‹ BossuetChapitre 4 sur 11 · INTRODUCTION V · texte numérisé non relu

INTRODUCTION V

enflent des millions d'hommes et tant d'enfants innocents à leur ambition ! » [Lib. IX. art II, prop. 2).

Soyez Vécho, Vinterpréte de cette grande voix et quHls soient nombreux ceux qui viendront enrecueillir les enseignements au pied de votre chaire !

Veuillez agréer^ cher monsieur, avec mes félicitations et mes encouragements, mes sentiments dévoués en N.-S.

Emile,

f ÉvÉQUE d'Arras, Boulogne et Saint-Omer.

Boulogne, 3 janvier 1916.

IDEE GENERALE DE LA CARRIERE DE ROSSUET. N GÉNIE, SON CARACTÈRE, SES ENSEIGNEMENTS.

En importance comme en mérite, Bossuetestle premier de tous les auteurs français; c'est une chose que tout le monde avoue. L'objet des leçons qui vont suivre est de montrer les causes d'un si haut rang, et de tirer les leçons qu'elles comportent.

D'abord reconnaissons la principale de toutes dans l'ampleur et dans la perfection de vues, qui font de Bossuet un maître toujours égal et sûr.

Supposé qu'on voulût ranger les grands génies selon leurs mérites, en mettant à part les poètes et tous ceux qui s'adressent à l'imagination, tous ceux dont l'art est d'émouvoir et de plaire ; supposé qu'on assignât les places entre les auteurs qui ont pour objet d'instruire, les premières places n'appartiendraient pas à ceux dont les lumières causent le plus de surprise, parce qu'elles brillent isolément et sur quelque point particulier ; mais à ceux qui répandent une clarté continue, en qui la liaison des parties, un juste tempéra-

DiMiER. — Boâsuet. 1

ment d'idées, une pensée complète composent un enseignement solide, auquel l'esprit se confie naturellement.

Quelque plaisir qu'on ])renne à de brillants éclats, quelque profit que procure en pareil cas Tétonnement même, quand ce qui le cause est le trait de la vérité, il faut reconnaître que l'esprit y gagne moins qu'à des directions plus égales, où les saillies du vrai, pour causer moins de surprise, n'en sont pas forcément moinsvives, ni moins profondes ; seulement les vérités secondaires dont elles s'entourent, ajoutent à cette vivacité un air de vraisemblance et de facilité. L'esprit du lecteur n'est pas porté moins haut, quoique son ascension se fasse avec aisance, parce que, dans le mouvement rapide qui l'entraîne, toutes les linesses de la raison, tous les scrupules de l'expérience, toutes les délicatesses du sentiment même sont ménagés. Une critique chimérique sest complue à dépoindre ces précautions comme un soin importun. La vérité est que rien ne correspond davantage à ce qu'il y a de plus élevé, comme de plus difticile, dans l'exercice de l'intelligence. N'avoir rien de l'air du paradoxe, éviter l'esprit de système et la raideur, faire sentir partout des jointures ; au sein des pensées les plus hautes, maintenir le naturel et faire régner le bon sens, c'est l'apanage des plus grands esprits, de ceux à qui, dans une sage histoire de notre littérature, il conviendra toujours de réserver la primauté. Un Descartes, un Buffon, un Fustel de Coulanges, sont à ce rang; Bossuet y brille sur tous les autres.

Il y brille de deux manières : et par ses talents accomplis, et par l'importance des sujets auxquels on le voit s'appliquer.

Pour le définir d'un mot, c'est un théologien. Or quelle position lient la théologie dans le domaine du savoir humain? Celle d'un point oii les notions les plus hautes auxquelles l'esprit puisse s'élever, commandent la pratique de la vie. D'une part la théologie touche à cette partie de l'antique réflexion des sages que nous appelons métaphysique ; en même temps la règle des mœurs en sort. Elle s'étend donc en quelque manière à tout. Et elle requiert tous les genres de lumières : celles de l'expérience comme celles de la raison, la connaissance et l'appréciation de l'histoire, et jusqu'à l'exacte lecture des textes. En un mot l'esprit du théologien réunit la pratique des exercices les plus variés qui s'imposent à l'intelligence dans la recherche de la vérité ; d'une pratique aussi étendue se compose un équilibre capable de donner à l'esprit sa perfection.

Tels sont en général les titres de Bossuet à la primauté littéraire : j'ai du les constater d'abord.

Cette primauté fut reconnue de son temps. La vie de Bossuet n'offre pas un progrès de son intelligence et de ses travaux, qui nait été suivi de justes applaudissements et d'un progrès proportionné dans la réputation et dans l'estime. On voit, quand on lit son histoire, cette vie et celte réputation s'avancer d'un mouvement continu : spectacle propre, pour le dire en passant, à démentir la légende romantique du génie nécessairement méconnu et sujet aux persécutions du genre humain. Il est vrai que les esprits nourris de ces maximes là ne fréquentent guère les régions où Bossuet fait sa demeure. Bossuet n'a pas sa place dans la liste fameuse des « suprêmes génies )> dressée par Hugo, oii figure Rabelais mais point Sophocle, Juvénal mais

point ^ïolière, ni Racine. De telles exclusions et celle de Bossuet, proférées par un organe aussi sonore que l'auteur du William Shakespeare, découvrent la légèreté et lignorance d'un temps où cet organe fut en crédit. Aussi reconnaissons que ce temps ne fut qu'un passage ; nous touchons heureusement au moment où ' ces sortes de sottises ne seront plus qu'un souvenir. Bossuet sortait de famille de robe, étabUe en Bourgogne ; quoique son père, conseiller au parlement de Metz, eut dû se transporter dans cette dernière ville. Lui demeura à Dijon, sa ville natale. On le destinait à l'Eglise. Le collège des Jésuites l'eut d'abord pour élève. Il acheva ses études à Paris au fameux collège de Navarre, occupé à présent par l'Ecole polytechnique. Ses grands talents y furent bientôt remarqués. De bonne heure, au sein de ce collège, chargé du soin de quelques sermons adressés à ses condisciples, il fit admirer son éloquence. D"autre parties biographes ont retenu l'anecdote d'un sermon qu'il fit imprompiit à seize ans (1643) devant la société de l'hôtel de Rambouillet, et à propos duquel, le fait ayant lieu après souper, Voiture, le fameux bel esprit, dit que jamais il n'avait entendu « prêcher ni si tôt, ni si tard )). Un autre sermon prononcé vers le même temps à l'hôtel de Vendôme, devant Gospéan, évêque de Lisieux, et quelques autres évèques, valut à l'écolier de Navarre des suffrages plus éclairés et non moins chaleureux. Le témoignage de discours conservés, datant de huit ou dix ans plus tard et qui font voir Bossuet à vingtcinq ans, entre autres le sermon sur la Bonté et la rigueur de Dieu, que Sainte-Beuve a loué dans ses Lundis, permettent au lecteur d'aujourd'hui de mesurer l'admirable précocité de Bossuet.

