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DE PENSER DE VERSAILLE>S

Arrêtons ici l'exposé des ouvrages et des talents de Bossuet : un autre soin s'impose à qui veut le connaître, c'est de le considérer lui-même au milieu des personnes de son temps.

Comme il est naturel, la cour était alors le principal lieu de réunion de ceux qui méritent notre attention ; non qu'il n'y eût dans la nation d'autres élites que les courtisans, mais c'est que la cour était l'endroit où ces élites se rencontraient, à cause du soin que le roi prenait de les y convier. Suivons donc Bossuet à la cour, où le fixa pendant douze ans, de 1670 à 1682, sa charge de précepteur du Dauphin.

Ce long séjour l'y rendit familier, et fut cause quensuite, toutes les fois qu il y revint, il y retrouvait ses habitudes. Là il connut tout ce que la France comptait alors de talents et de vertus dans tous les genres. Sur cette scène la plus illustre par la naissance et par le génie que le monde eût jamais contemplée, vivant parmi les premiers rôles, il apprit ce que le monde

pouvait lui enseigner de plus rare, et s'acquit, en fait destime, ce qui pouvait le plus l'honorer.. D'abord il y retrouva quelques-unes des relations nouées au temps de sa jeunesse, alors qu'il fréquentait Ihôtel de Rambouillet. Moiitausier, gouverneur du Dauphin que Bossuet était chargé d'instruire, était comme on sait le gendre de la marquise de Rambouillet. D'autres relations lui étaient venues à cause de ses prédications ; le carême des Minimes entre autres avait porté son nom à la cour. Ses fonctions nouvelles le mirent en rapport direct avec le Roi et avec la Reine ; de plus son action spirituelle exercée dans ce nouvel entourage, les directions qu'on lui remit, les conversions qu'il opéra, étendaient pour lui le rayon de l'admiration et de l'estime.

De son coté il apprit à connaître parfaitement un monde que nos anciens moraHstes ont dépeint comme une matière d'observations sans fm.

Ce qu'il en a jeté de vives peintures au cours de ses sermons, compte au nombre des beaux traits de la chaire française. Elles montrent avec quelle profondeur il en avait pénétré les mœurs. La quête de la faveur en fait le trait principal. A la cour, « sans le titre de poursuivant, dit-il, on croirait n'être plus au monde. » Aussi de quelle patience ces âmes menées par l'ambition seule font preuve ! De quel cœur on leur voit soutenir « la longue habitude d'attendre toujours », porter, comme il dit encore, « cette longue chaîne traînante de notre espérance » ! Labruyère n'a rien écrit de plus frappant. Feuilletez son beau chapitre qui traite du même sujet, vous n'y trouverez rien qui dépasse ce tableau des séductions de la cour, du charme qui y retient les hommes comme dans une demeure féée. « Là se trouvent les passions les plus fines, les intérêts les plus

délicats, les espérances les plus engageantes. Quiconque a bu de cette eau il s'entête. Il est tout changé par une espèce d'enchantement. C'est un breuvage charmé, qui enivre les plus sobres, et la plupart de ceux qui en ont goûté ne peuvent plus goûter autre chose. » Voilà le prestige, et voici les passions satisfaites : « Là les délices, là l'applaudissement, la faveur ; vous pourrez vous venger de vos ennemis, vous pourrez posséder ce que vous aimez, votre amitié sera recherchée, vous aurez de l'autorité, du crédit. »

Hugo parlant du pouvoir que César recherchait, quand il passa le Rubicon, fait cette réflexion : « Passer le Rubicon, comme cela vous paie vos dettes, passer le Rubicon, comme cela vous donne des femmes ! » Tout cela est dans le tableau de Bossuet, en termes plus nuancés et plus justes, et mieux appropriés aussi, car il s'agit des avantages de cour, non du pouvoir suprême, où César voyait certainement autre chose qu'un moyen de faire sa fortune. Ajoutez le vigoureux morceau de la Passion des Minimes, où retentit à chaque coup de pinceau, ce rappel d'un sujet si vaste et si poignant : Qu'est-ce que la vie de cour ?

Quant à ce que fut cette vie pour Bossuet lui-même, on constate qu'elle a peu tenu de l'intrigue. Ses fonctions et une estime du Roi supérieure au vent de la faveur, devaient suffire à la maintenir : son caractère, d'autre part, étant de ceux qui permettaient alors à ceux qui le voulaient bien, de sauver leur indépendance.

Toujours on le voit, au milieu des chaînes de la cour, conserver la liberté du prêtre, de l'évêque, du précepteur. La position qu'il garda envers les courtisans, est assez bien marquée dans un passage de son

dernier sermon du carême des Minimes, panégyrique de saint François de Paule, où il se plaint, avec une liberté tout apostolique, de la tenue négligée de l'assistance : « Permettez-moi de leur demander ce que leur a fait ce saint lieu, qu'ils choisissent pour le profaner par leurs paroles, par leurs actions, par leur contenance impie... D'où leur vient cette hardiesse envers Jésus-Christ, etc. » Il y a deux pages de ce ton adressées à un auditoire qui, je le répète, renfermait ce que la France comptait alors de plus haute noblesse, en possession des charges et de la faveur du prince. Qu'on juge par là de l'indépendance que Bossuet sut toujours conserver devant les grandeurs du monde.

Cela lui permettait d'aller chercher au milieu de ces grandeurs, et en présence même du roi, les détracteurs de la religion, ou libertins, mêlés de près en ce tempslà (on l'oubhe quelquefois) à la société du temps, rencontrés parmi les gens de cour, à tous les degrés de la faveur. J'ai fait mention de linvective fameuse dirigée contre ces libertins dans l'oraison funèbre de la Palatine : « Mais qu'ont-ils vu, ces rares génies, qu'ont-ils vu de plus que les autres?... » Les sermons les ramènent sans cesse : « docteurs de cour qui font des leçons publiques de libertinage... hommes profanes, qui, dans la nation la plus florissante de la chrétienté, s'élèvent ouvertement contre l'Evangile. » Quelquefois l'orateur s'adresse à eux : « Vos demimots, dit-il, et vos branlements de tête, ces fines railleries ^railleries de la vie future) que vous nous vantez, ce dédaigneux souris... » Quelquefois, « je ne saurais, dit-il, répéter dans cette chaire les discours que vous tenez. » Il les attaque^ non comme isolés, mais comme

DiMitn. — Bossuet. 11

formant un essaim, une troupe : « Cette troupe de libertins, qu'on voit s'élever si hardiment... »

Arrêtons un instant la vue sur ce tableau. On trouve le même dans Bourdaloue. Que de gens croient la libre pensée un fait de notre époque seulement, gros d'effets qu'on ne saurait plus conjurer! Qu'ils apprennent que ce fait est de tout temps, qu'il y avait une France incrédule sous Louis XIV, comme il y en avait une sous saint Louis, et que l'Eglise lui tenait tête. Il suffisait pour cela qu'un régime d'ordre, naturellement et historiquement engagé envers ses enseignements, maintînt la liberté de son apostolat.

