‹ BossuetChapitre 8 sur 10 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

On fait généralement honneur à Fénelon d'avoir indiqué le premier, dans un chapitre de sa Lettre à V Académie^ les véritables règles de l'histoire. .Mais depuis longtemps, avant qu'il donnât ses préceptes, il avait pu les voir appliqués dans deux ouvrages de Bossuet : le Discours sur l'histoire universelle et l'Histoire des Variatioîis, en dépit de toutes les critiques, ne sont pas seulement d'un grand orateur et d'un grand logicien ; elles sont d'un historien pénétrant, qui a le respect de la vérité et qui sait la chercher.

Le dessein primitif de Bossuet quand il conçut l'idée du Discours sur l'histoire universelle, était plus vaste à la fois et moins profond que l'œuvre

qu'il a composée. Il voulait faire, écrivait-il au pape Innocent XI, « une Histoire universelle qui eût deux parties : dont la première comprît depuis l'origine du monde jusqu'à la chute de l'ancien empire romain et au couronnement de Charlemagne ; et la seconde, depuis ce nouvel empire établi par les Français. » Cette seconde partie, il ne la fit jamais. Son plan ne fut repris et achevé, mais dans un bien autre esprit, que par Voltaire. Et, malgré le mérite de VEssai sur les mœurs^ combien ne doit-on pas regretter que Bossuet n'ait pas lui-même fait pour le moyen âge chrétien ce qu'il a fait pour l'antiquité juive ou païenne I

En revanche, pour la première partie qu'il a seule traitée, il a élargi son plan primitif. En la repassant, comme il dit, avec le Dauphin vers 1 679, il y a ajouté « des réflexions qui font entendre toute la suite de la religion et les changements des empires. » Ce qui n'était d'abord qu'un tableau synchronique des histoires anciennes, est devenu par là l'essai hardi, original et profond d'une philosophie de l'histoire. Les additions ont fait le corps de l'ouvrage, et ce qui l'a fait entreprendre, ce qui d'abord en était le tout, n'est plus maintenant qu'un imposant préambule.

Assurément cette première partie, intitulée les ' Epoques ou la suite des temps, ne peut plus satisfaire un historien : la chronologie souvent en est fausse ou douteuse. Bossuet jugeait avecla science de son siècle, et surtout il n'était pas homme à douter où l'on n'avait pas douté avant lui. Mais si les six ou sept premières époques ne contiennent guère de faits ou de rapports qu'on ne puisse contester, dans les autres, au contraire, quelle vérité ! quelle netteté! quelle vue saisissante et juste de toutes les histoires ! Les erreurs ou les inexactitudes de détail n'y font rien : l'ensemble a la vérité et la vie. Voilà en effet ce qu'il y a de plus merveilleux : ce résumé de rhistoire universelle, qui en une centaine de pages nous mène de Cyrus à Charlemagne,n'a rien de sec. De cette table chronologique, de cette longue nomenclature qui devrait être fastidieuse, de ces séries de faits qui s'entre-croisent et se mêlent, l'imagination de Bossuet a fait une vision étrange et puissante : les hommes, les peuples tour à tour paraissent et passent, se rencontrent et se choquent, se poussent et s'effacent, marqués chacun d'un trait ineffaçable, emportés tous dans le mouvement de la narration rapide et large. Cela a la couleur et l'intérêt d'un poème del'humanité; c'est un drame épique, qui déroule sous nos yeux quinze

siècles de la vie du monde. Ainsi cet abrégé ne parle pas seulement à la mémoire ; il sollicite sans cesse l'esprit à la réflexion, il va chercher au fond de l'âme la source des réflexions, il dresse devant l'imagination de grandes et d'étonnantes images. Voyez ce tableau de l'univers soumis à Auguste :

« Antoine et César, après avoir ruiné Lépide, se tournent l'un contre l'autre. Toute la puissance romaine se met sur mer.

et César gagne la bataille actiaque : les forces de TÉgyp te et de l'Orient, qu'Antoine menaitaveclui, sont dissipées, tous ses amis l'abandonnent, et même sa Cléopâtre, pour

laquelle il s'était perdu Tout cède à la fortune de

César; Alexandrie lui ouvre ses portes ; l'Egypte devient une province romaine. Cléopâtre, qui désespère de la pouvoir conserver , se tue elle-même après Antoine ; Rome tend les bras à César, qui demeure, sous le nom d'Auguste et sous le titre d'Empereur, seul maître de tout l'empire. Il dompte, vers les Pyrénées, les Cantabres et les Asturiens révoltés ; l'Ethiopie lui demande la paix ; les Parthes épouvantés lui renvoient les étendards pris sur Crassus, avec tous les prisonniers romains ; les Indes recherchent son alliance; ses armes se font sentir aux Rhètes ou Grisons que leurs montagnes ne peuvent défendre; la Pannonie le reconnaît, la Germanie le redoute, et le Véser reçoit ses lois. Victorieux par mer et par terre, il ferme le temple de Janus. Tout l'univers vit en paix sous sa puissance, et Jésus-Christ vient au monde. »

Tout l'univers en paix, tous les peuples silencieux et comme recueillis pour un grand événe-

ment : un petit enfant naît quelque part dans un coin ignoré : quel contraste pour l'imagination, mais quel rapport pour l'intelligence ! Bossuet sent en poète et pense en philosophe. Il lui suffit pour nous donner la sensation du plus grand moment de l'histoire, de joindre deux noms et rapprocher deux faits.

Les réflexions ajoutées par Bossuet à son abrégé 11"^ synoptique se sontdivisées naturellement en deux parties, conformément à cette idée de la séparation des pouvoirs, qui tient une place si essentielle et dans la théologie et dans la politique de l'auteur. Celles qui se rapportent à la religion, forment la seconde partie du livre, qui est la plus longue de beaucoup et manifestement, dans l'intention de Bossuet, la plus importante. Ces deux cent cinquante pages, d'un style rapide et pressé, toutes pleines d'incorrections, de négligences, de constructions rompues (on a tant entendu reprocher à Bossuet de faire de belles phrases qu'on note avec plaisir ces signes manifestes d'improvisation et d'indifférence à forme littéraire), ces deux cent cinquante pages, si substantielles et si vigoureuses, contiennent et résument en somme toute la théologie éparse dans les sermons et dans les œuvres de controverse. Bemontant à la créa-

tion, s'arrêlant aux livres de Moïse, étudiant les prophéties, montrant comment l'ancienne loi préparait la nouvelle, qui devait la rendre caduque, exposant la vie et la doctrine de Jésus-Christ, et nous faisant assister à l'établissement de l'Eglise, faisant un merveilleux usage de l'Ecriture et des Pères, mêlant à chaque moment, comme choses inséparables , la morale et le dogme , il nous déroule en vingt chapitres toute la suite de la religion ; puis, s'arrêtant, il suspend pendant dix chapitres l'inévitable conclusion vers laquelle il courait : il revient sur les points les plus contestés, repasse sur les doutes et les objections les plus graves, répond à tous les adversaires de l'Eglise catholique, juifs, protestants, libertins, philologues, réduit toute la matière à la plus extrême et plus claire simplicité, et laisse alors venir sa conclusion, si fortement préparée :

« Quelle consolation aux enfants de Dieu ! mais quelle conviction de la vérité, quand ils voient que d'innocent XI, qui remplit aujourd'hui si dignement le premier siège de l'Eglise, on remonte sans interruption jusqu'à saint Pierre, établi par Jésus-Christ, Prince des apôtres; d'où en reprenant les pontifes qui ont servi sous la loi, on va jusqu'à Aaron et jusqu'à Moïse ; de là jusqu'aux patriarches et jusqu à l'origine du monde (1). »

(1) Ihst. vniv. 2* partie, ch. xxxi.

