FRAGMENT D UN SERMON SUR LA CONCEPTION DE LA SAINTE VIERGE
FrêcM à Metz le 7 décembre 1652.
Je sais que ce sermon fait un peu de peine à certains admirateurs orthodoxes de Bossuet. Poiu* ma part, il ne me gêne aucunement. C'est encore le genre Louis XIII, la manière de François de Sales, de Camus, de Pierre de Besse. Cette manière pouvait se défendre. En tous cas il est bon de voii' comment Bossuet l'a pratiquée.
Vous me direz peut-être que cette innocence si piue, c'est là prérogative du Fils de Dieu ; que de la communiquer à sa sainte Mère, c'est ôter au Sauveur Tavantage qui est dû à sa qualité. C'est le dernier effort des docteurs dont nous réfutons aujourd'hui les objections. Mais à Dieu ne plaise, ô mon Maître, qu'une si témérahe pensée puisse jamais entrer dans mon âme ! Périssent tous mes raisonuements, que tous mes discom's soient honteusement effacés, s'ils diminuent quelque chose de votre gTandcm* ! Vous êtes innocent par nature, Mai'ie ne Test que par gi'âce ; vous l'êtes par excellence, eUe ne l'est que pai* pri\ilège; vous l'êtes coimne Pédemptem*, elle l'est comme la première de celles que votre sang précieux a purifiées. 0 vous qui désirez qu'en cette rencontre la préférence demeure à IS^otre-Seigneur, vous voilà satisfaits, ce me semble. Quoi ! si nous n'étions tous criminels par notre naissance, ne sauriez-vous que dire pour donner l'avautage au Sauveur? Si vous croyez avoir fait beaucoup de l'avoir mis au-dessus d'une infinité de coupables, ne trouvez pas mauvais si je tâche du moins de trouver une créatm'e innocente à laquelle je le préfère, afin de faire voir que ce n'est pas notre crime seul qui hii donne la préséance.
11 est, certes, tout à fait nécessaire qu'il surpasse sa sainte Mère d'une distance infinie. Mais aussi ne jugez- vous pas raison-
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nable que sa Mère ait quelque avantage par-dessus le commun de SCS serviteurs? Que répondrez- vous à une demande qui paraît si juste? Je ne me contente pas de ce que vous me dites qu'elle a été sanctifiée devant sa naissance. Car encore que je vous avoue que c'est une belle prérogativ^e, je vous prie de vous souvenir que c'est le privilège de saint Jean-Baptiste et peut-être de quelque autre prophète. Or ce que je vous demande aujourd'hui, c'est que vous donniez, si vous le pouvez, quelque chose de singuHer'à Marie, sans toucher aux droits de Jésus. Pour moi j'y satisferai aisément, établissant trois degrés que chacun pourra retenir. Je dis que le Sauveur était infiniment au-dessus de cette commune corruption. Pour Maiie, elle y était soumise, mais elle en a été préservée. Entendez ce mot, s'il vous plaît. Et à l'égard des autres saints, je dis qu'ils l'avaient effectivement contractée, mais qu'ils en ont été délivr-és. Ainsi nous conservons la prérogative à la Mère sans faire tort à l'excellence du Fils ; ainsi nous voyons une juste et équitable disposition, qui semble bien convenable à la Providence divine ; ainsi le Sauveur Jésus, qui, selon la doctrine des théologiens, était venu en ce monde principalement pour purger les hommes de ce péché d'origine (qui était le grand œuvre du diable) (1), en remporte une glorieuse victoire ; il le dompte, il le met en fuite partout où il se peut retrancher.
Comment cela, chrétiens? L'induction en est claire. Ce vice originel règne dans les enfants nouvellement nés ; Jésus l'y surmonte par le saint baptême. Ce n'est pas tout : le diable, par ce péché, pénètre jusqu'aux ventres de nos mères ; et là, tout impuissants que nous sommes, il nous rend ennemis de Dieu. Jésus choisit quelques âmes illustres qu'il purifie dans les entrailles maternelles, et là il défait encore le péché. Tels sont ceux que nous appelons sanctifiés devant la naissance, comme saint Jean, comme Jérémie, selon le sentiment de quelques docteurs, comme saint Joseph peut-être, selon la conjecture de quelques autres. Mais il reste un endroit, ô Sauveur, où le diable se vante d'être invincible. 11 dit que l'on ne l'en peut chasser. C'est le moment de la conception, dans lequel il brave votre pouvoir. 11 dit que si vous lui ôtez la suite, du moins il s'attache, sans rien craindre, à la source et à la racine. « Elevez-vous, Seigneur, et que vos ennemis disparaissent, et que ceux qui vous haïssent tombent et périssent devant votre face )> : Exurgat
(1) Bossuct a effacé depuis ces derniers mots.