Bossuet fit à la cour de grandes amitiés. Il jouit entre autres de celles du grand Condé, vivant dans sa familiarité, comme en témoigne entre autres le fameux passage de l'oraison funèbre, où il dépeint ce prince (pour l'avoir vu lui-même) conduisant ses amis dans les allées de Chantilly « au bruit de tant de jets d'eau, qui ne se taisaient ni jour ni nuit ». Nous voyons par sa correspondance, qu'ayant eu lui-même besoin d'un fontainier pour les travaux de sa maison de campagne de Germigny, il engagea celui du prince. Dans ces relations amicales, la religion était mêlée ; le prince, qui passa un temps pour libertin, recevait les exhortations de Bossuet, et le récit de sa mort rapporté dans la même oraison funèbre, montre qu'il en avait profité.

Turenne était un autre ami de Bossuet. Sa conversion, qui fut un si grand exemple pour la société du temps, eut pour cause le livre de l'Exposition, paru en 1671. Dans l'oraison funèbre de Condé, le portrait du maréchal paraît à côté de celui du prince, dans le parallèle que l'on sait, et il n'y a presque pas un trait dans cette figure où l'on ne sente la main d'un fami-

lier et d'un ami. Ajoutons encore Larochefoucauld, le célèbre auteur des Maximes, en son temps libertin notoire, que Bossuet contribua à éclairer et qu'il assista au lit de la mort.

Dans toutes ces amitiés, le grand évéque ne mettait pas seulement les complaisances de son esprit et la sympathie des relations : le cœur y entrait. Il était extrêmement sensible chez Bossuet; on le voit à la douleur qu'il ressentait de la perte de ceux qu'il aimait. Celle deTurenne en rendit toute la cour témoin. Quand la nouvelle en fut apportée, « M. de Condom pensa s'évanouir » écrit M""^ de Sévigné.

Le chapitre des conversions offre, quand il s'agit de Bossuet, une matière très abondante. En même temps que celle de Turenne, quantité d'autres suivirent l'Exposition, depuis 167 1 . Une entre toutes mérite d'en rester comme le type, pour avoir donné lieu à une relation écrite : celle de M"^ de Duras, nièce de Turenne par sa mère, que la conversion du maréchal avait ébranlée, et encore plus l'argument de l'autorité de l'Eglise, fortement présenté dans l'Exposition. Afm d'en être éclaircie, elle demanda que Bossuet voulût bien se rencontrer chez elle avec Claude, ministre de Charenton, qui fournirait la défense protestante. Cet entretien eut lieu en 1678 ; M^''' de Duras avait trente ans ; six personnes de sa parenté, protestantes à l'exception d'une seule, furent invitées. L'échange des propos se termina à l'avantage de la religion catholique ; l'abjuration de M'""' de Duras s'ensuivit. Elle eut lieu entre les mains de Bossuet aux Pères de la Doctrine, rue du Cardinal Lemoyne.

Il faut aussi compter les directions de conscience, soit intermittentes, soit suivies. Au maréchal de Belle-

fonds, lors de sa disgrâce, Bossuet écrivit plusieurs lettres qui, descendant au fond de la conscience chrétienne, peuvent être rattachées à ce sujet. La direction de IVF'^ de Lavallière lui fut remise depuis 1673 ; on sait qu'elle devait aboutir au Garmel, et à ce fameux sermon de vôture, que Bossuet prêcha en 1674.

Enfin c'est encore lui qui fut cause de la séparation obtenue pour un temps de Louis XIV et de iM™*-^ de Montespan, en 1675.

Lécuyer, prêtre de Versailles, à qui la favorite était venue se confesser, lui refusa l'absolution. Le Roi manda devant lui le curé, nommé Thibaut, qui dit que le vicaire avait fait son devoir. A ce coup Bossuet et Montausier furent appelés ; l'un et l'autre tinrent un langage pareil à celui du curé ; de plus Bossuet fit entendre dans cet entretien des paroles si fermes sur le fond, que le Roi en fut impressionné. Il se leva en disant : « Je ne la verrai plus. » En effet M"^^ de Montespan eut ordre de quitter la cour; Paris lui fut assigné comme demeure. Bossuet l'y alla voir, afin de lui faire entendre des exhortations, que Ledieu conte qu'elle recevait fort mal. Bossuet sentait dans cette rencontre tout le besoin qu'il avait de la force de la religion ; il écrit à cette époque au maréchal de Bellefonds qu'il lui « faudra être comme un saint Âmbroise ». Le Roi allait à l'armée ; son départ eut lieu sans qu'il vît M""^ de Montespan. Nous avons les lettres que Bossuet écrivit ensuite au Roi. Les leçons de la morale chrétienne y sont présentées avec une élévation et une netteté admirables. Elles eurent leureffet tant que dura la guerre. On sait qu'au retour tout changea. M""^ de Montespan reparut à Versailles; l'audience de direction prit lin. Bossuet se tut.

Personne de ceux qui le lisent n'imaginera que c'ait été, de sa part, faiblesse ou crainte de blesser ses intérêts ; mais Louis XIV était l'objet de sentiments qui faisaient qu'on eût eu horreur de le pousser a quelque indigne éclat. La nation entière conspirait à dérober les faiblesses de l'homme dans limage d'un si grand roi. Le tableau du contraste qu'elles faisaient avec cette grandeur, dont on a tiré depuis des effets dramatiques, eût choqué alors les Français plus qu'il neùt édifié les chrétiens. Bossuet comme tout le monde attendit; il ne devait pas attendre en vain. Six ans plus tard, Louis XIV rendait toute son affection à la Reine, et mettait pour toujours un terme aux écarts qui avaient fait murmurer.

Il avait alors quarante-deux ans ; on ne peut dire que la vieillesse eût imposé cette conversion. A ne considérer que l'épisode que je rapporte, il serait injuste de ne compter pour rien la séparation obtenue par Bossuet et maintenue du moins quelque temps. C'était un effort et un exemple.

