‹ Bossuet, historien du protestantismeChapitre 24 sur 327 · Socrate chrétien, dise. X · texte numérisé non relu

Socrate chrétien, dise. X

3. Conformité de la créance de l'Église et de saint Augustin sur le sacrement de l'Eucharistie (1626.) — 2e édit., en 1633, sous ce titre : L'Eucharistie de l'ancienne Église, ou traité auquel il est montré quelle a été durant les six premiers siècles depuis l'institution de l'Eucharistie la créance de l'Église touchant ce sacrement ; le tout déduit par l'examen des plus célèbres auteurs qui ont fleuri pendant ce temps, etc. Traduit en latin par Blondel, eu 1635. — Sur le succès de cet ouvrage, v. Bayle, Dict., art. Aubertin. — La première partie seule est consacrée à l'examen de la matière par l'Écriture et par le raisonnement. Dans la seconde, l'auteur recherche la croyance de l'Église durant les six premiers siècles, par une discussion exacte des textes. Dans la troisième, il fait l'histoire de l'introduction des doctrines de la ïranssubstantia-

dans la controverse protestante la méthode historique par son ouvrage sur Y Eucharistie de l'ancienne Eglise, dont les catholiques furent longtemps à relever le savant défi. Et déjà le courant qui portait les esprits vers cette façon de discuter était si fort (pie les partisans même de l'ancienne apologétique s'y laissaient parfois entraîner. Ce n'est pas sans mauvaise humeur que Dumoulin. — le rigide calviniste dont le mépris pour les Pères indignait Casaubon ', — se résigne à composer son traité de la Nouveauté du papisme2; il déclare bien haut ne vouloir « en rien déroger à la perfection de l'Ecriture, qui seule peut et doit décider des doutes de la foi3; » mais il ne laisse pas, tout en protestant contre cette mode nouvelle, de se mettre lui aussi en frais d'érudition ; pour arracher à ses adversaires « le masque d'antiquité » dont ils se parent. Daillé, un peu plus tard, donne à son tour l'exemple de cette même conversion. Il commence par démontrer, dans deux traités retentissants 5, que la « foi ne saurait

tion et de la Présence réelle. — Blondel se propose aussi dans son Éclaircissement sur l'Eucharistie (1641) de montrer que la doctrine catholique de l'Eucharistie était d'origine moderne. Cf. plus haut, p. 14.

1. Epist. ad Heinsium, Non. octob. 1611 ; Praest. ac Erudit. Virorum Epist., pp. 330, 345, 445. — Cf. les ouvrages déjà cités de Dumoulin : le Juge des controverses, 1615 ; Des traditions et de la perfection et suffisance de l'Écriture sainte, 1621.

2. Nouveauté du papisme opposée à l'antiquité du vrai christianisme, contre le livre de M. le cardinal du Perron, intitulé : Réplique à la réponse du roi Jacques Ier, 1627.

3. Ibid., préface; cf. 1. I, ch. xn : « La recherche des histoires ne décide aucune controverse; » ch. xlv : « Tout ce qui est institué depuis Jésus-Christ et les Apôtres est nouveau, et la multitude des années ne peut autoriser une fausse doctrine... Nous ne jugeons point de la vraie Église par années, mais par règle... Jésus-Christ n'est point la coutume, mais la vérité.... Eu toutes controverses de la foi tâchons à ramener les esprits à la première institution. »

4. Nouveauté du papisme, 1. I, ch. xlviii, xlix, l, sqq. ; 1. V, ch. xix. A la fin de sa vie, Dumoulin compose dans le même esprit l'ouvrage intitulé : La I ie et la religion de deux bons papes, Léon IeT et Grégoire Ier, où est montré que la doctrine et la religion de ces pontifes tant célèbres est contraire à religion romaiîie de ce temps, 1651.

5. Traité du vrai emploi des saints Pères, 1632 ; la Foi fondée sur les Écritures, 1634. Dans le premier de ces deux ouvrages (ch. n), Daillé disait que dans les Pères on peut tout trouver, « presque en la même sorte que celui qui, dans le son même des cloches, rencontrait, ce lui semblait, les désirs et les affections de son esprit. »

se fonder que sur les Ecritures, qu'il ne sert de rien de rechercher et d'invoquer les opinions des saints Pères. » Et cependant, à partir de 1640, il ne cesse presque pas d'étudier, dans une suite d'ouvrages historiques ' , ces idées et ces coutumes de l'Eglise ancienne, si peu instructives selon lui ; il travaille à démontrer que , dans la pratique comme dans le dogme, le christianisme d'autrefois diffère du catholicisme d'aujourd'hui2.

