‹ Bossuet (volume 3)Chapitre 16 sur 38 · DE L OBEISSANCE DUE AU PRINCE · texte numérisé non relu

DE L OBEISSANCE DUE AU PRINCE

IVe Proposition. — Le respect, la fidélité et V obéissance qu'on doit aux rois ne doivent être altérés par aucun prétexte.

C'est-à-dire qu'on les doit toujours respecter, toujours servir, quels qu'ils soient, bons ou méchants : « Obéissez à vos maîtres, non seulement quand ils sont bons et modérés, mais encore quand ils sont durs et fâcheux. »

L'État est en péril, et le repos public n'a plus rien de ferme, s'il est permis de s'élever pour quelque cause que ce soit contre les princes.

La sainte onction est sur eux, et le haut ministère qu'ils exercent au nom de Dieu les met à couvert de toute insulte.

Nous avons vu David non seulement refuser d'attenter sur la vie de Saiïl, mais trembler pour avoir osé lui couper le bord de sa robe, quoique ce fût à bon dessein : « Que j'ose lever ma main contre Point du Seigneur, à Dieu ne plaise ! Et le cœur de David fut frappé, parce qu'il avait coupé le bord de la cotte d'armes de Saùl. »

Les paroles de saint Augustin sur ce passage sont remarquables. « Vous m'objectez, dit-il à Pétilien, évoque donastistc, que celui qui n'est pas innocent ne peut avoir la sainteté. Je vous demande si Saul n'avait pas la sainteté de son sacrement et de Ponction royale, qu'est-ce qui causait en lui de la vénération à David? Car c'est à cause de cette onction sainte et sacrée qu'il l'a honoré durant sa vie et qu'il a vengé sa mort. Et son cœur frappé trembla quand il coupa le bord de la robe

de ce roi injuste. Vous voyez donc que Saiïl, qui n'avait point l'innocence, ne laissait pas d'avoir la sainteté ; non la sainteté de vie, mais la sainteté du sacrement divin, qui est saint, même dans les hommes mauvais. »

Il appelle sacrement l'onction royale ; ou, parce qu'avec tous les Pères, il donne ce nom à toutes les cérémonies sacrées, ou parce qu'en particulier l'onction royale des rois, dans l'ancien peuple, était un signe sacré institué de Dieu pour les rendre capables de leur charge et pour figurer l'onction de Jésus-Christ même.

Mais ce qu'il y a, de plus important, c'est que saint Augustin reconnaît, après l'Écriture, une sainteté inhérente au caractère royal qui ne peut être effacée par aucun crime.

C'est, dit-il, cette sainteté que David injustement poursuivi à mort par Saiïl, David sacré lui-même pour lui succéder, a respectée dans un prince réprouvé de Dieu. Car il savait que c'était à Dieu seul à faire justice des princes et que c'est aux hommes à respecter le prince tant qu'il plaît à Dieu de le conserver.

Aussi voyons-nous que Samuel, après avoir déclaré à Saiïl que Dieu l'avait rejeté, ne laisse pas de l'honorer. « J'ai mal fait, lui dit Saiïl; mais, je vous prie, portez mon péché, et retournez avec moi pour adorer le Seigneur. » Samuel lui répondit : « Je n'irai pas ayec vous, parce que vous avez rejeté la parole du Seigneur, et le Seigneur vous a aussi rejeté ; il ne veut plus que vous soyez roi. Samuel se tournait pour se retirer, et Saiïl le prit par le haut de son manteau, qui se déchira. Sur quoi Samuel lui dit : Le Seigneur a séparé de vous le royaume d'Israël, et l'a donné à un plus homme de bien. Ce Dieu puissant et victorieux ne s"en dédira pas, car il n'est pas comme un homme, pour se repentir de ses desseins. — J'ai péché, répondit Saiïl, mais honorez-moi devant les sénateurs de mon peuple et devant tout Israël; et retournez avec moi, afin que j'adore avec vous le Seigneur votre Dieu. Alors Samuel suivit Saiïl, et Saiïl adora le Seigneur. »

On ne peut pas déclarer plus clairement à un prince sa réprobation ; mais Samuel à la fin se laisse fléchir, et consent à honorer Saiïl devant les grands et devant le peuple, nous montrant, par cet exemple, que le bien public ne permet pas qu'on expose le prince au mépris.

