JOAN., VIII
Elevons donc, etc., afin de connaître Jésus. On voit, par ce qui précède ces paroles, que les hommes ne voulaient point connaître Jésus, et qu'il ne les jugeait pas dignes quïl se fît connaître. Ils lui demandent : Tu quis es? 11 Pavait dit cent fois, et il l'avait confii-nié par tant de miracles : ils lui demandent encore : « Qui êtes-vous? « comme si jamais ils n'en avaient ouï parler ; parce qu'ils ne croyaient pas en sa parole, ni au témoignage que son Père lui rendait. 11 ne veut donc pas s'exphquer, et il leur répond d"une manière si obscure qu'elle fatigue tous les interprètes : Prmcipium, qui et loquor volis; discours ambigu et sans suite ; mais il ne les laissait pas sans instruction. Vous ne me connaissez pas, parce que vous ne me voulez pas connaître : quand vous m'aurez exalté, vous connaîtrez qui je suis.
Allons donc à la croix, nous y trouverons qui est Jésus : le Fils de Dieu et le Rédempteur du monde ; le roi, le vainqueur et le conquérant du monde ; le docteur et le modèle du monde. Tous ses mystères, tous les attraits de sa grâce, tous ses préceptes,
I. Il ne fallait rien moins qu'un Dieu pour nous racheter. Descendre de l'infinie grandeur à l'infinie bassesse. Humiliavit semetipsum : on ne peut pas al^aisser ni humiher un ver de terre, un néant ; mais le Fils de Dieu 72on rapinam [arhitratus
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est esse se cequdlem Deo^ sed semetipsum exinanivit^ formam servi acdpiens]. — Deus erat in Christo [mundum reconcilians siU],
Il fallait donc un Fils de Dieu. Aussi ce centurion : Vere Filius Dei erat iste. Les impies disent : Si Filius Dei [es descende de cruce,.. Si rex IsraU est,] descendat... de cruce : au contraire, qu'il y meure pour être le Rédempteur. Vraiment c'était le Fils de Dieu.
IL L'attrait : Sic Deus dilexit mundum. Le conquérant du monde : [Et ego si exaltatus fuero a terra omnia] traham ad meipsum. — [Nemo potest venir e ad me,] nisi Pater.., traxerit eum. Ce parfum et ce baume : Trahe me,... curremus in odorem [u7iguentorum tuorum] : Suavité, chaste délectation, attrait immortel, plaisir céleste et sublime.
Specie tua et pulchritudine tua intende... Quand il commence à vous appeler : Prospère procède. Quand il livre le combat et attaque vos passions : et régna.
m. Docteur. Nunc judicium est mundi. Tout ramassé dans la croix ; symbole abrégé du christianisme.
Ah ! cette pécheresse, ah ! Marie, sœur du Lazare, baise ses pieds; avec quelle tendresse! Les parfums, les larmes, les cheveux, tout y va. Mais ils n'étaient point encore percés, ni devenus une source intarissable d'amour. « Venez, etc. » Venite^ adoremus et procidamus; ploremus,
« Élevons donc », non pas, comme Font compris les premiers éditeurs, « nos cœurs et nos esprits », mais, dans nos cœurs et nos esprits, Jésus lui-même. Élevons la croix « afin de connaître Jésus ». Une image indissolublement liée à un principe dogmatique, c'est de là que l'éloquence jde Bossuet presque toujours prend son élan. De l'image 1 ou du principe, ne me demandez pas par où il commence. Les deux ne font qu'un pour lui, le principe lui étant rappelé par l'image, et l'image ne le ravissant que par le principe qui la soutient. « Élevons donc. » On conjecture qu'il s'agissait de l'érection proprement dite d'une croix. C'est possible. Mais s'il avait eu à célébrer une fête toute spirituelle, la fête de l'exaltation, par exemple, Bossuet n'aurait pas procédé d'une autre façon.
