CHAPITRE II
LA « MÉDITATION SUR LA BRIÈVETÉ DE LA VIE » (1648) ET LA HARANGUE POUR LA RÉCEP- TION DU BONNET DE DOCTEUR (1652)
Reçu bachelier en théologie le 24 janvier 1648, — c'est alors, dit-on, que le grand Condé lui aurait fait l'honneur d'argumenter contre lui, — Bossuet est ordonné sousdiacre à Langres, le 21 septembre de la même année, et s'engage ÛTévocablement au service de l'Église. Parmi les divers exercices qui le préparent à cet acte solennel, il est une méditation sur la mort « qui lui paraît si bien s'accorder avec ses sentiments qu'il la conserve, si bien convenir aux besoins des autres qu'il la copie ou l'imite, chaque fois qu'il veut parler de la mort (1) » notamment dans le sermon sur ce sujet et dans l'oraison funèbre de Madame. Voici ce morceau capital.
C'est bien peu de chose que Ihomme, et tout ce qui a fin est peu de chose. Le temps viendra où cet honmie qui nous semblait si gi*and ne sera plus, où il sera comme Fenfant qui est encore h naître, où il ne sera rien. Si longtemps cpi'on soit au monde, y serait-on miUe ans, il en faut venir là. 11 n'y a que le temps de ma vie qui me fait différent de ce qui ne fut jamais : cette différence est bien petite, puisqu'à la fin je serai encore confondu avec ce qui n'est point ; ce qui arrivera le jour où il ne paraîtra
(1) Strowski, hc. cit., p. 11.
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pas seulement que j'aie été, et où peu m'importera combien de temps j'ai été, puisque je ne serai plus. J'entre dans la vie avec la loi d'en sortir, je viens faire mon personnage, je viens me montrer comme les autres ; après, il faudra disparaître. J'en vois passer devant moi, d'autres me verront passer ; ceux-là mêmes donneront à leurs successeurs le même spectacle ; et tous enfin se viendi'ont confondre dans le néant.
Ma vie est de quatre-vingts ans tout au plus ; prenons-en cent : qu'il y a eu de temps où je n'étais pas ! qu'il y en a où je ne serai point ! et que j'occupe peu de place dans ce grand abîme de temps! Je ne suis rien; ce petit intervalle n'est pas capable de me distinguer du néant où il faut que j'aille. Je ne suis venu que pour faire nombre, encore n'avait-on que faire de moi ; et la comédie ne se serait pas moins bien jouée, quand je serais demeuré derrière le théâtre. Ma partie est bien petite en ce monde, et si peu considérable que, quand je regarde de près, il me semble que c'est un songe de me voir ici, et que tout ce que je vois ne sont que de vains simulacres : Prœterit figura hujus mundi.
Ma carrière est de quatre-vingts ans tout au plus ; et pour aller là, par combien de périls faut-il passer? par combien de maladies, etc.? à quoi tient-il que le cours ne s'en arrête à chaque moment? Ne l'ai-je pas reconnu quantité de fois? J'ai échappé la mort à telle et telle rencontre : c'est mal parler, j'ai échappé la mort : j'ai évité ce péril, mais non pas la mort : la mort nous dresse diverses embûches ; si nous échappons l'une, nous tombons en une autre; à la fin il faut venir entre ses mains. Il me semble que je vois un arbre battu des vents ; il y a des feuilles qui tombent à chaque moment ; les unes résistent plus, les autres moins : que s'il y en a qui échappent de l'orage, toujours l'hiver viendra qui les flétrira et les fera tomber : ou comme dans une grande tempête, les uns sont soudainement suffoqués, les autres flottent sur un ais abandonné aux vagues ; et lorsqu'ils croient avoir évité tous les périls, après avoir duré longtemps, un flot les pousse contre les écueils et les brise. 11 en est de même : le grand nombre d'hommes qui courent la même carrière fait que quelques-uns passent jusqu'au bout; mais après avoir évité les attaques diverses de la mort, arrivant au bout de la carrière où ils tendaient parmi tant de périls, ils la vont trouver eux-mêmes, et tombent à la fin de leur course : leur vie s'éteint d'elle-même comme une chandelle qui a consumé sa matière.
