‹ Bossuet, historien du protestantismeChapitre 240 sur 327 · L. I, nos VI; IX et xxv . | y, n° n ; 1. X, no Uv · texte numérisé non relu

L. I, nos VI; IX et xxv . | y, n° n ; 1. X, no Uv

le riche assemblage des mérites intellectuels et moraux de Luther, n'est-ce pas ajouter indirectement au sombre tableau de ses faiblesses le correctif suffisant et nécessaire ? N'est-ce pas mettre loyalement sous les yeux des lecteurs l'explication optimiste des succès du fondateur de la Réforme et le motif honorable de son empire sur le peuple et les doctes ' ?

Bossuet va plus loin encore dans cette justice. Il fait ressortir parmi les bonnes qualités de Luther celles-là même qui semblent les plus difficiles à concilier avec les défauts qu'il a mis d'abord si crûment en lumière.

Il a montré Luther très violent, mais il le montre très simple aussi, très sincère, facile à duper, tombant aisément dans le piège des diplomates souples comme Bucer ou des hommes d'esprit complaisants comme Mélanchthon 2 ; capable, pour s'accommoder à eux, de condescendances maladroites3, incapable d'hypocrisie. Tout en notant, avec la sévérité que nous avons vu, les occasions où le désir de sauvegarder les intérêts de son œuvre a engagé Luther à pactiser quelque peu avec des profanes, Bossuet lui reconnaît d'ordinaire la naïveté d'un idéaliste, courageusement inflexible aux calculs humains, la raideur

1. Bossuet reconnaît à plusieurs reprises (1. I, n° vi ; 1. V, nos i et ii, etc.) cette séduction de Luther sur Jes esprits cultivés, à la différence de Pallavicin, qui prétendait que « inter illins asseclas aegre >'ece?iseri possint praestanti admodum intelligentia scriptores. » L. I, c. xviu. — Cf. Kuhn, t. I, p. 233- 234, et Dôllingkr, t. 1, passim, sur Wizel, Egranus, Crotus Rubeanus, Billikan, Pirckeimer, humanistes catholiques d'abord très séduits par Luther. — Cf. cidessus, p. 196 sqq., 288.

2. L. IV, nos xx, xxi, xxn, xxiii, xxiv, xxvi, xxxiv, xxxv ; 1. VI, nts xxix, xxxn. « A la faveur de cette expressiou, l'article [de la Présence réelle de J.-C. sous les espèces eucharistiques] passa en des termes dont un Luthérien peut s'accommoder... Luther et Zwingle, ardents et extrêmes, mirent les Luthériens et ceux de Zurich dans de semblables dispositions et ils éloignèrent les tempéraments... Après toutes ces explications, il ne faut pas s'étonner s'il [BucerJ sut adoucir Luther jusqu'alors implacable. Luther crut qu'en effet les Sacramentaires revenaient à la doctrine de la confession d'Augsbourg. . . Après cet aveu des Sacramentaires, Luther se persuada aisément qu'il n'avait plus rien à en exiger, mais il n'avait pas encore assez compris que ces docteurs ont des secrets particuliers pour tout expliquer. » « Il faut pourtant avouer que Luther y allait de meilleure foi... » « Mélanchthon biaisait avec lui sur ce sujet. » — Sur la sponLanéité « emportée » de Luther comparée et préférée à la froideur réfléchie de Calvin, cf. 1. IX, n"s lxxix, lxxx, lxxxii, et Sixième Avertissement, part. III, n° lxxxi.

3. L. IV, n° xxvi. Cf. plus haut, p. 436, note 1 et p. 441, note 3.

entêtée d'un mystique, hostile aux compromis utilitaires qui entament les principes '.

Ainsi encore Bossuet avoue que ce chef de parti , emporté parfois jusqu'à la fureur et le plus souvent jusqu'à la grossièreté , était pieux avec cela. Même il avait « goûté » la dévotion 2, ce supplément délicat et tendre de la piété proprement dite, et Bossuet nous fixe dans l'esprit cette impression en rappelant une vignette de l'édition des Œuvres du Réformateur, où l'on voit Luther, avec son maître l'Electeur de Saxe , prosterné en extase aux pieds du Crucifix 3.

Enfin, dans ce grand orgueil dont l'auteur des Variations fait le procès impitoyable, Luther a mêlé parfois une humilité surprenante.