Remarquez un autre trait de sa méthode ordiiiake, l'aisance rapide avec laquelle il étend le sujet qu'il doit traiter. A peine s'est-il mis au travail qu'il touche déjà à quelque sommet du haut duquel tout l'univers théologique se découvre à lui. « Xous y trouverons Jésus, le Fils de Dieu, le Rédempteur du monde ; le roi, le vainqueur et le conquérant du monde; le docteur et le modèle du monde. Tous ses mystères, tous les attraits de sa grâce, tous ses préceptes. )) Vingt sermons pour un, s'il en avait le temps. Il essaie, il amorce quelques divisions, mais il le fait contre son gré. Sécurité, allégresse stimulante pour d'autres, pour un Bourdaloue par exemple, les divisions gênent Bossuet, parce que tout est dans tout, parce que tout le ravit en lui découvrant des perspectives sans fin.
Ainsi — dit-il au début d'un autre sermon — mon esprit ne travaille plus qu'à trouver à quoi se réduhe dans une matière si vaste. Tout me paraît important, et je ne puis tout traiter sans eutreprendi-e aujourd'hui un discours immense. Grand Dieu, arrêtez mon choix (1).
D'autres amphfient leur sujet en le délayant, Bossuet en condensant, comme il peut, la surabondance de ses propres richesses. X'est-ce pas là, pour le dhe en passant, une des raisons de son insuccès relatif? Même à la lecture, il nous arrête à chaque ligne. N'est-il pas vraisemblable qu'il éblouissait, fatiguait et décourageait la plupart de ses auditeurs? Reprenons notre esquisse. Ne voyez-vous pas qu'elle ruisselle de textes, d'idées, de tableaux : « On ne peut pas abaisser un néant... Il fallait donc un fils de Dieu... Descendat de cruce, au contrake qu'il y mem-e... Ce parfum et ce baume ... Docteur... totit ramassé dans la Croix : symbole abrégé du christianisme... Les parfums, les larmes, tout y va. » Et puis, brusquement, un pronom qui ne se rapporte à rien, qui nous déconcerte : « Mais ils n'étaient point encore percés. » Mon Dieu, que cela est beau I Beau comme du Pascal ! Bossuet, lui aussi, très gi'and quand il achève, ne
(1) Lebarq, t. V, p. 63-64.
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VOUS semble-t-il pas plus admirable encore lorsque, dans sa fièwe, il n'a pas le temps d'achever. Hélas, tout le monde n'est pas de cet avis. Cette ligne adorable : « Les parfums, les larmes, les cheveux, tout y va, » voici comme les premiers éditeurs l'ont gâtée. « Tout est employé à exprimer les sentùnents de leur cœur (1). »
On ne sait pas la date de l'esquisse que nous venons d'étudier et qui appartient soit à la maturité, soit à la vieillesse de Bossuet. Plus jeune, il ne se préparait pas avec moins de fougue, mais il consultait davantage ses cahiers théologiques de Navarre et surtout les recueils où il avait transcrit les plus beaux passages des Pères. Au demeurant, il suit toujours la même méthode. Aidé ou non de ses auteurs, il va droit à quelque image chargée de dogme et « ramasse » tout le christianisme dans quelque tableau. Ce qui nous paraît scolastique et livresque dans ses premiers sermons est pour lui tout autre chose qu'un raisonnement, qu'une pure spéculation, qu'un souvenir de lecture. H passionne tout et la métaphysique elle-même. Chacune de ses belles théologies se présente à lui sous une forme concrète et contient un ferment lyrique. Parfois, dans ses œuvres de début, l'enthousiasme qui le soulève dès qu'il prend la plume n'est pas exempt de rhétorique, mais cet homme extraordinaire est tellement fait 'pour l'éloquence qu'il ne distingue pas lui-même entre l'inspùration proprement dite et le procédé. On m'estimera bien impertinent de trouver chez lui quelques traces d'artifice oratoire, de rhétorique. Cela est vrai pourtant et il faut le dire. Jugez-en plutôt sur cet exorde fameux.
