‹ Bossuet, historien du protestantismeChapitre 213 sur 327 · CHAPITRE TROISIÈME. '(Il · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME. '(Il

ce système était chez les autres assez « mitigé et adouci '. » Sur tous ces points2, le bon sens historique de Bossuet et sa finesse de théologien le servent mieux que ne servent Basnage sa raide et étroite logique et son exactitude formaliste. L'auteur protestant s'en tient à la surface des choses quand il décide catégoriquement que « pour être manichéen, il faut : 1° établir publiquement deux Principes ; 2° rejeter l'ancien Testament; 3° admettre la transmigration des âmes, adorer le soleil, recevoir un baptême de feu, célébrer une fête en l'honneur de Manès3. » Voilà ce que Bossuet pouvait appeler, du terme dédaigneux qu'il emploie souvent, « une grossière théologie. » Car tels étaient, il est vrai, les dogmes conséquents et les pratiques essentielles du Manichéisme ancien ; mais cette hérésie, plus qu'aucune autre et surtout en se renouvelant dans les temps modernes, eut des complexités, des métamorphoses, des replis de toute sorte. Pour s'y reconnaître, il fallait, tout ensemble, la clairvoyance défiante d'un docteur, ayant l'expérience des sophistiques adresses de l'esprit de secte, et la hardiesse d'un historien assez sûr de sa méthode ordinaire pour oser, au besoin, conjecturer d'autorité le sens caché derrière la lettre insuffisante ou trompeuse.

Mais s'il est légitime de supposer, malgré les données incomplètes fournies par Ebrard, Evervin, Pierre le Vé-

1. Ce sont les termes mêmes de Schmidt qui a, le premier, exposé nettement cette double direction de la doctrine cathare. [Hist. des Cathares, t. II, p. 12, p. 52-57.)

2. Bossdet attribue justement aussi uue certaine importance au rejet par les Cathares de l'intercession pour 1rs morts; cf. Schmidt, t. Il, p. 51 : Ch. Molinier, Annales de Bordeaux, t. Y, Lexte cité p. 23S, u° 20. — Sur le rejet total ou partiel de l'ancien Testament , cf. Hist. des Var., I. XI, dosxiv, xx. xxxv, xxxvn, xxxvui, xlii, xi. vi, xlviii, lu, i.xv; Schmidt, t. II, p. 52, 61, 05 ; Mounieu, ibid., texte cité p. 238, n°s il, 12, 13, et p. 242, n. 1. — Sur l'aversion pour le culte de la Vierge, cf. Hist. des Var., 1. XI, n° xiv ; Schmidt, t. II, p. 4I-4:'>, 75 : Molinier, ibid., texte cité p. 238, n° 25. — Bossuet signale aussi l'absence chez les Cathares de tout culte des saints , la négation de la résurrection des corps, et enfio ce l'ait que les Cathares croyaient à la damnation de saint Jean-Baptiste (1, XI, n° xlviii) : cf. encore Schmidt,, t. II, p. 39-40.

3. Bas.naoe, Hist. de ta lie/, des Egl. ré/'., t. I, p. 134; Hist. de l'Église, p. 1 lui sqq.

nérable et saint Bernard, que les « hérétiques » dont ils parlent renouvelaient dans leurs dogmes, leur morale et leur culte, l'esprit et les principes dualistes du Manichéisme ancien, sait-on au juste qui sont les « hérétiques » dont parlent ces auteurs?

Basnage et Allix, tout en s'évertuant à ruiner les témoignages sur lesquels Bossuet s'appuie et à révoquer en doute les inductions qu'il en tire sur l'existence de <( nouveaux manichéens » au douzième siècle, étaient pourtant obligés de reconnaître parfois qu'il y avait eu réellement, à cette époque, en Occident et spécialement dans le Midi de la France, des « Manichéens ». Et cet aveu, quelque pénible qu'il leur pût être, s'imposa d'autant plus inévitablement à eux, lorsque la publication, dans le temps même où ils écrivaient contre Bossuet, de plusieurs interrogatoires d'hérétiques jugés par l'Inquisition toulousaine, eut démontré clair comme le jour, chez les prévenus qui comparaissaient devant les tribunaux ecclésiastiques, une religion pleine de croyances dithéistes et de sacrilèges antichrétiens1. Mais on pouvait

1. Cf. Basmage, Eist. de la Rel. des Êgl. Réf. (1690), t. I, p. 151-153, 160; Eût. de l'Église (1699), t. II, p. 1400 sqq.; 1410 sq. ; 1413, 1415; Eist. de la Rel. des Êgl. Réf. (1725), t. II, p. 177, 178, 186, 196; — Allix, Ancient cherches of Piedmont (1690), p. 130 sqq.; 157, 158 ; Ancient churehes of Albigenses (1692), p. 149-153, 160-172.

