‹ BossuetChapitre 6 sur 11 · HISTOIRE DES VARIATIONS DES ÉGLISES RÉFORMÉES · texte numérisé non relu

HISTOIRE DES VARIATIONS DES ÉGLISES RÉFORMÉES

11 n'y a rien de si différent de l'orateur que l'historien.

L'un reçoit ses lois du devoir de persuader ;, il faut que des efforts bien conduits fassent entrer la vérité qu'il annonce dans les esprits ; pour obtenir ce but, la dialectique, la passion, l'imagination le servent tour à tour et viennent au premier plan de l'ouvrage : la dialectique et la passion dans la dispute, l'imagination dans les peintures. Au contraire l'historien s'efface devant les faits ; il fait en sorte que dans son œuvre, toute la place revienne à l'objet même. La recherche de cet objet exige la critique, sa présentation la vraisemblance, son expression la simplicité. C'est tout le contraire de la vertu de l'éloquence, représentée par Isocrate au commencement de son Panégyrique d'Athènes, comme consistant à « donner (dit-il) un air familier aux grandes choses, et de la grandeur aux petites ». Au contraire, dans le récit de l'historien, il faut que chaque chose soit ce qu'elle est. Ce n'est pas

que riiistoire fasse honte à la saine éloquence en ce qui concerne la vérité ; la vérité est la loi de Tune et de l'autre; seulement, comme cette vérité est préjugée chez l'orateur, il lui convient d'user de l'art des présentations ; au contraire l'historien met les pièces en main. Cela suppose des talents bien différents : il faut à ces deux sortes d'auteurs, d'autres aptitudes, une autre information, un autre style.

La réunion de ces talents différents chez Bossuet démontre l'étendue de son génie. Il faut que ce génie soit bien grand pour qu'à côté de la théologie et de la morale des sermons, on y trouve la recherche des textes et la critique des témoignages ; à côté de l'ampleur d'exposition des principes, la composition juste et fine des mobiles humains et des causes ; auprès de la magnificence offerte dans les oraisons funèbres, le style net, dépouillé et rapide de l'histoire .

Ce dernier point surtout doit être remarqué, étant donné que le préjugé commun ne reconnaît à Bossuet que le style ample et magnifique de l'orateur. Une telle réputation pèse sur un auteur, quand il s'agit de juger des ouvrages qui demande un style différent. Combien de gens qui, d'une part n'ayant jamais ouvert l'Histoire des Variations, se représentent d'autre part le Discours sur V Histoire universelle comme un tissu de déclamations brillantes ! Il n'est pas jusqu'à ce nom de discours, qui, en rappelant l'orateur, n'aide à tromper une information superficielle. Cependant il ne désigne autre chose qu'une présentation raisonnée : il ne diminue rien des propres mérites du genre. Au contraire tout ce que l'histoire exige de sérieux et de patient labeur, naturellement ami d'une forme unie et simple, est réuni dans le Discours sur VHistoire luiiverselle

64 BOSSCET

comme dans le livre des Variations. L'un et l'autre sont des modèles de l'art d'écrire l'histoire.

Gela pourra surprendre ceux qui se sont persuadés qu'il n'y a eu de tels modèles en France qu'à partir du xix^ siècle, et que l'invention du genre historique remonte aux environs de iS'lb. Ce propos se débite couramment dans les classes ; il n'en est pas moins contraire aux faits. Attachons -nous seulement ici aux preuves que Bossuet nous fournit; l'examen des deux livres que je viens de dire, suffira pour ruiner ce préjugé général, en niême temps que pour faire l'éloge de leur auteur comme historien.

Le Discours sur Vtlistoire universelle fut composé pour l'éducation du Dauphin, et imprimé en 1681 ;VHlstoire des Variations, écrite pour l'éclaircissement des controverses avec les protestants, au temps du séjour de Meaux, parut en 1688. Parlons d'abord du premier.

J'ai dit que le nom de discours formait à son égard une espèce de préjugé défavorable. Ce n'est pas seulement le style qui est en cause ; c'est aussi ce qu'il paraît signifier d'arrangement, qu'on imagine contraire à l'exposé des faits. La présentation qu'il suppose est regardée comme une altération ; comme si le plan général que l'auteur a suivi et suivant lequel il range l'histoire du monde, ajoutait quelque chose d'étranger au simple langage des monuments. Mais quelle erreur, que de supposer qu'un plan est contraire à ce langage ! Il aide à le faire entendre, au contraire.

Quel préjugé aveugle que celui d'après lequel tout ordre raisonné est arbitraire, tout lien entre les faits controuvé î N'y a-t-il pas un ordre que les faits euxmêmes imposent, un lien qui n'est, à le bien considérer, que la partie la plus délicate des faits : légitimement

omise toutes les fois qu'il s'agit de dresser un répertoire, ou que manque une connaissance assez approfondie-, mais qu'on ne saurait regarder, quand elle est jointe au reste, comme une addition de lesprit. Ceux qui font là-dessus les difficiles, montrent qu'ils ignorent non seulement la nature de l'histoire, mais celle des faits en général : puisqu'ils mettent en principe que tout ce qui sert à les expliquer leur est étranger. Fustel de Goulanges, que personne n'a surpassé dans le décompte méticuleux des faits, et qu'on peut en croire, répond en ces termes à des objections de ce genre, qui lui furent faites : « Aux ouvrages que j'ai publiés, deux ou trois critiques ont reproché que les chapitres se suivaient, et que les diverses vérités que j'avais mises en lumière avaient quelque lien entre elles. C'est ce qu'on appelle être systématique. » Et ailleurs : « Le système est dans la réalité ; pourquoi ne serait-il pas dans l'histoire ? »

Il s'ensuit que ce n'est pas du tout adultérer l'histoire, que de l'écrire de manière à en tirer des leçons. Il est vrai qu'on objecte encore qu'une conclusion, quelle qu'elle soit, est le contraire de l'impartialité. Car enfin, disent les renchéris, vous, prenez parti : quelle confiance pouvez-vous attendre de ceux qui ne concluent pas comme vous ? Mais il est facile de répondre : J'attends d'eux la confiance que méritent les faits, auxquels cette conclusion est rigoureusement attachée. L'historien impartial ne fait que lui prêter sa voix. Sous le nom d'impartialité, quelle sottise ou quel non-sens est-ce qu'on voudrait nous imposer ? L'engagement de ne juger jamais ? Mais dans quel but est-ce qu'on se rend impartial, si ce n'est afin de juger, et de juger sainement? L'impartialité n'est pas un but,

DiMiEE. — Bossaet. 5

c'est un moyen, une condition ; on ne la recherche pas pour elle-même, pour s'y fixer, mais afm d'en pouvoir sortir. N'avoir pas de parti peut être le devoir d'un juge qui n'est pas encore informé ; mais une fois informé, il faut qu'il décide, c'est-à-dire qu'il prenne parti; il n'est juge que pour cela ; ainsi de l'historien. Un historien qui refuserait les conclusions que les faits imposent, serait-il impartial ? Xon certes; il serait tout le contraire. Voilà de quoi justifier Bossuet et tous les autres d'avoir jugé, d'avoir conclu.

