DE DIEU ET DE SOI-MÊME
Annoncer Bossuet philosophe, n'est pas se confiner dans une partie de son œuvre ; sa philosophie est répandue partout. Et cela ne doit pas nous surprendre : un des effets de la philosophie étant de diriger la pensée dans ses applications diverses.
C'est de cette direction que les ouvrages en tout genre reçoivent leur vraie perfection. Il n'est pas d'écrivain capable de donner la dernière main à quelque matière considérable, qui ne mérite d'être dit philosophe, quand même il n'aurait pas écrit de livres de philosophie. Il est vrai que ces livres sortent nécessairement d'un esprit appliqué à des matières fort difficiles, et qui exigent beaucoup de puissance d'esprit pour être soumises à la pensée. A proportion que des sujets plus élevés exigent de la philosophie d'un auteur plus d'effort pour être réduits au train commun de riutelligence, à proportion cette philosophie plus forte aura du penchant à se produire dans des ouvrages particuliers.
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La théologie compte au nombre de ces matières difficiles. La pensée qui s'en rend maîtresse au point ,'d'en composer des ouvrages aussi faciles que ceux / de Bossuet, devait naturellement sentir sa force et se rechercher elle-même dans des livres comme le Traité de la connaissance de Dieu et de soi-même, la Logique, le Traité des Causes, le Traité du libre arbitre, qui composent l'œuvre proprement philosophique de notre auteur.
C'est ceux dont nous parlerons ici. comme résumant la pensée de Bossuet considérée dans l'ordre naturel, a part de la révélation. On a quelquefois mis en doute l'authenticité du traité du Libre arbitre, mais sans en donner de bonnes raisons. Au contraire cet ouvrage est de ceux oii tout atteste la pensée du maître, à l'exception toutefois du chapitre ix. où la présence des théories de Malebranche, que Bossuet repoussait, empêche de le reconnaître pour son œuvre; où on peut dire que le style même décèle l'interpolation. "Dans tous ces ouvrages, quelque excellents qu'ils soient, ne laissons pas d'avouer que Bossuet ne tire - son mérite d'aucune découverte philosophique. Il n'est pas de la famille des philosophes inventeurs. --Gardons de rabaisser ces derniers ; ce serait une erreur de croire que l'invention en philosophie s'égare inévitablement. Par exemple, l'immatérialité de l'âme prouvée chez Descartes par la pensée, qui se connaît elle-même à part du corps, argument que le philosophe mit le premier dans tout son jour, représente pour la philosophie une acquisition aussi réelle que. celle d'une préparation chimique nouvelle, ou d'un nouveau calcul. Les moralistes anciens, qui mirent hors de doute que notre volonté trouve sa loi dans l'attrait du souverain
bien, ont fait en morale une découverte du même genre. Il est vrai qu'il y a de fausses inventions en philosophie, dont plusieurs ont rempli de bruit les écoles, et quelquefois le monde ; par exemple la vision en Dieu de Malebranche, l'impératif catégorique de Kant: l'une et l'autre, produits de l'esprit de système, dont s'est alimenté le fanatisme de secte, et qui n'ont fait que dévoyer l'esprit, à la fois par leurs fausses conséquences et par l'habitude du paradoxe.
11 y a un esprit d'invention qui se confond avec l'esprit de singularité et de système. Si on l'examine dans l'histoire et on s'aperçoit qu'il a égaré une certaine espèce de philosophes plus que les autres : je veux dire ceux qui se sont renfermés dans la seule philosophie, et que leur profession n'a obligés à faire aucune application de principes à des matières voisines, plus ou moins dépendantes de la réflexion philosophique et propres à la contrôler.
Deux de ces applications frappent tout de suite la vue : l'application à la théologie, lapplication aux sciences naturelles. Il est remarquable que l'une et l'autre ont contribué à rendre sages les philosophes. Parmi les hypothèses bizarres ou inacceptables que l'histoire des systèmes philosophiques présente, le plus grand nombre n'émane certainement ni des philosophes physiciens, ni des philosophes théologiens. Peut-être est-ce l'effet d'un certain poids que le dogme révélé d'une part, l'expérience de la nature de l'autre, donne à l'esprit, d'une limite qu'ils opposent à la réflexion pure, où la fantaisie manque rarement de s'insinuer, quelle que soit la vertu de la raison et la résolution de s'y tenir.
Chose remarquable, le dogme et l'expérience ne
Dlmier. — Bossuet. 9
semblent pas agir seulement comme vérités, mais à titre de sources hétérogènes au pur exercice de la raison. L'un est soustrait aux vérifications de l'homme, l'autre est fondé au contraire sur ces vérifications ; rien n'est si différent, et cependant l'un et l'autre n'en jouent pas moins un rôle en partie semblable dans l'économie de la pensée. La soumission que le naturaliste pratique à l'endroit de l'expérience, tient quelque chose de l'obéissance pratiquée envers la révélation par le théologien ; l'appui requis de l'expérience tient quelque chose du secours que le théologien tire de la révélation. Qui manque de l'une et de l'autre, doit connaître des erreurs dont l'une ou l'autre préservent la réflexion métaphysique. Un saint Thomas comme théologien, un Aristote et un Descartes comme physiciens, seront ainsi gardés du genre d'erreur où tombent un Kant ou un Malebranche, vrais exemples de l'esprit d'aventure philosophique, modèles de pensée téméraire, scabreuse et inconsidérée. Ni l'un ni l'autre n'était théologien ni physicien.
Et si nous jetons les yeux sur l'égarement inouï de la philosophie allemande après Kant, sur les incroyables folies débitées par Fichte, Schelhng et Hegel, nous nous apercevrons que cette éclipse du bon sens fut le fait d'une école séparée des sciences naturelles ; je ne parle pas de la théologie. Ces auteurs représentent quelque chose comme l'affranchissement de la métaphysique à l'égard de toute application. Opéré seulement chez quelques philosophes, cet affranchissement avait eu des effets limités ; devenu l'erreur de toute une tradition, il aboutit à l'aberration complète.
Par sa théologie Bossuet rentre naturellement dans
un cadre de philosophie raisonnable : ajoutez qu'il a soin de ne suivre que de bonnes écoles, et, s'il accueille quelque système, de n'en épouser rien qui l'entraîne hors de la vraisemblance. Il porte dans ces spéculations son air de facilité ordinaire.
- Le Traité de la connaissance de Dieu et de soi-même
, brille des plus beaux talents d'exposition de l'auteur.