A quoi bon cette curiosité si la constatation de la foi du passé n'avait aucune valeur au regard de la conscience

1. V. plus haut, p. 14, note 1, l'énumération de ces ouvrages. Ceux que Daillé laissa en manuscrit marquent la même préoccupation ; par exemple, un Recueil de passages des Pères grecs et latins sur le sujet de l'Eucharistie, avec des inductio?is tendant à prouver que la foi des premiers docteurs de l'Église était la même que celle des protestants. Cf. Haag.

2. Cf. Daillé, Rép. à Adam et à Cottiby , 2» éd., 1669, p. 5-8, 340 sqq. où il cherche à définir ses idées sur l'autorité des Pères. — La môme incertitude me semble se trahir chez Cameron (Opéra theologica, éd. de 1642, p. 254) où, sur la question de savoir si la perpétuité, conspiratio in doctrina cum Ecclesia antiqua, est une marque, nota, de la vraie Église, son premier mouvement est de l'avouer (Oportet enim Ecclesiam semper in doctrina sui esse similem) pour restreindre ensuite considérablement cette concession générale. Le même Cameron écrit en 1618, Traité des préjugés, p. 80 : « L'antiquité, disent-ils, est vénérable et divine; la nouveauté, au contraire, damnable et diabolique, ce que nous avouons volontiers être véritable... S'ils peuvent vérifier qu'ils sont plus anciens que nous, qu'ils aient gain de cause. » — Cf. Aubertin, l'Eucharistie de l'ancienne Église ; dans la préface, adressée « à MM. de l'Église romaine, » il proteste contre l'autorité qu'ils accordent à l'ancienneté des croyances; dans l'épître dédicatoire, adressée aux Réformés, il se fait fort de revendiquer pour la foi protestante cette « recommandation » d'antiquité... « S'il faut, » dit-il, « se donner de garde de prendre une erreur envieillie pour la vérité primitive, toutefois bien est-il certain que la vérité est première que le mensonge, et que ce qui est le plus véritable c'est ce qui est le plus ancien. » — Dreli.\court, Du faux visage de l'antiquité, 1653, sect. n : « Qu'il est faux que nous soyons obligés à suivre généralement tout ce qui a été cru et pratiqué durant les six premiers siècles de l'Église ; » — sect. v : « Que quand les origines (de certaines pratiques des catholiques) seraient beaucoup plus anciennes, nous ne penserions pas pourtant être obligés à les croire ; » — sect. xxu : « Les écrits des anciens Pères sont un chaos difficile à débrouiller. "Voilà l'ancienne thèse. Voici la concession aux tendances nouvelles : sect. m : « Qu'il y a dans la communion romaine quantité de doctrines et de choses importantes au service de Dieu qui n'ont ni été crues, ni pratiquées durant les six premiers siècles de l'ère chrétienne ; » — sect. xiv : « Que l'Église romaine ne croit pas tout ce qui a été cru généralement ou par la plupart des Pères durant les six premiers siècles ; » — sect. xv, sq. : « Que l'Église romaine n'observe point quantité de cérémonies qui s'observaient en l'ancienne Église. » — Cf. encore Jurieu, Lettres pastorales, 2e année, XXIV, sur les « excellentes règles de Vincent de Lérins » touchant l'antiquité et la continuité de la tradition. V. plus loin, p. 58.

chrétienne , et si vraiment Ton était toujours d'avis que l'ancienneté d'une croyance n'est bien souvent que la vieillesse d'une erreur1?

Mais c'est que tout autre était l'opinion qui, de plus en plus, prévalait. Accorder à l'Eglise papale que ses doctrines présentes étaient celles que l'Eglise ancienne avait professées de tout temps, c'eût été maintenant, aux yeux des protestants , donner presque cause gagnée à leurs adversaires, ou tout au moins établir en leur faveur un préjugé du plus grand poids2.

