‹ BossuetChapitre 2 sur 40 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

De son enfance, mallieureusement nous ne savons presque rien, j'entends rien qui nous aide à le voii* et, par exemple, à le distinguer de son frère Antoine, compagnon de ses jeux et de ses études. Sa ^de s'ouvi'e pourtant par une belle scène symbolique, un peu romancée peut-être par notre ferveur, mais \Taie en son fond. Avant que Bossuet ait ouvert les yeux, son historien doit parler de la Bible. « La nuit du 26 septembre* 1627, dans la maison de la place Saint-Jeaij (à Bijon) oii il habitait avec son second fils. Bénigne, le vieux Jacques Bossuet attendait la naissance du cinquième enfant de celui-ci, il devait en être le parrain et il lisait la Bible. Et quand on vint lui dhe qu'il avait un nouveau petit-fils, il inscrivit sur son Journal de famille ces paroles du Deutéronome : Dominus circumduxit eum, et docuit, et custodivit quasi pupillam oeuli... Cet enfant que Dieu, en effet, a guidé, instruit, gardé comme la pupille de ses yeux, c'est Jacques- Bénigne Bossuet, évêque de Meaux (1). »

Comme les Pascal, les parents de ce nouveau-né étaient de bonne noblesse de robe. Depuis Louis XI jusqu'à François I", les Boussuet, tous ou la plupart, drapiers

(1) Strowski, Bossuet et les extraits de ses œuvres diverses^ p. 2. I. 1

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de père en fils, défilent dans le cartulaire de Seun-e, petite ville de Bourgogne. Famille active, adi'oite et conquérante, en 1507 ils élèvent à Seurre une vaste maison, sur laquelle, dix ans plus tard, Etienne Bossuet « noble lionime » gravera ses armoiries : cVazur à trois roues d'or (lli'mim portait aussi le nom de Rouyer), posées deux et une. Eu 1543, nouveau ])as en avant. Antoine, le bisaïeul de Jacques-Bénigne, est, à Dijon, auditeur de la Chambre des comptes. Cent ans après, les Bossuet et leurs alliés seront si nombreux au Parlement de Bourgogne que Bénigne, le père du nôtre, devra se contenter d'une place au Parlement de Metz. Commissaire aux requêtes, le fils d'Antoine, Jacques (on l'appelait encore Boussuet en 1579, date de son mariage avec la fille du conseiller Claude Bretagne), Jacques, celui-là même qui lisait la Bible en attendant la délivrance de sa bru, a très certainement parlé d'Henri IV au futur précepteur du fils de Louis XIV. C'était le plus beau souvenir de sa longue vie énergique et batailleuse. En compagnie du père de la future sainte Jeanne de Chantai, Jacques avait tenu tête aux parlementaires gagnés par la « sainte Ligue » et bien travaillé pour les fleurs de lys. Dans le même camp des royalistes fidèles, Claude Mochet d'Azu, aïeul maternel de Jacques- Bénigne, négociateur et capitaine tpiprovisé, s'était signalé avec encore plus d'éclat et, semble-t-il, moins de profit. Longtemps après la mort de ces deux personnages, Bossuet nous montrera que leur souvenir lui reste présent. Parlant à Louis XIV de la désolation qui accueillit en France la nouvelle de l'assassinat de Henri IV, « il n'y a personne de nous, dira-t-il, qui ne se souvienne d'avoir ouï souvent raconter ce gémissement universel à son père ou à son grand-père, et qui n'ait encore le cœur attendri de ce qu'il a ouï réciter des bontés de ce grand roi envers son peuple, et de l'amour extrême de son peuple envers lui (!) )).

Le père de Bossuet, Bénigne, a moins de relief. « Assez

(]) Jj'llns {('(lition IJhhaix, t. \^\\). 372). ]1 ajouluit : « Ce n'nst

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di'oit, mais pas grand génie )>, dit une fiche envoyée saison compte au ministère. Et une autre, plus malveillante : « M. Bossuet... est fort courtisan, néglige les affakes pour recevoii' et rendi'e des visites ; fort flatteur et complaisant, il fait ce qu'il peut pour gagner les bonnes grâces des personnes puissantes et de crédit (1). » Une fiche ne fait jamais loi, mais ce que nous savons de l'entrain de Bénigne à se pousser et à pousser les siens nous laisse croire que tout n'est pas hnmérité dans ce reproche (2). De Bossuet lui-même qui n'aimait pas à perdre son temps et qui avait en horreur les visites mondaines, on ne pourra certes jamais dire qu'il ait négligé la moindre de ses fonctions, mais peut-être tenait-il de son père ])lus de souplesse et de complaisance qu'on ne voudrait. Quoi quïl en soit de l'homme public, Bénigne paraît avoir été un très bon père de famille. Il n'épouvantait ])as ses enfants. Sans doute Bossuet pensera-t-il à son ])ropre ])ère lorsque après saint Augustin il dessinera le joli i)orlrait du magistrat qui vient de faù'e retentir la cour de son éloquence, et qui (( retourne dans son domestique », dépose son « ton de voix magnifique », se rapetisse, bégaie et s'amuse avec la (( troupe d'enfants » qui l'environne et à laquelle, presque^ toujours « il est ravi de céder (3) ». On ne voit pas que rien ait contrarié l'épanouissement de Bossuet, ce qui exphque peut-être la vivacité qu'il manifeste parfois lorsqu'il rencontre quelque résistance. Aucune contrainte, aucune épreuve doulom-euse pendant ses années d'appren-

point flatter Votre Majesté que de lui dire qu'elle est née avec de plus Cfrandes qualités que lui. » — Cf. Sur les origines de Bossuet et des Mochet, Floquet, Etudes, t. I^r, 1. I.