K Jamais on na vu reluire plus de clarté, plus de simplicité, plus de naturel dans ces sujets. J'ai dit qu'il fut composé pour l'éducation du Dauphin : aussi répond-il parfaitement à cet usage. Il comprend cinq parties : de lame humaine, du corps humain, de l'union de l'àme et du corps, de Dieu créateur de l'âme et du corps, différence entre l'homme et la bête. Tout y est traité du ton de modération et d'assurance qui convient à l'enseignement; le ton contentieux, comme le ton mé- .taphysique, en est absent.
((Une s'agira pas, dit l'auteur dans sa préface, défaire un long raisonnement sur ces choses, ni d'en rechercher les causes profondes ; mais plutôt cTpbserver e t de concevoir ce que chacun de nous en peut reconnaître en faisant réflexion sur ce qui arrive tous les jours, ou à lui-même, ou aux autres hommes semblables à lui. w On ne ressent pas peu de honte à penser que notre enseignement officiel a rayé de ses programmes l'ouvrage recommandé par de tels passages. II y était inscrit depuis plus de cinquante ans. Ferry, en l'en ôtant, suivit le conseil de ceux qui redoutaient pour la jeunesse trop de clarté, capable de la dégoûter des directions allemandes. Le jour où sera reconnu l'inconvénient de celles-ci, il n'y en aura pas de meilleure marque que de le rendre à l'usage pour lequel il est si bien fait, et de faire qu'à nouveau les écoliers français
recueillent le bienfait des leçons qui servirent à former le fils de Louis XIV.
Ces mar(][ues de boji sens et de raison générale n'empêchent pas qu'on ne distingue dans ce livre, des trajts particuliers d'école. Concernant le sujet auquel il s'applique, l'époque voyait de grandes disputes, issues de nouveautés, dont la fin de la Renaissance et le règne de Louis XIII sont pleins.
Ces nouveautés opéraient l'avancement des esprits sur plusieurs points. Au rebours de la théologie, dont l'enseignement immuable ne saurait développer que les principes anciens, rien n'empêche que la philosophie, œuvre de la raison humaine, tire avantage de la nouveauté. Dans la partie qui touche aux sciences de la nature, les progrès qu'elle peut faire se conçoivent aisément. Des innovations bien conduites ont mis ces sciences au point où nous les voyons, et qui surpasse de si loin l'état ancien; or comment ces innovations n'auraient-elles pas en certains cas des contrecoups dans la théorie même des choses? Aussi voyons-nous plus d'une fois dans le cours du temps passé, cette théorie admettre des changements demandés par la science. On ne saurait plus écrire aujourd'hui comme Descaries, que la « coction » des viandes se fait dans l'estomac parce que « le cœur y envoie de la chaleur par les artères », ni que le sang « raréfié » dans la cavité droite du cœur, passant dans le poumon, s'y «épaissit». La chimie de Lavoisier a corrigé cela. Mais en conséquence, il a fallu que la nature des corps en général fût conçue autrement que ne le faisait Descartes, lequel n'y voulait voir que raréfaction, épaississement, déplacement ou translation de parties. Ce que la chimie moderne appelle combinaison, décomposition des
corps, est chose tout à fait différente. Voilà donc, par l'effet de l'avancement de la science, la philosophie modifiée.
Quelquefois la philosophie prend l'initiative de ces changements, ou elle en formule la direction dans le temps où la science les élabore. Les physiciens s'avancent alors conduits par des hypothèses générales, en sorte que leurs expériences deviennent autant de gages aux mains d'un enseignement philosophique transformé.
C'est ce qui se passait au temps de Bossuet. Ne parlons pas ici de Bacon, dont il ne parait pas que les ouvrages aient eu d'effet réel dans le progrès de la science. Non, l'auteur du NoDum organum fut plutôt un spectateur qu'un ouvrier des changements qui s'accompUssaient; c'est le commentateur humaniste, le moraliste de la méthode; mais Tycho-Brahé, mais Kepler, mais Harvey, mais Torricelli, mais Galilée, astronomes, physiciens, anatomistes, qui se succèdent dans l'espace d'un demi-siècle, changent l'idée qu'on se faisait du monde, et, jusque dans la théorie des forces qui le font aller, apportent des modifications à la philosophie péripatéticienne d'alors. Descartes fut l'interprète des idées nouvelles qui peu à peu naissaient ainsi. 11 les réduisit en principes, en proposa le système complet, les yeux toujours fixés sur l'avancement de la science, qu'il pratiquait dans toutes ses branches : mathématique, mécanique, physique, médecine.
C'est mal. représenter Descartes que d'imaginer en lui un métaphysicien curieux des seules idées : toute sa philosophie tend aux applications, à la promotion d'expériences capables de décider de l'usage
de la nature. Son système n'est ni description, ni contemplation, mais méthode; et l'on peut dire que les erreurs qu'il contient sont plus les bornes d'une connaissance de fait, que le paradoxe d'un système. Aussi les directions de Descartes ont-elles survécu à l'abandon de ce qu'on peut appeler son système; la science a continué de s'avancer dans ses voies : au point que celle dont le perfectionnement vient le dernier en date, à savoir la médecine, trouve en lui comme son inventeur et son père.
Cette union des sciences naturelles et de la réflexion philosophique, que nous maintenons aujourd'hui distinctes, et qu'on enveloppait alors du nom général de philosophie, est la raison pourquoi, dans les témoignages du temps, les disputes sont menées dans les mêmes termes sur le terrain de la physique et de la philosophie pure.
A l'égard de l'une et de l'autre c'est la même argumentation. Par exemple dans Molière, quand Thomas Diafoirus nous est dépeint en ces termes : « ferme dans la dispute, fort comme un Turc sur les principes, ne démord jamais de son opinion et poursuit un raisonnement jusque dans les derniers recoins de la logique », est-ce de philosophie qu'il s'agit? Non, c'est de médecine. Harvey avait découvert en 1628, la circulation du sang. Cette découverte et d'autres contestées au nom d'arguments d'école, sert de thème à la suite du portrait : « Ce qui me plaît en lui, c'est qu'il s'attache aveuglément aux opinions de nos anciens, et que jamais il n'a voulu comprendre ni écouter les raisons et les expériences des prétendues découvertes de notre siècle, touchant la circulation du sang et autres opinions de même farine. »
LE PHILOSOPHE 13o
Ces découvertes, comme en physique celles de Torricelli et de Galilée, qui révélaient la pression atmosphérique et supprimaient l'horreur du vide auparavant supposé dans la nature, renouvelaient la pensée dans toute son étendue. Une philosophie, que relâchait la monotonie des disputes d école, fut forcée de s'examiner et de rechercher le vrai des principes, devant le démenti donné aux conséquences qu'on en tirait. Le péripatétisme, qu'on crut d'abord atteint, devait survivre, mais non pas les méthodes jusqu'alors imposées aux sciences au nom de cette philosophie. Dans ce domaine Descartes l'emporta. De plus, ce qu'il y a d'aisé et de court dans sa manière, s'insinua dans la philosophie traditionnelle; dans le domaine de la métaphysique quelques-unes de ses démonstrations restèrent. La philosophie grâce à lui conquit un public plus étendu, auxquel ceux qui remirent Aristote en honneur ne manquèrent pas de s'adresser, dans le style plus aisé qu'il avait mis en cours.
