LIVRE CINQUIEME
AKTICLE IV
CONSÉQUENCES DE LA DOCTKINE PRECEDENTE : DE LA MAJESTÉ ET DE SES ACCOMPAGNEMENTS
Première Proposition. — Ce que c'est que la majesté.
Je n'appelle pas majesté cette pompe qui environne les rois, ou cet éclat extérieur qui éblouit le vulgaire. C'est le rejaillissement de la majesté, et non pas la majesté elle-même.
La majesté est l'image de la grandeur de Dieu dans le prince.
Dieu est infini, Dieu est partout. Le prince, en tant que prince, n'est pas regardé comme un homme particulier : c'est un personnage public, tout l'État est en lui ; la volonté de tout le peuple est renfermée dans la sienne. Comme en Dieu est réunie toute perfection et toute vertu, ainsi la puissance des particuliers est réunie en la personne du prince. Quelle grandeur qu'un seul homme en contienne tant !
La puissance de Dieu se fait sentir en un instant de l'extrémité du monde à l'autre ; la puissance royale agit en même temps dans tout le royaume. Elle tient tout le royaume en état, comme Dieu y tient tout le monde.
Que Dieu retire sa main, le monde retombera dans le néant : que l'autorité cesse dans le royaume, tout sera en confusion.
Considérez le prince dans son cabinet. De là partent les ordres qui l'ont aller de concert les magistrats et les capitaines, les citoyens et les soldats, les provinces et les armées par mer et par terre. C'est l'image de Dieu qui, assis dans son trône au plus haut des ci eux, fait aller toute la nature.
« Quel mouvement se fait, dit saint Augustin, au seul commandement de l'empereur ! il ne fait que remuer les lèvres, il n'y a point de plus léger mouvement, et tout l'empire se remue. C'est, dit-il, l'image de Dieu, qui fait tout par sa parole. 11 a
dit, et les choses ont été faites ; il a commandé, et elles ont été créées. »
On admire ses œuvres ; la nature est une matière de discourir aux curieux. « Dieu leur donne le monde à méditer; mais ils ne découvriront jamais le secret de son ouvrage depuis le commencement jusqu'à la fin. » On en voit quelque parcelle ; mais le fond est impénétrable. Ainsi est le secret du prince.
Les desseins du prince ne sont bien connus que par l'exécution. Ainsi se manifestent les conseils de Dieu ; jusque-là, personne n'y entre- que ceux que Dieu y admet.
Si la puissance de Dieu s'étend partout, la magnificence raccompagne. Il n'y a endroit de l'univers où il ne paraisse des marques éclatantes de sa bonté. Voyez l'ordre, voyez la justice, voyez la tranquillité dans tout le royaume : c'est l'effet naturel de l'autorité du prince.
H n'y a rien de plus majestueux que la bonté répandue, et il n'y a point de plus grand avilissement de la majesté que la misère du peuple causée par le prince.
Les méchants ont beau se cacher, la lumière de Dieu les suit partout ; son bras va les atteindre jusqu'au haut des cieux et jusqu'au fond des abîmes. « Où irai-je devant votre esprit, et où fuirai-je devant votre face? Si je monte au ciel, vous y êtes ; si je me jette au fond des enfers, je vous y trouve; si je me lève le matin et que j'aille me retirer sur les mers les plus éloignées, c'est votre main qui me mène là, et votre main droite m? tient. Et j'ai dit : « Peut-être que les ténèbres me couvriront » ; mais la nuit a été un jour autour de moi. Devant vous, les ténèbres ne sont pas les ténèbres, la nuit est éclairée comme le jour : l'obscurité et la lumière ne sont qu'une même chose. » Les méchants trouvent Dieu partout, en haut et en bas, nuit et jour ; quelque matin qu'ils se lèvent, il les prévient ; quelque loin qu'ils s'écartent, sa main est sur eux.
Ainsi Dieu donne au prince de découvrir les trames les plus secrètes. Il a des yeux et des mains partout. Nous avons vu que les oiseaux du ciel lui rapportent ce qui se passe. Il a même reçu de Dieu, par l'usage des affaires, une certaine pénétration qui fait penser qu'il devine. A-t-il pénétré l'intrigue, ses longs bras vont prendre ses ennemis aux extrémités du monde : ils vont les déterrer au fond des abîmes. Il n'y a point d'asile assuré contre une telle puissance.