Quand M. Rébelliau. auteur d'une thèse célèbre sur Bossuet historien, la soutint en Sorbonne (1891), on vit soulever cette objection d'une façon bien particulière.

Le doyen de la faculté, qui était protestant, s'apposait à ce que l'Histoire des variations fut traitée d'ouvrage impartial, étant donné qu'elle émanait d'ui. évêque : les conclusions d'un évêque étant dictées en pareille matière (à ce qu'il disait) par sa profession. Quoi qu'il en fût de ses recherches, Bossuet était-il libre d'en déclarer le résultat, au cas où ce résultat eût favorisé les protestants? Ce fut aussi l'avis de plusieurs des professeurs. Cependant il était facile de répondre que Bossuet était libre au moins de ne pas déclarer de résultats du tout, de ne pas écrire, et que, puisqu'il l'avait fait, cela donne à croire que la vérité reconnue n'avait rien qui l'embarrassât. De plus, nous conviendrons que la profession d'évêque puisse gêner l'impartialité, à supposer que la vérité ne fût pas d'accord avec cette profession, avec la doctrine catholique. Mais si cet accord a lieu ? Si la raison est du côté de ceux qui condamnent la Réforme? 11 faudrait commencer par prouver que cela n'est pas, avant de récuser l'examen de Bossuet. Et si le livre de Bos-

suet même prouve que cela est, la dilticulté s'évanouit.

Le livre de Bossuet offre justement le spectacle de la thèse catholique soutenue et de l'impartialité gardée. Il ne faut donc pas dire que l'une fait échec à l'autre. Ceux qui malgré cela persistaient à poser l'objection préalable, n'ont montré que de la légèreté et le plus bizarre des entêtements. On leur donnait les preuves palpables de la véracité de Bossuet ; et à leurs yeux cela ne comptait pas, aussi longtemps qu'on n'aurait pas prouvé que rien n'avait empêché Bossuet d être impartial. Avoir raison et le prouver n'était rien ; ces messieurs mettaient au-dessus de cela je ne sais quoi, qui serait la justice, qui n'aurait pas affaire du vrai, mais seulement des conditions requises (ou prétendues telles) pour y arriver.

Dans le Discours sur V Histoire universelle, le plan suivi par Bossuet est celui de rétablissement dé l'Eglise et de la perpétuité de la rehgion.

L'auteur y a réalisé la fusion hardie et difficile de l'histoire sacrée et de l'histoire profane, contées dans un synchronisme perpétuel, et présentées en relation l'une de l'autre, comme de cause à effet. Les éléments dont se compose l'histoire d'Egypte, de Chaldée, de Perse, de Syrie, de Grèce, de Rome, sont présentés en connexité avec les desseins de Dieu sur le peuple qu'il s'est choisi. L'ouvrage est en trois parties : les Epoques, la Suite de la Religion, les Empires. Dans les Epoques s étend la suite des événements, et figure le tableau de cet étonnant mélange. On y voit s'entresuivre les chapitres en ces termes : Adam ou la Création, Moïse ou la loi écrite, Salomon ou la fondation du Temple, Romulus ou Rome bâtie, Cyrus ou le peuple de Dieu

délivré de la captivité de Babylone, Scipion ou Carthage vaincue, etc.

Quelques-uns ont réclamé contre cette distribution ; ils ont dit que le peuple Juif était en soi de trop petite importance pour tenir tant de place dans l'histoire. Voltaire entre autres ne s'est pas fait faute de cette critique, et ses moqueries :à cet égard sont célèbres. On peut répondre que le peuple Juif a de l'importance dans le plan particulier de Bossuet, que de plus, même sans considérer ce plan, le premier historien venu est obligé de reconnaître à ce peuple de l'importance, puisque son histoire aboutit à l'établissement du christianisme, qui a transformé lEurope.

Examinons cependant l'objection; elle ne manquera pas de nous instruire.

Il faut avouer qu'une importance morale comme celle qui vient d'être alléguée, diffère d'une importance historique. Un fait, un ordre de choses peuvent être graves en soi, sans que leur place soit proportionnellement marquée dans ce qu'on nomme Ihistoire, qui est le récit des événements publics. Publique doit être la gravité, l'importance des faits rapportés; être, pour un événement, ne suffit pas, si les hommes n'en sont avertis, si d'autres événements courant dans la trame des faits, ne se ressentent de cette existence. Or c'est un fait que les nations ont ignoré en grande partie le peuple Juif; ni Hérodote, ni Tite Live n'en parlent ; les événements de l'histoire profane se développent hors de ses contacts : eu l'y mêlant, en instituant des rapprochements entre cette histoire et la sienne, il faudrait donc conclure que Bossuet a quitté lagranderoute der]iistoipe,s"a(lonnantà quelque chose qui ressemble à un système.

l'historien 69

Une seconde objection peut être jointe à celle-là : à savoir que l histoire sacrée, est u^ouvernée par d'autres lois que l'hisloire profane, à laquelle on la mêle ici. L'histoire profane recherche les causes ; l'histoire sacrée s'attache à présenter les fins. Par exemple, dans le triomphe deCyrus sur Babylone, l'histoire profane reconnaîtra l'effet des trésors pris à Grésus vaincu, qui permirent de lever une armée innombrable ; 1 histoire sacrée expliquera le même fait par le dessein de Dieu sur le peuple Juif, dont Cyrus devait relever le temple. L'action de Dieu ou la Providence d'une part, l'enchaînement des caus^es humaines de l'autre, fournissent des raisons différentes, qui mises ensemble semblent se contredire. Du moins c'est l'objection qu'on fait. Si la Providence règle tout, dit-on, si l'histoire des desseins de Dieu fournit l'explication de toutes choses, à quoi bon chercher des causes aux faits ? Puisqu'ils doivent arriver, n'importe ce qui les fait être : leur production a lieu en tout état de cause. Une double explication est de trop, et de plus elle se détruit elle-même : chaque ordre de raisons tendant à usurper la place de l'autre. Tel est le raisonnement qu'on a opposé de nos jours à ceux qui remerciaient Dieu de la victoire de la Marne, les accusant doter par là toute importance aux efforts de nos soldats et de nos généraux. Je vais répondre à cette objection d'abord; celle qui précède viendra ensuite.