Mais cette seconde partie de l'Histoire universelle ll> avec ce système si arrêté, si absolu sur les destinées du peuple juif et sur les événements de l'Ancien Testament, avec cette vigoureuse finesse d'interprétation et cet art de réduire tous les textes sacrés à la manifestation de la vérité unique qu'on sait d'avance, ce n'est pas vraiment de l'histoire : c'est de la théologie. La troisième partie ne semble être d'abord qu'une dépendance de la précédente : Bossuet nous y montre comment Dieu fait servir à sa religion les royaumes et les empires, élevant et abattant tour à tour les Assyriens, les Babyloniens, les Perses, Alexandre, Antiochus, les Romains. Ce n'est plus l'histoire juive seulement, c'est l'histoire de tous les peuples qui est soumise à la conception théologique que j'ai indiquée. Heureusement Bossuet ne s'arrête pas là : il agrandit d'abord son idée. De catholique, elle devient largement religieuse et même philosophique. Ce Dieu qui dressait successivement tant de grands empires pour châtier ou protéger son pauvre peuple, se transforme en une Providence qui se joue des desseins des hommes, qui déconcerte les calculs des ambitieux, et renverse à son heure les établissements

les plus solides. On sait avec quelle énergie et

quelles paroles saisissantes il a exprimé celte grande vérité dans la fin de son livre (1).

a Dieu tient du plus haut des cieux les rênes de tous les royaumes ; il a tous les cœurs en sa main : tantôt il retient les passions, tantôt il leur lâche la bride, et par là il remue tout le genre humain. Veut-il faire des conquérants ? Il fait marcher l'épouvante devant eux, et il inspire à eux et à leurs soldats une hardiesse invincible. Veut-il faire des législateurs ? Il leur envoie son esprit de sagesse et de prévoyance ; il leur fait prévenir les maux qui menacent les Etats, et poser les fondements delà tranquillité publique. Il connaît la sagesse humaine, toujours courte par quelque endroit ; il Féclaire, il étend ses vues, et puis il l'abandonne à ses ignorances : il l'aveugle, il la précipite, il la confond par elle-même; elle s'enveloppe, elle s'embarrasse dans ses propres subtilités, et ses précautions lui sont un piège. Dieu exerce par ce moyen ses redoutables jugements, selon les règles de sa justice toujours infaillible. C'est lui qui prépare les effets dans les causes les plus éloignées, et qui frappe ces grands coups dont le contre-coup porte si loin. Quand il veut lâcher le dernier et renverser les empires, tout est faible et irrégulier dans les conseils. L'Egypte, autrefois si sage, marche enivrée, étourdie et chancelante, parce que le Seigneur a répandu l'esprit de vertige dans ses conseils ; elle ne sait plus ce qu'elle fait, elle est perdue. Mais que les hommes ne s'y trompent pas : Dieu redresse quand il lui plaît le sens égaré ; et celui qui insultait à l'aveuglement des autres tombe lui-même dans des ténèbres plus épaisses, sans qu'il faille souvent autre

(1^ Ed. Lâchât, t. XXIV, p. 653. — III" Partie, chap. vili.

chose pour lui renverser les sens que ses longues prospérités.

C'est ainsi que Dieu règne sur tous les peuples. Ne parlons plus de hasard ni de fortune, ou parlons-en seulement comme d'un nom dont nous couvrons notre ignorance. Ce qui est hasard à l'égard de nos conseils incertains, est un dessein concerté dans un conseil plus haut, c'est-à-dire dans ce conseil éternel qui renferme toutes les causes et tous les effets dans un même ordre. De cette sorte tout concourt à la même fin, et c'est faute d'entendre le tout, que nous trouvons du hasard ou de l'irrégularité dans les rencontres particulières.

Par là se vérifie ce que dit l'Apôtre, que « Dieu est heureux elle seul puissant, Roi des rois et Seigneur des seigneurs ». Heureux, dont le repos est inaltérable, qui voit tout changer sans changer lui-même, et qui fait tous les changemens par un conseil immuable ; qui donne et qui ôte la puissance ; qui la transporte d'un homme à un autre, d'une maison à une autre, d'un peuple à un autre, pour montrer qu'ils ne l'ont tous que par emprunt, et qu'il est le seul en qui elle réside naturellement.

C'est pourquoi tous ceux qui gouvernent se sentent assujettis à une force majeure. Ils font plus ou moins qu'ils ne pensent, et leurs conseils n'ont jamais manqué d'avoir des effets imprévus. Ni ils ne sont maîtres des dispositions que les sièclespassés ontmisesdans lesaffaires, ni ils ne peuvent prévoir le cours que prendra l'avenir, loin qu'ils lepuissent forcer. Celui-là seul tient tout en sa main, qui sait le nom de ce qui est et de ce qui n'est pas encore, qui préside à tous les temps, et prévient tous les conseils.

Alexandre ne croyait pas travailler pour ses capitaines ni ruiner samaison par ses conquêtes. Quand Brutus inspirait au peuple romain son amour immense de la liberté, il ne songeait pas qu'il jetait dans les esprits le principe

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de celte licence effrénée, par laquelle la tyrannie qu'il voulait détruire devait être un jour rétablie plus dure que sous les Tarquins. Quand les Césars flattaient les soldats, ils n'avaient pas dessein de donner des maîtres à leurs successeurs et à l'empire. En un mot, il n'y a point de puissance humaine qui ne serve malgré elle à d'autres desseins que les siens. Dieu seul sait tout réduire à sa volonté. C'est pourquoi tout est surprenant à ne regarder que les causes particulières, et néanmoins tout s'avance avec une suite réglée. «

Beaucoup de théologiens s'en tiendraient au premier et au dernier chapitre de la troisième partie. Mais Bossuet, dans sa théologie même, trouve le principe du développement qui la remplit. Dieu gouverne, et mène où il lui plaît les royaumes et les rois; mais il agit presque toujours par les causes secondes, et, « à la a réserve de certains coups extraordinaires oîi « Dieu voulait que sa main parût toute seule, « il n'est point arrivé de grand changement qui ce n'ait eu ses causes dans les siècles précé- « dents » . Aussi peut-on s'efforcer de rendre raison de tous les événements de l'histoire par les diverses conjonctures et circonstances qui les ont précédés, par les caractères des peuples, des rois et des grands hommes. Comprendre l'histoire, c'est tout réduire en causes et en effets. L'utilité de cette étude, c'est de faire voir

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que la fortune, d'ordinaire, couronne le plus sage, le plus prévoyant, le plus actif; et l'on y apprend aussi, par les exemples éclatants du passé, ce que doit faire un prince sage, prévoyant, actif dans toutes les diverses affaires qui se présentent. Ainsi cette partie de V Histoire universelle rejoint la Politique ; elle en vérifie les maximes sur les faits de l'histoire profane ; la même leçon se tire des deux ouvrages, et l'un est le complément de l'autre.

Mais c'est l'historien que nous cherchons ici, - l,A»w;r.« et non le politique. Il se révèle dans cinq chapitres de la troisième partie, avec une puissance et un éclat que l'abrégé synoptique lui-même n'aurait pas laissé deviner ; et cependant, pour résumer ainsi l'histoire du monde, il fallait être capable également de l'expliquer ainsi. Ces cinq chapitres, où l'on n'a voulu parfois de nos jours voir que quelques vagues lieux communs, sont en effet très dignes de l'admiration qu'on leur accorde par tradition.

