‹ BossuetChapitre 30 sur 40 · SE KM ON SUR 1-A MO HT · texte numérisé non relu

SE KM ON SUR 1-A MO HT

Carme- (In Louvre. Mercredi de la qualriinne semaine, 22 mars 1662.

(( Le sermon sur la mort, dit M. Urbain, est ])eut-éti(! le plus remarquable de ce carême du Louvre qui est

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l'apogée de la prédication de Bossiiet. C'est là qu'on trouve surtout la preuve de ce que peut une vive et forte imagination pour renouveler les lieux communs les plus rebattus et produire une puissante impression sur les âmes. »

Domine, veni et vide.

Seigneur, venez et voyez.

(Joan., XI, 34.)

Me ?era-t-il permis aujourd"hui d'ouvrir un tombeau devant la cour, et des yeux si délicats ne seront-ils point offensés par un objet si funèbre? Je ne pense pas, messieurs, que des clu-étiens doivent refuser d'assister à ce spectacle avec Jésus-Christ. C'est à lui que Ton dit dans notre évangile : « Seigneur, venez et voyez » oii Ton a déposé le corps du Lazare ; c'est lui qui ordonne qu'on lève la pierre, et qui semble nous dire à son tour : « Venez et voyez vous-mêmes. « Jésus ne refuse pas de voir ce corps mort, comme un objet de pitié et un sujet de miracle ; mais c'est nous, mortels misérables, [qui refusons] de voir ce triste spectacle, comme la conviction de nos erreurs. Allons, et voyons avec Jésus-Christ ; et désabusons-nous éternellement de tous les biens que la mort enlève.

'C'est une étrange faiblesse de l'esprit humain que jamais la mort ne lui soit présente, quoiqu'elle se mette en vue de tous côtés et en mille formes diverses. On n'entend dans les funérailles que des paroles d'étonnement de ce que ce mortel est mort. Chacun rappelle en son souvenir depuis quel temps il lui a parlé et de quoi le défunt l'a entretenu ; et tout d'un coup il est mort. Voilà, dit-on, ce que c'est que l'homme ! Et celui qui le dit, c'est un homme ; et cet homme ne s'applique rien, oubHeux de sa destinée ! ou s"il passe dans son esprit quelque désir volage de s'y préparer, il dissipe bientôt ces noires idées ; et je puis dire, messieurs, que les mortels n'ont pas moins de soin d'ensevelir les pensées de la mort que d'enterrer les morts mêmes. \Mais peut-être que ces pensées feront plus d'effet dans nos cœurs, si nous les méditons avec Jésus-Christ sur le tombeau du Lazare ; mais demandons-lui qu'il nous les imprime par la grâce de son Saint-Esprit, et tâchons de la mériter par l'entremise de la sainte Vierge : Ave.

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Entre toutes les passions de l'esprit humain, l'une des plus violentes, c'est le désir de savoir; et cette curiosité fait qu'il épuise ses forces poiu* trouver ou quelque secret inouï dans Tordre de la nature, ou quelque adresse inconnue dans les ouvrages de Fart, ou quelque raffinement inusité dans la conduire des affaires. Mais, parmi ces vastes désirs d'enrichir notre entendement par des connaissances nouvelles, la même chose nous arrive qu'à ceux qui, jetant bien loin leurs regards, ne remarquent pas les objets qui les environnent : je veux dire que notre esprit, s'étendant par de grands efforts sur des choses fort éloignées, et parcourant, pour ainsi dire, le ciel et la terre, passe cependant si légèrement sur ce qui se présente à lui de plus près, que nous consumons toute notre vie toujours ignorants de ce qui nous touche ; et non seulement de ce qui nous touche, mais encore de ce que nous sommes.

11 n'est rien de plus nécessaire que de recueillir en nousmêmes toutes ces pensées qui s'égarent; et c'est pour cela, chrétiens, que je vous invite aujourd'hui d'accompagner le Sauveur jusques au tombeau du Lazare : Vcni ei vide : a Venez et voyez. » 0 mortels, venez contempler le spectacle des choses mortelles : ô hommes, venez apprendre ce que c'est que l'homme.