MÉDITATION SUIl LA BRIÈVETÉ DE LA VIE i>5
Ma carrière est de quatre-vingts ans tout au plus ; et de ces quatre-vingts ans, combien y en a-t-il que je compte pendant ma \ie? Le sommeil est plus semblable ta la mort : l'enfance est la vie d'une bête. Combien de temps voudi*ais-je avoir effacé de mon adolescence? et quand je serai plus âgé, combien encore? Voyons à quoi tout cela se réduit. Qu'est-ce que je compterai donc? car tout cela n'en est déjà pas. Le temps où j"ai eu quelque contentement, où j'ai acquis quelque honneur? mais combien ce temps est-il clairsemé dans ma vie? c'est comme des clous attachés à une longue muraille, dans quelque distance ; vous diriez que cela occupe bien de la place ; amassez-les, il n'y en a pas pour emplir la main. Si j'ôte le sommeil, les maladies, les inquiétudes, etc.\ de ma vie ; que je prenne maintenant tout le temps où j'ai eu quelque contentement ou quelque honneur, à quoi cela va-t-il? Mais ces contentements, les ai-je eus tous ensemble? les ai-je eus autrement que par parcelles? mais les ai-je eus sans inquiétude, et s'il y a de l'inquiétude, les donnerai-je au temps que j'estime, ou à celui que je ne compte pas? Et no l'ayant pas eu à la fois, l'ai-je du moins eu tout de suite? Linquiétudè n'a-t-elle pas toujom's chvisé deux contentements? ne s'est-elle pas toujours jetée à la traverse pour les empêcher de se toucher? Mais que m'en reste-t-il? des plaish's Hcites, un souvenu' inutile ; des illicites, un regret, une obligation à l'enfer ou à la pénitence, etc.
Ah! que nous avons bien raison de dh'e que nous passons notre temps ! Nous le passons véritablement, et nous passons avec lui. Tout mon être tient à un moment ; voilà ce qui me sépai'e du rien : celui-là s'écoule, j'en prends un autre : ils se passent les uns après les autres ; les uns après les autres je les joins, tâchant de m' assurer ; et je ne m'aperçois pas qu'ils m'entraînent insensiblement avec eux, et que je manquerai au temps, non pas le temps à moi. Voilà ce que c'est que de ma vie ; et ce qui est épouvantable, c'est que cela passe à mon égard, devant Dieu cela demeure. Ces choses me regardent. Ce qui est à moi, la possession en dépend du temps, parce que j'en dépends moi-même ; mais elles sont à Dieu devant moi, elles dépendent de Dieu devant que du temps ; le temps ne les peut lirer de son empire, il est au-dessus du temps : à son égard cela demeure, cela entre dans ses trésors. Ce que j'y aurai mis, je le trouverai : ce que je fais dans le temps, passe par le temps à l'éternité ; d'autant que le temps est compris et est sous l'éternité, et aboutit à réternité. Je ne jouis des moments de cette
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vie que durant le passage ; quand ils passent, il faut que j'en réponde comme s'ils demeuraient. Ce n'est pas assez dire : ils sont passés, je n'y songerai plus : ils sont passés, oui pour moi, mais à Dieu, non ; il m'en demandera compte.
Eh bien! mon âme, est-ce donc si grand'chose que cette vie? et si cette vie est si peu de chose, parce qu'elle passe, qu'est-ce que les plaisirs qui ne tiennent pas toute la vie, et qui passent en un moment? Cela vaut-il la peine de se damner? Cela vaut-il bien la peine de se donner tant de peine, d'avoir tant de vanité? Mon Dieu, je me résous de tout mon cœur en votre présence de penser tous les jours, au moins en me couchant et en me levant, à la mort. En cette pensée : « J'ai peu de temps, j'ai beaucoup de chemin à faire, peut-être en ai-je enqore moins que je ne pense, » je louerai Dieu de m'avoir retiré ici pour songer à la pénitence. Je mettrai ordi'e à mes affah'es, à ma confession, à mes exercices avec grande exactitude, grand courage, grande diligence ; pensant non pas à ce qui' passe, mais à ce qui demeure.
En tête de la feuille sur laquelle nous a été providentiellement conservé ce merveilleux autographe, se trouve la fin d'une autre méditation qu'on n'a pas assez remarquée, mais qui me semble, à certains égards, plus révélatrice. Il y a là, peut-être, un je ne sais quoi de moins oratoire, de plus intime, de plus humble et de plus fervent. On admirera aussi, après les petites phrases hachées du début, l'ampleur et le rythme latin de la prière finale.