Il a commencé par s'adresser à Erasme, — que bientôt il devait insulter grossièrement — avec une extrême modestie, presque de la bassesse. Il parlait d'abord au Pape, « voix de Jésus-Christ4 », avec une déférence soumise; il protestait avec chaleur de son obéissance fdiale au siège apostolique, à la veille et même au lendemain de ses plus décisives hardiesses. Etait-ce « dissimulation ou artifice? »

1. L. IV, n» i. » Le Landgrave, après le rigoureux décret de la diète d'Augsbourg contre les protestants, fait traité avec ceux de Bâle, de Zurich et de Strasbourg. Mais Luther n'en voulut point entendre parler, et l'électeur Jean Frédéric, » sur son conseil, « demeura ferme à ne faire avec eux aucune ligue. » N° m : « La tolérance mutuelle, en demeurant chacun dans ses sentiments, [fut] rejetée avec mépris par Luther [à Marbourg]. » N° xv : « Les gens de Zurich se plaignaient hautement de Luther qui ne voulait pas les traiter de frères. » Cf. nos xxi et xxn. — De même au livre VI, n° xn, Bossuet dit que, par sa condescendance pour le Landgrave dans l'affaire de la bigamie, Luther lui donna barre sur lui. Mais il n'en reconnaît pas moins (n° xiu) qu'il y avait de certains « emportements » de Luther que le Landgrave, malgré son ascendant, ne pouvait réussir à « retenir » longtemps : ceux, précisément, qu'inspirait au réformateur son antipathie contre Zvvingle et ses amis. Cf. n° xv. (Sur cette haine persistante contre les idées zwingliennes, voy. Kuhn, t. III, p. 838 sqq.) — Bossuet rappelle de même que les docteurs de Wittenberg, consultés par Henri VIII sur son projet de divorce avec Catherine d'Aragon, osèrent refuser leur assentiment.

2. L. III, n" lx; 1. V, n" i. Cf. Kuhn, t. I, p. 15; t. II, p. 311.

3. Maimbourg avait, du reste, relevé lui aussi ce détail (Hist. du Luthéranisme, p. 165).

4. Epistola M. Lutheri ad Leonem X (30 mai 1518, Op. /«/..éd. E. Schmidt, t. II, p. 132.

Était-ce une manœuvre traîtresse de l'orgueil , se cachant « sous son contraire » jusqu'à ce que l'occasion s'offre à lui « de se déclarer avec avantage ? » Bossuet ne sait qu'en penser, et sa psychologie hésite : « Quand je considère tant d'emportement après tant de soumission, je suis en peine d'où pouvait venir cette humilité apparente... » C'est, en fin de compte, pour l'interprétation la moins sévère qu'il se décide. Il incline à croire que cette humilité « n'était pas feinte ! ». Luther était si plein encore de l'esprit de l'Eglise contre laquelle il s'insurgeait, que Bossuet, avec grande raison, ne juge pas impossible la coexistence, en cette âme partagée, des « sentiments les plus divers ». Les contrariétés bizarres , qui ont alors « paru dans ses écrits », sont les indécisions sincères d'une conscience jusqu'ici orthodoxe qui , au bord du schisme , s'arrête effrayée2.

1. L. I, nos xx, xxi, xxn, xxiii, xxiv; 1. II, n°i; 1. IV, n° xxxrx, et sur l'orgueil de Luther, moindre que celui de Calvin, 1. IX, n° lxxix. — Luther, cité par IIoff, p. 116-117 : « Nul ne sait ce que j'ai souffert durant cette année-là (1518) et celle qui l'a suivie; nul ne sait l'humilité sérieuse et véritable et non point feinte ni affectée, le désespoir, dirai-je, où se trouvait mon âme. » Cf. Kuhn, t. I , p. 244-248. — Pallavicin, au contraire (Hist. Conc. Trid. 1. I, c. v) n'hésite pas à affirmer que la modestie de Luther était simulée. Et, de nos jours, des historiens protestants croient eux-mêmes que ces déclarations d'obéissance n'étaient que des paroles de politesse creuse et de vaines formules de convention. Cf. Schwalb, Luther, ses opinions religieuses et morales, p. 164- 166; Hoff, Vie de Luther, p. 116-118, 126, 144-145, 150; Kuhn, t. I, p. 259, 311, 336, 345, 435. Je crois l'explication de Bossuet plusxvraie, précisément parce que les protestations publiques d'humilité et les hardiesses de la correspondance privée sont simultanées chez Luther. Ces deux tendances contraires se trouvent bien exprimées dans cette lettre de 1518 à Staupitz (citée dans Kuhn, t. I, p. 273) : « Ni les condamnations, ni les menaces ne m'effraient... Je voudrais pourtant honorer de tout mon cœur la puissance ecclésiastique. »

2. Sur cette répugnance au schisme chez les Réformateurs les plus sages, et sur leur désir, sans rien sacrifier de leurs préférences dogmatiques, de conserver l'unité, voy. plus haut, p. 33-34, 36-38, etc. En 1532, Luther ne veut pas encore admettre qu'il soit séparé complèlement de l'Église : « Je n'attends plus rien [du Concile], il n'en sortira qu'un schisme. » Kuhn, t. III, p. 136; cf. t. I, p. 341, sur son regret, exprimé jusqu'à la fin de sa vie, que le Pape ne fut pas entré résolument dans les voies de Miltitz.