Ln général rien n'est si mal fondé que l'accusation qu'on a fait courir d'un défaut de fermeté de Bossuet envers le Roi. Tout y contredit, et d'abord le ton gardé en général par le prélat.

Il faut n'avoir guère de sens des choses pour trouver dans Bossuet la figure d'un complaisant. Partout, sous les formes nécessaires du respect, la liberté de son caractère éclate. Parce que cette liberté ne se manifeste pas par des ruptures, est-ce qu'on prétendrait n'y pas croire ? Faudra-t-il pour être réputé ferme, qu'un homme se brouille toujours avec ceux qui l'approchent? Je crains que le sophisme de Rousseau osant nous représenter Alceste, le misanthrope de Molière,

comme un type de noble indépendance, ne nous entraîne à confondre la fermeté honnête avec un mauvais caractère. Et si Bossuet pensait comme Louis XIV sur plusieurs des sujets quils traitèrent ensemble ? Apparemment cela devait supprimer les querelles. Ou est-ce que cette conformité sera prise pour un signe de servilité ? En ce cas lequel aura été servile, de Louis XIV ou de Bossuet? Rentrons donc dans le bon sens et dans la vérité. Tout ce qu'un prélat comme Bossuet ne pouvait approuver dans le Roi, il n'a jamais manqué de le reprendre. Les lettres dont il vient d'être question en sont témoin. Dans les sermons, c'est-à-dire en public, il osait avertir le Roi.

« Que demandons-nous pour ce grand monarque? Quoi? toutes les prospérités ! Oui Seigneur, mais bien plus encore toutes les vertus royales et chrétiennes. Non, nous ne pouvons consentir qu'aucune lui manque, aucune, aucune... Il y a un Dieu dans le ciel qui venge les péchés des peuples, mais surtout qui venge les péchés des rois. C'est lui qui veut que je parle ainsi, et si Votre Majesté l'écoute, il lui dira dans le cœur ce que les hommes ne peuvent pas dire. »

Gela était dit devant toute la cour, dans le carême de Saint-Germain, au sermon de la Gharité fraternelle. Or qui ne voit que cette circonstance donnait à l'allusion une vivacité sans égale. Assurément ce n'est pas là le langage d'un courtisan, mais d'un pasteur et d'un évêque, à qui des intérêts moraux supérieurs à l'obéissance, et en partie au respect même, délient la langue. Au premier rang des influences que Bossuet exerça sur la cour, vient linfluence de l'esprit. Elle avait lieu par ses entretiens, par ses directions; d'une façon régulière même, elle eut matière à s'exercer dans ces réu-

nions auxquelles les gens du temps avaient donné le nom de petit Concile.

C'était des conférences réglées, qu'on tint à partir de 1673, sous la présidence de Bossuet, tous les dimanches à l'heure des vêpres, qui n'étaient pas chantées à Saint-Germain. Elles eurent pendant huit ans leur cours. Plus tard, quand Bossuet faisait visite à Versailles, il retrouvait plusieurs de ceux qui y avaient pris part, et de nouveau la réunion r>e tenait, en plein air le plus souvent et en se promenant, dans l'allée que pour celte raison on nomma l'allée des philosophes. L'objet de ces conférences était l'Ecriture sainte ; mais cela n'en faisait pas des entretiens bornés ; au contraire, par là elles s'étendaient à tout, à l'histoire profane, à l'archéologie, aux langues orientales, à la géographie, à la philosophie. Ajoutez que les livres nouveaux étaient examinés à l'occasion. « Aux plus graves discussions sur la religion et la philosophie, dit en parlant de ces entretiens l'abbé de Choisy, se mêlaient des réflexions sur les ouvrages de littérature qui occupaient le public. » Les esprits les plus distingués, des savants reconnus, y participaient. De tout cela s'ensuivait un rayonnement de pensée, qui par la cour passait dans tous le pays. C'était pour la France une école, à laquelle on n'a pas donné de nom, mais dont l'effet ne fut pas moins certain.

Il faut avoir égard à ceci, que plus avance le siècle de Louis XIV, plus on voit s'y établir une intime union, un concours étroit et à parts égales, de la dévotion et de l'intelligence.

Depuis 1680 le siècle fut pieux, d'une part à cause de la correction des mœurs du Roi, qui ne laissait plus d'ouverture aux libertins de se rendre agréables,

de l'autre par l'effet naturel des grandes prédications accumulées, de celle de Bossuet et de Eourdaloue, un peu plus tard de Massillon, sans compter Clieminais et les autres. En même temps, cette seconde partie du règne voyait de grands progrès de la science. Celle des antiquités fleurit. Les peintres de mœurs nous découvrent en ce temps-là une vogue de la numismatique, à laquelle le Roi lui-même s'adonnait. Alors avaient lieu à Thôtel d'Aumont rue de Jouy, sur ces matières, des conférences rechercliées de toute la cour. L'érudition sacrée s'avançait également. La Bible était étudiée, les langues orientales apprises. 11 faut. imaginer là-dedans le petit Concile, ce qu'il recevait de ce progrès des lumières, et la part qu'il y apportait.

M. Rébelliau aura été le premier à débrouiller à cet égard la place occupée par Bossuet dans le monde de son temps, à marquer cette place dans la région précise que nous entendons sous le nom de science. Trois sociétés se partageaient, dit-il, le monde intellectuel d'alors : les gens de lettres, les philosophes, les savants ; c'étaient la société de Boileau, celle de Malebranchc et celle de iMabillon. Bossuet n'appartient réellement ni à la première, ni à la seconde, il appartient à la troisième. Ses relations étaient avec les érudits, avec les antiquaires, les philologues, les paléographes.

Remarquez ce trait, qui fait d'un auteur répandu, d"nn orateur, le familier du monde savant. Aujourd'hui les rapports entre ce monde et ce qu'on nomme la littérature sont coupés. A l'Académie française se trouvent les auteurs qu'on lit; dans les trois autres, inscriptions, sciences, sciences morales, sont des écrivains que le public ignore. Le monde du savoir proprement dit, que ces derniers représentent, est privé de tout

contact soit avec l'opinion, soit avec ceux qu'elle connaît et acclame. C'est un p^rand mal. Il n'existait pas alors.

