‹ BossuetChapitre 31 sur 40 · IU)SSI;I<:T. — CHAI». IV · texte numérisé non relu

IU)SSI;I<:T. — CHAI». IV

qui dissipe tous ces fantômes, si minces et si délicats que nous ayons pu les figurer? Si vous la pressez davantage, et que vous lui demandiez ce que c'est, une voix s'élèvera du centre de l'âme : Je ne sais pas ce que c'est, mais néanmoins ce n'est pas cela. Quelle force, quelle énergie, quelle secrète vertu sent en elle-même cette âme, pour se corriger, pour se démentir ellemême et rejeter tout ce qu'elle pense? Qui ne voit qu'il y a en elle lin ressort caché qui n'agit pas encore de toute sa force, et lequel, quoiqu'il soit contraint, quoiqu'il n'ait pas son mouvement libre, fait bien voir par une certaine vigueur qu'il ne tient pas tout entier à la matière, et qu'il est comme attache par sa pointe à quelque principe plus haut?

Il est vrai, chrétiens, je le confesse, nous ne soutenons pas longtemps cette noble ardeur ; l'âme se replonge bientôt dans sa matière. Elle a ses faiblesses et ses langueurs ; et, permettezmoi de le dire, car je ne sais plus comment m'exprimer, elle a des grossièretés, qui, si elle n'est éclairée d'ailleurs, la forcent presque elle-même de douter de ce qu'elle est. C'est pourquoi les sages du monde, voyant l'homme, d'un côté si grand, de l'autre si méprisable, n'ont su ni que penser ni que dire : les uns en feront un dieu, les autres en feront un rien ; les uns diront que la nature le chérit comme une mère, et qu'elle en fait ses déhces ; les autres, qu'elle l'expose comme une marâtre, et qu'elle en fait son rebut ; et un troisième parti, ne sachant plus que deviner touchant la cause de ce mélange, répondra qu'elle s'est jouée en unissant deux pièces qui n'ont nul rapport, et ainsi que par une espèce de caprice elle a formé ce prodige qu'on appelle l'homme.

Vous jugez bien, chrétiens, que ni les uns ni les autres n'ont donné au but, et qu'il n'y a plus que la foi qui puisse expUquer un si grand énigme. Vous vous trompez, ô sages du siècle : l'homme n'est pas les déhces de la nature, puisqu'elle l'outrage en tant de manières ; l'homme ne peut non plus être son rebut, puisqu'il y a quelque chose en lui qui vaut mieux que la nature elle-même, je parle de la nature sensible. Maintenant parler de caprice dans les ouvrages de Dieu, c'est blasphémer contre sa sagesse. Mais d'où vient donc une si étrange disproportion? Faut-il, chrétiens, que je vous le dise? et ces masures mal assorties avec ces fondements si magnifiques, ne crient-elles pas assez haut que l'ouvrage n'est pas en son entier? Contemplez ce grand édifice, vous y verrez des marques d'une main divine ; mais l'inégalité de l'ouvrage vous fera bientôt remarquer ce

que le péché a mêlé du sien. 0 Dieu ! quel est ce mélange? J'ai peine à me reconnaître ; je suis prêt [à m'écrier] avec le prophète : Hœccine est urhs perfecti decoris, gaudium universœ terrœ? Est-ce là cette Jérusalem? « est-ce là cette ville, est-ce là ce temple, F honneur, la joie de toute la terre »? Et moi je dis : Est-ce là cet homme fait à l'image de Dieu, le miracle de sa sagesse et le chef-d'œuvre de ses mains?

C'est lui-même, n'en doutez pas. D'où vient donc cette discordance? et pourquoi vois-je ces parties si mal rapportées? C'est que l'homme a voulu bâtir à sa mode sur l'ouvrage de son Créateur, et il s'est éloigné du plan : ainsi, contre la régularité du premier dessein, lïmmortel et le corruptible, le spirituel et le charnel, l'ange et la bête, en un mot, se sont trouvés tout à coup unis. Voilà le mot de l'énigme, voilà le dégagement de tout l'embarras : la foi nous a rendus à nous-mêmes, et nos faiblesses honteuses ne peuvent plus nous cacher notre dignité naturelle.

Mais hélas ! que nous profite cette dignité? Quoique nos ruines respirent encore quelque air de grandeur, nous n'en sommes pas moins accablés dessous ; notre ancienne immortahté ne sert qu'à nous rendre plus insupportable la tyrannie de la mort ; et quoique nos âmes lui échappent, si cependant le péché les rend misérables, elles n'ont pas de quoi se vanter d'une éternité si onéreuse. Que dirons-nous, chrétiens? que répondrons-nous à une plainte si pressante? Jésus-Chiist y répondra dans notre évangile. E vient voir le Lazare décédé, il vient visiter la nature humaine qui gémit sous l'empire de la mort. Ah! cette visite n'est pas sans cause : c'est rou\T.-ier même qui ^^ent en personne pour reconnaître ce qui manque à son édifice ; c'est qu'il a dessein de le reformer suivant son premier modèle : Secundum imaginem ejus qui ci-eavit illum.

0 âme remphe de crimes, tu crains avec raison l'immortahté qui rendrait ta mort éternelle ! Mais voici en la personne de Jésus-Christ la résurrection et la \ie : qui croit en lui, ne meurt pas ; qui croit en lui, est déjà ^ivant d'une vie spirituelle et intérieure, \ivant par la vie de la grâce qui attire après elle la vie de la gloire. — Mais le corps est cependant sujet à la mort. — 0 âme, console-toi : si ce divin architecte, qui a entrepris de te réparer, laisse tomber pièce à pièce ce vieux bâtiment de ton corps, c'est qu'il veut te le rendre en meilleur état, c'est qu'il veut le rebâtir dans un meilleur ordre ; il entrera pour un peu

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do temps dans l'empire de la mort, mais il ne laissera rien entre ses mains, si ce n'est la mortalité.

Ne vous persuadez pas que nous devions regarder la corruptiun, selon les raisonnements de la médecine, comme une suite naturelle de la composition et du mélange. Il faut élever plus liant nos esprits et croire, selon les principes du christianisme, (jue ce qui engage la chair à la nécessité d'être corrompue, c'est qu'elle est un attrait au mal, une source de mauvais désirs, enfin une « chair de péché », comme parle le saint apôtre. Une telle chair doit être détruite, je dis même dans les élus ; parce qu'en cet état de chair de péché, elle ne mérite pas d'être réunie à une âme bienheureuse, ni d'entrer dans le royaume de Dieu : Caro et sanguis regnum Dei possidere non possunt II faut donc qu'elle change sa première forme afin d'être renouvelée, et qu'elle perde tout son premier être, pour en recevoir un second de la main de Dieu. Comme un vieux bâtiment irrégulier qu'on néglige, afin de le dresser de nouveau dans un plus bel ordre d'architecture : ainsi cette chair toute déréglée par le péché et la convoitise. Dieu la laisse tomber en ruine, afin de la refaire à sa mode, et selon le premier plan de sa création : elle doit être réduite en poudre, parce qu'elle a servi au péché...

Ne vois-tu pas le divin Jésus qui fait ouvrir le tombeau? C'est le prince qui fait ouvrir la prison aux misérables captifs. Les corps morts qui sont enfermés dedans entendront un jour sa parole, et ils ressusciteront comme le Lazare : ils ressusciteront mieux que le Lazare, parce qu'ils ressusciteront pour ne mourir plus, et que la mort, dit le Saint-Esprit, sera noyée dans l'abîme, pour ne paraître jamais : Et mors ultra non prit.

Que crains-tu donc, âme chrétienne, dans les approches de la mort? Peut-être qu'en voyant tomber ta maison tu appréhendes d'être sans retraite? Mais écoute le divin apôtre : « Nous savons », nous savons, dit-il, nous ne sommes pas induits à le croire par des conjectures douteuses, mais nous le savons très assurément et avec une entière certitude, « que si cette maison de terre et de boue, dans laquelle nous habitons, est détruite, nous avons une autre maison qui nous est préparée au ciel ». 0 conduite miséricordieuse de celui qui pourvoit à nos besoins ! H a dessein, dit excellemment saint Jean Chrysostome, de réparer la maison qu'il nous a donnée : pendant qu'il la détruit et (ju'il la renverse pour la refaire toute neuve, il est nécessaire que nous délogions. Kt lui-même nous offre son palais ; il nous donne un apparte-

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ment, pour nous faire attendre en repos l'entière réparation de notre ancien édifice.

SERMON SUR l'aRDEUR DE LA PENITENCE

Carême au Louvre. Mercredi de la Passion, 29 mars 1662.

C'est bien malgré moi que je laisse au plus humain, au plus tendre, au plus évangélique peut-être des sermons de Bossuet le titre un peu effraj^ant que tout le monde lui donne. Mieux vaudi'ait sans doute : Sermon sur la conversion de la Madeleine, mais le titre importe peu. Nous avons encore le manuscrit de ce sermon.

Et ecce muîier, quœ erat in civiiaie 'peceairix, ut cognovii quod accubuisset in domo Pharisœi, aitulit alaiastrum unguenii.

Et voici qu'une femme comuic par ses désordres dans la ville, aussitôt qu'elle eut [appris] que Jésus était en la maison du Pharisien, elle lui apporta ses parfums, et se jeta à ses pieds.

{Luc, VII, 37.)