(1) Charles Colbert de Croissy, qui a eu Bénigne sous ses ordi-es, ne l)araît pas l'avoir beaucoup estimé. Son frère, J.-B. Colbert, lui écrivait : « Je ne vois pas que vous ayez graiid'cliose à perdre en la personne du sieur Bossuet. » {Correspondance de Bossuet, t. I, p. 425, n. 4.)

(2) Depping, Correspondance administrative sous le règne de Louis XIV, t. II, p. 98 et 101. Floquet proteste contre ces fiches (t. l^ p. 49, n. 1). Il veut que tout soit parfait dans la vie des ascendants de Bossuet.

(3) Lebarq, t. IV, p, 339 et 340.

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tissage. Un bel enfant d'humeur facile et à qui tout, ses parents, ses frères et sœurs, ses camarades, la gloii*e enfin, semble avoir souri. Nous avons plusieurs lettres de son père. Dans l'une d'elles, il dit aux échevins de Dijon : « J'aime d'être dans ma petite famille, je me plais dans mon petit travail. « C'est le fond de simplicité, de bonhomie, de tendi'esse famihale qui reparaît si vite chez eux. Ils sont très unis et se soutiennent. Antoine, le frère très cher de Jacques-Bénigne, ne fera fi ni des places ni de l'argent, mais rien n'altérera chez lui la sérénité foncière de sa race. Bon garçon, il supporte gaiement ses misères, la goutte qui le taquine souvent, des infortunes conjugales que la France entière a connues et qui auraient rendu pessimiste tout autre que lui. L'épiderme de leur père est plus délicat. Bénigne a au besoin la riposte prompte et la plume castillane. « Le courage me croît, écrit-il, voyant que le conflit approche et qu'il faut combattre pour nos libertés. » Ailleurs : « J'ai du courage et de l'hardiesse assez pour bien représenter vos raisons... (1). )> Même pour la fierté du style, Bossuet a de qui tenh.

Mais ce grand air, mais cette raideur apparente ne répondent à la véritable nature ni du père de Bossuet, ni de Bossuet lui-même. Pour ce dernier du moins, rien n'est plus sûr. Le Bossuet de tous les jours est très humain, très pacifique, assez jovial même et très doux. Pourquoi faut-il que nous ignorions tout de sa mère? Bien qu'il leur ressemble en plus d'un point, il vaut tellement mieux que son père, que son frère et que ses neveux, bref que tous les Bossuet que nous connaissons. Ce je ne sais quoi de plus féminin que nous aimons chez Jacques- Bénigne, je ne veux certes pas dire la faiblesse de caractère, mais la tendresse de cœur, le goût des longues prières, l'oubli do soi, la facilité de se perdre, de se fondre dans les objets qui le ravissent, ou je me trompe fort, ou tout cela, en un mot toute la poésie qui est en lui, doit lui venir de sa mère. Lorsque le meilleur, le vrai Bossuet nous parle,

(1) Floquet, 1. 1^', p. 23 et 24.

c'est peut-être Marguerite Mochet que nous entendons. Par malheur la femme était un objet de mince importance pour les paperassiers de ce temps-là. Sans un crime qui fut commis à quelques pas de sa maison de Toul, nous ne saurions pas que la mère de Bossuet donnait un bal chez elle, dans la nuit du 27 novembre 1646 (1). Un autre petit papier, beaucoup plus précieux, nous montre le Parlement de Metz, enjoignant au receveur des amendes de « remettre à Mmes Bossuet, conseillère, et Fremyn, advocate générale, une somme de 97 francs à distribuer aux pamTCS honteux de Toul (2) )>. C'est tout sur elle, mais cela suffit à donner le branle à notre imagination, à nous rappeler que Bossuet, dont l'éloquence fut toujours au service des pau^Tes honteux, n'a pas été élevé par des puritains.

Bénigne et sa femme quittèrent Dijon, à l'automne de 1638, pour s'installer à Toul où le Parlement de Metz avait été transféré. 'Bossuet avait neuf ans. On les laissa, lui et son frère Antoine, chez leur oncle, Bossuet d'Aiseray, conseiller au Parlement de Bourgogne, pour qu'ils achevassent leurs études au collège des jésuites oii ils les avaient commencées. Cet oncle non plus n'avait pas déclaré la gueiTC* aux plaisks du monde. C'est en partie grâce au zèle de ce magistrat que le grand Condé passa joyeusement le carnaval de 1639. Le jeune prince gouvernait par intérim la province, pendant que son père, Henri II de Bourbon, guerroyait sur la frontière espagnole. Le petit Jacques-Bénigne n'assista sans doute pas au souper donné par son oncle à un si haut personnage (janvier 1639). Mais l'amitié simple et bonne, qui unira plus tard ces deux aigles, jetait dès lors ses premières racines. De vieux souvenh's les attachent l'un à l'autre. Bossuet, qui tremblera toujours un peu devant Louis XIV et qui écrira dans les formes les plus tendues à des seigneurs qui ne sont que roture auprès de Condé, approchera celui-ci

(1) FlOQUET, t. 1er, p 4Q^ n 4

(2) Ibid., p. 6, n. 2.

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avec une familiarité respectueuse qui nous les rend tous les deux plus cliers.

Je passe, et pour cause, sur les années de collège. Bossuet a-t-il été un enfant sublime et, comme dit le candide Floquet, « supérieur à tous ses condisciples » ; pomma part, je n'en crois rien et, quoi qu'il en soit, cela importe fort peu. Avertis par quelque sibylle des prouesses futures de cet enfant à la mine fleurie, les jésuites ont-ils voulu le garder pour eux? Bossuet a cru se rappeler sur le tard quelque chose de semblable, mais cela non plus n'a pas d'importance. 11 serait plus intéressant de connaître le sentiment de Bossuet à l'égard de ses anciens maîtres. Il me semble qu'il ne leur a jamais voulu ni grand mal ni grand bien. Ce poète débonnaire aime tout le monde et n'aime personne. Il ne fut pas plus aux autres qu'à lui. De plus hautes réalités l'occupent et le remplissent. Il ne vit que pour admirer la vérité et s'indigner contre .l'erreur. Sa « conversation est dans le ciel ». Il ressemble aux enfants et aux adolescents de son âge jusqu'au jour où cet autre monde lui est révélé.