Les anglicans, par exemple, s'offraient à admettre même les « traditions non écrites, » de l'Eglise catholique pourvu « qu'on les leur montrât reçues par toutes les Eglises et dans tous les siècles 3. » Sans doute on reconnaissait là l'esprit respectueux du passé que les Anglais avaient gardé dans leur adhésion à la Réforme i ; mais même dans le calvinisme français, les docteurs ne

1. C'est Dreli.ncourt qui s'autorise de ce mot de saint Cyprien : Consuetudo sine veritate, velustas erroris est. Cypr. Epist. lxxiv, éd. Rigault, p. 132.

2. Cf. Nicole, Traité de l'Eucharistie (1664), sect. i : « Le plus ordinaire et le plus puissant moyen pour ramener les calvinistes à la foi de l'Église catholique est de leur représenter Je consentement de tous les siècles et la disposition fidèle de tous les Pères pour les dogmes qu'ils contestent aux catholiques. Cette preuve est si convaincante que, quelque effort que les ministres fassent pour l'affaiblir, en répondant en général qu'il ne faut s'attacher qu'à la parole de Dieu , elle ne laisserait pas d'emporter l'esprit de tous ceux de leur parti , s'ils n'avaient travaillé à l'obscurcir en contestant à l'Église ce consentement de tous les siècles, etc. » Tout le passage est à voir.

3. Le Dr Wake, cité dans la Bibl. univers, et hist. protestante, 1688, p. 490-491.

4. Il serait aisé de montrer l'existence des mêmes sentiments dans les églises luthériennes, que je ne peux toucher ici qu'en passant. G. Calixte, par exemple, dont l'influence a été grande dans l'Allemagne théologique du dix-septième siècle (v. Henke, Calixtus und seine Zeit) admettait sans hésiter que tout n'était pas inspiré dans la Bible ; il niait que le dogme de la Trinité fût clairement enseigné dans l'Ancien Testament, et en revanche il accordait une grande autorité à la tradition ecclésiastique, du moins jusqu'au cinquième siècle (De mtctoritate S. Scrip/urae, 1654), concession grave, même dans ces limites, si, comme ie dit Haas, Hist. des dogm, clirét., I, 352 : « il est certain que l'Église du cinquième siècle ressemble à l'Église catholique beaucoup plus qu'à l'Église protestante, » Cf. le De arte nova, p. 49 : « Duo sunt principiû : divinae legis mictoritas, tum deinde ecclesiae catholicae traditio », cité par K.mi.ms, drr innere (iang d. deulschen Protestantismus , p. 105. Tandis qu'en 1614 André Reuchlin écrivait : « Praestat solum verbum Dei serjui. » Praest. ac Erudit. virorum Epistolae, p. 425. Cf. ibid., p. 958.

vont guère moins loin dans cette voie. Que l'on ?ious montre, dit l'un d'eux, que l'Eglise catholique a toujours été la même : tous les protestants s'y réuniront \ Et Jurieu, sur la Transsubstantiation, déclare sans hésiter que « si le papisme avait bien prouvé que, depuis les Apôtres constamment jusqu'à nous, toutes les communions des chrétiens Font crue et enseignée, il ne croit pas que les protestants fussent en droit d'y rien opposer 2. » Il fallait donc, et c'est ce qu'en France Aubertin et Blondel paraissent, dans leur parti, avoir les premiers bien compris, il fallait disputer, arracher à l'Eglise romaine ce consentement de tous les siècles dont elle autorisait sa créance 3.

1. Aubert de Versé, L'Avocat des protestants, 1686, p. 32. Il est vrai qu'il ne croit pas cette démonstration possible ; il suffit qu'il en admette, théoriquement, la haute valeur.

2. Vrai système de l'Église, 1. II, ch. i, p. 236-237. Cf. Traité sur l'unité de l'Église, du même Jurieu, cité dans l'Hist. des ouvr. des Sav., 1688 : « Si les protestants égalent le nombre des catholiques, toutes ces grandes questions que l'on a tant agitées sur l'Église s'évanouissent, et il ne s'agit plus que d'examiner qui retient l'ancienne doctrine. » — Cf. du même, la Religion du Latiludinaire, p. 94-95. — C'est l'étude des Pères qui avait amené Holstexius au catholicisme (lettre de lui à Peiresc, citée dans la Biogr. univ. Michaud, art. de Boissonnade) ; c'est l'autorité des conciles et de la tradition qui décide, à cette époque (1660-1685), un bon nombre de conversions qu'on aurait tort de croire toutes forcées et insincères. Cf. dans les Mém. de Trévoux, janv. et fév. 1702, les « motifs de conversion » d'Ulrich Obrecht, en 1684; Picot, Hist. ecclés. du XVIIe s., p. 224. Sur le respect et la déférence de Grotius pour l'antiquité, voir les Epistolae, passim, et en particulier, celles que cite Bcrignv, Vie de Gratins, II, p. 187-189.