Jésus-Christ veut être pressé ; ceux qui vont à lui lentement n'y peuvent jamais atteindre ; il aime les âmes généreuses qui lui arrachent sa grâce par une ps])ère de violence, comme cette iidèle Cliananée ; ou qui la gagnent promptement par la force d'un amour extrême, comme Madeleine pénitente. Voyez-vous, messieurs, cette femme qui va chercher Jésus-Christ jusqu'à la table du Pharisien? c'est quelle trouve que c'est trop tarder, (pic de différer un moment de courir à lui : il est dans une maison étrangère ; mais partout où se rencontre le Sauveur des âmes,

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elle sait qu'il y est toujours pour les pécheurs. C'est un titre infaillible pour Taborder, que de sentir qu'on a besoin de son secours ; et il n'y a point de rebut à craindre, pourvu qu'on ne tarde pas à lui exposer ses misères.

Allons donc, mes frères, d'un pas diligent, et courons avec Madeleine au divin Sauveur qui nous attend depuis tant d'années. Que dis-je, qui nous attend? qui nous prévient, qui nous cherche, et qui nous aurait bientôt trouvés, si nous ne faisions effort pour le perdre. Portons-lui nos parfums avec cette sainte pénitente, c'est-à-dire de saints désirs ; et allons répandre à ses pieds des larmes pieuses. Ne différons pas un moment de sui^TC l'attrait de sa gi'âce ; et pour obtenir cette promptitude qui fera le sujet de ce discours, demandons la grâce du Saint- Esprit par Pintercession de la sainte Vierge. (Ave.)

Une lumière soudaine et pénétrante brille aux yeux de Madeleine ; une flamme toute pure et toute céleste commence à s'allumer dans son cœur ; une voix s'élève au fond de son âme, qui l'appelle par plusieurs cris redoublés aux larmes, aux regrets, à la pénitence. Elle est troublée et inquiète ; sa vie passée lui déplaît, mais elle a peine à changer si tôt : sa jeunesse vigoureuse lui demande encore quelques années ; ses anciens attachements lui reviennent et semblent se plaindre en secret d'une rupture si prompte ; son entreprise Pétonne elle-même ; enfin toute la nature conclut à remettre et à prendre un peu de temps pour se ;résoudre.

Tel est, messieurs, l'état du pécheur, lorsque Dieu l'invite à se convertir : il trouve toujours de nouveaux prétextes, afin de retarder l'œuvre de la grâce. Que ferons-nous et que dironsnous? lui donnerons-nous le temps de délibérer sur une chose toute décidée, et que l'on perd si peu qu'on hésite? Ah ! ce serait outrager l'esprit de Jésus, qui ne veut pas qu'on doute un moment de ce qu'on lui doit. Mais s'il faut pousser ce pécheur encore incertain et irrésolu, et toutefois déjà ébranlé, par quelle raison le pourrons-nous vaincre? Il voit toutes les raisons, il en voit la force ; son esprit est rendu, son cœur tient encore, et ne demeure invincible que par sa propre faiblesse. Chrétiens, parlons à ce cœur; mais certes la voix d'un homme ne perce pas si avant : faisons parler Jésus-Christ, et tâchons seulement d'ouvrir tous les cœurs à cette voix pénétrante. « Maison d(^ Jacob, dit le saint prophète, écoutez la voix du Seigneur » ; âmes rachetées du sang d'un Dieu, écoutez ce Dieu qui vous

parle : vous le verrez attendri, vous le verrez indigné ; vous entendrez ses caresses, vous entendrez ses reproches ; celles-là pour amollir votre dureté ; [ceux]-ci pour confondre votre ingratitude. En un mot, pour surmonter ces remises d'un cœur qui diffère toujours de se rendre à Dieu, j'ai dessein de vous faire entendre les douceurs de son amour attirant, et les menaces pressantes de son amour méprisé.

PREMIER POINT

Qui me donnera des paroles pour vous exprimer aujourd'hui la bonté immense de notre Sauveur et les empressements infinis de sa charité pour les âmes? C'est lui-même qui nous les explique dans la parabole du bon pasteur, où nous découvrons trois effets de 1" amour d'un Dieu pour les âmes dévoyées : il les cherche, il les trouve, il les rapporte, c Le bon pasteur, dit le Fils de Dieu, court après sa brebis perdue. » Vadit ad illam quœ perierat: c'est le premier effet de la grâce : chercher les pécheurs qui s'égarent. Mais il court c jusqu'à ce qu'il la trouve > : donec inventât eam; c'est le second effet de l'amour : trouver les pécheurs qui fuient ; et après qu'il l'a retrouvée, il la charge sur ses épaules ; c'est le dernier trait de miséricorde : porter les pécheur? qui tombent.

Ces trois degrés de miséricorde répondent admirablement à trois degi'és de misère où l'âme pécheresse est précipitée : elle s'écarte, elle fuit, elle perd ses forces. Voyez une âme engagée dans les voies du monde ; elle s'éloigne du bon Pasteur, et en s'éloignant elle l'oublie; elle ne connaît plus son visage, elle perd tout le goût de ses vérités. 11 s'approche, il l'appelle, il touche son cœur. — Retourne à moi, dit-il, pau\Te abandonnée ; quitte tes plaisirs, quitte tes attaches ; c'est moi qui suis le Seigneur ton Dieu, jaloux de ton innocence et passionné pour ton âme. — Elle ne reconnaît plus la voix du Pasteur qui la veut désabuser de ce qui la trompe, et elle le fuit comme un ennemi qui lui veut ôter ce qui lui plaît. Dans cette fuite précipitée, elle s'engage, elle s'embarrasse, elle s'épuise, et tombe dans une extrême impuissance. Que deviendrait-elle, messieurs, et quelle serait la fin de cette aventure, sinon la perdition éternelle, si le Pastem- charitable ne cherchait sa brebis égarée, ne trouvait sa brebis fuyante, ne rapportait sur ses épaules sa brebis lasse et fatiguée, qui n'est plus capable de se soutenir?

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parce que, comme dit Tertullicii, errant de çà et de là, elle s'est trop travaillée dans ses malheureux égarements : Multum emm errando lahoraverat.

Voilà, chrétiens, en général, trois funestes dispositions que Jésus-Christ a dessein de vaincre par trois efforts de sa grâce. Mais imitons ce divin Pasteur, cherchons avec lui les âmes perdues ; et ce que nous avons dit en général des égarements du péché et des attraits pressants de la grâce, disons-le tellement que chacun puisse trouver dans sa conscience les vérités que je prêche. Viens donc, âme pécheresse, et que je te fasse voir d'un côté ces éloignements quand on te laisse, ces fuites quand on te poursuit, ces langueurs quand on te ramène; et de l'autre, ces impatiences d'un Dieu qui te cherche, ces touches pressantes d'un Dieu quiHe trouve, ces secours, ces miséricordes, ces soutiens tout-puissants d'un Dieu qui te porte.

Premièrement, chrétiens, je dis que le pécheur s'éloigne de Dieu, et il n'y a page de son Écriture en laquelle il ne lui reproche cet éloignement. Mais, sans le lire dans l'Écriture, nous pouvons le lire dans nos consciences : c'est là que les pécheurs doivent reconnaître les deux funestes démarches par lesquelles ils se sont séparés de Dieu. Ils l'ont éloigné de leurs cœurs, ils l'ont éloigné de leurs pensées. Ils l'ont éloigné du cœur, en retirant de lui leur affection. Veux-tu savoir, chrétien, combien de pas tu as faits pour te séparer de Dieu? Compte tes mauvais désirs, tes affections dépravées, tes attaches, tes engagements, tes complaisances pour la créature. Oh! que de pas il a faits, et qu'il s'est avancé malheureusement dans ce funeste voyage, dans cette terre étrangère ! Dieu n'a plus de place en son cœur : et la mémoire, trop fidèle amie et trop complaisante pour ce cœur ingrat, l'a aussi banni de son souvenir : il ne songe ni au mal présent qu'il se fait lui-môme par son crime, ni aux terribles approches du jugement qui le menace. Parlezlui de son péché : — Eh bien, fi j'ai péché, dit-il hardiment ; et que m'est-il arrivé de triste? ^) — Que si vous pensez lui parler du jugement à venir, cette menace est trop éloignée pour presser sa conscience à se rendre : In longum differuntur dies... ci in tempora longa isie prophetat. Parce qu'il a oublié Dieu, il croit aussi que Dieu l'oublie et ne songe plus à punir ses crimes : Dixit enim in corde suo : OUitus est Deus; de sorte qu'il n'y a plus rien désormais qui rappelle Dieu en sa pensée, parce que le péché, qui est le mal présent, n'est pas sensible, et que le supplice, qui est le mal sensible, n'est pas présent.

Non content de se tenir éloigné de Dieu, il fuit les approches de sa grâce. Et quelles sont ses fuites sinon ses délais, ses remises de jour en jour, ce demain qui ne vient jamais, cette occasion qui manque toujours, cette affaire qui ne finit point, et dont on attend toujours la conclusion pour se donner tout à fait à Dieu? N'est-ce pas fuir ouvertement Tinspiration? ^lais, après avoir fui longtemps, on fait enfin quelques pas, quelque demi-restitution, quelque effort pour se dégager, quelque résolution imparfaite : nouvelle espèce de fuite; car dans la vc'o du salut, si Ton ne court, on retombe; si on languit, on meurt bientôt; si Ton ne fait tout, on ne fait rien; enfin marcher lentement, c'est retourner en arrière.