Ne cherchons pas la date et les circonstances de cette révélation, qui ne fut sans doute ni soudaine ni fulgurante, et dont les étapes ne semblent pas avoir laissé de traces dans la mémoire de Bossuet. Tout au plus avons-nous le droit de conjecturer que ce paisible travail intérieur a dû commencer chez lui, entre treize et quinze ans, avant qu'il eût quitté le collège. Il était déjà d'église, tonsuré en 1635, puis, cinq ans plus tard, pourvu d'un titre de chanoine à la cathédrale de Metz, non pas, comme dit Ledieu, « sur la réputation de son esprit (1) », mais grâce aux savantes manœuvres de son père. « Etudiant... en seconde ou en rhétorique », il « jeta la main sur une Bible latine qu'il emporta avec la permission de son père. C'était la première fois... qu'il ouvrit les livres saints. Il y trouva un goût et une sublimité qui les lui firent préférer à tout ce qu'il avait lu jusqu'alors. 11 se souvint et raconta avec

(1) Ledieu, Mémoires, p. 13.

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plaisii' dans tout le temps de sa vie combien il avait été touché d'abord de cette lecture. Ce moment lui était toujom's présent et aussi vif que la première fois (1). » Bien que chacun, et Bossuet autant que personne, romance involontahement ses propres souvenhs, la scène n'est pas négligeable, mais nous aurions tort de la comparer, de près ou de loin, avec la fameuse nuit de Pascal. Nul éclair, nulle secousse, pas de larmes de joie, pas de bouleversement profond. J'insiste sur cette remarque trop évidente parce qu'elle nous aide à réaliser l'initiation insensible de Bossuet à la' poésie, à la vie chrétienne. Vie et poésie, pour lui c'est tout un. Laissons croître le petit chanoine de Metz. Innocent, pieux, docile, enthousiaste, il s'achemine doucement vers cette terre promise dont la lumière l'atthe et le baigne déjà avant qu'il ait pris pleine conscience de lui-même. Un Bossuet ne « naît pas tout entier » quoi qu'en ait dit le père de Neuville, mais un Bossuet se développe graduellement, naturellement et, sinon sans travail, du moins sans effort. Il n'a même pas eu à choisir sa voie; d'autres l'ont choisie pour lui; il n'a eu qu'à se laisser faire, porté pour ainsi dire, et par la grâce et par son génie, vers les belles régions que lui ouvrait cette voie. Par devoir d'abord, et bientôt par goût, il s'est donné à la méditation des vérités éternelles.

Une si riche matière répondait adéquatement aux exigences de son lyrisme. Toute autre vocation aurait atrophié presque à coup sûr le don magnifique mais fragile qu'il avait reçu. De la poésie, de celle du moins pour laquelle il était né, à la rhétorique il n'y a qu'un pas, et ce pas est vite franchi. Né deux ans plus tôt, au lieu de demander pour lui une prébende, on l'aurait poussé vers les affaires. Peu doué pour les subtilités ou pour les hardiesses généreuses, il aurait fait tout au plus un d'Aguesseau, peut-être de second plan. La Providence l'a voulu d'Êghse. Les saints livres, les Pères, la théologie, l'histoire de l'Église d'une part, les obligations de la vie

(1) Ledieu, Mémoires^ p. 13.

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sacerdotale de Faiitre, il s'est trouvé de bonne heure enfermé dans ces royales frontières et l'on ne voit pas qu'il ait jamais été sérieusement tenté de se tourner vers d'autres objets. A l'Université de Paris, oii nous allons le suivre, des centaines de jeunes clercs s'adonnaient près de lui aux mômes exercices pieux, aux mêmes études. Ils sont devenus ou d'iionnêtes savants, ou de saints prêtres, ou de médiocres bénéficiers. De ce noviciat théologique, où du reste il aura déjà posé les assises de son élévation future aux honneurs ecclésiastiques, Bossuet est sorti bon théologien sans doute et prêtre excellent, mais surtout poète. Nous le verrons bientôt, dès le premier pas de sa course, il égale déjà les plus grands lyriques chrétiens.

Au commencement d'octobre 1642, il quittait le collège de Dijon pour venir étudier la philosophie et la théologie à Paris, au collège de Navarre. Quelques jours après, il vit passer dans les rues de la capitale, « la grande vanité des choses humaines )), Kichelieu mourant. Et puis, le travail — dix ans de travail. Bossuet recevra le grade de docteur en théologie le 9 avril 1652. Les cours, les disputes scolastiques, les longues lectures solitaires, quelques distractions, le théâtre par exemple, du moins pendant les premières années et des visites régulières dans le monde, bref la vie ordinaire d'un étudiant sérieux, intelligent, qui doit « arriver )>.

De telles années n'ont pas d'histoire et cependant, faute d'avoir médité sur elles, on risque de se méprendre sur l'originalité de Bossuet. Plusieurs de ses fidèles les plus fervents l'admirent pour des mérites qui lui sont communs avec les ecclésiastiques distingués de son époque. Ce bel ordre dans l'architectuie du discours, cette habitude majestueuse de remonter aux derniers principes, cette dialectique déliée et pressante, cette langue ferme et drue quoique opulente, toutes ces qualités qui vous éblouissent, prenez garde, elles se rencontrent aussi chez le grand Aniaiild, chez le père Daniel, chez tout docteur contemporain de force et de mesure moyenne. Ceux-là