... Je ne suis que comme ces membres qui pendent et ne sont plus rien au corps qu'un fardeau inutile. Il n'y a que la foi et l'espérance qui me demeurent ; encore sont-elles mortes, car elles n'ont leur vie que par la charité. Mais au moins je tiens au corps par elles, comme par quelques petites fibres. Ce sont les semences de la vie. Qui les fomentera ces semences? qui leur donnera la clialeur vitale? 11 faut en prier aujourd'hui la Mère de Dieu. Voici ma résolution et ma prière :
« Mère de mon Dieu, c'est dans vos chastes entrailles que le Verbe a pris sa nouvelle vie ; je vous prie par ce sang pur et viiginal que vous lui avez donjié pour la recevoir, que je puiss(; par votre intercession recouvrer la vie nouvelle qui m'a été communiquée par le Verbe. Et d'autant que cette vie nouvelle, qui réside principalement en lui, se répand de lui immédiate-
ment sur vous comme à la partie qui a le plus d'union avec lui, et que, y entrant toute pure avec abondance, elle se peut de là répandre sur les autres par votre moyen, souffrez que j'aie recours à votre intercession, et que je vous prie de faire en sorte auprès de votre Fils qu'il anime ce reste de vie spirituelle que le péché m'a laissé malgré sa malice, par la pjrâce de Dieu, et que je puisse ensuite vivre a Jésus et Jésus en moi. Et cela pour jamais (1). »
Ordonné diacre à Metz le 21 septembre 1649, licencié en 1651, Bossuet reçoit la prêtrise le 16 mars 1652, après avoir fait une retraite à Saint-Lazare sous la direction de saint Vincent de Paul. Ce dernier détail est d'un grand prix. En faisant choix d'une dii'ection aussi sainte, Bossuet nous montre bien qu'il ne regarde pas le sacerdoce comme une carrière. Que sa famille ait eu de l'ambition pour lui, que lui-même il ait désiré soit les honneurs qui lui sont venus, soit d'autres encore auxquels il avait plus que personne le droit de prétendre, on n'en peut guère clouter, mais, en vérité, que nous importe ! Bossuet a toujours été un ^Tai prêtre. Cela nous suffit.
Du reste, n'oublions jamais que sa merveilleuse imagination transfigure, à ses propres yeux, et sanctifie, pour ainsi dire, les charges et les titres en les élevant jusqu'à l'ordre des choses divines. De cette disposition, cons-tante chez lui, nous trouvons un exemple tout à fait remarquable à la fin de la période de sa vie qui nous occupe. Peu de semaines après son ordination sacerdotale, il reçut le bonnet de docteur en théologie (9 avril 1652). La séance et le serment d'usage furent pour lui comme une fête religieuse. Longtemps, longtemps après, à la veiUe de sa mort, nous le voyons s'animer, frémir de tout son être à mesure qu'il revit, pressé de répondre à la question d'un ami, cet événement banal pour tout autre. La scène est belle et des plus significatives. Laissons le chanoine Ledieu nous la raconter.
Hier au soir (janvier 1703), j'étais seul chez M. de Meaux...
(1) Lebarq, t. T, p. 9.
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il avait devant les yeux la Causa Arnaïdma^ où il remarquait jusqu'aux harangues et aux thèses de M. Arnauld, qu'on y a recueillies pour sa gloire. Sur quoi, je lui dis que je cherchais depuis- longtemps à Paris, chez les anciens docteurs de Navarre, ses thèses de théologie, mais inutilement, aussi bien que ses harangues... à cela il me dit : « Voyez l'éloge qu'on fait ici (dans Causa Arnaldina) du discours de M. Arnauld lorsqu'il reçut le bonnet de docteur ; cependant, il n'est pas le seul qui ait eu de pareils sentiments. Je me souviens toujours, ajouta-t-il, d'une partie du discours que je fis en un cas semblable, le voici... » Et il le prononça avec une mémoire aussi récente que le premier jour. « Si vous voulez bien le permettre. Monseigneur, lui dis-je, j'en prendrai copie. — Oui dà, faites, je le veux. » Et voici ce que j'écrivis :
Iho, te duce (il parle au chancelier de l'Université), lœtus ad sanctas illas ams, testes fidei doctoralis quœ majores nostros toties audierunt. Ihi exiges a me pulcherrimum illud sanctissimumque jusjurandum, quo caput hoc meum addicam neci propter Christum : meque iniegrum devovelo veritati. 0 vocem non jam doctoris sed martyris! Nisi forte eo est convenientior doctori, quo magis martyr em decet; quid enim doctor nisi testis veritatis? Quamolrem, 0 summa paterno in sinu concepta Veritas, atque elapsa in terras, te ipsam nohis in scripturis tradidisti; Wbi nos toios oistringimus, un dedicatum irnus quidquid in nohis spirat, intellecturi postiiac, quam nihil deheant sudorilus parcere, quos etiam sanquinis prodigos esse oporteat.