Je sais ce qui manque à Bossuet, ou plutôt ce qui manquait à son temps : l'Orient était encore inconnu et impénétrable ; ni les hiéroglyphes, ni les inscriptions cunéiformes n'avaient dit leur secret ; à peine un voyageur avait-il entrevu

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Thèbes et Memphis; on ignorait oii gisaient les ruines de Babylone et de Ninive. On en était réduit à accepter, à commenter, à développer les renseignements obscurs, inexacts , incomplets, que les historiens, les géographes, les lexicographes grecs, les compilateurs d'anecdotes et d'historiettes, imbéciles ou menteurs, parfois l'un et l'autre, avaient laissés sur les civilisations orientales. Même pour la Grèce et pour Rome, l'érudition historique était dans l'enfance. Les sciences qui prêtent leur secours à l'histoire, l'épigraphie, l'archéologie, n'avaient point encore donné leurs plus importants résultats ; surtout on ne savait pas encore les appliquer utilement à la connaissance de la vérité. C'étaient encore plutôt des curiosités que la base du travail historique. La critique des sources et des témoignages n'existait pas. On respectait les auteurs anciens, on ne les contrôlait pas ; on doutait parfois d'Elien, mais il eût fallu une âme bien hardie pour ne pas tout croire sur la parole de Tite- Live. Les grands écrivains, au moins, étaient presque aussi sacrés que l'Ecriture sainte.

Si l'on consent que Bossuet ait fait ce qu'il ne pouvait en son temps ne pas faire, qu'il ait suivi avec respect les historiens, on apercevra le mérite

de ces cinq chapitres : ce sontlesréflexionsles plus substantielles, les plus vigoureuses, les plus profondes sur toute l'antiquité. Rien n'y saurait être comparable, et jusqu'au milieu de ce siècle, il n'y avait point de meilleure lecture pour qui voulait embrasser d'un regard les causes de la grandeur et delà chute des empires. Montesquieu confirmait Bossuet en le complétant: ses corrections n'étaient que de détail. Il ne lui ôtait pas son crédit.

^Et puis Bossuet avait, dans ce travail, un avantage que n'ont pas toujours eu ceux qui sont venus après lui, que Voltaire n'a pas eu en parlant du moyen ûge. C'est la sympathie pour l'homme, la foi dans la raison humaine: grands secours pour comprendre le passé. Si différentes que fussent les formes de civilisation qu'il a étudiées, si opposées même qu'elles fussent à son idéal préféré, il lésa aimées, il y a cherché des traces de bon sens et de justice. Il ne s'est pas plu à collectionner les singularités, les absurdités, les monstruosités ; et dans les coutumes les plus bizarres, il a découvert des intentions sages et morales. Il a trouvé à louer le bon ordre des Etats despotiques, le patriotisme des républiquesdémocratiques: il a saisi chaquenation, chaque institution par ce qui faisait honneur à l'homme, non par ce qui l'humiliait et le faisait

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méprisable. Il a estimé le sentiment religieux même dans les fausses religions : il a senti que la piété, la foi valent leur prix, même en s'égarant sur des objets indignes.

Les chapitres sur l'Egypte et l'Assyrie n'ont plus de valeur objective aujourd'hui. Mais ils gardent un intérêt subjectif : ils nous font voir cetteardente curiosité de l'écrivain, cette imagination toujours active, qui saisit les données des historiens et transforme les froides paroles en tableaux colorés et vivants.

Il y a encore plus de fable que de vérité dans ce qu'il dit de l'empire perse. Sur la Grèce, il voit juste, mais il ne voit pas tout. Il peint dans de belles pages le patriotisme grec, ce respect de la loi et cet amour de la liberté qui étaient les ressorts des grandes âmes dans cette antiquité prestigieuse.

a Cequela Grèce (l)avait de plus grand était unepoUtique ferme et prévoyante, qui savait abandonner, hasarder et défendre ce qu'il fallait, et, ce qui est plus grand encore, un courage que l'amour de la liberté et celui de la patrie rendait invincible.

Les Grecs, naturellement pleins d'espritet décourage, avaient été cultivés de bonne heure par des rois et des colonies venues d'Egypte, qui, s'étant établies dès les

(1) nitt. univ., m, 5, Ed. Lâchât, t. XXIV, p. 606.

premiers temps en divers endroits du pays, avaient répandu partout cette excellente police des Egyptiens. C'est de là qu'ils avaient appris les exercices du corps, la lutte, la course à pied, la course à cheval et sur des chariots, et les autres exercices qu'ils mirent dans leur perfection par les glorieuses couronnes des jeux olympiques. Mais ce que les Egytiens leur avaient appris de meilleur, était à se rendre dociles, et à se laisser former par les lois pour le bien public. Ce n'était pas des particuliers qui ne songent qu'a leurs affaires, et ne tentent les maux de l'État qu'autant qu'ils en souffrent eux-mêmes, ou que le repos de leur famille en est troublé. Les Grecs étaient instruits à se regarder et à regarder leur famille comme partie d'un plus grand corps, qui était le corps de l'Etat. Les pères nourrissaient leurs enfants dans cet esprit; et les enfants apprenaient dès le berceau à regarder la patrie comme une mère commune, à qui ils appartenaientplus encore qu'à leurs parents. Le mot de civilité ne signifiait pas seulement parmi les Grecs la douceur et la déférence mutuelle qui rend les hommes sociables; l'homme civil n'était autre chose qu'un bon citoyen qui se regarde toujours comme membre de l'Etat, qui se laisse conduire par les lois, et conspire avec elles aubien public sans rien entreprendre sur personne. Les anciens rois que la Grèce avait eus endiverspays,un Minos,un Cécrops,un Thésée, un Codrus, un Temène, unCresphonte, unEury- 8thène,un Patrocles, et les autres semblables, avaient répandu cet esprit dans toute la nation. Ils furent tous populaires, non point en flattant le peuple, mais en procurant son bien, et en faisant régner la loi.

Que dirai-je de la sévérité des jugements? Quel plus grave tribunal y eut-il jamais que celui de l'Aréopage, si révéré dans toute la Grèce, qu'on disait que les dieux mêmes y avaient comparu? Il a été célèbre dès les premiers temps, et Cécrops apparemment l'avait fondé sur

le modèle des tribunaux de l'Egypte. Aucune compagnie n'a conservé si longtemps la réputation de son ancienne sévérité, et l'éloquence trompeuse en atoujoursétébannie.

Les Grecs ainsi policés peu à peu se crurent capables de se gouverner eux-mêmes, et la plupart des villes se formèrent en républiques. Mais de sages législateurs qui s'élevèrent en chaque pays, un Thaïes, un Pythagore, un Pittacus, un Lycurgue, un Solon, un Philolas, et tant d'autres que l'histoire marque, empêchèrent que la liberté ne dégénér;\t en licence. Des lois simplement écri" tes et en petit nombre tenaient les peuples dans le devoir, etlesfaisaientconcourirau bien commun du pays.

L'idée de liberté qu'une telle conduite inspirait, était admirable. Car la liberté que se figuraient les Grecs, était une liberté soumise à la loi, c'est-à-dire à la raison même reconnue par tout le peuple. Ils ne voulaient pas que les hommes eussent du pouvoir parmi eux. Les magistrats, redoutés durant le temps de leur ministère, redevenaient des particuliers qui ne gardaient d'autorité qu'autant que leur en donnait leur expérience. La loi était regardée comme la maîtresse : c'était elle qui établissait les magistrats, qui en réglait le pouvoir, et qui enfin châtiait leur mauvaise administration.