Vous serez peut-être étonnés que je vous adresse à la mort pour être instruits de ce que vous êtes ; et vous croirez que ce n'est pas bien représenter l'homme, que de le montrer où il n'est plus. Mais si vous prenez soin de vouloir entendre ce qui se présente à nous dans le tombeau, vous accorderez aisément qu'il n'est point de plus véritable interprète ni de plus fidèle miroir des choses Immaines.

La nature d'un composé ne se remarque jamais plus distinctement que dans la dissolution de ses parties. Comme elles s'altèrent mutuellement par le mélange, il faut les séparer pour les bien connaître. En effet, la société de l'âme et du corps fait que le corps nous paraît quelque chose de plus qu'il n'est, et l'âme, quelque chose de moins ; mais lorsque, venant à se séparer, le corps retourne à la terre, et que l'âme aussi est mise en état de retourner au ciel, d'oîi elle est tirée, nous voyons l'un et l'autre dans sa pureté. Ainsi nous n'avons qu'à considérer ce que la mort nous ravit, et ce qu'elle laisse en son entier ; quelle partie de notre être tombe sous ses coups, et quelle autre se conserve dans cette ruine ; alors nous aurons compris ce que c'est que l'homme : de sorte que je ne crains point d'assurer que c'est du sein de la mort et de ses ombres épaisses

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(jue sort une liiiiiière immortelle pour éclairer nos esprits touchant Tétat de notre nature. Accourez donc, ô mortels, et voyez dans le tombeau du Lazare ce que c'est que l'humanité : venez voir dans un même objet la fin de vos desseins et le commencement de vos espérances ; venez voir tout ensemble la dissolution et le renouvellement de votre être ; venez voir le triomphe de la vie dans la victoire de la mort : Veni et vide.

0 mort, nous te rendons gTâces des lumières que tu répands sur notre ignorance : toi seule nous convaincs de notre bassesse, toi seule nous fais connaître notre dignité : si l'homme s'estime trop, tu sais déprimer son orgueil ; si l'homme se méprise trop, tu sais relever son com'age ; et, pom' réduire toutes ses pensées à un juste tempérament, tu lui apprends ces deux vérités qui lui ou\Tent les yeux pour se bien connaître : qu'il est méprisable en tant qu'il passe ; et infiniment estimable en tant qu'il aboutit à l'éternité. Et ces deux importantes considérations feront le sujet de ce discours.

PREMIER POINT

C'est une entreprise hardie que d'aller dire aux hommes qu'ils sont peu de chose. Chacun est jaloux de ce qu'il est, et on aime mieux être aveugle que de connaître son faible ; surtout les orandes fortunes veulent être traitées déhcatement ; elles ne prennent pas plaisir qu'on remarque leur défaut : elles veulent que, si on le voit, du moins on le cache. Et toutefois, grâce à la mort, nous en pouvons parler avec liberté. Il n'est rien de si grand dans le monde, qui ne reconnaisse en soi-même beaucoup de bassesse à le considérer par cet endroit-là. [Mais c'est encore trop de vanité de distinguer en nous la partie faible, ^comme si nous avions quelque chose de considérable (1)]. Vive l'Eternel 1 tant que tu viens de Dieu, car en cette sorte je découvTe en toi un rayon de la Divinité qui attire justement mes respects ; mais en tant que tu es purement humaine, je le dis encore une fois, de quelque côté que je t'envisage, je ne vois rien en toi

(1) La phrase que je mets entre crochets est accompagnée dans ](' manusciit d'un trait margmal. Mais ce signe ne nous permet pas de conclure en toute certitude, comme l'a fait Lebarq, que Bossuet ait voulu supprimer cette phrase, qui semble d'ailleurs nécessaire à la suite des idées.

