SUITE DES CARACTÈRES DE LA ROYAUTÉ
AKTICLE PREMIER l'autorité royale est absolue
Pour rendre ce terme odieux et insupportable, plusieurs affectent de confondre le gouvernement absolu et le gouvernement arbitraire. Mais il n'y a rien de plus distingué, ainsi que nous le ferons voir lorsque nous parlerons de la justice.
Première Proposition. — Le prince ne doit rendre compte à personne de ce qiCil ordonne.
« Observez les commandements qui sortent de la bouche du roi, et gardez le serment que vous lui avez prêté. Ne songez pas à échapper de devant sa face, et ne demeurez pas dans de mauvaises œuvres, parce qu'il fera tout ce qu'il voudra, La parole du roi est puissante ; et personne ne lui peut dire : Pourquoi faites-vous ainsi? Qui obéit n'aura point de mal. »
Sans cette autorité absolue, il ne peut ni faire le bien ni réprimer le mal : il faut que sa puissance soit telle, que personne ne puisse espérer de lui échapper ; et enfin la seule défense des particuliers contre la puissance publique doit être leur innocence.
Cette doctrine est conforme à ce que dit saint Paul : « Voulezvous ne craindre point ^puissance? faites le bien. »
BOSSUET. — CIÏAP. V
IIe Proposition. — Quand Je pince a jugé, il n'y a point d'autre
jugement.
Les jugements souverains sont attribués à Dieu même. Quand Josaphat établit des juges pour juger le peuple : « Ce n'est pas, disait-il, au nom des hommes que vous jugez, mais au nom de Dieu. »
C'est ce qui faire dire à l'Ecclésiastique : « Ne jugez point contre le juge. » A plus forte raison contre le souverain juge, qui est le roi. Et la raison qu'il en apporte, « c'est qu'il juge selon la justice ». Ce n'est pas qu'il y juge toujours, mais c'est qu'il est réputé y juger, et que personne n'a droit de juger ni de revoir après lui.
Il faut donc obéir aux princes comme à la justice même, sans quoi il n'y a point d'ordre ni de fin dans les affaires.
Ils sont dieux et participent en quelque façon à l'indépendance divine. « J'ai dit : Vous êtes dieux, et vous êtes tous enfants du Très-Haut. »
Il n'y a que Dieu qui puisse juger de leurs jugements et de leurs personnes. « Dieu a pris sa séance dans l'assemblée des dieux ; et, assis au milieu, il juge les dieux. »
C'est pour cela que saint Grégoire, évêque de Tours, disait au roi Chilpéric, dans un concile : « Nous vous parlons, mais vous nous écoutez si vous voulez. Si vous ne voulez pas, qui vous condamnera, sinon celui qui a dit qu'il était la justice même? »
De là vient que celui qui ne veut pas obéir au prince n'est pas renvoyé à un autre tribunal ; mais il est condamné irrémissiblement à mort comme les ennemis du repos public et de la société humaine. « Qui sera orgueilleux et ne voudra pas obéir au commandement du pontife et à l'ordonnance du juge, il mourra et vous ôterez le mal du milieu de vous. » Et encore : « Qui refusera d'obéir à tous vos ordres, qu'il meure. » C'est le peuple qui parle ainsi à Josué.
Le prince ^e peut redresser lui-même, quand il connaît qu'il a mal fait ; mais contre son autorité il ne peut y avoir de remède que dans son autorité.
C'est pourquoi il doit bien prendre garde à- ce qu'il ordonne. < Prenez garde à ce que vous faites; tout ce que vous jugerez retombera sur vous; ayez la crainte de Dieu; faites tout avec grand soin. »
C'est ainsi que Josaphat instruisait les juges à qui il confiait son autorité ; combien y pensait-il quand il avait à juger luimême !
IIIe Proposition. — Il n'y a point de forcecoactive contre le prince.
On appelle force coactive une puissance pour contraindre et exécuter ce qui jest ordonné légitimement. Au prince seul appartient le commandement légitime ; à lui seul appartient aussi la force coactive.