Il n'est pas ici question d'examiner si ces idées sont aussi solides que spécieuses. Enfin la Grèce en était charmée, etpréCérait les inconvénients de la liberté à ceux de la sujétion légitime, quoiqu'en effet beaucoup moindres. Mais comme chaque forme de gouvernement a ses avantages, celui que la Grèce tirait du sien était que les citoyens s'affectionnaient d'autant plus à leur pays, qu'ils le conduisaient en commun, et que chaque particulier pouvait parvenir aux premiers honneurs.

Ce que fît la philosophie pour conserver l'état de la Grèce, n'est pas croyable. Plus ces peuples étaient libres, plus il était nécessaire d'y établir par de bonnes raisons

les règles des mœurs et celles de la société. Pythagore, Thaïes, Anaxagore, Socrate, Archy tas, Platon, Xénophon, Aristote et une infinité d'autres remplirent la Grèce de ces beauxpréceptes. Il y eut des extravagants quiprirent le nom de philosophes ; mais ceux qui étaient suivis étaient ceux qui enseignaient à sacrifier l'intérêt particulier et même la vie à l'intérêt général et au salut de l'Etat ; et c'était la maxime la plus commune des philosophes qu'il fallait ou se retirer des affaires publiques, ou n'y regarder que le bien public.

Pourquoi parler des philosophes? Les poètes mêmes qui étaient dans les mains de tout le peuple, les instruisaient plus encore qu'ils ne les divertissaient. Le plus renommé des conquérants regardait Homère comme un maître qui lui apprenait à bien régner. Ce grand poète n'apprenait pas moins à bien obéir et à être bon citoyen. Lui et tant d'autres poètes, dont les ouvrages ne sont pas moins graves qu'ils sont agréables, ne célèbrent que les arts utiles à la vie humaine, ne respirent que le bien public, la patrie, la société, etcette admirable civilité que nous avons expliquée.

Quand la Grèce ainsi élevée regardait les Asiatiques avec leur délicatesse, avec leur parure et leur beauté semblable à celledes femmes, elle n'avait que du mépris pour eux. Mais leur forme de gouvernement qui n'avait pour règle que la volonté du prince maîtresse de toutes les lois et même des plus sacrées, lui inspirait de l'horreur, et l'objet le plus odieux qu'eût toute la Grèce étaient les Barbares.

Cette haine était venue aux Grecs dès les premiers temps, et leur était devenue comme naturelle. Une des choses qui faisait aimer la poésie d'Homère, est qu'il chantait les victoires et les avantages de la Grèce sur l'Asie. Du côté de l'Asie était Vénus, c'est-à-dire les plaisirs, les folles amours et la mollesse ; du cûté de la Grèce

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étaifJunon, c'est-à-dire la gravité avec Tamour conjugal ; Mercure avec l'éloquence, Jupiter et la sagesse politique. Du côté de l'Asie était Mars, impétueux et brutal, c'està-dire la guerre faite avec fureur ; du côté de la Grèce, était Pallas, c'est-à-dire l'art millitaire et la valeur conduite par esprit. La Grèce depuis ce temps avait toujours cru que l'intelligence et le vrai courage étaient son partage naturel. Elle ne pouvait soufTrir que l'Asie pensât à la subjuguer ; et en subissant ce joug, elle eût cru assujettir la vertu à la volupté, l'esprit au corps, et le véritable courage à une force insensée qui consistait seulement dans la multitude.

La Grèce était pleine de ces sentiments, quand elle fut attaquée par Darius, fils d'Hystaspe, et par Xerxès, avec des armées dont la grandeur paraît fabuleuse, tant elle est énorme. Aussitôt chacun se prépare à défendre sa liberté. Quoique toutes les villes de Grèce fissent autant derépubliques, l'intérêt commun lesréunit, et il ne s'agissait entre elles que de voir qui ferait le plus pour le bien public. Une coûta rien aux Athéniens d'abandonner leur ville au pillage et à l'incendie, et après qu'ils eurent sauvé leurs vieillards et leurs femmes avec leurs enfants, ils mirent sur des vaisseaux tout ce qui était capable de porter les armes. Pour arrêter quelques jours l'armée persienne à un passage difficile, et pour lui faire sentir ce que c'était que la Grèce, une poignée de Lacédémoniens courut avec son roi à une mort assurée, contents en mourant d'avoir immolé à leur patrie un nombre infini de ces barbares, et d'avoir laissé à leurs compatriotes l'exemple d'une hardiesse inouïe. Contre de telles armées et une telle conduite, la Perse se trouva faible, et éprouva plusieurs fois, à son dommage, ce que peut la discipline contre la multitude et la confusion, et ce que peut la valeur conduite avec art contre une impétuosité aveugle. »

Il serait facile de montrer ce que le chapitre de Bossuet sur la Grèce a d'incomplet ; on connaissait trop peu les institutions et tout le détail de l'organisation politique et sociale des cités grecques, on ne voyait pas quels conflits d'intérêts avaient causé les troubles et les discordes ; on ne savait pas quelle place les questions économiques avaient tenue dans la vie hellénique. Réduit à regarder les beaux dehors que les historiens présentent, Bossuet dut nécessairement leur donner un commentaire un peu incomplet et incliner trop souvent vers la morale.

Ce qui reste vrai, c'est le chapitre de Rome. Peu importe que le détail soit parfois faux, que la lutte des deux classes ne soit pas ramenée à sa véritable origine, que d'autres causes encore aient facilité la conquête du monde; l'ensemble est vrai, et les vues lumineuses et profondes y abondent. Le génie des anciens Romains, actif, laborieux, dévoué au bien public, la perfection des institutions militaires, la politique prudente du Sénat, sont représentés avec une justesse et une vigueur que rien n'égale.

a De tous les peuples du monde (1) le plus fier elle plus hardi, mais tout ensemble le plus réglé dans ses conseils,

(1) Hiit. univ., III, 6 p. JEd. Lacliat, t. XXIV, p. G16.

le plus constant dans ses maximes, le plus avisé, le plus laborieux, et enfin le plus patient, a été le peuple romain.

De tout cela s'est formée la meilleure milice et la politique la plus prévoyante, la plus ferme et la plus suivie qui fut jamais.

Le fond d'un Romain, pour ainsi parler, était l'amour de sa liberté et de sa patrie.- Une de ces choses lui faisait aimer l'autre : car parce qu'il aimait sa liberté, il aimait aussi sapatrie comme une mère qui le nourrissait dans des sentiments également généreux et libres.

Sous ce nom de liberté, les Romains se figuraient avec lesGrecs un état où personne ne fût sujet que de la loi, et où la loi fût plus puissante que les hommes.

Au reste, quoique Rome fût née sous un gouvernement royal, elle avait, même sous ses rois, une liberté qui ne convient guère à une monarchie réglée. Car, outre que les rois étaient électifs, et que l'élection s'en faisait par tout le peuple, c'était encore au peuple assemblé à confirmer les lois, et à résoudre la paix ou la guerre. Il y avait même des cas particuliers où les rois déféraient au peuple le jugement souverain : témoin Tullus Hostilius, qui n'osant ni condamner ni absoudre Horace comblé tout ensemble et d'honneur pour avoir vaincu les Curiaces, et de honte pour avoir tué sa sœur, le fit juger par le peuple. Ainsi les rois n'avaient proprement que le commandement des armées, et l'autorité de convoquer les assemblées légitimes, d'y proposer les affaires, de maintenir les lois, et d'exécuter les décrets publics.

Quand Servius TuUius conçut le dessein que vous avez vu de réduire Rome en république, il augmenta dans un peuple déjà si libre l'amour de la liberté ; et de là vous pouvez juger combien les Romains en furent jaloux quand ils l'eurent goûtée tout entière sous leurs consuls.