L'honneur du monde, mes frères, c'est cette grande statue que Nabuchodonosor veut que l'on adore... tout le mondb sacrifie à l'honneur ; et ces fifres, et ces trompettes, et ces haut-
(1) J'ai choisi cette esquisse parce qu'elle est fort courte, mais la même impétuosité d'improvisation éclate aussi bien dans les discours entièrement rédigés. Voyez, par exemple, le Sermon sur Vardeur de la 'pénitence, « un des plus beaux que Bossuet nous ait laissés », dit Gandar. « Cet admirable discours est écrit avec beaucoup de précipitation : les lapsus y sont nombreux. » (Lebarq, t. IV, p. 225.)
LA IMlKDICATIOiN DE BOSSUKT 67
bois, et ces tambours qui résonneut autour de la statue, u'est-ce pas le bruit de la renommée ; ne sont-ce pas les applaudissements et les cris de joie qui composent ce que les hommes appellent la gloire? C'est donc, messieurs, cette grande et superbe idole que je veux abattre aujourd'hui aux pieds du Sauveur. Je ne me contente pas, cln^étiens, de lui refuser Tencens... je veux faire tomber sur cette idole la fouch-e de la vérité évangéhque ; je veux l'abattre tout de son long devant la croix de mon Sauveur ; je veux la briser et la mettre en pièces... Pai-ais donc ici, ô honneur du monde, vain fantôme des ambitieux et chimère des esprits superbes, je t'appelle à un tribunal où ta condamnation est bien assurée (1).
Comparez ce morceau de bravom'e à l'esquisse que nous admiiions tout à l'heure et dites, de bonne foi, si vous reconnaissez dans ces deux textes la même qualité d'émotion. Je sais bien que la rhétorique de Bossuet est, dans son ordre, quelque chose d'incompai-able, comme la rhétorique de Victor Hugo, mais de la rhétorique au lyrisme véritable, la distance est infinie. Non, il n'est pas vrai que l'honneur du monde inspire à ce jeune prédicateur toute Fhorreur que celui-ci vient de traduire. Sincère, oui, sans doute ; la plume à la main, il l'est toujours. A force de vouloir, de se croire ému, il finit pa-B l'être pour tout de bon. Mais cette émotion est de surface et, par suite, nous laisse froids. Six ans plus tai'd, quand Bossuet reprendi'a le même sujet, il dira avec plus de calme et de vérité :
Méditant l'Évangile oii Jésus-Christ nous présente les pharisiens comme de misérables captifs de l'honneur du monde, j'ai pris la résolution de le combattre aujourd'hui (2).
De ces deux sermons sur Tlionneur, le second, terne et abstrait, un peu lourd même par endroits, est beaucoup moins admii'é que l'autre. Qu'y faii'e? Le sujet ne prêtait pas au pathétique. Personne, sauf peut-être quelques saints d'un héroïsme miraculeux, n'a jamais voulu sincè-
(1) Lebarq, t. III, p. 336. Le sermon est du 21 mars 1660.
(2) Lebarq, t. V, p. 42. Le sermon est du 24 mars 1666.
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rement mal de mort à l'honneur humain. Rien n'est beau que le vi'ai, et il n'est pas vrai que Bossuet ait jamais tressailli d'aise à la pensée d'abattre « tout de son long )> une idole, ridicule sans doute et gênante, mais encore plus chère.