Il avait pour ami le marquis de Feuquières, qui le fit connaître à M"'^ de Rambouillet. M"'® du Plessis- Guénégaud et rhôtcl de Xevers le reçurent : ces endroits composaient alors un centre de bonne société et un rendez-vous de gens de lettres. Sans doute il n'eût tenu qu'à lui de s'avancer par là dans le monde, et de s'ouvrir sans tant de peine une carrière qui devait être si laborieuse. A ces facilités Bossuet préféra le train régulier de sa profession et une solitude relative, qui l'appliquait à létude. Il refusa la maîtrise du collège de Navarre, vacante par la retraite de Nicolas Cornet, qu'on lui offrait. Son père obtint pour lui une chanoinie à Metz, où il s'en alla résider.

Tous les historiens ont signalé le séjour de Metz comme un temps de grand labeur dans la vie de Bossuet. Il dura de 1652 à lGo8. Pendant six ans, adonné au ministère que lui imposait sa prébende, au sein d'une ville où les huguenots étaient nombreux, celui qui devait être l'interprète des saints Pères, le redresseur de l'erreur protestante, le grand orateur de son siècle, s'exerça dans le sermon et dans la controverse ; surtout, par des lectures suivies, complètes, approfondies des docteurs de l'Eglise et des Saintes Ecritures, il acquit cette science sacrée que personne n'a possédée avec autant d'étendue que lui, dans le même degré de plénitude. De là datent les fameux sermons que Gandar a commentés dans Bossuet orateur, avec tant d'érudition et de goût; de là les fragments conservés de cette retraite donnée par les pères de Saint- Lazare, à laquelle Bossuet prit part, comme ami de saint Vincent de Paul, dans la modeste chaire de la paroisse de la citadelle ; de là les controverses contre le ministre Ferry, conduites avec un tel succès, que ce

dernier semble n'avoir été empêché de se convertir à la foi catholique, que par la mort.

Entln Bossuet revint à Paris. Son entrée dans la renommée suivit de près ; elle eut lieu au moyen du carême qu'il prêcha en 1660 aux Minimes de la Place Royale. Cette place et ses alentours étaient le quartier le plus élégant de Paris ; toutes les plus grandes familles y avaient leur demeure, comme on peut voir par quantité de vastes et beaux hôtels de ces temps-là, qui s'y conservent. Les Minimes, ordre alors fameux par les noms des PP. Nicéron, Hilarion de Coste, Mersenne (ce dernier ami de Descartes et mathématicien), occupaient de tous les monastères le plus fréquenté du beau monde ; des tombeaux de grands seigneurs emplissaient leur église : il n'y avait pas de lieu plus propre à rapprocher Bossuet de la cour. Déjà il avait prêché devant les deux reines, celle de France Anne d'Autriche, celle d'Angleterre Henriette, aux Carmélites du faubourg Saint-Jacques et à la Visitation de Chaiilot. Le sermon prononcé devant l'une fut le panégyrique de saint Joseph en 1658 ; devant l'autre il prêcha la fête de la Visitation en 1660.

On peut croire que ses amis dautrefois, auxquels s'ajoutait le maréchal de Schomberg, qu'il connut comme gouverneur de Metz, aidèrent à sa réputation. C'est un fait bien remarquable de voir cette réputation s'établir en cette année 1660, première du gouvernement personnel de Louis XIV, qui marque l'ère la plus brillante des lettres françaises dans tous les genres. Bossuet avait alors trente-trois ans. D'autres stations non moins applaudies suivirent. Il prêcha le carême aux Carmélites en 1661, et enfin le carême au Louvre devant le Roi en 1662. Ce fut le commencement de sa

forliine. Le Roi fut si conlent de lui qu'il écrivit à Melz à son père, pour le féliciter d'avoir un pareil fils.

Les stations prêciiées devant Louis XIV par Bossuel sont au nombre de quatre. L'avent du Louvre en 1665, le carême de Saint -Germain en 1666, l'avent de Saint Germain en 1669 complètent ce nombre. En même temps on requérait son éloquence et son savoir pour un genre de discours qu'il a su porter si haut, qu'on peut dire qu'il Ta incarné. L'oraison funèbre d'Henriette, reine d'Angleterre, lui fut demandée en 1669. On entendit sortir de la bouche de Bossuet des paroles telles que les hommes n'en avaient point en- ^^^ tendu depuis les plus fameux triomphes de l'éloquence ^ ^ chez les anciens, depuis Cicéron et Démoslhène. L'as- ^ cendant de la religion chrétienne exprimé dans toute sa dignité, ajoutait à ce prestige du discours un empire J sans précédent. Alors commença cette suite de monuments incomparables, qui, par les oraisons funèbres d'Henriette d'Angleterre, de la princesse Palatine et des autres, mènent l'orateur jusqu'à celle du grand Condé, prononcée en 1686 « dernier reste, disait Bossuet lui-même, d'une voix qui tombe et d'une ardeur qui s'éteint. »

Mais la modestie seule le faisait parler ainsi. Son ardeur ne s'éteignit jamais, et sa voix fut toujours la même. Depuis 1670, on le voit appliqué à un genre de travaux dont l'importance et le retentissement devaient encore dépasser le succès de son éloquence : enseignement, direction spirituelle, qui, à travers trente ans de sa vie, allaient revêtir toutes les formes. Louis XIV le nomma précepteur du Dauphin. C'était une nouvelle existence, qui fixait sa demeure à la cour, et le plaçait dans le voisinage de tout ce qu'il y

avait en France de plus illustre et de plus capable de l'apprécier.