Tels étaient les changements que du côté des savants la philosophie subissait. Celle des théologiens avait d'autres objets. Cependant Tune et l'autre étant une môme science, ne pouvaient éviter les confrontations; l'accord était nécessaire entre elles. Les théologiens devaient l'exiger, et les savants, soumis à la foi catholique, n'y devaient opposer nulle difficulté de fond.
On ne peut s'étonner cependant que, l'erreur humaine étant mêlée dans cet accord, des malentendus se soient élevés. Des préjugés de l'ordre philosophique furent regardés comme liés à la théologie; on crut défendre l'enseignement catholique en refusant des principes de physique que devait confirmer l'expérience.
Telles furent les causes de la condamnation de Galilée survenue en 1633, dont les modernes ont fait tant de scandale. Elle en fit peu alors, quoique le jugement passât communément pour mal rendu. Le plus grand nombre de ceux qui se trouvaient capables d'entendre la question, virent que le Saint-Office se trompait; mais le respect d'une juridiction si autorisée fit qu'on s'abstint de contradiction. Galilée ne dit pas : et pourtant elle tourne, et Descartes supprima son traité de la lumière, qui allait paraître et où était enseigné le mouvement de la terre. Aussi bien, comme le préjugé demeurait en leur faveur même au sein de lEglise, leur thèse ne pouvait manquer de reparaître un peu plus tard sans encombre. On sait quelle avait Copernic, non pas Galilée pour auteur, en sorte qu'elle courait depuis cent ans, sans qu'on y eût d'abord fait obstacle.
Ce malentendu de la science et de la théologie était dépourvu de causes profondes; il fut court et ne laissa pas de traces. Dans les rapports de l'une et de l'autre il n'apparut que comme un épisode : ce qui domine, c'est leur accord, l'accord de la pensée profane et de la pensée religieuse sur le terrain commun de la raison. Ajoutons que deux choses favorisaient cet accord : d'une part la foi religieuse professée par les philosophes, de l'autre la forte culture intellectuelle des théologiens.
Bossuet nous offre l'exemple de cet accord. Toute la partie d'anatomie de son ouvrage est conforme aux découvertes que combat le médecin de Molière. Elle compose le livre ii, intitulé le corps humain ; on y voit la circulation du sang décrite avec une clarté parfaite. Et quant à la philosophie pure, on ne saurait se mouvoir avec plus d'aisance que ne fait Bossuet par tout l'on-
vrage, au milieu des arguments nouveaux et des points de vue récemment redressés par la science.
Dans quelle mesure cette conformité aux nouveautés du temps fait de Bossuet un disciple de Descartes, c'est une question mal décidée encore ; cependant elle importe à l'histoire des idées et aux conséquences qu'on en tire. Le rapprochement de deux esprits de cette force et de cette envergure ne saurait laisser l'histoire indifférente. Ce sont sans contredit les deux plus fortes têtes du siècle, et bien des traits communs les rassemblent. L'un et l'autre eurent le mépris de la vaine littérature, et un esprit tourné uniquement vers les choses : chez l'un et chez l'autre on apprécie la fermeté d'une pensée, qui, sachant ce qu'elle veut, ne cesse de maintenir, au sein de la dispute, son objet dans une clarté parfaite ; le même naturel, le même cachet de bon sens, donne le prix à leurs ouvrages ; l'esprit de système dans ce qu'il a d'étroit, n'est pas moins absent de lun que de l'autre.
A ce dernier égard il doit être permis de dire que l'opinion fait tort à Descartes, quand elle ne voit en lui que le chef d'une secte philosophique ; celle qui se forma sous le nom de cartésianisme après sa mort^ ayant beaucoup changé sa pensée, principalement à cause du soin qu'on prit de prolonger cette pensée sans fin dans le champ de la spéculation pure. Descartes n'avait usé des arguments métaphysiques que dans deux buts : combattre l'irréligion, poser le fondement des sciences ; ^lalebranche et Spinoza firent de ces arguments Tunique objet de leur attention ; leur pensée abstraite et compliquée y porta tout ce que l'histoire des systèmes a jamais enregistré de plus conventionnel, de plus empreint de paradoxe. La
vision en Dieu de lun, le panthéisme de l'autre, nous jettent en pleine invraisemblance ; en sorte que toutes les railleries déversées par Voltaire sur la bizarrerie de ces inventions n'ont rien de trop fort pour exprimer ce qu'on en ressent à les lire, quand on tient la philosophie pour autre chose qu'un jeu de paroles ou une fantaisie.
Je conseille à ceux qui se seront adonnés quelque temps à ces chimères, de recourir aux textes de Descartes ; ils seront frappés de l'air de bon sens de ce dernier. Rien n'est plus propre à rassurer l'esprit, que la commune allure de sa pensée. La foi religieuse n'y trouve pas moins son compte, quand on prend garde au soin que met Descartes à connaître le sentiment des théologiens sur ses ouvrages, à s'informer de leurs objections et à les résoudre. Dans le supplément de ses Méditations, les réponses aux objections premières, troisièmes, cinquièmes et sixièmes, proposées par Gatérus, Arnauld, Mersenne et quelques anonymes, en sont la preuve. En plusieurs endroits de ses ouvrages, on voit quil lisait saint Thomas ; et quelque différence qu'il y eût entre sa philosophie et celle de ce docteur, il tenait un compte rigoureux de ce qui touche chez lui à la théologie.
Bossuet entrait en classe de philosophie au collège de Navarre comme les Méditations venaient de paraître, en 1641. Leur influence se lit sentir chez lui, leurs principes furent assimilés. Ledieu rapporte qu' c il mettait le Discours de la méthode au-dessus de tous les ouvrages de son siècle » ; durant toute sa carrière on le compta parmi ceux qui approuvaient la philosophie nouvelle. En 1681, Huet, lui adressant sa Censure de la philosophie cartésienne, écrivait que la doctrine
critiquée dans ce livre « avait eu le bonheur de lui plaire »>. En 1692 au cours de la correspondance touchant la réunion des Luthériens d'Allemagne, Leibnitz croit devoir le complimenter d' ^c avoir du penchant pour cette philosophie ». Si nous venons au fait, on est forcé d'avouer que le Traité de la connaissance de Dieu et de soi-même est tout empreint de cartésianisme.