Venons maintenant à une remarque de première importance pour la solution du problème qui nous occupe. « Pendant la plus grande partie de sa carrière de prédicateur, Bossuet, écrit M. Rebelhau, composait ses sermons d'avance. Il ne se contentait pas, comme on l'a répété longtemps, d'en jeter sur le papier le dessein général et les idées ; il rédigeait tout le discours d'un bout à l'autre. Puis, quand il l'avait écrit d'abondance et tout d'une haleme, il revenait sur cette première rédaction, il la retouchait et la corrigeait, examinant av c autant de soin les moindi'es détails du style que la valeur et l'ordre des pensées. Mais, et c'est là le point à noter, cette rédaction, quelque soignée qu'elle pût être, n'était pas destinée à être récitée en chaire. Bossuet n'apprit jamais par cœur : cette contrainte aurait énervé sa parole et rendu son action languissante. Il laissait donc à l'hnprovisation une grande part; il comptait pour beaucoup sur les inspirations soudaines que réserve à l'orateur véritable la présence d'un auditoire dont il suit les impressions, dont il entend les objections et les réponses. Lors même que sur ce procédé de Bossuet nous n'aurions pas de témoignages formels, les manuscrits des Sermons ne nous le laisseraient pas ignorer. Il s'y rencontre maintes fois qu'une indication rapide, jetée par Bossuet au bas d'une page, entre les lignes, ou sur la marge d'un feuillet, nous marque la place d'un développement qu'il ne prend pas le temps d'écrire et qu'il se réserve d'improviser. Mais dès lors les Sermons qui nous restent, ne sont pas, à proprement parler, les Sermons prêches par Bossuet : ce sont les discours qu'il se faisait à lui-même dans le cabinet, sans jamais s'astreindre à les répéter textuellement dans la chaire. Nous avons la préparation écrite des sermons
qu'il voulait prononcer, mais, sauf les cas très rares où il a écrit après avoir dit, nous n'avons pas vraiment les sermons qu'il a prononcés (1). »
Idées sublimes, vives images, enthousiasme débordant, pai'ole prodigieusement facile, rien n'ayant manqué à Bossuet pom' subjuguer l'auditoire le plus difficile, comment se fait-il donc qu'il n'ait remporté qu'un succès d'estime, que le siècle de Louis XIV lui ait préféré, non seulement Bourdaloue et Mascaron, mais d'autres encore dont le nom même a péri. Car on a eu et on a beau dire, s'il n'est pas \Tai que Bossuet ait prêché au milieu de l'indifférence générale, il est encore moins vi'ai que son éloquence ait produit sur ceux qui l'ont entendue, Ledieu excepté et, j'espère, Fénelon, l'effet qu'elle produit aujourd'hui sur tout lecteur, lettré ou non, qu'elle doit produu'e, qu'elle produha toujours. Au lendemain de sa mort, en pleine Académie, 1 abbé de Clérambault recevant Polignac a pu du-e, sans émouvoir ni l'Académie, ni la cour, ni la ^-ille, que Bossuet « avait laissé obtenir par ses rivaux le premier rang dans l'éloquence ». Les rivaux de Bossuet prédicateur, on paraîtrait aujourd'hui plus que saugi'enu si l'on parlait de la sorte, Bourdaloue lui-même ne pouvant être comparé, ni de près ni de loin, à un tel génie. Clérambault a mis tranquillement le pluriel. H ne pensait pas qu'au seul Bom'daloue. Imaginez un mot de ce genre dans l'éloge funèbre d'un Berryer ou d'un Lacordaire. La coupole s'effondrerait. De 1660 à 1670, les curés de Paris, admhablement renseignés sur les prédicateurs à la mode, ont jugé comme Clérambault. Voyez plutôt la liste des chahes où Bossuet fut invité à monter, chaires de second ordre presque toujours. Très certainement on ne se disputait pas cette parole. Est-il du reste bien sûr que les habitants de Meaux aient montré plus de goût, plus d'empressement? H semble au contraire que non. On a rendu plus de justice à quelques-unes des oraisons funèbres, mais qui nous expUquera l'échec des Sermons?
(1 ) Rebelliau, Sermons choisis, p. xix, xx.
