Cf. plus haut, p
Les portraits de Calvin, de Zwingle, de Bucer, d'Œcolampade, d'Osiandre sont beaucoup moins poussés dans Vllistoii'c des Variations que ceux de Luther et de Mélanchthon. Pour toutes ces figures qui, dans le dessein de Bossuet, ne sont pas et ne devaient pas être au premier plan, le procédé de Bossuet consiste à mettre vigoureusement en saillie, le très petit nombre de traits de caractère et de doctrine qui marquent, en chacun de ces personnages, l'originalité spéciale de l'homme et du penseur1.
D'Œcolampade par exemple et d'Osiandre, Bossuet avait peu à s'occuper dans une histoire générale comme est la sienne. Cependant tous les deux ont chez lui une physionomie distincte et vivante.
Le luthérien Osiandre 2 ne paraît dans VHistoire des Variations qu'à quelques tournants de la route. C'est le théologien chercheur et ergoteur, qui en creusant le sillon ouvert et tracé, .mais de haut, par les maîtres, s'aheurtc à des difficultés que les défricheurs n'avaient pas vues, s'y acharne et s'ingénie laborieusement à en triompher. On n'arrivait pas à s'entendre sur la manière dont Jésus-Christ est présent dans l'Eucharistie : Osiandre, tourmenté du problème, exhume une théorie qui « avait paru du temps de Bérenger; » il soutient que le pain était fait le corps de J.-C, et le vin son sang, de telle façon qu'il se produisait par le miracle sacramentel « une impanation et une invination tout à fait semblables à V Incarnation accomplie dans les entrailles de la Sainte Vierge. » — La Justification des théologiens saxons ne satisfaisait pas non plus ce logicien pointilleux. Il ne voulait pas, « comme les autres protestants, qu'elle se fit par l'imputation de la justice de J.-C, mais par l'intime union de la justice substantielle de Dieu avec nos âmes. » Et de là, sa théorie, qui devint célèbre, de Yinhabitalio Christi.
Mais ses théories n'avaient pas de chance. « Il fut le seul à soutenir son impanation et son invination. On lui laissa dire tant qu'il voulut : ce pain est Dieu. » Luther et ses amis ne réfutèrent même pas une si « étrange opinion », soit dans l'espoir que « sa propre absurdité » la ferait tomber, soit dans la crainte de se commettre avec le jouteur intrépide qui l'avait avancée. De môme pour ses vues sur le mode de la Justification nouvelle. La Confession d'Augsbourg se fit, et bien qu'Osiandre eût pris soin de catéchiser Mélanchthon, Yinhabitatio Christi n'y fut pas enseignée. Osiandre s'irrita; il soutint sa doctrine avec une rare audace, à la face de Luther. Mais Luther,
1. Bossuet s'attarde encore moins à peindre Cablostadt chez les Luthériens et Bèze chez les Reformes. Sur le premier, voy. Hist. des l'ai'., I. II, n°" viii-xhi, sxv ; sur le second, 1. II, n°s xxxii ; 1. IX, nos lxxxvii, xci, xciii; I. X, nos xxvi-xxxii, xui, xi.vi, xlvii, m, lu, liv; 1. XI, nos iv, cxxi ; 1. XII, n°s n, IX, xvt ; 1. XIV, n°* i-vn, xi. — Sur Cranmer, voyez plus loin, n" m.
2. Hist. des Var., 1. II, n" nr, xlv; 1. VII, n" ix; I. VIII, n°' x-xiv, xxxi-xxxv.
cette fois encore, le laissa dire, sans l'approuver, mais aussi sans le « relever », comme il eût fait pour d'autres.
