‹ Bossuet (volume 3)Chapitre 19 sur 38 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

| I. — Situation de Bossuet à la cour.

On ne saurait assez le redire, tant notre imagination résiste à cette vérité trop certaine. Prédicateur, précepteur, évêque même, Bossuet, de son vivant, n'a jamais été une véritable puissance. En parlant ainsi, je songe moins à son génie qu'à l'autorité de sa personne. Pour le génie, on sait bien qu'il n'a presque jamais qu'une royauté posthume. Quand Fénelon écrivait de Molière « Encore une fois, je le trouve grand,», il ne manquait pas d'une certaine hardiesse; Boileau non plus, quand il égalait Racine aux tragiques grecs ; La Bruyère non plus quand il rangeait Bossuet parmi les Pères de l'Église. Molière, Racine, Bossuet, somme toute, ce dernier fut-il peut-être le moins méconnu des trois. Sans le diviniser comme nous avons fait depuis, ses contemporains l'ont tenu sans conteste pour un grand homme, pour une des lumières les plus éclatantes de leur époque. Mais il n'a été pour eux qu'un savant, qu'un écrivain admirable, et voilà précisément ce qui nous gêne, j'allais dire ce qui nous scandalise dans son histoire. Quelle figure aurait-il pu et, d'après nous, aurait-il dû faire à la cour de Louis XIY : un Richelieu? un saint Bernard? A vrai dire, nous ne le savons pas très bien, mais nous sentons confusément qu'il n'a pas assez rempli ce noble théâtre, mais nous souffrons de le voir comme effacé dans la foule des confidents, — et pourquoi reculer devant ce mot puis-

qu'il est juste? — des comparses. Deux ou trois fois on a eu besoin de lui qu'on savait docile et très empressé ; deux ou trois fois les simples ont pu croire que son étoile allait enfin se lever. Il l'a cru lui-même, mais, parmi les habiles, nul ne s'est mépris sur son importance toujours secondaire, sur l'avenir fatalement médiocre qui lui était réservé.

N'eût été son caractère épiscopal qui le mettait à même de rendre certains services et sa fonction qui l'obligeait à se produne à côté de son élève, il n'aurait pas tenu beaucoup plus de place à la cour que La Bruyère n'en a tenu chez le grand Condé. Ils sont dépaysés l'un et l'autre dans ce milieu pour lequel ils n'étaient pas faits, ils ne s'imposent pas, et, par suite, ils ne comptent guère. Demandez plutôt à Mme de Maintenon qui s'y connaissait, demandez aux courtisans ; lisez les journaux, les lettres et les mémoires du temps. Dans cette même cour où M. de Meaux reparaît le plus souvent possible pour tenir son bout de rôle, l'abbé de Fénelon vient à peine d'arriver. H règne déjà. Chacun, en le voyant, a reconnu son maître. Ni la disgrâce, ni l'exil n'y changeront rien. De sa prison de Cambrai, il reste un personnage beaucoup plus considérable que M. de Meaux, comblé partout de marques d'estime jusqu'au jour où, lassé de ce génie importun, inutile, on lui tournera le dos. Mais pourquoi parler de Fénelon? Noailles lui-même, Le Camus, Godet des Marais comptaient plus que Bossuet.

Or, par définition, l'autorité n'est pas, comme le génie, un de ces dons auxquels les contemporains puissent rester insensibles. H s'exerce ou il ne s'exerce pas. Un homme né pour réussir et commander, on le combat souvent, on l'entrave, mais, par les efforts mêmes que l'on tente pour lui résister, on reconnaît sa puissance. Très certainement le demi- ffacement dans lequel Bossuet a vécu n'est pas le résultat d'une intrigue de ce genre. On ne voit pas qu'il ait fait sérieusement ombrage à personne. De celte critique envieuse que, d'après La Bruyère, il aurait réduite au silence, l'histoire du moins n'a gardé aucune trace. Lréchec d'une oraison funèbre ou d'un autre discours solennel, quelques pamphlets de Hollande1, rien de tout cela