Cette situation dura douze ans, jusqu'en 1682. L'histoire en est connue : son effet le plus remarquable fut de faire de Bossuet un auteur. Il n'avait presque rien imprimé jusque-là. L'oraison funèbre d'Anne d'Autriche prononcée avant celles qu'on a nommées plus haut, restée manuscrite, est perdue ; celle d'Henriette de France ne vit le jour de l'impression qu'à la prière de la fille de cette princesse, et ce fut ce qui le détermina à faire paraître les autres ensuite. Pour ses sermons, il n'avait pas coutume d'en respecter même le manuscrit ; ce qu'il en gardait n'était que pour servir à des discours nouveaux, qu'il composait de pages prises aux anciens, changées de place ou mises en pièces, où les érudits ont eu la plus grande peine à rétablir la suite originale.

Les ouvrages composés pour l'éducation du Dauphin furent ses premières productions d'auteur. Ils sont au nombre de trois : le Discours sur l'Histoire universelle, le Traité de la connaissance de Dieu et de soi-même, la Politique tirée de V Écriture sainte. En même temps, le zèle qui le portait à l'instruction des protestants, lui faisait mettre au jour V Exposition de la doctrine catholique sur les matières de controverse : livre qu'il fallut défendre contre la contradiction, et d'où s'engendrèrent de nouveaux ouvrages.

Une activité personnelle extrême était mêlée à tout cela. Bossuet convertissait Turenne ; il conduisait M^*'' de Lavallière au Carmel ; il obtenait pour quelque temps la séparation du Roi d'avec M""^ de Montespan ; il tenait avec le ministre Claude, devant M***" de Duras, cette célèbre conférence sur la matière de l'Eglise, par

laquelle M''*" de Duras fut convertie. Quand fut réunie l'assemblée du clergé de France en 1682, à l'occasion de raffaire de la régale, Bossuet y parut en rôle principal, retenant de son mieux les passions qui s\remuaient, et rédigeant les quatre articles, qui, tout sujets a reproche qu'ils sont, n'en représentent pas moins, si Ton fait attention aux résolutions qui menaçaient d'être prises, un moindre mal en cette affaire. Il n'est que juste de reconnaître que, dans ces circonstances, Bossuet agit en modérateur des vivacités de rassemblée, et quil eut le Roi pour appui.

L'unioji çle Bossuet et du Roi fondée sur une estimel mutuelle, qu'accompagnait la fidélité chez l'un et la! (^onfiance chez l'autre, est un des beaux traits de cette) époque. Elle fait du grand prélat quelque chose comme la voix doctrinale du règne. Bossuet était évêque depuis 1670, l'ayant d'abord été de Condom, où il ne put jamais résider, et dont à cause de cela il préféra se démettre ; il fut évêque de Meaux à partir de 1682.

L'assemblée terminée, Bossuet se retira à Meaux et depuis lors, pendant vingt ans, ne quitta pas un moment les devoirs que lui imposait la charge de son diocèse. Cette dernière période n'en est pas moins marquée par quantité d'autres travaux. La controverse menée contre les protestants de la Brie, rengagea à écrire VHistoire des Variations des Églises réformées, qui doit passer pour son chef-d'œuvre. Elle parut en 1688. Comme l'Exposition, elle força son auteur à reprendre la plume pour la défendre. Contre Jurieu, qui l'attaquait, Bossuet mit au jour les six Avertissements aux protestants, remplis d'un supplément de doctrine admirable. En 1691 fut engagée entre Bossuet et Molanus, abbé de Loccum ,en Hanovre,

celte correspondance pour la réunion des Luthériens d'Allemagne à l'Eglise, que Leibnitz devait reprendre, et qui ne put aboutir.

Bossuet était alors Ihomme le plus considéré de l'Europe en ces affaires. L'univers protestant avait les yeux sur lui. Il avait fait plus que les réfuter, il les avait en partie convertis. Ceux mêmes qui ne se décidaient point à rentrer dans lunité romaine, ne lui marchandaient pas leur estime. On les voyait paraître à l'évêché de Meaux et dans la maison de campagne de Germigny, venant de tous les pays d'Europe où l'hérésie avait des disciples, attirés parle renom de sa science et les lumières de son esprit. La terrasse de ces beaux jardins, qui dominait la Marne et que des prés ont remplacée, fut témoin en ce temps-là des plus doctes entretiens de théologie qu'on eût vus depuis le temps des Pères. Le témoignage de milliers de conversions opérées par le livre de l'Exposition, environnait ces entretiens d'un sérieux et d'une majesté incomparables. Des ministres même, comme Papin, converti en ce temps-là, y ajoutaient leur témoignage.

D'autre part, toujours par la même plume, la même doctrine Hvrait de nouveaux combats. Depuis 1695 court la controverse du quiétisme, terminée en 1699 par la condamnation du livre des Maximes des Saints de Fénelon. Un autre adversaire, Richard Simon, prêtre de l'Oratoire et exégète, s'élève. Bossuet écrit contre lui deux ouvrages, dont le plus important, la Défense de la tradition et des saints Pères, ne fut publié que plus tard.

Cependant l'évêque de Meaux conduisait son diocèse. Adonné à la direction de conscience, on lui voit prodiguer les avis les plus sages, les plus attentifs, à des

pénitentes comme la sœur Cornuau et comme M"'^ d'Albert, auxquelles tant de lettres écrites par lui composent comme un traite parfait de la matière. Pour les religieuses de la Visitation de Meaux, il écrit les Eléoalions sur les mTjstères et les Méditaiions sur Vévangile (lG9oj. En même temps se succèdent des actes d'administration de divers genres, dont le plus célèbre fut mené contre l'abbesse de Jouarre Henriette de Lorraine, réduite par lui à une obéissance dont devaient la dispenser d'anciennes exemptions. La révocation de l'édit de Nantes, qui survint aussitôt après l'entrée de Bossuet dans son diocèse, lui créait de grands soins, qui n'eurent de cours régulier qu'après le traité de Hyswyck en 1697. Alors il s'agit de ramener tout à fait ceux qu'on considérait comme nouveaux convertis. Bossuet y mit de grandes précautions, beaucoup de douceur et une constance inflexible, dont les fruits furent aussi solides qu'abondants.