Enfin, ramassez ensemble les choses si grandes et si augustes que nous avons dites sur l'autorité royale. Voyez un peuple
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immense réuni en une seule personne; voyez cette puissancesacrée, paternelle et absolue ; voyez la raison secrète qui gouverne tout le corps de l'État renfermée dans une seule tête ; vous voyez l'image de Dieu dans les rois, et vous avez l'idée de la majesté royale.
Dieu est la sainteté même, la bonté même, la puissance même, la raison même. En ces choses est la majesté de Dieu. En l'image de ces choses est la majesté du prince.
Elle est si grande, cette majesté, qu'elle ne peut être dans le prince comme dans sa source ; elle est empruntée de Dieu qui la lui donne pour le bien des peuples à qui il est bon d'être contenus par une force supérieure.
Je ne sais quoi de divin s'attache au prince et inspire la crainte aux peuples. Que le roi ne s'oublie pas pour cela même. « Je l'ai dit, c'est Dieu qui parle ; je l'ai dit : Vous êtes des dieux, et vous êtes tous enfants du Très-Haut, mais vous mourrez comme les hommes, et vous tomberez comme les grands. » Je l'ai dit : Vous êtes des dieux; c'est-à-dire : Vous avez dans votre autorité, vous portez sur votre front un caractère divin. Vous êtes les enfants du Très-Haut; c'est lui qui a établi votre puissance pour le bien du genre humain. Mais, ô dieux de chair et de sang, ô dieux de boue et de poussière, vous mourrez comme les hommes, vous tomberez comme les grands ! La grandeur sépare les hommes pour un peu de temps ; une chute commune à la fin les égaie tous.
O rois ! exercez donc hardiment votre puissance, car elle est divine et salutaire au genre humain ; mais exercez-la avec humilité. Elle vous est appliquée pour le dehors. Au fond, elle vous laisse faibles ; elle vous laisse mortels ; elle vous laisse pécheurs, et vous charge devant Dieu d'un plus grand compte.
IIe Proposition. — La magnanimité, la magnificence et toutes les grandes vertus conviennent à sa majesté.
A la grandeur conviennent les choses grandes ; à la grandeur la plu- éminente, les choses les plus grandes, c'est-à-dire les grandes vertus.
Le prince doit penser de grandes choses.
' Le prince pensera des choses dignes d'un prince. »
Les pensées nilgaires déshonorent la majesté. Saiïl est élu
roi ; en même temps, Dieu, qui l'a élu, « lui change le cœur, et il devient un autre homme ».
Taisez-vous, pensées vulgaires : cédez aux pensées royales.
Les pensées royales sont celles qui regardent le bien général ; les grands hommes ne sont pas nés pour eux-mêmes ; les grandes puissances, que tout le monde regarde, sont faites pour le bien de tout le monde.
Le prince est, par sa charge, entre tous les hommes, le plus au-dessus des petits intérêts, le plus intéressé au bien public ; son vrai intérêt- est celui de l'État. Il ne peut donc prendre des desseins trop nobles, ni trop au-dessus des petites vues et des pensées particulières.
Ce Saùl, changé en un autre homme, dans le temps quïl fut fidèle à la grâce de son ministère, était au-dessus de tout.
Au-dessus de la royauté, dont il appréhende le fardeau et dont il méprise le faste. Nous l'avons déjà vu.
Au-dessus des sentiments de vengeance : à un jour de victoire, où tout le peuple lui veut immoler ses ennemis, il offre à Dieu un sacrifice de clémence.
Au-dessus de lui-même et de tous les sentiments que le sang inspire; prêt à dévouer pour le peuple sa propre personne et celle de Jonathas, son fils bien-aimo.
Que dirons-nous de David, à qui on donne cette belle et juste louange : « Le roi, mon seigneur, ressemble à un ange de Dieu ; il n'est ému ni du bien ni du mal qu'on dit de lui. » Il va toujours au public ; soit que les hommes ingrats blâment sa conduite, soit qu'elle trouve les louanges dont elle est digne.
Voilà la véritable magnanimité, que les louanges n'enflent point, que le blâme n'abat point, que la seule vérité touche.
On abandonne avec joie toute sa fortune à la conduite d'un tel prince : « Vous êtes comme un ange de Dieu ; faites de moi tout ce qu'il vous plaira », lui dit Miphiboseth, petit-fils de Saiïl, trahi par Siba, son serviteur.
En effet, David n'était plein que de grandes choses, de Dieu et du bien public.
Nous avons vu que, malgré les rébellions et l'i.igratitude de son peuple, il se dévoue pour lui à la vengeance divine, comme étant le seul coupable : « Frappez, Seigneur, frappez ce coupable et épargnez ce peuple innocent. »
J2G . BOSSUET. — C1IAP. V