Mais après avoir pai'lé des égareniimts, il est temps maintenant, mes frères, de vous faire voir un Dieu qui vous cherche. Pour cela, faites parler votre conscience ; qu'elle vous raconte elle-même combien de fois Dieu Fa troublée, afin qu'elle vous tioublât dans vos joies pernicieuses ; combien de fois il a rappelé la terreur de ses jugements et les saintes vérités de son Evangile, dont la pureté incorruptible fait honte à votre \ie déshonnéte. Vous ne voulez pas les voir, ces vérités saintes ; vous ne les voulez pas devant vous, mais derrière vous : et cependant, dit saint Au2:ustiu, quand elles sont devant vous, elles vous guident ; quand elles sont derrière vous, elles vous chargent. Ah ! Jésus a pitié de vous : il veut ôter de dessus votre dos ce fardeau qui vous accable, et mettre devant vos yeux cette vérité qui vous éclaire. La voilà, la voihà dans toute sa force, dans toute sa pureté, dans toute sa sévérité, cette vérité évangélique qui condamne toute perfidie, toute injustice, toute \iolence, tout attachement impudique. Envisagez cette beauté, et ayez confusion de vous-même; regardez-vous dans cette glace, et voyez si votre laideur est supportable.

Autant de fois, chrétiens, que cette vérité vous paraît, c'est Jésus-Christ qui vous cherche. Combien de fois vous a-t-il cherchés dans les saintes prédications? il n'y a sentier qu'il n'ait parcouru, il n'y a vérité qu'il n'ait rappelée; il vous a suivis dans toutes les voies dans lesquelles votre âme s'égare : tantôt on a parlé des impiétés, tantôt des superstitions ; tantôt de la médisance, tantôt de la flatterie ; tantôt des attaches et tantôt des aversions criminelles. Un mauvais riche vous a paru, pour vous faire voir le tableau de l'impénitence ; un Lazare mendiant vous a paru, pom* exciter votre cœur à la compassion, et votre main aux aumônes, dans ces r.écessités désespérantes.

Enfin on a couru par tous les détours par lesquels vous pouviez vous perdre ; on a battu toutes les voies par lesquelles on peut entrer dans une âme : et Fespérance et la crainte, et la douceur et la force, et l'enfer et le paradis, et la mort certaine et la vie douteuse, tout a été employé.

Et après cela vous n'entendriez pas de quelle ardeur on court après vous ! Que si, en tournant de tous côtés par le saint empressement d'une charitable recherche, quelquefois il est arrivé qu'on ait mis la main sur votre plaie, qu'on soit entré dans le cœur par l'endroit où il est sensible ; si l'on a tiré de ce cœur quelque regret, quelque crainte, quelque forte réflexion, quelque soupir après Dieu, après la vertu, après l'innocence : c'est alors que vous pouvez dire que, malgré vos égarements, Jésus a trouvé votre âme ; il est descendu aux enfers encore une fois : car quel enfer plus horrible qu'une âme rebelle à Dieu, soumise à son ennemi, captive de ses passions? Ah! si Jésus y est descendu, si dans cette horreur et dans ces ténèbres il a fait luire ses saintes lumières, s'il a touché votre cœur par quelque retour sur ces vérités que vous aviez oubliées, rappelez ce sentiment précieux, cette sainte réflexion, cette douleur salutaire ; abandonnez-y votre cœur, et dites avec le psalmiste : Trihulationem et dolorem inverti : v J'ai trouvé l'affliction et la douleur » ; enfin je l'ai trouvée, cette affliction fructueuse, cette douleur salutaire de la pénitence. Mille douleurs, mille afflictions m'ont persécuté malgré moi, et les misères nous trouvent toujours fort facilement; mais enfin j'ai trouvé une douleur qui méritait bien que je la cherchasse, cette affliction d'un cœur contrit et d'une âme attristée de ses péchés ; je l'ai trouvée, cette douleur, « et j'ai invoqué le nom de Dieu » : et nomen Domini invocavi. Je me suis affligé de mes crimes, et je me suis converti à celui qui les efface ; on m'a sauvé, parce qu'on m'a blessé ; on m'a donné la paix, parce qu'on m'a offensé ; on m'a dit des vérités qui ont déplu premièrement à ma faiblesse, et ensuite qui l'ont guérie. S'il est ainsi, chrétiens, si la grâce do Jésus-Christ a fait en vous quelque effet semblable, courez vous-mêmes après le Sauveur, et, quoique cette course soit laborieuse, ne craignez pas de manquer de forces.

11 faudrait ici vous représenter la faiblesse d'une âme épuisée par rattache à la créature ; mais, comme je veux être court, j'en dirai seulement ce mot, que j'ai appris de saint Augustin, qui l'a appris de l'apôtre. L'empire qui se divis3, s'affaiblit; les forces qui se partagent, se dissipent. Or il n'y a rien sur la

terre de plus misérablement partagé que le cœur de l'homme : toujours, dit saint Augustin, une partie qui marche, et une partie qui se traîne ; toujours une ardeur qui presse, avec un poids qui accable ; toujours aimer et haïr, vouloir et ne vouloir pas, craindre et désirer la même chose. Pour se donner tout à fait à Dieu, il faut continuellement arracher son cœur de tout ce qu'il vouckait aimer : la volonté commande, et elle-même qui commande ne s'obéit pas, éternel obstacle à ses désks propres : ainsi, dit saint Augustin, elle se dissipe elle-même ; et cette dissipation, quoiqu'elle se fasse malgré nous, c'est nous néanmoins qui la faisons.

Dans une telle langueur de nos volontés dissipées, je le confesse, messieurs, notre impuissance est extrême ; mais voyez le bon Pasteur qui vous présente ses épaules. "N'avez-vous pas ressenti souvent certaines volontés fortes, desquelles, si vous suiviez l'instinct généreux, rien ne vous serait impossible? C'est Jésus-Christ qui vous soutient, c'est Jésus-Chiist qui vous porte.

Que reste-t-il donc, mes frères, sinon que je vous exhorte à ne recevoir pas en vain une telle grâce : Ne in vacuum graiiam Dei recipiaiis? Pour vous presser de la recevoir, je voudrais bien, clu'étiens, n'employer ni l'appréhension de la mort, ri la crainte de l'enfer et du jugement, mais le seul attrait de l'amour di\in. Et certes, en commençant de respirer l'air, nous devions commencer aussi de respirer, pour ainsi [dire], le divin amour : ou, parce que notre raison empêchée ne pouvait pas vous connaître encore, ô Dieu vivant, nous devions du moins vous aimer sitôt que nous avons pu aimer quelque chose. 0 beauté par-dessus toutes les beautés, ô bien par-dessus tous les biens, pourquoi avons-nous été si longtemps sans vous dévouer nos affections? Quand nous n'y aurions perdu qu'un moment, toujours aurions-nous commencé trop tard : et voilà que nos ans se sont échappés, et encore languissons-nous dans l'amour des choses mortelles.

Homme fait à l'image de Dieu, tu cours après les plaisirs mortels, tu soupires après les beautés mortelles, les biens périssables ont gagné ton cœur ; si tu ne connais rien qui soit au-dessus, rien de meilleur ni de plus aimable, repose-toi, à la l)onne heure, en leur jouissance. Mais si tu as une âme éclairée dun rayon de l'intelligence di\'ine ; si, en suivant ce petit rayon, tu peux remonter jusques au principe, jusques à la source du bien, jusques à Dieu même ; si tu peux connaître qu'il est, et qu'il est infiniment beau, infiniment bon, et qu'il est toute

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beauté et toute bonté : comment peux-tu vivre et ne l'aimer pas ! Hommes, puisque tu as un cœur, il faut que tu aimes ; et selon que tu aimeras, bien ou mal, tu seras heureux ou malheureux : dis-moi, qu'aimeras-tu donc? L'amour est fait pour l'aimable, et le plus f^rand amour pour le plus aimable, et le souverain amour pour le souverain aimable : quel entant ne le verrait pas? quel insensé le pourrait nier?

C'est donc une foHe manifeste, et de toutes les fohes la plus folle, que de refuser son amour à Dieu, qui nous cherche. Qu'attendons-nous, chrétiens? Déjà nous devrions mourir de regret de l'avoir oublié durant tant d'années ; mais quel sera notre aveuglement et notre fureur, si nous ne voulons pas commencer encore ! car voulons-nous ne l'aimer jamais, ou voulons-nous l'aimer quelque jour? Jamais : qui le pourrait dire? jamais : le peut-on seulement penser? en quoi donc différerions-nous d'avec les démons? Mais si nous le voulons aimer quelque jour, quand est-ce que viendra ce jour? pourquoi ne sera-ce pas celuici? quelle grâce, quel privilège a ce jour que nous attendons, que nous voulions le consacrer entre tous les autres, en le donnant à l'amour de Dieu? Tous les jours sont-ils pas à Dieu? oui, tous les jours sont à Dieu ; mais jamais il n'y en a qu'un qui soit à nous, et c'est celui qui se passe. Eh quoi ! voulonsnous toujours donner au monde ce que nous avons, et à Dieu ce que nous n'avons pas?

— Mais je ne puis, direz-vous ; je suis engagé. — Malheureux, si vos liens sont si forts que l'amour de Dieu ne les puisse rompre ; malheureux, s'ils sont si faibles, que vous ne vouHez ]jas les rompre pour l'amour de Dieu ! — Ah ! laissez démêler cette affaire. — Mais plutôt voyez, dans l'empressement que cette affaire vous donne, celui que mérite l'affaire de Dieu ; Jésus ne permet pas d'ensevelir son propre père. — Mais laissez apaiser cette pas^ ion ; après, j'irai à Dieu d'un esprit plus calme. — Voyez cet insensé sur le bord d'un fleuve, qui, voulant passer à l'autre rive, attend que le fleuve se soit écoulé ; et il ne s'aperçoit pas qu'il coule sans cesse. 11 faut passer par-dessus le fleuve; il faut marcher contre le torrent, résister au cours de nos passions, et non attendre de voir écoulé ce qui ne s'écoule jamais tout à fait.

