FRAGMENT DU PANEGYRIQUE DE SAINT BERNAJID
Prêché à Metz le 20 août 1653.
Un gentiltioninic, d'une race illustre, qui voit sa maison en crédit et ses proches dans les emplois importants; à qui sa
naissance, son esprit, ses richesses promettent une belle fortune, à l'âge de vingt-deux ans renoncer au monde, au point que fit saint Bernard, vous semble-t-il, chrétiens, que ce soit un effet médiocre de la toute-puissance di\ine? S'il l'eût fait dans un âge plus avancé, peut-être que le dégoût, l'embarras, les ennuis et les inquiétudes qui se rencontrent dans les affaires, Fauraient pu porter à ce changement. S'il eût pris cette résolution dans une jeunesse plus tendre, la victoire eût été médiocre dans un temps où à peine nous nous sentons et où les passions ne sont pas encore nées. Mais Dieu a choisi saint Bernard, afin de nous faire paraître le triomphe de la croix sur les vanités, dans les circonstances les plus remarquables que nous ayons jamais vues en aucune histoire.
Vous dirai-je en ce lieu ce que c'est qu'un jeune homme de vingt-deux ans? quelle ardeur? quelle impatience? quelle impétuosité de désirs? Cette force, cette vigueur, ce sang chaud et bouillant, semblable à un \ân fumeux, ne leur permet rien de rassis ni de modéré. Dans les âges suivants on commence à prendre son pli, les passions s'appliquent à quelques objets, et alors celle qui domine ralentit du moins la fureur des autres, au lieu que cette verte jeunesse n'ayant rien encore de fixe ni d'arrêté, en cela môme qu'elle n'a point de passion dominante par-dessus les autres, elle est emportée, lUe est agitée tour à tour de toutes les tempêtes des passions, avec une incroyable Aiolence. Là les folles amours ; là le luxe, l'ambition et le vain désir de paraître exercent leur empire sans résistance. Tout s'y fait par une chaleur inconsidérée ; et comment accoutumer à la règle, à la solitude, à la disciphne, cet âge qui ne se plaît que dans le mouvement et dans le désordi'e, et qui n'est presque jamais dans une action composée : Et pudet non esse impudcntem, qui n"a honte que de la modération et de la pudeur (1).
Certes, quand nous nous voyons penchants sur le retour de notre âge, que nous comptons déjà une longue suite de nos ans écoulés, que nos forces se diminuent et que le passé occupant la partie la plus considérable de notre \'ie, nous ne tenons plus au monde que par un avenir incertain : ah î le
(1) Revoyant ce manuscrit, trois ans après (1656) selon de forics vraisemblances, Bossuet a mis au bas de la page, sans renvoi : « * Samt Bernard ne se prend point parmi tant de pièges ; il n'a jamais souillé la source de l'amour. »
SG === nOSSUET. — GIIAP. lY
préscMit ne nous touche plus guère. Mais la jeunesse qui ne sonoe pas que rien ne lui soit encore échappé, qui sent sa vigueur entière et présente, elle ne songe aussi qu'au présent et y attache toutes ses pensées. Dites-moi, je vous prie, celui qui croit avoir le présent tellement à soi, quand est-ce qu'il s'adonnera aux pensées sérieuses de l'avenir? Davantage, quelle apparence de quitter le monde, dans un âge où il ne nous y paraît rien que de plaisant? Nous voyons toutes choses selon la disposition où nous sommes : de sorte que la jeunesse, qui semble n'être formée que pour la joie et pour les plaisirs, ah ! elle ne voit rien de fâcheux ; tout lui rit, tout lui applaudit. EUe n'a point encore d'expérience des maux du monde, ni des traverses qui nous arrivent : de là vient qu'elle s'imagine qu'il n'y a point de dégoût, de disgrâce pour elle. Comme elle se sent forte et vigoureuse, elle bannit la crainte et tend les voiles de toutes parts à l'espérance qui l'enfle et qui la conduit.
Vous le savez, fidèles, de toutes les passions, la plus char mante, c'est l'espérance. C'est elle qui nous entretient et qui nous nourrit, qui adoucit toutes les amertumes de la vie; et souvent nous quitterions des biens effectifs, plutôt que de renoncer à nos espérances. Mais la jeunesse téméraire et malavisée, qui présume toujours beaucoup à cause qu'elle a peu expérimenté, ne voyant point de difficulté da,ns les choses, c'est là que l'espérance est la plus véhémente et la plus hardie, si bien que les jeunes gens, enivrés de leurs espérances, croient tenir tout ce qu'ils poursuivent ; toutes leurs imaginations leur paraissent des réalités. Ravis d'une certaine douceur de leurs prétentions infinies, ils s'imagineraient perdre infiniment, s'ils se départaient de leurs grands desseins ; surtout les personnes de condition, qui, étant élevées dans un certain esprit de grandeur et bâtissant toujours sur les honneurs de leur maison et de leurs ancêtres, se persuadent facilement qu'il n'y a rien à quoi ils ne puissent prétendre.
Figurez-vous maintenant le jeune Bernard, nourri en homme de condition, qui avait la civilité comme naturelle, l'esprit })oli par les bonnes lettres, la rencontre belle et aimable, l'humeur accommodante, les mœurs douces et agréables : ah ! que de puissants liens pour demeurer attaché à la terre ! Chacun pousse de telles personnes : on les vante, on les loue ; on pense leur donner du courage, et on leur inspire l'ambition. Je sais que sa pieuse mère l'entretenait souvent des mépris du monde ; mais, disons la vérité, cet âge ordinairement indiscret n'est pas
capable de ces bons conseils. Les avis de leurs compagnons et de leurs égaux, qui ne croient rien de si sage qu'eux, l'emportent par-dessus les parents.