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que je considère, parce que, de quelque endroit que je te tourne, je trouve toujours la mort en face, qui répand tant d'ombres de toutes pai'ts sur ce que l'éclat du monde voulait colorer, que je ne sais plus sur quoi appuyer ce nom auguste de grandeur ni à quoi je puis appliquer un si beau titre.

Convainquons-nous, chrétiens, de cette importante vérité par un raisonnement invincible. L'accident ne peut pas être plus noble que la substance; ni l'accessoire plus considérable que le principal ; ni le bâtiment plus solide que le fond sur lequel il est élevé ; ni enfin ce qui est attaché à notre être, plus grand ni plus important que notre être même. Maintenant, qu'est-ce que notre être? pensons-y bien, chrétiens : qu'est-ce que notre être? Dites-le-nous,. ô mort; car les hommes superbes ne m'en croiraient pas. Mais, ô mort, vous êtes muette, et vous ne parlez qu'aux yejix. Un grand roi vous va prêter sa voix, afin que vous vous fassiez entendre aux oreilles, et que vous portiez dans les cœurs des vérités plus articulées.

Voici la belle méditation dont David s'entretenait sur le trône et au milieu de sa cour : Sire, elle est digne de votre audience : Eccc mensurahiles fosuisii dies meos, et suhslaniia mea ianqimm nilulum aille te : 0 éternel Roi des siècles ! vous êtes toujours à vous-même, toujours en vous-même ; votre être éternellement permanent ni ne s'écoule, ni ne se change, ni ne se mesure : « et voici que vous avez fait mes jours mesurables, et ma substance n'est rien devant vous. » Non, ma substance n'est rien devant vous, et tout l'être qui se mesure n'est rien, parce que ce qui se mesure a son terme, et lorsqu'on est venu à ce terme, un dernier point détruit tout, comme si jamais il n'avait été. Qu'-est-ce que cent ans, qu'est-ce que mille ans, puisqu'un seul moment les efface? Multipliez vos jours, comme les cerfs, que la fable ou l'histoire de la nature fait vivre durant tant de siècles ; durez autant que ces grands chênes sous lesquels nos ancêtres se sont reposés et qui donneront encore de l'ombre à notre postérité; entassez dans cet espace, qui paraît immense, honneurs, richesses, plaisirs : que vous {profitera cet amas, puisque le dernier souffle de la mort, tout faible, tout languissant, abattra tout à coup cette vaine pompe avec la même facilité qu'un château de cartes, vain anmsement des enfants? Quevous servira d'avoir tant écrit dans ce Hvre, d'en avoir rempli toutes les pages de beaux caractères, puisque enfin une seule rature doit tout effacer? Encore une rature laisserait-elle quelque[s] traces du moins d'elle-mcm3 ; au lieu que ce dernier

moment qui effacera d'un seul trait toute votre vie, s'ira perdre lui-même avec tout le reste dans ce grand gouffre du néant. 11 n'y aura plus sur la terre aucuns vestiges de ce que nous sommes : la chair cliangera.de nature ; le corps prendi'a un autre nom ; « même celui de cadavTC ne lui demeurera pas longtemps : il deviendra, dit Tertullien, un je ne sais quoi qui n'a plus de nom dans aucune langue » ; tant il est vrai que tout meurt en lui, jusqu'à ces termes funèbres pai* lesquels on exprimait ses malheureux restes : Post totum ignolilitaiis elogium, caducœ in onginem terram, et cadaveris nomen; et de isto quoque nomine jmiturœ in nulhnn inde jam nomen, in omnis jam vocabuU mortem (1).

Qu'est-ce donc que ma substance, ô grand Dieu? J'entre dans la vie pour sortir bientôt ; je viens me montrer comme les autres ; après, il faudi'a disparaître. Tout nous appelle à la mort : la nature, presque envieuse du bien qu'elle nous a fait, nous déclare souvent et nous fait signifier qu'elle ne peut pas nous laisser longtemps ce peu de matière qu'elle nous prête, qui ne doit pas demeurer dans les mêmes mains, et qui doit être éternellement dans le commerce : elle en a besoin pour d'autres formes, elle la redemande pour d'autres ouvrages.

