‹ BossuetChapitre 22 sur 40 · PANEGYRIQUE DE L APOTRE SAINT JEAN · texte numérisé non relu

PANEGYRIQUE DE L APOTRE SAINT JEAN

Prêché à Metz, au plus tard en 1658.

On ignore la date exacte de ce discours, dont très malheureusement nous n'avons pas le manuscrit. Tel quel, il est d'une beauté merveilleuse. « Dans la longue suite des discours de Bossuet, il en est que j'admire davantage ; il en est peu qui me touchent plus vivement », a écrit E. Gandar, qui se montre souvent un peu sévère pour la jeunesse oratoire de Bossuet.

Ego dileclo meo, et ad me conversio ejus. Je suis à mon bien-aimé, et la pente de son cœur est tournée vers moi.

{CanL, VII, 10.)

H est superflu, chrétiens, de faire aujourd'hui le panégyrique du disciple bien-aimé de notre Sauveur. C'est assez de

dii'e en im mot qu'il était le favori de Jésus et le plus chéri de tous les apôtres. Saint Augustin dit très doctement que « rou\Tage est parfait lorsqu'il plaît à son ou\Tier » : Hoc est perfedum quod artifici siio placet; et il me semble que nous le connaissons par expérience. Quand nous voyons un excellent peintre qui travaille à faire un tableau, tant qu'il tient son pinceau en main, que tantôt il efface un trait, et tantôt il en tire un autre, son ouvrage ne lui plaît pas, il n'a pas rempli toute son idée et le portrait n'est pas achevé ; mais sitôt qu'ayant fini tous ses traits et relevé toutes ses couleurs, il commence à exposer sa peinture en vue, c'est alors que son esprit est content, et que tout est ajusté aux règles de l'art ; rou\Tage est parfait, parce qu'il plaît à son ouviier, et qu'il a fait ce qu'il voulait faire : Hoc est j^erfediim quod artifici suo placet. Ne doutez donc pas, chi'étiens, de la grande perfection de saint Jean, puisqu'il plaît si fort à son ouwier ; et croyez que Jésus-Christ, créateur des cœurs, qui les crée, comme dit saint Paul, dans les bonnes œuvres, Ta fait tel qu'il fallait qu'il fût pour être l'objet de ses complaisances. Ainsi je pourrais conclure ce panégyrique après cette seule parole, si votre instruction, chi'étiens, ne désirait de moi un plus long discours.

Sainte et bienheureuse Marie, impétrez-nous les lumières de l'Esprit de Dieu pour parler de Jean, votre second fils. Que votre pudeur n'en rougisse pas ; votre virginité n'y est point blessée. C'est Jésus-Cluist qui vous l'a donné, et qui a voulu vous annoncer lui-même que vous seriez la mère de son bienaimé. Qui doute que vous n'ayez cru à la parole de votre Dieu, vous qui avez été si humblement soumise à celle qui vous fut portée par son ange, qui vous salua de sa part en disant : Ave.

Je remarque dans les saintes Lettres trois états divers dans lesquels a passé le Sauveur Jésus pendant les jours de sa chair et le cours de son pèlerinage. Le premier a été sa vie ; le second a été sa mort ; le troisième a été mêlé de mort et de vie, où Jésus n'a été ni mort ni vivant ; ou plutôt il y a été tout ensemble et mort et vivant ; et c'est l'état où il se trouvait dans la célébration de sa sainte Cène, lorsque, mangeant avec ses disciples, il leur montrait qu'il était en vie ; et, voulant être mangé par ses disciples, ainsi qu'une \ictime immolée, il leur paraissait comme mort : consacrant lui-même son corps et son sang, il faisait voir qu'il était vivant ; et, divisant mystiquement son corps de son

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sans^, il se couvi-ait des signes de mort et se dévouait à la croix par une destination particulière. Dans ces trois états, clirétiens, il m'est aisé de vous faire voir que Jean a toujours été le fidèle et le bien-aimé du Sauveur. Tant qu'il vécut avec les hommes, nul n'eut plus de part en sa confiance ; quand il rendit son âme à son Père, aucun des siens ne reçut de lui des marques d'un amour plus tendi'e ; quand il donna son corps à ses disciples, ils virent 1 ous la place honorable qu'il lui fit prendre près de sa personne dans cette sainte cérémonie.