Deus,.. Choisissez du moins une créature que vous sanctifiiez dès son origine, dès le premier instant où elle sera aniinée : faites voir à notre en\ieux que vous pouvez prévenir son venin par la force de votre grâce ; qu'il n'y a point de lieu où il puisse porter ses ténèbres infernales, d'où vous ne le chassiez par l'éclat tout-puissant de votre lumière. La bienheureuse Marie se représente fort à propos. Il sera digne de votre bonté et digne de la grandeur d'une Mère si excellente, que vous lui fassiez ressentir les effets d'une protection spéciale.
Chers frères, que vous en semble? que pensez-vous de cette doctrine? Vous paraît-elle pas bien plausible? Pour moi, quand je considère le Sauveur Jésus, notre amour et notre espérance, entre les bras de la sainte Vierge, ou suçant son lait virginal, ou se reposant doucement sur son sein, ou enclos dans ses chastes entrailles — mais je m'arrête à cette dernière pensée, elle convient beaucoup mieux à ce temps : dans peu de jours nous célébrerons la Nativité du Sauveur ; et nous le considérons à présent dans les entrailles de sa sainte Mère — quand donc je regarde l'incompréhensible ainsi renfermé, et cette immensité comme raccourcie ; quand je vois mon Libérateur dans cette étroite et volontaire prison, je dis quelquefois à part moi : se pourrait-il bien faire que Dieu eût voulu abandonner au diable, quand ce n'aurait été qu'un moment, ce temple sacré quïl destinait à son Fils, ce saint tabernacle où il prencka un si long et si admirable repos, ce lit virginal où il célébrera des noces toutes spirituelles avec notre nature? C'est ainsi que je me parle à moi-même. Puis me retournant au Sauveur : Béni enfant, lui dis-je, ne le souffrez pas ; ne permettez pas que votre Mère soit violée. Ah ! que si Satan l'osait aborder pendant que demeurant en elle vous y faites un paradis, que de foudi'es vous feriez tomber sur sa tête ! avec quelle jalousie vous défendiiez l'honneur et l'innocence de votre Mère ! Mais, ô béni enfant par qui les siècles ont été faits, vous êtes devant tous les temps. Quand votre Mère fut conçue, vous la regardiez du plus haut des cieux ; mais vousmême vous formiez ses membres. C'est vous qui inspirâtes ce souffle de \ie qui anima cette chair dont la vôtre devait être tirée. Ah ! prenez garde, ô Sagesse éternelle, que dans ce même moment elle va être infectée d'un horrible péché, elle va être en la possession de Satan : détournez ce malheur pai" votre bonté ! commencez à honorer votre Mère ; faites qu'il lui profite d'avoir un Fils qui est devant elle. Car enfin, à bien prendre les choses, elle est déjà votre Mère, et déjà vous êtes son Fils..
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Fidèles, cette parole est-elle bien véritable? est-ce point un excès de zèle qui nous fait avancer une proposition si hardie? Non, certes ; elle est déjà Mère, le Fils de Dieu est déjà son Fils. Il Test, non point en effet, non selon la révolution des choses humaines ; mais selon Tordre de Dieu, selon sa prédestination éternelle. Suivez, s'il vous plaît, ce raisonnement.
Quand Dieu, dans son secret conseil, a résolu quelque événement, longtemps devant qu'il paraisse, l'Écriture a accoutumé d'en parler comme d'une chose déjà accomplie. Par exemple : « Un petit Enfant nous est né, disait autrefois Isaïe parlant de Notre-Seigneur, et un Fils nous a été donné. » Que veut-il dire, mes frères ! Jésus-Christ n'était pas né de son temps. Mais ce saint homme considérait qu'il n'en était pas de Dieu ainsi que des hommes, qui font tant de projets inutiles ; au contraire, que sa volonté a un effet infaillible et inévitable. Ainsi ayant pénétré, par les lumières divines, dans ce grand dessein que le Père éternel méditait d'envoyer son Fils au monde, il s'en réjouit en esprit et estime la chose déjà comme faite, à cause qu'il la voit résolue par un décret immuable. Et certes cette façon de parler est bien digne des saints prophètes et ressent tout à fait la majesté de celui qui les inspire. Car, comme remarque très bien le grave Tertulhen, « il est bienséant à la nature divine, qui ne connaît en soi-même aucune différence de temps, de tenir pour fait tout ce qu'elle ordonne ; à cause que chez elle l'éternité fait régner une consistance toujours uniforme )) : Divinilati competit qnœcumque decreverit ut perfecta reputare; quia non sit apud illam difjereniia temporis, apud quam uniformem statum temporum airigit œtcrnilas ipsa. Par conséquent il est vrai, et je ne me suis pas trompé quand je l'ai assuré de la sorte, que la très sainte Vierge, dès le premier instant de sa vie, était déjà Mère du Sauveur, non pas selon le langage des hommes, mais selon la parole de Dieu, c'est-à-djre, comme vous l'avez vu, selon la façon de parler ordinaire des Ecritures divines.