Tous ces ouvrages et tous ces actes prennent place dans la vie de Bossuet autour de la soixante-dixième année. Ils attestent chez le prélat devenu vieux une extraordinaire vigueur d'intelligence et de volonté. La maladie de la pierre, qui trois ans avant samort l'obligea à se faire tailler, ne parait pas même l'avoir abattu. Bossuet mourut l'année 1704, à l'âge de soixante-dixsept ans, en pleine possession de lui-méme(et de son géniejXerminant dignement une carrière que nulle autre n'a dépassée en fécondité et en gloire.

Pour la mieux embrasser d'un regard, remarquons que par-dessus tout ce fut une carrière d'homme d'action ; l'écrivain n'y vient qu'en second et comme organe d'un dessein plus vaste et de beaucoup supérieur.

12 BGSSUET

C'est une grande diflerence avec d'autres auteurs, qui n'ont été que des hommes de lettres. Un homme de lettres borne tous ses desseins à l'approbation du lecteur. Bossuet n'est content que sil mène le lecteur à des actes. Ce qu'il écrit ne tend qu'à cela ; à l'égard des hommes et des choses il ne prend la plume que pour aboutir.

Or par quel moyen ? Par la doctrine. Bossuet enseigne ; c'est un docteur : ce mot exprime toute sa carrière. Il est docteur par profession, comme prêtre et comme évêque : il l'est par les emplois oi^i l'existence l'engage, soit dans le privé, soit en public ; il l'est aussi par tempérament. Il a de ce caractère le ton d'autorité, la confiance dans le pouvoir de la démonstration, l'estime supérieure du vrai, j Venons maintenant au détail. Trois parties sont à considérer dans l'application d'un docteur : l'exposition, la controverse, l'exhortation. Dans les deux pre- • mières de ces parties, il n'y a personne qui soit supé- ] rieur à Bossuet.

L'apanage de l'exposition, c'est une plénitude de pensée, et ce don de subordination que j'ai expliqué au début de cet entretien, cet art de faire sentir l'harmonie entre les parties diverses du vrai. L'exposition est ce (c grand chemin », sous l'image duquel Bossuet nous représente la voie de la vérité, proposé au voyageur et suivi par lui naturellement et sans controverse. J'ai dit que c'était le fait des génies de premier rang, auquel tous les éloges qu'on peut faire d'un aussi grand génie que Pascal, n'atteignent cependant pas. Il y a dans Pascal d'ardentes exhortations, des remarques éclatantes, dont le tranchant sinsinue au plus profond de l'esprit, des polémiques, mais point d'exposition.

Son génie n'est pas propre à cela; il lui manque la plénitude et la sérénité.

Non moins remarquable chczBossuet, la controverse exige la promptitude. Mais cette qualité, pour être efficace, ne doit pas être l'effet du seul tempérament, ni des seules ressources de l'esprit. 11 faut, il est vrai, dans cette partie savoir au besoin surprendre et intimider l'adversaire, mais il n'y a de moyen loyal pour cela que de faire briller la vérité. Représentons-nous la controverse, non comme une pratique ingénieuse pour laquelle toutes sortes de prestiges et de diversions sont bonnes, fondée sur l'agilité et sur l'improvisation, mais comme la vérité en armes, faisant face à la fois sur tous les points où porte la critique. Pour en être l'organe, il faut unir beaucoup de justesse à beaucoup de pénétration et à beaucoup d'ampleur; il faut à la fois bien juger, jugera fond, juger d'ensemble. Le dernier surtout est important; comme dans une forteresse attaquée, il faut disposer de hauts lieux d'où l'on embrasse toute la défense. A cet égard, remarquons que la controverse puise aux mêmes sources que l'exposition. Aussi, dans les génies les plus propres à cet exercice, la sérénité de l'exposition trouve-t-elle moyen de régner jusque sur le fracas et le tumulte de la controverse. C'est le mérite de Bossuet; essentiellement il est le même, soit qu'il enseigne, soit qu'il dispute. Toute la différence est qu'au surplus, la controverse donne cours chez lui à un merveilleux tempérament de jouteur. On peut dire qu'il n'y a rien en ce genre de supérieur dans toute notre littérature. Veuillot luimême, comme polémiste, s'efface, mis à côté de Bossuet.

Cette vigueur de controverse peut être constatée

dans un signe, qui est l'ironie. Bossuet Ta semée dans toutes ses polémiques, et jusque dans un livre d'histoire comme celle des variations des Eglises réformées, où le chapitre de lAntechrist entre autres (livre xiii) en offre un exemple aussi copieux que parfait. Quant à la controverse d'ensemble, on peut regarder celle du quiétisme comme le chef-d'œuvre du genre. Jamais coups plus sensibles et plus justes, oij plus de vigueur fût unie à plus d'à propos et de précision, ne sont tombés sur un adversaire. La Relation de Bossuet sur le quiétisme, et ses annexes, offrent à cet égard tous les genres d'éloquence, sanctionnés par les résultats : si bien que par comparaison on peut appliquer à Bossuet ce qu'il dit de Condé, que, d'où que vinssent les ennemis, ils le trouvaient toujours sur ses gardes, « toujours prêt à fondre sur eux et à prendre ses avantages », comme « une aigle (dit-il) qu'on voit toujours, soit qu'elle vole au milieu des airs, soit qu'elle se pose sur le haut de quelque rocher, porter de tous côtés des regards perçants, et tomber si sûrement sur sa proie, qu'on ne peut éviter ses ongles non plus que ses yeux » . La théologie (avons-nous dit), voilà ce que ce docteur enseigne : la théologie, c'est-à-dire des principes ; mais cette science a aussi affaire aux faits. Or le génie de Bossuet n'est pas moins propre à la découverte, à l'examen, à la mise en ordre des faits, qu'à celle des idées. Bossuet est aussi historien. Et, comme au sein de l'histoire même il ne perd jamais de vue les idées, c'est-à-dire le système des causes, il arrive que ce théologien tient en histoire un premier rang. Cela mérite d'être remarqué. Que n'a-t-on pas dit sur l'incapacité où nos anciens auteurs français auraient été décrire l'histoire, empêchés par un défaut de critique !

La vérité est qu'au xix® siècle, où l'on a bien osé placer les commencements de l'art d'écrire l'histoire, il n'y a de comparable à Bossuet que le seul Fuslel de Coulanges.

