LES ONZE ANNEES DE PAKIS
je vois bien qu'on ne veut pas sonner le tambour, de peur d'effaroucher les esprits; mais je crois savoir, par des voies aussi certaines, que l'autorité se déclarera quand il faudra et que ce ne sont pas les voies violentes, mais plutôt celles de la douceur qu'on veut tenter (1). )>
A cette date (1666), ces derniers mots sonnent d'une étrange sorte. Bientôt les violents auront leur tour (1685), mais, pour l'instant, les pacifiques l'emportent, moins bons Français que les autres, j'en doute fort, mais assurément plus chrétiens et, puisqu'on parle politique, plus habiles. Bossuet est avec eux. Encore un coup, il n'a pas été le l)remier, il n'est pas le seul. H suit un mouvement qui se dessine msensiblement depuis quelque trente années et que les politiques n'osent pas encore interrompre trop ouvertement. Mais il le suit avec allégresse, et il marque de son empreinte unique les idées et l'attitude des meilleurs esprits de son temps.
Deux mots résument cet humble et touchant dossier des rapports entre Bossuet et Paul Ferry, singulière préface aux lugubres événements qui se préparent. Et d'abord, la controverse a changé de face. De part et d'autre, on renonce aux complications infinies qui rendaient les anciennes disputes aussi interminables que vaines et qui avaient fini par décourager, par réduhe presque au silence les sages des deux partis. Bossuet paraît. Désormais, plus de coups portés dans le vide, plus d'ergotage. Lisez plutôt le préamiDule des conférences avec Ferry.
Nous sommes demeures d'accord... que le plus nécessaire de tous était de nous expliquer aniiablement et que, le temps et rex]Dénence ayant montré qu'il y avait beaucoup de malentendus et de disputes de mots dans nos controverses, on a sujet d'espérer que par ces éclaircissements elles seront ou terminées tout à fait ou diminuées considérablement...
Il nous a semblé à tous deux qu'un siècle et demi de disputes devait avoir éclairci beaucoup de choses, qu'on devait être
(1 ) Correspondance de Bossuet, t. !«'", p. 447.
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revenu des extrémités et qu'il était temps plus que jamais de voii' de quoi nous pouvions convenir (1). .
Simplifier le débat, aucune tâche ne convenait mieux à son génie. Concéder tout le possible pour avoir la paix, rien ne répondait mieux à son inclination naturelle. On pense bien que les brouillons et les fanatiques trouvaient à redire à cette méthode. N'est-on pas allé plus tard jusqu'à espérer la condamnation de son Exposition de la foi catholique et, dans la gêne où il les mettait, ses adversaires calvinistes n'ont-ils pas répété qu'un théologien si accommodant serait fatalement désavoué par l'Eglise? Le lecteur n'a pas besoin que je le rassure sur la pleine orthodoxie de ce grand homme, mais il était bon de remarquer une fois de plus que tout arrive. Bossuet lui-même a passé pour libéral auprès de certains esprits.
Mais ce qui nous intéresse plus que tout dans cette évolution de la controverse entre cathohques et protestants, ce n'est pas le long travail simplificateur que nous avons dit et qui touche, avec Bossuet, à la perfection, mais c'est bien plutôt le travail qui s'est fait au plus intime des âmes, pacifiant peu à peu les controversistes et attendrissant, si l'on peut ainsi parler, la controverse elle-même. De ce dernier travail les meilleurs historiens ne nous parlent guère, trop portés qu'ils sont à négliger l'influence prépondérante qu'exercent les facteurs proprement religieux sur le progrès, non pas seulement de la vie, mais de la science religieuse. « Nous expliquer amiablement », ce mot de Bossuet en dit long à qui sait l'entendre et nous ramène droit au programme cvangéliqiic d'un bien autre convertisseur. « J'ai toujours dit, écrivait saint François de Sales, que qui j)rêche avec amour prêche assez contre les hérétiques, quoiqu'il ne dise un seul mot de dispute contre eux. » Bossuet,'bien qu'il ait un goût naturel assez vif pour la discussion théologique, est tellement pénétré de cet esprit qu'il
(J ) Correspondance de Bossuet, t. I®', p. 161-162.