Il répétait ces paroles avec" une vivacité et un sentiment d'un homme encore touché de ce premier zèle qu'il ressentit pour la défense de la vérité dès qu'il fut fait docteur. « Et, disait-il, je ne les ai jamais oubliées... » Aussi, comme l'on sait, c'a été l'occupation de toute sa vie de défendre la vérité contre les erreurs nouvelles et contre les anciennes hérésies (1).
La belle scène, encore une fois, et dont j'avoue que je m'enchante à chaque représentation nouvelle. Elle nous fait parcourir toute la gamme des plaisirs que le théâtre procure. Elle nous amuse, elle nous émeut, elle stimule et rassasie cette « fureur de tout expliquer dont on ne guérira
(1) Ledieu, Journal, t. I«^ p.' 358, 359. Ledieu a raconté aussi la même scène dans ses Mémoires (p. 42-43). Cette autre version est
jamais eiitièremeut les hommes (1) ». Nous n'y prenons pas la même part que Ledieu. Nous commençons par sourire et puis, lentement, nous sommes conquis. Regardez encore et de|tous vos yeux. Le vieillard est à sa table. Il feuillette les copieuses reliques du grand Arnauld. Tout, ils ont tout imprimé de lui, jusqu'à ses harangues d'étudiant. Bossuet gronde. Un mot lui vient aux lèvres, le « il n'est pas le seul », le « eh ! moi donc », « et pourquoi pas moi? » que tous nous avons dit, un jour ou l'autre, iiTités par l'apothéose des médiocres, et peut-être aussi par le succès légitime d'un rival plus jeune que nous et plifs fortuné. Ledieu gémit à l'unisson, plus chagriné encore que son maître d'entendi'e parler toujours du « grand Arnauld », jamais du « grand Bossuet ». Se raidir, dans un silence amer, contre cette longue injustice dont il a eu tant d'autres preuves, c'est presque toute la vie intérieure de ce parfait serviteur. Hier encore, chez le cardinal de
plus succincte, mais eUe contient un détail intéressant. Bossuet récita son discours à Ledieu, « se promenant dans sa chambre ». Voici la traduction du discours par l'abbé Guettée : « J'irai joyeux, sous ta conduite, aux saints autels témoins de la foi des docteurs et qui entendirent si souvent nos ancêtres. Là, tu exigeras de moi ce serment magnifique et sacré par lequel je dévouerai ma tête à la mort pour Jésus-Christ et tout mon être à la vérité. 0 voix, non plus d'un docteur, mais d'un martyr, si toutefois elle ne convient pas d'autant plus à im docteur qu'elle convient mieux à un martyr! Un docteur, en effet, n'est-il pas un témoin de la vérité? C'est pourquoi, ô souveraine Vérité, conçue dans le sein du Père, vous qui, échappée du ciel, vous êtes donnée à nous dans les Ecritures, nous nous enchaînons tout entiers à vous, nous vous consacrons tout ce qui respire en nous ; ceux-là ne peuvent épargner leurs sueurs à son service qui doivent être, pour elles, prodigues de leur sang. »
Ceux qui opposent le ferme bon sens de B3ssuet aux enthousiasmes juvéniles et à l'héroïsme « Imaginatif » de Fénelon, soit dans une certaine lettre, soit dans le discours de celui-ci sur l'Epiphanie, ignorent apparemment la harangue qu'en vient de lire. Pour moi, j'admire d'un même cœur les deux morceaux. Je rappelle néamnoins que Fénelon, qui faillit lui-même être missionnaire, a prêché son fameux discours devant des aspirants au martyre, je dis à un martyre effectif.
(1) C'est un beau mot de Portails.
