CHAPITRE TROISIÈME. MM
culte, pour la morale ou même pour le dogme1. Mais ce n'est pas cela qui étonne Bossuet; c'était fatal, du moment où Luther s'était écarté de l'Eglise. Ce qui l'étonné, c'est que Luther ne s'en défende point; tout au contraire, il varie, et il s'en vante. Sur cette matière, si capitale , de l'Eucharistie, il ne fait pas difficulté de déclarer en plaisantant qu'il a « transsubstantié » son opinion. Il confesse souvent qu'il a pu se tromper, (pie la réflexion et l'expérience l'ont désabusé, et l'ont instruit 2.
Cette inconstance qui s'avoue, qui s'affiche, ne semble à Bossuet compatible ni avec le caractère de Luther, ni avec le procédé ordinaire des hérétiques connus. Une àme aussi altière que la sienne prend-elle donc aussi aisément son parti de se désavouer? Ce grand orgueil ne se pique-t-il pas du point d'honneur le plus naturel et le plus élémentaire , pour ainsi dire : celui d'avoir trouvé et proclamé de prime abord la vérité, et de s'y tenir? Comment cet homme qui impose si durement quelques-unes de ses opinions à ses disciples, et qui les soutient avec une opiniâtreté si intransigeante 3, n'a-t-il pas plus de souci de garder, tout le premier, cette suite et cette identité avec soi-même, indispensable, ce semble, à qui veut régenter les autres? Comment enfin ce prophète qui se dit investi d'une mission divine ne craint-il pas qu'on ne conçoive des doutes sur l'inspiration d'une parole aussi versatile? L'entêtement à ne pas démordre de ce qu'on avança d'abord , la persistance orgueilleuse du « sens propre » dans ses inventions ont toujours passé pour les marques de l'hérésie. Mais avait-on vu, avant Luther, des hérésiarques faire aussi bon marché de leurs idées , et se dédire avec aussi peu de façons que lui? Bossuet n'en revient pas.
1. Hist. des Var., 1. III, nos xvra, xlix. Sur le progrès « par degrés » de la doctrine de Luther, voy. ibid., I. I, u°* vi, xvhi, xxni, xxv; I. Il, nos iv, ix; I. XII, n°s xxv-xxvi.
2. Cf. lis textes nombreux cités dans Kuhn, t. I, p. 210, 211, 236, 103, 405, i'?6, tel, 461; 1. 11, |». 499; t. III, p. r,7, 201; dans Hoff, p. 176-177.
A. Cf. plus haut, p. 448-453 et les noies.
Mais ses contradicteurs, — qui lui font la leçon làdessus *, qui feignent de trouver étrange qu'on reproche à Luther, au lieu de l'en- féliciter, l'aveu sincère de ses erreurs passées et de ses débuts tâtonnants, — au fond ne s'étonnaient pas moins que Bossuet de cet état d'esprit du Réformateur. Nous avons eu l'occasion de constater que la manière dont on entendait au dix-septième siècle la manifestation et l'acceptation de la vérité religieuse était bien différente de celle dont Luther semble assez souvent avoir compris l'une et l'autre, sinon pour tout le monde, au moins pour lui-même. Aux yeux des gens du dix-septième siècle, du moment que la vérité avait été révélée, tout entière et sous une forme définitive, à l'humanité ; du moment que cette vérité résidait, intégralement et parfaitement, soit — pour les catholiques — dans l'Église, soit — pour les protestants — dans la Bible; — la foi, elle aussi, devait être, dans l'âme élue, du premier jour au dernier, fixe et immuable comme son divin objet. Pour Claude comme pour Bossuet, la foi est une vision aussi complète, une certitude aussi absolue que la nature humaine le peut permettre; c'est, comme dit Bossuet 2 d'après saint Paul , « une substance » ; — ce n'est pas un effort de science , susceptible , dans le même homme, d'avancement et de changement3. On peut donc croire que les apologistes de Luther, et parmi eux, les Luthériens surtout, dont les églises au dix-septième siècle se montrent si jalouses de l'immutabilité du dogme 4,
1. Basnage, Hist. de l'Église, t. II, p. 153i ; Acta erudit. Lifs., 1689, p. 69 ; Pfaff, Animadversiones, p. 4: « Quis enim vitio verteret viro e spissis tenebris sejisim sensimque egredienti , si diem non statim plein/m videat, praeeunte, nti fieri aliter nequeat, diluculo 1 »
2. Or. funèbre de Marie-Thérèse : « D'où viennent nos inconstances, si ce n'est de notre foi chancelante?... La foi seule a de quoi fixer l'esprit vacillant ; car écoutez les qualités que saint Paul lui donne : Fides sperandarum substantia rentra : « La foi, dit-il, est une substance », un solide fondement, un ferme soutien. » Cf. Hist. des Var., 1. IX, n° xxxix : La foi est à la vérité « une pensée ou une appréhension de notre esprit, » mais « divine et surnaturelle que le Père céleste peut inspirer seul. »