3. Blondel (Éclaircisseme?it familier sur la doctrine de l'Eucharistie, 1641) commence par protester (p. 2, 3) que ceux qui recherchent la vérité doivent en entreprendre « la recherche dans les livres de Dieu plutôt que dans les écrits des hommes, dès l'origine plutôt qu'à mi-chemin, dans la source plutôt que dans les canaux... Posé qu'une doctrine soit vraie et contenue en l'Écriture, quand, depuis les Apôtres, personne ne l'aurait défendue, l'obligation à la croire et maintenir en tout temps et partout ne serait pas de moindre nécessité... Au contraire, présupposant qu'une opinion soit fausse, quand elle aurait été suivie dès le commencement sans interruption et par la plupart, elle n'en serait pas plus recevable. » Mais il arrive vite à déclarer, « avec saint Basile » que « tout ce qui excelle en antiquité est vénérable, » que « tous les chrétiens doivent tenir que la vraie antiquité est nécessairement un privilège de la vérité » ; et plus loin : « Pour ce que nous vivons en un siècle malade d'un dégoût superbe de la vérité, qui ne peut sembler digne d'être suivie à ceux auxquels on ne montre pas qu'elle a été suivie en effet,... donnons quelque chose à la malice du temps et montrons en peu de mots, etc. » Et cette partie de la démonstration est au contraire la plus longue du livre. — Cf. p. 29 : « Encore

Et il semble qu'ici ce changement de méthode paraisse bien manifester l'action d'une cause distincte de celles que nous avons précédemment signalées. Dans cette unanimité d'adhésion à la recherche historique appliquée à la controverse, entra vraisemblablement, pour une très grande partie, l'influence indirecte d'une école philosophique fort en faveur dans la société au dix-septième siècle, — l'école des libertins sceptiques, continuateurs de Montaigne. Car leur lieu commun favori , leur grande machine de guerre, c'est, on le sait, l'inconstance et l'instabilité de la raison humaine. Ce que l'homme appelle la science n'est qu'une « inquisition sans arrêt et sans but1; » ce qu'il décore du nom de vérité 2 n'est que son opinion locale et éphémère. Charron, dans le traité où il condense dogmatiquement tous les motifs de scepticisme que la fantaisie brillante de son maitre avait dispersés, peutêtre à dessein, dans les Essais, Charron le répète à satiété s : « Quêter, fureter, tournoyer sans cesse, » voilà le caractère distinctif de l'intelligence, le lot de la science humaine, et c'est son irrémédiable faiblesse.

Or en présence de cette thèse spécieuse et, du reste, orthodoxe du pyrrhonisme , eût-il été prudent d'avouer que. comme la science et la philosophie, la religion, elle

que pour donner du crédit à une exposition, il suffit de montrer qu'elle est conforme à la règle de la foi et confirmée par la voie de la nature et par l'expérience,... il semble néanmoins que c'est ajouter une puissante induction à la maintenir, de faire voir qu'elle a été constamment maintenue par ceux qui ont été durant les siècles passés célèbres en doctrine et en sainteté. » — Louis Dumoulin, que nous avons déjà vu (p. 51), protester contre l'idolâtrie de la puissance ecclésiastique, protestait non moins librement contre cette défiance de la nouveauté et ce fétichisme de l'antiquité dont il voit imbus les plus doctes et les plus éclairés de la Réforme. Il cite, comme tels, Bochart, Amyraut, Daillé, de Lanide, Claude, Primerose, Jurieu (Fascic. Epistolarum, 1676, p. 197-198 .

1. Édit. Louandre, II, p. 458 : « Toutes choses produites par notre propre discours et suffisance, autant vraies que fausses, sont sujettes à incertitude et débat. » 11, p. 559 : « La diversité d'idiomes et de langues de quoi (Dieu) troubla cet ouvrage, qu'est-ce autre chose que cette infinie et perpétuelle altercation et discordance d'opinions et de raisons qui accompagne et embrouille le vain bâtiment de l'humaine science? » II, pp. 364, 394, 480, etc.