C'est aussi pour cela que saint Paul ne donne le glaive qu'à lui seul. « Si vous ne faites pas bien, craignez : car ce n'est pas en vain qu'il a le glaive. »
H n'y a dans un État que le prince qui soit armé : autrement tout est en confusion, et l'État retombe en anarchie.
Qui se fait un prince souverain, lui met en main tout ensemble, et l'autorité souveraine de juger, et toutes les forces de l'État. « Notre roi nous jugera, et il marchera devant nous, et il conduira nos guerres. » C'est ce que dit le peuple juif quand il demanda un roi. Samuel leur déclare, sur ce fondement, que la puissance de leur prince sera absolue, sans pouvoir être restreinte par aucune autre puissance. « Voici le droit du roi qui régnera sur vous, dit le Seigneur : H prendra vos enfants et les mettra à son service; il se saisira de vos terres et de ce que vous aurez de meilleur, pour le donner à ses serviteurs », et le reste.
Est-ce qu'ils auront droit de faire tout cela licitement? A Dieu ne plaise ! Car Dieu ne donne point de tels pouvoirs : mais ils auront droit de le faire impunément à l'égard de la justice humaine. C'est pourquoi David disait : J'ai péché contre vous seul; ô Seigneur, ayez pitié de moi! » « Parce qu'il était roi, dit saint Jérôme sur ce passage, et n'avait que Dieu seul à craindre. »
Et saint Ambroise dit sur ces mêmes paroles, fai péché contre vous seul : « Il était roi ; il n'était assujetti à aucunes lois, parce que les rois sont affranchis des peines qui lient les criminels. Car l'autorité du commandement ne permet pas que les lois les condamnent au supplie?. David donc n'a point péché contre celui qui n'avait point d'action pour le faire châtier. »
Quand la souveraine puissance fut accordée à Simon le
414 " BOSSUET. — CITAP. Y
Macliabée, on exprima en ces termes le pouvoir qui lui fut donné : « Qu'il serait le prince, et le capitaine général de tout le peuple, et quïl aurait soin des saints (c'est ainsi qu'on appelait les juifs) : et qu'il établirait les directeurs de tous les ouvrages publics et de tout le payf ; et les gouverneurs qui commanderaient les armes et les garnisons ; et que ce serait à lui de prendre soin du peuple ; et que tout le monde recevait ses ordres, et que tous les actes et décrets publics seraient écrits en son nom ; et qu'il porterait la pourpre et l'or, et qu'aucun du peuple ni des prêtres ne ferait contre ses ordres, ni ne s'y pourrait opposer, ni ne tiendrait d'assemblée sans sa permission, ni ne porterait la pourpre ou la boucle d'or, qui est la marque du prince ; et que quiconque ferait au contraire, serait criminel. Le peuple consentit à ce décret, et Simon accepta la puissance souveraine à ces conditions. Et il fut dit que cette ordonnance serait gravée en cuivre et affichée au parvis du temple, au lieu le plus fréquenté ; et que l'original en demeurerait dans les archives publiques entre les mains de Simon et de ses enfants. »
Voilà ce qui se peut appeler la loi royale des juifs, où tout le pouvoir des juifs est excellemment expliqué. Au prince seul appartient le soin général du peuple : c'est là le premier article et le fondement de tous les autres : à lui les ouvrages publics ; à lui les places et les armes ; à lui les décrets et les ordonnances ; à lui les marques de distinction ; nulle puissance que dépendante de la sienne ; nulle assemblée que par son autorité.
C'est ainsi que, pour le bien d'un État, on en réunit en un toute la force. Mettre la force hors de là, c'est diviser l'État ; c'est ruiner la paix publique; c'est faire deux maîtres, contre cet oracle de l'Evangile : « Nul ne peut servir deux maîtres. »
Le prince est par sa charge le père du peuple, il est par sa grandeur au-dessus des petits intérêts; bien plus : toute sa grandeur et son intérêt naturel, c'est que le peuple soit conservé ; puisqu'enfin le peuple manquant, il n'est plus prince' Il n'y a donc rien de mieux que de laisser tout le pouvoir de l'État à celui qui a le plus d'intérêt à la conservation et à la grandeur de l'État même.