Dussault peut-être, et Feletz, cette double gloire des premiers Débats, ces critiques d'un goût si juste et si courageux qui, les premiers, dans la presse, ont affirmé la royauté de Chateaubriand. Je les aime beaucoup tous les deux et je crois que de tels hommes ne se trompent jamais tout à fait, même lorsqu'ils écrivent de véritables sottises. « Ouvi-ages de mauvais goût, disent-ils des pauvres Sermons, matériaux informes, empreints parfois du sceau de son génie et plus souvent infectés de la rouille d'une époque où le goût n'était pas encore épuré, où l'éloquence française était encore sauvage. » Sauvage, qu'ils soient bénis pour ce mot et pour avoir si bien compris que Bossuet ne fut pas de son siècle ! Après tout, n'est-ce pas précisément pour cette raison que nous l'aimons aujourd'hui comme jamais il ne fut aimé? Survivant de l'admirable siècle de Louis XIII, contemporain de saint Bernard et de Lacordaire, il appartient à la France éternelle qui préférera, malgré tous les Boileau du monde, l'éloquence sauvage, disons mieux l'éloquence tout court, au goût le plus raffiné. Malgré quelques passages d'ailleurs très rares que l'on condamnerait chez tout autre que chez lui, — je pense notamment à une certaine phrase sur les cheveux « qui font toujours sentir la même douleur, soit qu'on les arrache d'une tête chauve, soit qu'on les tire d'une belle tête qui en est couverte » — Bossuet ne manque certes pas de goût. Bien écrire est chez lui un souci constant, mais, sauf dans les occasions plus solennelles où il se surveille, où il se contraint, il a, comme tous les poètes vraiment sublimes, ce je ne sais quoi de simple, de rude, de familier et, pour tout dire, de plébéien, qui déconcerte souvent la fausse délicatesse des protocoles, la froide correction des courtisans et des raffinés.
Et puis c'était le temps des analyses morales, le temps où régnait le pacifique Mcole avec sa lanterne sourde et son génie de clair de lune. Donnez de la véhémence à Kicole et vous aurez Bourdaloue. A Dieu ne plaise que je médise des morales de l'un ni de l'autre. Dans cet ordre crépusculaire qui a pour domaine les profondeurs du cœur
LA PREDICATION DE BOSSUET 7i
humain, ou n'a rien fait de plus beau. Mais enfin les aigles aiment le soleil et les cimes, bien plus que le détail sans fin et que les méandres ténébreux de l'analyse intérieure. J'entends bien presque tout le monde mettre Bossuet au premier rang des moralistes, mais pourquoi veut-on qu'il ait eu toutes les formes du génie? Il a dramatisé magnifiquement les grands lieux communs que les deux antiquités nous ont légués. Il a fait le portrait saisissant du jeune homme,- de l'ambitieux, du mondain, de l'incrédule, et, de ce chef, si vous le voulez, il fut moraliste plus que personne, mais alors trouvez un autre nom pour définir Montaigne, ]\^icole, Bourdaloue et Sainte-Beuve. n connaît l'homme universel bien mieux qu'il ne connaît les hommes et qu'il ne se connaît lui-même. A ce fantôme abstrait il prodigue tour à tour sa compassion ou son ironie souveraine. H nous sait mortels, vaniteux, inconsistants; ridicules, mais tout cela, qui ne le sait aussi bien que lui? Nous demandons autre chose à un moraliste ; nous voulons qu'à force de s'être pénétré lui-même, il nous dise nos propres secrets. Ce grand lyrique a-t-il jamais eu le temps de se regarder lui-même, s'est-il connu tel à peu près qu'il était; pour ma part, j'en doute fort. Le « miroir » l'ennhyait ou lui faisait peur. Ne craignons pas de le répéter. Pour le découvre, pour le venger contre lui-même, il nous faut toujours le prendre dans ses extases lyriques, dans les moments où il est « ravi », oii il se perd, où il se trouve enfin à force de n'être plus lui. Un moraliste, au contraire, la matière dans laquelle il s'absorbe, lui et les autres, est bien trop pitoyable pour le ravir jamais à lui-même. Sur Bossuet, les détails extérieurs abondent. Nous ne savons rien de Bourdaloue. Mais ce dernier n'a certainement pas eu d'illusions sur son propre compte ; il s'est connu lui-même profondément, et voilà pourquoi nous le connaissons jusque dans l'intime, comme son confesseur a pu le connaître, comme nous ne connaîtrons jamais Bossuet (1).