2. Montaigne, II, p. 458 : « L'essence de la vérité... est uniforme et constante. » II, p. 504 : « La vérité doit avoir un visage pareil et universel... »

3. De la Sagesse, 1. I, ch. xvi et xxxviu, ch. xiv ; 1. II, ch. u et v.

aussi, est chose d'acquêt mise par Dieu au prix d'efforts laborieux, mêlée d'hésitations, de repentirs, de contradictions , de palinodies , d'erreurs en un mot 1 ? Ne fallait-il pas, au contraire, distinguer avec force la vérité religieuse de cette vérité mélangée et trompeuse, toujours en mouvement et en « devenir? » N'était-il pas indispensable de déclarer hautement que la religion révélée de Dieu était, par nature, affranchie des misérables conditions de cette prétendue science humaine, qui ne change que parce qu'elle est imparfaite et faillible 2 ?

Sans doute le protestantisme aurait pu ne pas se sentir aussi impérieusement obligé que le catholicisme d'établir cette distinction : il aurait pu, sans manquer à son principe, admettre que la religion est susceptible de progrès, c'est-à-dire de changement. N'était-ce pas précisément, en effet, le dessein des premiers réformateurs, de substituer à l'acceptation passive d'une foi extérieure le travail intime et fécond de la recherche personnelle ? Luther ne concevait-il pas, au moins pour l'individu, la vie spirituelle comme un effort continu de l'âme marchant de conquête en conquête, et gagnant ainsi, par les étapes successives d'une sorte d'ascension mystique, une révélation de plus en plus abondante du divin ? Mais

1. « Les contradictions sont un accident inséparable de la maladie qu'on appelle erreur. » Bossuet, Rép. à la quatrième lettre de M. de Cambrai.

2. Montaigne le fait lui-même. Cf. éd. Louandre, II, p. 269 : « Le nœud qui devrait attacher notre jugement et notre volonté... devrait étreindre notre âme., d'une étreinte divine et supernaturelle, n'ayant qu'une forme, qu'un visage et qu'un lustre qui est l'autorité de Dieu et sa grâce. » N, p. 364 : « Notre foi, ce n'est pas notre acquêt, c'est un pur présent de la libéralité d'autrui ; ce n'est pas par discours, ou par notre entendement que nous avons reçu notre religion ; c'est par autorité et par commandement étranger ; la faiblesse de notre jugement nous y aide plus que la force, etc. » II, p. 393 : « Tout autre choix que celui qui vient de la main expresse de Dieu, etc. » II, p. 458 : « Tout ce que nous entreprenons sans son assistance, etc. » II, p. 477 : « Les choses qui nous viennent du ciel ont seules droit et autorité de persuasion, seules la marque de vérité. » II, p. 505 : « 0 Dieu I quelle obligation n'avons-nous pas, etc. » Cf. Charbon, De la Sagesse, 1. I, ch. xvi. — Vincent de Lérins, Commonilorium primum (Patrol. Lat., t. L, p. 668) : « Semper... aliquid gestiunt religioni addere , mutare, detrahere ; quasi non coeleste dogma sit quod revelatum esse sufficiat , scd terrena institutio, quae aliter perfici nigi assidua emendatione , imo reprehensione. non possit. »

au dix-septième siècle, la Réforme avait bien oublié ces hardiesses primitives. La religion n'apparaissait plus guère aux protestants comme « une affaire intime du cœur », comme une manifestation active de l'existence surnaturelle de la personne humaine ; ils ne se la figuraient pas sur un autre modèle que ne la comprenaient leurs adversaires. Ils l'envisageaient, eux aussi, comme un dépôt1 objectif et réel de vérités toutes faites, sorte de trésor extérieur à l'homme, que Dieu avait, une fois pour toutes, livré au monde^ et que le monde n'avait qu'à conserver dans son intégrité. Ils devaient donc penser, eux aussi, que du moment où les sceptiques ont beau jeu à faire voir que le changement et la contradiction sont la loi et le signe de la fausse sagesse humaine , c'était pour eux-mêmes un pieux devoir de revendiquer, comme par antithèse, pour la vraie vérité de Dieu, un privilège tout contraire : la fixité constante et absolue2.