Dans Bossuet, la foule des lecteurs recevait de première main, par exemple, la matière de l'histoire. A l'heure qu'il est, quelque vulgarisateur dans le genre de Thiers ou de ^lichelet s'interposerait, avec toutes les licences de tromper que donne le genre ; tandis qu'un livre comme les Variations, par le contact qu'il entretient avec les sources, est contraint de dire la vérité. Qu'on ne cherche pas d'autre cause aux lumières que le siècle de Louis XIV a connues, et qui devaient durer jusqu'à ce qu'une équipe de vulgarisateurs ignorants, soudainement jetée entre le public instruit et les savants, et les dérobant l'un à l'autre, mît en possession de se faire entendre seules, l'incompétence et la frivolité. Ce fut l'histoire de l'Encyclopédie, et la cause du nouveau régime intellectuel auquel nous vivons adonnés. Le clergé servait alors beaucoup à un rapprochement si précieux. Tourné vers les études abstraites par les besoins de l'apologétique, vers le public par la prédication et par l'enseignement, le savoir et l'éloquence lui étaient également nécessaires. N'est-il pas remarquable que la rupture existante entre ces deux <ortesde talents, aille précisément depuis cent ans avec un effacement du clergé en fait de production littéraire ? Telles sont les réflexions auxquelles nous convie la position de Bossuet à cet égard.

Dans le petit Concile il y avait des orientalistes, comme d'Herbelot, Renaudot l'ami de Boileau, Galland, le traducteur des Mille et une nuits; un hébraïsant, Thoynard; un paléographe familier des archives, ^;.'tton do Court, recherché en pariicuhVr pour l'étude

qu'il avait faite de celles du Vatican. Le petit Concile avait des correspondants : à Lyon Spon l'antiquaire, en Allemagne Leibnitz, etc. Il avait aussi des visiteurs, et c'est à ce titre que le fameux bénédictin Mabillon y parut. Depuis 1675, le petit Concile entretint des relations constantes avec l'ordre de Saint-Benoît, aux mains duquel se concentrait une matière immense d'érudition, la principale d'alors. Martène, Ruinart et les autres devinrent les auxiliaires des travaux de Saint-Germain. Tout ceci sert à expliquer d'où vint à Bossuet ce haut degré de précision et de certitude dans la science. Au reste l'œuvre du petit Concile peut être considérée dans V Explication de l'Apocalypse, qui en est l'émanation directe. Tout ce qu'il y a d'exégèse, d'histoire et de théologie dans ce livre, y fut délibéré et arrêté.

Mais il faut passer plus avant et envisager l'effet de ces directions jusque dans les ouvrages de l'imagination. Esther et Athalie en sont issues. Elles sont issues de l'expression française que la matière biblique a reçue chez Bossuet.

Gieux écoutez ma voix, terre prête l'oreille...

C'est le style que lévêquc de Meaux donne aux prophètes.

Le pain que je vous propose Sert aux hommes d'aliment...

Les cantiques spirituels de Racine sont aussi du style de Bossuet, de celui qu'on trouve dans ses sermons. Ces cantiques et les chœurs d'Estheretd'Athalie ont leur prolongement dans les psaumes de Rousseau:

Si la loi du Seigneur vous touche Si le mensonge vous fait peur...

On oublie parfois combien le soin de traduire l'Ecriture avait inspiré d'essais manques. On oublie les Psaumes de Marot et de Bèze, et l'effet ridicule qu'ils firent sur tout ce qui n'était pas protestant :

Je n'ai pu rien voir qui me plaise Dedans les psaumes de Marot, Mais j'aime bien ceux-là de Bèze, En les chantant sans dire mot.

Ainsi raille Régnier le satirique. Quatre admirables pièces de Malherbe mises à part, on n'avait donné en ce genre rien qui vaille ; c'est seulement à partir de 1689 qu'il fleurit. Il devait se prolonger dans le xviii° siècle avec Lefranc de Pompignan (dont on aurait tort de dédaigner tous les ouvrages) et toucher barre à Lamartine.

Malheur à vous filles de l'onde, Iles de Sidon et de Tyr, Tyrans qui trafiquez du monde Avec la pourpre et l'or d'Ophir...

Tout cela porte la marque de Bossuet. J'ajouterai que, dans un autre domaine et d'une façon bien différente, il ne fait pas moins sentir son influence.

II s'agit des moralistes, dont on peut dire que les ouvrages contiennent la substance des littératures. Il y a d'assez grandes différences entre les moralistes du commencement du règne et ceux de la fin, entre Pascal et La Rochefoucauld d'une part, et Labruyère de l'autre. Les premiers mêlent à leur vigueur et à leur clairvoyance une inspiration paradoxale ; au contraire Labruyère est le miroir de la nature, rien n'égale la modération, l'à-propos, la sagesse égale de ses leçons.

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Dans un tour recherché et épigrammatique destiné à frapper l'attention, il n'a versé en fait d'enseignement que celui du plus parfait bon sens. D'oii vient cette différence ? C'est que le siècle avait changé ; c'est que les fameux portraits de Bourdaloue, c'est que la morale de Bossuet avait passé, désabusant les peintres de mœurs des paradoxes philosophiques, montrant de quel effet peut être sur un lecteur l'expression de la simple vérité. Un équilibre était établi dans les esprits, non seulement des auteurs, mais de la société, dont la marque et le ton peuvent être signalés chez ^V^^ de Maintenon, par exemple.

Tout cela peut se nommer la pensée de Versailles, car c'est à la cour qu'elle se formait. Versailles en soutenait l'ascendant, qui ne prit tin qu'avec Louis XIV lui-même. Après la mort du Roi, un autre esprit s'éleva, lequel prit naissance à Paris, constitué en indépendance, avec les gens de lettres pour rois.

Le premier mouvement s'en fit sentir dans la faveur donnée aux lettres anglaises, à Locke, dont les traductions se mirent à courir, et dont Voltaire se fit bientôt le panégyriste et l'interprète. Rousseau le lyrique, formé précisément à ce que j'appelle ici pensée de Versailles, en est un bon témoin, quand, dans une lettre à Racine fils de 1738, il écrit : « Ce malheureux esprit anglais qui s'est gHssé parmi nous depuis vingt ans... » Paris livré à cet esprit, l'emporta sur la cour, à qui l'éloignement devait ôter une partie de son ascendant.