C'est que ce scolastique subtil était un batailleur, redoutable par son acharnement et sa grossièreté. Calvin lui-même, que pourtant de telles façons ne devaient pas étonner outre mesure, parle de lui avec, ce semble, quelque terreur : « c'est un brutal, une bête farouche, incapable d'être apprivoisée : bellua. » Luther mort, Osiandre éclata. Mélanchthon, qui était l'adversaire de sa doctrine, éprouva d'abord sa« fureur ». Forcé par l'/n^Hm de quitter Nuremberg, Osiandre trouve à Kœnigsberg, grâce à la protection du duc Albert de Prusse, un asile et une chaire. « Il n'y fut pas plus tôt qu'il mit en feu toute l'Université et partagea toute la province. » Et on le craignait tellement « dans le parti », que, malgré le caractère « monstrueux », « inouï » des opinions qu'il soutenait, malgré son mépris affiché pour la Confession d'Augsbourg, la censure « précise et vigoureuse », qu'on attendait contre lui de la part des champions attitrés de ce symbole de l'orthodoxie, ne vint jamais.
Avec cela, — et Bossuet, toujours attentif aux traits de mœurs pittoresques, n'oublie pas de le noter, — Osiandre était un joyeux compagnon. Il étonnait les docteurs graves avec ses saillies un peu crues. « Toutes les fois qu'il trouvait le vin bon dans un festin, il le louait en lui appliquant cette parole que Dieu disait de lui-même : « je suis celui qui suis. » De telles gaîtés scandalisaient la rigidité pudibonde de Calvin, mais elles faisaient sourire Mélanchthon, et elles divertissaient grandement Luther, qui, comme l'observe Bossuet, avait un faible pour ce théologien fougueux et bon vivant '.
VŒcolampade^ que Bossuet dépeint est tout l'opposé d'Osiandre. Zwinglien, il est à Zwingle ce que Mélanchthon est à Luther : « tout ensemble plus modéré et plus savant. » Il avait, comme Zwingle, de 1' « esprit, » mais, en sus, de la « politesse », et cette culture exquise du goût qui ne va pas sans une certaine délicatesse de cœur. Et de fait, il était dévot. Bossuet rappelle une lettre qu'il écrivit, dans sa jeunesse, à Érasme, « aux pieds d'un crucifix où il avait accoutumé de faire sa prière ; » lettre toute pleine « de choses si tendres sur les douceurs ineffables de Jésus-Christ... qu'on ne peut s'empêcher d'en être touché. » Il était déjà d'un âge assez avancé, et il avait pu voir les commencements de l'entreprise luthérienne et zwinglienne quand il entra volontairement dans un monastère. Très affectionné au genre de vie qu'il avait choisi, « il y goûtait Dieu tranquillement et vivait très éloigné des nouveautés qui couraient; » la Réforme vint l'arracher à ses méditations pieuses. Il sort de son couvent, prêche à Bâle, et, « fatigué du célibat comme les autres, il épouse une jeune fille dont la beauté l'avait touché. » « C'est ainsi, disait Érasme, que ces Réformateurs se mortifient. »
1. Voy. l'art. Osiandre, par Ci-i. Scumidt, dans VEneycl. Lichlenberger ; Dollinger, La Reforme, tr. fr., t. II, p. 77-107, 439 ; t. III, p. 373-409.
2. Hist. des Var., 1. II, iV" xix,xxrv, xxv; 1. IV, n° m ; 1. IV, n° xiv.
Mais, comme Mélanchthon 1, Œcolanipade était de ces hommes que la lutte fatigue, contriste, et qu'elle gâte peut-être. La « tendre dévotion d'Œcolampade, sa candeur, se changèrent, au dire d'Érasme, en dissimulation et en nrfifïce, lorsqu'il fut entré dans les intérêts et dons les mouvements du parti. » Ce qui ne changea point cependant au milieu de cette « sèche et dédaigneuse Réforme, » ce fut, Bossuet le reconnaît avec Érasme, l'onction pénétrante qu'il avait gardée de sa mystique jeunesse. «Il écrivait pour la défense du sens figuré avec une éloquence si douce, qu'il y avait de quoi séduire, s'il se pouvait, les élus mêmes. » ...Enfin Bossuet n'oublie point de rappeler la mort prématurée d'Œcolampade et la cause qu'en en donna dans le public : l'irrésistible chagrin que causaient au savant docteur tant de bouleversements. Bossuet nous laisse ainsi sur l'impression que les premiers traits de cette fine esquisse d'Œcolampade nous avaient donnée : l'impression, au travers de la mêlée ardente et brutale, d'une âme délicate, timide et monastique2.