IVe Proposition. — Les rois ne sont pas pour cela affranchis des lois.
« Quand vous vous serez établi un roi, il ne lui sera pas permis de multiplier sans mesure ses chevaux et ses équipages ; ni d'avoir une si grande quantité de femmes qui amollissent son courage ; ni d'entasser des sommes immenses d'or et d'argent. Et quand il sera assis dans son trône, il prendra soin de décrire cette loi, dont il recevra un exemplaire de la main des prêtres de la tribu de Lévi, et l'aura toujours en main, la lisant tous les jours de sa vie ; afin quïl apprenne à craindre Dieu, et à garder ses ordonnances et ses jugements. Que son cœur ne s'enfle pas au-dessus de ses frères, et qu'il marche dans la loi de Dieu sans se détourner à droite et à gauche, afin qu'il règne longtemps lui et ses enfants. »
Il faut remarquer que cette loi ne comprenait pas seulement la religion, mais encore la loi du royaume à laquelle le prince était soumis autant que les autres, ou plus que les autres, par la droiture de sa volonté.
C'est ce que les princes ont peine à entendre. « Quel prince me trouvez-vous, dit saint Ambroise, qui croie que ce qui n'est pas bien ne soit pas permis, qui se tienne obligé à ses propres lois ; qui croie que la puissance ne doive pas se permettre ce qui est défendu par la justice? Car la puissance ne détruit pas les obligations de la justice ; mais au contraire c'est eu observant ce que prescrit la justice, que la puissance s'exempte de crime : et le roi n'est pas affranchi des lois ; mais s'il pèche, il détruit les lois par son exemple. » H ajoute : « Celui qui juge les autres, peut-il éviter son propre jugement, et doit-il faire ce qu'il condamne? »
De là cette belle loi d'un empereur romain : « C'est une parole digne de la majesté du prince de se connaître soumis aux lois. »
Les rois sont donc soumis comme les autres à l'équité des lois, et parce qu'ils doivent être justes, et parce qu'ils doivent au peuple l'exemple de garder la justice ; mais ils ne sont pas soumis aux peines des lois : ou, comme parle la théologie, ils sont soumis aux lois, non quant à la puissance coactive, mais quant à la puissance directive.
MO , liOSSUET. — C11AP. V
Ve Proposition. — Le peuple doit se tenir en repos sous V autorité du prince.
C'est ce qui paraît dans l'apologue où les arbres se choisissent un roi. Ils s'adressent à l'olivier, au figuier et à la vigne. Ces arbres délicieux, contents de leur abondance naturelle, ne voulurent pas se charger des soins du gouvernement. « Alors tous les arbres dirent au buisson : Venez et régnez sur nous. » Le buisson est accoutumé aux épines et aux soins. Il est le seul qui naisse armé, il a sa garde naturelle dans ses épines. Par là il pouvait paraître digne de régner. Aussi le fait-on parler comme il appartient à un roi. « H répondit aux arbres qui l'avaient élu : Si vous me faites vraiment votre roi, reposezvous sous mon ombre; sinon il sortira du buisson un feu qui dévorera les cèdres du Liban. »
Aussitôt qu'il y a un roi, le peuple n'a plus qu'à demeurer en repos sous son autorité. Que si le peuple impatient se remue et ne veut pas se tenir tranquille^ sous l'autorité royale, le feu de la division se mettra dans l'État et consumera le buisson avec tous les autres arbres, c'est-à-dire le roi et les peuples : les cèdres du Liban seront brûlés ; avec la grande puissance qui est la royale, les autres puissances seront renversées, et tout l'État ne sera plus qu'une même cendre.
Quand un roi est autorisé, « chacun demeure en repos et sans crainte sous sa vigne et sous son figuier, d'un bout du royaume à l'autre ».
Tel était l'état du peuple juif sous Salomon. Et de même, sous Simon le Machabée, « chacun cultivait sa terre en paix : les vieillards assis dans les rues parlaient ensemble du bien public ; et les jeunes gens se paraient et prenaient l'habit militaire. Chacun, assis sous sa vigne et sous son figuier, vivait sans crainte. »
Pour jouir de ce repos, il ne faut pas seulement la paix au dehors, il faut la paix au dedans sous l'autorité d'un prince absolu.