ne nous montre Bossuet aux prises avec une véritable cabale. 11 a été beaucoup moins discuté, jalousé, paralysé que d'autres grands hommes de ce temps-là. A proprement parler, on ne lui connaît pas d'ennemis. Trop abstrait, et peut-être, bien que naturellement pitoyable, trop peu curieux et soucieux d' autrui pour avoir eu des amitiés bien profondes, il semble néanmoins avoir rencontré de toutes parts une affectueuse déférence. On s'accorde à célébrer sa douceur et sa bonhomie. « IL de Bossuet, disait-on, est un homme doux qui parle toujours avec réflexion, en écoutant la vérité, qui veut faire son devoir, qui veut être à lui pour fane des réflexions. » « Il est fort de mes amis, écrit Mme de La Fayette ; c'est le plus honnête homme, le plus droit, le plus doux et le plus franc qui ait jamais été mis à la cour.)) Je pourrais multiplier des citations analogues, mais plus je médite ce que l'on nous a dit sur son apparence et son allure habituelles, et plus je me persuade qu'un je ne sais quoi lui manque et que cet homme au style dominateur et prophétique n'a jamais forcé que l'estime, l'admiration et la sympathie. Ironique, brusque et violent même à ses heures, il a quelque chose de débile, de pliant, j'allais dire, d'inoffensif. On ne l'adore pas plus qu'on ne le redoute. On ne s'empresse pas autour de lui, car son crédit n'ira jamais loin ; on ne s'appuie pas sur lui, car il n'est pas un caractère. J'avoue que ce trait nous déconcerte, hantés que nous sommes par la beauté dorique des grandes œuvres de Bossuet et par ce portrait de Rigaud qui semble avoir ajouté à la religion de l' univers. Comment nous représenter un tel homme dans une attitude, avec une expression de faiblesse? Je ne sais vraiment, mais qui n'arrive pas à le von faible, ne voit pas le vrai Bossuet. Cette observation n'aurait qu'un intérêt secondaire, si Bossuet avait consenti à demeurer dans son ordre, à n'être qu'un grand lyrique, dégagé de tout et solitaire. Mais, comme tant d'autres poètes, les gloires de l'action le hantent. Son effacement lui pèse. Il se résigne, en chrétien, à n'être qu'une grande voix, mais il s'était promis une autre

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fortune. Ni trop orgueilleux, ni trop fier, pas assez peutêtre, à mon sens du moins, il ne s'exagérait point sa propre valeur, mais il ne semble pas avoir connu ses limites. Ses parents, ses familiers plus ambitieux que lui, sans nul doute, l'entretenaient dans quelque vaste espérance qui ne devait jamais se réaliser. Au juste, que voulait-on pour lui et que voulait-il lui-même? Un archevêché à sa taille, un chapeau de cardinal? Oui, mais autre chose encore, une action plus réelle, plus considérable, plus durable sur Louis XIV et sur Mme de Maintenon. Qui démêlera ces désirs grandioses et toujours déçus, ces alternatives d'exaltation et d'accablement? Prêtre et prophète de celui qui règne dans les cieux et de qui relèvent tous les empires, il voudrait parler en maître et en père à cette majesté qui l' éblouit, qui l'écrase. Devant elle, il se sent tour à tour et très grand et très petit. Sublime du haut de la chaire ou la plume à la main, malgré lui il hésite, il bégaie, il tremble, il cède quand il se trouve face à face avec l'élu du Seigneur. Contre Louis XIV, quelle est celle de ses œuvres, dont il aurait maintenu la publication, quel est celui de ses amis qu'il aurait osé défendre? Imagination héroïque, âme bourgeoise et timide, où que nous le prenions, il nous présente la même antinomie douloureuse. Xe rabaissons pas ce spectacle par une injustice mesquine. Jusque dans cette ambition qu'on vient de décrire, Bossuet veut et croit être avant tout un homme de devoir, un homme de Dieu. Au reste, ne croyez pas que cette ambition le prenne vraiment tout entier. Certes, on ne se résigne pas à voir ce vieil évêque reprendre éternellement le chemin de Versailles où l'attend, à chaque visite, une déception nouvelle, mais comme il a vite fait de se ressaisir, de remonter sur le Sinaï, sa vraie demeure ! De plus généreux, de plus nobles, s'ils ont fait peut-être moins de sacrifices, ont donné plus de temps que lui à ces rêves de fortune. Imagination héroïque, âme bourgeoise, oui, sans doute, mais que nous importe, puisque chez lui l'imagination façonne, maîtrise et absorbe tout. Voici quelqnes-unes des lettres qu'il a écrites pendant

qu'il était à la cour, celles où il raconte l'épisode le plus tendre de sa vie, celles où il s'entretient avec le maréchal de Bellefonds, celles enfin qu'il adresse à Louis XTY.

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