Il y avait une sorte de grave nécessité, ressentie par les intelligences religieuses, de montrer à l'humanité qu'audessus du chaos de contradictions où le doute philosophique se plaisait à humilier sa faiblesse, réside cependant une certitude inébranlée, la certitude de la foi; une vérité, la vérité révélée que prouve son immutabilité même. Voilà pourquoi pour les protestants, comme pour les catholiques, c'est au dix-septième siècle, une maxime reçue que « perpétuité est marque de vérité, variation, signe d'erreur. » Voilà pourquoi tous ils se rallient, plus ou moins entièrement, aux formules brillantes où Vincent

1. S. Paul, Gai. 1,8, 9; I Tim., 6, 20 : 0 Timothee , déposition custodi, etc. Cf. Vincent de Lérins {Commonit. primum, XXII, Patr. Lat., L, p. 667) : « Quid est déposition? Idest quod tibi credituni est, non quoda te inventum; quod accepisti, non quod excogitasti ; rem, non ingenii, sed doctrinae, non usurpationis privatae, sed publicae traditionis; rem ad te perductam, non a te prolntam ; in qua non auctor esse debes, sed custos : non institutor, sed sectator ; non ducens , sed sequens. »

2. Ce privilège de la religion vraie n'est contesté que par les sceptiques comme Bayle, dont on peut lire, sur ce sujet, un curieux développement dans les Nouvelles Lettr. critiq. sur l'Hist. du calvin. (1685\ 1. XIII, n»* x-xti. — Voy. cette antithèse de la vérité humaine et de la vérité divine développée par Pellisson, Re'fl. sur les diffcr. de la religion (1686), p. 99-103.

de Lérins1, commentant saint Paul2, avait jadis heureusement exprimé l'immuable identité, a travers le temps et l'espace, de la sainte doctrine. Cette adhésion presque universelle 3 était chez les protestants, comme chez les catholiques, une précaution contre le danger religieux du « scepticisme théologïque. »

1. Le Commonitorium de Vincent de Lérins sive Liber pro catholicae fidei antiquitate et universitale adversus profanas omnium haereseon dntiquitates a été probablement composé en l'an 434. La popularité de ce traité a été grande au seizième et au dix-septième siècle, parmi les protestants comme parmi les catholiques, comme l'atteste le nombre des éditions (V. Patrol. Lai., t. L). — De 1528 à 1G88, nous en trouvons quarante-quatre éditions, à Bàle, Lyon, Paris, Venise, Louvain, Reims, Cologne, Prague, Londres, Craeovie, Brème, Helmstadt, etc., et six traductions en français, anglais ou italien. Notons seulement en 1629 et 1655 une édition du célèbre théologien luthérien George Calixte. Mais il faut citer sommairement les principaux passages du Commonitorium, auxquels les controversistes de la période qui nous occupe font de fréquentes allusions : « Saepe.... perqitirens a quamplurimis sanctitate ac doctrina praestantibus viris, quonam modo possim catholicae fidei veritatem ab haereticae pravitatis falsitate discernere , hujus modi responsum ab omnibus fere retuli... quod sive ego, sive quis alius... duplici modo munire fidem suam... deberet : primum scilicet divinae legis auctoritate, tum deinde Ècclesiae catholicae traditione. Hic forsilan requirat aliquis : cum sit perfcctus Scripturarum Canon, sibique ad omnia satis super que sufficiat, quid opns est ut ei Ecclesiasticae intellicjentiae jungatur auctoritas ? Quia videlicet Scripturam sacram pro sua ipsa altitudine non uno eodemque sensu universi accipiunt, sed ejusdem eloquium aliter atque aliter alius atque alius interpretatur, ut pêne quot homines sunt, tôt illinc sententiae erui posse videantur... Atque idcirco multum necesse est, propter tantos tam varii erroris anfractus, ut propheticae et apostolicae interpretationis linea secundum Ecclesiastici et Catholici sensus normam dirigatur. In ipsa item catholica Ecclesia tnagnopere curandum est ut id teneamus quod ubique, quod semper, quod ab omnibus creditum est. Hoc est etenim vere proprieque catholicum quod ipsa vis nominis raiioque déclarât, quod omnia fere universalité)' comprehendit. Sed hoc ita demum fiet , si sequamur universitatem , antiquitalem, conscnsionem. » (Patr. Lat., L, p. 640 sqq. — Cf. plus haut, pp. 52, 56, 57.)

Page 1