Nous ajouterons en fait d'éloquence, à la définition du génie de Bossuet, le don des images grandes et majestueuses, jetées avec aisance au cours soit d'une exposition, soit d'un récit. C'est son trait le plus populaire, et l'on conçoit qu'une richesse d'imagination si rare ait surtout frappé les lecteurs et retenti dans la postérité.

Comme une aigle aux ailes immenses Agile habitante des cieux...

Chénedollé, dans des vers qui ne sont pas méprisables, a rimé cet éloge, oii la comparaison de l'aigle revient inévitablement : de l'aigle planant au-dessus des empires, que raconte en traits magnifiques le discours sur riîisloire universelle.

Tel il passe, escorté de leurs grandes images, Avec la majesté des âges Et la rapidité du temps.

Et cet éclat n'a rien de monotone ; il va sans profusion indiscrète ; une immense différence sépare Bossuet des Bernardin de Saint-Pierre et des Chateaubriand; son esprit est nerveux autant que riche, et sa magnificence n'emporte aucune mollesse. Ainsi formé, ce don le rend propre comme pas un au genre de l'éloge, que les anciens nommaient panégyrique, et dont se constitue l'éloquence d'apparat. Elle est aujourd'hui décriée. Cependant personne n'oserait faire tomber la critique

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sur les ouvrages que Bossuet nous a laissés. Chacun avoue que ses oraisons funèbres offrent des beautés extraordinaires et sans équivalent ailleurs.

Tels sont les traits du génie de Bossuet. Il faut avouer que l'auteur qu'ils nous représentent, ne convient pas qu'à l'enseignement des classes, qu'il mérite d'être lu pour d'autres raisons encore que pour le style. L'intérêt qu'il excite n'est pas celui des curieux, cest celui des hommes attachés aux problèmes de l'existence ; la matière qu'il remue est vivante, et s'agite sur la place publique. En même temps il n'y a rien de si vif, de si ardent, de si naturel, de si primesautier que ce génie. La hauteur de pensée s'y unit à une verdeur incomparable, à la fougue, à la jeunesse, à la passion, réglée, mais toujours jailHssante. C'est un tableau bien différent de celui qu'on nous présente parfois, d'après des auteurs qu'on a regardés comme les interprètes de sa gloire.

Par exemple, c'est une question de savoir si Brunetière, en soutenant dans les derniers vingt ans le renom de Bossuet d'un certain bruit, n'a pas contribué à éloigner de lui la curiosité contemporaine.

Il fait son éloge avec passion, mais comme celui de sa chose propre, et comme on soutient un parti. Entre ses mains, l'admiration de Bossuet est devenue une distinction qu'on se donne ; elle cesse d'être le tribut de reconnaissance payé naïvement au bienfaiteur de notre intelligence. Les raisons de l'éloge qu'il en fait sont spéciales, écartées du commun niveau, péniblement tirées de points de vue propres à l'auteur, tranchantes à la fois et fragiles : c'est le fait de tout paradoxe. L'effet d'un pareil commentaire peut être de grandir beaucoup l'estime d'un auteur en paroles; phis

GHXIE ET CARACTKRF: 17

infailliblemonl encore il supprime les contacts entre le monde et lui, l'enlève au commerce des hommes, le recule au fond des anthologies, des volumes de critique plus ou moins ingénieuse, et le transforme en pièce de musée. Notez que ces façons n'empêchent pas le panégyriste de corriger l'auteur et de lui faire la leçon. Dans un pareil ménage, l'auteur devient si bien la chose, la propriété du critique, que celui-ci le retouche à discrétion. Brunetière trouve par exemple que dans la controverse avec les protestants, chapitre capital et vraiment sans reproche de la carrière de Bossuet, le grand évêque s'est montré trop sensible à la critique. Quand Jurieu l'attaquait. « nous aimerions mieux, dit Brunetière, que Bossuet n'eût pas senti la piqûre » . Dans l'admirable Histoire des Variations, le même critique trouve (tout gratuitement) des « traits d'impatience, d'irrilation, de passion. «

Ces redressements hautains et arbitraires, joints à l'apologie de parti, ont abouti à un effet singulier. Ils ont substitué pour ainsi dire la personnalité du panégyriste à celle du saint. Ils ont établi dans les esprits une confusion de leurs caractères. Aux yeux de combien de nos contemporains Bossuet n'apparaît-il pas sous l'aspect de son cassant apologiste! Comme Hugo voulait que « Shakespeare l'ancien » fût Eschyle, Bossuet est ainsi devenu Brunetière Vancien. C'est une grande déchéance, et d'autre part rien n'est plus trompeur que cette confusion : les deux caractères qu'elle assemble se contredisant du tout au tout. Bossuet fréquenté à la source apparaît justement comme l'homme le moins systématique du monde, comme l'esprit le moins raide, le plus simple. D'autres ont eu plus que lui ce qu'on appelle l'onction; personne ne le dépasse en droiture

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et dans ce que nos anciens appelaient la « candeur ». C'est là son charme particulier. Au contraire on suppose en lui un ton de détî, une parade d'aftirmation, on se le figure tout plein de cet assommant travers, qui serait si bien nommé la morgue intellectuelle, et que personne n'a eu moins que lai : nul n'élimine plus complètement que Bossuet cet orgueil de la doctrine, qu'a porté sous nos yeux jusqu'à la caricature le plus bruyant de ses défenseurs. Ce que Bossuet dit de lui-même, de sa simplicité, au cours de la querelle du quiétisme, s'appelant un a simple et innocent théologien », est la vérité pure. « Qu'on est malheureux et incertain de soimême, écrit-il, lorsqu'il faut sans cesse échapper par quelque finesse ! » Et ce trait le fait connaître parfaitement. Certainement l'erreur commise à cet égard au sujet de Bossuet, ne saurait être plus grande. On a imaginé son œuvre comme une espèce de paradoxe de la règle et de l'autorité ; elle ne contientquc les maximes tout unies de l'ordre, qui se confond avec le bon sens. A qui en voudrait douter, j'en indiquerai un signe dans le style auquel il confie sa pensée, et dont la qualité maîtresse est certainement le naturel.

Par une erreur correspondante, dautres ont reproché à Bossuet labsolutisme de l'esprit. C'est un préjugé très répandu. Comme il a pour effet de tenir en échec les enseignements contenus dans ses ouvrages, pour le plus grand dommage du lecteur, je vais l'examiner en détail.