Roboam traita durement le peuple ; mais la révolte de Jéroboam et des dix tribus qui le suivirent, quoique permise de

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Dieu en punition des péchés de Salomon, ne laisse pas d'être détestée dans toute l'Ecriture, qui déclare qu'en se révoltant contre la maison de David, ils se révoltaient contre Dieu qui régnait par elle.

r Tous les prophètes qui ont vécu sous les méchants rois : Élie et Elisée sous Achab et sous Jézabel, en Israël ; Isaïe sous Achaz et sous Manassès ; Jérémie, sous Joachim, sous Jéchonias, sous Sédécias ; en un mot, tous les prophètes, sous tant de rois impies et méchants, n'ont jamais manqué à l'obéissance, ni inspiré la révolte, mais toujours la soumission et le respect.

Nous venons d'ouïr Jérémie après la ruine de Jérusalem et l'entier renversement du trône des rois de Juda, parler encore avec un respect profond de son roi Sédécias : « L'oint du Seigneur, que nous regardions comme le souffle de notre bouche, a été pris pour nos péchés, lorsque nous lui disions : Nous vivrons sous votre ombre parmi les Gentils. »

Les bons sujets ne se tenaient pas quittes du respect qu'ils devaient à leur roi, après même que son royaume fut renversé, et quïl fut emmené comme un captif avec tout son peuple. Us respectaient jusque dans les fers, et après la ruine du royaume, le caractère sacré de l'autorité royale.

Ve Proposition. — L'impiété déclarée, et même la persécution, n'exemptent pas les sujets de Vohéissance qu'ils doivent aux princes.

Le caractère royal est saint et sacré, même dans les princes infidèles; et nous avons vu que Cyrus est appelé par Isaïe « l'oint du Seigneur ».

]\abuchodonosor était impie et orgueilleux jusqu'à vouloir s'égaler à Dieu et jusqu'à faire mourir ceux qui lui refusaient un culte sacrilège ; et néanmoins Daniel lui dit ces mots : « Vous êtes If roi des rois, et le Dieu du ciel vous a donné le royaume el la puissance, et l'empire, et la gloire. »

(Ci pourquoi le peuple de Dieu priait pour la vie de Nabnchodonosor, de Balthazar et d!AsBuérus.

Achab et Jézabel avaient l'ait mourir tous les prophètes du Seigneur. Élie s'en plaint à Dieu ; mais il demeure toujours dans l'obéissance.

Les prophètes, durant ce temps, font des prodiges étonnants pour défendre le roi et le royaume.

Elisée en fit autant sous Joram, fils d'Achab, aussi impie que son père.

Rien n'a jamais égalé l'impiété de Mariasses qui pécha et fit pécher Juda contre Dieu, dont il tacha d'abolir le culte, persécutant les fidèles serviteurs de Dieu, et faisant regorger Jérusalem de leur sang. Et cependant Isaïe et les saints prophètes qui le reprenaient de ses crimes, jamais n'ont excité contre lui le moindre tumulte.

Cette doctrine s'est continuée dans la religion chrétienne.

C'était sous Tibère, non seulement infidèle, mais encore méchant, que Notre-Seigneur dit aux Juifs : a Rendez à César ce qui est à César. »

Saint Paul appelle à César et reconnaît sa puissance.

Il fait prier pour les empereurs, quoique l'empereur qui régnait du temps de cette ordonnance fût Néron, le plus impie et le plus méchant de tous les hommes.

11 donne pour but à cette prière la tranquillité publique, parce qu'elle demande qu'on vive en paix, même sous les princes méchants et persécuteurs.

Saint Pierre et lui commandent aux fidèles d'être soumis aux puissances. Nous avons vu leurs paroles, et nous avons vu quelles étaient alors les puissances dans lesquelles ces deux saints apôtres faisaient respecter aux fidèles l'ordre de Dieu. En conséquence de cette doctrine apostolique, les premiers chrétiens, quoique persécutés durant trois cents ans, n'ont jamais causé le moindre mouvement dans l'empire. Nous avons appris leurs sentiments par Tertullien, et nous les voyons dans toute la suite de l'histoire ecclésiastique.

Ils continuaient à prier pour les empereurs, même au milieu des supplices auxquels ils les condamnaient injustement. « Courage, dit Tertullien, arrachez, ô bons juges ! arrachez aux chrétiens une âme qui répand des vœux pour l'empereur. »

Constance, fils de Constantin le Grand, quoique protecteur des ariens et persécuteur de la foi de Nicée, trouva dans l'Eglise une fidélité inviolable.

Julien l'Apostat, son successeur, qui rétablit le paganisme condamné par ses prédécesseurs, n'en trouva pas les chrétiens moins fidèles ni moins zélés pour son service, tant ils savaient distinguer l'impiété du prince d'avec le sacré caractère de la majesté souveraine.

