle raison la passion qui le transporte ; où le droit même de la nature demeure sans force, puisque la raison n'en a point ; où, par conséquent, il n'j- a ni propriété, ni domaine, ni bien, ni repos assuré, ni, à vrai dire, aucun droit si ce n'est celui du plus fort : encore ne sait-on jamais qui l'est, puisque chacun tour à tour le peut devenir, selon que les passions feront conjurer ensemble plus ou moins de gens... Voilà l'état où on imagine les hommes avant tout gouvernement... C'est néanmoins du fond de cette anarchie que sont sorties toutes les formes de gouvernement, la monarchie, l'aristocratie , l'état populaire et les autres...
« Où tout est indépendant, dit-il un peu plus loin, il n'y arien de souverain: carie souverain domine de droit; etici ledroit de dominern'est pasencore: on ne domine que sur celui qui est dépendant ; or nul homme n'est supposé tel en cet état, et chacun y est indépendant, non seulement de tout autre, mais encore de la multitude, puisque la multitude elle-même, jusqu'à ce qu'elle se réduise à faire un peuple réglé, n'a d'autre droit que celui de la force (1). »
De ce sentiment toujours présent de la mission tutélaire de l'Etat résultent les prédilections de Bossuet pour la monarchie héréditaire et absolue : elle lui paraît le gouvernement le plus fort. Mais cette force qui doit protéger, peut opprimer : il s'en avise, et rappelle sans cesse la raison d'être de la puissance politique. On ne le possède que pour autrui.
« En effet. Dieu qui a formé les hommes d'une même terre pour le corps, et a mis égalementdans leurs âmes son image et sa ressemblance, n'a pas établi entre eux tant de distinctions, pour faire d'un côté des orgueilleux et de l'autre des esclaves et des misérables. Il n'a fait des grands que pour proléger les petits ; il n'a donné sa puissance aux rois [que pour procurer le bien public et pour être le support du peuple (2). »
Au fond, il a moins donné des droits souve-
(1) Bossuet, Cinquième Avert., t, XV, p. 465, 466.
(2) Bossuet, Politique, lil, 3, 1.
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rains aux rois, qu'il ne leur a imposé des devoirs absolus.
Les rois sont indépendants des hommes, irresponsables devant eux : c'est pour les mettre plus pleinement dans la dépendance de Dieu, c'est pour ne point donner de bornes à leur responsabilité devant Dieu ; et ce sentiment développé en eux sera le grand ressort de leur activité et le frein de leurs passions :
« Vous êtes des dieux, leur dit-il. Vous êtes les enfants du Très-Haut, c'est lui qui a établi votre puissance pour le bien du genre humain. Mais, ô dieux de chair et de sang , ô dieux de boue et de poussière, vous mourrez comme des hommes, vous tomberez comme les grands. La grandeur sépare les hommes pour un peu de temps ; une chute commune à la fin les égale tous. 0 Rois, exercez donc hardiment votre puissance ; car elle est divine et salutaire au genre humain ; exercez-la avec humilité. Elle vous est appliquée parle dehors. Au fond elle vous laisse faibles, elle vous laisse mortels, elle vous laisse pécheurs, et vous charge devant Dieu d'un plus grand compte (1). »
Ne l'oublions pas, afin de rendre justice à Bossuet : jamais il n'a manqué de présenter à côté de la puissance royale ce qui en est le correctif, le jugement de Dieu sur les rois. Plus grand
(1) BosBuet, Polit., V, 4, 2. Cf. le sermon sur les Devoir* des Rois.
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est l'homme, plus sévère sera le juge, et il demandera compte aux rois du mal qu'ils auront fait, mais aussi du bien qu'ils n'auront pas fait. « La primauté de leur état leur attire une primauté dans les supplices. » Il les a menacés luimême d'une justice plus rigoureuse et de châtiments plus terribles. « Et celui-là est bien endormi, qui ne se réveille pas à ce tonnerre. » Bien fou celui qui se confierait légèrement à la bonté divine. La miséricorde est pour les petits, mais les « puissants seront puissamment tourmentés. »
En revanche, les sujets doivent respect, amour, je ne dis pas au prince, mais en lui, sous sa figure, à l'Etat, à la puissance qui les fait heureux et paisibles. Ce n'est pas seulement les sentiments de fidélité monarchique que Bossuet réclame d'eux, c'est vraiment le libre et entier dévouement du citoyen, qui sait que le bien public est son bien, et que la puissance publique est à son service, lors même qu'elle lui commande.
Pour assurer ce concert des volontés, celle intime collaboration du magistrat et des sujets, tous dévoués au bien public, et le procurant chacun selon ses moyens, par l'emploi de l'au* torité ou la prestation de l'obéissance, Bossuet
l'éducation du dauphin. 145
compte sur l'esprit de solidarité et de fraternité, que développe entre les hommes du même pays la communauté d'existence et d'habitation. Ce prêtre, qui plus tard dans les couvents de son diocèse ordonna aux religieuses de prier pour la France, était un patriote : il a parlé éloquemment du patriotisme, et de cet amour de la terre natale, qui en est la base, et dont il éprouvait en lui-même la puissante douceur.
« La société humaine demande qu'on aime la terre oil Ton nabite ensemble : on la regarde comme une mère et une nourrice commune ; on s'y attache, et cela unit. C'est ce que les Latins appellent charitas patrii soli, l'amour de la patrie ; et ils la regardent comme un lien entre les hommes.
Les hommes en effet se sentent liés par quelque chose de fort, lorsqu'ils songent que la même terre qui les a portés et nourris étant vivants, les recevra en son sein quand ils seront morts. « Votre demeure sera la mienne ; « votre peuple sera mon peuple, disait Ruth à sa bellea mère Noémi; je mourrai dans la terre où vous serez « enterrée, et j'y choisirai ma sépulture. »
Joseph mourant dit à ses frères: « Dieu vous visitera et vous établira dans la terre qu'il a promise à nos pères : emportez mes os avec vous . » Ce fut là sa dernière parole. Ce lui est une douceur en mourant, d'espérer de suivre ses frères dans la terre que Dieu leur donne pour leur patrie, et ses os y reposeront plus tranquillement au milieu de ses citoyens.
C'est un sentiment naturel à tous les peuples. Thémistocle, Athénien, était banni de sa patrie comme traître:
ri6 BOSSUET.
il en machinait la ruine avec le roi de Perse à qui il s"était livré; et toutefois en mourant il oublia Magnésie, que le roi lui avait donnée, quoiqu'il y eût été si bien traité, et il ordonna à ses amis de porter ses os dans TAttique, pour les y inhumer secrètement, à cause que la rigueur des décrets publics ne permettait pas qu'on le fît d'une autre sorte. Dans les approches de la mort où la raison revient et où la vengeance cesse, l'amour de la patrie se réveille : il croit satisfaire à sa patrie ; il croit être rappelé de son exil après sa mort ; et comme ils parlaient alors, que la terre seroit plus bénigne et plus légère à ses os(l). >
Eofin, ce qui louera mieux que tout autre éloge la Politique tirée de r Ecriture sainte, c'est que Montesquieu assurément l'avait étudiée, et lui a dû quelques-uns des principes de son Esprit des lois. Il ne l'a pas lue avec moins de profit que le Discours sur l'histoire universelle.
(1) Ed. Lâchât, t. XXIII, p. 4S'J ; 1. I, art. Il, prop. ni.