Cet absolutisme d'esprit se laisse entendre en plusieurs sortes. Il peut se dire premièrement de ceux qui veulent qu'on ne décide rien que par autorité : soit par l'autorité de la tradition, soit par celle du consentement universel des hommes, soit (comme ce serait le cas

pour Bossuet) par lautorité de l'Eglise. Une deuxième sorte d'esprils absolus sont ceux qui rangent tout sous la règle d'une raison abstraite et uniquement logique, au mépris de la considération des faits et des avis de l'expérience. D'un côté comme de l'autre, le reproche est de sacrifier tout ou partie de la raison à quelque principe trop court ou trop étroit, qui promet la stabilité, au détriment de l'exercice légitimée et même nécessaire de lesprit. Or il est facile de prouver que, soit dans un sens, soit dans l'autre, personne moins que Bossuet ne mérite ce reproche.

D'une part son recours envers l'autorité, soit de l'Eglise, soit du bon sens, a lieu sans dommage de la raison. Partout nous voyons qu'il examine, quil discute, qu'il apporte des preuves ; il n'y a pas chez lui de sortes de conclusions qu'il n'ait soin d'expliquer à l'intelligence.

Et c'est cela qui donne à ses affirmations un caractère bien différent de celles dun Chateaubriand par exemple, confondu trop souvent avec lui, à cet égard comme en fait de style. Chateaubriand ne convie les hommes au respect de la tradition, qu'à cause de la beauté de l'unité et du prestige des hiérarchies. Le sens de ses exhortations se borne à ceci, qu'une seule foi, un seul roi, sont choses magnifiques. Et cela peut être vrai, mais n'empêche pas de répondre : Il n'y a pas d'ascendant de paroles ou d'images qui tienne, là où l'intelligence n'a pas son compte. Les hommes veulent comprendre, et quand ils se soumettent, il faut au moins qu'on soit en mesure de leur dire pourquoi et à qui. Or voilà ce que Bossuet ne refuse jamais à son lecteur. M. Anatole France a méconnu cette différence, quand, dans sa préface dès Propos de Jérôme Coignard,

il place son héros, à cause de la liberté d'esprit qui brille en lui, « bien au-dessus d'un Bossuet et de tous ces grands personnages qui brillent à leur rang dans la pompe traditionnelle des coutumes et des croyances » . C'est confondre le Discours sur VHistoire universelle avec le Génie du Christianisme, et la Politique tirée de V Ecriture sainte avec le Chant du Sacre de Lamartine.

Quant au tort qui consisterait dans l'intempérance d'une raison métaphysique et abstraite, il est clair que Bossuet ne le mérite pas davantage. J'ai dit qu'il est historien autant que philosophe et théologien, et cela est assez répondre. Qu'enseigne l'histoire en effet? Rien autre chose que l'empire des circonstances, le devoir de s'y soumettre, et l'art d'y appliquer les principes. Dans l'enchaînement des raisons générales que trace notre intelligence, l'histoire introduit les égards dus au fait. Et l'on verra dans tout ce livre à quel point Bossuet, non content de concevoir la nécessité des égards de fait, les a mis en pratique dans sa propre conduite.

Qu'est-ce donc que l'absolutisme, qu'on pense trouver chez lui ? Peut-être celui-ci, que je vais dire.

Bossuet enseigne que tout n'est pas opinion dans les affirmations auxquelles les hommes s'attachent; il y a selon lui des vérités, il y a des certitudes fondées, établies de façon à n'être mises en doute que par la mauvaise foi ou par l'ignorance. Ni à Tune ni à l'autre de ces deux causes d'erreur, Bossuet n'admet que le vrai soit sacrifié. Supposé qu'il s'agisse du vrai en des matières de grande conséquence pratique, il s'ensuivra que les pouvoirs publics auront le devoir de le défendre. Telle est la philosophie de Bossuet: elle est contraire à celle qui met la tolérance de toutes les doctrines en

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principe ; et c'est en cela sans doute qu'on le trouve absolu.

Seulement il faut avouer que cette sorte d'absolutisme se confond avec le bon sens. Aux yeux du simple bon sens en effet, la liberté sans borne des opinions ne peut êlre défendue. La mise en discussion sans fin, au gré du premier venu, de ce qu'un examen sérieux, une expérience certaine, une raison bien déduite ont établi et confirmé, est la négation, non seulement de l'ordre de fait, mais de l'ordre de raison, de l'ordre intellectuel même. L'absolutisme qui se tient aux vérités acquises, est celui de tous les grands esprits. Quand Voltaire se mêlait de prétendre que les coquilles trouvées sur les montagnes, preuve d'un ancien séjour des eaux, y avaient été apportées par les pèlerins de Terre sainte au temps des croisades, Buffon ne se gênait pas pour opposer sans plus son autorité en cette affaire, exprimant un mépris immense pour des « gens qui veulent, disait-il, raisonner sur cela sans avoir rien vu ». C'était marquer, en termes bien plus hautains que ceux de Bossuet, le même absolutisme qu'on reproche à ce dernier, et cela en vertu du même principe, qui est la certitude issue de la science.

Savoir quelles vérités doivent être positivement mises à l'abri de la contestation à une époque donnée, dans certaines circonstances, et comment il convient d'assurer ce résultat, c'est une question dont on peut discuter, et de laquelle des gens de bon sens tomberont sans doute aisément d'accord ; quant au principe, il est certain. Ceux qui, parce que Bossuet le professe et qu'il en tire les conséquences, s'en vont criant que Bossuet appartient au passé, qu'on peut l'admirer dans son cadre, mais que les temps où une pareille figure

trouvait sa place sont révolus, ceux qui parlent ainsi, dis-je, ne savent pas ce qu ils disent : les principes de Bossuet étant d'aujourd'hui comme de tous les temps, et l'inconvénient qu'il y a à les méconnaître n'ayant jamais paru plus clairement que dans le nôtre. On commence à s'en apercevoir, et c'est par là je suppose que se rendra sensible cette « modernité de Bossuet » dont Brunetière a parlé, tout en l'expliquant mal.