Pourquoi, dirai-je, quand il s'agit de rendre raison d'im fait, faudrait-il qu'un ordre de causes supprimât l'autre? Pourquoi la considération des desseins de Dieu dans le monde supprimerait-elle toute explication.*'

Nous ne voyons pas que cela ait lieu quand il s'agit des desseins de l'homme. Par exemple, un obus tombe

sur une batterie; pourquoi? Parce que, disons-nous, l'ennemi s'applique à la détruire? Pourquoi encore? Parce que la force de l'explosion de l'engin qui a lancé cet obus le pousse en avant. L'une de ces réponses a trait aux fins, l'autre aux causes : est-ce qu'elles se détruisent l'une l'autre? N'a-t-on pas coutume de les retenir toutes deux, de considérer à la fois le mouvement de l'obus comme un moyen employé à cette fin, qui est de détruire la batterie, et comme un effet issu de cette cause, qui est l'explosion de l'engin ? Ainsi, qui empêchera qu'on ne dise que le triomphe de Gyrus fut à la fois le moyen ordonné de Dieu au relèvement du temple, et l'effet des trésors pris à Grésus ? La même chose s'applique même en physique, où Leibnitz ne craint pas décrire que « c'est sanctifier la philosophie (c'est-à-dire les sciences naturelles) que de faire couler ses ruisseaux de la fontaine des attributs de Dieu » ; et il cite là-dessus le discours que tient Socrate dans le Phédon de Platon, réfutant ceux qui prétendent expliquer les événements sans égard aux fins, par le seul enchaînement des causes.

« Gest, dit Socrate dans le Phédon, comme si, pour rendre raison de ce que je suis assis dans la prison attendant la coupe fatale, et que je ne suis pas en chemin pour aller chez les Béotiens ou autres peuples, oi^i Ion sait que j'aurais pu me sauver, on disait que c'est parce que j'ai des os, des tendons et des muscles qui se peuvent plier comme il faut pour être assis. Ma foi ! ces os et ces muscles ne seraient pas ici, et vous ne me verriez pas en cette posture, si mon esprit n'avait jugé qu'il est plus digne de Socrate de subir ce que les lois de la patrie ordonnent. »

Le discours tend à ceci, que, tant qu'on ignore la

raison linale de quelque fait, tout ce qu'on en peut alléguer de causes proprement dites ou efficientes, ne suffit pas. Seules les fins découvertes d'un acte en donnent l'explication complète. Pourtant, il n'exclut pas la recherche des causes. « J'accorde, ajoute Leibnitz, que les effets particuliers de la nature se peuvent et se doivent expliquer mécaniquement », c'est-à-dire par la suite des faits. Il ne faut qu'appliquer ce double point de vue à l'histoire, qui, dit Bossuet dans le Discours même, est une « science », ayant pour objet d'étudier les lois propres des événements ; ce qui n'empêche pas la Providence de conduire le tout à ses fins.

Entre les causes dont l'effet se fait sentir dans l'histoire, il faut compter les volontés des hommes. Comme les autres causes plus mécaniques, Dieu les fait rentrer dans son plan, sans pour cela les. priver de leur jeu naturel. C'est encore un point à comprendre.

« Nous sommes tous attachés, dit Maistre, au trône de l'Eternel par une chaîne souple, qui nous retient sans nous asservir. » Le même auteur s'attache à dépeindre ce qu'il appelle « l'action des êtres libres sous la main divine », disant qu' « ils font réellement ce qu'ils veulent, sans pouvoir déranger les plans généraux ». Pour faire entendre comment les causes secondes sont libres malgré la fixité des effets, il propose la claire comparaison d' « une montre dont tous les ressorts varieraient continuellement de force, de poids, de dimension, de lorme et de position, et qui montrerait cependant l'heure invariablement ». Bossuet entre là-dessus dans plus de détail. Il découvre le point de jonction de ces volontés différentes, celle de Dieu et celle des hommes ; il décrit la manière dont la seconde est reprise et em-

poiiée par la première. « Ceux qui gouvernent, dit-il, se sentent assujettis à une force majeure, ils font plus ou moins qu'ils ne pensent... Ni ils ne sont les maîtres des dispositions que les siècles ont mises dans les affaires, ni ils ne peuvent prévoir le cours que prendra l'avenir... En un motiln'y apoint de puissance humaine qui ne serve malgré elle à d'autres desseins que les siens. Dieu seul sait tout réduire à sa volonté. » C'est ainsi qu'en dépit de la trame serrée des faits, à travere cette trame même et sans en rompre le lien, « la sagesse de Dieu (comme dit encore Bossuet dans l'oraison funèbre de Condé) la sagesse de Dieu se joue dans l'univers. »

Il suit de là que l'intérêt de la religion est l'explication suprême des choses, qu'il en livre la clef, sans préjudice pourtant des raisons particulières empruntées à la chaîne des faits. En somme, cela donne matière à deux démonstrations, à deux tableaux raisonnes de l'histoire. 11 était donc-naturel que Bossuet traçât séparément ces deux tableaux. Aussi n'y a-t-il pas manqué. Dans la partie dite suite de la Religion, nous voyons le destin des nations concourir aux fins dernières de Dieu ; dans la partie dite des Empires, leur destinée est étudiée en soi, selon les règles communes de l'histoire.

Venons maintenant à l'autre objection, tirée du peu d'importance apparente du peuple Juif.

Elle est levée par cet arrangement même : puisque dans la troisième partie du livre de Bossuet, celle des Empires, les proportions purement historiques du peuple Juif, celles qu'il garde au regard des historiens profanes, sont rétablies. Les intérêts du peuple Juif ne dominent que dans la seconde partie; mais aussi cette

secuncle partie, ou suite de la Religion, se meut-elle réellement dans un plan supérieur à Thistoire, où se trouve mêlé le secret divin. Ce qu'on y trouve est quelque chose de pareil soit à la Cité de Dieic de saint Augustin, dont elle emprunte des traits nombreux, soit aux Histoires de Paul Orose.

Mais que cela soit entendu de façon à ne diminuer l'estime de l'ouvrage sous aucun rapport. Qu'on n'imagine pas que dans cette partie du livre, la fantaisie remplace la science : le secret de Dieu, qu'on y expose, n'est pas en l'air. Quoique extérieur à l'histoire proprement dite, il ne laisse pas d'être rattaché à Thistoire par une espèce de faits très positifs, exclusifs du caprice oratoire et de l'inspiration personnelle. Et quels sont ces faits ? Les prophéties.

On a dit quelquefois et certaines gens répètent, qu'il n'est pas difficile de tirer les plans de la Providence, qu'on n'y encourt pas de démenti, qu'entre cent manières d'arranger la suite des événements révolus, on a beau jeu de choisir celle où la religion trouve son compte. Ainsi contés, les faits semblent, dit-on, imposés par les intérêts de Dieu lui-même, il semble qu'ils aient été prédits; mais rattacher ainsi le fait accompli à un système d'exigences supérieures, ne demande que de l'ingéniosité cliez un auteur, et il n'est pas bien difficile d'être le prophète du passé. C'est bien possible ; seulement ceux qui s'expriment ainsi ne paraissent pas soupçonner que, dans le i>zscoi^rss?^r l'Histoire universelle, ce n'est pas Bossuet qui propliétise, mais Isaïe et Zacharie, à l'égard desquels les faits prophétisés n'étaient pas le passé, mais l'avenir. Isaïe prédit la venue de Cyrus deux cents ans avant sa naissance :

a Je dis à Cyrus : tu es mon serviteur ; et il accom-

plit ma volonté... Voici ce que dit le Seigneur à Cyrus, qu'il a pris par la main pour assujettir les nations... Moi j'ai suscité Cyrus dans ma justice, et j'aplanirai devant lui tous les chemins, il rébâtira ma ville... » Voilà les paroles d'Isaïe. La prophétie y est formelle et nominative. Un commentateur de 1 histoire qui écrit après cela que le triomphe a été donné à Cyrus sur Babylone afin qu'il rebâtît le temple, ne suit pas plus son imagination, que celui qui écrit qu'il y est parvenu grâce aux trésors pris à Crésus ; il se conforme à ce quil trouve dans les textes : textes il est vrai d'un genre particuHer, qui obligent à passer dans le domaine divin, mais suivant des règles aussi sûres et aussi précises que celle qui gouvernent la reche-rche des causes naturelles.