Mais peut-être que je me trompe, et les passions en effet s'écoulent bientôt. Hles s'écoulent souvent, il est véritable ; mais une autre succède en la place. Chaque âge a sa passion dominante : le plaisir cède à l'ambition, et l'ambition cède à

l'avarice. Une jeunesse emportée ne songe qu'à la volupté ; l'esprit étant mûri tout à fait, on veut pousser sa fortune, et on s'abandonne à l'ambition; enfin, dans le déclin et sur le retour, la force commence à manquer pour avancer ses desseins ; on s'applique à conserver ce qu'on a acquis, à le faire profiter, à bâtir dessus, et on tombe insensiblement dans le piège de lavarice. C'est l'histoire de la vie humaine : l'amour du monde ne fait que changer de nom ; un vice cède la place à un autre vice ; et au lieu de la remettre à Jésus, le légitime seigneur, il laisse un successeur de sa race, enfant comme lui de la même convoitise. Interrompons aujourd'hui le cours de cette succession malheureuse : renversons la passion qui domine en nous et de peur qu'une autre n'en prenne la place, faisons promptement régner celui auquel le règne appartient. Il nous y presse par ses saints attraits ; et plût à Dieu que vous vous donnassiez tellement à lui, que vous m'épargnassiez le soin importun de vous faire ouïr ses menaces ! Mais comme il faut peut-être ce dernier effort pour vaincre notre dureté, écoutons les justes reproches d'un cœur outragé par nos indignes refus : c'est ma seconde partie.

SECOND POINT

Encore qu'un Dieu irrité ne paraisse point aux hommes qu'avec un appareil étonnant, toutefois, il n'est jamais plus terrible qu'en Tétat où je dois le représenter : non point, comme on pourrait croire, porté sur un nuage enfiammé d'où sortent des éclairs et des foudres, mais armé de ses bienfaits, et assis sur un trône de grâce.

C'est, messieurs, en cette sorte que la justice de Dieu nous paraît dans le Nouveau Testament. Car il me semble qu'elle a deux faces, dont l'une s'est montrée à l'ancien peuple, et l'autre se découvre au peuple nouveau. Durant la loi de Moïse, c'était la coutume ordinah'e de faire connaître ses rigueurs par ses rigueurs mêmes ; c'est pourquoi elle est toujours Tépée à la main, toujours menaçante, toujours foudroyante, et faisant sortir de ses yeux un feu dévorant ; et je confesse, chrétiens, qu'elle est infiniment redoutable en cet état. Mais, dans la nouvelle alliance, elle prend une autre figure, et [c'est] ce qui la rend plus insupportable et plus accablante; parce que ses rigueurs ne se forment que dans l'excès de ses miséricordes, et que c'est par des coups de grâce que sont fortifiés les coups

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de foudre, qui, perçant aussi avant dans le cœur que l'amour avait résolu d'y entrer, y causent une extrême désolation, font un ravage inexplicable.

Vous le comprendrez aisément, quand je vous aurai dit en un mot ce que tout le monde sait, qu'il n'est rien de si furieux qu'un amour méprisé et outragé. Mais comme je n'ai pas dessein dans cette chaire, ni d'arrêter longtemps vos esprits sur les emportements de l'amour profane, ni de vous faire juger do Dieu comme vous feriez d'une créature, j'établirai ce que j'ai à dire sur des principes plus hauts, tirés de la nature divine, selon que nous la connaissons par les saintes Lettres.

Il faut donc savoir, chrétiens, que l'objet de la justice de Dieu, c'est la contrariété qu'elle trouve en nous ; et j'en remarque de deux sortes : ou nous pouvons être opposés à Dieu considéré en lui-même, ou nous pouvons être opposés à Dieu agissant en nous ; et cette dernière façon est sans comparaison la plus outrageuse. Nous sommes opposés à Dieu considéré en luimême, en tant que notre péché est contraire à sa sainteté et à sa justice ; et en ce sens, chrétiens, comme ses divines perfections sont infiniment éloignées de la créature, l'injure qu'il reçoit de nous, quoiqu'elle soit d'une audace extrême, ne fait pas une impression si prochaine. Mais ce Dieu, qui est si fort éloigné de nous par toutes ses autres qualités, entre avec nous en société, s'égî^le et se mesure avec nous par les tendresses de son amour, par les pressements de sa miséricorde, qui attire à soi notre cœur. Comme donc c'est par cette voie qu'il s'efforce d'approcher de nous, l'injure que nous lui faisons, en contrariant son amour, porte coup immédiatement sur lui-même ; et Finsulte en retombe, si je l'ose dire, sur le front propre d'un Dieu qui s'avance, s'il m'est permis de m'exprimer ainsi. Mais il faut bien, ô grand Dieu, que vous permettiez aux hommes de parler de vous comme ils l'entendent, et d'exprimer comme ils peuvent ce qu'ils ne peuvent assez exprimer comme il est.

C'est ce qui s'appelle dans les Écritures, et selon l'expression de l'apôtre en l'épître aux Éphésiens, affliger et contrister FEsprit de Dieu : Noliie conirislare Spiritum sanclum Dei, in quo signaii estis. Car cette affliction du Saint-Esprit ne marque pas tant l'injure (jui est faite à sa sainteté par notre injustice, que l'extrême violence que souffre son amour méprisé et sa bonne volonté frustrée par notre résistance opiniâtre : c'est là, dit le saint apôtre, ce qui afflige le Saint-Esprit, c'est-à-dire l'amour de Dieu opérant en nous pour gagner nos cœurs. Dieu est irrité

contre les démons ; mais comme il ne demande pins lenr affection, il n'est pins contristé par lenr révolte. C'est à un cœnr cki-étien qu'il veut faire sentir ses tendresses, c'est dans un cœur chi'étien quïl veut trouver la correspondance et ce n'est que d'un cœur chrétien que peut sortir le rebut qui l'afflige et qui le centriste. Mais gardons-nous bien de penser que cette tristesse de l'esprit de Dieu soit semblable à celle des hommes : cette tristesse de l'esprit de Dieu signifie un certain dégoût, qui fait que les hommes ingi'ats lui sont à charge, et croyons que l'apôtre nous veut exprimer un certain zèle de justice, mais zèle pressant et \dolent qui anime un Dieu méprisé contre un cœm* ingrat, et qui lui fait appesantir sa main et précipiter sa vengeance. Appesantir sa main et précipiter sa vengeance, voilà, mes frères, deux effets terribles de cet amour méprisé : mais que veut dii-e ce poids, et d'où vient cette promptitude? Il faut tâcher de le bien entendre.

Je veux donc dire, mes fi'ères, que l'amour de Dieu, indigné par le mépris de ses gTâces, appuie la main sur un cœm' rebelle avec une efficace extraordinaire. L'Ecriture, toujom'S puissante pour exprimer fortement les œu\Tes de Dieu, nous explique cette efficace par une certaine joie qu'elle fait voir dans le cœur d"un Dieu pour se venger d'un ingi'at : ce qui se fait avec joie se fait avec appHcation. Mais, chrétiens, est-il possible que cette joie de punir se trouve dans le cœur d'un Dieu, source infinie de bonté? Oui, sans doute, quand il y est forcé par l'ingratitude ; car écoutez ce que dit Moïse au chapitre vingt-huitième du Deutéronome : « Comme le Seigneur s'est réjoui vous accroissant, vous bénissant, vous faisant du bien, il se réjouira de la même sorte, en vous ruinant, en vous ravageant » : Sicut ante lœtatus est Dominus super vos, hene vohis faciens, vosque multiplicmis, sic lœtahitur disperdens vos atque suhvertens. Quand son cœur s'est épanché en nous bénissant, il a suivi sa nature et son inchnation bienfaisante : mais nous l'avons contristé, mais nous avons affligé son Saint-Esprit, et nous avons changé la joie de bien faire en une joie de punir ; et il est juste qu'il répare la tristesse que nous avons donnée à son Saint-Esprit, par une joie efficace, par un triomphe de son cœur, par un zèle de sa justice à venger notre ingratitude.

Justement, certes, justement ; car il sait ce qui est dû à son amour victorieux, et il ne laisse pas ainsi perdre des grâces. Non, elles ne périssent pas : ces grâces rebutées, ces grâces dédaignées, ces grâces frustrées, il les rappelle à lui-même, il

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les ramasse en son propre sein, où sa justice les tourne toutes en traits pénétrants, dont les cœurs ingrats sont percés. C'est là, messieurs, cette justice dont je vous parlais tout à l'heure; justice du Nouveau Testament, qui s'applique par le sang, par la bonté même et par les grâces infinies d'un Dieu rédempteur : justice d'autant plus terrible que tous ses coups de foudre sont des coups de grâces.

C'est ce que prévoyait en esprit le prophète Jérémie, lorsqu'il a dit ces paroles : Fuyons, fuyons bien loin « devant la colère de la colombe, devant le glaive de la colombe » : a fade irœ columhœ... a fade gladii columhœ! Et nous voyons dans l'Apocalypse les réprouvés qui s'écrient : « Montagnes, tombez sur nous, et mettez-nous à couvert de la face et de la colère de l'Agneau )) : Cadite super nos et aiscondite nos... ah ira Âgni. Ce qui les presse, ce qui les accable, ce n'est pas tant la face du Père irrité ; c'est la face de cette colombe tendre et bienfaisante qui a gémi tant de fois pour eux, qui les a toujours appelés par les soupirs de sa miséricorde ; c'est la face de cet Agneau qui s'est immolé pour eux, dont les plaies ont été pour eux une vive source de grâces. Car d'où pensez-vous que sortent les flammes qui dévoreront les chrétiens ingrats? de ses autels, de ses sacrements, de ses plaies, de ce côté ouvert sur la croix pour nous être une source d'amour infini : c'est de là que sortira l'indignation ; de là la juste fureur, et d'autant plus implacable qu'elle aura été détrempée dans la source même des grâces : car il est juste et très juste que tout et les grâces mêmes tournent en amertume à un cœur ingrat. 0 poids des grâces rejetées, poids des bienfaits méprisés, plus insupportable que les peines mêmes, ou plutôt, et pour dire mieux, accroissement infini dans les peines ! Ah ! mes frères, que j'appréhende que ce poids ne tombe sur vous et qu'il n'y tombe bientôt !

