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CHAPITRE III

LES SEPT ANNÉES DE METZ (1652-1659) ET LES ONZE ANNEES DE PARIS (1659-1670)

Ce chapitre résumera l'activité religieuse et littéraii'e de Bossuet pendant les dix-neuf années, si pleines et si parfaitement belles, qui précèdent sa nomination au préceptorat, n n'y a pas lieu de diviser cette longue période, Bossuet n'ayant presque pas changé de vie en passant de Metz à Paris. Trois objets principaux l'occupent : il reprend ses études personnelles ; il prêche; il travaille à converth* les protestants. Nous l'exammerons tour à tour sous ces trois aspects et, au préalable, nous donnerons quelques détails qui nous aident à le mieux voir.

1 1. — Metz et Paris.

On se souvient que Bossuet âgé de treize ans avait été fait chanoine de Metz. Ses études terminées, le bonnet de docteur reçu, il vient enfin occuper son poste, refusant la grande maîtrise de Navarre, que son vieux maître. Cornet, voulait lui passer. Il restera là neuf ans, uniquement occupé non point à terminer son noviciat de grand écrivain, mais, rcdisons-le, à remplh ses devohs de prêtre. La besogne ne lui manquait pas. Écartons, je ne dis pas les souvenhs bmlesques du lutrin, mais les images plus vénérables que ce mot de chanoine présente naturellement aux hommes d'aujourd'hui. Les chapitres de l'ancienne France, corps très vivants et qui s'ouvraient à d'autres mérites que ceux de l'âge et des services rendus, prenaient

une part active aux affakes religieuses et politiques de la cité. Le service de la cathédrale dépendait des chanoines, plus effectivement que depuis le Concordat, et ceux-ci ne se contentaient pas d'une surintendance purement honorifique. Ainsi nous voyons que, à Notre-Dame de Paris, pendant le dix-septième siècle, c'est presque toujours le théologal qui prêche l'Avent. On sait aussi qu'une part d'initiative était réservée au clergé, et par suite aux membres du clergé les plus considérables après l'évêque, c'est-à-dke aux chanoines, dans l'administration de nos villes et de nos provinces. Le chapitre de Metz députait tous les trois mois à l'assemblée des trois ordres un ou plusieurs de ses chanoines, élus au scrutin. Bossuet siégea pour la première fois le 26 mai 1653 à cette assemblée, et reçut d'elle une mission assez délicate. La bonne ville se voyait alors menacée d'être abandonnée aux innombrables pillards de la frontière, si elle n'augmentait l'énorme rançon qu'elle avait déjà consentie au prince de Condé. Accompagné de Bancelin, un protestant, Bossuet fut donc chargé de négocier avec l'agent de Condé, Caillet de Chanlot, pour obtenir le maintien des anciennes conditions. L'armée espagnole du prince tenait garnison à Stenay, ville forte du Barrois. Ce fut là que les pourparlers s'engagèrent. Caillet entendait bien ne pas céder d'un liard et se montra si intraitable que Bancehn, découragé, s'en revint à Metz. Bossuet tint bon. Il écrivit lettres sur lettres au grand Condé, qui se trouvait alors dans Rocroy qu'il avait repris à la France. Bossuet se rappellera-t-il cette douloureuse correspondance de 1653 lorsqu'il chantera plus tard la première victobre du prince? Enfin tout s'arrangea; mais nous sommes de grands enfants, et voici que ce grêle épisode nous remue d'une étrange sorte. On a trouvé là-dessus quelques petits papiers, belliqueux et sonores — les petits papiers, nos images d'Épinal à « nous autres doctes », comme disait Bossuet dans la première lettre de lui (jiii nous ait été conservée (1). On

{]) Corrc'spofifJanre, t. J®*", p. '.).

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lit en effet dans le registre de l'assemblée de Metz, à la date du 24 octobre 1653 : « An tambonr de Stenay qni est venu à Metz chercher nos députés, les a conduits à Stenay et les a ramenés à Metz, 90 livi'es. — Au tambour envoyé (de Stenay) à Rocroy, vers Monseigneur le Prince (par M. de Bossuet), 27 Uvres. — Au tambour qui a apporté (de Rocroy) à M. de Bossuet, à Stenay, les ordres de Monseigneur le Prince à M. de Bossuet, pour les fake valoir vers le seigneur de Caillet, 30 li\Tes. » Grâce au bénigne chanoine qu'ils ont conduit jusque dans la place ennemie et qui les a chargés de porter ses lettres, tous ces tambours seront immortels.