On frémit encore en voyant dans les histoires la triste fermeté du consul Brutus, lorsqu'il fit mourir à ses

yeux ses deux enfants qui s'étaient laissé entraîner aux rudes pratiques que les Tarquins faisaient dans Rome pour y établir leur domination. Combien fut affermi dans l'amour de la liberté un peuple qui voyait ce consul sévère immoler à la liberté sa propre famille ! Il ne faut plus s'étonner si on méprisa dans Rome les efforts des peuples voisins qui, entreprirent de rétablir les Tarquins bannis. Ce fut en vain que le roi Porsenna les prit en sa protection.Les Romains,presque affamés, luifirentconnaître par leur fermeté qu'ils voulaient du moins mourir libres. Le peuple fut encore plus ferme que le Sénat ; et Rome entière fit dire à ce puissant roi, qui venait delà réduire à Textrémité, qu'il cessât d'intercéder pour les Tarquins, puisque, résolue de tout hasarder pour sa liberté, elle recevrait plutôt ses ennemis que ses tyrans. Porsenna, étonné de la fierté de ce peuple et de la hardiesse plus qu'humaine de quelques particuliers, résolut de laisser les Romains jouir en paix d'une liberté qu'ils savaient si bien défendre.

La liberté leur était donc un trésor qu'ils préféraient à toutes les richesses de l'univers. Aussi avez-vous vu que dans leurs commencements et même bien avant dans leurs progrès, la pauvreté n'était pas un mal pour eux ; au contraire, ils la regardaient comme un moyen de garder leur liberté plus entière, n'y ayant rien de plus libre ni de plus indépendant qu'un homme qui sait vivre de peu, et qui, sans rien attendre de la protection ou de la libéralité d'autrui, ne fonde sa subsistance que sur son industrie et sur son travail.

C'est ce que faisaient les Romains. Nourrir du bétail, labourer la terre, se dérober à eux-mêmes tout ce qu'ils pouvaient, vivre d'épargne et de travail : voilà quelle était leur vie ; c'est de quoi ils soutenaient leur famille, qu'ils accoutumaient à de semblables travaux.

Tite Live a raison de dire qu'il n'y eut jamais de

peuple où la frulalité, où l'épargne, où là pauvreté aient été plus longtemps en honneur. Les sénateurs les plus illustres, à n'en regarder que l'extérieur, difleraient peu des paysans, et n'avaient déclat ni de majesté qu'en public et dans le Sénat. Du reste, on les trouvait occupés du labourage et des autres soins de la vie rustique, quand on les allait quérir pour commander les armées. Ces exemples sont fréquents dansThistoire romaine. Curius^ et Fabrice, ces grands capitaines qui vainquirent Pyrrhus, un roi si riche, n'avaient que de la vaisselle de terre ; et le premier, à qui les Samnites en offraient d'or et d'argent, répondit que son plaisir n'était point d'en avoir, mais de commander à qui en avait. Après avoir triomphé, etavoir enrichi la république des dépouilles de ses ennemis, ils n'avaient pas de quoi se faire enterrer. Cette modération durait encore pendant les guerres Puniques. Dans la première on voit Régulus, général des armées romaines, demander son congé au Sénat pour aller cultiver samétairie, abandonnée pendant son absence. Après la ruine de Carthage, on voit encore de grands exemples de lapremière simplicité. iEmilius Paulus, qui augmenta le trésor public par le riche trésor des rois de Macédoine, vivait selon les règles de l'ancienne frugalité, et mourut pauvre. Mummius, en ruinant Corinthe, ne profita que pour le public des richesses de cette ville opulente et voluptueuse. Ainsi les richesses étaient méprisées: la modération et l'innocence des généraux romains faisaient l'admiration des peuples vaincus.

Cependant, dans ce grand amour de la pauvreté, les Romains n'épargnaient rien pour la grandeur et pour la beauté de leur ville. Dès leurs commencements, les ouvrages publics furent tels que Rome n'en rougit pas depuis même qu'elle se vit maîtresse du monde. Le Capitolebâti par Tarquinle Superbe, et le temple qu'il éleva â Jupiter dans cette forteresse, étaient dignes dès lors de la majesté

du plus grand des dieux, et de la gloire future du peuple romain. Tout le reste répondait à cette grandeur. Les principaux temples, les marchés, les bains, les places publiques, les grands chemins, les aqueducs, les cloaques mémo et les égouts de la ville avaient une magnificence qui paraîtrait incroyable, si elle n'était attestée par tous les historiens, et confirmée par les restes que nous en voyons. Que dirai-je de lapompe des triomphes, des cérémonies de la religion, des jeux et des spectacles qu'on donnait au peuple ? En un mot, tout ce qui servait au public, tout ce qui pouvait donner aux peuples une grande idée de leur commuuo patrie, se faisait avec profusion, auLan'., que le tem^is le pouvait permettre. L'épargne rognait seulement dans les maisons particulières. Celui qui augmentait ses revenus et rendait ses terres plus fertiles par son industrie et par son travail, qui était le meilleur économe, et prenait le plus sur lui-même, s'estimait le plus libre, le plus puissant et le plus heureux.

11 n'y a rien de plus éloigné d'une telle vie que la mollesse. Tout tendait plutôt à l'autre excès, je veux dire à la dureté. Aussi les mœurs des Romains avaient-elles naturellement quelque chose, non seulement de rude et de rigide, mais encore de sauvage et de farouche. Mais ils n'oublièrent rien pour se réduire eux-mêmes sous de bonnes lois ; et le peuple le plus jaloux de sa liberté que l'univers ait jamais vu, se trouva en même temps le plus soumis à ses magistrats et à la puissance légitime.

Lamilice d'un tel peuple ne pouvait manquer d'être admirable, puisqu'on y trouvait, avec des courages fermes et des corps vigoureux, une si prompte et si exacte obéissance.

Les lois de cette milice étaient dures, mais nécessaires. La victoire était périlleuse et souvent mortelle à ceux qui la gagnaient contre les ordres. Il y allait de la vie, non seulement à fuir, à quitter ses armes, à abandonner son rang, mais encore à se remuer pour ainsi dire et à bran-

1er tant soit peu sans le commandement du général. Qui mettait les armes bas devant l'ennemi, qui aimait mieux se laisser prendre que de mourir glorieusement pour sa patrie, était jugé indigne de toute assistance. Pour l'ordinaire on ne comptait plus les prisonniers parmi les citoyens,etonleslaissaitaux ennemis comme des membres retranchés de la république. Vous avez vudansFloruset dans Cicéron l'histoire de Régulus, qui persuada au sénat, aux dépens de sa propre vie, d'abandonner les prisonniers aux Carthaginois. Dans la guerre d'Annibal, et après la perte de la bataille de Cannes, c'est-à-dire dans le temps où Rome épuisée par tant de pertes manquait le plus de soldats, le sénat aima mieux armer contre sa coutume huit mille esclaves, que de racheter huit mille Romains qui ne lui auraient pas plus coûté que la nouvelle milice qu'il fallut lever. Mais dans la nécessité des affaires on établit plus que jamais comme une loi inviolable, qu'un soldai romain devait ou vaincre ou mourir.

Par cette maxime les armées romaines, quoique défaites et rompues, combattaient et se ralliaient jusqu'à la dernière extrémité ; et, comme remarque Salluste, il se trouve parmi les Romains plus de gens punis pour avoir combattu sans en avoir ordre, que pour avoir lâché le pied et quitté son poste: de sorte que le courage avait plus besoin d'être réprimé, que la lâcheté n'avait besoin d'être excitée.

