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Patxccs de Pascal, passim

A-t-il des règles meilleures à proposer? Par moments, il est sceptique en fait d'éloquence , comme en fait de morale, et veut que la règle dont notre esprit aurait besoin lui échappe, qu'il n'y ait pas de règles générales, ni absolues. Mais au fond il a une règle à son usage, qu'il aime à suivre , parce qu'il sait bien qu'elle ne le trompe pas et qu'elle l'aide à juger des choses comme celui qui regarde à sa montre mesure le temps, sans courir le risque d'être trompé par sa fantaisie.

Il y a donc une rhétorique, fondée sur des principes solides, qui enseigne à dire les choses comme il faut les dire, de façon qu'on les entende sans effort, et même avec plaisir. Car Pascal n'est pas exclusif: Fauteur des Provinciales sait à quelles conditions l'humaine raison se laisse persuader; il fait la part de la variété, de l'agrément , des tours heureux qui accommodent le discours à tous les ressorts d<" ceux qu'on veut forcer à se rendre ; il veut bien qu'on fasse honneur à la parole, mais pour qu'elle fasse honneur à la pensée.

S'il attache tant de prix à l'art de bien dire, c'est qu'il le met au service de la vérité. La vérité est la linde l'éloquence; elle en doit faire aussi le caractère, même lorsqu'elle cherche à plaire par la variété et par l'agrément: ce II faut qu'il y ait dans l'éloquence de l'agréable et du réel ; mais il faut que'cet agréable soit lui-même pris du vrai. » Les digressions y sont d<" mise, ce mais dans le temps où cela esta propos, et non autrement ; car qui veut délasser hors de

propos, lasse. » Les ornements relèvent la dignité de la pensée, c mais à la condition qu'ils soient

appropriés au sujet, » mis à leur place avec une certaine sohriél

Vérité, naturel, tels sont les mots qui s'offrent le plus souvent à Pascal, dans ces notes rapides jetées en courant sur le papier, à l'usage de l'écrivain luimême, et pour le confirmer au besoin dans les idées qui président à son travail : « Il faut se renfermer le plus possible dans le simple naturel. » — « Quand on voit le style naturel, on est tout étonné et ravi ; car on s'attendait de voir un auteur , et on trouve un homme... » — « Geux-làhonorentbienlanature, qui lui apprennent qu'elle peut parler de tout , ot même de théologie. » Ainsi plus d'artifices , plus de langage convenu : ni le purisme des salons, qui masque le sentiment ou qui en raffine l'expression; ni le jargon de l'école, chargé de subtilités pédantesques el de latinismes. Et la langue se trouva fixée, une langue vraiment française, vive et ferme dans ses allures, précise et souple, qui allait suffire à tous les besoins de la pensée, sans s'abaisser pour être populaire, sans s'écarter, pour être noble, de l'extrême justesse, ni d'une entière simplicité.

Les maximes de Pascal, sans être exclusives, étaient trop austères pour prévaloir entièrement. La marche des choses voulait qu'au sortir de la confusion des guerres civiles, la royauté raffermie cherchât, jusque dans le vainéclal de la pompe extérieure,

181 SÉJOUR DE BOSStET A PARTS.

de nouveaux titres à la vénération des peuples : la poésie et l'éloquence devaient aussi , par une conséquence inévitable, prendre peu à peu, à la cour et sous l'inspiration du roi , quelque chose de cette grandeur un peu théâtrale dont Louis XIV se plaisait à donner au monde l'imposant spectacle. La fausse rhétorique avait retrouvé son crédit, quand La Bruyère et Fénelon se prirent à regretter hautement, non pas seulement les beautés simples de l'antiquité classique , mais les irrégularités naïves de la langue d'Amyot et de Montaigne. Ce penchant au grandiose était trop conforme aux besoins du moment et à l'esprit général de la société, pour qu'il fût possible d'en avoir complètement raison ; aucun livre n'a fait autant que les Petites Lettres pour en ralentir et pour en tempérer les mauvais effets.