Pour en voir les traits positifs, il ne faudra que rappeler en substance la philosophie de Descartes. Elle peut tenir en cinq articles.
Premièrement : que l'existence de Dieu se prouve sans qu'il soit nécessaire de poser la question des origines et de demander : Qui m'a fait ? Il n'y a qu'à remarquer que Dieu ne dépend d'aucune cause. Toutes choses excepté lui ont besoin d'une cause pour exister ; lui seul n'en a pas besoin. Par conséquent, en toute hypothèse il est. C'est ce qu'on nomme preuve ontologique.
Deuxièmement : que les qualités des objets qui tombent sous nos sens, ne sont pas ce qu'elles nous paraissent, mais seulement des mouvements. Par exemple le son n'est autre chose dans l'objet qui le produit, que vibration, un va-et-vient, lequel, communiqué aux organes de l'ouïe, est perçu comme son par notre àme. De même la lumière, etc. C'est le système mécanique du monde .
Troisièmement : que l'âme est distincte du corps, comme la fonction de penser est distincte de ce qui peut être mesuré. Le corps a longueur, largeur et épaisseur, qui sont exprimées par des nombres ; rien dans l'àme ne peut être mesuré ainsi. C'est la distinction de pensée et étendue.
Quatrièmement : que l'ancienne manière déraisonner des philosophes, nommée syllogisme, ne sert à rien s'il s'agit de découvrir, et s'il s'agit de démontrer, qu'elle n'est pas sûre. On se figure qu'elle l'est à condition que certaines règles soient observées. Mais il ne faut rien admettre sur la seule foi des règles ; il faut concevoir clairement et distinctement le fond, comme on fait en mathématiques. Cet examen du fond ôte la nécessité de suivre l'opinion des anciens. C'est la règle de V évidence.
Cinquièmement : que lidée d'infmi, qui est en nous, et toutes celles dont nous raisonnons avec une certitude absolue, comme les figures mathématiques, les nombres, l'esprit, le corps, le vrai, le juste, etc., ne nous viennent pas par les sens. Nous les trouvons en nous, nous les avons de naissance. Ce sont les idéoi innées.
Telle est, prise aux sources mêmes et sans nulle addition, la pensée de Descartes dans l'essentiel. 11 ne faut que comparer les écrits deBossuet pour l'y reconnaître en général.
La preuve ontologique de l'existence de Dieu est exprimée dans ces paroles de la Logique : « Dieu est conçu comme étant en soi. Dès là qu'il est en soi, il est conçu comme étant toujours, comme étant immuablement et nécessairement. » Dans la Connaissance de Dieu et de soi-même, la même preuve se trouve également, en ces termes : « Parmi ces vérités éternelles que je connais, une des plus certaines est celle-ci, qu'il y a une chose au monde qui existe d'elle-même, par conséquent qui est éternelle et immuable. » Sur la cause mécanique des sensations, Bossuet n'est pas moins cartésien. 11 repousse la réalité des sensa-
lions telles qu'elles nous apparaissent : « Les sens ne me disent pas ce qu'il y a dans leurs objets capable d'exciter en moi les sensations. » Il ajoute que le mouvement est ce qui les produit. « Les sensations sont attachées à des mouvements qui se font en nous. » Pour la distinction de l'âme et du corps en tant que pensée et étendue, même accord. L'âme est représentée par Bossuet comme « intelligence en tout ce qui convient aune si noble opération : sagesse, raison, prévoyance, volonté, liberté, vertu » ; tandis que les corps sont définis « des choses étendues en longueur, largeur et profondeur. » Et il ajoute : « On distingue ces choses par leurs idées naturelles, qui n'ont rien de commun ensemble. » Aussi bien le plan même du traité, où l'union de l'âme et du corps, étudiée dans un chapitre exprès, vient après le corps et Tàme étudiés à part l'un de l'autre, est selon les idées cartésiennes. Quant à la règle de l'évidence, Bossuet la pose dans sa Logique, quand il dit que « le jugement reçoit comme vrai ou faux ce qui est évidemment tel ». Dans une lettre à Dom Lami, écrite contre Malebranche, il dit que de « n'admettre que ce qu'on entend clairement )) est un principe « très véritable ^), quand on le c< réduit à de justes bornes ». Dans le traité, ce que voici est du Descartes tout pur : « La vraie règle de bien juger est de ne juger que quand on voit clair. »
Venons aux idées innées. « Notre âme, dit Bossuet, a en elle-même des principes de vérité éternelle. » Et encore : « .Joignant ensemble les principes universels qu'elle a dans l'esprit, et les faits particuliers qu elle apprend par le moyen des sens, elle voit beaucoup dans la nature. » Ceci encore, des mêmes vérités universelles : « Je vois ces vérités dans une lumière inté-
rieure, c'est-à-dire dans ma raison, w Ce que voici porte la pensée de Descartes jusqu'à Platon : « Ces vérités éternelles, que tout entendement aperçoit toujours les mêmes, par lesquelles tout entendement est réglé, sont quelque chose de Dieu ou plutôt Dieu même. » Et ceci, qui sur l'origine des idées innées répète ce qu'on a lu si souvent dans Descartes : «N'estce pas que Celui qui a répandu partout la mesure, la proportion, la vérité même, en imprime en nous l'idée certaine ? » En un mot la philosophie de Bossuet reflète Descartes d'un bout à l'autre.
Cela va si loin, que même ce qui dans Descartes passe pour de plus paradoxal, la théorie de la bête machine, est exposé dans la partie v de l'ouvrage, et mise en balance, comme également recevable, avec la théorie de l'âme des bêtes de la philosophie péripatéticienne. Sans s'y arrêter absolument, l'auteur en montre les avantages, en même façon que Descartes lui-même, qui, dans quelques endroits de ses Hvres, a déclaré ne proposer cette théorie que comme probable, à défaut de vraie démonstration.
Au reste, Bossuet tient à Descartes par d'autres ressemblances encore.
C'est une influence générale, ressentie dans ce qu'on peut appeler l'intellectualisme de Bossuet, le soin qu'il prend sans cesse d'en appeler à la raison, et, par-dessus les sens, à l'intellection pure. Partout chez lui court le reproche adressé à ceux qui n'en sont point capables. « Quoique ce soit à l'esprit (ditil dans les sermons) à connaître la vérité, ce qui ne se connaît que par l'esprit nous paraît un songe. » C'est l'obstacle élevé chez tout homme à la recherche de la vérité ; chez l'homme sensuel il est multiplié.