Qui peut mettre (1) dans l'esprit des peuples la gloire, la patience dans les travaux, la grandeur de la nation, et l'amour de la patrie, peut se vanter d'avoir trouvé la constitution de l'État la plus propre à produire de grands hommes. C'est sans doute les grands hommes qui font la la force d'un empire. La nature ne manque pas de faire naître dans tous les pays des esprits et des courages éle-

(1) Ed. Lâchât, t. IV, p. 358.

vés,mais il faut lui aider à les former. Ce qui les forme, ce qui les achève, ce sont des sentiments forts et de nobles impressions qui se répandent dans tous les esprits, et passent insensiblement de l'un à l'autre. Qu'est-ce qui rend notre faiblesse si fière dans les combats, et si hardie dans les entreprises ? C'est l'opinion reçue dès l'enfance, et établie par le sentiment unanime de la nation, qu'un gentilhomme sans cœur se dégrade lui-même, et n'est plus digne de voir le jour. Tou6 les Romains étaient nourris dans ces sentiments et le peuple disputait avec la noblesse à qui agirait le plus par ses vigoureuses maximes. Durant les bons temps de Rome, l'enfance même était exercée par les travaux : on n'y entendait parler d'autre chose que de la grandeur du nom romain. Il fallait aller à la guerre quand la République l'ordonnait, et là travailler sans cesse, camper hiver et été, obéir sans résistance , mourir ou vaincre. Les pères qui n'élevaient pas leurs enfants dans ces maximes, et comme il fallait pour les rendre capables de servir l'Etat, étaient appelés en justice par des magistrats, et jugés coupables d'un attentat envers le public. Quand on a commencé à prendre ce train, les grands hommes se font les uns les autres : et si Rome en a plus porté qu'aucune autre ville qui eût été avant elle, ce n'a point été par hasard, mais c'est que l'État romain constitué de la manière que nous avons vue, était pour ainsi parler du tempérament qui devait être le plus fécond en héros. »

Cependant l'admiration n'aveugle pas Bossuet : il montre l'injustice et la cruauté procurant la conquête, mais la bonne administration l'affermissant et la rendant éternelle. Les raisons qui assuraient le succès de Rome dans les luttes contre

Cartilage sont déduites avec une clarté, une précision rares. Bossuet a réellement, comme on l'a dit, été le maître de Montesquieu. Celui-ci n'a ~- > eu qu'à suivre les vues de son prédécesseur, à les compléter, à corriger le détail, à étendre et à préciser par des faits l'exposition de l'organisation militaire et des maximes politiques de Rome, pour nous faire entendre les causes de la grandeur -:> de Rome : ce que Bossuet lui a laissé presque entièrement à créer, ce sont les raisons de la décadence; à Montesquieu revient l'honneur d'avoir montré comment l'empire est devenu nécessaire, et comment il a été nécessaire que l'empire fût la proie des barbares.

Dans le Discours sur V histoire universelle, Bossuet a manifesté les plus rares qualités de l'historien ; mais son sujet le retenait dans les considérations générales et ne lui permettait que les tableaux d'ensemble. Il n'avait pas le temps de s'arrêter aux individus; à peine se permettait-il d'esquisser la figure d'un Alexandre. Il n'était pas homme à avoir delacomplaisancepourson talent. Cherchons donc ailleurs de quoi compléter l'idée

qu'on doit se faire de Bossuet historien. Il avait une si vive imagination pour exprimer la vie, une si haute impartialité pour ne chercher qu'à faire vrai, que, dans toutes ses œuvres, il fait œuvre d'historien autant que d'orateur ou de polémiste. Ses narrations, ses portraits, ont un accent de sincérité, une force de vie, qui les rendent indépendants de la thèse qui les amène ; ils ont une étonnante solidité, et nous charment par l'intensité et la naïveté de l'expression. Bossuet a ses préventions, ses principes arrêtés qui lui font aimer ou redouter, louer ou blâmer les hommes ; mais quels qu'ils soient, quoi qu'ils aient fait, il les voit bien, il marque bien leur physionomie; ses personnages vivent, et ce sont bien eux ; un ami franc userait d'autres mots, il verrait les mêmes choses.

Voyez, dans la Défense de la Tradition et des saints Pères^ ce portrait d'une âme qui cherche la vérité :

a Je plains Grotius dans son erreur. Nourri hors du sein de l'Eglise, dans les hérésies de Calvin, parmi les nécessités qui ôtaient à l'homme son libre arbitre et faisaient Dieu auteur du péché, quand il voit paraître Arminius qui réformait ces réformes, et détestait ces excès des prétendus réformateurs, il croit voir une nou" velle lumière et se dégoûte du calvinisme. 11 a raison;

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mais comme, hors de l'Église, il n'avait point de règle certaine, il passe à rextrémité opposée. La haine d'une doctrine qui détruit la liberté le porte à méconnaître la vraie grâce des chrétiens; saint Augustin, dont on abusait dans le calvinisme, lui déplaît ; en sortant des sentiments de la secte où il vivait, il est emporté à tout vent de doctrine, et donne comme dans un écueil dans les erreurs sociniennes. Il s'en retire avec peine, tout brisé pour ainsi dire, et ne se remet jamais de ce débris. Ou trouve partout dans ses écrits des restes de ses ignorances; plus jurisconsulte que philosophe, et plus humaniste que théologien, il obscurcit la doctrine de Timmortalité de l'âme ; ce qu'il y a de plus concluant pour la divinité du Fils de Dieu, il tâche de l'affaiblir et del'ôter à l'Église ; il travaille à obscurcir les prophéties qui prédisent le règne du Christ : nous en avons fait la preuve ailleurs. Parmi tant d'erreurs, il entrevoit quelque chose de meilleur ; mais il ne sait pas prendre son parti, et il n'achève jamais de se purifier, faute d'entrer dans l'Église. Encore un coup, je déplore son sort (1). »

Voyez encore dans un commentaire sur l'Apocalypse, œuvre de mystique etbizarre subtilité, cette page digne du Discours sur r histoire universelle.

« Dieu qui s'était servi des Romains pour donner le premier coup aux Juifs, devait employer le même bras pour les abattre ; et cela devait arriver, comme nous verrons, incontinent après la mort de saint Jean. Cet Apôtre vit en esprit cemémorableévénement, et Dieu ne voulut pas qu'il ignorât la suite de ses conseils sur ce peuple autrefois si chéri. Mais les Romains, exécuteurs de la vengeance divine, la méritaient plus que tous les

(1) Edit. Lâchât, t. IV, p. 358.

BOSSUET HISTORIEN. Ml

autres par leurs idolâtries et leurs cruautés. Rome était la mère de l'idolâtrie : elle faisait adorer ses dieux à toute la terre, et parmi ses dieux, ceux qu'elle faisait le plus adorer, c'étaient ses empereurs. Elle se faisait adorer elle-même, et les provinces vaincues lui dressaient des temples: de sorte qu'elle était en même temps, pour ainsi parler, idolâtre et idolâtrée, l'esclave et l'objet de l'idolâtrie. Elle se vantait d'être par son origine une ville sainte, consacrée avec des augures favorables etbâtie sous des présages heureux. Jupiter, le maître des dieux, avait choisi sa demeure dans le Capitole, où on le croyait plus présent que dans l'Olympe même et dans le ciel où il régnait. Romulus l'avait dédiée à Mars, dont il était fils : c'est ce qui l'avait rendue si guerrière et si victorieuse. Les dieux qui habitaient en elle, lui avaient donné une destinée sous laquelle tout l'univers devait fléchir. Son empire devait être éternel : tous les dieux des autres peuples et des autres villes lui devaient céder : et elle comptait le Dieu des Juifs parmi les dieux qu'elle avait vaincus.