Plus on y regarde et plus on est frappé de la place qui leur appartient dans l'histoire du XVIIe siècle. Accueillies avec le même enthousiasme que le Ciel, elles ont laissé une trace plus profonde encore dans les esprits. C'est peu d'être demeurées le chefdVe uvre d'un genre à part, d'avoir enseigné l'ironie à Ilacine et àFénélon comme à Molière, puis aiguisé la malice des Persans de Montesquieu et celle de Voltaire ; chacun y a trouvé son plaisir et en a tiré profit à sa manière. La Rochefoucauld et Mme de La Fayette ont pris de Pascal leur sainte horreur pour la moindre parole inutile. Mme de Sévigné reconnaît volontiers avec son fils que Paseal est l'écrivain hors de pair , celui qui « dégoûte de

tous les autres. » C'est le seul des modernes que Boileau n'hésite pas à mettre au même rang que ses chers anciens . et pourtant Boileau parlait à un jésuite. Pendant plus de trente ans, les Petites Lettres ont été le livre par excellence pour les écrivains du XVIIe siècle les plus éloignés de toute affectation.

Dans un passage du Siècle de Louis XIV, où il parle très convenablement des Provinciales * ,• Voltaire rapporte, sur la foi de l'évêque de Luçon (c'était un fils du trop célèbre Bussy-Rabutin), un mot attribué à Bossuet. Bussy ayant demandé à i'évêque deMeaux « quel ouvrage il eût mieux aimé avoir fait, s'il n'avait pas fait les siens, » celui-ci aurait répondu que c'étaient les Provinciales. Il n'est pas bien certain que Bossuet eût daigné répondre à une telle question : aussi l'anecdote paraît-elle suspecte à M. Floquet. Elle est du même genre que ces anecdotes dont l'imagination des Grecs s'est plu à semer l'histoire de la poésie et des arts, enveloppant sous une fiction légère un fond de vérité. Il est hors de doute que Bossuet doit être compté parmi ceux qui ont le plus vivement admiré Pascal et ressenti son influence

Voici des preuves authentiques tirées de ses propres écrits. ;Vers la fin de la querelle du Quiétisme,

1. Voici les propres paroles de Voltaire en cet endroit : or Toutes les sortes d'éloquence y sont renfermées ; il faut rapporter à cet ou- L'époquede la perfection du langage. y> (Siècle de Louis A 1 V, chap. xxxn.;

piqué au vif par l'ironie de Fénelon(le doux Fénelon étaità ses heures, comme le tendre Racine, mordant et acerbe, et il avait, on le sait, de l'esprit « à faire peur »), Bossuet lui répondit en homme qui n'est pas d'humeur à continuer sur ce ton une discussion sérieuse :

Pour des lettres, composez-en tant qu'il vous plaira; divertissez la cour et la ville; faites admirer votre esprit et votre éloquence, et ramenez les grâces des Provinciales l.

Le mot est d'une extrême justesse, mais, dans cette allusion rapide, Bossuet ne pouvait indiquer qu'un des mérites des Petites Lettres. Il avait porté sur elles un jugement explicite et plus complet dans le plan d'études qu'il traçait pour le cardinal de Bouillon * :

J'estime, disait-il, les Lettres du Provincial, dont quelques-unes ont beaucoup de force et de véhémence,, et toutes une extrême délicatesse 3.

M. Floquet, auquel nous devons ce dernier passage, a éclairci d'ailleurs la question qui nous occupe, en fixant la date et la durée du séjour de l'archidiacre de Metz dans la capitale. Lorsqu'il arriva de sa province, vers le milieu du mois d'avril, il y avait trois mois que Pascal avait ouvert le premier

1. Réponse à quatre lettres de M. de Cambrai. — 2. Voyez le début de notre chap. III. — 3. Écrit inédit, publié par M. Floquet, t. II, p. 517

feu contre les Jésuites, et la septième Lettre venait de paraître l. Il était encore à Paris, quand fut publiée la dix-huitième, qui termine le recueil et qui le couronne. Bossuet, lié depuis sou enfance avec plusieurs des parents d'Arnauld et des amis les plus déclarés de Port-Royal, les eut certainement entiv les mains dès qu'elles parurent. Il les lut dans leur nouveauté, au plus fort d'une querelle qui,peuàpeu, avait passionné tout le monde, hors de l'Église comme dans son sein.

L'esprit et l'éloquence de Pascal devaient frapper Bossuet d'autant plus vivement, que jusque-là il avait « peu lu de livres français. » Il a éuuméré luimême, en 1669 % le très petit nombre de ceux qu'il avait lus et dont il faisait cas ; sur cette liste, trois seulement avaient paru avant les Provinciales : c'étaient les pièces de Corneille, le Tacite de Perrot d'Ablancourt (1640-1644) et les Œuvres diverses de Balzac (1651). Dans Corneille, il trouvait « la force et la véhémence, » deux des qualités qu'il louait aussi chez Pascal. Les versions de d'Ablancourt lui paraissent bonnes, tout simplement, parce qu'il y rencontre, sans d'ailleurs s'occuper du texte, « le sublime et le grand, » qui « doit être » le style de la chaire. Son jugement sur Balzac est curieux ; on y sent de l'hésitation, des scrupules; il craint évidemment d'être trop sévère pour un auteur qui

1. La septième Lettre est du 10 avril 1666; lu première, du 23 janvier précédenl : la dix-huitième, du lir juin 1<J.">7. — 2. Dans l'écrit déjà cité, p. 515-518.