Zacharie a prédit de mêmxe la manière dont serait livré Jésus-Christ : les trente deniers de Judas et le champ du potier, dont ces trente deniers payèrent l'acquisition. « Dieu dit : allez jeter chez le potier ce prix magnifique auquel ils m'ont évalué. Et je pris ces trente pièces d'argent. . . » Dans la pi . ^jhétie de Daniel, sont marquées les sept semaines d'années après lesquelles doit venir le Sauveur, etc. Encore un coup tout cela est des faits, tout cela a la solidité des faits. Sans doute, ce qui s'y repose est hors de la portée de la raison : il rentre dans l'enseignement religieux ; mais quant aux bases de cet enseignement, on ne peut pas leur refuser le caractère historique et tout ce que ce mot emporte de rigueur et de solidité.

11 en est à cet égard comme de la foi aux mystères en général, laquelle est extérieure à la raison, et toutefois repose sur des preuves de raison, ou motifs de crédibilité.

Tout cela achèvera de montrer de quelle manière la difficulté posée plus haut se dénoue. Les prophéties, fait historique, sont ce qui confère, au-dessus de l'histoire, avec une certitude égale à celle de l'histoire, à des faits de peu de portée apparente, l'importance que la religion réclame. Les prophéties sont le fait historique qui introduit les desseins de Dieu dans l'histoire.

Jai dit que dans le chapitre des Empires, ce sont les causes humaines qu'on voit à l'œuvre.

On sait le beau mot de Montesquieu •. « Ce n'est pas la fortune qui gouverne le monde. Il y a des causes générales, soit morales, soit physiques, qui agissent dans chaque monarchie. Tous les accidents sont soumis à ces causes, et si le hasard d'une bataille, c'est-à-dire une cause particulière, a ruiné un Etat, il y avait une cause générale qui faisait que cet Etat devait périr par une seule bataille ». Or ce point de vue est celui de Bossuet dans l'explication naturelle des choses, objet de sa troisième partie. « Ce même Dieu qui a fait l'enchaînement de l'univers, dit-il, et qui a voulu que les parties d'un si grand tout dépendissent les unes des autres, a voulu aussi que le cours des choses humaines eût sa suite et ses proportions... Et comme dans toutes les affaires, il y a ce qui les prépare, ce qui détermine à les entreprendre et ce qui les fait réussir, la Dvaie science c/e/'/iis^o^ye est de remarquer dans chaque temps ces secrètes dispositions qui ont préparé les grands changements et les conjonctures importantes qui les ont fait arriver... Parla vous apprendrez (ceci s'adresse au Dauphin ) qu'encore qu'à ne regarder que les rencontres particulières, la fortune semble seule décider de l'établissement et de la ruine des empires, à tout prendre

il en arrive à peu près comme dans le jeu, où le plus habile l'emporte à la longue. . . Qui a prévu de plus loin , qui s'est le plus appliqué, qui a duré le plus longtemps dans les grands travaux, et enfin qui a su le mieux pousser ou se ménager suivant la rencontre, à la fin a eu l'avantage, et a fait servir la fortune même à ses desseins. »

Des vues d'ensemble si justes et si complètes ne cessent d'inspirer à Bossuet les jugements les plus sages touchant les faits qu'il rapporte. Ceux qui concernent l'empire Romain sont un bon exemple de cette sagesse.

On a traité parfois ce sujet d'un point de vue plutôt moral que politique, quand, pour cause principale delà puissance de Rome, on a présenté avant tout les vertus de ses citoyens. Ce point de vue domine chez TiteLive ; il cède davantage chez Polybe aux considérations de la politique, telle que la conduisait le Sénat. C'est un des mérites de Bossuet d'avoir limité le point de vue moral, toujours insuffisant en histoire quand on ne l'accompagne pas des vues générales de l'ordre, et de la notion de l'intérêt public. Il accorde moins à Tite Live qu'à Polybe. M. Rébelliau a remarqué combien le nom de cet historien des guerres puniques revient volontiers sous sa plume : « Polybe a très bien conclu... Polybe a prévu, etc.. » Montesquieu devait en user de même.

Une remarque importe ici : c'est que le point de vue moral fut au temps des Romains même, celui de la plupart des auteurs engagés dans le parti de l'ancienne aristocratie contre l'empire. Le tableau complaisant des mœurs delà république, frugales et militaires, servait chez ces auteurs à décrier l'ordre récent. On peut dire que trop souvent les historiens modernes ont

été dupes de ce prestige, qui dérobe une partie du vrai, et se sont laissé enlever par là une partie des leçons des choses. Au xix^ siècle surtout, nous avons vu follement dépeindre comme un régime de décadence celui qu'avait établi César. Fustel de Coulanges a poussé jusqu'au bout la réfutation de cette erreur. Elle est vivement attaquée dans V Etude sur la Souveraineté de Joseph de Maistre. Les historiens qui en jugent ainsi, dit-il, se sont donné le tort de raisonner sur « l'histoire de cinq ou six capitales ». La vérité est que les citoyens répandus dans l'étendue de l'empire sous Tibère « se trouvaient très heureux ». Maistre ajoute : « Le laboureur guidant tranquillement sa charrue au sein de la paix la plus profonde, rappelait avec horreur à ses enfants les proconsuls et les triumvirs de la République, et s'inquiétait fort peu des tètes de sénateurs qui tombaient à Rome. »

On ne saurait dire que ni Montesquieu ni Bossuet aient tiré des conséquences aussi nettes. Un certain progrès des idées et de l'expérience politique y était peut-être nécessaire. Il fallait chez les meilleurs esprits (tandis que les médiocres déraisonnaient de plus belle) un certain cours de réflexions, pour conduire la philosaphie de l'histoire romaine au point où Fustel l'a su mettre. Cela devait se faire peu à peu. Dans son chapitre sur César, Montaigne se montre complètement asservi au préjugé aristocratique des écrivains latins de l'empire ; Montesquieu, venant après Bossuet, se montre en avance sur lui à cet égard. La morale à la façon de Tite Live cède encore plus chez lui à la politique à la façon de Polybe. Une pénétration plus détaillée du gouvernement de Rome donne au plus récent de ces auteurs l'avantage sur les plus

anciens. Cela n'empêche pas Bossuet de porter dans l'appréciation des choses romaines en général, un bon sens supérieur à celui de Montesquieu, toujours un peu dupe (comme toute son époque) de la déclamation stoïcienne. Un certain prestige oratoire interposé entre nous et la réalité, parfaitement bien porté au théâtre, par exemple chez les Romains de Corneille, mais dont ne doit pas se payer l'histoire, est très finement écarté par Bossuet.