Et en effet, chrétiens, si la grâce refusée aggrave le poids des supplices, elle en précipite le cours : car il est bien naturel qu'un cœur épuisé par l'excès de son abondance, fasse tarir la source des grâces pour ouvrir tout à coup celle des vengeances ; et il faut, avant que [de] finir, prouver encore en un mot cette vérité.

Dieu est pressé de régner sur nous ; car à lui, comme vous savez, appartient le règne, et il doit à sa grandeur souveraine Jl de l'établir promptement. Il ne peut régner qu'en deux sortes, fl ou par sa miséricorde, ou par sa justice : il règne sur les pécheurs convertis par sa sainte miséricorde ; il règne sur les pécheurs condamnés par sa juste et impitoyable vengeance. H n'y a que

ce cœiu' rebelle qu'il presse et qui lui résiste, quïl cherche et qui le fuit, qu'il touche et qui le méprise, sur lequel il ne règne ni par sa bonté, ni par sa justice, ni par sa grâce, ni par sa rigueur : il n'y souffre que des rebuts plus indignes que ceux des juifs dont il a été le jouet.

Ah ! ne vous persuadez pas que sa toute-puissance endure longtemps ce malheureux interrègne. Non, non, pécheurs, ne vous trompez pas, le royaume de Dieu approche : Appropinquavit. Il faut qu'il y règne sur nous par l'obéissance à sa grâce, ou bien il y régnera par l'autorité de sa justice : plus sont grandes les grâces que vous méprisez, plus la vengeance est prochaine. Saint Jean commençant sa prédication pour annoncer le Sauveur, dénonçait à toute la terre que la colère allait venir, que le royaume de Dieu allait s'approcher : tant la grâce et la justice sont inséparables. Mais quand ce divin Sauveur commence à paraître, il ne dit point qu'il approche, ni que la justice s'avance ; mais écoutez comme il parle : « La cognée est déjà, dit-il, à la racine de l'arbre « : Jam seeuris ad radicem arhorum posita est. Oui, la colère approche toujours avec la grâce; la cognée s'apphque toujours par le bienfait même ; et la sainte inspiration, si elle ne nous \ivifie, elle nous tue.

SERMON SUR l'eNFANT PRODIGUE

Carême de Saint- Germain^ mercredi de la troisième semaine, 31 mars 1666.

Homo quidam hdhuit duos fllios; et dixit adolescentior ex illis patri : Pater, da mihi portionem suistantiœ quœ me contingit.

Un homme avait deux fils, et le plus jeune des deux dit à son père :

« Mon père, domiez - moi mon partage du bien qui me touche. »

{Luc, XV, 11.)

Il n'y a que peu de jours que la parabole de l'Enfant prodigue fut lue par la sainte ÉgUse dans la célébration des mys-

tères, et je me sens invité à ramener aujourd'hui un si beau et si utile spectacle. Et certainement, chrétiens, toute l'histoire de ce prodigue, sa malheureuse sortie de la maison de son père, ses voyages ou plutôt ses égarements dans un pays éloigné, son avidité pour avoir son bien, et sa prodigieuse facihté à le dissiper, ses libertés et sa servitude, ses douleurs après ses plaisirs, enfin la variété infinie et le mélange de ses aventures sont un tableau si naturel de la vie humaine, et son retour à son père, où il retrouve avec abondance tous les biens qu'il avait perdus, une image si accomphe des grâces de la pénitence, que je croirais manquer tout à fait au saint ministère dont je suis chargé, si je néghgeais les instructions que Jésus-Christ a renfermées dans cet évangile. Ainsi mon esprit ne travaille plus qu'à trouver à quoi se réduire dans une matière si vaste (1). Tout me paraît important et je ne puis tout traiter sans entreprendi'e aujourd'hui un discours immense. Grand Dieu, arrêtez mon choix sur ce qui sera le plus profitable à cet illustre auditoire, et donnez-moi les lumières de votre Esprit-Saint, par les pieuses intercessions de la bienheureuse Vierge, que je salue avec l'ange, en disant : Ave.

Depuis notre ancienne désobéissance, il semble que Dieu ait voulu retirer du monde tout ce qu'il y avait répandu de joie véritable pendant l'innocence des commencements ; si bien que ce qui flatte maintenant nos sens n'est plus qu'un amusement dangereux et une illusion de peu de durée. Le Sage l'a bien compris, lorsqu'il a dit ces paroles : Risus dolore miscehitur, et extrema gaudii ludus occupât. « Le ris sera mêlé de douleur, et les joies se termineront en regrets. » C'est connaître le monde que de parler ainsi de ses plaisirs ; et ce grand homme a bien remarqué dans les paroles que j'ai rapportées, premièrement qu'ils ne sont pas purs, puisqu'ils sont mêlés de douleurs, et secondement qu'ils passent bien vite, puisque la tristesse les suit de si près. En effet, il est véritable que nous ne goûtons point ici de joie sans mélange. La féhcité des hommes du monde est composée de tant de pièces, qu'il y en a toujours quelqu'une qui manque ; et la douleur a trop d'empire dans la vie luimainc. pour nous laisser jouir longtemps de quelque repos. C'est ce que nous pouvons entendre par la parabole de l'Enfant pro-

(1) Confidence lumineuse et que Bossuet aurait pu répéter dans r exode de presque tous ses sermons.

digiie. Pour donner un cours plus libre à ses passions, il renonce aux commodité? et à la douceur de sa maison paternelle, et il achète à ce prix cette liberté malheureuse. Le plaisir de jouir de ses biens est suivi de leur entière dissipation. Ses excès, ses profusions, cette vie voluptueuse qu'il a embrassée, le réduisent à la servitude, à la faim et au désespoir. Ainsi vous voyez, messieurs, que ses joies se tournent bientôt en amertume : Extrema gaudii luctus occupât. Mais voici un autre changement, qui n'est pas moins remarquable : la longue suite de ses malheurs l'ayant fait rentrer en lui-même, il retourne enfin à son père, repentant et affligé de tous ses désordres ; et, reçu dans ses bonnes grâces, il recouvre par ses larmes et par ses regrets ce que ses joies dissolues lui avaient fait perdre. Étranges vicissitudes ! Plongé par ses plaisirs déréglés dans un abîme de doulem's, il rentre par sa douleur même dans la tranquille possession d'une joie parfaite. Tel est le miracle de la pénitence. C'est ce qui me donne heu, chrétiens, de vous faire voir aujourd'hui, dans l'égarement et dans le retour de ce prodigue, ces deux vérités importantes : les plaisirs, sources de douleurs ; et les douleurs, sources fécondes de nouveaux plaisirs. C'est le partage de ce discours, et le sujet de vos attentions.

PREMIER POINT

L'apôtre saint Paul a prononcé que « tous ceux qui veulent vivre pieusement en Jésus-Christ souffriront persécution » : Omnes qui pie volunt vivere in Cliristo Jesu persecutionem patieniur. L'Éghse était encore dans son enfance, et déjà toutes les puissances du monde s'armaient contre elle. Mais ne vous persuadez pas qu'elle ne fût persécutée que par les tyrans, ennemis déclarés du christianisme. Chacun de ses enfants était soi-même son persécuteur. Pendant qu'on affichait dans toutes les places pubhques des sentences et des proscriptions contre les fidèles, eux-mêmes se condamnaient d'une autre sorte. Si les empereurs les exilaient de leur patrie, tout le monde leur était un exil ; ils s'ordonnaient à eux-mêmes de ne s'attacher nulle part et de n'étabhr leur domicile en aucun pays de la terre. Si on leur ôtait la vie par la violence, euxmêmes s'ôtaient les plaisirs volontairement. Et Tertulhen a raison de dire que cette sainte et innocente persécution ahénait encore plus les esprits que l'autre : Plures invenias, quos magis

periculum voJupiatis quam vitœ avocet ab hac seda, cum alia non sit et siulto et safienti vitœ gratia, nisi voluptas; c'est-à-direque si Ton craignait les rigueurs des empereurs contre l'Église, on craignait encore davantage la sévérité de sa discipline contre elle-même ; et que plusieurs se seraient exposés plus facilement à se voir ôter la vie qu'à «c voir arracher les plaisirs, sans lesquels la vie leur est ennuyeuse, et qu'ils aimeraient autant n'avoir pas que de l'avoir sans goût et sans agrément.

Ce martyre, messieurs, ne finira point ; et cette sainte persécution par laquelle nous combattons en nous-mêmes les attraits des sens durera autant que l'Église. La haine aveugle et injuste qu'avaient les grands du monde contre l'Évangile a eu son cours limité, et le temps l'a enfin tout à fait éteinte ; mais la haine des chrétiens contre eux-mêmes et contre leur propre corruption doit être immortelle, et c'est elle qui fera durer jusques à la fin des siècles ce martyre vraiment merveilleux, où chacun s'immole soi-même, où le persécuteur, et le patient sont également agréables, où Dieu soutient celui qui souffre, et couronne celui qui persécute.