L'homme sensuel en vient à croire « que ce qui n'est pas sensible n'est pas réel, que ce qu'on ne voit ni ne touche n'est qu'une ombre et un fantôme... Les idées sensibles prenant le dessus, toutes les autres paraissent douteuses ou tout à fait vaines. » Voilà l'écho direct de je ne sais combien de passages des Méditations. Il n'est pas jusqu'au tour de cet ouvrage de Descartes, qui n'ait inspiré certaines expositions. On connaît le commencement de la deuxième Méditation : a Je fermerai maintenant les yeux, je boucherai mes oreilles, je détournerai tous mes sens. . . » Et celui-ci de la quatrième : « Je me suis tellement accoutumé à détacher mon esprit des sens, etc. » Comparez ces passages avec le suivant, du sermon pour la Toussaint de l'avent de Saint-Germain-en-Laye : « Ne pourrais-je aujourd'hui éveiller ces yeux spirituels et intérieurs que vous avez tout au fond de votre âme, les détourner un moment de ces images vagues et changeantes que les sens impriment, et les accoutumer à porter la vue sur la vérité toute pure ?.. » et tout ce qui suit. Le mouvement, le sentiment, le dessein sont les mêmes. Même, des remarques d'ordre moral sont puisés dans certaines théories cartésiennes, par exemple dans celle qui fait regarder les moments du temps comme indépendants. « Tout le temps de ma vie peut être divisé en une infinité de parties, chacune desquelles ne dépend en aucune façon des autres ; et ainsi, dé ce qu'un peu auparavant j'ai été, il ne s'ensuit pas que je doive maintenant être, si ce n'est qu'en ce moment quelque cause me produise et me crée pour ainsi dire derechef, c'està-dire me conserve. » Ainsi parle Descartes ; écoutez Bossuet : (( Ce n'est pas toute l'étendue de notre vie qui nous distingue du néant, et vous savez qu'il n'y a
jamais qu'un momonl qui nous en sépare. Maintenant j'en tiens un, maintenant il périt, et avec lui nous péririons tous (tout entiers), si promptement et sans perdre de temps nous n'en saisissions un autre semblable, jusqu'à ce qu'enfin il en viendra un auquel nous ne pourrons arriver, quelque effort que nous fassions pour nous y étendre, et alors nous tomberons tout à coup, manque de soutien. »
On remarquera que dans cette imitation, la partie métaphysique est délaissée ; aussi n'est-elle pas sans reproche : Bossuet ne nous propose qu'une peinture, mais suggérée par le philosophe. A la lettre, dans un pareil passage, la philosophie se fait inspiratrice de l'éloquence.
Conclurons-nous de ce qui précède qu'il faut classer Bossuet parmi les sectateurs du système cartésien ? Non sans doute. Il l'a suivi trop librement.
En dépit de tout ce qu'il en emprunte, nulle part on ne l'y voit engagé. Le cartésianisme semble lui servir plutôt de moyen de dégagement, par ses arguments simplifiés, par ses procédés raccourcis, par son allure naturelle. C'est un fait bien connu, que Bossuet tient de saint Thomas, et par là d'Aristote, toute une partie de sa philosophie. Ces influences voisinent chez lui avec celles de la philosophie nouvelle, sans contradiction, sans disparate, grâce à d'ingénieuses distributions, à des conciliations de point de vue, au besoin à des limitations de principes. Par exemple dans VExamen de Vexplicalion de V Eucharistie (publié Revue Bossuet, 1900) Bossuet venant à ce principe de Descartes, que la matière n'est que de l'étendue, déclare n'aller pas jusque-là, quoique conservant l'avantage de regarder la matière comme substance étendue.
« Sans renverser la définition ordinaire par laquelle on pose que le corps est la substance étendue, de même qu'on pose que l'àmc ou l'esprit est la substance qui pense, et quainsi on détermine les choses par leur acte, ce n'est pas à dire pour cela qu'on en pose Vessence dans Vacle même. » C'est-à-dire que la matière en soi se conçoit comme quelque autre chose que rétendue, qui la manifeste.
La même chose se trouve dans une lettre écrite à Leibnitz parBossuet : « Toutes les fois que M. Leibnitz entreprendra de prouver que l'essence du corps n'est pas dans l'étendue actuelle, non plus que celle de l'âme dans la pensée actuelle, je me déclare hautement pour lui. » Cela vient en réponse à un mémoire envoyé par le philosophe de Hanovre sur V Avancement de la métaphysique réelle, où se trouve expliqué que l'étendue réelle consiste dans un système de forces. On sait comment Leibnitz a repris à cet égard la suite des expositions cartésiennes, et de quelle manière les explications qu'il en donne tendent à les étendre et à les modifier. La conclusion est que le mécanisme de Descartes, introduction légitime, nécessaire, à la connaissance pratique du monde, véritable préface de la science, n'en contient pas cependant l'explication métaphysique.
Dire cela ou le faire entendre, c'est user de la pensée du maître avec une très grande Hberté. Telle est la manière qu'approuve Bossuet, et qu'il met lui-même en pratique. Dans la même lettre à Leibnitz, il ajoute que les idées de Descartes « n'ont pas été fort nettes lorsqu'il a conclu l'infinité de l'étendue par l'infinité de ce vide qu'on imagine hors du monde, en quoi il s est fort trompé » ; et il propose quelques conséquences
DiMiFR. — Bosîuet. 10
fâcheuses quon en pourrait tirer, à ce quil croit. Après cela on ne s'étonnera pas que, venant au chapitre du syllogisme et traitant cet argument dans sa Logique, il ne se soit pas astreint à imiter Descartes dans le peu d'estime que ce philosophe en a fait. A cet égard encore il prend ses aises.
J'ai dit que cette conduite aboutit à faire s'accorder sur plusieurs points chezBossuet, Descartes et le péripatétisme. Toujours à Leibnitz, sur le sujet de l'étendue en acte et de l'essence du corps, il écrit : « J'ai travaillé sur ce sujet, et je prétends pouvoir démontrer par 'SI. Descartes, qu'il n'a point sur cela un autre sentiment que celui de l'Ecole ; en cela comme en beaucoup d'autres choses, ses disciples ont fort embrouillé ses idées ». Dans V Examen de l'explication de l'Eucharistie, le passage touchant le même sujet se termine ainsi : « Gomme si les principes de Descartes étaient plus embarrassants ou moins propres que ceux de l'Ecole à expliquer le mystère de la présence réelle ! » Ainsi le commentaire qu'il donne de ces principes a pour effet, soit de les égaler à ceux de saint Thomas et d'Aristote, soit de les y accorder. L'égalité est affirmée par lui en 1074 : l'accord en 1683.