Au reste, comme elle croyait devoir ses victoires à sa religion, elle regardait comme ennemis de son empire ceux qui ne voulaient pas adorer ses dieux, ses Césars et elle-même. La politique s'y mêlait. Rome se persuadait que les peuples subiraient plus volontiers le joug qu'une ville chérie des dieux leur imposait; et combattre sa religion, c'était attaquer un des fondements de la domination romaine.

Telle a été la cause des persécutions que souffrit l'Église durant trois cents ans : outre que c'était de tout temps une des maximes de Rome, de ne souffrir de religion que celle que son sénat autorisait. Ainsi l'Église naissante devint l'objet de son aversion. Rome immolait à ses dieux le sang des chrétiens dans toute Tétendue de son empire, et s'en enivrait elle-même dans son amphi-

théâtre plus que toutes les autres villes. La politique romaine et la haine insatiable des peuples le voulaient ainsi (1). »

Mais, sans nous égarer ù travers l'œuvre de horxj Bossuet, arrôtons-nous à cette admirable Ilistoire des Variations^ qui parut en 1688 et qui est le principal effort de Bossuet contre la Béforme.

S'appuyant sur les confessions de foi des diverses sectes, sur les décrets des synodes, sur les écrits des docteurs et des historiens de la réforme, Bossuet opposait les variations des Eglises protestantes sur la foi h l'immutabilité de l'Eglise catholique. Il exposait les doctrines nouvelles qui avaient paru en Allemagne, en Suisse, à Genève, avec Luther, Zwingle, OEcolampade, Calvin, le progrès, les indécisions, les contradictions des réformateurs, les vains efforts pour arriver à l'unité et à la conciliation : il montrait par quel chemin l'Angleterre était venue au schisme et à l'hérésie, sous Henri VIII et sous Edouard VI; il étudiait les prétendus ancêtres du protestantisme, albigeois, vaudois, sectateurs de Wiclef et de Huss ; il descendait, à travers les guerres civiles de France, à travers les querelles

(1) Ed. Lâchât, t. II, p. 372.

(les arminiens et des gomaristes de Hollande, jusqu'aux plus récentes manifestations de la foi des protestants, jusqu'aux derniers actes qui établissent l'état des croyances de leurs Eglises. Il terminait, enfin, par un quinzième livre, le plus vigoureux et le plus pressant de l'ouvrage, où il établissait la visibilité, l'infaillibilité et l'immutabilité de l'Eglise, dérivant toutes les erreurs des protestants, leurs hérésies, leur schisme, de l'ignorance oîi ils étaient sur cette partie essentielle et fondamentale de la foi.

Les adversaires de Bossuet ne pouvaient rester indifférents à une attaque si générale, si vivement poussée ; par la masse des documents rassemblés, par la puissance de dialectique qui les mettait en œuvre, l'ouvrage était vraiment le plus redoutable efïort que la théologie catholique eût fait jusqu'à ce jour contre la réforme. Les réponses, les objections, les réfutations ne se firent pas attendre.

L'ardent Jurieu se signala d'abord par ses Lettres Pastorales; à ce critique intempérant, fécond en arguments et en injures, et qui, avec tout le savoir et tout l'esprit du monde, déconcertait souvent ou compromettait son propre parti, Bossuet adressa successivement Six Avertisse-

ments, où, reprenant sur quelques points contestés la défense de la foi catholique, démontrant à nouveau la constance de la tradition et la pureté de la croyance dans l'Eglise romaine, il relevait et discutait les opinions étranges, nouvelles ou scandaleuses du ministre. Il y répondait aussi parfois à Basnage et à Burnet, qui étaient à leur tour entrés en lice contre V Histoire des Varialions. Le premier, Français réfugié en Hollande, homme honnête, érudit, modéré, essaya dans un ample traité de démontrer la perpétuité et l'unité de la doctrine des réformés, en même temps que les erreurs et les changements de l'Eglise romaine. L'autre, évêque anglican de Salisbury, irrité de voir son Histoire de la Ré formation d' Angleterre si habilement employée à maltraiter son parti, exhala son dépit dans un court et vague pamphlet. Bossuet ramassa tout ce qu'il avait de plus fort à dire contre ces deux adversaires dans sa Défense de ^Histoire des Variations.

L'Histoire des Variations est une œuvre de théologie, et, sous forme d'exposition historique, un traité de controverse ; Bossuet de tout temps a aimé cette méthode ; il croit que pour faire triompher la vérité et réfuter l'erreur, rien ne vaut la netteté d'une franche exposition. Il fait

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donc ici contre l'hérésie ce qu'il avait fait précédemment pour la doctrine orthodoxe. L'Histoire des Variations des églises protestantes est le complément et la contre-partie de l'Exposition de la Foi catholique. Mais si, dans l'unité de la tradition catholique, les individus les plus grands disparaissent, ici il ne peut étudier les variations infinies des croyances sans regarder le génie, l'humeur, les passions, les habitudes des hommes ; car l'esprit individuel est le père des sectes. Toutes ces variations qu'il note avec une curiosité indignée et triomphante, naissent de la façon particulière dont la Bible, l'Evangile, les dogmes et la discipline de l'Eglise ont affecté certains tempéraments, certains cerveaux allemands, français ou hollandais. Ainsi de la controverse est sortie l'histoire. Bossuet, en analysant les doctrines, a peint les docteurs. Luther, Zwingle, Calvin, Bucer,Carlostadt, OEcolampade, Melanchthon, Cranmer, Cromwell, et tant d'autres, ne sont pas des noms seulement qui servent à étiqueter des opinions : ce sont des hommes dont nous aimons à noter l'humeur, le ton de la voix, que nous voyons parler et agir, qui vivent enfin. De là l'intérêt dramatique du livre ; celui qui l'a écrit, théologien, historien, philosophe, mérite

encore de prendre place parmi les plus grands, les plus puissants peintres de l'âme humaine.

« Martin Luther, nous dit Bossuet, augustin de profession, docteur et professeur en théologie dans l'université de Wittemberg, donna le branle à ces mouvements. Les deux partis de ceux qui se sont dits réforméa^ l'ont également reconnu pour l'auteur de cette nouvelle réformation. Ce n'a pas été seulement les luthériens ses sectateurs qui lui ont donné à l'envi de grandes louanges. Calvin admire souvent ses vertus, sa magnanimité, sa constance, l'industrie incomparable qu'il a fait paraître contre le pape ; c'est la trompette, ou plutôt c'est la foudre qui a tiré le monde de sa léthargie ; ce n'était pas Luther qui parlait, c'était Dieu qui foudroyait par sa bouche.

