Histoire du Calvinisme
o. Cinquième Avertissement aux Protestants, n° xxxiv. — Ici encore, les idées qu'il exprime daos ['Histoire des Variations datent du moment où, travaillant à cet ouvrage, il recourt pour son propre compte aux textes et complète son instruction par de nouvelles lectures. Dans ÏHistoire de France du Dauphin, où il paraît, pour cette époque, suivre de Thou, il ne s'exprimait guère plus clairement que lui sur le rôle du protestantisme en 1560; il représentait les protestants comme des acteurs secondaires, comme des instruments dont les chefs des partis politiques s'étaient servis; et il attribuait la conjuration d'Amboise plutôt aux concurrences ambitieuses des seigneurs et à la haine soulevée
Quand on compare ses conclusions, dans leur netteté si franche et si précise, soit aux opinions vagues et ëvasives1 de ceux des précédents historiens, qui, de La Popelinière à Mézeray, n'avaient osé assigner aux troubles du seizième siècle que des origines mal définies, obscures et hétérogènes; soit au sentiment, — radicalement opposé au sien, — des auteurs qui, de Régnier de La Planche à Davila , avaient maintenu à toute force le caractère entièrement politique et civil de ces discordes,
— la partie du livre dixième des Variations, qui en traite, peut, à juste titre, être jugée originale et neuve2. Et elle le parait peut-être plus encore si Ton rapproche l'essai de démonstration, dont Bossuet accompagne sa thèse et l'appuie, des pamphlets fanatiques, maladroits et vides où les controversistes de sa communion, en soutenant la même idée que lui, ne faisaient que la compromettre.
par les Guises, usurpateurs de l'autorité royale, qu'aux motifs de religion. Voy. Hist. de France, édit. Lâchât, t. XXV, p. 479, 484-487, 491, 497, 499, 502, 503, 518, 520, 522, etc. — Il semble même, en plusieurs de ces passages, que le précepteur du Dauphin songe à insister avant tout sur les dangers que l'ambition des princes lorrains faisait courir à l'indépendance royale. — Le même sentiment se remarque dans Y Abrégé chronologique dont nous avons déjà parlé (Bibl. nat., Mss. fr., t. III, n° 12837, p. 882 sqq.). Les Guises y sont appelés tout le temps les Guisards.
1. L'obscurité de cette histoire des guerres de religion est reconnue au dixseptième siècle par les esprits curieux qui avaient essayé d'y voir clair. Cf. Go.mberville, Disc, des vertus et des vices de l'histoire (1621), p. 115; — Guy Patin, qui met la condamnation d'Anne du Bourg et l'affaire d'Amboise parmi les mystères de l'histoire de France (Lettres, t. III, éd. Réveillé-Parise, p. 771).
— Bayle, dont le pyrrhonisme historique trouve ici une belle matière, déclare que tout ce qu'on peut croire sûrement, touchant cette fin du seizième siècle, c'est que les protestants de France ont pris quelquefois les armes et qu'il y a eu des batailles à Jarnac et à Moncontour (Crit. gén. de l'Hist. du Calvinisme, 1. I, n° iv). Cf. Dict. crit., art. Florimo.nd de Rémond, Rem. D. — L'opinion que les guerres civiles de cette époque avaient été purement politiques et colorées d'un vain prétexte de religion paraît cependant la dominante : voy. Saint- Simon (Mém., éd. Chéruel et Régnier, t. VI, p. 349) ; ce sont les <* menées de la maison de Lorraine contre le sang royal » qui ont « fait prendre les armes aux Huguenots. » Cf. Écrits inédits, p. p. Faugère, t. V, p. 44 et 68 : « L'extrême puissance où la faveur d'Henry II les avait élevés (les Guises) dans les dernières ajmées de sa vie, et le formidable début de toute-puissance qu'ils saisirent à sa mort, et qui accablait les princes du sang et écrasait la première noblesse, donna l'idée aux opprimés d'armer les Huguenots pour s'en faire un parti. »
2. C'est le sentiment de ses critiques protestants. Hist. des ouvrages des Savants, sept. 1688 : « Il veut absolument que le zèle de religion en ait été l'unique motif. » P. S0. « Il décide sans balancer qu'il n'y entrait aucuns intérêts politiques. » P. 82.
Le célèbre portrait de Mélanchthon, auquel le cinquième livre de Y Histoire des Variations est plus spécialement consacré , offre encore une preuve de cette nouveauté véritable à laquelle Bossuet atteint quelquefois par le soin qu'il prend, sur presque tous les sujets qu'il traite, de remonter aux sources primitives.