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n'ont pas pins de génie qne les hommes d'aujom'd'hui. Us parlent souvent, tout comme nous, pour ne rien dii'e. Kéamnoins ils nous impressionnent toujours. C'est qu'ils avaient fait de bonnes études cicéroniennes et que la vieille Sorbonne leur avait appris la logique, c'est-à-dire l'art de paraître avoii- toujours raison, mais aussi l'art d'avoir raison et de le montrer. Pour peu qu'il ait feuilleté « les œuvres diverses de Balzac », ou « les versions d'Ablancourt )), un écrivain du dix-septième siècle sait « donner plusieurs formes à une idée simple », un tour délicat oi? saisissant à une idée banale ; pour peu qu'il ait manié les in-folio des Pères, il s'est formé « le style qu'on nomme savant », enfin s'il a bien médité « les beaux endi'oits » de la Bible, il parle avec l'autorité d'un prophète ou de Dieu lui-même. x\joutez à cela quelque dix ans d'escrhne syllogistique, vous remporterez toutes les victohes, et pom*tant vous ne serez rien, je veux dhe rien qu'un homme de talent, si toutes ces vertus dont les écoles donnent la recette, vous ne les sublimez pas par une pensée originale, comme Malebranche, ou par la flamme du lyrisme, comme Bossuet (1).

Cette flamme bientôt jaillû'a, très haute et très vive. Elle couve, pom* l'instant, et, chose singnhère, elle se nourrit dans l'obéissance et l'humihté. Bossuet est né disciple et le restera toujours, semblable en cela à la plupart des poètes et des orateurs, chez qui la curiosité même de l'esprit et l'inquiétude sont bien souvent choses apprises, reçues ou subies. Mais Bossuet est docile de propos déUbéré, il veut l'être et il s'en fait giohe, étroitement docile à l'enseignement traditionnel, et plus sévère que l'Éghse elle-même à toutes les formes de l'indépendance. Vous entendez bien que la docihté d'un Bossuet ne saurait être shnplement passive. S'il renonce, sans la moindre hésitation, le moindi'e regret, à l'esprit d'aventure et aux recherches d'avant-garde, c'est pour mieux s'assmiiler

(1) J'ai commontô dans cette page la note de B(,ssuet au cardinal de Bouillon, sur les études ecclésiasticjues.

par une méditation ardente l'inépuisable trésor du passé clu'étien. Dès son arrivée à Paris, il commence à se familiariser avec les vieux livres dans lesquels ce trésor est enfoui. Mais les meilleurs livres ne sont pas sans danger pour un théologien novice et même pour un vieux docteur. Que de sombres paradoxes Jansénius, mort tout récemment, ne venait-il pas de lire dans saint Augustin! Il faut à Bossuet un maître présent, une autorité vivante, une tradition faite homme. Ce conseiller de tout repos, H sut bien le découvrir dans l'état-major de la docte Sorbonne. Au janséniste Noël de la Lanne, dont la science et la vertu fascinaient les écoliers de Navarre, au douteux et trop libre Launoy qui l'avait accueilli avec amitié, il préféra le très sage et très orthodoxe Nicolas Cornet, grand maître de Navarre et syndic de la Faculté de théologie. Écoutez-le nous dire lui-même les raisons de cette préférence et résumer ces dix années fécondes qui l'ont marqué lui-même d'une empreinte ineffaçable. Le passage qu'on va lire est tiré de l'oraison funèbre de Nicolas Cornet, prononcée au collège de Navarre le 27 juin 1663 (1).

n est permis aux enfants de louer leur mère ; et je ne dénierai point ici à l'École de théologie de Paris la louange qui lui est due, et qu'on lui rend aussi par toute l'Église. Le trésor de la vérité n'est nulle part plus inviolable ; les fontaines de Jacob ne coulent nulle oart plus incorruptibles. Elle semble divinement être étabhe avec une grâce particulière pour conserver le dépôt de la tradition. Elle a toujours la bouche ouverte pour dire la vérité : elle n'épargne ni ses enfants, ni les étrangers, et tout ee qui choque la règle n'évite pas sa censure. Le sage Nicolas Cornet, affermi dans ses maximes, exercé dans ses emplois, plein de son esprit, nourri du meilleur suc de sa doctrine, a soutenu dignement sa gloire et l'ancienne pureté de ses maximes. 11 ne s'est pas laissé surprendre à cette rigueur affectée qui ne fait que des superbes et des hypocrites ; mais aussi s'est-il montré implacable à ces maximes moitié profanes et moitié saintes, moitié chrétiennes et moitié mondaines, ou plutôt

(l) l.KBARQ, t. IV, p. 388, 410.

toutes mondaines et toutes profanes, parce qu'elles ne sont qu'à demi chrétiennes et à demi saintes.

Sage donc, parce qu'il tient la balance égale entre les excès contraii'es, qu'il ne transige ni avec les casuistes ni avec les souvenii's. Cette doctrine du juste milieu, Bossue t tâchera de s'y tenir toute sa vie. Voici maintenant contre les esprits curieux :

Les inventeurs trop subtils de vaines contentions et de questions de néant, qui ne servent qu'à faire perdre parmi des détours infinis la trace toute droite de la vérité, lui ont paru, aussi bien qu'à saint Augustin, des hommes inconsidérés et volages, « qui soufflent sur de la poussière et se jettent de la terre dans les yeux », sufflanies pulvercm et excitarites ierram in oculos suos. Ces chicanes raffinées, ces subtihtés en vaines distinctions, sont véritablement de la poussière soufflée, de la terre dans les yeux, qui ne font que troubler la vue.

En parfait disciple qu'il est, ne continue-t-il pas à se défink lui-même en définissant son maître? Mais venons au positif, c'est-à-dire au trésor de la tradition.

C'était donc véritablement un grand et riche trésor ; et tous ceux qui le consultaient, parmi cette simphcité qui le rendait vénérable, voyaient paraître avec abondance dans ce trésor évangélique « les choses vieilles et nouvelles », les avantages naturels et surnaturels, les richesses des deux Testaments, Férudition ancienne et moderne, la connaissance profonde des saints Pères et des scolastiques, la science des antiquités et de l'état présent de l'Éghse, et le rapport nécessaire de l'un et de l'autre. Mais parmi tout cela, messieurs, rien ne donnait plus d'autorité à ses décisions que l'innocence de sa vie.

