ET L'INTERPRÉTATION DES TEXTES
Quels sont les documents dont Bossuet s'est servi ? Ses informations sont-elles complètes ? Sont-elles bien choisies ? L'usage qu'il en fait est-il correct et judicieux ? L'examen successif de ces questions nous permettra de connaître exactement comment Y Histoire des Variations a été faite, dans celles de ses parties, du moins, qu'il nous est permis et possible d'étudier ici.
Car tout cq qui s'y trouve de pure théologie échappe forcément à notre enquête. Les longues étendues de chapitres où Bossuet, docteur plutôt qu'historien, discute les définitions, si souvent contestables, des dogmes dans les formules équivoques des Confessions de foi ; — les passages répandus à travers tout l'ouvrage , où il pèse les décisions de métaphysique religieuse et morale des premiers Réformateurs avec autant de subtilité près santé et passionnée que s'il avait devant lui ces grands adversaires en personne, comme il avait naguère Paul
Ferry ou Jean Claude ; — enfin deux d'entre les derniers livres de Y Histoire des Variations , qui sont presque en entier de véritables traités dogmatiques sur deux des questions qui occupaient alors la controverse ' ; — tout cela se dérobe à notre appréciation , car tout cela ne saurait s'étudier sérieusement qu'à la condition de s'engager à fond, à la suite des Réformateurs protestants et de leur historien catholique, parmi les spéculations abstruses de la théologie et de prendre parti dans le conflit des interprétations multiples de l'exégèse biblique.
Au reste, ce départ nécessaire une fois fait, il nous reste encore une assez ample matière d'observation dans les parties de ÏHistoire des Variations qui se laissent examiner avec les procédés ordinaires de la simple critique historique. Origines et croyances des Albigeois et des Vaudois, hérésies de Wiclef et de Jean Huss, histoire des Frères de Bohème, rôle historique et caractère personnel de Luther, de Mélanchthon, de Calvin, de Bucer, de Zwingle, de Carlostadt, d'Œcolampade ; établissement de l'Eglise anglicane sous Henri VIII, Edouard VI et Elisabeth ; premiers troubles civils de la France sous François II et dans le commencement du règne de Charles IX : — voilà les matières très variées que Bos-
1. Livre XIII , sur l'Antéchrist; livre XV, sur l'Église. — La controverse de l'Antéchrist, dont j'ai plus haut exposé le sujet (p. 8), venait d'être renouvelée par Jurieu dans son Accomplissement des Prophéties ou délivrance pror chaîne de l'Église, 1686, 2 vol. in-12. Le livre avait fait d'autant plus de bruit qu'en exposant une interprétation appropriée des prédictions de l'Apocalypse, Jurieu donnait à espérer aux protestants qu'une révolution soudaine des affaires politiques de l'Europe allait mettre fin du même coup au règne de l'Antéchrist papal et à la persécution des fidèles de France. Bossuet, que cette question de l'interprétation de l'Apocalypse préoccupait lui-même (il en fit dès 1689 un traité particulier), interrompt le cours de son histoire pour discuter les théories de Jurieu : exemple, entre autres, qui nous montre que si, par la façon dont Bossuet l'a faite, ÏHistoire des Variations est un livre d'histoire sérieuse, elle reste cependant, par la façon dont il en comprend le dessein et le but, un ouvrage d'actualité polémique. Nous en rencontrerons d'ailleurs de nouvelles preuves dans des questions purement historiques. — Quant à la question de l'Eglise, traitée au long dans le livre XV, j'ai rappelé ci-dessus (p. 33 sqq.) quelle importance prépondérante elle avait prise dans la conscience religieuse du dix-septième siècle.
suet, dans treize livres de son ouvrage, traite presque toutes d'une façon développée ', et sur elles nous sommes à même de juger sa méthode de recherche et de composition.
Quant à établir d'abord quelles informations Bossuet s'était données, il nous en rend la tâche facile, car il ne manque, pour ainsi dire, jamais d'indiquer les sources où il a puisé. Et, pour le remarquer en passant, ce soin, qui nous parait à présent le devoir élémentaire de la probité historique, semblait encore à ce moment, même à de bons esprits, une singularité superflue et prétentieuse, bonne tout au plus pour le pédantisme obligé des érudits ou pour la chicane soupçonneuse des théologiens controversistes. « J'avoue, — écrivait en 1693 l'historien, consciencieux cependant, de l'Edit de Nantes, Elie Benoît2, — que je n'ai pas cru devoir me soumettre à cet usage, et j'ai pour moi », ajoute-t-il, « l'exemple de tous les historiens qui ont quelque réputation » Cette contrainte
de citer leurs sources, « ce ne sont pas les auteurs de premier ordre qui se l'imposent3. » Il disait vrai ; les historiens les plus renommés de la première moitié du dix-septième siècle veulent presque tous être crus sur parole. C'est assurément un mérite chez Bossuet de s'être astreint à une exactitude alors facultative et peu banale et d'avoir, de bon gré, dans un ouvrage qui n'était pas de pure érudi-
1. Suivant Jurieu, Bossuet se sent embarrassé sur le terrain de la théologie, et c'est pour cela qu'il « se rejette à corps perdu dans l'histoire. » Lettr. past., t. III, p. 155, 186.