Jamais, avant lui, on n'avait, dans une histoire générale, autant parlé de Mélanchthon, j'entends de sa personne même. Le nom, assurément, du collaborateur de Luther revient fréquemment dans toutes les histoires religieuses ou politiques de l'Allemagne au seizième siècle, puisque, entre 1520 et 1560, il ne s'y passa guère d'événements importants où il ne fût quelque peu mêlé. Mais quel avait été l'état d'âme et d'esprit, au milieu de la tourmente révolutionnaire , de cet érudit englobé par elle? Quels avaient été les motifs personnels, les circonstances morales, les conséquences secrètes de ses actes publics? Sous quelles influences et par quel courant dïdées en était-il arrivé peu à peu à la situation, si délicate et si incertaine, qu'il eut dans la fin de sa carrière théologique? Je ne sache pas que personne eût été tenté avant Bossuet par cette psychologie d'un humaniste dans la Réforme.
Et il y avait à cela plusieurs causes, dont, en premier lieu, l'effacement ordinaire où, surtout du vivant de Luther, son « fidèle Achate1 » s'était volontairement tenu. Non pas qu'à plusieurs reprises Mélanchthon n'eût été appelé à jouer, dans la tragédie contemporaine, le rôle principal. Plusieurs fois, il avait eu, et dignement soutenu du reste, le périlleux honneur de rédiger officiellement la pensée réformatrice et d'être en quelque façon, le
1. Florimond de Rémond, Hist. de l'hérésie (édit. de 1610) p. 178.
Père de l'église luthérienne1. Mais c'est qu'alors on avait poussé au premier plan « maître Philippe, » au nom des intérêts de la cause. Il ne se mettait point en avant de luimême , et une fois sa haute mission terminée, au sortir d'Augsbourg, de Leipzig- ou de Smalkalde, il revenait en hâte à Wittemberg, expliquer du grec. Il n'aimait pas — comme Luther l'aimait ou, si l'on veut, le soutirait volontiers, — demeurer sur la brèche et sur la scène. Or c'est une mauvaise condition pour la gloire même posthume. La première place et la plus éclatante dans l'histoire appartient à ceux qui, l'ayant prise un jour, l'ont gardée avec une habileté jalouse. Les meneurs passionnés, hardis et convaincus recueillent, même disparus, le bénéfice du grand bruit qu'ils ont fait avec persévérance ; contestés ou non , leur souvenir reste au grand jour où leur personne s'est mise et tenue. Les modestes, au contraire, qui craignent d'abuser de l'attention publique, qui négligent, quand elle vient à eux, de la retenir, sont punis de cette discrétion dédaigneuse ou timide, et l'histoire les laisse parfois, comme Mélanchthon , attendre longtemps justice en cette pénombre qu'ils ont trop aimée.
La position prise par Mélanchthon , vers la tin de sa vie, sur le champ de bataille théologique, fut aussi pour sa renommée une cause, du reste analogue, de discrédit et de dommage.
Après avoir, au début, embrassé les desseins et les doctrines de Luther avec un zèle entier -, le développement sincère et scrupuleux de ses réflexions personnelles
1. Loci communes rerum theologicarum , 1521, réédités plus de cent fuis; Cunfessio Angustana (15301; Âpologia Confession^ Augustanse (1531);
Confessio Saxonica (1551). — « Luther appelait les Loci communes un livre iavincible, digne de figurer dans le canon ecclésiastique. » Haag, Hist. des Dogmes, t. I, 313. Cf. p. 183, n. i, et YHistoire des Variations, 1. 111, nos n, iv, lxiii ; 1. VIII, n° xvn.
2. Il ne souhaitait alors que de rompre des lances en faveur de la doctrine de Luther, en particulier celle de la Justification : « Utinam ci>iit/n</ti/ t/ii/ii sophista, utpossim illam impiam, stultam, maie philosophicam de voluntate sententiam justo volumine et intégra dispuiatione confutare! » Cité parDôtlinger, La Réforme, t. III, p. 266, n. 2. Il n'était pus moins vif contre les Zwingliens (Id., ibid., p. 285).
l'avait promptement entraîné assez loin de ce point de départ et poussé tour à tour dans des directions opposées. Tout d'abord, au spectacle des désordres matériels et moraux que la révolution religieuse suscitait en Allemagne, il fit à l'Eglise catholique, en vue d'éviter un schisme irrémédiable, des avances qui pouvaient assez justement paraître aux fervents adhérents de la Réforme un désaveu déguisé de ses premiers engagements et un commencement de trahison l.
Puis, très frappé des difficultés considérables que présentait à la raison la théorie de son maitre sur le comment de la présence divine dans l'Eucharistie 2, il s'était rapproché graduellement de la conception zwinglienne de la Cène, qui, elle, en supprimant la Réalité, n'avait pas plus besoin de la Conmhstantiation luthérienne que de la Transsubstantiation catholique 3.