Par exemple, l'aveugle bravade du danger, attribuée aux guerriers romains ; l'aveugle point d'honneur de ne pas tromper l'ennemi, vanté comme une merv^eille de la conduite du Sénat; l'obstination du même Sénat de ne traiter qu'après la victoire, représentée comme trait d'héroïsme. Bossuet explique et corrige cela ; il humanise et rectifie. Il évite la déclamation que suggère Tite Live; il se garde surtout de la faute où devaient tomber les hommes de la Piévolution, de donner ces matières à panégyrique pour des maximes de gouvernement.

Dans toute son œuvre, étant donné la tentation que fait sentir en cela la lecture des anciens mêmes, c'est peut-être la preuve la plus délicate que Bossuet ait donné de son admirable bon sens. Au sujet de la valeur guerrière : Scipion et César, dit-il, « ne s'exposaient qu'avec précaution ». En eiïet cela convient à des chefs, de la conservation desquels dépend le succès des affaires. Sur la « résolution de vaincre les ennemis par la force ouverte, sans y employer les ruses et les artifices », Bossuet ajoute judicieusement : « ce que le Sénat ne faisait par faux point d'honneur, mais parce qu'il ne jugeait rien de plus efficace pour abattre un ennemi orgueilleux, que de lui ôtcr l'opinion qu'il pour-

rait avoir de ses forces. » Ainsi la sagesse politique est représentée comme tenant compagnie à ce qu'une apologie telle quelle s'est plu à ne regarder comme une vertu morale. Pour la règle de ne traiter qu'après avoir vaincu, elle ne venait pas seulement, dit- il, « d'une résolution opiniâtre de ne céder jamais à la fortune, mais encore d'une profonde connaissance des forces romaines. »

De cette façon, l'ordre est remis dans l'histoire. La plus politique des nations, celle que l'expérience des affaires éleva au plus haut point de sagesse qu'on vit jamais, cesse d'être proposée en exemple de folle témérité, de faux point d'honneur et d'entêtement. Un tableau parfait se confirme de ces illusions corrigées.

\u Histoire des Variations des E glises réformées offre la suite et les vicissitudes de l'enseignement protestant depuis les commencements de la Réforme jusqu'à la sécession des Remontrants de Hollande. C'est une période de cent ans, durant lesquels on voit naître et s'accuser l'un des grands éléments de perturbation et de catastrophe que l'esprit de révolte, de pédanterie et de fanatisme ait jetés dans notre monde moderne.

On ne peut éviter de ramener Brunetière ici • tout l'éloge que ce critique s'est proposé de Bossuet, ne l'ayant pas empêché de ruiner en quelques mots l'autorité de l'Histoire des Variations. « L'Histoire des Variations, dit-il, n'est pas l'histoire de la Réforme, c'est un livre de controverse. » Et de peur que le lecteur ne garde quelque espoir d'y trouver ce que l'histoire enseigne, le critique ajoute que la controverse même y manque de sérénité. « En plus d'un endroit, dit-il, on y retrouve l'homme sous le prêtre, le lutteur dans le théologien, le polémiste dans l'historien. »

L'ouvrage, selon M. Brunetière, étale « des traces d'impatience, d'irritation, de passion. » Ajoutez que « tous les ouvrages de Bossuet sont oratoires. )>

Après cela ne demandez pas pourquoi, après un si grand bruit d admiration mené autour de la statue de Bossuet sous un tel guide, l'Histoire des Variations est si peu lue. Cependant il n'est pas d'ouvrage du grand évéque qui mériterait de l'être davantage. La thèse de M.Rébelliau, dont j'ai parlé plus haut et dontle principal objet est l'e.xamen de l'Histoire des ^^ariations, a cet heureux effet de ne laisser nulle place aux propos inconsidérés qu'on vient de lire. Elle constitue un véritable monument élevé à la véracité, à l'esprit critique, à la sérénité d'historien, à la modération intelligente de Bossuet. Abordons louvrage même : chacun est forcé d'avouer que jamais il n'y eut de style plus franc ni plus rapide, ni de discussion plus sereine. Au contraire de ce que ^L Brunetière affirme, la controverse y est partout subordonnée à l'histoire ; ou pour mieux dire il n'y a pas de controverse, puisque l'erreur des protestants, qui ferait le point de doctrine, n'est pas ce que Bossuet considère, mais leurs variations, c'est-à-dire un point de fait. En conséquence, la discussion du fond est régulièrement évitée, partout du moins oii cela n'a pas été nécessaire pour éclairer les faits eux-mêmes.

Donc il s'agit de faits d'enseignement religieux, de faits d'ordre théologique, que la chaîne naturelle et , immédiate des choses a liés à d'immenses révolutions.

L'ouvrage ne manque pas de représenter ces révolutions au vif : en France la conjuration d'Amboise et le meurtre du duc de Guise ; en Angleterre le divorce de Henri VIII et le supplice de Granmer ; en Allemagne la

ligue de Smalcalcle, la bigamie de Philippe le Magnanime. Au-dessus de ces violences et de ces crimes, paraissent les événements qui gouvernent tout cela : assemblées, synodes, confessions de foi ; ces dernières cent fois reprises et toujours manquces, depuis celle d'Ausbourg en 1530, jusqu'au synode de Dordrecht, auquel se termine l'ouvrage en 1619. A cela est joint le regard en arrière sur les anciennes agitations causées par les Vaudois et par les Albigeois.

Un trait net et bien ordonné nous fait voir les acteurs de ces événements : Luther, orateur emporté, exigeant que tout plie devant luf, « maître rigoureux, tyran insupportable » ; Calvin, troid et subtil ; Bucer, captieux, « architecte des équivoques les plus raffinées » ; Mélanchton, douloureux. Tous ces caractères sont marqués. Et cependant on ne peut dire qu'il y ait là ce qu'on appelle en littérature des portraits : Bossuet sait bien que le récit, qui fait l'essentiel de l'histoire, repousse ces poses concertées des personnages devant le peintre ; il sait que l'analyse morale portée à un certain degré de détail, que nous appelons psychologie, n'est pas nécessaire à un genre dont les faits publics font l'objet, qu'elle risque d'en gâter l'effet en l'orientant vers la curiosité. Cela n'empêche pas la clairvoyance morale de prêter partout ses lumières, à la façon d'une matière subtile qui, coulée dans l'intervalle des faits, en rend le jeu aisé et donne la vraisemblance. Quantité de ces lumières tombent entre autres sur Mélanchton, ou plutôt sur les circonstances où ce personnage fut mêlé : (c grand humaniste, mais seulement humaniste. . . faible théologien » dit Bossuet. On voit par son exemple comment un goût délicat, à qui devaient faire horreur les grossièretés de la Réforme, en a favorisé l'ascendant

DiMiER. — Bossuet, 6

chez un homme de faibles principes. Le chapitre xxi du livre iv, le livre v tout entier rempli parMélanchton, montrent comment Bossuet traite ces matières.