On n'a pas assez remarqué combien cet éloignement compte dans le peu d'empire exercé au xviii^ siècle sur les idées par le roi et la cour. Avec le grand développement que prit Paris, Versailles devint quelque chose

LA COUR DE LuUIo XIV 173

comme une province, où l'on prenait les ordres et où se donnaient les places, mais qui ne gouvernait plus les esprits. Quelque petite en soi que paraisse cette cause, elle compte beaucoup, et ce fut une faute, au point de vue de la direction de l'esprit français, de tenir dans une espèce d'exil hors de Paris, les organes qui pouvaient utilement l'exercer.

L'abbé de Ghoisy, dans le passage que j'ai déjà cité, nous a laissé le tableau des rencontres où s'opérait sous Louis XIV une partie de cette direction, quand il dépeint Bossuet présidant aux entretiens tenus dans les jardins de Versailles.

« C'était, dit-il, un spectacle imposant de voir jusqu'à la fin ce vieillard, vénérable par ses cheveux blancs et plus encore par tant de travaux et de gloire, se promener suivi de ce nombreux cortège, dans les allées du petit parc de Versailles, et surtout dans celle que toute la cour était convenue d'appeler l'allée des philosophes. » Ce nom de philosophes, que devait dégrader l'usurpation des Encyclopédistes, était alors dans toute sa force : il avait tout son sens, où tenait à la fois le savoir et la réflexion. On le donnait à Bossuet, Labruyère dans ses Caractères se nomme lui-même ainsi. Naïvement employé par un auteur du temps pour désigner les organes d'une pensée que l'Encyclopédie s'est flattée de détruire, il compose une espèce de protestation. Bossuet dépeint comme le maître et la tête des philosophes en 1700, c'est comme une prise de date, qui force d'examiner les prétentions élevées plus tard à ce titre. Et peut-être serait-ce peu de chose, si l'examen que cela provoque ne se terminait à la honte de l'ignorance et du peu de cervelle des prétendus philosophes de 17o0. xA.u seul point de vue de l'érudi-

tion et du sérieux de la pensée, je ne pense pas que personne ose seulement comparer l'œuvre de Bossuet au contenu de l'Encyclopédie.

Passons maintenant à un épisode de la vie de Bossuet, dont on ne peut éviter de parler. Il trouve ici sa place, comme mettant en question les personnes plus que les ouvrages : c'est Thistoire de son prétendu mariage avec AF^ de Mauléon.

Quoique ignorée de beaucoup de lecteurs de Bossuet, cette histoire est parvenue cependant à la connaissance de trop de personnes, pour qu'il y ait lieu de s'en dispenser.

Donc, d'après cette fable, un mariage secret contracté dans la jeunesse, aurait uni Bossuet à M'^^ de Mauléon, mentionnée en plusieurs endroits comme une amie du grand évêque. Deux sortes d'auteurs ont accueilli cette histoire : des auteurs légers, Voltaire dans le Siècle de Louis XIV, et de nos jours quelques journalistes ; des auteurs mus par l'esprit de parti, organes égarés de la grande cause de l'infaillibilité pontificale, qui détestaient dans Bossuet le gallicanisme. Tous brillent par l'absence de critique, dans une affaire où d'autre part l'évidence des faits parle si haut : si haut que peut-être il suffirait de s'en tenir à cette évidence, si un auteur du moins, M. l'abbé Urbain, érudit de carrière, n'avait mis une science réelle au service, non de l'absurde thèse, mais du doute qu'il dit qu'elle soulève. Son article à ce sujet a paru en 1906 dans la Revue du clergé français. Il contient le résultat de patientes recherches d'archives, et un texte inédit. Cela oblige à répondre, et c'est ce que je vais faire en détail. Aussi bien les recherches de M. Urbain servent-elles à

recomposer en partie l'histoire de M"^ de Mauléon.

Elle connut Bossuet vers 1660, lors de son retour de Metz, au doyenné de Saint-Thomas du Louvre, où demeurait. On appelait de ce nom de doyenné, quelques maisons autour de l'éghse, dont les loyers faisaient une partie des revenus du doyen. AP*® de Mauléon y habitait aussi, chez sa tante, M'^" de Sainte-Foy, femme d'un valet de chambre du duc d'Orléans. Le nom de mademoiselle porté par cette dame, était celui qu'on donnait aux femmes mariées de bonne bourgeoisie. Le titre de valet de chambre du prince, que portait son mari, était un titre d'honneur, auquel était attachée une pension. Une lettre d'un prêtre nommé Fouilloux, que ^L de Bausset a publiée, rapporte que ce fut par M'^^ de Sainte-Foy que Bossuet connut Madame duchesse d'Orléans, et sa mère Henriette. Tel fut le fondement de l'amitié dont M'^'' de Mauléon devait recueillir les effets. Elle s'appelait alors Catherine Gary; elle était orpheline et âgée de vingt ans.

La tante mourut en 1663. Comme elle n'était tante de la jeune fille que par une première alliance, celle-ci quitta la maison de Sainte-Foy, resté veuf, et vécut seule dans un autre logis du doyenné, entourée des amitiés qui avaient été celles de sa tante, et des prévenances que le chapitre de Saint-Thomas avaient eues pour cette dernière. Un frère de Catherine Gary, notaire, était seigneur de Mauléon sous Saint-Brice, près Montmorency, ce qui fit quon la nomma elle-même de ce nom. Elle subsistait de rentes qu'avait laissées son oncle, premier mari deM"^ de Sainte-Foy. Plus tard elle quitta le doyenné, et passa sur la paroisse Saint-Roch. L'amitié qui la liait à Bossuet, est cause que nous la voyons paraître en différents endroits de la vie du prélat.

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Avec le neveu de celui-ci, plus tard évèque de Troyes, on la trouve marraine d'un fils du secrétaire de Bossuet ; avec Bossuet lui-même, marraine d'un enfant du protestant converti Saurin. On voit aussi que Bossuet faisait passer par elle à M'^'^ de Beringhem, abbesse de Faremoutiers, des lettres et des ouvrages, comme l'oraison funèbre de Gondé, l'Histoire des Variations. De son côté, on la voit recommander au prélat, pour qu'à son tour il le recommandât au Roi, un prêtre nommé Boutart, qui lui rend visite à Germigny.

Tout cela marque entre Bossuet et M"*-' de Mauléon des rapports aussi publics qu'approuvés. Seulement M"^ de Mauléon était mal dans ses affaires ; une partie de sa vie, telle qu'elle nous est retracée, se passa en emprunts, poursuites et procès.