Cependant, ni d'un côté ni de l'autre, Mélanchthon n'était allé jusqu'au bout de l'évolution commencée. Tout en regrettant amèrement la hiérarchie romaine et la Papauté, il tenait à la Réforme et à presque tout ce qu'elle avait innové par ailleurs; tout en se ralliant, sur l'Eucharistie, aux idées radicales des Sa élémentaires, il ne consentait pas à renier la Confession d'Augsbourg ni l'esprit religieux de Luther. Au reste, sur une question non moins capitale que celle de l'Eucharistie, sur le dogme de la Prédestination, Mélanchthon, qui maintenait quelques
1. « Dogma nullum habemus diversum ab Ecclesia romana... Parati sumus obedïre ecclesiae romanae, modo ut Ma, pro sua clementia, qua semper erga ovines gentes usa est, pauca quaedam vel dissimulet , vel relaxe/ r/>/ar jam mutare, nequidem si velimus, nequeamus... Posset constitui concordia, videlicet si nostris utraque species coenae Domini pèrmittereiur, si conjuç/ia sacerdotum et monachorum tolerarentur. » Lettres du 6 et 7 juillet 1530 au cardinal Campège, dans Haag, Hist. des Dogmes, t. 1, p. 343, n. 1. (La Confession d'Augsbourg avait été présentée à Charles-Quint, le 25 juin.) Cf. du reste la fin de cette Confession et la Préface à V Apologie, dans Dùllinger, ouvr. cité, t. III, p. 268, 269 et notes; VHist. des Variations, 1. V, nos vi, xvn, xxn, xxm, xxv, xxvi, xxvin, xxix; I£uhn, Vie de Luther, t. II, p. 292-293.
2. Hist. des Var., ]. II, n° lxii; IV, nos xxxi-xxxu ; 1. VI, hos xx, xxvi, xxvir. xxvin, xxix, xxx, xxxt, xxxv, I. VIII, n° xxxvn.
3. Hist. des Var., 1. III, nos v-vm; Haag, Hist. des dogmes chrétiens, t. I, p. 344-345.
droits et une certaine efficacité à la liberté humaine1, réussissait à la fois à mécontenter les Luthériens orthodoxes, défenseurs intransigeants de cette théorie du Serf arbitre absolu, si nettement soutenue par Luther dans sa polémique avec Erasme; et à scandaliser les Calvinistes, adversaires encore plus convaincus, si possible, de toute compromission pélagienne, négateurs encore plus féroces de toute indépendance active chez la créature déchue.
Avec son éclectisme conciliateur et mitigé, Mélanchthon avait quitté deux Eglises sans entrer résolument dans la troisième, et il était, en fin de compte, resté à la porte de tous les partis. Vivant, cette situation mal définie et cette doctrine complexe ne lui attirèrent de tous côtés qu'excommunications et invectives, à travers cette mêlée byzantine où, une fois Luther disparu, les théologiens se jetèrent avec une aveugle furie2. Mort, sa réputation en souffrit.
Les catholiques ne firent pas à cet homme, qui les avait ménagés sans les satisfaire, l'honneur de le poursuivre à Fégal de leurs ennemis plus violents, et, dès la fin du seizième siècle, leurs pamphlétaires mêmes dédaignent,
1. Mélanchthon avait d'abord adopté la doctrine luthérienne du Serf arbitre : « Omnia necessario evenire Scrïpiurae docent. » (Loci communes, lr<= édit., 1521, p. 8.) « Eveniunt omnia juxta destinationem divinam. » P. 13. Il changea d'avis dès 1536, dans la seconde édition des Loci, sans que Luther réclamât (Loci, éd. de 1536, art. De Causa, peccafi : « N071 invekendà sunt in Ecclesiam deliramenta tzzçà t?,; àvâyxr,;... Non est obscurum quantum haec opinio noceat pietati et moribus »); mais Amsdorf et Flacius Illyricus, plus luthériens que Luther, protestèrent âprement. Cf. les textes principaux dans Haag, ouvr. cité, t. II, p. 210-212; et dans Dôllinger, t. I, p. 377, 383, 384, 393; t. III. p. 265, 289, 292, 318, 361, 367, 410 sqq., 428 sqq., 474, 488, 538, etc.