Bucer3 était plus malaisé à définir, et surtout à juger avec justice. Esprit « subtil, » « fertile, » « pliant » s'il en fut, il avait dans ses doctrines personnelles, « des pensées si métaphysiques que ni Scot, ni les plus fins des Scotistes n'en approchaient pas4... » Quant aux doctrines d'autrui, quelque opposées qu'elles fussent aux siennes, il trouvait moyen de les concilier. « Sans rien dire de précis, » car « il ne craignait rien tant que de parler nettement, » il savait l'art de « flatter » s'es adversaires les plus opposés. « Il avait, sur toute sorte de difficultés, des dénoûments merveilleux; il se jouait des mots, multipliait les équivoques, se donnait mille échappatoires... » Et de fait, Bayle, qui se chargea dans son Dictionnaire, de l'apologie du réformateur de Strasbourg, avoue lui-même que, dans les disputes religieuses, Bucer « inventait » volontiers « des expressions » qui, sur le sujet même où les deux partis différaient foncièrement d'opinion, « pussent faire trouver son compte à chacun d'eux?5 » En métapbysique hégélienne, cela s'apnelle synthèse; mais dans la logique de Port-Royal, cela s'appellerait autrement. — Et d'autre part, il est encore plus évident pour nous qu'il ne pouvait
1. Cette sympathie de Me'lanchthon et d'Œcolampade est affectueusement exprimée gar Me'lanchthon dans le début d'une lettre qu'il lui adressa le 21 juillet 1519 pour lui raconter la Dispute de Leipzig (Lulhcri op. lat., c'd. Scbmidt, t. III, p. 479) : « Nemo enim plane morlalium est, aujus praesentior in me jam inde a puero usque fuerit beneficentia, quam tua eaque vere liberalis ac prorsus xb yj[j.vov xwv yapextov referais. ><
2. Voy. Ruchat, Hist. de la Réformalion de la Suisse, t. I et II; Encycl. des Se. religieuses, art. de Ruffet; Dôllinger, La Réforme, t. I, p. 573-574.
3. Hist. des Var., 1. III, nos m, xu, xiu, xxiv, x\v, xl-xlih, xlv; 1. IV, n" i, m, ix, xin, xiv, xvi, xix, xxi, xxn, xxiv, xxv, xxvii-nxx, xxxiv; I. V, n'xiv; 1. VI, n« u, m , xvih, xix ; 1. VII, n" lxxxi-lxxxii; 1. VIII, n0' vn-ix.
4. « Assez docte..., agre'able pre'dicateur; un peu pesant dans son style; il imposait par la taille et par le son do sa voix. i> Hist, des Var., 1. III, n° m. D'après Dôllinger, La Réforme, t. II, Bucer l'emportait par IVtcndue de ses connaissances sur Zwingle, Me'lanchthon et Luther.
5. Bayle avoue même plus loin « qu'en quelques rencontres notre Bucer fail paraîtra qu'il no de'sapprouvait pas les fraudes pieuses. » Cf. la rem. II de son article.
58â APPENDICE.