La théologie, qui fait la clef du livre, ne se présente nulle part dans le livre en corps compact. L'auteur s'est bien gardé, comme on eût fait de nos jours dans quelque thèse de Sorbonne, d'isoler le squelette des faits de ce qui dans un pareil dessein compose leur substance intellectuelle ; au contraire la théologie est soigneusement entremêlée dans le cours des événements mêmes. Bossuet dit en termes formels qu'il a « voulu suivre l'ordre des temps » ; ainsi l'explication de chaque dogme catholique est présentée à mesure que le cours des événements en amène la contestation. L'ouvrage y gagne en variété, et en même temps ce rapprochement sert à rendre les choses plus claires. Il n'y a d'exception qu'un point, celui de la question de l'Eglise, que fauteur a traitée à part à cause de son importance, par supplément d'information, et qu'il a ramassée toute entière dans le quinzième et dernier livre.

Bref on ne saurait imaginer d'ouvrage mieux proportionné, à la fois plus solide et plus beau. On voudrait pouvoir dire qu'il est tout nerf, tout muscle ; il est réellement toute instruction. C'est comme une mosaïque de faits, presque de textes, où tout serait si bien joint, que le lien des choses entre elles ressortirait de leur seul rapprochement, où le système des faits se révélerait lui-même, où l'ouvrage se mettrait en mouvement tout seul. Une clarté parfaite s'ensuit, sans préjudice d'aucun des ornements de Ihistoire : rapidité du récit, transitions délicates, dramatique contenu, et sur tout cela ce sel de l'ironie semé avec tant

l'historien 83

d'art, que le moindre grain à peine visible sert à relever des pages entières. Nulle partit n'y a trace de passion ; l'équité règne partout, et même le respect, ou si l'on veut, les égards que les hommes, divisés sur une matière aussi importante que la religion, se doivent naturellement entre eux.

L'Histoire des Variations, si l'on a égard à tout, mérite d'être dite le chef-d'œuvre de Bossuet. Tout Français cultivé devrait l'avoir lue. On trouve cette lecture difficile : elle ne l'est que jusqu'à un certain point. Le sérieux et la réflexion ^u^elle^^pose, sont uï^G chose qu'on do]t^^oss^^

quérir. M""® de Sévigné l'avait. Elle écrivait : « Ah! quel beau livre ! » et ceci encore : « Nous avons lu les Variations de M. de Meaux avec délices. » Ni les jeunes gens, ni les femmes ne devraient s'en rebuter de nos jours. On ne saurait dire combien le profit serait grand. Toute une philosophie pratique de la religj£n et par contre-coup de la vie, est enfermée dan^ ces pages-là.

Quant à l'exactitude des faits, l'examen mené par M. Rébelliau peut faire foi.

Les auteurs dont se sert Bossuet ont été dénombrés par lui. L'usage auquel ils servent a été contrôlé, toutes les conclusions du livre ont été reprises et pesées. Or tout cet examen confirme les assertions du grand évèque. Il ne s'en faut que d'un point, qui a peu d'importance, savoir si les Albigeois avaient reçu leur doctrine des anciens manichéens de Bulgarie. Bossuet l'a cru et enseigné ; M. Rébelliau le réfute là-dessus. Une autre question, savoir si les protestants en corps d'Église ont approuvé la résistance armée contre les princes, est mise en doute par le même auteur, quoique

avec plus de réserve. Aussi bien il ne peut s'agir de ce qui à cet égard est vraiment essentiel : l'approbation générale du parti y compris les ministres, ayant, de. notoriété publique, été acquise à la révolte. La critique ne discute que quelques protocoles, dont l'interprétation ne serait pas partout aussi certaine que la cru Bossuet. Voilà en tout peu de chose, voilà moins que rien, dans un ouvrage qu'un juge aussi informé, aussi exact, s'est mis à examiner après deux siècles de recherches et de lumières nouvelles.

Si l'on passe aux instructions contenues dans le livre il faudra d'abord avoir égard à la matière théologique, à tout ce qui se trouve engagé en ce genre dans les querelles de la grâce, dans la doctrine de Luther, dite « justice imputée )>, puis dans la matière de l'Eucharistie, qui sont les deux points principaux de la controverse protestante.

En second lieu, ce livre fait connaître la position de fait des protestants, mensongèrement dépeints de nos jours comme s'étant réclamés de la liberté de conscience. Ce terrain en réalité leur était étranger; ce qu'ils prétendaient, c'était l'empire, c'était à commander au nom de la religion nouvelle, et à y réduire tout le monde comme à Tunique vérité. Partout où ils ont été les maîtres, ils ont aboli le catholicisme. Jamais la prétention de Luther ne fut d'affranchir les consciences, mais de les arracher à l'Église pour les plier à ce qu'il enseignait. « Vous qui m'écoutez, disait-il, (ce sont ses propres termes) n'oubliez jamais que c'est moi qui renseigne ainsi, et sans aucune nouvelle recherche, acquiescez à cette parole. » C'était, autant qu'il est en 1 homme, s'attribuer l'infaillibilité. Seulement comme cette prétention ne s'appuyait sur

aucun principe ferme, sur aucune institution, ni tradition, il laissait les Eglises protestantes sans défense contre les pouvoirs de fait. Les docteurs de la Réforme eux-mêmes sentaient le besoin de s'appuyer sur les princes, et ils tombèrent dans leur dépendance. Et cette conséquence d'une révolte menée contre le siège romain, est encore une des leçons de l'ouvrage.

Mais surtout il s'ajoute à cela des moralités très importantes. L'une est de nature délicate et mérite dètre bien comprise. Elle regarde l'idée générale qu'on se fait communément de nos jours de la Réforme.

Nous la concevons comme une négation simple, tendant à détruire la religion. Nous n'y reconnaissons en gros que le sens humain, qui nie les mystères, et que les passions humaines, qui ruinent la discipline. Ce fut cela dans le fait, mais non pas dans la prétention des docteurs et dans l'illusion des peuples. Ce fut l'aboutissement philosophique de la Réforme : ce n'en est pas la position historique. La lecture du livre de Bossuet le fait voir ; elle substitue à Tidée dune Piéforme purement négative et impie, l'image d'une Réforme d'allure théologique et dévote, d'où la négation ne s'ensuit que par voie de conséquence, comme d'une entreprise téméraire oii tout ordre réglé fait défaut. Dans cette contrefaçon d'Eglise élevée par Luther comme un défi, l'entêtement devait corrompre la doctrine ; l'amertume et l'indiscipline, le zèle ; mais ce qui mit tout en train fut une audacieuse prétention de mieux faire. Le dessein n'était pas d'affaiblir la religion, il était bien plutôt de l'outrer. Gela est facile à connaître par le soin que prenaient les nouveaux docteurs, à la fois de raffmer sur le dogme et de resserrer la morale ; le

nom de réforme qu'ils affichaient ne signifie pas autre chose.