Jurieu (Lett. past., t. III, 1. x, p. 218) et Basnage, dans la première édition de sa réponse à 1 Histoire des Variations , avaient annoncé, comme devant confondre le nouvel historien des Albigeois, certains documents originaux, jusqu'alors enfouis dans des bibliothèques privées, et qui, lorsqu'on les mettrait au jour, vengeraient, de la manière la plus éclatante, les prédécesseurs de la Réforme dans le Midi de la France du reproche que les Catholiques leur faisaient d'avoir été dualistes. C'étaient les procès-verbaux authentiques des interrogatoires des Albigeois devant les tribunaux de l'Inquisition. Basnage donnait même (Hist. de la Rel. des Égl. Réf., éd. de 1690, t. I, p. 156 sq.) un extrait de ces documents qui lui était communiqué par le détenteur, « M. de Graverol , illustre académicien de Nîmes >» (Cf. plus haut, p. 383, n. 1.) Et de cet extrait, apparemment choisi et isolé avec soin, il concluait que « les Albigeois étaient fort éloignés du Manichéisme » et que « leur religion était semblable » à la protestante « dans tous les articles essentiels. >» — Allix obtenait en même temps d'un libraire de Hollande communication d'un plus grand nombre de pièces du même genre qu'il avait en sa possession. Mais il ne tarde pas à être embarrassé de l'emploi de ces documents, qui, au lieu de confirmer l'innocence des Albigeois, rendait leur « manichéisme » probable. Il se trouve dans celte situation singulière d'être obligé de discréditer les documents nouveaux qu'il apporte

toujours se demander où étaient ces « nouveaux Manichéens », dont l'existence paraissait désormais indéniable? Etait-il certain qu'ils fussent identiques aux dissidents si célèbres dans l'histoire sous le nom d'Albigeois? C'est là entre Bossuet et ses critiques le troisième chef du litige.

A vrai dire, sur ce point, il n'était guère possible à Bossuet de leur démontrer qu'il avait raison et de trancher définitivement le débat.

Comme il est aisé de le constater, les auteurs du Moyen âge sont loin d'observer un usage constant et une précision invariable dans les dénominations qu'ils donnent aux hérétiques de leur temps. L'un de ceux dont Bossuet se sert, ce prieur de Steinfeld, Evervin, qui, tout effaré de la découverte qu'il vient de faire, dans son calme pays rhénan, d'hérétiques destructeurs de presque toutes les croyances chrétiennes , écrit à saint Bernard pour implo-