l'être pour Bossuet que Bucer, très chaud patriote, très ardent protestant, et mieux instruit, par sa situation, que la plupart des hommes religieux de son temps1 des dangers politiques qui, au dedans et au dehors de l'Empire, menaçaient la Réforme germanique, avait donné pour but à sa vie la formation d'une confédération solide de toutes les fractions de la Réforme européenne. Mais pour y arriver, quel moyen, sinon de laisser de côté les questions brûlantes où l'entente paraissait impossible, et, quand il en fallait parler, de simulera force d'artifices l'accord provisoire des idées pour arriver plus vite à l'accord, autrement urgent, des volontés? Fraude pieuse, sans doute, et à bonne intention; mais fraude cependant, si l'on se place, comme Bossuet le fait et a droit de le faire, au point de vue de la loyauté des controverses. Les mensonges d'omission sont aussi des mensonges2. Du reste, l'auteur des Variations ne traite point$6£Ê6fct de « fourbe », comme Bayle le lui reproche; il ne va même pas aussi loin dans la sévérité que les Luthériens qui avaient dénoncé la« calliditas vulpina 3 » du réformateur alsacien, ce versipellis Proteus, ce perfidus nebulo. Le Bucer de Bossuet n'est qu'un sophiste, ou pour rester dans les expressions exactes et plus près de sa pensée, c'est un « négociateur habile », un diplomate, qui a eu le tort de s'inspirer dans sa théologie des expédients et des ruses de la politique humaine4.
Zwingle5 paraît à Bossuet, quant au caractère du moins, un autre Luther. Gomme Luther, il a la haute main dans son parti et il y efface tout le monde. « Ardent et extrême », plein de « véhémence » et de « feu », il est franc, lui aussi, il répugne aux « tempéraments, » aux « compositions », aux « équivoques. » Ce qu'il veut dire, il le dit « nettement. » Héritier des idées de Garlostadt, il les démêle et les développe avec son bon sens suisse. Il ne cherche point à en imposer à ses adversaires : il ne voit dans la Gène qu'un acte matériel, un pur symbole, et il en convient. Il ne se donne pas la peine, comme quelquefois les Calvinistes, de « déguiser la pauvreté » mystique du Sacrement, tel qu'il le comprend, sous une « fausse abondance » de paraphrases et de métaphores. La Confession de foi helvétique, qu'il rédige, est de toutes « la plus naturelle et la plus simple », « non seulement à l'égard de l'article de l'Eucharistie, mais à l'égard de
1. Sauf naturellement Luther, Zwingle, Calvin et Mélanchthon, qui étaient dans le secret des cours; — ou alors les politiciens do profession comme Hotman, Sleidan, etc.
2. Du reste, Bossuet se demande, comme Bayle, si ces contradictions de Bucer et ces subtilités ne tenaient pas à des hésitations sincères de sa propre croyance [Hist. des Var., 1. IV, n°xxv.) Bayle, art. cité; « Il se trouvait embarrassé entre ces deux sentiments, etc. »
3. Bayle, art. cité, rem. B et I ; Dollinger, La Réforme, t. II, p. 24, n. 1.
4. Cf. sur Bucer, Nouvelles de la République des Lettres (sept. 1G88) ; Bayle, Dict. crit., art. Bucer; art. Scultet, rem. E; Basnage, Hist. de l'Eglise, t. II, p. 1504, 1557; Dollinger, La Réforme, t. II, p. 50-70; et Lenz, Briefwcchscl Landgrafs Philipps des Grossmiithigen mit Bucer. Cf. plus haut, p. 430 sqq.
5. Hist. des Var., I. II, n°' xix, xx, xxr, xxm, xxiv, xxv, xlv; 1. III, n" i, m, xiv, xv ; 1. IV, n0' iv, xxi, xxvm, xxx; 1. VI, n° xm; 1. X, n" lx, lxvii, lxviii.
APPENDICE. î>83
tous les autres. » Et l'on dirait que la franchise de Zwinglo a réagi sur ses disciples : jamais secte no fut plus catégorique dans ses décisions, moins compliquée dans sa doctrine, que l'école des théologiens de Zurich.