Je n'ignore pas, chrétiens, que plusieurs murmurent ici contre la sévérité de l'Évangile. Ils veulent bien que Dieu nous défende ce qui fait tort au prochain ; mais ils ne peuvent comprendre que l'on mette de la vertu à se priver des plaisirs ; et les bornes qu'on nous prescrit de ce côté-là leur semblent insupportables. Mais s'il n'était mieux séant à la dignité de cette chaire de supposer comme indubitable[s] les maximes de l'Évangile que de les prouver par raisonnement, avec quelle facihtô pourrais-je vous faire voir qu'il était absolument nécessaire que Dieu réglât par ses saintes lois toutes les parties de notre conduite ; que lui, qui nous a prescrit l'usage que nous devons faire de nos biens, ne devait pas néghger de nous enseigner celui que nous devons faire de nos sens ; que si, ayant égard à la faiblesse des sens, il leur a donné quelques plaisirs, aussi, pour honorer la raison, il fallait y mettre des bornes, et ne livi'er pas au corps l'homme tout entier, à la honte de l'esprit.

Et certainement, chrétiens, il ne faut pas s'étonner que Jésus-Christ nous commande de persécuter en nous-mêmes l'amour des plaisirs, puisque, sous prétexte d'être nos amis, ils nous causent de si grands maux. Les pires des ennemis, disait sagement cet ancien, ce sont les flatteurs ; et j'ajoute avec assurance, que les pires de tous les flatteurs, ce sont les

plaisirs. Ces dangereux conseillers, où ne nous mènent-ils pas pai' leurs flatteries? Quelle honte, quelle ruine dans les fortunes, quels dérèglements dans les esprits, quelles infirmités même dans les corps n'ont pas été introduits par l'amour désordonné des plaisirs? Ne voyons-nous pas tous les jours plus de maisons ruinées par la sensualité que par les disgrâces, plus de familles divisées et troublées dans leur repos par les plaisirs que par les ennemis les plus artificieux, plus d'hommes immolés avant le temps à la mort par les plaisirs que par les violences et par les combats? Les tyrans, dont nous parlions tout à l'heure, ont-ils jamais inventé des tortures plus insupportables que celles que les plaisirs font souffrir à ceux qui s'y abandonnent? Ils ont amené dans le monde des maux inconnus au genre humain ; et les médecins nous enseignent, d'un commun accord, que ces funestes complications de symptômes et de maladies, qui déconcertent leur art, confondent leurs expériences, démentent leurs anciens aphorismes, ont leurs sources dans les plaisirs. .Qui ne voit donc clairement combien il était juste de nous obliger d'en être les persécuteurs, puisqu'ils sont eux-mêmes, en tant de façons, les plus cruels persécuteurs de la vie humaine?

Mais laissons les maux qu'ils font à nos corps et à nos fortunes ; parlons de ceux qu'ils font à nos âmes, dont le cours est inévitable. La source de tous les maux, c'est qu'ils nous éloignent de Dieu, pour lequel si notre cœur ne nous dit pas que nous sommes faits, il n'y a point de paroles qui puissent guérir notre aveuglement. Or, mes frères. Dieu est esprit, et ce n'est que par l'esprit qu'on le peut atteindre. Qui ne voit donc que plus nous marchons dans la région des sens, plus nous nous éloignons de notre demeure natale, et plus nous nous égarons dans une ten'e étrangère?

Le prodigue nous le fait bien voir ; et ce n'est pas sans raison qu'il est écrit dans notre évangile qu'en sortant de la maison de son père, « il alla dans une région bien éloignée » : Peregre profecius est in regionem longinquam. Ce fils dénaturé, et ce serviteur fugitif, qui quitte pour ses plaisirs le service de son maître, fait deux étranges voyages : il éloigne son cœur de Dieu, et ensuite il en éloigne même sa pensée. Rien n'éloigne tant notre cœur de Dieu, que l'attache aveugle aux joies sensuelles ; et si les autres passions peuvent l'emporter, c'est celle-ci qui l'engage et le livi'e tout à fait. Dieu n'est plus dans ton cœur, homme sensuel : mais tu feras bientôt une seconde démarche.

r^2 = ■ 1K)SSUET. — CllAl». IV

Si Dieu n'est plus dans ton cœur, bientôt il ne sera plus dans ton esprit. Ta mémoire, trop complaisante à ce cœur ingrat, Teffacera bientôt d'elle-même. En effet, ne voyons-nous pas que les plaisirs occupent tellement l'esprit que les saintes véi'ités de Dieu et ses justes jugements n'y ont plus de place? Aufenintur judicia tua a fade ejus. Dieu éloigné de notre cœur, Dieu éloigné de notre pensée : ô le malheureux éloignement ! ô le funeste voyage ! Où êtes-vous, ô prodigue ! combien éloigné de votre patrie ! et en quelle basse région avez-vous choisi votre demeure !

David s'était autrefois perdu dans cette terre étrangère : il en est revenu bientôt ; mais, pendant qu'il y a passé, écoutez ce qu'il nous dit de ses erreurs : Cor meum dereliquit me : « Mon cœur, dit-il, m'a abandonné » ; il s'est allé engager dans une misérable servitude. Mais pendant que son cœur lui échappait, où avait-il son esprit? Écoutez ce qu'il dit encore : Comprehenderunt me iniquitates meœ, et non potui ut viderem : « Les pensées de mon péché m'occupaient tout, et je ne pouvais plus voir autre chose. » C'est encore en cet état que « la lumière de ses yeux n'est plus avec lui ». La connaissance de Dieu était obscurcie, la foi, comme éteinte et oubhée : Chrétiens, quel égarement ! Mais les pécheurs vont plus loin encore. Les vérités de Dieu nous échappent ; nous perdons, en nous éloignant, le ciel de vue ; on ne sait qu'en croire ; il n'y a plus que les sens qui nous touchent et qui nous occupent.

De vous dire maintenant, messieurs, jusques où ira cet égarement, ni jusqu'où vous emporteront les joies sensuelles, c'est ce que je n'entreprends pas (1) ; car qui sait les mauvais conseils que vous donneront ces flatteurs? Tout ce que je sais, clirétiens, c'est que la raison une fois livrée à l'attrait des sens, et prise de ce vin fumeux, ne peut plus répondre d'elle-même, ni savoir où l'emportera son ivresse. Mais que sert de renouveler aujourd'hui ce que j'ai déjà dit dans cette chaire de l'enchaînement des péchés? et quel besoin de vous faire voir

(1) M. Rebelliau fait ici une remarque extrêmement intéressante : « Avant d'arriver, écrit-il, à cette expression si simple, Bossuet avait écrit successivement : « Ce serait une folie de l'entreprendre... c'est « ce qui passe notre connaissance..., c'est ce qui passe tout à fait « notre connaissance. » Ce sont ces petites phrases de transition qui l'arrêtent le plus longtemps et qui sont le plus raturées dans les manuscrits. » {Sermons choisis, p. 373.)

qu'un crime en attire d'autres, puisqu'il n'en faut qu'un pour nous perdre ; et que, sans que nous fassions jamais d'autres injustices, c'en est une assez criminelle de refuser notre cœur à Dieu, qui le demande à si juste titre?

C'est à cette énorme injustice que nous engage tous les jours l'amour des plaisirs. Il fait beaucoup davantage : non content de nous avoir une fois arraché[s] à Dieu, il nous empêche d'y retom'ner par une conversion véritable ; et en voici les raisons.

Pour se convertir, clu'étiens, il faut premièrement se résoudre, fixer son esprit à- quelque chose, prendre une forme de vie : or est-il que l'attache aux attraits sensibles nous met dans une contraii'e disposition. Car nous voyons par expérience que tout l'agrément des sens est dans la variété (et c'est pourquoi l'Écriture dit que « la concupiscence est inconstante «, inconstantia concupiscentiœ) ; que, dans toute l'étendue des choses sensibles, il n'y a point de si agréable situation que le temps ne rende ennuyeuse et insupportable. Quiconque donc s'attache au sensible, il faut qu'il erre nécessairement d'objets en objets, et se trompe, pour ainsi dire, en changeant de place ; ainsi la concupiscence, c'est-à-dire l'amour des plaisirs, est toujom's changeant, parce que toute son ardeur languit et meurt dans la continuité, et que c'est le changement qui le fait re\i\Te. Aussi qu'est-ce autre chose que la \ie des sens, qu'un mouvement alternatif de l'appétit au dégoût, et du dégoût à l'appétit, l'âme flottant toujours incertaine entre l'ardeur qui se ralentit et l'ardeur qui se renouvelle : inconstantia concu'piscentiœ? Voilà ce que c'est que la vie des sens. Cependant, dans ce mouvement perpétuel, on ne laisse pas de se divertir par l'image d'une hberté eiTante : Quasi quadam lihertate aurœ perfruuntur vago quoclam desiderio suo.

Mais quand il faut arrêter ses résolutions, cette âme, accoutumée dès longtemps à comir deçà et delà, à sui\Te ses humeurs et ses fantaisies, et à se laisser tirer sans résistance par les objets plaisants qui se présenten[t], ne peut i)lus du tout se fixer. Cette constance, cette égalité, cette sévère régularité de la vertu lui fait peur, parce qu'elle n'y voit plus ces déUces, ces doux changements, cette variété qui égayé les sens, ces égarements agréables où ils semblent se promener avec hberté. C'est pourquoi cent fois on tente et cent fois on quitte, on rompt et on renoue bientôt avec les plaisirs. 0 âme inconstante et irrésolue, ou plutôt trop déterminée et trop résolue pour ne

i>3i BOSSUËT. — CIlAP. tV

pouvoir te résoudre, iras-tu toujours errant d'objets en objets, sans jamais t' arrêter au bien véritable?