VIe Proposition. — Le peuple doit craindre le prince; mais le prince ne doit craindre que de faire mal. ■
« Qui sera orgueilleux, et ne voudra pas obéir au commandement du pontife et à l'ordonnance du juge, il mourra, et vous ôterez le mal du milieu d'Israël : et tout le peuple qui entendra son supplice craindra, afin que personne ne se laisse emporter à l'orgueil. »
/ La crainte est un frein nécessaire aux hommes, à cause de (leur orgueil et de leur indocilité naturelle. <
H faut donc que le peuple craigne le prince ; mais si le prince craint le peuple, tout est perdu.jLa mollesse d'Aaron, à qui Moïse avait laissé le commandement pendant qu'il était sur la montagne, fut cause de l'adoration du veau d'or. « Que vous a fait ce peuple? lui dit Moïse ; et pourquoi l'avez-vous induit à un si grand mal? » Il impute le crime du peuple à Aarou, qui ne F avait pas réprimé, quoiqu'il en eût le pouvoir.
Remarquez ces termes : « Que vous a fait ce peuple pour l'induire à un si grand mal? » C'est être ennemi du peuple que de ne lui résister pas dans ces occasions.
Aaron lui répondit : « Que mon seigneur ne se fâche point contre moi ; vous savez que ce peuple est enclin au mal ; ils me sont venus dire : Faites des dieux qui nous précèdent ; car nous ne savons ce qu'est devenu Moïse qui nous a tirés d'Egypte. »
Quelle excuse à un magistrat souverain de craindre de fâcher le peuple? Dieu ae la reçoit pas, « et irrité au dernier point contre Aaron, il voulut l'écraser ; mais Moïse pria pour lui ».
Saiïl pense s'excuser sur le peuple de ce qu'il n'a pas exécuté les ordres de Dieu. Vaine excuse que Dieu rejette, car il était établi pour résister au peuple, lorsqu'il se portait au mal. « Écoutez, lui dit Samuel, ce que le Seigneur a prononcé contre vous : vous avez rejeté sa parole, il vous a aussi rejeté, et vous ne serez pas roi, dit Saiil à Samuel : J'ai péché d'avoir désobéi au Seigneur et à vous en craignant le peuple et cédant à ses discours. »
Le prince doit repousser avec fermeté les importuns qui lui demandent des choses injustes.
La crainte de fâcher, poussée trop avant, dégénère en une
4 18 = BOSSUET. — CIIAP. V
faiblesse criminelle. « H y en a qui perdent leur âme par une mauvaise honte : l'imprudent qu'ils n'osent refuser les fait périr. »
VIIe Proposition. — Le 'prince doit se faire craindre des grands et des petits.
Salomon, dès le commencement de son règne, parle ferme à Adonias son frère. Aussitôt que Salomon eut été couronné, Adonias lui envoya dire : « Que le roi Salomon me jure qu'il ne fera point mourir son serviteur. Salomon répondit : S'il fait son devoir, il ne perdra pas un seul cheveu ; sinon il mourra. »
Dans la suite, Adonias cabala pour se faire roi, et Salomon le fit mourir.
Il fit dire au grand prêtre Abiathar, qui avait suivi le parti d' Adonias : « Retirez-vous à la campagne dans votre maison : vous méritez la mort, mais je vous pardonne parce que vous avez porté l'arche du Seigneur devant mon père David et que vous l'avez fidèlement servi. »
Sa dignité et ses services passés lui sauvèrent la vie ; mais il lui en coûta la souveraine sacrificature, et il fut banni de Jérusalem.
Joab, le plus grand capitaine de son temps et le plus puissant homme du royaume, était aussi du même parti. Ayant appris que Salomon l'avait su, il se réfugia au coin de l'autel, où Salomon ordonna à Banaias de le tuer. « Ainsi, dit-il, vous éloignerez de moi, et de la maison de mon père, le sang innocent que Joab a répandu en tuant deux hommes de bien, et qui valaient mieux que lui, Aubner fils de Ner, et Amassa fils de Jether : et leur sang retombera sur sa tête. »
L'autel n'est pas fait pour servir d'asile aux assassins; et l'autorité royale se doit faire sentir aux méchants, quelque grands qu'ils soient.