Cette sincérité ne serait pas pour déplaire l à un homme que toujours Bucer impatiente, que parfois Mélanchthon inquiète, que Fénelon irritera. Mais ce que l'auteur des Variations ne peut souffrir chez Zwingle, c'est l'absence de toute intelligence du surnaturel, de tout sens du divin. Par là, le réformateur suisse se distingue de Luther, hardi mystique qui, tout en faisant parfois les affaires de la raison, la traite volontiers de très haut. Certaines conceptions de Luther restèrent toujours pour Zwingle un problème. Mais par là, aussi, Zwingle révolte Bossuet, si grand ennemi de ces philosophes positifs et terre à terre qui élaguent de la religion le plus de mystère qu'ils peuvent et qui ne songent qu'à l'accommoder au sens humain. Ce n'est pas seulement dans la Cène que Zwingle ne voit rien de miraculeux; c'est jusque dans le Baptême, dont « il ignora toujours la vertu. » Il n'entendait rien au péché originel. Il faisait les hommes « non point pécheurs, mais seulement enclins au péché. » Il trouvait équitable de sauver tous les philosophes païens « qui eurent une bonne morale », et même les demi-dieux honnêtes. Socrate, Caton d'Utique, Hercule, Thésée se rencontraient avec Moïse et Jean-Baptiste dans le ciel rêvé par Zwingle. — Mal instruit des principes les plus élémentaires de la théologie chrétienne2, très insoucieux du sentiment des siècles passés, il s'arrêtait aux difficultés les plus banales, les pins méprisées des docteurs sérieux de tous les partis. Il alla jusqu'à demander, plusieurs fois, dans un colloque avec Luther, « comment de méchants prêtres peuvent faire une chose sainte : » question d'ignorant, où Luther, scandalisé, « le releva d'étrange manière. »
Telle est l'esquisse, sobre, distincte, suffisamment exacte", que Bossuet jette en passant de Zwingle: un théologien médiocr:. et grossier au regard des spirituels et des doctes, mais un penseur hardi, qui poussa les conceptions du sens humain jusqu'aux extrêmes limites et qui fut ainsi l'un des précurseurs de l'incrédulité socinienne ; — un « disputeur acharné », mais sincère, qui voit clair dans ses idées et qui ne recule pas devant l'application. Ce prédicateur original du nouvel évangile « meurt dans une bataille, l'épée à la main : » Bossuet le rappelle, non seulement, je pense, parce que cette
1. L. X, n* lxvu : n J'aime mieux la sincérité de Zwingle et des Suisses, etc. »
2. Bossuet n'accuse Zwingle d'ignorance que dans la théologie mystique; dans les études profanes, il reconnaît, avec raison, sa liant»» culture.
3. Basnage (flist. de l'Église, t. II, p. 1 180 sq.) avoue les « erreurs » do Zwingle et ses « égarements. » La seule critique sérieuse qu'il relève dans le portrait de Zwingle par Bossuet est la suivante : « M. de Mcaux a eu tort de le faire postérieur à Luther : dès l'an 1516, Zwingle avait commence de prêcher dans son église contre les abus, n Quelques historiens modernes tiennent à constater que Zwinglo mourut « sans s'être servi de ses armes. » Basnage se borne à rappeler qu'il « suivait, l'armée pour remplir les devoirs de sa charge' » — Bossuet a omis de parler des plans politiques de Zwingle; il n'insiste que sur ceux de Bucer qui, d'ailleurs, étaient les mêmes.
mi
hardiesse le scandalise,, mais parce que la mort de Zwingle est en quelque façon le symbo'e expressif de sa téméraire et loyale énergie1.
Pour ce qui est de Calvin^, Bossuet, au dire de ses critiques, « n'a rien oublié pour le noircir, » et il le couvre, à les entendre, d' « opprobre » et d' « outrages sanglants3. » Il n'est donc pas inutile de rappeler qu'on ne trouve pas trace dans Y Histoire des Variations de ces calomnies « sottes ou atroces », que Bolsec et les autres libellistes de cette espèce eurent accréditées, que Guez de Balzac répétait encore trente ans auparavant, mais dont le livre du ministre Drelincourt fit justice4.