Tout ceci aidera à comprendre la portée de quelques témoignages qu'on cite pour prouver que Bossuet n'estima pas Descartes.
L'un est une lettre écrite à Huet de 1689, l'autre une lettre à Dom Lami de 1687 : cette dernière fort longue et célèbre. Dans l'une sont mentionnées en général, comme appartenant à Descartes, des « choses que j'improuve fort (dit Bossuet) parce que je les crois contraires à la religion » ; l'autre contient ces fameuses paroles : « Je vois un grand combat se préparer contre
l'Eglise sous le nom de la philosophie cartésienne. » Pour comprendre l'une et l'autre, il faut se mettre au point indiqué dans un des passages cités tout à l'heure, où nous lisons que les disciples de Descartes avaient « embrouillé ses idées ». Tel était le sentiment de Bossuet, vérifié par Ihistoire. Ne parlons pas même de Malebranche et de Spinoza, qui ne dissimulaient pas le dessein de le perfectionner ou de le corriger; ne considérons que le monde de curieux, de savants ou de docteurs qui s'agitaient autour de Clerselier, et qui, ne prétendant qu'à répandre la pure philosophie de Descartes, en avaient cependant changé l'esprit : d'abord en en faisant le centre d'extrêmes passions de parti, puis en poussant à l'explication littérale des moindres écrits du maître, mort depuis trente ans.
Ses lettres publiées en 1667, donnaient un aliment nouveau à cet espèce de fanatisme. La Recherche de la Vérité de Malebranche y ajouta son fracas en 1674. Bossuet, connu pour favorable à la philosophie de Descartes, devait craindre de se voir enrôler dans le parti. Ce qu'il n'eût pu accorder à Descartes vivant, devait lui agréer bien moins, quand il s'agissait de ses disciples. On conçoit donc qu'il en ait ressenti une impatience, dont la lettre à Huet témoigne, d'autant plus vivement, que l'enrôlement n'allait pas sans injure pour lui. c( Vous dites, répondait-il à Huet, que la doctrine que vous attaquez a eu le bonheur de me plaire, et vous dites aussi dans la préface, que vous ne prenez la peine de combattre cette doctrine, que parce qu'elle est contraire à la religion. Je veux croire pour ma satisfaction que vous n'avez pas songé à lier ces deux choses ensemble. » Il est naturel que dans cette lettre il ne songe qu'à se dégager, à refuser le nom de
cartésien, dans un débat où tant de réserves s'imposaient à un évêque. Et cependant ce soin ne l'empêche pas de maintenir l'approbation de plusieurs des principes du maître, mieux encore, de reprocher à ceux qui le combattent de méconnaître en lui ce qu'ils approuvent ailleurs.
« Descartes, dit-il, a dit d'autres choses que je crois utiles contre les athées et les libertins, et pour celleslà, comme je les ai trouvées dans Platon, et (ce que j'estime beaucoup plus) dans saint Augustin, dans saint Anselme, quelques-unes même dans saint Thomas et dans les autres auteurs orthodoxes, aussi bien ou mieux expliquées que dans Descartes, je ne crois pas qii elles soient devenues mauvaises depuis que ce philosophe s en est servi. Au contraire je les soutiens de tout mon cœur, et je ne crois pas qu'on puisse les combattre sans quelque péril. » Ajoutez que l'allusion aux circonstances se trouve dans les termes dont use Bossuet, disant qu'il va donner son avis sur « la doctrine de Descartes ou des cartésiens ». C'est le jugement du parti, autant que celui du maître.
On a parfois expliqué tout cela en disant que Bossuet, d'abord admirateur de Descartes, s'était corrigé ensuite là-dessus. Un fait certain montre qu'il n'en va pas ainsi ; c'est la peine que Bossuet a prise douze ans plus tard de prendre les intérêts du philosophe, au sujet de deux lettres de lui, qu'on faisait courir, et qui traitent de la transsubstantiation.
Descartes avait écrit ces lettres confidemment au P. Mesland jésuite, en demandant son avis, et marquant l'intention de n'en publier la doctrine que si elle s'accordait à la théologie. Montrées plus tard par Clerselier, elles avaient inspiré l'enseignement d'un béné-
dictin, Dom Robert Desgabets, que Bossuet réfute dans son Examen de Vexplicalion de V Eucharistie, écrit en 1674. En 1701 Vidée vint de les publier (elles ne l'ont été qu'en 1811 par M. Emery, dans ses Pensées de Descaries sur la religion) : à quoi Bossuet s'oppose en ces termes :
« M. Descartes a toujours craint d'être noté par l'Eglise, et on lui voit prendre sur cela des précautions dont quelques-unes allaient jusqu'à l'excès. Quoique ses amis pussent désavouer pour lui une pièce qu'il n'aurait pas donnée lui-même, ses ennemis en tireraient des avantages qu'il ne faut pas leur donner. » La seconde lettre poursuit : « M. Descartes, qui ne voulait point être censuré, a bien senti qu'il fallait les supprimer, et ne les a pas publiées. Si ses disciples les imprimaient, ils seraient une occasion de donner atteinte à la réputation de leur maître, et il y a charité à les en empêcher. Pour moi je tiens pour suspect tout ce qu'il n'a pas donné lui-même, et dans ce qu'il a imprimé, je voudrais qu'il eût retranché quelques points pour être entièrement irrépréhensible par rapport à la foi. » Il faut remarquer la douceur jointe à la fermeté de cette réserve, et plus haut l'allusion à la soumission témoignée par Descartes envers le décret qui condamna Galilée, que Bossuet trouve exagérée. Ce ne sont pas là des propos de résipiscence, mais ceux d'un esprit modéré, maintenu par sa profession au-dessus des disputes des philosophes, et qui, ayant fait son profit de plusieurs des nouveautés de Descartes, se trouve aussi à l'aise pour le juger et en faire ses réserves, que s'il l'abordait pour la première fois.
A cela joignez l'aitirmation formelle du secours tiré de Descartes contre les libertins, comprise dans la
lettre à Huet. La fameuse lettre à Dom Lami contient quelque chose de pareil; elle mentionne « le fruit que l'Eglise en pouvait espérer pour établir dans l'esprit des philosophes la divinité etlimmortalité de l'âme ».