Dans le nouveau Testament, et parmi des peuples plus humains, il faut moins faire de ces exécutions sanglantes qu'il ne s'en faisait dans l'ancienne loi et parmi les juifs, peuple dur et enclin à la révolte. Mais enfin le repos public oblige les roifi à tenir tout le monde en crainte, et plus encore les grands que les particuliers ; parce que c'est du côté des grands qu'il peut arriver de plus grands troubles.
VIIIe Proposition. — L'autorité royale doit être invincible.
S'il y a dans un Etat quelque autorité capable d'arrêter le cours de la puissance publique et de l'embarrasser dans son exercice, personne n'est en sûreté. Jérémie exécutait les ordres de Dieu, en déclarant que la ville, en punition de ses crimes, serait livrée au roi de Babylone. « Des grands s'assemblèrent autour du roi et lui dirent : Nous vous prions que cet homme soit mis à mort, car il abat par malice le courage des gens de guerre et de tout le peuple : c'est un méchant qui ne veut pas le bien de l'État, mais sa ruine. Le roi Sédécias leur répondit : Il est en vos mains, car le roi ne vous peut rien refuser. » Le gouvernement était faible, et l'autorité royale n'était plus un refuge à l'innocent persécuté.
Le roi voulait le sauver, parce qu'il savait que Dieu lui avait commandé de parler comme il avait fait. « Il fit venir Jérémie auprès de lui en particulier, et lui dit : Vous ne mourrez pas, mais que les seigneurs ne sachent point ce qui se passe entre nous ; et s'ils entendent dire que vous m'avez parlé, et qu'ils vous demandent : Qu'est-ce que le roi vous a dit? répondez : Je me suis jeté aux pieds du roi, afin qu'il ne me renvoyât pas dans ma prison pour y mourir. » Prince faible, qui craignait les grands, et qui perdit bientôt son royaume, n'osant suivre les conseils que lui donnait Jérémie par ordre de Dieu.
Evilmérodac, roi de Babylone, fut un de ces princes faibles qui se laissent mener par force. Par son ordre, Daniel avait découvert les fourbes des prêtres de Bel et avait fait crever le dragon sacré que les Babyloniens adoraient. «Ce que les seigneurs ayant ouï, ils entrèrent dans une grande colère; et, s'étant assemblés contre le roi, ils disaient : le roi s'est fait juif, il a renversé Bel, il a tué le dragon sacré et les prêtres. Et ayant dit ces choses entre eux, ils vinrent au roi : Livrez-nous Daniel, lui dirent-ils ; autrement nous vous ferons mourir, vous et votre maison. »
11 leur accorda leur demande ; et si Dieu délivra Daniel des bêtes farouches, ce roi n'en était pas moins coupable de sa mort, à laquelle il avait donné son consentement.
On entreprend aisément contre un prince faible. Celui-ci, qui se laisse intimider par les menaces qu'on lui fait de le faire mourir, lui et sa maison, fut tué en une autre occasion pour ses
-120 - BOSSUET. — CM Al»
débauches et ses injustices : car tout prince faible est injuste, et sa maison perdit la royauté.
Ainsi ces faiblesses sont pernicieuses aux particuliers, à l'État et au prince même, contre qui on ose tout, quand il se laisse entamer.