Ainsi qu'on l'a déjà remarqué, Bossuet est bien tenté de mettre Calvin au-dessous de Luther, lorsqu'il compare le génie de l'un et de l'autre (cf. plus haut p. 460-461) et qu'il évalue, en historien, la force respective de leurs moyens d'action. Il voit bien que les « excès » même de Calvin avaient quelque chose de moins séduisant et de moins grandiose et, par conséquent, de moins puissant que ceux de Luther. Le réformateur genevois n'avait pas « ces ardeurs d'imagination qui font les prophètes des fausses religions; » il n'aurait pas pu, comme Luther, « échauffer les esprits, » « émouvoir les peuples, » mettre une révolution en train. Mais une fois la voie ouverte, il y a poussé plus loin que Luther même. Tout jeune encore, il entreprit audacieusement, sous les yeux du monde « attentif », de « condamner ce qu'avaient fait jusque-là les chefs des deux grands partis delà Réforme. » Il y réussit. « Il s'éleva, principalement en France, au-dessus de Luther lui-même, » ou plutôt, il « fut en France ce que Luther fut en Allemagne. » Et cela, grâce à son « esprit pénétrant », à ses « décisions hardies » , et en « raffinant sur tous ceux » qui
1. Cf. Ed. Zeller, Das theologische System U. Zwinglis (1853); Hoff, Vie de Zwingli (1882i, et article ZwiNGt.i dans l'Encyclopédie Lichtenberger; Schwalb, Elude comparative des doctrines de Mélanchthon, de Zwingle et de Calvin, thèse de Strasbourg, 1859 ; Ruchat, Histoire de la Réformation en Suisse, t. I, II et IV; R. Stahelin, Huldreich Zwingli. und sein Rcformalionswerk (1883).
2. Hisl. des Var., 1. I, nos Vi, xxxn ; 1. II, n* xliii; 1. IV, n" xxv, xxx ; 1. V, n°' vm, xv ; 1. VI, n° xxxiv; 1. VIII, n01 xn, xm, xxxvm, xlii, lxiii; tout le livre IX, et spécialement n" i-xvr, xxiii-xxv, xxxvi, xxxix, xliv, lix-lxiii, lxvii, lxviii, lxm, lxxv, lxxvi, lxxviii-xci, ci, civ ; 1. X, n" x, xx, xxxm, xxxv, lvii ; 1. XI, n° cxcvi ; Déf. de l'Hist. des Var., n°* m, xviu-nx, xxxm; Cinquième avertissement, n° lxiv; Sixième avertissement, part. III, n° lxxxi.
3. NOUV. DE LA RÉP. DES LETTRES, nOV. 1688. — HlST. DES OuVR. DES SaV., Sept.
1688, p. 79. — Selon Basnage, Bossuet s'est borne' à transcrire, sur le compte de Calvin, Beaudouin et la Méthode de conversion du cardinal de Richelieu [Hist. de l'Egl., t. I, p. 1491 sqq. ; cf. p. 1500, 1549, 1558). — Sur les sources de Bossuet, voy. ci-dessus p. 184, note 3, p. 187, note 4.
4. Cf. Balzac, Socrale chrétien, discours X et dans Sainte-Beuve, Port-Royal, t. II, p. 65; Soulier, Hist. du Calvinisme, p. 6 sqq. — Maimbourg, comme l'observe Bayle, Cril. gén. de l'Hist. du Calvinisme, 1. XI, n° vm, avait de'jà rejeté' la plupart de ces « basses et ridicules calomnies. » J. Rou {Rem. sur l'Hist. du Calvinisme, p. 142 sqq.) lui reproche ne'anmoins d'avoir encore trop cru Bolsec. — Varillas, Hist. des hérésies, t. IV, 1. X, p. 368, ne les avait pas abandonnées tout à fait. (Cf. Bayle, Nouv. de la Rép. des Lettres, janv. 1686, art. I, et Dict., art. Bolsec, rem. L.) — Cf. I'Hist. des Ouvrages des Savants, sept. 1689, art. II, sur l'ouvrage du calholique J.-B. d'Antecourt, Défense de VÉglise contre le livre de M. Claude, 1689.