C'est ici qu'il nous faut entendre quelle est la captivité où jettent les joies sensuelles ; car le Prodigue de la parabole ne s'égare pas seulement, mais encore il s'engage et se rend esclave ; et voici en quoi consiste notre servitude. C'est qu'encore que nous passions d'un objet à l'autre, ainsi que je viens de dire, avec une variété infinie, nous demeurons arrêtés dans l'étendue des attraits sensibles. Et qu'est-ce qui nous tient ainsi captifs de nos sens, sinon la malheureuse alliance du plaisir avec l'habitude? Car si l'habitude seule a tant de force pour nous captiver, le plaisir et l'habitude étant joints ensemble, quelles chaînes ne feront-ils pas? Entrez avec moi, messieurs, dans cette considération. Encore que la naturn ne nous porte pas à mentir, et qu'on ne puisse comprendre le plaisir que plusieurs y trouvent, néanmoins celui qui s'est engagé dans cette faiblesse honteuse, ne trouve plus d'ornements qui soient dignes de ses discours, que la hardiesse de ses inventions : bien plus, il jure et ment tout ensemble avec une pareille facilité et, par une horrible profanation, il s'accoutume à mêler ensemble 'n première vérité avec son contraire. Et quoique, repris par ses amis et par lui-même, il ait honte de sa conduite qui lui ôte toute créance, son habitude l'emporte par-dessus ses résolutions. Que si une coutume de cette sorte, qui répugne à la nature non moins qu'à la raison même, est néanmoins si puissante et si tyrannique, qu'y aurat-il de plus invincible que la nature avec l'habitude, que la force de l'inclination et du plaisir jointe à celle de l'accoutumance? Si le plaisir rend le vice aimable, l'habitude le rendra nécessaire. Si le plaisir nous jette dans une prison, l'habitude, dit saint Augustin, fermera cent portes sur nous, et ne nous laissera aucune sortie : Inclusum se sentit difficuUate vitiorum, et quçisi muro impossibilitatis eredo portisque clausis, qua évadai non invenit.

En cet état, chrétiens, s'il nous reste quelque connaissarcc de ce que nous sommes, quelle pitié devons-nous avoir de notre misère? Car encore, si nous pouvions arrêter cette course rapide des plaisirs, et les attacher, pour ainsi parler, autant à nous que nous nous attachons à eux, peut-être que notre aveuglement aurait quelque excuse. Mais n'est-ce pas la chose du monde la plus déplorable, que nous soyons si fidèles à ces trompeurs qui nous abandonnent si vite ; qu'ils aient une telle force pour nous entraîner, et nous une extrême impuissance

pour les retenir ; enfin que notre attache soit si violente, et leur fuite cependant si précipitée? Pleurez, pleurez, ô prodigue ! car qu'y a-t-il de plus misérable que de se sentir comme forcé par ses habitudes \icieuses d'aimer les plaisirs, et de se voir sitôt après forcé, par une nécessité fatale, de les perdre sans retour et sans espérance?

Que si, parmi tant de sujets de nous affliger, nous vivons toutefois heureux et contents, c'est alors, c'est alors, mes frères, qu'au défaut de notre misère, notre propre repos nous doit faire horrem'. Car ce n'est pas en vain qu'il est écrit : « Illuminez mes yeux, ô Seigneur, de peur que je ne m'endorme dans la mort. » Ce n'est pas en vain qu'il est écrit : « Ils passent leurs jours en paix, et descendent en un moment dans les enfers. » Ce n'est pas en vain qu'il est écrit, et que le Sauveur a prononcé dans son Évangile : « Malheur à vous qui riez, car vous pleurerez ! » En effet, si ceux qui rient parmi leurs péchés peuvent toujours conserver leur joie et en ce monde et en l'autre, ils l'emportent contre Dieu et bravent sa toute-puissance. Mais comme Dieu est le maître, il faut nécessairement que leurs ris se changent en gémissements éternels ; et ils sont d'autant plus assurés de pleurer un jour, qu'ils pleurent moins maintenant. Ouvitz donc les yeux, ô pécheurs ! voyez sur le bord de quel précipice vous vous êtes endormis, parmi quels flots et quelles tempêtes vous croyez être en siireté, enfin parmi quels malheurs et dans quelle servitude vous vivez contents ! 0 quïl vous serait peut-être utile que Dieu vous éveiUât d'un coup de sa main et vous instruisît par quelque affliction ! Mais, mes frères, je ne veux point faire de pareils souhaits, et je vous conjure au contraire de n'obhger pas le Tout-Puissant à vous faire ouvrir les yeux par quelques revers : prévenez de vous-m>mes sa juste fureur; craignez le retour du siècle à venir, et le funeste changement dont Jésus-Cliiist vous menace ; et, de peur que votre joie ne se change en pleurs, cherchez dans la pénitence, avec le prodigue, une tristesse qui se change en joie : c'est par où je m'en vais conclrre.

SECOND POINT

IS^ous lisQns dans l'Histoire sainte, c'est au premier li\Te d'Esdras, que, lorsque ce grand prophète eut rebâti le temple de Jérusalem que l'armée ass}Tienne avait détruit, le peuple,

rSi] ■ BOSSUET. — ClIAP. IV

mêlant ensemble le triste ressouvenir de sa ruine et la joie d'un si heureux rétablissement, poussait en l'air des accents lugubres, faisait retentir jusqu'au ciel des chants de réjouissance ; en telle sorte, dit l'auteur sacré, « qu'on ne pouvait distinguer les gémissements d'avec les cris d'allégresse » : Nec poterat quisquam agnoscere vocem clamons lœtantium, et vocem fletus populi. Ce mélange mystérieux de douleur et de joie est une image assez naturelle de ce qui s'accomplit dans la pénitence. L'âme déchue de la grâce voit le temple de Dieu renversé en elle. Ce ne sont point les Assyriens qui ont fait cet effroyable ravage ; c'est elle-même qui a détruit et honteusement profané ce temple sacré de son cœur, pour en faire un temple d'idoles. Elle pleure, elle gémit, elle ne veut point recevoir de consolation ; mais au miheu de ses douleurs et pendant qu'elle fait couler un torrent de larmes, elle voit que le Saint-Esprit, touché de ses pleurs, commence à redresser cette maison sainte, qu'il relève l'autel abattu, et rend enfin le premier honneur à sa conscience, où il veut faire sa demeure : que jugez-vous, chrétiens, de cette sainte tristesse? Une âme, à qui ses douleurs procurent une telle grâce, n' aimera- t-elle pas mieux s'affliger de ses péchés, que de rire avec le monde? et ne faut-il pas s'écrier ici avec le grand saint Augustin : « Que celui-là est heureux, qui est affligé de cette sorte ! » Quam felix est, qui sic miser est!

C'est ici que je voudrais pouvoir ramasser tout ce qu'il y a de plus efflcace dans les Écritures divines, pour vous représenter dignement ces déhces intérieures, ce fleuve de paix dont parle Isaïe, cette joie du Saint-Esprit, enfin ce calme admirable d'une bonne conscience. Il est malaisé, mes frères, de faire entendre ces vérités et goûter ces chastes plaisirs aux hommes du monde ; mais nous tâcherons comme nous pourrons de leur en donner quelque idée.

Dans cette inconstance des choses humaines et parmi tant de différentes agitations qui nous troublent ou qui nous menacent, celui-là me semble heureux qui peut avoir un refuge. Et sans cela, chrétiens, nous sommes trop découverts aux attaques de la fortune pour pouvoir trouver du repos. Laissons pour quelque temps la chaleur ordinaire du discours, et pesons les choses froidement. Vous vivez ici dans la cour, et, sans entrer plus avant dans l'état de vos affaires, je veux croire que votre état est tranquille; mais vous n'avez pas si fort oublié les tempêtes dont cette mer est si souvent agitée,

[ue vous vous fiiez tout à fait à cette bonace : et c"est pour- [uoi je ne vois point d'homme sensé qui ne se destine un lieu te retraite, qu'il regarde de loin, comme un port dans lequel [ se jettera, quand il sera poussé par les vents contraires. Mais et asile, que vous vous préparez contre la fortune, est encore ie son ressort ; et si loin que vous puissiez étendre votre prévoyance, jamais vous n'égalerez ses bizarreries : vous penserez ^ous être muni d'un côté, la disgrâce viendra de l'autre ; vous .urez tout assuré aux environs, l'édifice manquera par le fonlement. Si le fondement est solide, un coup de foudre viendra l'en haut, qui renversera tout de fond en comble : je veux dire implement et sans figure que les malheurs nous assaillent et lous pénètrent par trop d'endroits, pour pouvoir être prévus it arrêtés de toutes parts. Il n'y a rien sur la terre où nous Qettions notre appui, qui non seulement ne puisse manquer, nais encore nous être tourné en une amertume infinie. Et nous erions trop novices dans l'histoire de la vie humaine, si nous Lvions besoin que l'on nous prouvât cette vérité.