Mais peut-être que tout cela ne sera pas assez dire ; il faut aller plus avant, il faut entrer à fond dans l'examen de cette liberté de pensée qu"on nous oppose, et montrer combien la défense qu'on essaie d'en faire est frivole.

Car comment est-ce qu'on la recommande ? Comme l'apanage de la raison de chacun. On suppose qu'un droit de nature consacre dans chacun la liberté de penser, et de se servir de l'éloquence pour persuader aux autres ce qu'il pense, il n'y a pas longtemps qu'écoutant un discours public de M. Buisson, j'eus le spectacle de Tindigence morale, de l'insuffisance intellectuelle, de la brièveté de raison, que de pareils principes supposent. L'orateur ne donnait d'attention qu'à un point, à savoir si celui qui pense et prêche ce qu'il pense, est de bonne foi ou non. Vous dites que non, disait-il; il faut le prouver; mais comment? Seule sa mauvaise foi démontrée vous donnerait le droit de le faire taire. L'orateur ajoutait que le progrès de notre temps consistait à nous rendre capables d'imaginer la bonne foi dans Terreur. Cet excès de sottise fut applaudi. Je dus constater qu'il y avait un public pour mettre au rang des découvertes modernes ceci : qu'on peut errer sans le faire exprès ; qu'il y avait un public pour croire l'ancien droit fondé sur la méconnaissance d'une

vérité si banale, enregistrée même clans le commun langage, lequel de tout temps a fait la diiïérence entre se tromper et mentir.

Une chose dont l'orateur ni les écoutants ne semblaient se douter, c'est que les idées entraînent des conséquences de fait, auxquelles la bonne foi ne change absolument rien. Commise de bonne ou de mauvaise foi, l'erreur cause les mêmes mécomptes, les mêmes destructions ou les mêmes catastrophes. Une erreur de calcul chimique fait sauter les laboratoires ; une erreur de pédagogie corrompt Tenfance et ruine la vie ; une erreur de religion déchaîne le fanatisme et met les États à l'envers ; une erreur de politique jette sur un pays en cinq quarts de siècle cinq invasions ; lors même que ceux qui les commettent ne sont coupables que de se tromper. Supposé qu'on les excuse pour cela, encore cela ne saurait-il dispenser du soin de tenir laboratoire, école, religion, Etat, à l'abri de leur direction, et au besoin d'user de rigueur pour les en repousser. Sous prétexte que dans le mal commis leur malice est problématique, il faudrait être un peu plus que fou pour décréter la liberté de ce mal ; que dis-je? pour mettre cette liberté au rang des principes de l'humanité affranchie et régénérée. C'est cependant ce qu'on fait, quand on défend d'opposer la contrainte et les sanctions de fait, à l'erreur en tout genre et de quelque nature qu'elle soit.

Oui, cette folie a prévalu. Des gens ont enseigné, ils enseignent encore, que le cours des idées était indifférent, par la raison qu'à cet égard les fautes peuvent être involontaires. Une innocence présumée d'intention a été reçue comme motif suffisant de laisser aller les effets. Tous les intérêts remis au hasard par une telle

tolérance, ontparupeu de chose au prix du droit reconnu à chacun, de penser et de dire ce qu'il veut, pourvu au'il fût sincère Mais au fait, n'est-ce pas là le vrai absolutisme? celui qui fait plier les leçons de l'expérience, les raisons de salut les plus certaines, devant un principe aussi fragile, aussi gratuit. En sorte que le reproche veut être retourné. Ce n'est pas du côté de Bossuet que sont les esprits absolus, c'est du côté de ceux qui le combattent. Le bon sens, l'évidence des faits sont avec lui. Les idées, qu'on le veuille ou non, trouvent un contrôle ailleurs que dans la bonne foi de celui qui les professe, elles trouvent un contrôle dans l'expérience, et c'est légitimement qu'on leur impose une règle : règle qui n'est pas remise au hasard des supputations d'intention, mais fixée par la constatation des résultats.

Que si quelques-uns trouvent cette conclusion sévère, il restera à montrer par l'histoire ce qu'il advient de l'intelligence même, quand on se dérobe à ces principes.

N'envisagnons que la pensée seule, la seule jouissance de la pensée, et voyons ce que les derniers siècles en ont fait. Remontons au xvi^ siècle, à Montaigne. Cet auteur ligure en maître de. pensée libre, guidée parla seule fantaisie ; au xviii*^, Voltaire nous en représente un autre. L'un paraît avant Bossuet, l'autre après. Constatons encore que l'opposition qu'il y a contre Bossuet et Montaigne est déclarée dans ce sermon de la Toussaint prêché devant le Roi, où Bossuet s'écrie : « Tant de belles sentences écrites si éloquemment, qu'un Montaigne (je le nomme) vous a débitées. » Or, au point de vue de la pensée et de sa jouissance, quels avantages la société ou la nation a-t-elle recueillis sous

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Montaigne et Voltaire, dont elle se soit trouvée privée sous la direction d'un Bossuet. Encore un coup je laisse les eOels politiques ; je ne parle pas des bouleversements causés dans le domaine de l'État par cette liberté, je ne parle que des intérêts de l'esprit, au nom desquels nous voyons prôner une liberté illimitée de l'esprit.

Comme suite. à l'influence exercée par Montaigne, l'histoire ne nous offre rien : étant donné que cette influence, d'abord transmise par Charron, fut bientôt refoulée par le renouveau de la règle, qui suivit les eflorts de Descartes, puis de Bossuet; on ne saurait donc en général rien conclure de ce côté-là. Du côté de Voltaire, c'est différent; son influence ayant triomphé, la suite de l'histoire nous offre un champ tout préparé d'observation. Or, qu'y voyons-nous? La décadence; la décadence de la pensée, sous le règne bientôt établi de Rousseau.

Ce que ce dernier enseigna ne peut passer pour faire honneur à la pensée, qui au contraire s'y asservit aux puissances aveugles du sentiment, aux réactions brutales de l'instinct. Tel est le spectacle instructif que nous présente la société d'alors : celui d'hommes soi-disant affranchis de tout joug contraire à la raison, qui renient la tradition, refusent l'autorité comme faisant obstacle aux « lumières », tout à coup devenus les esclaves des illusions les plus frivoles et des chimères les plus ridicules, engendrées de l'imagination. La règle une fois brisée au nom des intérêts de l'intelligence, que croyez-vous qui gouverne? La passion, ou pour mieux dire la folie. Rousseau était fou; le délire de la persécution éclate dans ses ouvrages les plus populaires, comme les Rêveries (V un promeneur

solitaire, qui font partie aujourd'hui même (notons-le) des bibliothèques de propagande républicaine. C'est donc pour tomber sous le joug d'un fou, que la pensée d'alors s'affranchit.