Un cousin, fils du premier mariage de >P^^ de Sainte- Foy, laissa en 1676 une source de revenus, sur laquelle M^^^ de Mauléon avait droit de préemption. G'était un marché aux poissons ou halle aux carpes, située rue de la Gossonnerie. qu'elle acheta, non sans contestation de plusieurs compétiteurs, qui l'obligèrent à plaider. Le fonds adjugé, comme l'argent lui manquait pour en payer le prix, M^^*" de Mauléon emprunta. La somme allait à quarante-cinq mille livres ; elle lui fut prêtée sur caution, que Bossuet consentit à fournir. Get acte du prélat n'eut rien de secret ; François Baille, principal du collège de Narbonne, le représenta devant le notaire.

Telle fut une des affaires de M"" de Mauléon : la terre de Mauléon lut l'occasion d'une autre. Elle l'hérita de son frère en 1683, aux conditions, inscrites dans le testament, qu'une rente serait servie à la veuve du défunt, et qu'une chapelle avec fondation de messes serait bâtie

à Mauléon : les frais de l'édifice et des messes tombant à la charge, non de M"^ de Mauléon, mais du légataire auquel le reste de l'héritage était échu. Toujours à court d'argent, M"^ de Mauléon ne paya pas la rente à la veuve : de plus, s'étant fait remettre la somme qui devait payer la chapelle et les messes, elle omit de bâtir lune et de verser le prix des autres aux mains du curé de Saint-Brice, qui devait assurer le service.

Ces faits peignent au naturel une sitiuation d'argent accablée. Il paraît que l'on suffisait pourtant à payer l'intérêt de la somme mise à l'achat de la halle aux carpes, et qui n'était pas restituée. Mais cet état de choses même prit fin. A partir de 1701, M^^® de Mauléon cessa de pouvoir fournir ces intérêts. De nouveau etle se tourna vers Bossuet, qui lui fit des avances d'argent : trois mille francs d'abord, puis huit mille, puis plusieurs autres milliers. Elle en donnait quittance et tout se passait en règle : cela n'en devait pas moins déplaire aux héritiers du prélat, qui jusque-là ayant traité favorablement l'emprunteuse, commencèrent (suivant le journal deLedieu) à la détester. Cette même année 1701, mourut la veuve de M. de Mauléon. Cette dame avait souffert en paix que la rente à elle promise ne fût pas payée ; ses héritiers eurent moins de patience, et réclamèrent l'arriéré. Mais on ne pouvait les satisfaire, et la saisie fut ordonnée. Ce fut le signal d'un grand éclat. A la nouvelle que d'autres créanciers allaient faire vendre les biens de M^^* de Mauléon, les créanciers de l'argent versé pour l'achat de la halle aux carpes, s'émurent et firent opposition. Bossuet, caution de cet argent et créancier d'autres sommes, joignit la sienne.

M^^^ de Mauléon toucha le fond amer des tracas où

DtMiER. — Bossuet. 12

s'engagent insensiblement les gens malhabiles ou négligents de leurs affaires. Pressée de trois créanciers à la fois, elle ne voyait ajourner sa ruine que par l'effort que chacun faisait pour empêcher les autres d'emporter tout son bien ; comme une voûte prête à fondre est cependant soutenue par la poussée que les pierres se donnent les unes aux autres et qui les empêche de passer. C'est sur ces entrefaites que Bossuet mourul en 1704, et c'est ici que prend place la fable dont il s'agit maintenant de parler.

Donc, on conte qu'après la mort du grand évêque, des difficultés s'élevèrent entre ses héritiers et M"^ de Mauléon, et que celle-ci, pour conjurer le dommage qu'elle en pouvait subir, se dit sa femme.

On ajoute qu'un contrat de mariage, qu'elle fit voir à son avocat, prouvait qu'elle l'était en effet; on ajoute que le scandale dont cette déclaration menaçait la mémoire de Bossuet, fut cause qu'on étouffa l'affaire.

La principale source de ce rapport est Denis, d'abord secrétaire du cardinal de Bissy (évêque de Meaux après Bossuet), puis renégat passé au calvinisme et retiré en Angleterre, auteur en 171^ de certains Mémoires de la Cour et dti clergé de France, « source dégoûtante » ditBausset, et parle texte el par l'auteur.

M'^^ de Mauléon est appelée dans ce texte « la bonne dame » et Bossuet « son cher époux ». Cela donne le ton. Dans ces ignobles pages, l'incomparable prélat est dépeint en évêque fainéant, en évêque de cour, selon la légende huguenote qu'on voit courir déjà chez Jurieu. Quand aux assertions de fait, il n'y a rien de si sot, puisque Bossuet n'eût pu vivre marié sans risquer à tous les moments de son existence, et le déslionneur public, et des peines ecclésiastiques, que le Roi cer-

tainement ne lui eut pas épargnées. Ajoutez le peu de vraisem!)lance qu'il y a à ce qu'une personne connue (le tout l'entourage eût été sa femme insoupçonnée. La démarche qu'on attribue à celle-ci est en elle-même incroyable.

« La dame, dit Denis, se voyant pressée de près, peut-être parce qu'elle ne put autrement parer le coup, fut trouver un habile avocat pour lui communiquer un bon contrat de mariage passé entre elle et i^L Bossuet. L'avocat, après avoir examiné les pièces, lui répondit du bon succès de son affaire, et prit sur le champ de justes mesures pour en avertir les neveux du défunt, que la mémoire de leur oncle devait intéresser... )) Il s'agit, comme on voit, de la menace sous condition, nommée chaiitage pav ceux qui de nos jours la pratiquent. De tout temps ces sortes d'actes relevèrent des tribunaux ; à l'époque oi^i l'on veut que celuici ait eu lieu, qui croira que les neveux de Bossuet n'eussent pas eu à l'encontre la ressource de demander au moins des lettres de cachet? Mais attendez la suite : «... les neveux du défunt, que la mémoire de leur oncle devait intéresser, 7nais qui ne s en mirent pas autrement en peine ». Si peu en peine, que pour les faire renoncer à leur poursuite, il fallut l'intervention du Roi. « Des gens dignes de foi, continue Denis, m'ont assuré que, sur le rapport qui en tut fait secrètement au Roi, il ordonna au neveu, l'abbé Bossuet, d'assoupir une affaire de cette conséquence, qui intéressait, etc. . . » Queue d'histoire tout à fait dans le style des commérages populaires, qui, venant après ce qui précède, achève l'impression de calomnie, de légèreté et d'inconsistance.