Tant d'empereurs hérétiques qui vinrent depuis, un Valens, une Justine, un Zenon, un Basihsque, un Anastase, un Héraclius, un Constant ; quoiqu'ils chassassent de leur siège les évêques orthodoxes, et même les papes, et qu'ils remplissent l'Église de carnage et de sang, ne virent jamais leur autorité attaquée ou affaiblie par les catholiques.

Enfin, durant sept cents ans, on ne voit pas seulement un seul exemple où l'on ait désobéi aux empereurs sous prétexte de religion. Dans le huitième siècle, tout l'empire demeure fidèle à Léon Isaurien, chef des iconoclastes et persécuteur des fidèles. Sous Constantin Copronyine, son fils, qui succéda à son hérésie et à ses violences aussi bien qu'à sa couronne, les fidèles d'Orient n'opposèrent que la patience à la persécution. Mais dans la chute de l'empire, lorsque les césars suffisaient à peine à défendre l'Orient où ils s'étaient renfermés, Kome, abandonnée près de deux cents ans à la fureur des .Lombards, et contrainte d'implorer la protection des Français, fut obligée de s'éloigner des empereurs.

On pâtit longtemps avant que d'en venir à cette extrémité ; et on n'y vint enfin, que quand la capitale de l'empire fut regardée par ses empereurs comme un pays exposé en proie et laissé à l'abandon.

VIe Proposition. — Les sujets n'ont à opposer à la violence des princes que des remontrances respectueuses, sans murmure, et des prières pour leur conversion.

Quand Dieu voulut délivrer les Israélites de la tyrannie de Pharaon, il ne permit pas qu'ils procédassent par voie de fait contre un roi dont l'inhumanité envers eux était inouïe. Ils demandèrent avec respect la liberté de sortir et d'aller sacrifier à Dieu dans le désert.

Nous avons vu que les princes doivent écouter même les particuliers, à plus forte raison doivent-ils écouter le peuple qui leur porte avec respect ses justes plaintes par les voies permises. Pharaon, tout endurci et tout tyran qu'il était, ne Laissait pas du moins d'écouter les Israélites. Il écoutait Moïse et Aaron. « Il reçut à son audience les magistrats du peuple d'Israël, qui vinrent se plaindre à lui avec de grands cris, et lui disaient : Pourquoi traitez-vous ainsi vos serviteurs? »

Qu'il soit donc permis au peuple oppressé de recourir au prince par ses magistrats et par les voies légitimes ; mais que ce soit toujours avec respect.

Les remontrances pleines d'aigreur et de murmure sont un commencement de sédition, qui ne doit pas être souffert. Ainsi les Israélites murmuraient contre Moïse, et ne lui ont jamais fait une remontrance tranquille.

Moïse ne cessa jamais de les écouter, de les adoucir, de prier pour eux, et donna un mémorable exemple de la bonté que les princes doivent à leur peuple ; mais Dieu, pour établir l'ordre, fit de grands châtiments de ces séditieux.

Quand je dis que ces remontrances doivent être respectueuses, j'entends qu'elles le soient effectivement, et non seulement en apparence, comme celles de Jéroboam et des dix tribus, qui dirent à Roboam : « Votre père nous a imposé un joug insupportable : diminuez un peu un joug si pesant, et nous vous serons fidèles sujets. »

11 y avait dans ces remontrances quelque marque extérieure de respect, en ce qu'ils ne demandaient qu'une petite diminution, et promettaient d'être fidèles. Mais, faire dépendre leur fidélité de la grâce qu'ils demandaient, c'était un commencement de mutinerie.

On ne voit rien de semblable dans les remontrances que les chrétiens persécutés faisaient aux empereurs. Tout y est soumis, tout y est modeste ; la vérité de Dieu y est dite avec liberté ; mais ces discours sont si éloignés des termes séditieux, qu'encore aujourd'hui on ne peut les lire sans se sentir porté à l'obéissance.