De ces sommets oii la pensée du jeune étudiant revenait sans cesse, il nous faut descendi'e à la chétive anecdote qu'un pauvre mot de Voiture a rendue fameuse. Eh bien, oui : comme on a vu des enfants s'amuser à chanter la messe, on 'a vu aussi notre petit chanoine de Metz, frais émoulu de sa province, jouer au sermon dans le salon bleu de Julie d'Angennes. Le prodige avait seize ans. Il était

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onze heures du soir. Bref, on n'avait « jamais ouï prêcher ni si tôt ni si tard ». « Pouvaient être là, nous dit gravement le naïf Floquet, Godcau, Ménage, Conrart, Balzac, Benserade. Chapelain, Perrault, le grand Corneille, le grand Condé, tous les poètes, tous les prosateurs aussi, etc. (1). » Quoi qu'il en soit, le jeune clerc eut bientôt des occasions plus sérieuses de manifester ses dons oratoires. La voix, le geste, une prodigieuse facilité de parole et une mémoire non moins surprenante, enfin une grave impétuosité d'imagination et de zèle, cette éloquence, aussi peu apprise, aussi spontanée, a dû se révéler de bonne heure. A la fin du noviciat théologique de Bossuet, si on ne pouvait encore prévoh' ni les grandes œuvres de sa maturité, ni les sublimes cantiques de sa vieillesse, on savait du moins qu'un orateur de premier ordre nous était promis.

Nous avons vu qu'il allait dans le monde. Navarre n'était pas un grand séminaire, et du reste les parents de Bossuet ne croyaient pas que le seul mérite fût un moyen court de fah'e fortune. « H avait à Paris un oncle à la mode de Bretagne, François Bossuet de Villers, secrétaire du Conseil d'État, qui avait été président à la Cour des aides de Cahors et qui avait fait une très grosse fortune dans les partis et dans les fermes. On l'appelait Bossuet le riche, et c'était, jusqu'au jour où il fut entraîné dans la disgrâce de Fouquet, un très important personnage. Sa femme, Marguerite Beuverand, fréquentait et recevait chez elle la meilleure société. Or, Bossuet le riche avait pris chez lui, pour l'initier aux affaires, Antoine Bossuet, le frère de Jacques-Bénigne, ce frère chéri qui avait été élevé aussi au collège des Godrans (les Jésuites de Dijon). On comprend donc que le futur évoque de Meaux devait être le commensal habituel de cette maison.

« C'est par ce parent qu'il fut présenté à Mme du Plessis-Guenégaud, amie de Port-Royal, et qui réunissait à l'hôtel de Nevers une société littéraire célèbre. Il connut aussi la nièce du cardinal de La Rochefoucauld, la mar-

(1) Floquet, 1. 1^' p. 9G-97.

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quise de Senecey, qui fut la gouvernante de Louis XIV et de Monsieur, et l'une des meilleures amies d'Anne d'Autriche, toute dévouée d'ailleurs aux intérêts des Jésuites. Elle et sa fille, la comtesse de Fleix, fm'ent les actives protectrices de Bossuet auprès de la reine-mère. La maison de Le Tellier lui fut également ouverte : il y noua une amitié étroite avec son fils, le futur archevêque de Reims.

« Enfin la puissante famille des Feuquières, apparentée à la famille du grand Arnauld, lui fut également hospitalière. Le marquis de Pas de Feuquières avait eu le gouvernement de Toùl, où, sans doute, il s'était lié avec Bénigne Bossuet, le conseiller au Parlement, ^on fils, Isaac de Feuquières, qui fut ambassadeur en Suède et en Espagne, ahnait beaucoup le jeune étudiant de Navarre. Et voilà bien des relations pour un jeune lévite (1). »

L'ingénieux savant à qui nous devons la page qu'on vient de liï-e, a écrit de fort johes choses sur ce noviciat mondain, où, pense-t-il, Bossuet aurait acquis l'expérience des hommes. Pom' moi, si j'admke dans l'œuvi-e de ce grand poète une profonde connaissance de l'homme, je ne vois, ni dans ses livi'es ni dans sa vie, qu'il ait jamais bien connu les hommes. D'ordinake, ceux qui excellent dans cette science savent également bien le secret de lempropre cœur. Or, il ne semble pas que Bossuet, qui avait presque peur de s'analyser lui-même, se soit vu tel qu'il était. Ce méditatif n'est pas du tout un « contemplateur » à la façon de Molière, il n' « assène » pas ses regards comme SaintrSmion. Le trompe qui veut. Ses lettres, insignifiantes quand elles ne sont pas sublhnes, ne montrent pas chez lui un don d'observation bien remarquable. Pour ces raisons et d'autres encore, le dirai-je, je n'arrive pas à attacher d'importance à la vie extérieure de Bossuet. Il ne s'allume que dans la méditation sohtairc, que lorsque, par exemple, il se lève, la nuit, avec David, que lorsqu'il

(1) Strowski, Bossuet, loc. cit., p. 9-10. — Cf. du même auteur : Les années d'enfance et de jeunesse de Bossuet, d'après des documents inédits. {Revue Bossuet, 25 avril 1901.)