Et je fortifie ce raisonnement par une autre doctrine excellente des Pères, merveilleusement expliquée par le même Tertuliieii... C'est au livre II contre Marcion, où ce grand homme raconte que le Fils de Dieu ayant résolu de prendre notre nature, quand l'heure en serait arrivée, il s'est toujours plu dès le commencement à converser avec les hommes ; que, dans ce dessein, souvent, il est descendu du ciel ; que c'était lui qui dès l'Ancien Testament parlait en forme humaine aux patriarches et aux prophètes. Tertullien considère ces apparitions dilîé-
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rentes comme des préludes de 1" Incarnation, comme des préparatifs de ce grand ouvrage qui se commençait dès lors. « De cette sorte, dit-il, le Fils de Dieu s'accoutumait aux sentiments humains ; il apprenait, pour ainsi dire, à être homme : il se plaisait d'exercer, dès l'origine du monde, ce qu'il devait être dans la plénitude des temps » : Ediscens jeun inde a primordio, jam inde hominem, quod erat futurus in fine. Ou plutôt, pour parler plus dignement d'un si haut mystère, il ne s'accoutumait pas, mais nous-mêmes il nous accoutumait à ne nous point effai'oucher quand nous entendi'ions parler d'un Dieu-Homme ; il ne s'apprenait pas, mais il nous apprenait à nous-mêmes à traiter plus famihèrement avec lui, déposant doucement cette majesté terrible pour s'accommoder à notre faiblesse et à notre enfance.
Tel était le dessein du Sauveur. Et de cette belle doctrine de Tertulhen je tire ce raisonnement, que je vous supphe de comprendre; peut-être en serez-vous édifiés. Marie était Mère de Dieu dès le premier instant auquel elle fut animée. Ne vous souvient-il pas que nous vous le disions tout à l'heure? Elle l'était selon les desseins de Dieu, selon les règles de sa Providence, selon les lois de cette éternité immuable à laquelle rien n'est nouveau, qui renferme dans son unité toutes les différences des temps. Sans doute vous n'avez pas oubhé ce beau passage de TertuUien, qui exphque si bien cette vérité. Or c'est selon ces règles que le Fils de Dieu doit agir et non selon les règles humaines ; selon les lois de l'éternité, non selon les lois des temps. Quand il s'agit du Fils de Dieu, ne me parlez point des règles humaines ; parlez-moi des règles de Dieu. Marie étant donc sa Mère selon l'ordre des choses divines, le Fils de Dieu, dès sa conception, la considérait comme telle. Elle l'était en effet à son éoard. Ne laissez passer, s'il vous plaît, aucune de ces vérités : elles sont toutes fort importantes pour ce que j'ai à vous dire.
Poursuivons maintenant et disons : Nous venons d'apprendre de TertuUien que le Verbe divin, longtemps devant qu'il se fût revêtu d'une chair humaine, se plaisait, pour ainsi dire, à se revêtir par avance de la forme et des sentiments humains ; tant il était passionné, si j'ose parler de la sorte, pour notre misérable nature. Quel sentiment plus humain que l'affection envers les parents? Par conséquent le Fils de Dieu, longtemps avant que d'être homme, aimait Maiie comme sa Mère ; il se plaisait dans cette affection : il ne cessait de veiller sur elle : il détournait
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de dessus son tem])le les malédictions des profanes : il l'embellissait de ses dons, il la comblait de ses grâces, depuis le premier instant où elle commença le cours de sa vie, jusqu'au dernier soupir par lequel elle fut terminée. C'est la conséquence que je prétendais tirer de ces savants principes de TertuUien. Elle me semble fort véritable ; elle établit, à mon avis, puissamment l'immaculée conception de Marie. Et en vérité cette opinion a je ne sais quelle force qui persuade les âmes pieuses. Après les articles de foi, je ne vois guère de chose plus assurée.
C'est pourquoi je ne m'étonne pas que cette célèbre école des théologiens de Paris obhge tous ses enfants à défendre cette doctrine. Savante compagnie, cette piété pour la Vierge est peut-être l'un des plus beaux héritages que vous avez reçu de vos pères. Puissiez-vous être à jamais florissante! Puisse cette tendre dévotion que vous avez pour la Mère, à la considération de son Fils, porter bien loin aux siècles futurs cette haute réputation que vos illustres travaux vous ont acquise par toute la terre ! Pour moi je suis ravi, chrétiens, de suivi'e aujourd'hui ses intentions. Après avoir été nourri de son lait, je me soumets volontiers à ses ordonnances^; d'autant plus que c'est aussi, ce me semble, la volonté de l'Église. Elle a un sentiment fort honorable de la conception de Marie : elle ne nous oblige pas de la croire immaculée, mais elle nous fait entendre que cette créance lui est agréable. Il y a des choses qu'elle commande, oii nous faisons connaître notre obéissance : il y en a d'autres qu'elle insinue, où nous pouvons témoigner notre affection. Il est de notre piété, si nous sommes vi-ais enfants de l'Église, non seulement d'obéir aux commandements, mais de fléchir aux moindres signes d'une mère si bonne et si sainte. Je vous vois tous, ce me semble, dans ce sentiment.