Aussi bien la lettre à Lami, si souvent citée, ne contient aucun blâme à Descartes, mais seulement à l'usage qu'on fait de ses enseignements. Par deux fois le mot de « principes mal entendus » y revient ; 1 honneur de la doctrine est formellement réservé, et tout le blâme tombe sur Malebranche :
« Je vois un grand combat se préparer contre l'Eglise sous le nom de la philosophie cartésienne. Je vois naître de son sein et de ses principes, à mon avis mal entendus, plus d'une hérésie, et je prévois que les conséquences qu'on en tire contre les dogmes que nos pères ont tenus, la vont rendre odieuse, et feront perdre à l'Eglise tout le fruit qu'elle en pouvait espérer pour établir dans losprit des philosophes la divinité et l'immortalité de l'âme. De ces mêmes principes mal entendus, un autre inconvénient terrible gagne sensiblement les esprits ; car sous prétexte qu'il ne faut admettre que ce qu'on entend clairement, ce qui réduit à certaines bornes est très véritable, chacun se donne la liberté de dire : j'entends ceci, et je n'entends pas cela, et sur ce fondement on approuve et on rejette tout ce qu'on veut. »
Telles sont les critiques que Bossuet aura tournées contre le Cartésianisme. Il suffit de les lire attentivement pour les concilier avec la faveur certaine que, dans les limites marquées plus haut, il accordait à cette philosophie.
Quant aux conséquences de fait qu'on vient de voir annoncées sous sa plume, on commet une erreur en
disant qu'elles se sont produites. L'avenir prédit par Bossuet ne peut être reconnu que dans le combat livré contre l'Eglise par l'Encyclopédie : or loin de se livrer sous le nom delà philosophie cartésienne, il s'est livré au nom de Locke et des doctrines anglaises, contre cette philosophie. L'incrédulité du xviii^ siècle ne se réclame pas de Descartes. Dans sa satire des Systèmes, Voltaire fait de Descartes un portrait où nulle borne n'est mise à la critique.
Descartes prit sa place avec quelque fracas, Cherchant un tourbillon qu'il ne rencontrait pas...
Ailleurs il le nomme « René le visionnnaire » ; il se moque de ses idées innées, dont la philosophie anglaise enseignait à se passer. Condillac, en qui s'exprime là-dessus la pensée de l'Encyclopédie, professe une philosophie aussi contraire que possible à celle de Descartes.
Il reste que Malebranche est rejeté. Après ce que nous avons dit de Bossuet, cela se conçoit. Il n'y a pas de moraliste plus fin et plus acéré que Malebranche, et, dans la partie métaphysique même, il faut lui reconnaître de hautes pensées. Il est grand partout oij il imite la méditation profonde de son maître, partout où sa réflexion s'attache au caractère éternel, universel de la raison ; mais les problèmes de détail qu'il pose, sont d'un esprit subtil et difficultueux, et les solutions qu'il en donne, pesées aux balances du bon sens, n'apparaissent que comme les effets d'une intempérance d'imagination : fruits à la fois compliqués et légers d'une réflexion égarée dans l'abstrait, où l'esprit ne trouve aucune nourriture.
Nulle part ce caractère ne s'accuse plus que
dans les emprunts faits au système par le livre ix du Traité du libre arbitre, visiblement interpolé. Même si l'on ne savait pas que Bossuet a désapprouvé la Eercherche de la vérité, dont les doctrines font irruption dans ce chapitre, le changement soudain d'inspiration découvrirait la provenance étrangère. Dun cours naturel d'idées sages, le lecteur se voit transporté au milieu de tous les paradoxes de l'esprit de système. Rien n'est si contraire à Bossuet. De plus, dans la comparaison que de tels morceaux appellent avec l'esprit de Descartes, une autre évidence se découvre : celle d'une adaptation aisée des enseignements du maître à la pensée de Bossuet, en même temps que d'une impossibilité complète d'y faire entrer ceux du disciple. Ce sont autant de différences dont il faut tenir compte si l'on veut définir la philosophie de Bossuet. Une connaissance exacte de ce qu elle admet et de ce qu'elle rejette est à ce prix.
Ce qu'elle tient de la scolastique d'autre part est considérable. On a vu plu§ haut un des points d'importance sur lesquels, après y avoir travaillé (dit-il), il se faisait fort d'y ramener la pensée de Descartes. Cela marque de sa part un dessein de n'en sacrifier rien d'essentiel.
Il en tenait de ses classes du collège de Navarre la connaissance approfondie. Cependant il ne s'y asservit pas. Dans le Traité de la Connaissance de Dieu et de soi même, on ne voit paraître ni les formes substantielles, ni les accidents réels de l'Ecole. Le plus souvent, il n'a pas moins de soin d'en éviter le vocabulaire compliqué, préférant les façons aisées de l'exposition cartésienne; cependant il maintient l'estime des distinctions que ce vocabulaire assure, en sorte qu'en
s'en dispensant, on peut dire qu'il le tient en réserve. «Pour user (dit-il quelque part) d'une sèche, mais véritable distinction de l'Ecole. » La netteté requise par la théologie, oblige à connaître des cas oii ce qu'on nomme élégance, et même la facihté, cèdent à l'urgence absolue de la clarté. Alors, tout ce que le labeur immense de quatre siècles de scolastique apportait de notions élaborées, entrait en ligne et décidait le débat. Hors de là, Bossuet suit des voies plus générales, s'en tient à des chemins plus battus.
C est ce qu'il approuve dans le livre des Réflexions rnorales du P. Quesnel, dont il fit la préface, en ces termes : « On a trouvé plus à propos de se servir plutôt des expressions consacrées des Pères, des conciles et des papes, que des termes de l'Ecole, que le peuple n'entend pas assez et qui ont tous leur difficulté, puisque même c'est faire tort à la vérité que de la faire dépendre d'une expression » ; supposé que cette expression ne soit, bien entendu, que de l'Ecole. De plus, si l'expression est de celles qui décident un différend, on ne peut la tenir pour indifférente.
C'est ce que Bossuet lui-même a bien connu, nul n'ayant mieux enseigné l'importance des mots et la nécessité d'y renfermer la foi, qu'il n'a fait dans ses Avertissements aux protestants ; cependant dans un ouvrage qui ne tend ni à la définition, ni à la controverse, rien ne doit empêcher de s'en tenir aux termes communs ou très anciennement consacrés.
Comme il est naturel, Bossuet serre la scolastique de plus près, à proportion qu'il avoisine davantage le champ de la théologie. Dans touf ce que cette science emporte de préparation pliilosophique, c'est saint Thomas qui est son maître.