Mais ce qui me fait connaître plus sensiblement la forte pente du cœur de Jésus sur le disciple dont nous parlons, ce sont trois présents qu'il lui fait dans ces trois états admirables oii nous le voyons dans son Evangile. Je trouve en effet, chrétiens, qu'en sa vie il lui donne sa croix ; à sa mort, il lui donne sa Mère ; à sa Cène, il lui donne son cœur. Que désire un ami vivant, sinon de s'unir avec ceux qu'il aime dans la société des mêmes emplois? et l'amitié a-t-elle rien de plus doux que cette aimable association? L'emploi de Jésus était de souffrir : c'est ce que son Père lui a prescrit et la commission qu'il lui a donnée. C'est pourquoi il unit saint Jean à sa vie laborieuse et crucifiée, en lui prédisant de bonne heure les souffrances qu'il lui destine : « Vous boirez, dit-il, mon cahce, et vous serez baptisé de mon baptême. » Voilà le présent qu'il lui fait pendant le cours de sa vie. Quelle marque nous peut donner un ami mourant que notre amitié lui est précieuse, sinon lorsqu'il témoigne un ardent désir de se conserver notre cœur, même après sa mort, et de vivre dans notre mémoire? C'est ce qu'a fait Jésus-Christ en faveur de Jean d'une manière si avantageuse qu'il n'est pas possible d'y rien ajouter, puisqu'il lui donne sa divine Mère, c'est-à-dire ce qu'il a de plus cher au monde : « Fils, dit-il, voilà votre mère. » Mais ce qui montre le plus son amour, c'est le beau présent qu'il lui fait au sacré banquet de l'Eucharistie, où, son amitié n'étant pas contente de lui donner comme aux autres sa chair et son sang pour en faire un même corps avec lui, il le prend entre ses bras, il l'approche de sa poitrine ; et comme s'il ne suffisait pas de l'avoir gratifié de tant de dons, il le met en possession de la source même de toutes ses libéralités, c'est-à-dire de son propre cœur, sur lequel i] lui ordonne de se reposer comme sur une place qui lui est acquise. 0 disciple vraiment heureux, à qui Jésus-Christ a donné sa croix, pour l'associer à sa vie souffrante ; à qui Jésus-Christ a donné sa Mère, pour vivre éternellement dans son souvenir ; à qui Jésus-

Christ a donné son cœur, pour n'être plus avec lui qu'une même chose! Que reste-t-il, ô cher favori, sinon que vous acceptiez ces présents avec le respect qui est dû à l'amour de votre bon Maître?

Voyez, chrétiens, comme il les accepte. Il accepte la croix du Sauveur, lorsque Jésus-Christ, la lui proposant : Pourrezvous bien, dit-il, boire ce calice? Je le puis, lui répond saint Jean, et il l'embrasse de toute son âme : Possumus. Il accepte la sainte Vierge avec une joie merveilleuse : il nous rapporte lui-même qu'aussitôt que Jésus-Christ la lui eut donnée, il la considéra comme son propre bien : Accepit eam discipulus in sua. Il accepte surtout le cœur de Jésus avec une tendresse incroyable, lorsqu'il se repose dessus doucement et tranquillement, pour marquer une jouissance paisible et une possession assurée. 0 mystère de charité! ô présents divins et sacrés! Qui me donnera des paroles assez tendres et affectueuses pour vous expHquer à ce peuple? C'est néanmoins ce qu'il nous faut faire avec le secours de la grâce.

PREMIER POIXT

Ne vous persuadez pas, chrétiens, que l'amitié de notre Sauveur soit de ces amitiés délicates qui n'ont que des douceurs et des complaisances et qui n'ont pas assez de résolution pour voir un courage fortifié par les maux et exercé par les souffrances. Celle que le Fils de Dieu a pour nous est d'une natm'e bien différente : elle veut nous durcir aux travaux et nous accoutumer à la guerre ; elle est tendre, mais eUe n'est pas molle ; elle est ardente, mais elle n'est pas faible ; elle est douce, mais elle n'est pas flatteuse. Oui certainement, chrétiens, quand Jésus entre quelque part, il y entre avec sa croix, il y porte avec lui toutes ses épines et il en fait part à tous ceux qu'il aime. Comme notre apôtre est son bien-aimé, il lui fait présent de sa croix ; et de cette même main, dont il a tant de fois serré la tête de Jean sur sa bienheureuse poitrine avec une tendresse incroyable, il lui présente ce cahce amer, plein de souffrances et d'afflictions, qu'il lui ordonne de boke tout plein et d'en avaler jusqu'à la lie : Calicem quidem meiim hibetis.

Avouez la vérité, clu'étiens, vous n'ambitionnez guère un tel présent : vous n'en comprenez pas le prix. Mais s'il reste encore en vos âmes quelque teinture de votre baptême que

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