(1) Cf. Rebelliau (/{'S GrandsEcrivains français .-Bossuet, cha.]^.iu
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S'il en est ainsi, on comprend que Bossuet ait plu moins que d'autres au siècle de Louis XIV. « Que voulait alors le public? De l'analyse morale, et: encore, et toujours. Cette société légère, mais fine, était ravie de se regarder et d'ouïr parler d'elle. Et ainsi s'explique-t-on comment, sans être aveugles au talent de Bossuet, ses contemporains n'ont pas vu en lui l'éloquence « représentative » de leur idéal, la satisfaction complète de leur goût ou, si l'on veut, de leur manie (1). »
Tout cela est fort juste et cependant n'explique rien. Un grand orateur ne retarde jamais sur son siècle, il impose, si besoin est, ses propres gestes et jusqu'à ses manies à son auditoire. La haute éloquence est de tous les temps ; dès qu'elle paraît, oii qu'elle paraisse, elle triomphe de tout. Auprès de Bossuet, Lacordaire n'est qu'un barbare. Boileau lui-même néanmoins, en grommelant, l'aurait applaudi. Du reste qu'est-il besoin de ces conjectures? La cour de Louis XIV, dédaigneuse et raffinée, s'est-elle cabrée sous la parole rude du Père Séraphin? et tous au contraire, à commencer par le roi, n'ont-ils pas égalé, sinon préféré ce simple missionnaire aux Mascaron, aux Fromentiere et aux Bourdaloue? La difficulté subsiste donc, et tout entière. Comment la résoudi'ons-nous?
H disait peut-être avec trop d'abondance des choses trop hautes, qu'il n'arrivait pas à rendre aisément intelligibles, malgré ses efforts incessants pour « atteindre et étremdre » son auditoire (2). Brusquement ravi lui-même, il croyait sans doute que cette foule silencieuse, un peu étonnée, le suivait dans son vol, et il ne s'apercevait pas du vide qui se faisait peu à peu autour de lui. M. Rebelliau a fort justement remarqué que Bossuet en chaii^e n'a rien du pontife altier et dominateur que plusieurs se représentent. H est prêtre, il est missionnaire et catéchiste, il
et iv) : « Moraliste, il l'est sans doute... profondément — trop profondément peut-être... » Je ne dis pas autre chose. Etre moraliste « trop profondément », jusqu'au trop, jusqu'à l'abstrait, c'est ne l'être pas.
(1) Rebeli.iau, Les Grands Ecrivains français : Bossuet, p. 67-58.
(2) Kebelliau, ihid., p. 27.
voudrait F être du moins, mais il est avant tout prophète et son front se perd dans la nue. ]N^ous retrouverons le même spectacle quand nous verrons Bossuet aux prises avec le dauphin. Tous les efforts de ses admh'ateurs ne me persuaderont jamais que Bossuet ait été capable de condescendi'e efficacement à la faiblesse, à l'étourderie de Fenfant royal. Or, dans toute foule, même trois fois mûre, les enfants abondent. On nous dit bien qu'à cette époque tout le monde savait la théologie. IN'on, ils se contentaient d'en parler beaucoup, ce qui n'est pas tout à fait la même chose. Après tout, cette mode a-t-elle passé? En tous cas, doctes ou non, les auditeurs de Bossuet ne pouvaient le suivi'e, pas plus qu'ils n'auraient suivi Pascal, Malebranche. De tels hommes veulent être médités, chaque ligne d'eux, chaque mot veut être pesé, goûté longuement. Pourquoi ne pas se rendre à cette évidence pathétique? Quand Bossuet parle, la plupart du temps il parle dans un désert. Sa parole ardente et sublime a mis deux siècles avant de trouver des auditeurs.