Le prophète Daniel fut encore exposé aux bêtes farouches, par la faiblesse de Darius le Mède. « H voulait donner à Daniel le gouvernement du royaume, parce que l'esprit de Dieu paraissait en lui, plus que dans tous les autres hommes. Les grands et les satrapes, jaloux de sa grandeur, cherchèrent l'occasion de le perdre et surprirent le roi. Puissiez-vous vivre à jamais, ô roi Darius ! Les grands de votre royaume, et les magistrats, et les satrapes, les sénateurs et les juges, sont d'avis qu'on publie un édit royal, par lequel il soit fait défense d'adresser durant trente jours aucune prière à qui que ce soit, Dieu ou homme, excepté à vous. »
Le roi fit cette loi, autant tyrannique qu'impie, selon la forme la plus authentique, et qui la rendait irrévocable parmi les Mèdes et les Perses. On ne doit point d'obéissance aux rois contre Dieu. « Aussi Daniel priait à son ordinaire trois fois le jour, ses fenêtres ouvertes, tournées vers Jérusalem. Ceux qui avaient conseillé la loi entrèrent en foule et le trouvèrent en prières. » +
Ds firent leur plainte au roi ; et pour le presser davantage, ils le prennent par la coutume des Mèdes et des Perses et par sa propre autorité. « Sachez, ô roi ! que c'est une loi inviolable parmi les Mèdes et les Perses, que toute ordonnance faite par le roi ne peut être changée.
Darius abandonna Daniel qui l'avait si bien servi, et se contenta d'en témoigner une sensible douleur. Dieu délivra ce prophète encore une fois ; mais le roi l'avait immolé autant qu'il était en lui à la fureur des lions et à la jalousie des grands, plus furieux que les lions mêmes.
Un roi est bien faible, qui répand le sang innocent, pour n'avoir pu résister aux grands de son royaume, ni révoquer une loi injuste et faite par une surprise évidente. Assuérus, roi du même peuple, révoqua bien la loi publiée contre les juifs, quand il en connut l'injustice, quoique elle eût été faite de la manière la plus authentique.
CPest une chose pitoyable de voir Pilate dans l'histoire de la Passion. « D savait que les juifs lui amenaient et accusaient Jésus par envie, »
Il leur avait déclaré « quïl ne voyait en cet homme aucuns cause de mort. Il leur dit encore une fois : Vous l'accusez d'avoir excité le peuple à sédition ; et voilà que, l'interrogeant devant vous, je n'ai rien trouvé de ce que vous lui reprochez. Hérode, à qui je l'ai renvoyé, ne l'a pas non plus trouvé digne de mort. Et ils se mirent à crier : Faites-le mourir ; mettez en liberté Barabbas, qui avait été arrêté pour sédition et pour meurtre. Pilate leur parla encore, pensant délivrer Jésus ; et ils crièrent de nouveau : Crucifiez-le, crucifiez-le. Et il leur dit pour la troisième fois : -Mais quel mal a-t-il fait? pour moi, je ne le trouve pas digne de mort ; je le châtierai et le renverrai. Et ils faisaient des efforts horribles, criant qu'on le crucifiât ; et leurs cris s'augmentaient toujours. Enfin Pilate leur accorda leur demande. Il délivra le meurtrier et le séditieux, et abandonna Jésus à leur volonté. »
Pourquoi tant contester pour enfin abandonner la justice? Toutes ces excuses le condamnent. « Prenez-le vous-mêmes, leur dit-il, et jugez-le selon votre loi. » Et encore : « Prenez-le vous-mêmes et crucifiez-le. » Comme si un magistrat était innocent de laisser faire un crime qu'il peut empêcher !
On lui allègue la raison d'État : « Si vous le renvoyez, vous offenserez César. Qui se fait roi est son ennemi. » Mais il savait bien, et Jésus le lui avait déclaré, que son royaume n'était point de ce monde. Il craignit les mouvements du peuple et les menaces qu'ils lui faisaient de se plaindre de lui à César. Il ne devait craindre que de mal faire.
C'est en vain quïl « lave ses mains devant tout le peuple en disant : Je suis innocent du sang de cet homme juste : c'est à vous à y aviser. » L'Ecclésiastique le condamne : « Ne soyez point juge, si vous ne pouvez enfoncer par force l'iniquité : autrement vous craindrez la face du puissant, et votre justice trébuchera, »
Cette faiblesse des juges est déplorée par le Prophète. « Le grand sollicite, et le juge ne peut rien refuser. »
Que si le prince lui-même, qui est le juge des juges, craint les grands, qu'y aura-t-il de ferme dans l'État? Il faut donc que l'autorité soit invincible, et que rien ne puisse forcer le rempart à l'abri duquel le repos public et le salut des particuliers sont à couvert.
122 ■ BOSSUET. — GHAP. V