Cette recrue continuelle du gem-e humain, — je veux dire les enfants qui naissent, — h mesure qu'ils croissent et qu'ils s'avancent, semblent nous pousser de l'épaule, et nous dire : Retirezvous, c'est maintenant notre tour. Ainsi, comme nous en vo3'ons passer d'autres devant nous, d'autres nous verront passer, qui doivent à leurs successeurs le même spectacle. 0 Dieu ! encore une fois, qu'est-ce que de nous? Si je jette la vue devant moi, quel espace infini où je ne suis pas ! si je la retourne en arrière, quelle suite effroyable où je ne suis plus ! et que j'occupe peu de place dans ce[t] abîme immense du temps 1 Je ne suis rien : un si petit intervalle n'est pas capable de me distinguer du néant : on ne m'a envoyé que pour faire nombre ; encore n'avait-on que faire de moi, et la pièce n'en aurait pas été moins jouée, quand je serais demeuré derrière le théâtre.

Encore, si nous voulons discuter les choses dans une considé-

(1) Bossuet a bien écrit cette phrase latine qui lui avait donné son éhm, mais que la splendide traduction qu'il en a faite écUpse tout à fait. L'a-t-il prononcée du haut de la chaire, je ne le crois pas. Eu tous cas, lors(iu'il reprendra plus tard ce fameux passage, il ne reproduira pas le texte latin.

20S == BOSSUET. — CllAP. IV

ration plus subtile, ce n'est pas toute l'étendue de notre vie qui iu)us distingue du néant ; et vous savez, chrétiens, qu'il n'y a jamais qu'un moment qui nous en sépare. Maintenant, nous en tenons un ; maintenant, il périt ; et avec lui, nous périrons tous, si, promptement et sans perdre de temps, nous n'en saisissons un autre semblable; jusqu'à ce qu'enfin il en viendra un auquel nous ne pourrons arriver, quelque effort que nous fassions pour nous étendre ; et alors nous tomberons tout à coup, manque de soutien. 0 fragile appui de notre être ! ô fondement ruineux de notre substance ! In imagine pertransit Jiomo. Ah! vraiment l'homme passe de même qu'une ombre, ou de même qu'une image en figure ; et comme lui-même n'est rien de sohde, il ne poursuit aussi que des choses vaines, l'image du bien, et non le bien même.

Que la place' est petite que nous occupons en «ce monde ! si petite certainement et si peu considérable, qu'il me semble que toute ma vie n'est qu'un songe. Je doute quelquefois, avec Arnobe, si je dors ou si je veille : Vigilemus aliquando, an ipsum vigilare, quod dieiiur, somni sit perpetui portio. Je ne sais si. ce que j'appelle veiller n'est peut-être pas une partie un peu plus excitée d'un sommeil profond ; et si je vois des choses réelles, ou si je suis seulement troublé par des fantaisies et par de vains simulacres. Prœleni figura hujus mundi : « La figure de ce monde passe, et ma substance n'est rien devant Dieu, y

SECOND POINT (1

IV'en doutons pas, chi'étiens : quoique nous soyons relégués dans cette dernière partie de l'univers, qui est le théâtre des changements et l'empire de la mort; bien plus, quoiqu'elle nous soit inhérente et que nous la portions dans notre sein;

(1) Le contraste qu'on ne peut manquer de saisir entre ce premier pomt de ce sermon et le second nous aide peut-être à résoudre le problème qui nous tourmentait si fort tout à l'iieure. Comment peut-il se fane que lo grand siècle ait préféré qui que ce soit à Bossuet prédicateur? A la vérité, cet iiomme-Ià est trop subhme et pour le grand siècle et pour tous les siècles. Le second point n'est pas moins beau que le premier et, dans son ordre, il l'est peut-êtn; davantage. Mais il ap])artient à un autre ordre de beauté. Soulevé et bouleversé par le premier point, l'auditoire est à bout d'admii'ation et l'effort que l'on va lui demander est au-dessus de ses forces.

toutefois, au milieu de cette matière et à travers l'obscurité de nos comiaissances qui vient des préjugés de nos sens, si nous savons rentrer en nous-mêmes, nous y trouverons quelque p[rinci]pe qui montre bien par une certaine \igueur son origine céleste et qui n'appréhende pas la corruption.