2. Lettre u'Osiandre à un de ses amis, relativement à Mélanchthon (citée par Dôllinger, ibid., t. III. p. 395, n. 3) : Si me audis et auctoritas mea quiequafn apud te valet, simpliciter aoslinebis ab ipsius libris : ianto enim artificio retinet speciem sanae doctrinae, abnegata mu ni oeritate ej'us, ni non credam pestilentiorem hominem in Ecclesia exstitisse jam inde a tem~ poribus Apostolorum. » Cf., pour la haine de Chytrée contre Mélanchthon, Hist. des Var., I. VI H, n" XL. « Le duc de Wurtemberg lui-même, à l'instigation des théologiens Souabes, lui reprocha d'avoir porté atteinte au dogme de l'Incarnation et de la double nature de J.-C. » Dôllinger, t. I, p. 393. — Sur ces guerres intestines de la théologie allemande, voir, eutre beaucoup d'autres, les ouvrages de Walch, de Tholock, de Dôllinger.
280 LIVKE DEUXIÈME.
en quelque sorte, de compter Mélanchthon parmi les grands hérésiarques qui méritaient d'être immortalisés par leur haine '.
Dans la Réforme, aucune des deux grandes Eglises de l'Europe protestante ne se sentit tenue d'entretenir et d'illustrer la mémoire d'un homme qui, sans doute, s'était réclamé de l'une et de l'autre, mais qu'aucune d'elles ne pouvait réclamer tout à fait. Traité de « cryptocalviniste » par les théologiens d'Iéna, de « synergiste, » par les théologiens de Genève, Mélanchthon était indifférent, sinon suspect, aux purs des deux communions. Et lui-même il n'avait point fondé d'école qui pût, en le continuant, le glorifier et le défendre. Dès son vivant, les « philippistes » étaient les moins nombreux ; ils furent, après sa mort, les moins bruyants, outre que, la tendance de toute opinion moyenne étant de se diversifier sans cesse, de raffiner sur les nuances et de s'ouvrir aux compromis, les Syncrétistes » du dix-septième siècle, qui, comme Calixte, procèdent en quelque façon de Mélanchthon, firent bientôt trop de chemin loin de ses voies pour avoir des raisons durables de se rattacher à son souvenir.
« C'est à dessein, disait l'ami de Luther, que je parle timidement de ces grandes choses du dogme chrétien, car elles ne se peuvent bien comprendre que dans le for intérieur et dans les luttes intimes de la conscience individuelle2. » « J'ai toujours voulu, disait-il encore, accommoder mes dogmes à la logique et au bon sens :
1. Cf. le De vita, moribus atque rébus gestis haereticorum nostri temporis Martini Lutheri, Andreae Carolostadii et Joannis Calvin/, auctare Jac. Laingaeo, 1581 ; le De vita et moribus Theodori Bezae, 1585 ; et les ouvrages analogues de Cochlée et de Boi.sec. ■ — Florimoxd de Rémonb est le seul qui parle avec quelques détails de Mélauchthoa {Ilist. de la naissance et du progrès de l'hérésie, p. 97, 126, 173, 178-187). — Surtius cité par Rinai.ui (Annales ecclesiastici, t. XXXI11, ad ann. 1530, n° lxxxi) juge même que la conduite indécise de Mélanchthon n'a pu venir que d'un cerveau détraqué : a cerebro parmn sano.
2. « Crede rnihi, mi Brenti, magna et obscura controvevqia est de justifia fidei... Spero te Apologia noslra aliquo modo adjuvari, etsi de tantis rébus timide loquar, quse tamen non inteUigunlur. nisi in certaminibus comàentiarum. » Lettre à Breuz (1531), dans Dollixgeh, t. lit, p. 200, n. 2.
fuc/i absurda et hyperbolica*. » Mais il n'y a que les
« hyperboliques, » dont la parole est décisive, la doctrine simple, les conclusions extrêmes, pour avoir, parmi les contemporains, des sectateurs, et, dans la postérité, des dévots 2.
Aussi, en 1C88, le plus clair delà renommée historique de Mélanchthon consistait-il dans le souvenir de ses mérites d'humaniste et de pédagogue. On se rappelait encore le lettré utile, auteur de tant d'éditions ou de manuels restés classiques, le « Précepteur de la Germanie, » qui avait non seulement défendu, après Erasme, les nobles études, mais propagé infatigablement, au nord et au midi, l'instruction populaire. On dédaignait le docteur et on ignorait l'homme.
En 1C88, sur les moindres particularités de la vie de Luther, la curiosité pieuse des érudits avait accumulé déjà les commentaires 3. Mélanchthon n'avait encore que deux biographes, le timide Camerarius et le sec Melcbior Adam \ Et tandis que Luther devenait de plus en plus
1. Lettre à Buchholzer (1559), dans Dôllinger, t. I, p. 384, n. 1.
2. Comme dit de Thou, dans Tessier, Eloges (édition de Genève, 1683, p. 195) « ceux de son parti blâmèrent après sa mort cette aversion qu'il avait pour les contentions et pour les disputes, et outre cela sa trop grande passion pour la philosophie et pour les mathématiques', etc. »