« Il est vrai qu'il eut de la force dans le génie, de la véhémence dans ses discours, une éloquence vive et impétueuse, qui entraînait les peuples et les ravissait, une hardiesse extraordinaire quand il se vit soutenu et applaudi, avec un air d'autorité qui faisait trembler devant lui ses disciples, de sorte qu'ils n'osaient le contredire ni dans les grandes choses, ni dans les petites. »

Et dans le récit qui suit, tout le personnage se développe : humble d'abord, et timide, excessif en soumissions, à travers lesquelles on ressentait pourtant déjà a je ne sais quoi de fier et d'emporté», puis insensiblement le prenant déplus haut, trivial, insolent, obscène, moqueur, violent, jovial, illuminé, fanfaron, finissant en bouffonneries ses arguments et « mettant en thèses toutes

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ses tureurs ». La rupture de Luther et de Carlostadt à léna fait une scène pittoresque, oii tous les détails sont pris sur le vif; j'y reconnais celte bonhomie familière dont les théologiens allemands couvraient leur zèle et leurs rancunes, cette verve grossière qui émaillait les plus graves raisonnements d'injures et de quolibets.

a Au sortir du sermon de Luther, Carlostadt le vint trouver à l'Ourse-Noire, où il logeait La, parmi d'autres discours, et après s'être excusé le mieux qu'il put sur la sédition, Carlostadt déclara à Luther qu'il ne pouvait souffrir son opinion de la présence réelle. Luther, avec un air dédaigneux, le défia d'écrire contre lui, et lui promit un florin d'or s'il l'entreprenait. Il tire le florin de sa poche. Carlostadt lemetdansla sienne. Ils touchèrent en la main l'un de l'autre, en se promettant mutuellement de se faire bonne guerre. Luther but à la santé de Carlostadt et du bel ouvrage qu'il allait mettre au jour. Carlostadt fit raison, et avala le verre plein : ainsi la guerre fut déclarée à la mode du pays, le 22 août 1524. L'adieu des combattants fut mémorable. « Puissé-je te voir sur la roue ! » dit Carlostadt à Luther. — « Puisses-tu te rompre le col avant que de sortir de la ville (1). »

Calvin n'est pas moins bien dépeint, et sa physionomie s'éclaire par celle de Luther, dont il est rapproché.

«Je ne sais, dit Bossuet, si le génie de Calvin se serait trouvé aussi propre à échauffer les esprits et à émouvoir

(1) Variât. II, 12; t. XIV, p. 59,

les peuples, que le fut celui de Luther ; mais, après les mouvements excités, il s'éleva en beaucoup de pays, principalement en France, au-dessus de Luther môme, et se fil le chef d'un parti qui ne cède guère à celui des luthériens.

u Far son esprit pénétrant et par ses décisions hardies, il raKiaa sur tous ceux qui avaient voulu en ce siècle-là faire une Eglise nouvelle, et donna un nouveau tour à la réforme prétendue (1).

i< Rien ne le flattait davantage que la gloire de bien écrire ; et Vesphale, luthérien, l'ayant appelé déclamateur : « Il a beau faire, dit-il, jamais il ne le persuadera à personne ; et tout lemondesait combien je sais presser un argument, et combien est précise la brièveté avec laquelle j'écris. »

« ... . Donnons-lui donc, puisqu'il le veut tant, cette gloire d'avoir aussi bien écrit qu'homme de son siècle ; mettons-le même, si Ton veut, au-dessus de Luther, car encore que Luther eût quelque chose de plus original et de plus vif, Calvin, inférieur par le génie, semblait l'avoir emporté par l'étude. Luther triomphait de vive voix; mais la plume de Calvin était plus correcte, surtout en latin; et son style, qui était plus triste, était aussi plus suivi et plus châtié. Ils excellaient l'un et l'autre à parler la langue de leur pays; l'un et l'autre étaient d'une véhémence extraordinaire ; l'un et l'autre par leurs talentsse sont faits beaucoup de disciples et d'admirateurs; l'un et l'autre enflés de ces succès ont cru pouvoir s'élever au-dessus des Pères ; l'un et l'autre n'ont pu souffrir qu'on les contredît, et leur éloquence n'a été en rien plus féconde qu'en injures (2). >

(1) Variât. IX, 1; t. XIV, p. ^!i7.

(2) Ibd. IX, 80, 81 ; t. XIV, p. 38S, 389.

Parmi les figures du second plan, celle du Bucer est esquissée avec une spirituelle ironie.

« C'était un homme assez docte, d'un esprit pliant et plus fertile en distinctions queles scolastiques les plus raffinés, agréable prédicateur, un peu pesant dans son style ; mais il imposait parla taille et par le son de la voix. II avait été Jacobin et s'était marié comme les autres, et même, pour ainsi parler, plus que les autres, puisque sa femme étant morte, il passa à un second et à un troisième mariage (1). »

Mais il est un livre surtout dans l'ouvrage qui contient une merveilleuse étude d'âme, et qui est un chef-d'œuvre de psychologie historique : c'est le livre V, que remplit le doux et sincère Mélancthon. Malheureusement je ne puis qu'y renvoyer : il est tout entier à lire et à admirer.

En voilà assez pour faire entendre comment Bossuet a mêlé l'histoire à la théologie dans ses Variations. Il va sans dire que son talent historique n'a pu s'exercer que d'accord avec sa doctrine théologique , et que la théologie dictait à l'écrivain les conclusions de son ouvrage. Bossuet a pu peindre les hommes de la Réforme ; il ne pouvait expliquer la Réforme elle-même. Il ne faut pas lui

(1) Ed. Lâchât, t. XIV. p. 94. — Vcriat., 1. III.

demander les causes historiques qui ont soustrait en peu d'années la moitié de l'Europe à l'obéissance du pape : l'esprit audacieux des novateurs, l'humeur indocile de la multitude, les desseins politiques des princes, les décrets mystérieux de la Providence, voilà tout ce qu'il allègue pour rendre raison de ce qui s'est passé en Allemagne, en Bohême, en Suisse, aux Pays- Bas, en Angleterre, et dans tant d'autres parties de la chrétienté. Il n'a pas vu ni marqué suffisamment que la Béforme, en tous ces pays, a été la conséquence fatale de l'impossibilité que les peuples ont sentie à un moment d'aller plus loin, en restant soumis à Bome, dans le développement de leurs aspirations et de leur génie. Mais ce n'est pas à un prêtre qu'il appartient de le proclamer ; ce n'est pas à Bossuet qu'on peut demander de réduire la forme de la religion à n'être qu'une des multiples expressions du génie des races, façonné et déterminé par l'histoire. Ne nous étonnons pas d'une autre erreur, suite nécessaire de la première : il n'a pas cru à la vitalité du protestantisme ; il a proclamé en mainte occasion que l'hérésie approchait de son terme, et que Dieu allait rétablir l'unité de son Eglise trop longtemps affligée. Il q, été faux pro-

phète en cela. Ce queLuther et Calvin ont perdu, Rome ne l'a pas gagné. La contradiction logique que Bossuet relevait dans les Eglises luthérienne et calviniste n'a pas été résolue dans le sens que son zèle catholique espérait. Il n'a pas compris, il ne pouvait comprendre que ce qui avait détaché les peuples de Rome étant la nécessité de vivre, le besoin de remplir leurs destinées, cela devait les empêcher à jamais de s'y réunir, et qu'une nation souffre moins d'une erreur logique que de la raison même, quand elle blesse l'esprit national.

Contentons-nous cependant de ce que Bossuet pouvait nous donner, et sachons admirer qu'il ait su mettre dans une exposition théologique une telle force dramatique, des figures si pleines d'expression et do vie.

Contentons-nous aussi que la théologie, qui lui imposait ses conclusions, ne lui ait pas fait prendre le parti d'ignorer ou de dénaturer les faits. L'Histoire des Variations est une étude sérieuse et sincère, faite sur les documents originaux, par un homme qui a le sens critique et connaît la méthode. L'habileté du polémiste a consisté à porter les discussions sur les points où il se sentait sûr de triompher ; mais, sur ceux-là.

il est arrivé à des résultats certains et définitifs, que l'érudition moderne n'a fait, en somme, que confirmer. Par là encore, Bossuet a fait œuvre d'historien (1), et non seulement de théologien, de controversiste ou d'avocat.

(1) Cf. Rebelliau, Bossuel historien du proteslantlsme. Hachette. 1892, in-8%

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