l'avaient précédé. « Il parut avec des vues nouvelles sur cette Justice imputativo qui faisait le fondement de la Réforme; sur la matière de l'Eucharistie qui la divisait depuis si longtemps : sur les cérémonies, enfin, qu'il « rejeta beaucoup p'us que les Luthériens n'avaient fait. » Tels furent les trois éléments du succès de ses idées : le dernier point, en particulier, « fut un charme pour les beaux esprits qui crurent par ce moyen s'élever au-dessus des sens et se distinguer du vulgaire. »
Cette définition d'ensemble du rôle original de Calvin et cette appréciation générale des causes de son succès sont très mesurées, comme on voit, et très exactes. Mais, naturellement, Bossuet y joint bien des restrictions de détail, surtout dans le neuvième livre de VHistoii^e des Variations, où il se propose « d'expliquer plus profondément la conduite et la doctrine » du « Patriarche » de Genève.
Comme pour Luther, Bossuet est très frappé, chez Calvin, de la place que l'orgueil tient dans sa conduite et dans ses paroles. Il juge que Calvin était « touché », plus que de raison, du plaisir « de se voir exposé aux yeux de toute l'Europe comme sur un grand théâtre; » il croit qu'il avait mordu à ce « doux appât de Yauloritê sur un grand parti... qui fait les hérésiarques: » il le convainc enfin de s'être « goûté » complaisamment lui-même en ses mérites, jusqu'à être sensible à la vanité la plus petite, à « la gloire de bien écrire1. » Comme Luther, Calvin a été violent et impérieux, et Bossuet signale plus d'une fois « ses emportements et ses déchaînements. » Et sur ces différents points, quelque sympathie, quelque indulgence que l'histoire impartiale puisse avoir pour les grands hommes qui, au prix de quelques manquements à l'idéal de la perfection morale, ont donné aux choses humaines une forte et féconde poussée, on aurait évidemment mauvaise grâce à essayer de prouver, à l'encontre de Voltaire et de M. Renan, soit que Calvin était un « bon homme, » soit que son âme était pure de toute ambition personnelle2.
Que si maintenant l'auteur des Variations trouve ces « excès » de Calvin, soit dans l'emportement colère contre ses adversaires, soit dans la jactance de ses propres mérites3, plus choquants que ceux de Luther, c'est là une impression qu'il n'a pas été le seul à ressentir. Quand on a, comme lui, vécu dans les écrits de l'un et de l'autre, on a le droit de préférer le genre d'invectives de Luther, — que la
1. « Westphalc, luthérien, l'ayant appelé' déclamatcur : « II a beau faire, dit-il, jamais il ne le persuadera à personne, et tout le monde sait combien je sais presser un argument et combien est pre'cisc la brièveté avec laquelle j'écris. » C'est se donner luimême en trois mots la plus grande gloire que l'art de bien dire puisse attirer à un homme... Donnons-lui donc, puisqu'il le veut, cette gloire d'avoir aussi bien écrit qu'homme do son siècle ; mettons-le même, s'il vont, au-dessus de Luther, car... Calvin, inférieur par le génie, semble l'avoir emporté par l'étude... La plume de Calvin était plus correcte, et son style, qui était plus triste, était aussi plus suivi et pins châtié. » Hist. des Var., I. IX, n0" lxxx et lxxxi.
2. Voltaire, Mémoires, édit. Garnier, t. I, p. B4; — Renan, Études d'histoire religieuse, p. 340 : « Je ne sais si l'on trouverait un type plus complet de l'ambitieux jaloux de faire dominer sa pensée parce qu'il la croit vraie. »
3. » lia tant loué In sainte jactance et la magnanimité de Luther qu'il était malaisé qu'il ne l'imitât, encore que, pour éviter le ridicule où tomba Luther, il se piquât surtout d'être modeste, comme un homme qui voulait pouvoir se vanter d'être sans faste et de
vivacité même de son imagination excuse, et qui, parfois aussi, dans leur exagération burlesque, portent avec elles leur correctif, — aux diatribes de Calvin1, qui, moins fréquentes, moins exubérantes, sans être notablement moins grossières, ont un air déplaisant de conviction pédantesque, ou, comme dit Bossuet, le ton d' « aigreur » sèche, le « chagrin amer et dédaigneux » d'une rancune de sangfroid.