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s'oublie, que lorsqu'il se perd. Pour le reste, aimable, souriant, bonhomme, un peu gauche, je crois; hardi seulement lorsqu'il ouvre ses voiles et plane soudain au-dessus des réaUtés quotidiennes, il passe et repasse sur la scène, sans se mêler efficacement au jeu des acteurs. On le regarde, on l'écoute, parce qu'on sait qu'il a du génie, mais ce qu'on voit, ce qu'on entend de lui, sauf les fougueuses improvisations auxquelles il se livre parfois au milieu d'une conversation familière; ni ne prépare ni ne continue l'impression que donnent ses livres. Sur un Pascal, sur un Fénelon, personnages qui resteraient émouvants même s'ils n'avaient pas écrit un seul livre, le moindre trait nous est précieux. On veut mal de mort aux témoins qui n'ont pas rédigé, heure par heure, le journal de ces deux vies. PourBossuet, au contrah'e, on brûlerait allègrement les trois quarts des anecdotes où il figure ; on ne pardonne pas à Tallomant d'avok immortahsé la femme d'Antoine Bossuct, à l'abbé Bossuet d'avoir conservé la correspondance sur le quiétisme. C'est le même sentùnent que l'on éprouve à la lecture des hvres de Bké sur Victor Hugo. Patience inutile, érudition sordide, si j'ose dhe, histoire d'autant plus menteuse qu'elle est plus exacte. Les poètes de cette sorte ne sont pleinement et vraiment eux-mêmes que lorsqu'ils écrivent. Quand le détail extérieur de leur vie ne les trahit pas tout à fait, presque toujours il les diminue.

Ainsi, parmi les expériences mondaines de Bossuet étudiant, je n'en voudrais retenir qu'une, mais capitale et décisive. De mœurs simples, ennemi-né de la bagatelle en tout, bourgeois de race, — les Bossuet, dans le privé, vivent sans contrainte, très libres et très détendus, — notre jeune provincial dut certainement faire effort pour arriver à prendre le ton et les manières de la société parisienne. Mais tout ne fut pas corvée dans ces exercices. Une de ces bagatelles le charma d'abord, à laquelle il devait toujours rester passionnément fidèle. Je sais bien que, plus tard, dans un mouvement oratoire, il louera saint Paul d'avoir offensé par « la dureté de son style irrégulier... les délicats de la terre qui ont, disent-ils, les oreilles fines ». Mais un instinct plus fort que

toutes les considérations sur la vanité des choses humaines l'atth-ait dès lors vers l'art de bien dhe. Il avait l'oreille merveilleusement juste. Comme science du rythme, je ne lui connais pas d'égal. Or, le mieux doué des stylistes, quoi quïl faisse, « sent l'étranger « aussi longtemps qu'il n'a pas fréquenté parmi les « délicats de la terre ». C'est dans les salons de Paris que l'oreille de Bossuet est devenue fine, exigeante, scrupuleuse; c'est là qu'il a décidé de conquéru- un trésor qui ne se trouvait pas dans les caves de la Sorbonne, le français des honnêtes gens.

C'est ici, me semble-t-il, à la fin de ce chapitre sur la jeunesse et la formation de Bossuet, qu'il convient de relire les principaux passages de son discom's de réception à l'Académie française. Ce discours a été prononcé le 8 juin 1671, longtemps après l'improvisation chez Arthénice; mais, comme l'oraison funèbre de Cornet, cette profession de foi littéraire continue et confirme, en les résumant, les impressions que Bossuet a subies et les résolutions qu'il a prises, alors que. jeune étudiant de Navarre, il demandait à ces « déhcats de la terre » de lui apprendre le beau langage.

A l'académie française

Messieurs,

Je sens plus que jamais la difficulté de pailer, aujoui-d'hui que je dois parler devant les maîtres de l'art du bien dire, et dans une Compagnie où Ton voit paraître avec un égal avantage Férudition et la, politesse. Ce qui augmente ma peine, c'est qu'ayant abrégé en ma faveur vos formes et vos délais ordinaires, vous me pressez d'autant plus à vous témoigner ma reconnaissance, que vous vous êtes vous-mêmes pressés de me fane sentir les effets de vos bontés particulières ; si bien que m'ayant ôté par la orandeur de vos grâces le moyen d'en parler clignement, la facihté de les accorder me prive encore du secours que je

pouvais espérer de la méditation et du temps. A la vérité. Messieurs, s'il s'agissait seulement de vous exprimer les sentiments de mon cœur, il ne faudrait ni étude ni application pour s'acquitter de ce devoir. Mais si je me contentais de vous donner ces marques de reconnaissance, que la nature apprend à tous les hommes, sans exprimer les raisons qui me font paraître ma réception dans 'cette illustre Compagnie si avantageuse et si honorable, ne serait-ce pas me rendre indigne d'entrer dans un corps si célèbre et démenth- en quelque sorte l'honneur que vous m'avez fait par votre choix? 11 faut donc vous dire, Messieurs, que je ne regarde pas seulement cette Académie comme une assemblée d'hommes savants, que l'amour et la connaissance des belles-lettres unissent ensemble. Quand je remonte jusqu'à la source de votre institution, un si bel étabhssement élève plus haut mes pensées. Oui, Messieurs, c'est cette ardeur infatigable qui animait le grand cai^dinal de Richelieu à porter au plus haut degré la gloire de la France ; c'est, dis-je, cette même ardeur qui lui inspira le dessein de former cette Compagnie. En effet, s'il est véritable, comme disait l'Orateur romain, que la gloire consiste, ou bien à faire des actions qui soient dignes d'être écrites, ou bien à composer des écrits qui méritent d'être lus, ne fallait-il pas. Messieurs, que ce génie incomparable joignît ces deux choses pour accomplir son ouvrage? C'est auSsi ce qu'il a exécuté heureusement. Pendant que les Français animés de ses conseils vigom'eux méritaient par des exploits inouïs que les plumes les plus éloquentes publiassent leurs louanges, il prenait soin d'assembler dans la ville capitale du royaume l'élite des plus illustres écrivains de France pour en composer votre corps. Il entreprit de faire en sorte que la France fournît tout ensemble et la matière et la forme des plus excellents discours ; qu'elle fût en même temps docte et conquérante, qu'elle ajoutât l'empire des lettres à l'avantage glorieux qu'elle avait toujours conservé de commander par les armes. Et certainement. Messieurs, ces deux choses se fortifient et se soutiennent mutuellement. Comme les actions héroïques animent ceux qui écrivent, ceux-ci réciproquement vont remuer par le désir de la gloire

propres forces, que lorsqu' de cette belle espérance de laisser à leurs descendants, à leur maison, à l'État, des exemples toujours vivants de leur vertu et des monuments éternels de leurs mémorables entreprises. Et

quelles mains peuvent dresser ces monuments éternels, si ce n'est ces savantes mains qui impriment à leurs ouvrages ce caractère de perfection que le temps et la postérité respectent? C'est le plus gTand effet de l'éloquence.