Dans sa Défense de la tradition, on le voit le défendre avec vigueur contre Saint-Cyran, contre Grotius, contre Richard Simon. Une des pièces de la controverse du quiétisme est le traité Schola in tuto, où il s'occupe de mettre son sentiment en harmonie avec celui de l'Ecole sur la question controversée. Dans le Traité du Libre arbitre, où sont examinés les différents systèmes de conciliation de la volonté de Dieu avec la liberté humaine, c'est à celui de saint Thomas qu'il se range (chapitre viii) : selon lequel Dieu meut la volonté, non du dehors en présentant l'objet d'où s'ensuit la délectation qui nous entraîne à vouloir, mais du dedans, par une action o\i prémotion physique.
Il faut avouer qu'à cet égard saint Thomas trouve dans Descartes un allié positif, ce philosophe ayant enseigné la réalisation certaine des volontés de Dieu jusque dans les efiets de notre liberté. Dans l'apparente contradiction de ces deux principes, combien de fois n'a-t-on pas cité le mot de Bossuet, qu'il faut « tenir fortement comme les deux bouts de la chaîne, quoiqu'on ne voie pas toujours le milieu par où l'enchaînement se continue )). Comparaison (pourrait-on dire), non pas raison ; mais elle est précédée (chapitre iv) d'un incomparable exposé des conditions de lumière incomplète dans lesquelles l'homme poursuit la vérité. La figure n'est ici que le sceau de l'explication, qui depuis a couru les écoles et les catéchismes supérieurs, sous cette forme facile et saisissante. Tant, jusque dans ces difficiles matières, où il n'était que l'interprète de la philosophie traditionnelle, il a porté d'aisance et de facile lumière.
Tout ceci fait voir en Bossuet moins un disciple de quelque école, qu'un auditeur indépendant, qui tire de
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plusieurs sa nourriture. Ni cartésien rigoureux, ni scolastique pur, on lui trouve pourtant en un point des maîtres dont il ne s'écarte pas : ce sont les Pères. Si la pensée de Bossuet a trouvé quelque part un repos complet, un asile absolu, on peut dire que c'est en cet endroit-là. C'est celui qu'il a le plus fréquenté, ce sont les ouvrages qu'il a le plus lus. Tout vient chez lui en second, comme pour leur faire service, les mieux expliquer, aidera les entendre; et parmi les Pères c'est, comme j'ai déjà dit, à saint Augustin qu'il s'attache. Voilà son école essentielle.
Ceci mène insensiblement à parler de Bossuet théologien : nous aborderons ce sujet dans un suivant chapitre. En attendant on ne peut terminer celui-ci sans remarquer à quel point ce qu'il contient, répond à d'absurdes dédains manifestés depuis vingt-cinq ans envers la pensée de Bossuet.
Les étudiants de ma génération se souviennent d'avoir entendu feu Larroumet appeler Bossuet dans ses leçons de Sorbonne « un grand penseur sans idées » ; et le dégoûté Paul Albert a écrit de son côté qu'on avait « vite fait le tour des idées de Bossuet ». Le mépris de l'œuvre philosophique de Bossuet, de sa Connaissance de Dieu et de soi-même, logé dans quelques cerveaux de l'Université, répond à la honteuse décision qui, pour des raisons politiques, ont fait ôter cet ouvrage des programmes. On vient de voir cependant, dans le domaine de la spéculation pure, s'il est vrai que Bossuet ait peu pensé. 3Iais il embrassait, mais il résumait, mais il concluait. Le fruit de sa réflexion ne s'en allait pas flottant dans le vide d'une incertitude générale; il n'était pas distribué par fragments, en forme d'ilôts de pensée escarpée et tranchante, dont certaines gens
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s'éprennent à proportion qu'il est plus malaisé d'en faire un sage emploi, de les appliquer au train d'une vie raisonnable, de les articuler au tout de la raison. Le paradoxe seul leur plaît ; leur esprit est trop faible, trop inappliqué, pour discerner l'intelligence dans le train réglé de ses fonctions; il leur faut quelque agitation, on ne les réveille que par des bonds ou par un certain tintammarre, qu'ils confondent avec l'invention. Cest à ce prix qu'ils accordent que quelqu'un a des idées. Ainsi, Paul Albert trouvait que Diderot a des idées. La lecture de Bossuet est propre justement à guérir cette illusion. En le justifiant d'une pareille critique, elle peut servir à corriger Terreur dont cette critique est issue.
Cette erreur est ce que Pierre Lasserre, dans sa Doctrine officielle de V Université, a si bien nommé Vidéolatrie.
« Toute la perfection d'une idée tient dans sa justesse, dit-il. Apprécier une idée, abstraction faite de sa justesse, y admirer d'autres qualités sans tenir compte de celle-là, c'est comme si, en louant Dieu de sa puissance, on faisait bon marché de son intelligence. Il s'agit des idées de l'espèce la plus générale et théorique, de ces idées qui ont portée de doctrine, qui dominent toute une matière, tout un domaine de questions, qui par cette ampleur de leur objet contiennent forcément un monde de conséquences. Et je m'émerveille, ou plutôt je m'épouvante de l'applaudissement que certains auteurs obtiennent pour la facilité, la verve, la profusion, l'éclat avec lesquels ils inventent et prodiguent des idées de cet ordre, de ce degré. Ces nouveautés font du bruit une saison ; personne ne songe à en tirer rien, à les mettre en œuvre, parce qu'on n'y
voit au fond que des sortes de prouesses ; mais les gens sont légion qui admirent infiniment la faculté de les produire. Nous avons des génies consacrés aux yeux d'un certain public, qui sont génies de cette manière. Je n'en ai pas tant aux bénéficiaires de cette illusion molle et échauffée, qu'au grand nombre des esprits cultivés qu'elle tient sous son pouvoir... )> Lasserre ajoute que cette idéolatrie tire son origine du panthéisme évolutionniste allemand, « qui considère les idées non sous l'aspect de la vérité, mais sous l'aspect de la vie. Comment (dit-il) leur demanderait-il d'être vraies, puisqu'il n'y a pas de vérité, puisque l'univers dans tous ses éléments, tant profonds que superficiels, il le voit engagé dans un devenir éternel, dont ellesmêmes font partie, et qu'elles suscitent et reflètent à la fois? Il leur demande dêtre vivantes. Mystique grossièreté. Hé ! tout vit : et le corps d'Apollon, et les germes de mort qui prospèrent de la ruine de ce beau corps. Les idées fausses vivent aussi, mais d'une vie désorganisatrice. Et cet amour intempérant des idées, c'est forcément l'amour des idées fausses ».
Voilà qui suffit à remettre à leur place les absurdes critiques de la pensée de Bossuet, prise d'ensemble. Tout ce que ces leçons contiennent de faits, y ajoute les preuves particulières.