Je ne suis pas de ceux qui font grand état des connaissances humaines ; et je confesse néanmoins que je ne puis contempler sans admiration ces merveilleuses découvertes qu'a fait[esl la science pom* pénétrer la nature, ni tant de belles inventions que l'art a trouvées pour l'accommoder à notre usage. L'homme a presque changé la face du monde : il a su dompter par l'esprit les animaux, qui le surmontaient par la force ; il a su disciphner leur humeur brutale et contraindre leur hberté indocile. Il a même fléchi par adresse les créatures inanimées : la terre n'a-t-elle pas été forcée par son industrie à lui donner des ahments plus convenables, les plantes à corriger en sa faveur leur aigreur sauvage, les venins même à se tourner en remèdes pour l'amour de lui? Il serait superflu de vous raconter comme il sait ménager les éléments, après tant de sortes de miracles qu'il fait faire tous les jours aux plus intraitables, je veux dire au feu et à l'eau, ces deux grands ennemis, qui s'accordent néanmoins à nous servir dans des opérations si utiles et si nécessaires. Quoi plus? il est monté jusqu'aux cieux : pour marcher plus siuement, il a appris aux astres à le guider dans ses voyages ; pour mesurer plus également sa vie, il a obhgé le soleil à rendre compte, pour ainsi dire, de tous ses pas. Mais laissons à la rhétorique cette longue et scrupuleuse énumération, et contentons-nous de remarquer en^théologiens que Dieu ayant formé l'homme, dit l'oracle de l'Écriture, pour être le chef de l'univers, d'une si noble institution, quoique changée par son crime, il lui a laissé un certain instinct ce chercher ce qui lui manque dans toute l'étendue de la nature. C'est pourquoi, si je l'ose dire, il fouille partout hardiment comme dans son bien, et il n"y a aucune partie de l'univers où il n'ait signalé son industrie.

Pensez maintenant, messieurs, corument aurait pu prendre un tel ascendant une créature si faible et si exposée, selon le corps, aux insultes de toutes les autres, si elle n'avait en son esprit une force supérieure à toute la nature visible, un souffle immortel de l'Esprit de Dieu, un rayon de sa face, un trait de sa ressemblance.

Non, non, il ne se peut autrement. Si un excellent ouvrier

a fait quelque machine, aucun ne peut s'en servir que par les lumières qu'il donne. Dieu a fabriqué le monde comme une grande machine que sa seule sagesse pouvait inventer, que sa seule puissance pouvait construire. 0 h( mme ! il t'a établi pour t'en servir ; il a mis, pour ainsi dii'o, en tes mains toute la nature, ])our Fapphquer à tes usages ; il t'a même permis de l'orner et de l'embellir par ton art : car qu'est-ce autre chose que l'art, sinon l'embellissement de la nature? Tu peux ajouter quelques couleurs pour orner cet admirable tableau ; mais comment pourrais-tu faire remuer tant soit peu une machine si forte et si déhcate, ou de quelle sorte pourrais-tu faire seulement un trait convenable dans une peinture si riche, s'il n'y avait en toi-même et dans quelque partie de ton être quelque art dérivé de ce premier art, quelques secondes (1) idées tirées de ces idées originales, en un mot, quelque ressemblance, quelque écoulement, quelque portion de cet esprit ouvrier qui a fait le monde? Que s'il est ainsi, chrétiens, qui ne voit que toute la nature conjurée ensemble n'est pas capable d'éteindre un si beau rayoïi de la puissance qui la soutient; et que notre âme, supérieure au monde et à tjutes les vertus qui le composent, n'a rien à craindre que de son auteur?