Mais, dira-t-on, comment se fait-il qu'à l'usage le protestantisme se soit révélé si différent? C'est que l'orgueil et le sens particulier qui le dominaient devaient nécessairement produire des œuvres où ne serait sensible que la pure faiblesse de l'homme : conséquence avouée de ceux mêmes qui, ne croyant pas à la divinité de l'Eglise, n'en sont pas moins forcés de reconnaître que les croyances religieuses plus que tout au monde ont besoin de tradition et de rèdes. Le doo^me sans tradition n'est qu'une fantaisie, et Ihypocrisie sort inévitablement d'une morale sans discipHne.

On s'imagine pouvoir garder une règle des mœurs sans engagement, on se flatte même qu'elle sera plus rigoureuse à proportion que cet engagement manque. On tient quelque temps cette gageure parentliousiasme, puis par point d'honneur. La sincérité de zèle passée, on sauve quelque temps les apparences : la honte de se démentir, un reste d'attachement aux illusions que l'expérience a détruites, maintient le masque attaché. Voilà l'hypocrisie. Est-ce tout? Mais non, on se lasse même de cela; l'hypocrisie est une discipline encore ; elle n'est aidée que par l'orgueil, et l'orgueil trouve aussi son compte dans l'arrogance du relâchement et l'ostentation de l'indifférence. On passe enfin à cet état : c'est le terme dernier de tant de changements et de tant de chutes, oi^i l'illusion d'une correction superbe, jointe au transport des douceurs spirituelles, engage la légèreté des hommes. L'histoire de l'hérésie est achevée, le cercle de la fausse réforme est révolu.

(( Saint Grégoire de Nazianze, dit Bossuet, ne nous

représente pas les hérésiarques comme des hommes sans religion, mais comme des hommes qui prennent la religion de travers. Ce sont, dit-il,... des esprits ardents et impétueux, qui prennent la religion avec une ardeur démesurée, c'est-à-dire qui ont un faux zèle, et qui mêlant à la religion un chagrin superbe, une hardiesse indomptée et leur propre esprit, poussent tout à l'extrémité. » Ailleurs il passe au détail de cette corruption de l'esprit. Il en montre l'exemple dans ce dogme de \Qi justice imputée , d'après lequel le chrétien a le devoir d'être sûr de son salut sans être assuré de sa justice. Il nous dépeint les sectateurs de Luther « se faisant un objet d'un agrément infini » de cette opposition et de cette assurance. « N'attendez pas, dit-il, qu'ils regardent de bonne foi ce qui peut leur ôter cette certitude. » Et Bossuet énumère toutes les folles conséquences auxquelles les entêtés de la justice imputée souscriront pour la garder. Quel que soit le dogme auquel cet attachement les entraîne, « ils le diront, quoiqu'il en arrive, quelque contradiction qu'on leur montre, quelque affreuse suite qu'on leur fasse voir dans leur doctrine ». Autrement, ne faudrait-il pas f( qu'ils perdissent le plaisir de leur certitude et Vagré~ ment qu'ils ont trouvé dans la nouveauté de ce dogme ? »

Encore un coup, voilà les débuts de la Pvéforme et son caractère original. Nous avons vu plus haut comment dans la morale, l'hypocrisie succède à la rigueur; ici c'est l'incrédulité qui prend la place d'une foi de caprice. L'agrément qu'on avait ressenti dans le dogme de fantaisie passe ; la lassitude du paradoxe, qui ne se soutenait que par cet agrément, se fait sentir ; on le quitte, mais non pour retourner à la vérité

dont il a dégoûté lame ; et c'est ainsi que la foi tombe à rien, comme les mœurs.

Ces moralités ont pour nous une portée de grande actualité. C'est pour les avoir ignorées que tant de fidèles catholiques ont prodigué de nos jours l'approbation à tout ce qui se présentait à eux sous les enseignes d'un zèle de religion.

L'idée que ce zèle pût cacher, soit la fantaisie dogmatique, soit le fanatisme, soit l'indocilité, ne leur venait pas même. Tout homme qui paraissait en public pour confesser sa foi, était applaudi. Il semblait que tout fût en sûreté quand on avait dit : je suis chrétien, devant un millier d'assistants. Cela constituait un personnage, auquel personne ne devait songer à demander compte de ce qu'il pensait. La doctrine, ignorée, perdue de vue, ne comptait plus : une dévotion présumée suffisait pour être écouté et suivi. Or reportons-nous en arrière. Cette présomption de piété ne militait- elle pas aussi bien en faveur des réformateurs protestants ? Nul ne les dépassait en zèle. Nul n'étala jamais un plus copieux spectacle de ce qui peut séduire les honnêtes gens. Et voici que, pour notre instruction, l'Histoire des Variations nous rend témoins du mal que font ces choses, quand le sérieux de la doctrine fait défaut. Aussi Bossuet met-il à leur place ces beaux dehors, sincères ou non. 11 insiste sur le peu de cas qu'il faut faire d' « un air de piété, dont les hérétiques les plus pervers ne se sont jamais départis ». On lui objecte que les Vaudois pratiquaient de sincères vertus chrétiennes. 11 brise là, et répond : « J'en croirai ce qu'on voudra ; car le démon ne se soucie pas par où il tient les hommes. » Qu'importe en effet que les élans de piété, que la vertu soit feinte ou véritable, si elle

sert à accréditer l'erreur ; l'Eglise n'en sera pas moins minée et détruite, parce que l'ardeur du zèle qui la divise aura inspiré des vertus.

Voici une autre leçon encore Elle nous enseigne que le sens humain insurgé contre la discipline, n'est pas nécessairement la raison ; que ce peut être une foi imprudente et le caprice d'une religion fausse. On se le représente communément comme une négation de la critique; il est aussi affirmation; rien n'empêche qu'il soit passion religieuse et sens mystique dévoyé. Ce serait une erreur de croire qu'il n'y a d'ennemi de l'Eglise que l'impiété ; il y a le fanatisme.

Nous avons perdu le sens de ce mot. Voltaire a fini par faire croire que ce n'était rien autre chose que le nom d'injure de la religion, comme aujourd'hui cléricalisme ; mais il en va différemment. Clérical ne signifie rien ; fanatique désigne celui qui ne sait d'autre preuve de la vérité de sa créance, que la force avec laquelle il en est possédé.