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Koaillcs, qui donc prenait garde au secrétaire de Bossuet? Quand ces prélats, qui n'ont que le mérite d'être nés, s'empêtrent dans un mandement difficile, ils sonnent M. de Meaux qui les tii'e d'embarras et qu'ils récompensent en l'appelant « notre père )>. L'alerte passée, il ne compte plus, maintenant surtout que la vieillesse le glace. Ledieu enrage. Il couve dans son petit cerveau des plans de revanche. Un espoir tenace le soutient. Il se dit que tôt ou tard les rôles seront renversés, Noailles et tutti quanti balayés comme des fantoches, pleine justice rendue au sublime inéconnu qui n'a pas été cardinal, qui a végété dans un évêclié de second ordre, à qui Mme de Maintenon a tourné le dos. Son admiration scrvile mais prophétique et infiniment touchante lui fait voir dans un avenir certain les œuvres de M. Arnauld moisir sur les quais de Seine, des générations de chercheurs mourir de fatigue sur les autographes de Bossuet. Il sera, lui, le chef de file de ces chercheurs ; il préparera leur besogne ; il consumera ses jours et ses veilles à cataloguer tout ce que M. de Meaux, a imprimé, tout ce que l'on a imprimé autour de M. de Meaux ; à copier et recopier les manuscrits de M. de Meaux, à fixer infatigablement, dans un jargon héroïque, les moindres ])ropos de M. de Meaux. Et voici que ce pauvre être, à l'échiné voûtée, à l'âme vulgake, se redresse et remplit la scène. Il disparaîtra bientôt, dès que le vieux lion qu'il caresse aura secoué sa crinière maintenant tombante ; il s'effacera comme une humble lampe aux premiers feux du soleil. Mais jusqu'ici, des deux acteurs que nous contemplons, c'est Ledieu qui nous enlève. Nous demandons qu'on l'immortalise, avec son encensoir et ses paperasses, dans quelque coin obscur du monument de Bossuet. Prêtre maladroit mais éperdument fidèle do la divinité dont il a bâti le ])remier temple, sybillc jadotante mais infaillible et vengeresse (jui, devançant la tro]> (•ommode routine de nos hommages, a dit, la première, à M. de Meaux : tu es grand et tu seras roi.
Mais silence. La harpe de ce David lamentable a réveillé Bossuet. « Je me souviens encore du discours que je fis en
un cas semblable. Le voici. )> Ah ! s'il se souvient ! Déjà, il est debout, le front plein d'éclairs, Fœil enflammé, la lèvre fié^Teuse, le bras impatient. Deus, ecce Deusl H ne s'appartient déjcà plus, il oublie ce qui l'entoure, le cadre étroit qui renfenne, l'unique auditeur qui l'écoute, il s'oublie surtout lui-même. Ibo, te duce, lœtus. Il va, il court, le regai'd levé sur les héroïques fantômes que son imagination ressuscite et qui l'appellent à prendi^e rang parmi les docteurs. Le placide chancelier de Sorbonne, un peu étourdi sans doute par cette sortie impétueuse, l'obscur fonctionnaire entre les mains duquel il va prêter serment, Eossuet ne le voit pas. Deux mots, deux objets, l'absorbent et le ravissent. Docteur, martyr; de l'encre, du sang, il se perd dans ces deux images qui bientôt n'en font plus qu'une pour lui. Capiit hoc meiim, cette mienne tête, et la main décharnée, mais toujours élégante et nerveuse, passe, sans les toucher, sur la cune des cheveux . blancs. Usque ad necem, jusqu'à la mort. Des mots, rien que des mots, direz-vous, oui, pour les autres, mais pas pour lui. Il asphe du plus profond de son âme toute la poésie du doctorat et du martyre. Son être entier devient ce qu'il chante. Il n'a plus de vie que pour aimer la vérité et pour la défendre. Un rhéteur, lui, allons donc! Dites plutôt un prophète. H n'a jamais été autre chose. Hélas ! cette ardeur va s'éteindre, cette voix tomber. Bossuet, haletant, s'arrête. Tantôt, il avait trente ans. Il n'est plus mamtenant qu'un pauvre vieillard qu'une atroce maladie torture, ^'importe, il ira jusqu'au bout. Appuyé contre la muraille, il joint les mains et répète sans éclat, mais d'un cœur encore plus pénétré, la prière qui termina son discours : 0 summa paterno... Xe croyez pas qu'il pense au grand Arnauld, à l'injustice des contemporains, à la sûre glohe que Ledieu lui a promise.
Quamohrem, o summa paterno in sinu concepta Veritas, atque elapsa in terras, te ipsam noMs in scripturis tradidisti; tihi nos totos olstringimus, tiiidedicatum iynus qiiidquid in noMs spirat, intelleduri postliac, quam nihil debeant sudorihis parcere^ quos efinm sanguinis prodigos esse oporteal.