D'autre part, cette humilité s'explique aussi par le désir sincère qu'avait Luther de faire triompher plus sûrement, plus promptement et dans tout l'univers, avec l'appui des autorités ecclésiastiques converties à ses vues, cette doctrine de la foi justifiante, où il voyait le salut de l'humanité. Voir, sur cet attachement à sa foi intime, sur ce désir de prosélytisme efficace et sur les actes d'abnégation qu'il impose à l'amour-propre de Luther, les faits et les textes cités par Kuhn, t. I,

Dodc Bossuet ne prétend nullement réduire tout Luther à cet « orgueil », à cette « fureur », à cette « tyrannie », dont on l'a vu dénoncer si fortement les excès. A côté des parties mauvaises, il signale, — dût l'aveu en nuire à sa thèse et profiter à ses adversaires, — les beaux côtés de cette nature complexe ; il en note les singularités louables et précieuses, — fussent-elles propres à déconcerter le jugement d'un catholique prévenu et à désarmer sa sévérité; — il met en relief les vertus réelles et les mérites éminents qui expliquent et justifient le succès de Luther. L'abbé Le Dieu rapporte que « les princesses de la cour de Hanovre », venues à Paris, avaient « fort goûté M. de Meaux, » et que, bien qu'Allemandes et protestantes, elles « disaient tout haut que Luther était un fripon1. » On peut affirmer hardiment que les princesses de la cour de Hanovre entendaient encore mal le français quand elles comprirent ainsi « M. de Meaux. »

Que maintenant cette impartialité de Bossuet soit la vraie, — l'impartialité absolue et désintéressée qui salue avec une sympathie joyeuse le bien partout où elle le trouve, — il y aurait quelque naïveté à le prétendre, et Bossuet n'essaie pas de nous faire croire qu'il soit si magnanime. Lorsque à propos des Yaudoisil a déclaré hautement qu'il admet de leurs vertus et de leur pureté « tout ce qu'on raconte, et plus encore si l'on y tient, » il marque

p. 235, 252, 336, 337, 340, 3il (le 3 mars 1519, Luther offre au Pape comme à Miltitz, de se taire sur les Indulgences, de respecter l'Eglise, et témoigne regretter ses violences, à condition qu'il ait la liberté de maintenir, contre des théologiens plongés dans l'erreur, quelques doctrines qu'il croit invinciblement vraies et indispensables à publier) ; t. il, p. 108-170 (démarches de Luther prés de Carlostadt et d'Érasme) ; p. 200-202 (lettre de 1525 à son ennemi le duc George de Saxe); p. 374 (lettre d'excusrs, très humble, à Henri VIII); p. 447; — 1. 111, p. 13, 14. Cf. ïïoff, p. 229, etc. Il est très possible que, malgré ses emportements, Luther se soit obstiné assez longtemps, avec sincérité, dans l'espoir qu'exprimait aussi, à la même date, Ulrich de Hutten : « Il n'est pas nécessaire d'enlever la tète de la chrétienté : est euim sanalj'de caput hoc. » Cité par Gebuart, Rabelais, p. 80.

1. Mémoire sur la vie de Bossuet, p. 176. — Leiuxiz accuse à tort Bosquet (lettre du 8/18 janvier 1092, Œuvres, éd. Loucher de Careil, t. 1, p. 228) de n'aviiir « fait voir que quelques imperfections dans ceux qui se sont mêlés de la Réforme » sans « les montrer aussi de leur bon côté. » — Même critique inexacte, chez Daxgler, La Polémique de Bossuel coulre les Protestants, $, 24.

avec non moins de franchise le point où sa foi de catholique limite et corrige son libéralisme historique1. Leur piété, nous dit-il, quoique réelle, était feinte en ce sens qu'elle avait un mauvais principe : car l'esprit qui les animait à être bons et dévots était l'orgueil jaloux, la haine contre le clergé, l'aigreur contre l'Église. Il y a une perfection vraie et une perfection fausse; toutes deux ont même air et même figure, et l'homme naturel peut s'y tromper; mais Dieu qui sonde les reins et les cœurs, et le chrétien qui regarde avec l'œil épuré de la foi surnaturelle, sait reconnaître en de certaines vertus un nouveau et subtil « piège de Satan pour prendre les faibles », une hypocrisie diabolique destinée à les séduire. Sur le compte de Luther, Bossuet ne va pas sans doute aussi loin, car il juge que ses mérites étaient en somme les « beaux restes d'une excellente institution », et que la grâce « avait peine » en quelque sorte « à quitter ce malheureux. » Au fond il n'en est pas moins persuadé, toutefois, qu'il y eut dans sa grandeur morale plus de « spécieux » que de solide, et que sa « régularité », à la considérer de haut, était plus « appareute » qu'intime2. Mais qu'importe après tout de quel principe l'impartialité de Bossuet procède, si dans la pratique elle est réelle? Qu'importe que sa conscience de catholique proteste au dedans de lui et fasse ses réserves, puisqu'elle s'abstient de gêner sa clairvoyance et de fausser son équité d'historien?

Il est vrai cependant qu'il y a des parties de Luther qu'il n'est pas du tout parvenu à comprendre. Par exemple, cette facilité avec laquelle le théologien allemand accepta ses propres variations. Bossuet croit pouvoir affirmer, et il essaie de le prouver, que Luther a changé de sentiment sur plusieurs points importants pour le

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