Toute foi religieuse oij manquent les preuves extérieures, miracles, prophéties, enseignes de l'autorité, capables d'assurer l'âme au milieu de tant d'illusions aisément introduites, qui tendent à corrompre le collogue intérieur, enseigne naturellement le fanatisme. Dans le troisième Avertissement aux protestants, écrit pour répondre à Jurieu, Bossuet définit le fanatisme un état où « chacun juge de sa foi par son goût », par le goût intérieur qu'il sent à croire quelque principe ; un état où chacun « prend pour inspiration toutes les pensées qui lui montent dans le cœur », en un mot où chacun « appelle Dieu tout ce qu'il songe ». La Réforme y versait, en vertu d'un principe connu et parfaitement expliqué, celui de TEcriture crue sans autre interprète

90 BOSSDET

que l'inspiration de chacun. La justice imputée de Luther, dont j'ai parlé plus haut, est un autre principe, qui travaille les âmes protestantes d'aujourd'hui.

Ce dogme met le salut au prix d'une foi absolue au salut : non au salut des justes en général, mais au nôtre, non à notre salut selon certaines conditions, mais à notre salut de fait, reg-ardé comme certain, comme inévitable. Croire fermement qu'on est sauvé, nous sauve. Voilà donc une foi dont l'effet est de réaliser son objet, qui partant n"a d'autre garant de sa véracité que sa force. On peut imaginer là-dessus le trouble qui s'ensuit pour les âmes. On peut se figurer la passion, l'inquiétude, qui tour à tour se donnent cours dans des affirmations aussi importantes, auss^ essentielles, que celle où est engagée le salut. Tel est l'état qu'une pareille créance inspire. Toutes les ardeurs, tous les tourments, toutes les brutalités, tous les excès du fanatisme y sont en germe. Cela ne fut pas senti d'abord. Bossuet parlant de la justice imputée, nous est témoin que a les gens simples et de bonne foi » ne la « croyaient pas si aisément «.Toute l'excitation avait lieu de son temps sur l'Eucharistie, dans les contestations élevées au sujet de la présence réelle, a véritable sujet, dit-il, de leur rupture (celle des protestants') avec l'Eglise ». Maintenant c'est bien différent.

Tous ceux qui ont conversé avec des protestants sur les matières de la foi, savent que cet article a tout absorbé chez un grand nombre. Mais cette transformation, loin de nous rendre le livre de Bossuet moins utile pour les connaître, en reçoit au contraire de grandes lumières, par suite de l'explication parlaite des points qui s'y rapportent. C'est-à-dire que l'auteur du livre des Variations a si bien connu son sujet, en a

pris si exactement les mesures, quil fait comprendre même ce qu'il n'a pas connu, et qui ne s'est révélé qu'après lui.

Le remède du fanatisme réside dans l'enseignement catholique sur l'Eglise. L'universalité, la visibilité, la perpétuité de l'Eglise, établissent en dehors de l'âme un contrôle de ses sentiments, une commune mesure des esprits, qui les plie à l'obéissance et leur donne la certitude. Aussi occupe-t-elle le centre de l'enseignement de Bossuet. Son coup d'œil sûr a su la mettre en cette place. L'idée même de l'Histoire des Variations en découle, les variations n'étant reprochées aux protestants, que comme faisant contraste avec la fixité de l'Eglise.

Quelques critiques de peu de réflexion vont répétant que, les protestants se faisant gloire de varier comme d'un signe de liberté d'esprit, Bossuet par là a manqué le but. Quel but? S'il plaît aux protestants, pour éviter les coups, de se réfugier dans l'absurde, s'ensuivra-t-il qu'on perde son temps en démontrant que l'absurde est l'absurde? L'enseigne du vrai en religion pour les protestants, c'est le changement! fort bien. Un si fameux principe ne leur sera pas envié. Au contraire, qu'ils le gardent, et de peur qu'ils n'en sortent, n'en restons pas à leur aveu, retenons fortement les preuves que Bossuet nous a données de leur égarement. S'imagine-t-on que ces preuves dans son intention n'envisageaient qu'une controverse ? elles avaient en même temps l'enseignement pour but. Aussi longtemps qu'on parlera de vérité, les hommes entendront par ce mot quelque chose d'immuable et qui dure ; tellement que si ce qu'on a cru vrai d'abord se trouve corrigé par la suite, personne de sensé n'ira dire qu'une vérité a

fait place à une autre ; on dira que l'erreur est reconnue, quelle a fait place au vrai et qu'on est détrompé. Et si quelque prétentieux pense se mettre au-dessus de cela en parlant de vérités sicccessives^ sans doute le vent de sa bouche portera ces paroles aux oreilles de ceux qui l'écouteront et qui seront peutêtre assez sots pour le croire ; mais son esprit pendant ce temps-là ne concevra rien, ni celui des écoutants non plus.

Il s'ensuit quun enseignement qui chaufe pourra bien être un enseignement sincère, diligent, plus ou moins utile même ; il pourra provenir d'une science qui se perfectionne en s'étendant ; il ne sera pas un enseignement religieux, parce que dans l'enseignement religieux, le dogme est réputé venir de Dieu, et par conséquent ne souffre ni correction ni reprise. Une seule partie de ce dogme mis en question, convainc de fausseté la religion tout entière.

Voilà lévidence du bon sens, facile à opposer aux protestants qui se vantent d'une religion plus raisonnable à cause de ses variations. Au surplus, les protestants eux-mêmes avouaient cette évidence au temps où Bossuet se fit leur historien. L'objection qu'on fait à cet égard, n'est pas seulement déraisonnable ; elle passe à côté des faits.

La Réforme s'attachait alors très fort à sa position ecclésiastique et à sa position théologique. Dans la mesure où la logique d'une position fausse le permettait, elle continuait à tenir, comme lEglise catholique, la théologie pour une science, et les Eglises formées chez elles pour les organes dune règle de foi. A ceux qui en douteraient il suffira de rappeler que la Réforme rédigeait des confessions de foi : c'est un trait de son

histoire aussi abondant qu'illustre. Ou ces confessions de foi ne signifiaient rien, et en ce cas d'où vient le soin qu'on mettait à les faire, les disputes qui les préparaient, la solennité dont on les entourait ? ou leur but était bien de définir la vérité jusqu'à un certain point, de fixer le dogme, imitant en cela autant qu'on le pouvait l'Eglise catholique. Toute la différence est qu'on n'y parvenait pas ; et cet échec rapproché de l'intention certaine, qu'est-ce autre chose que les con^ clusions de Bossuet et le titre même de son livre?

Quand cette déconvenue de la Réforme, cet échec dogmatique essentiel, jusque-là plus ou moins dissimulé, fut devenu par les soins de Bossuet, un objet de constatation facile, que personne ne put contester, il ne resta plus à la Réforme de parti à prendre que de disparaître, ou d'abandonner sa position ecclésiastique et théologique. Les Eglises protestantes prirent ce dernier parti. Elles ne se donnèrent plus que pour des associations : leur théologie ne fut plus qu'une opinion.

Telle est la position nouvelle qu'on voit s'ébaucher dans les réponses du ministre protestant Jurieu, aussitôt le livre des Variations paru. Bien loin de fournir une objection à l'opportunité de ce livre, elle est un monument de son efficacité.

Page 1