Le fait est digne d'attention. Je le propose de bonne foi à qui lira ce livre, et avec d'autant plus d'assurance, que cette conséquence eut lieu tout de suite.

On ne peut pas même dire qu'elle ait succédé à quelque notable période de pensée émancipée . Uempire de Voltaire sur les esprits, ce qu'on peut appeler son règne, commence après 1745 ; peu après 17o0 celui de Rousseau s'établit; depuis 1760 linfluence de ce dernier l'emporte sur Voltaire et s'imprime chez Voltaire lui-même ; Rousseau domine et entraîne tout. Ce qu'il y a d'agile, de gracieux, d'heureusement pensé chez l'auteur du Temple du goût et de Charles XII, cette claire raison, ces aperçus pénétrants et faciles qui sont la part heureuse de son génie, n'ont fait que briller un instant aux yeux des hommes. A peine a-t-on pu les saisir, que les nuées épaisses de ÏHéloïse et du Contrat social s'élèvent, répandant une ivresse brutale qui détourne les hommes de penser, endort la réflexion, brouille jusqu'aux images, et livre la scène des lettres à la grotesque mascarade du sentimentalisme hypocrite et pompeux. La raison chancelle, toute naïveté cesse, une rhétorique aussi plate qu'ambitieuse, qu'on ne peut lire aujourd hui sans rire, s'empare des avenues de la pensée : c'est la Muse française changée en bête.

On pourrait m arquer des exceptions, les unes illustres, les autres d'un mérite plus commun, suffisantes après tout pour sauver Thonncur. Il y a Buffon et ^Nlaistre, Courier et Rivarol ; il y a les auteurs de second rang

qui s'attachent à d'anciennes leçons et transmettent un meilleur langage ; mais le grand courant est celui-là : il établit ce que je viens de dire. Ajoutez l'influence qui vient du côté de lEncyclopédie, l'école de ceux qu'on nomma.\es philosophes, dont leffetpur et simple fut d'avilir l'esprit.

La pensée de ceux-là n'est que grossièreté, absence de réflexion et de discernement. Diderot en est le type, avec son esprit court, son information de néants son contentement de soi-même, son bouillonnement frivole et sans élégance. Ceux qui ont pris le soin de lire le dictionnaire qu'il dirigea, ont mesuré l'insigne médiocrité de cette équipe littéraire, et le chef-d'œuvre de confusion qu'une synthèse des connaissances émanée de pareilles mains pouvait produire dans les intelligences. Leur effet fut de noyer toutes choses, d'opérer l'union des disparates, de marier Voltaire et Rousseau, la négation de lun, Filluminisme de l'autre, dans un mélange dune bassesse sans nom. De là sortit ce qu'on peut appeler Y intellectualUé de la Convention et du Comité de salut public, de Robespierre, d'Henriot et de Saint-Just.

Et il y en eut pour cent ans : cent ans de paradoxes absurdes sur l'homme et sur la société, de vues extravagantes sur l'histoire, de prophéties dignes des astrologues, de palingénésies et de synthèses débordées, sur lesquelles domine le commentaire apocalyptique de la Révolution : Chateaubriand, Hugo, George Sand, Michelet, Quinet et leurs semblables. Mais attendez, il y a pire encore : c'est l'Allemagne et l'hégélianisme. Aucun des auteurs susdits n est français pur ; aux derniers la synthèse hégélienne des contraires adonné leur forme essentielle ; le fanatisme orgueilleux, issu

du renoncement des principes communs de la raison, qu'inspire la pensée allemande, les transporte.

C'est le dernier effet de l'affranchissement de l'esprit annoncé parla pensée de Voltaire : l'instrument philosophique même dévié; le raisonnement, la dialectique devenus maîtres essentiels d'erreur, de confusion, d'hallucination. Nos écrivains se mettent à boire à cette source, et tombent dans un déUre qui n'a point de remède. Qu'on rapproche cet effet dernier du point de départ, on sera forcé de convenir que la pensée dite libre, affranchie des règles anciennes, a fait faillite à toutes ses promeses. Montaigne en avait montré un jour le séduisant échantillon ; quelques-uns regrettaient de n'en pas voir la suite. Après qu'ils eurent eu l'imprudence d'en saluer le renouvellement chez Voltaire, la suite des événements se chargea de les instruire et de les humilier. Le programme annoncé ne fut pas tenu. Les négations et la critique ramenées en triomphe et prises pour reines, n'eurent de résultat durable que celui-ci : désarmer l'esprit français devant l'Allemagne, le vouer dans la personne de celle-ci à la servitude de l'absurde.

Telle est l'épreuve des faits, mise à part de ce que j'ai démontré des principes. Il faut bien constater qu'une pareille aventure n'arriva pas à la pensée de Bossuet, et que les disciplines sous lesquelles on l'accuse de tenir la pensée captive, avaient sauvé la pensée de cette dégradation.

Venons donc à notre conclusion. C'est que le salut de l'inteUigence demande qu'on retourne à ces disciplines; c'est qu'il y a lieu, en expliquant Bossuet, d'en proposer l'exemple vivant dans ces leçons.

Dans quelle mesure ce retour peut s'opérer sans

qu'on se rende en même temps à la religion de Bossuet, c'est à chacun à se le demander à lui-môme; je ne me propose pas de traiter ce point : d'autres organes que le mien se trouvant désignés pour l'aborder ailleurs, avec plus de fruit que je ne saurais le faire ; mais quant à conduire sa pensée en général par une autre méthode que celle de Bossuet, quant à professer sur la raison et sur l'ordre, des principes différents des siens, quant à bâtir une dialectique, une morale, une politi({ue, uue philosophie de l'histoire, une religion qui s'opposent à ce quil enseigne et qui en appellent la destruction, on verra dans ce qui suit que cela est impossible, et que nous n'avons sur tous ces points qu'à l'écouter.

BOSSUEÏ ORATEUR.

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