Posons donc que ce qui peut arriver, ce que vous avez vu nille fois amver aux autres, vous arrive aussi à vous-mêmes, ^îar, mes frères, vous n'avez point de sauvegarde de la fortune ; rous n'avez ni d'exemption ni de privilège contre les faiblesses communes. Qu'il arrive que votre fortune soit renversée par quelque disgrâce, votre famille désolée par quelque mort désasreuse, votre santé ruinée par quelque longue et fâcheuse naladie; si vous n'avez quelque heu où vous vous mettiez à 'abri, vous essuierez tout du long la fureur des vents et de la empête. Mais où sera cet abri? Promenez-vous à la campagne, e grand air ne dissipe point votre inquiétude ; rentrez dans ^otre maison, elle vous y pom*suit ; cette importune s'attache i vous jusque dans votre cabinet et dans votre Ht. Poussé et 3ersécuté de tous côtés, je ne vois plus que vous-même et votre )ropre conscience où vous puissiez vous réfugier. Mais si cette îonscience est mal avec Dieu, ou elle n'est pas en paix, ou sa laix est pire et plus ruineuse que tous les troubles. Que ferezk^ous, malheureux? Le dehors vous étant contraire, vous vouiriez vous renfermer au dedans ; le dedans, qui est tout en trouble, vous rejette \iolemment au dehors. Le monde se iéclare contre vous par votre infortune ; le ciel vous est fermé par vos péchés : ainsi, ne trouvant nulle consistance, quelle misère sera égale à la vôtre? Que si votre cœur est di'oit avec Dieu, là sera votre asile et votre refuge : là vous aurez Dieu au

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milieu de vous ; car Dieu ne quitte jamais un homme de bien : Dcus in mcdio ejus non commoveUtur, [dit] le psalmiste. Dieu donc habitant en vous soutiendra votre cœur abattu, en l'unissant saintement à un Jésus désolé, et aux mystères de sa croix et de ses souffrances. Là il vous montrera les afflictions, sources fécondes de biens infinis ; et entretenant votre âme affligée dans une bonne espérance, il vous donnera des consolations que le monde ne peut entendre. Mais pour avoir en vous-même ce consolateur invisible, c'est-à-dire le Saint-Esprit, à qui le Sauveur a donné ce nom, et pour goûter avec lui la paix d'une bonne conscience, il faut que cette conscience soit purifiée; ot nulle eau ne le peut faire que celle des larmes. Coulez donc, larmes de la pénitence ; coulez comme un torrent, ondes bienheureuses ; nettoyez cette conscience souillée ; lavez ce cœur profané, et « rendez-moi cette joie divine » qui est le fruit de la justice et de l'innocence : Redcle mihi lœiitiam salutaris lui.

Et certes ce serait une erreur étrange et trop indigne d'un homme, que de croire que nous vivions sans plaisir, pour le vouloir transporter du corps à l'esprit, de la partie terrestre et mortelle à la partie divine et incorruptible. Ce n'est pas en vain, chrétiens, que Jésus-Christ est venu à nous de ce paradis de déhces, où abondent les joies véritables. Il nous a apporté de ce lieu de paix et de bonheur éternel un commencement de la gloire dans le bienfait de la grâce, un essai de la vue de Dieu dans la foi, un gage et une partie de la félicité dans l'espérance; enfin, une volupté toute chaste et toute céleste, qui se forme, dit Tertulhen, du mépris des voluptés sensuelles. Qui nous donnera, chrétiens, que nous sachions goûter ce plaisir subUme, plaisir toujours égal, toujours uniforme, qui naît, non du trouble de l'âme, mais de sa paix; non de sa maladie, mais de sa santé ; non de ses passions, mais de son devoir; non de la ferveur inquiète et toujours changeante de ses désirs, mais de la droiture immuable de sa conscience : plaisir par conséquent véritable, qui n'agite pas la volonté, mais qui la calme ; qui ne surprend pas la raison, mais qui l'éclairé; qui ne chatouille pas les sens dans la surface, mais qui tire le cœur à Dieu par son centre.

Il n'y a que la pénitence qui puisse ouvrir le cœur à ces joies divines. Nul n'est digne d'être reçu à goûter ces chastes et véritables plaisirs, qu'il n'ait aupa avant déploré le temps qu'il a donné aux plaisirs trompeurs ; et notre prodigue ne goûterait pas les ravissantes douceurs de la bonté de son père,

ni l'abondance de sa maison, ni les délices de sa table, s'il n'avait pleuré avec amertume ses débauches, ses égarements, ses joies dissolues. Regrettons donc nos erreurs passées : car qu'avons nous à regretter davantage que les fautes que nous avons faites? Examinons attentivement pourquoi Dieu et la nature ont mis dans nos coeurs cette source amère de resfret et de déplaisir : c'est sans doute pour nous affliger, non tant de nos malhem's que de nos fautes. Les maux qui nous arrivent par nécessité portent toujours avec eux quelque espèce de consolation. C'est une nécessité, il faut se résoudre ; mais il n'y a rien qui aigrisse tant les regrets d'un homme que lorsque son malheur lui vient par sa faute ; [et] jamais il ne faudrait se consoler des fautes que l'on a commises, n'était qu'en les déplorant on les répare et on les efface. Vous avez perdu une personne chère, pleurez jusqu'à la fin du monde, vous ne la ferez pas sortir du tombeau, et vos douleurs ne ranimeront pas ses cendres éteintes...

Par conséquent, clirétiens, abandonnons notre cœur à cette douleur salutaire ; et si nous [nous] sentons tant soit peu touchés et attristés de nos désordres, réjouissons-nous de ces regrets, en disant avec le psalmiste : Trihulalionem et dolorem inveni, et nomen Domini invocam : « J'ai trouvé la douleur et l'affliction, et j'ai invoqué le nom de Dieu. » Remai'quez cette façon de parler : J'ai trouvé l'affliction et la douleur. Le même psalmiste a dit, en un autre psaume, que « les peines et les angoisses Font bien su trouver )) : Trihulatio et angustia invenerunt me. En effet, mille douleurs, mille afflictions nous persécutent sans cesse; et, comme dit le même psalmiste, « les misères nous trouvent toujours trop facilement » : Adjutor in trihulationihus quœ invenenmt nos nimis. Mais maintenant, dit ce saint prophète, j'ai enfin trouvé une douleur qui méritait bien que je la cherchasse : et c'est la douleur d'un coeur contrit et d'une âme affligée de ses péchés ; je l'ai trouvée, cette douleur, et j'ai invoqué le nom de Dieu. Je me suis affligé de mes crimes, et je me suis converti à celui qui les efface ; mes regrets ont fait mon bonheur, et les remords de ma conscience m'ont donné la paix : Tribulationem et dolorem [inveni, et nomen Domini invocavi].

Mais le temps où Thomme de bien goûtera plus utilement les fruits de cette douleur salutaire, ce sera celui de la mort ; et il faut qu'en finissant ce discours, je tâche d'imprimer cette vérité dans vos cœurs. Pour cela, considérons un moment les

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dispositions d'un homme qui meurt après avoir vécu parmi les plaisirs. Alors, s"il lui reste quelque sentiment, il ne peut éviter des regrets extrêmes ; car ou il regrettera de s'y être abandonné, ou il déplorera la nécessité de les perdre et de les quitter pour toujours. 0 douleur et douleur ! L'une est le fondement de la pénitence, et l'autre est le renouvellement de tous les crimes. On ne peut éviter, mes frères, l'une ou l'autre de ces deux douleurs ; mais laquelle l'emportera dans ce dernier jour? c'est ce que l'on ne peut savoir : et, pour vous dire mon sentiment, ce sora plutôt la seconde.

Vous pensez peut-être, mes frères, que, pendant que la mort nous enlève tout, on se résout assez aisément à tout quitter, et qu'il n'est pas difficile de se détacher de ce qu'on va perdre. Mais [si] vous entrez dans le fond des cœurs, vous verrez qu'il faut craindi'e un effet contraire. En effet, il est naturel à l'homme de redoubler ses efforts pour retenir le bien qu'on lui ôte. Oui, mes frères, quand [on] nous arrache ce que nous aimons, on ressent tous les jours que nos désirs s'irritent par la violence (ju'on leur fait ; et l'âme faisant alors un dernier effort pour courir après son bien qu'on lui ravit, produit en elle-même cette passion que nous appelons le regret et le déplaisir. C'est ce qui fait qu'Agag, roi d'Amalec, qui nous est représenté dans les Écritures comme un homme de plaisir, Agag pinguissimus, au moment de perdre la vie qu'il avait trouvée si délicieuse, pousse cette plainte du fond de son cœur : Siccine séparât amara mors? « Est-ce ainsi que la mort amère sépare de tout? » Vous voyez comme, à la vue de la mort, qui lui arrache de vive force ce qu'il aime, tous ses désirs se réveillent par ses regrets mêmes, et qu'ainsi la séparation effective augmente dans ce moment l'attache de la volonté.

Qui ne craindra donc, chrétiens, que notre âme ne se retourne tout à coup en ce dernier jour à ce qui lui a plu désordonnément ; que notre dernier soupir ne soit un gémissement secret de perdre tant de plaisirs ; et que ce regret amer d'abandonner tout ne confirme, pour ainsi dire, par un dernier acte, tout ce qui s'est passé dans la vie? 0 regret funeste et déplorable, qui renouvelle en un moment tous les crimes, qui efface tous les regrets de la pénitence, et qui livre notre âme malheureuse à une suite éterrifîlle de regrets furieux et désespérants, qui ne recevront jamais d'adoucissement ni de remède !

Au contraire, un homme de bien, que les douleurs de la pénitence ont détaché de bonne foi des joies sensuelles, n'aura rien

à perdi'e en ce jour ; le détachement des plaisirs le désaccoutume du corps ; et ayant, depuis fort longtemps, ou déjoué, ou rompu ces liens délicats qui nous y attachent, il am'a peu de peine à s'en sépai^er. Un tel homme, dégagé du siècle, qui a mis toute son espérance en la ^ie future, voyant approcher la mort, ne la lîomme ni cruelle ni inexorable ; au contraire, il lui tend les bras, il lui montre lui-même l'endroit où elle doit frapper son dernier coup. 0 mort, lui dit-il d'un visage ferme, tu ne me feras aucun mal, tu ne m'ôteras rien de ce qui m'est cher. Tu me sépareras de ce corps mortel ; ô mort, je t'en remercie : j'ai travaillé toute ma vie à m'en détacher. J'ai tâché durant tout son cours de mortifier mes appétits sensuels ; ton secours, ô mort, m'était nécessaire pour en arracher jusqu'à la racine : ainsi, bien loin d'interrompre le cours de mes desseins, tu ne fais que mettre la dernière main à l'ouvrage que j'ai commencé. Tu ne détruis pas ce (pie je prétends ; mais tu l'achèves. Achève donc, ô mort favorable, et rends-moi bientôt à Celui que j'aime !

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