Triomphez, Seigneur, triomphez de tous les attraits de ce monde trompeur; et faites voir au jeune Bernard, comme vous le fîtes voir à saint Paul, ce qu"il faut qu'il endure pour votre service. Déjcà vous lui avez inspiré, avec une tendre dévotion pour Marie, un généreux amour de la pureté; déjà il a méprisé les caresses les plus dangereuses, dans des rencontres que l'honnêteté ne me permet pas de dire en cette audience ; déjà votre grâce lui a fait chercher un bain et un rafraîchissement salutaire da'ns les neiges et dans les étangs glacés où son intégrité attaquée s'est fait un rempart contre les molles déhces du siècle. Son regard imprime de la modestie : il retient jusques à ses yeux, parce qu'il a appris de votre Évangile et de votre apôtre qu"il y a des yeux adultères. Dans un courage qui passe l'homme, on lui voit peintes sur le visage la honte et la retenue d'une hlle honnête et })uchque. Mais achevez. Seigneur, en la personne de ce saint jeune homme le grand ou\Tage de votre grâce.
Et, en eiïet, le voyez-vous, chi'étiens, connue il est rêveur et pensif; de quelle sorte il fuit le grand monde, devenu cxtraordinairement amoureux du secret et de la solitude? Là il s'entretient doucement de telles ou de semblables pensées : Bernard, que prétends-tu dans le monde? Y vois-tu quelque chose qui te satisfasse? Les fausses voluptés, après lesquelles les mortels ignorants courent d'une telle fureur, qu'ont-elles ajirès tout, qu'une illusion de peu de durée? Sitôt Cjue cette pi-emière ardeui', qui leur donne tout leur agrément, a été un peu ralentie par le temps, leurs ])]us violents sectateurs s'étonnent le plus souvent de s'être si fort travaillés })our rien. L'âge et rexpérience nous font bien voir combien sont vaines les choses que nous avions le plus désirées. Et encore ces plaisirs tels quels, combien sont-ils clairsemés dans la vie ! Quelle joie peut-on ressentir, où la douleur ne se jette comme à la traverse? Et s'il nous fallait retrancher de nos jours tous ceux (|ue nous avons mal passés, même selon les maxijues du moud»', ])ourrions-nous bien trouver en toute la vie de quoi faire trois ou quatre mois? Mais accordons aux fols amateurs du siècle (]ue ce qu'ils aiment est considérable ; combien dure cette félicité? Elle fuit, elle fuit comme un fantôme, ((ui, nous ayant donné quelque espèce de contentement pendant qu'il demeiu-e
avec nous, ne nous laisse en nous quittant que du trouble.
Bernard, Bernard, disait-il, cette verte jeunesse ne durera pas toujours. Cette heure fatale viendra, qui tranchera toutes les espérances trompeuses par une irrévocable sentence. La vie nous manquera, comme un faux ami, au milieu de nos entreprises. Là tous nos beaux desseins tomberont par terre ; là s'évanouiront toutes nos pensées. Les riches de la terre, qui durant cette vie, jouissant de la tromperie d'un songe agréable, s'imaginent avoir de grands biens, s'éveillant tout à coup dans ce grand jour de l'éternité, seront tout étonnés qu'ils se trouveront les mains vides. La mort, cette fatale ennemie, entraînera avec elle tous nos plaisirs et tous nos honneurs dans l'oubli et dans le néant. Hélas ! on ne parle que de passer le. temps. Le temps passe en effet et nous passons avec lui ; et ce qui passe à mon égard par le moyen du temps qui s'écoule, entre dans l'éternité qui ne passe pas ; et tout se ramasse dans le trésor de la science divine qui ne passe pas. 0 Dieu éternel! quel sera notre étonnement, lorsque le juge sévère, qui préside dans l'autre siècle, où celui-ci nous conduit malgré nous, nous représentant en un instant toute notre vie, nous dira d'une voix terrible : Lisensés que vous êtes, qui avez tant estimé les plaisirs qui passent, et qui n'avez pas considéré la suite qui ne passe pas !
Allons, concluait-il ; et puisque notre vie est toujours emportée par le temps qui ne cesse de nous échapper, tâchons d'y attacher quelque chose qui nous demeure. Puis retournant à son grand livre, qu'il étudiait continuellement avec une douceur incroyable, je veux dire, à la croix de Jésus, il se rassasiait de son sang, et avec cette divine liqueur il humait le mépris du monde. Je viens, disait-il, ô mon Maître, je viens me crucifier avec vous. Je vois que ces yeux si doux, dont un seul regard a fait fondre saint Pierre en larmes, ne rendent plus de lumières : je tiendrai les miens fermés à jamais à la pompe du siècle ; ils n'auront plus de lumières pour les vanités. Cette bouche divine, de laquelle inondaient des fleuves de vie éternelle, je vois que la mort l'a fermée : je condamnerai la mienne au silence et ne l'ouvrirai que pour confesser mes péchés et votre miséricorde. Mon cœur sera de glace pour les vains ))]aisiis ; et comme je ne vois sur tout votre corps aucune partie entière, je veux porter de tous côtés sur moi-même les marques de vos souffrances, afin d'être un jour entièrement revêtu de votre glorieuse résurrection. Enfin je me jetterai à corps perdu sur vous, ô aimable mort, et
SEFUIONS ' b9
je moiuTai avec vous ; je m'envelopperai avec vous dans votre drap mortuaire. Aussi bien j'apprends de l'Apôtre que nous sommes ensevelis avec vous dans le saint baptême. Ainsi le pieux Bernard s'enflamme au mépris du monde, comme il est aisé de le recueillir de ses livres.