Mais, Messieurs, l'éloquence est morte, toutes ses couleurs s'effacent, toutes ses gTâces s'évanouissent, si l'on ne s'applique avec soin à fixer en quelque sorte les langues et à les rendre durables. Car comment peut-on confier des actions immortelles à des langues toujours incertaines et toujours changeantes ; et la nôtre, en particulier, pouvait-elle promettre l'immortalité, elle dont nous voyions tous les jours passer les beautés, et qui devenait barbare à la France même dans le cours de peu d'années? Quoi donc ! la langue française ne devait-elle jamais espérer de produire des écrits qui pussent plaire à nos descendants? et pour méditer des ou^Tages immortels, fallait-il toujours emprunter le langage de Rome et d'iVthènes? Qui ne voit qu'il fallait plutôt, pour la gloire de la nation, former la langue française, afin qu'on vît prendi*e à nos discours un tour plus libre et plus \if, dans une phrase qui nous fût plus naturelle, et qu'affranchis de la sujétion d"être toujours des faibles copies, nous pussions enfin aspirer à la gloire et à la beauté des originaux? Vous avez été choisis, Messieurs, pour ce beau dessein, sous l'illustre protection de ce grand homme, qui ne possède pas moins les règles de l'éloquence que (de) Tordre de la justice, et qui préside depuis tant d'années aux conseils du roi, autant par la supériorité de son génie que par l'autorité de sa chai'ge. L'usage, je le confesse, est appelé avec raison le père des langues. Le droit de les établir, aussi biçn que de les régler, n'a jamais été disputé à la multitude ; mais si cette liberté ne veut pas être contrainte, elle souffre toutefois d"être dirigée. Vous êtes, Messieurs, un conseil réglé et perpétuel, dont le crédit, étabh sur l'approbation pubhque, peut réprimer les bizarreries de l'usage et tempérer les dérèglements de cet empire trop populaire. C'est le fruit que nous espérons recevoir bientôt de cet ou\Tage admirable que vous méditez ; je veux dire ce trésor de la langue, si docte dans ses recherches, si judicieux dans ses remarques, si riche et si fertile dans ses expressions.

Telle est donc l'institution de l'Académie : elle est née pour élever la langue française à la perfection de la langue grecque et de la langue latine. Aussi a-t-on vu par vos ouvrages qu'on peut, en parlant français, joindre la délicatesse et la pureté attique à la majesté romaine. C'est ce qui fait que toute l'Eu-

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rope apprend vos écrits ; et quelque peine qu'ait l'Italie d'abandonner tout à fait l'empire, elle est prête à vous céder celui de la politesse et des sciences. Par vos travaux et par votre exemple, les véritables beautés du style se découvi^ent de plus en plus dans les ouvi'ages français, puisqu'on y voit la hardiesse qui convient à la liberté, mêlée à la retenue*^ qui est l'effet du jugement et du choix, La hcence est restreinte par les préceptes ; et toutefois vous prenez garde qu'une trop scrupuleuse régularité, qu'une déhcatesse trop molle, n'éteigne le feu des 'esprits et n'affaibhsse la vigueur du style. Ainsi nous pouvons dire, Messieurs, que la justesse est devenue par vos soins le partage de notre langue, qui ne peut plus rien endurer ni d'affecté ni de bas : si bien qu'étant sortie des jeux de l'enfance et de l'ardeur d'une jeunesse emportée, formée par l'expérience et réglée par le bon sens, elle semble avoir atteint la perfection que donne la consistance. La réputation toujours fleurissante de vos écrits et leur éclat toujours vif l'empêcheront de perdre ses grâces ; et nous pouvons espérer qu'elle vivra, dans l'état où vous l'avez mise, autant que durera l'empire français, et que la maison de saint Louis présidera à toute l'Europe. Continuez donc. Messieurs, à employer une langue si majestueuse à des sujets dignes d'elle. L'éloquence, vous le savez, ne se contente pas seulement de plaire : soit que la parole retienne sa liberté naturelle dans l'étendue de la prose ; soit que, resserrée dans la mesure des vers, et plus libre encore d'une autre sorte, elle prenne un vol plus hardi dans la poésie, toujours est-il véritable que l'éloquence n'est inventée, ou plutôt qu'elle n'est inspirée d'en haut, que pour enflammer les hommes à la vertu ; et ce serait, dit saint Augustin, la rabaisser trop indignement que de lui faire consumer ses forces dans le soin de rendre agréables des choses qui sont inutiles. Mais si vous voulez conserver au monde cette grande, cette sérieuse, cette véritable éloquence, résistez à une critique importune, qui, tantôt flattant la paresse par une fausse apparence de facilité, tantôt faisant la docte et la curieuse par de bizarres raffinements, ne laisserait à la fin aucun lieu à l'art et nous ferait retomber dans la barbarie. Faites paraître à sa place une critique sévère, mais raisonnable, et travaillez sans relâche à vous surpasser tous les jours vous-mêmes, puisque telle est tout ensemble la grandeur et la faiblesse de l'esprit humain, que nous ne pouvons égaler nos propres idées, tant celui qui nous a formés a pris soin de marquer son infinité. Au milieu do nos défauts, un grand objet se présente pour