Ceci non plus n'exphque pas tout. Car enfin il a souvent de longs passages qui nous semblent propres à enchanter les enfants et les docteurs. Rappelez-vous, par exemple, le merveilleux sermon sur les anges.
D'où \ient que les cieux sont ouverts? et que veulent dire ces anges qui montent et descendent d'un vol si léger de la terre au ciel, du ciel en la terre (1)?
Rappelez-vous les passages foudi'oyants. Or, en admettant que, par suite d'une sublimité trop dense, la moitié de chaque sermon n'ait produit chez la plupart des auditeurs qu'une sorte de stupeur confuse peu à peu transformée en somnolence, l'autre moitié du moins aurait dû les tenh haletants et les subjuguer. Quel crédit ne fait-on pas d'ordmahe aux orateurs, que d'obscurités, que de galimatias ne leur passe-t-on pas dans la certitude où l'on
(1) Lebarq, t. III, p. 94.
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est que tôt ou tard ils nous diront ce que seuls ils peuvent nous dii'e? Ainsi avec nos acteurs préférés. Pour un cri, pour un geste que nous attendons, nous subissons allègrement trois actes mortels de rugissements et d'emphase. Pourquoi le siècle de Louis XIV n'a-t-il pas fait crédit à l'éloquence faite homme? H me vient une raison un peu subtile, et que je propose faute de mieux. Bossuet n'aurait-il pas laissé à ses contemporains une impression de lui-même assez analogue à celle que j'ai tâché d'illustrer dans le présent livre, impression de gêne et d'incertitude. Il est vraiment extraordinaire. Sa douceur paraît infinie et sa vivacité ne le paraît pas moins. « Un brave homme », dit M. Jules Lemaître, candide, paterne, bonhomme, en chane comme partout. Et puis, brusquement, il se redresse et s'emporte. La colombe devient un aigle : autour de ce catéchiste débonnane s'allument soudain toutes les flammes du buisson ardent. Ces variations subites et constantes n'auraient-elles pas achevé de déconcerter l'auditoire, ou bien enfin faudra-t-il admettre que son action oratoire ait été médiocre, irrémédiablement compromise par quelque misère physique, que, par exemple, sa voix habituellement très douce se soit cassée, soit devenue dure et criante dans les grands éclats? Conjecture sur conjecture, l'énigme reste. Mais il n'était sans doute pas inutile de la retourner sous toutes ses faces avant de nous résigner à la laisser sans réponse.
On va lire, disposés d'après l'ordre chronologique, quelques sermons, que je me garde bien de présenter comme les plus beaux de Bossuet, mais qui, pour une raison ou pour une autre, m'ont paru devoir être préférés. Je les fais précéder de quelques fragments des tout premiers sermons. Pour le texte qui est, comme on le sait, très difficile à établir, j'ai mis à profit le travail des érudits qui, les uns après les autres, ont examiné à la loupe les manuscrits de Bossuet. Grâce à eux nous avons enfin l'édition presque définitive des sermons. Il va sans dire que je suis plus aveuglément les deux derniers éditeurs, Lebarq et M. Urbain, qui ont eux-mêmes utilisé le travail de Deforis,
LA TREDICATION DE ROSSUET 75
de Gandar, de M. Gazier et de M. Eebelliaii. M. Urbain, critique encore plus insigne que Lebarq, n'a malheiu'eusement publié jusqu'ici qu'un choix de sermons, mais, pour ceux quïl a publiés, je doute qu'il y ait encore beaucou}) à glaner après lui. On verra sur quelques exemples avec quel rare bonheur il a con-igé le travail de Lebarq.