L'impératrice Justine, mère et tutrice de Valentinien II, voulut obliger saint Ambroise à donner une église aux ariens, qu'elle protégeait, dans la ville de Milan, résidence de l'empereur. Tout le peuple se réunit avec son évêque; et, assemblé à l'église, il attendait l'événement de cette affaire. Saint Ambroise ne sortit jamais de la modestie d'un sujet et d'un évêque. Il fit ses remontrances à Tempereur. « Ne croyez pas, lui disait-il, que vous ayez pouvoir d'ôter à Dieu ce qui est à lui. Je ne puis pas vous donner l'église que vous demandez ; mais si vous la prenez, je ne dois pas résister. » Et encore : « Si l'empereur veut avoir les biens de l'Église, il peut les prendre ; personne de nous ne s'y oppose : qu'il nous les ôte s'il veut ; je ne les donne pas, mais je ne les refuse pas. »

a L'empereur, ajoutait-il, est dans l'Église, mais non au-

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dessus^ de l'Église. Un bon empereur, loin de rejeter le secours de l'Église, le recherche. Nous disons ces choses avec respect, mais nous nous sentons obligés de les exposer avec liberté. »

11 contenait le peuple assemblé tellement dans le respect, qu'il n'échappa jamais une parole insolente. On priait, on chantait les louanges de Dieu, on attendait son secours.

Voilà une résistance digne d'un chrétien et d'un évêque. Cependant, parce que le peuple était assemblé avec son pasteur, on disait au palais que ce saint pasteur aspirait à la tyrannie. Il répondit : « J'ai une défense, mais dans les prières des pauvres. Ces aveugles et ces boiteux, ces estropiés et ces vieillards sont plus forts que les soldats les plus courageux. » Voilà les forces d'un évêque, voilà son armée.

H avait encore d'autres armes, la patience et les prières qu'il faisait à Dieu. « Puisqu'on appelle cela une tyrannie, j'ai des armes, disait-il, j'ai le pouvoir d'offrir mon corps en sacrifice. Nous avons notre tyrannie et notre puissance. La puissance d'un évêque est sa faiblesse. Je suis fort quand je suis faible, disait saint Paul. »

En attendant la violence dont l'Église était menacée, le saint évêque était à l'autel, demandant à Dieu, avec larmes, qu'il n'y eût point de sang répandu, ou du moins qu'il plût à Dieu de se contenter du sien. « Je commençai, dit-il, à pleurer amèrement en offrant le sacrifice, priant Dieu de nous aider de telle sorte, qu'il n'y eût point de sang répandu dans la cause de l'Église ; qu'il n'y eût du moins que le mien qui fût versé, non seulement pour le peuple, mais même pour les impies. »

Dieu écouta des prières si ardentes : l'Église fut victorieuse, il n'en coûta le sang à personne.

Peu de temps après, Justine et son fils, presque abandonnés de tout le monde, eurent recours à saint Ambroise et ne trouvèrent de fidélité ni de zèle pour leur service, qu'en cet évêque, qui s'était opposé à leurs desseins dans la cause de Dieu et de l'ÉgUse.

Voilà ce que peuvent les remontrances respectueuses; voilà ce que peuvent; les prières. Ainsi faisait la reine Esther; ayant conçu le dessein de fléchir Assiiérus, son mari, après qu'il eut résolu de sacrifier tous les Juifs à la vengeance d'Aman, elle fit dire à Mardochée : « Assemblez tous les Juifs que vous trouverez à Suse, et priez pour moi. Ne mangez ni ne buvez pendant trois jours et trois nuits. Je jeûnerai de même avec mes femmes ;

après, je m'exposerai à perdre la vie, et je parlerai au roi, contre la loi, sans attendre qu'il m'appelle. »

Quand elle parut devant le roi, « les yeux étincelants de ce prince témoignèrent sa colère ; mais Dieu, se ressouvenant des prières d'Esther et de celles des Juifs, .changea la fureur du roi en douceur ». Et les Juifs furent délivrés, à la considération de la reine.

Ainsi quand le prince des apôtres fut arrêté prisonnier par Hérode,. « toute l'Eglise priait pour lui sans relâche ». Et Dieu envoya son ange pour le délivrer. Voilà les armes de l'Église : des vœux et des prières persévérantes.

Saint Paul, prisonnier pour Jésus-Christ, n'a que ce secours et ces armes. « Préparez-moi un logement ; car j'espère que Dieu me donnera à vos prières. »

En effet, il sortit de prison ; « et il fut délivré de la gueule du lion ». Il appelle ainsi Néron, l'ennemi non seulement des chrétiens, mais de tout le genre humain.

Que si Dieu n'écoute pas les prières de ses fidèles ; si, pour éprouver et pour châtier ses enfants, il permet que la persécution s'échauffe contre eux, ils doivent alors se ressouvenir que Jésus-Christ les a « envoyés comme des brebis au milieu des loups ».

Voilà une doctrine vraiment sainte, vraiment digne de Jésus- Christ et de ses disciples.

ARTICLE III

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