soutenir la gi'andeur des pensées et la majesté du style. Un roi a été donné à nos jours, que vous nous pouvez figurer en cent emplois glorieux et sous cent titres augustes; grand dans la paix et dans la guerre, au dedans et au dehors, dans le particulier et dans le public, on Tadmire, on le craint, on Faime. De loin il étonne, de près il attache ; industrieux par sa bonté à faire trouver mille secrets agréments dans un seul bienfait, d'un esprit vaste, pénétrant, réglé, il conçoit tout, il dit ce qu'il faut, il connaît et les affaires et les hommes ; il les choisit, il les forme, il les applique dans le temps ; il sait les renfermer dans lem's fonctions ; puissant, magnifique, juste, veut-il prendi'e ses résolutions, la droite raison est sa conseillère ; après il se soutient, il se suit lui-même ; il faut que tout cède à sa fermeté et à sa vig-ueur invincible. Le voilà, Messiem's, ce digne sujet de vos discours et de vos chants héroïques. Le voyez-vous, ce grand roi, dans ses nouvelles conquêtes, disputant aux Romains la gloh-e des grands travaux, comme il leur a toujours disputé celle des gTandes actions? Des hauteurs orgueilleuses menaçaient ses places : elles s'abaissent en un moment à ses pieds et sont prêtes à subir le joug qu'il impose. On élève des montagnes dans les remparts, on creuse des abîmes dans les fossés : la terre ne se reconnaît plus elle-même, et change tous les jours de forme sous les mains de ses soldats, qui trouvent sous les yeux du roi de nouvelles forces, et qui en faisant les forteresses s'animent à les défendie. Vous avez souvent admiré Tordre de sa maison : considérez la disciphne de ses troupes, où la licence n'est pas seulement connue, et qui ne sont plus redoutées que pai* l'ennemi. Ces choses sont merveilleuses, incroyables, inouïes ; mais son génie, son cœur, sa fortune lui promettent je ne sais quoi de plus grand encore. De quelque côté qu'il se tom'ne, ses ennemis redoutent ses moindi-es démarches ; ils sentent sa force et son ascendant, et leur fierté affectée cou\Te mal leur crainte et leur désespoir. Finissons, car où m'emporterait l'ardeur qui me presse? 11 aime et les savants et les sciences ; c'est à elles, ^pour ainsi dke, qu'il a vouhi confier le plus précieux dépôt de l'Etat ; il veut qu'elles cultivent l'esprit le plus vif et le plus beau naturel du monde. Ce dauphin, cet aimable prince, surmonte hem-eusenient les premières difficultés des études ; et sïl n'est pas rebuté par les épines, quelle sera son ardeur quand il pourra cueillir les fleurs et les fruits? On vous nourrit, Messieurs, un grand protecteur : si nos vœux sont exaucés, si nos soins prospèrent, ce prince ne sera pas seulement un jour le digne sujet

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de vos discours ; il eu comiaîtra les beautés, il en aimera les douceurs, il en couronnera le mérite.

Semblable aux guides impertinents qui bavardent indéfiniment sur la porte des musées, si je me suis attardé plus que de raison peut-être aux premières années de Bossuet, je ne suis pas sans excuse. Et d'abord, cette période sur laquelle il ne nous reste aucun texte écrit de lui, ne m'en paraît pas moins d'une importance capitale. Nous verrons bien, à le suivre, qu'il ne doit plus cesser de grandir ; mais, dès la fin de ses études, il est déjà maître et de son génie, et de sa manière, et de sa langue. Si nous ne savions pas la date certaine de la Méditation sur la hrièveté de la vie, qui donc attribuerait ces pages aussi pleines et fermes que sonores et brillantes à un homme de vingt ans, et n'est-ce pas là de quoi justifier notre insistance sur la longue période qui a préparé dans l'ombre, mais aussi dans un travail incessant, un épanouissement aussi triomphal? Il y a plus. Si j'ai musé comme j'ai fait autour de ce qu'on peut appeler la physionomie extérieure de Bossuet, si j'ai tâché de l'évoquer tel que ses intimes l'ont connu et si, dans ce but, je n'ai pas craint d'insinuer plus d'une allusion à son histoke future, c'est bien sans doute pour satisfake à mon devok de peintre, mais beaucoup plus encore pour nous libérer, une fois pour toutes, d'une curiosité vaine, pour conquérir le droit de négliger doréii avant, d'oublier presque le Bossuet de chair et d'os, et de nous perdre, les yeux fixés sur le vol de ce poète, dans le^ grands objets qui l'ont absorbé. Le vrai Bossuet n'a pas besoin de biographe. Un homme tel que lui n'est rien auprès de son œuvre, ou, pour mieux dire, ne vaut que par son œuvre et ce qu'elle nous montre de lui. Non pas que les chapitres de son existence qui appartiennent aux érudits recèlent de troublants mystères. Je dis simplement que cette biographie ne dépasse pas assez le niveau moyen des bons prêtres et des prélats vénérables pour mériter de nous retenir longtemps. En face de Bossuet, comme de n'importe quel autre personnage, iljaut aller droit à ce qui est unique, à ce qu'on ne verra

pas deux fois. Pour être ainsi limité, notre sujet nous promet assez de merveilles. Du reste, puisque nous la sui^Tons pas à pas sur les théâtres divers où ses contemporains l'ont rencontrée, l'ombre, — il ne sera jamais pour nous qu'une ombre, — l'ombre auguste à laquelle j'ai déjà tâché de donner un corps, nous de\^endra plus précise et plus réelle. Préoccupés de l'entendi'e, nous ne dédaignerons certes pas de le regarder. Mais nous prendi'ons garde que ses gestes, que le détail apparent de sa vie nous cachent Bossuet beaucoup plus qu'ils ne le révèlent. Il ne se livre pleinement que lorsqu'il écrit.

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