et d'en contester la véracité, alors même qu'il en vantait l'intérêt (Albigenses , p. 164-170). — Ce fut bien pis quand, en 1691, le P. Benoît de Saint-Dominique, dans son Histoire des Albigeois et des Vaudois ou Barbets , en 1692, le professeur hollandais et réformé Philippe Li.mborch dans son Historia Inquisitionis, eurent publié intégralement la plupart de ces pièces. (Be.xoît, t. I, p. 267- 296, Preuves; Li.mborch, Liber senlentiarum inquisitionis Tolosanae , 1307- 1323). Les croyances dualistes de la plupart des accusés en ressortaient si évidemment, que Limborch lui-même, malgré son visible désir de ne pas déranger la thèse protestante, était obligé de distinguer, comme Bosquet, les Albigeois et les Vaudois (lib. I, cap. vin, p. 30 sqq.), et, comme Bossuet encore, d'accuser les Albigeois d'une sorte de « manichéisme ». — Basnage, en présence de cette démonstration, aurait dû faire ce qu'il conseillait à Bossuet, au sujet précisément de l'onzième livre des Variations ; il aurait dû effacer les longs développements où il discutait le choix des auteurs sur lesquels le prélat s'était fondé, et contestait l'interprétation que Bossuet avait donnée des renseignements fournis par eux. Il n'a pas, naturellement, cet héroïsme; mais sa méthode ne laisse pas que de se ressentir de ces révélations nouvelles. Il accorde, dès lors, sans chicane, et il y insiste, qu'il y avait dans le Languedoc et la Guienne un certain nombre de «. manichéens »; mais il persiste à soutenir — et cela, contre Limborch, dorénavant, aussi bien que contre Bossuet, — qu'il y avait encore dans le Midi d'autres hérétiques, ennemis de l'Église catholique sans être sectateurs de Manès, et que ce sont là les Albigeois que -le Protestantisme revendique comme ses ancêtres (Hist. de la Rel. des Êgl. réf., 1725, p. 174, 177, 178, 183, 187, 190). « La dispute, » écrivait-il déjà en 1699, « roule uniquement sur cette question, s'il n'y avait point proche d'Albi une secte... différente des Manichéens , qui combattait l'Église romaine par les mêmes principes dont on se sert aujourd'hui contre elle, et qui avaient à peu près la même religion que les Réformés. Qu'on les appelle Vaudois, Albigeois, cela ne nous est d'aucune conséquence. »

rer le secours de sa doctrine et de son éloquence , — Evervin n'ose pas môme se risquer à qualifier les erreurs inouïes qu'il lui dénonce1. Saint Bernard, à son tour, après les avoir étudiées, ne sait de quel nom flétrir 2 une hérésie dont son érudition ne connaît pas l'auteur. Les autres chroniqueurs ou théologiens désignent ces nouveaux errants par des noms variés. Ils les appellent Cathares, s'ils se décident, comme Eckbert, à y voir la postérité probable des Manichéens dont saint Augustin est plein, — Poplicains , s'ils les assimilent à des hérétiques plus récents, les Pauliciens, que Villehardouin et les Croisés avaient retrouvés dans l'empire grec3. Ou bien, sans en chercher plus long et suivant l'usage des pays où ils écrivent, ils leur appliquent les sobriquets populaires de Tisserands ou de Bonshommes , parfois même de Vaudois. Il est donc toujours possible à la rigueur de se demander quelle est exactement la secte de laquelle les anciens auteurs veulent parler.

Basnage et Allix, bons avocats, n'y manquent pas \ Bossuet a reconnu et étudié dans l'onzième livre une secte séparée et ennemie de l'Eglise romaine, qui avait soutenu, selon lui, à la fin du douzième siècle, des erreurs assez inoffensives5 et qui, en tout cas, n'a pas

1. Il en est de même (TÉbrard de Béthuxe, dans son Antihaeresis. Cf. plus haut, p. 393, et plus loin, p. 416, n. 2 et p. 418, n. 3.

2. Mabillom, Analecta, éd. de 1723, p. 474. (In Evcrvini Epist. ad Bernardum Annotatio.)

3. « Haereticorum quos alii Catharos, alii Patrinos, alii PulAicanos, alii aliis nominibns vocant... » Conc. Later. (1179), cité par Schmidt, t. I, p. 83, n. 2.

4. Hist. de la Bel. des Égl. réformées, t. 1, p. 101, 152, 196, 198; Hist. de l'Église, t. 11, p. 1409, p. 1415 (à propos des textes d'Ébrard de Béthune et de Pierre de Vaucernay) ; p. 1416 (à propos du témoignage de saint Bernard) ; p. 1422, 1424 ; Hist. de la Rel. des Égl. réf. (1725), t. II, p. 224, etc. — Cf. Allix, Albigenses, p. 140-143 (à propos de la Conférence rapportée par Bernard de Fontcaud, et qui s'applique, selon Allix, non aux Vandois, mais aux Albigeois). Allix n'accorde avec Bossuet eu ce sens qu'il n'attribue pas aux Albigeois et aux Vaudois la même origine (p. 114 sqq.), et que même « les rites et les cérémonies » des Albigeois diffèrent, à son avis, de ceux que pratiquaient les Vaudois (p. 160-171). Mais il leur attribue les mêmes croyances. Cf. p. 170- 172, et Ancien t Churches of Piedmont, p. 158.

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