La mission de Stenay n'est pas la seule que Bossuet ait reçue de la confiance des trois ordi'es. « Ainsi le 14 août 1658, il fut mis à la tête de la députation envoyée à Sedan pour féliciter Fabert de son élévation à la dignité de maréchal de France, et en 1660, à l'occasion du maiiage du roi, il fit partie de la délégation chai'gée de lui porter les compliments des Messins (1). »

D'autres détails d'un pittoresque moins laïque et plus doux nous le montrent pieusement assidu aux ordinaires devoh-s d'un chanome. « Il était le premier de jour et de nuit à tous les offices de l'Église, raconte Ledieu, comme s'il n'eut d'autre talent que de chanter les louanges de Dieu. Sa piété lui avait appris que tout est gi'and dans la maison du Seigneur. Il n'en négligeait pas la momdre fonction. Il est certain, par l'expérience de toute sa vie, qu'il aimait fort l'office de l'Église, le chant des psaumes, chantant aussi fort bien parce qu'il s'y était affectionné de bonne heure ; il avait la voix douce, sonore, flexible, mais aussi ferme et mâle. Son chant était sans affectation et néanmoins il faisait plaisu' (2). » Que Ledieu porte seul la responsabilité de ce « néanmoins )), mais qu'il soit béni de nous avoir conservé un trait charmant dont l'authenticité semble certaine. « Mesdames ses sœurs nous ont

(1) Correspondance, 1. 1^^, note de la page 3.

(2) Mémoires, p. 45.

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souvent raconté sa manière de saluer sa famille le soir en se retii'ant : Je m'en vais à matines, disait-il (1). »

En ce temps-là, de toutes les villes de France, Metz était la seule où les Juifs eussent droit de cité. Il n'est pas inutile de remarquer cette fréquente rencontre, dans les rues de Metz, entre le futur auteur du Discours sur Vhistoire universelle et ce « peuple monstrueux qui n'a ni feu ni lieu... maintenant la fable et la haine de tout le monde... la risée des plus modérés (2) ». Un souvenir de ces lointaines rencontres est resté dans le Discours. En 1666, les Juifs avaient cru trouver leur messie dans le fils d'un marchand d'Andrinople.

Tous les juifs — écrit Bossuet — commencèrent à s'attrouper autour de lui : nous les avons vus en Itahe, en Hollande, en Allemagne et à Metz, se préparer à tout vendre et à tout quitter pour le suivi'e. Ils s'imaginaient déjà qu'il allaient devenir les maîtres du monde, quand ils apprirent que leur Christ s'était fait Turc et avait abandonné la loi de Moïse (3).

Ces malheureux étaient obUgés de venir chaque semaine écouter un sermon de controverse à la cathédrale. Bossuet les a prêches ; il les a vus, devant lui, leurs chapeaux jaunes sur les genoux. Deux d'entre eux, les frères Veil, ses convertis provisoires, l'intéressèrent particulièrement. Il leur demandera plus tard de l'aider dans ses études sur le Talmud.

« Vers le commencement de l'année 1659, Bossuet quitta Metz pour Paris.

Entre les Tuileries et le Louvre, il y avait de riches et beaux hôtels : là étaient la demeure de la duchesse de Kambouillet et celle de la duchesse de Longueville. Du Palais-Royal oii habitait Madame (4), à la Seine, ou plutôt à la rue du Rempart-du-Louvre qui longeait la Seine,

(1) Mémoires, p. 21.

(2) Lebarq, t. I, p. 168. — Cf. Strowski, loc. cit., p. 19-21.

(3) Discours sur Ihistoire universelle, II« partie, chap. xxii.

(4) Henriette d'Angleterre, dont I3ossuet a prononcé l'oraison funèbre, femme de Monsieur, frère de Louis XIV.

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