Bossuet reconnaît d'ailleurs à Calvin des mérites sérieux de caractère. Il avait plus de dignité, plus de pudeur que le réformateur allemand. Il détestait les gaîtés licencieuses, les « blasphèmes » d'Osiandre, « son esprit profane, ses mœurs infâmes. » Il avait de la fermeté, et Bossuet aime à voir avec quelle « opiniâtreté » louable il tient bon, comme Luther, sur certains articles fondamentaux du dogme ou de la discipline du Christianisme. Ce n'est pas Bossuet qui lui reprocherait son intolérance contre les Libertins, ni le supplice de Michel Servet2. Calvin avait de la gravité et du scrupule dans son métier d'écrivain : il ne produit pas légèrement et n'abandonne pas ses écrits; il les revoit, les corrige, les augmente; il a « une peine extrême à se contenter lui-même. » Il avait de la franchise, qu'il montra, sinon toujours, quelquefois du moins, dans les négociations théologiques : par exemple dans les essais d'union avec les Frères Bohèmes. « Luther se laissait parfois gagner par des soumissions ; on avait tout de Bucer par des équivoques, et les Zwingliens, » eux-mêmes, « se laissaient flatter aux expressions générales des Frères. » Calvin fut, à son honneur, « plus difficile3. » Il blâmait les << obscurités affectées, » les « honteuses dissimulations, » 1' « ambiguïté » des Confessions de foi trop habilement conciliantes.
ne craindre rien tant que l'ostentation... De sorte que la différence entre Luther et Calvin quand ils se vantent, c'est que Luther, qui s'abandonnait à son humeur impe'tueusc, sans jamais prendre aucun soin de se modérer, se louait lui-même comme un emporté : mais les louanges que Calvin se donnait sortaient par force du fond de son cœur, malgré les lois de modération qu'il s'était prescrites, et rompaient violemment toutes ces barrières... Luther n'en a jamais tant dit, et tout ce que ses emportements lui ont tiré de la bouche n'approche pas de ce que Calvin dit froidement de lui-même. » Hist. des Var., 1. IX, n» lxxix.
1. E. Renan, ibidem : « Je ne vois guère qu'Ignace de Loyola qui puisse lui disputer la palme de ces terribles emportements. » — Un récent biographe de Calvin, A. Lefranc, proteste contre la tradition qui fait de Calvin un tempérament « solitaire et bilieux », en se fondant sur ce qu'à Orléans et à Bourges il eut des relations nombreuses et affectueuses. Mais si ces relations prouvent les qualités sympathiques de son caractère, elles n'en prouvent pas les qualités avenantes. On nous confirme, au contraire, « sa puissance de travail », ses « veilles prolongées », son « excessive sobriété », ses « maux de tête et d'estomac. » Il n'y a dans tout cela ni les caractères ni les conditions d'une jovialité bien souriante et d'une humeur bien amène. Et d'autre part on nous donne (p. 83- 84, dans une lettre à François Daniel, et p. 96) les indices incontestables d'un penchant très marqué à la susceptibilité, penchant qui a pu devenir plus prononcé chez Calvin avec l'âge et les difficultés d'une vie de polémique et de gouvernement.
2. Cf. Dëf. de l'Hisl. des Var., n* m. — Dangler, Polémique de Bossuet contre les Protestants : « Ce qui nous a surpris, nous n'avons pas trouvé [dans l'Histoire des Variations] le récit du supplice de Servet, pas même la moindre allusion à ce triste épisode de la vie du réformateur de Genève ; nous ne savons pas pourquoi notre auteur néglige de le citer, alors qu'il met si largement à profit les pièces relatives au second mariage de Philippe de Hesse. » Bossuet en parle (1. X, n° lvi) mais il est vrai qu'il n'en fait point de reproche à Calvin.