M. Urbain cite cela sérieusement. 11 ose récapituler.

comme « faits (dit-il) incontestables » : premièrement la production, sinon du contrat de mariage, au moins de quelque chose comme cela ; deuxièmement l'intervention du Roi.

Et pourqaoi cette confiance ? C'est que Denis, ditil, n'a pas fabriqué son histoire, qu'il a enregistré une rumeur. Mais une rumeur ne saurait-elle être fausse ? En quoi le plus ou moins d'audace de Denis à mentir, avance- t-il en général la cause de la véracité du bruit ? Deux autres sources la mentionnent il est vrai : d'abord Legendre, secrétaire de l'archevêque de Paris Harlay, dans des Mémoires qu'on a publiés en 1863; ensuite le P. Léonard, des Petits-Pères, dans des Mémoires encore inédits, que M. Urbain a extraits. Muni de ces sources, M. Urbain croit faire œuvre de critique en comptant combien de fois les témoins prétendus s'accordent sur chaque fait. Il ne paraît pas se douter qu'avant de faire ce compte, il faut se demander si les textes méritent qu'on en prenne la peine. Tout témoignage tel quel n'a pas droit à tant de sérieux. Comment ceux dont il s'agit ici, en seraient-ils dignes, quand il est certain qu'ils émanent d'auteurs sans autorité, que de plus ces auteurs ne parlent (de leur propre aveu) que sur des on-dit ?

Legendre est malveillant : comme son maître Harlay, il a de l'aversion pour Bossuet ; et le style du P. Léonard ne fait voir en lui qu'un écrivain sans conséquence. Mais écoutez leurs références : « Voilà (dit Denis) du moins ce que nous avons découvert de cette aventure, après nous en être informés, auprès d'un grand nombre d'honnêtes gens. » Honnêtes comme lui apparemment. Le P. Léonard écrit : « Elle (M"^ de Mauléon), pour se défendre consulta quelques avocats, à qui

apparemment elle montra le contrat de mariage ». M. Urbain appelle cela un témoignage de fait. Il tient cet apparemment pour une déposition. « Le fait d'un contrat exhibé (écrit-il) comme en témoignent Denis et le P. Léonard... » Ainsi le compte qu'il se pique de faire, il ne le fait même pas exact.

J'ai dit que la méthode même qu'on prétend appliquer dans de telles circonstances, est un leurre. Loin d'inviter à chercher des concordances entre l'un et l'autre témoin, ces témoignages ne font naturellement attendre que les contradictions inhérentes aux commérages de cette espèce. Aussi ne manquent-elles pas, et elles sont ridicules. Ainsi, Denis conte que M"^ de Mauléon se pourvoit contre les héritiers, parce qu'une maison où elle logeait et dont le prélat défunt garantissait le paiement, avait été saisie ; Legendre, que tout le procès vint de ce qu'elle réclamait « son douaire et ses conventions ». Nous avons vu dans l'histoire véridique de M'^^ de Mauléon, en partie établie par ^L Urbain, que ce ne fut ni l'un ni l'autre.

Sur le point du mariage, pas plus d'accord. Denis et Legendre représentent la dame comme l'épouse de Bossuet ; le P. Léonard la représente comme sa fille, et le contrat de mariage qu'il dit qu'elle montra apparemment, est chez cet auteur le contrat de mariage de la mère de W^^ de Mauléon. Telle est le peu de sérieux de ces propos. Quant à l'intervention fabuleuse du Roi, qui fut, à ce qu'on dit, la cause de tout étouffer, le fait est que l'histoire réelle des choses n'en laisse saisir aucun etîet.

Reprenons la suite de cette histoire véritable, telle qu'on la suit d'après les pièces certaines que >L Urbain lui-même a publiées.

Nous l'avons laissée à l'endroit où la saisie ordonnée sur requête des héritiers de la veuve de Mauléon, était suspendue par l'effet de l'opposition de Bossuet, jointe à celle des créanciers de la somme versée pour l'achat de la halle aux carpes. Ces derniers, dans les papiers de l'affaire, sont nommés les consorts Pageau. Telle était du vivant de Bossuet la situation. On annonce qu'elle changea du fait de ses héritiers. U est vrai, mais comment? Tout autrement qu'on ne dit, car ce fut de telle sorte que la ruine de\r'^ de Mauléon en fut précipitée, et non pas suspendue, ainsi qu'elle eût dû l'être par les menaces qu'on dit qu'elle fit.

Que se passa-t-il ?

D'accord avec les consorts Pageau, les héritiers Bossuet renoncèrent à l'opposition qui seule empêchait la saisie ; ils décidèrent de laisser vendre, sous cette clause que, si les consorts Pageau ne trouvaient pas à se payer sur la vente, les héritiers Bossuet feraient le surplus. Nous avons le texte de cet accord. IM. Urbain l'a publié. Il est du 7 juin 1704. Peut-être est-ce là ce qui a donné lieu à la fable de la composition. Et il est vrai que cela représente quelque chose comme une composition , mais à l'égard des consorts Pageau, non de M"'' de Mauléon. Si les héritiers Bossuet cèdent, c'est en même façon qu'une pierre, dans la voûte que j'ai montrée pendante sur M''^ de Mauléon, et qui aussitôt l'abîma. M^'*" de Mauléon fut vendue. Outre ce qui précède, il y avait encore contre elle une créance du doyenné de Saint-Thomas du Louvre : tant il est vrai qu'elle devait partout. La vente eut lieu en 1706 ; l'ordre des créances en 1709. La pauvre fille fut entièrement dépouillée. Ainsi se termina l'affaire. Louis Bossuet, frère de l'évêque de Troyes, qui acheta la

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halle aux carpes, y logea rancienne propriétaire, peutêtre par charité, dans un logennent sur le derrière, où elle iinit ses jours dans le dénument, cinq ans après, en 1714.

Tel fut après la mort de Bossuet le sort de JVP''-' de Mauléon. Il paraîtra difficile d'y reconnaître l'effet d'un contrat de mariage produit, d'une menace de scandale et de l'intervention du Roi.

M. Urbain a publié tout cela sans voir que cela contredisait aux témoignages dont il fait cas. Quoique chose de plus étonnant encore est l'affirmation de Voltaire : « Feu M. Secousse, dit-il dans le Siècle de Louis XIV, m'écrivit il y a quelques années à Berlin, que son oncle avait réglé les droits et les reprises de M^^*-' Desvieux, fondés sur son contrat avec M. Bossuet. » Car Voltaire appelle AP'^ de },Iauléon. Desvieux : tant Secousse l'avait bien informé ! Cette fois tous les rapports concordent, mais pour recevoir le démenti des faits.