Mais continuons, chrétiens, une méditation si utile de l'image d^ Dieu en nous ; et voyons pa^r quelles maximes l'homme, Citte créature chérie, destinée à se servir de toutes les autres, S3 prescrit à [lui]-même ce qu'[il] doit faire. Dans la corruption où nous sommes, je confesse que c'est ici notre faible ; et toutefois je ne puis considérer sans admiration ces règles immuables des mœurs, que la raison a posées. Quoi ! cette âme plongée dans le corps, qui en épouse toutes les passions avec tant d'attache, qui languit, qui n'est plus à elle-même quand il souffre, dans quelle lumière a-t-elle vu qu'elle eût néanmoins sa féhcité à part? qu'elle dût dire hardiment, tous les sens, toutes les passions et presque toute la nature criant à l'encontre, quelquefois : « Ce m'est un gain de mourir » : et quelquefois : (( Je me réjouis dans les afflictions »? Ne faut-il pas, chrétiens, qu'elle ait découvert intérieurement une beauté bien exquise dans ce qui s'appelle devoir, pour oser assurer positivement que (l'on) doit s'exposer sans crainte, qu'il faut s'exposer môme

(1) Jusqu'à M. Urbain, tous les éditeurs, et même l.ebarq, avaient lu " fécondes ». 11 faut bien lire « secondes », par opposition aux idées « originales « ou premières.

avec joie à des fatigues immenses, à des douleurs incroyables et à une mort assurée, pour les amis, pour la patrie, pour le prince, pour les autels? Et n'est-ce pas une espèce de miracle que ces maximes constantes de courage, de probité, de justice, ne pouvant jamais être abolies, je ne dis pas par le temps, mais par un usage contraire, il y ait, pour le bonheur du genre humain, beaucoup moins de personnes qui les dénient (1) tout à fait, qu"il n'y en a qui les pratiquent parfaitement.

Sans doute il y a au dedans de nous une divine clarté : « Un rayon de votre face, ô Seigneur, s'est imprimé en nos âmes » : Signatum est super nos [lumen vidtus lui, Domme]. C'est là que nous découvrons, comme dans un globe de lumière, un agrément immortel dans l'honnêteté et la vertu : c'est la première raisou qui se montre à nous par son image ; c'est la vérité elle-même qui nous parle, et qui doit bien nous faire entendre qu'il y a quelque chose en nous qui ne meurt pas, puisque Dieu nous a fait capables de trouver du bonheur, même dans la mort.

Tout cela n'est rien, chrétiens ; et voici le trait le plus admirable de cette divine ressemblance. Dieu se connaît et se contemple ; sa \ie, c'est de se connaître : et parce que l'homme est son image, il veut aussi qu'il le connaisse. Etre éternel, immense, infini, exempt de toute matière, hbre de toutes hmites, dégagé de toute imperfection : chrétiens, quel est ce miracle? Nous qui ne sentons rien que de borné, qui ne voyons rien que de muable, où avons-nous pu comprendi'e cette éternité? oii avons-nous songé cette infinité? 0 éternité ! ô infinité ! dit saint Augustin, que nos sens ne soupçonnent pas seulement, par où donc es-tu entrée dans nos âmes? Mais si nous sommes tout corps et toute matière, comment pouvons-nous concevoir un esprit pur et comment avons-nous pu seulement inventer ce nom?

Je sais ce que l'on peut dire en ce lieu, et avec raison, que, lorsque nous parlons de ces esprits, nous n'entendons pas trop ce que nous disons. IS'otre faible imagination, ne pouvant soutenir une idée si pure, lui présente toujom's quelque petit corps pour la revêtir. Mais après qu'elle a fait son dernier effort pour les rendre bien sub.ils et bien déUés, ne sentez-vous pas en m me temps qu'il so t du fond de notre âme une lumière céleste

(1) Ici encore, tous les éditeurs avaient lu « décrient ». Outre que le manuscrit porte bien « dénient », je crois que Bossuet n'aurait pas écrit « décrient tout à fait ». Cette restitution, que nul homme de goût ne trouvera indifférente, est encore due à M. Urbain.

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