L'actif de M'*' de Mauléon après la vente se trouva de 73.350 livres, son passif de plus de 64.700. On peut juger de ce qui lui resta. Fouilloux, cité plus haut, dit quelle se plaignit beaucoup des héritiers Bossuet. Il n'est pas croyable que cela alla jusqu'à inventer la fable dont il s'agit. Savoir si les propos qu'elle tint y donnèrent lieu, cela dépend de l'idée qu'on voudra se faire de M"'^ de Mauléon. Il se peut qu'elle ait trompé Bossuet, grâce au prestige qu'exerce une vieille reconnaissance, aidé d'un extérieur honnêtechezcette dame : on a loisir là-dessus d'imaginer ce qu'on veut; mais il n'est pas davantage impossible, malgré des finances

a désordre, que le caractère dcM"° de Mauléon, con- .,idéré en général, l'ait rendue digne de l'amitié que le grand évêque lui témoignait.

Il faut demander pardon au lecteur d'un si grand détail concernant si peu de chose ; mais de telles accusations, quand une fois elles ont pu se faire entendre, doivent être examinées à fond, et il ne faut pas que la critique reste en route. Un dernier point reste à toucher, celui d'un témoignage prétendument porté de nos jours, de Texistence du contrat de mariage de Bossuet.

M. Urbain cite là-dessus une lettre de M. du Hamel du Breuil, familier de Bonnetty, en son temps directeur des Annales de philosophie chrétienne, chez qui cette pièce aurait été conservée.

Au temps du concile du Vatican, on aurait délibéré de la publier, pour mieux combattre le gallicanisme, qui s'appuyait des opinions de Bossuet ; puis on y aurait renoncé. La lettre de M. du Hamel assure que cette pièce existe, tout en avouant ne l'avoir pas vue. Il n'est donc pas témoin, et rien dans toute sa lettre n'est de nature à donner créance à ce qu'on lui avait rapporté. M. Urbain a cru à cette lettre cependant. Il la tient pour garant de Texistence du contrat, ou de quelque chose de ce genre. L'abbé Lebel, tué en 1901 par un criminel ennemi des prêtres, avait promis, ditil, que la pièce, alors aux mains d'un prêtre, qui l'avait reçue de Tabbé Falcimaigne, lui serait montrée. M. Lebel mort, M. Urbain confesse avoir écrit à ce prêtre, qui répondit qu'il n'avait rien. Ainsi de ce côté encore tout aboutit au néant.

Là-dessus M. Urbain réclame la pièce à grands cris. Il ne peut admettre que M. Lebel ait été mal informé ; il soupçonne la conspiration et le mystère; il écrit : « A la tenir plus longtemps dans l'ombre (la pièce), on autoriserait les pires suppositions. » Quelle conclu-

sion! quelle conséquence! Ainsi il suffira que le premier venu, parlant sur la foi d'autrui, affirme qu'une pièce existe, pour que l'impossibilité où l'on sera de la montrer, passe pour une preuve !

M. Urbain présente mal la chose. Il s'imagine être le juge d'un procès où Bossuet aurait à se défendre. Il écrit des phrases comme celle-ci : « Le seul document que puissent invoquer les défenseurs de Bossuet... » II dit aussi « les bossuétistes » ; parlant de ces bossuétistes il écrit : « Je veux leur faire la partie belle ». Mais non. Il n'y a pas d'action pendante contre Bossuet, pas de défenseurs de Bossuet, et s'il y a des bossuétistes c'est au sens d'érudits et de commentateurs.

Toute accusation ne soulève pas un procès. Gela dépend de celui qui accuse, et de ce dont Ton accuse, et du style dans lequel on accuse. Faute d'avoir considéré cela, M. Urbain s'est adonné à la tâche la plus vaine du monde, la plus décevante. Il paraît ignorer que tout le xviii^ siècle est rempli de papiers orduriers, parus sous le nom de Mémoires secrets, œuvres anonymes ou d'auteurs sans aveu, où foisonnent des accusations de ce genre. S'il fallait admettre pour chacune l'ouverture d'un procès régulier, pas une réputation depuis la fin du règne de Louis XIV ne serait intacte. Plein de son erreur, M. Urbain prend comme une prévention, que les héritiers de Bossuet n'aient pas protesté contre Denis quand ses Mémoires parurent en 17Ii2. Vraiment! Mais c'est que les héritiers de Bossuet ne se souciaient pas de remuer de la boue sur la pure mémoire de leur oncle. Prétend-on réduire les honnêtes gens à répondre en toute circonstances aux calomnies du premier venu ? Fouilloux, déjà cité deux fois, écrit tout justement : « Cette affaire

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est pleinement élouiïée, et ce qu'on vous a dit ne peut venir que de ce que ce qui est fini à Paris se répand dans les provinces, où les choses reviennent tard. » Cela est antérieur au livre de Denis. Les héritiers de Bossuet devaient donc se croire en droit de laisser ce livre à son obscurité.

Ces vues d'ensemble, conformes au bon sens, échappent au détracteur de Bossuet. Il reproche à ses contradicteurs de n'écrire que des plaidoyers ; sa prétention est de mener Vinstruction ; mais, outre les termes inexacts dans lesquels j'ai montré qu'il la mène, il ne voit pas que cette instruction ne porte sur rien. Positivement M. Urbain a confondu l'érudition et la critique ; il a ignoré un principe, c'est qu'il n'y a pas d'information exacte qui dispense d'avoir dujugement. En appliquant l'appareil de la science à la matière que je viens d'exposer, il a manqué de cette qualité autant qu'on pouvait le faire. Nous ne nous gênerons pas pour ajouter autre chose, c'est qu'en mettant au bas d'un pareil examen, quand il s'agit de Bossuet, une signature de prêtre, M. Urbain a manqué d"à-propos.

Telle fut en somme la vie que Bossuet mena parmi la société de son temps ; telles sont les relations qu"il entretint avee les personnes, et qui appuyèrent faction de ses écrits. Elles n'avaient rien, comme on peut voir, qui ne fut orienté à cette action. Dans ces fréquentations, dont plusieurs furent illustres, on peut bien dire en général que rien ne fut pour l'homme seul, pour sa gloire ou pour sa fortune; tout servait à l'évêque, à l'apôtre, au docteur, dont nous allons continuer l'histoire.

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