« parle très proprement » et qui a « enrichi la langue debelleslocutions et de phrases très nobles. » Il est vrai qu' « il y a peu de pensées » dans ses ouvrages; mais « il apprend, parla même, à donner plusieurs formes à une idée simple ; » on peut y prendre ainsi « quelque idée de style fin et tourné délicatement. » Puis les éloges sont coupés par cette phrase assez dure : « Au reste, il le faut bientôt laisser; car c'est le style du monde le plus vicieux, parce qu'il est le plus aftecté et le plus contraint. » On croirait entendre Pascal. Et c'est Pascal, en effet, qui a empêché Bossuet d'aimer trop Balzac et d'accorder trop d'estime à sa rhétorique. Quelles que soient les taches faciles à signaler dans les improvisations de sa jeunesse, Bossuet n'avait pas besoin qu'on lui apprît à mépriser « les pointes, les antithèses, les grands mots de peu de sens, et toutes les froides beautés. » Mais il était par instinct plus sensible que Pascal à ces heautés qui appartiennent en propre à la forme, plus occupé que lui de paraître grand, d'atteindre au sublime, même dans le style, parla noblesse des locutions ou des tours de phrase. On ressaisit jusqu'à la fin, dans ) ses discours plus que dans ses traités, et particulièrement dans les Oraisons funèbres, ce penchant de sa nature vers la majesté, cette maj esté romaine i qu'il eût voulu joindre à la délicatesse attique, pour en composer la perfection de notre langue.

L Discours de réception à V Académie française (8 juin 1671).

Il est heureux qu'il y ail cédé : Bt nous aurions beaucoup perdu, si Bossuet avait été tenté de sacrifier à l'étroite observation dune discipline austère cette richesse de développement et cette splendeur dans l'expression où se déploie sans effort et sans contrainte l'originalité de son génie. On pouvait appréhender seulement, comme une suite de cette prodigalité naturelle, les excès du luxe, un peu d'enflure et de faste, l'abus des figures, la monotonie solennelle du rhythme oratoire. Sur cette pente où Bossuet risquait d'être entraîné, comme Ogier ou comme Senault, il fut averti et retenu à propos par un salutaire exemple, et nous le verrons, dans les cinq ou six années qui séparent la publication des Provinciales des Carêmes prêches aux Carmélites (1661) et au Louvre (1662), apprendre ce grand art de ne rien dire de trop en disant plus que le nécessaire, et de concilier dans son style l'extrême justesse et la précision la plus rigoureuse avec une merveilleuse abondance. Tel sera le caractère propre de l'éloquence de Bossuet. Pour en expliquer les progrès, le plus simple est de n'y voir qu'un effet insensible de la réflexion et des années; mais il n'est que juste, à ce moment, d'en rapporter l'honneur pour une part à Pascal et aux Petites Lettres.

On pense bien qu'en lisant les Provinciales, Bossuet n'était pas touché s. -ni. ni. -ni, comme a pu l'être Voltaire, de la beauté de la forme. C'est le fond des choses qui de va il OOOuper un esprit tel que

le sien, dès le début de cette grande querelle qui allait agiter l'Eglise de France pendant plus d'un siècle Du premier coup d'œil, Bossuet démêla le faible des deux parties ; il sut garder, au milieu des préventions qui échauffaient tous les esprits, le calme et l'inflexible modération d'un juge.

En ce qui touche la grâce, il donna tort aux Jansénistes. Ceux-ci affectaient de distinguer deux questions : l'une de fait et l'autre de droit. En fait, trouvait-on dans le livre de Jansénius cinq propositions que la Sorbonne affirmait y avoir trouvées, et que le pape avait frappées d'une condamnation solennelle ? En droit, pouvait-on condamner Jansénius, Saint-Cyran, Arnauld, les oracles de Port- Royal^ sans donner tort à saint Paul, à saint Augustin, sans mettre l'Eglise en contradiction avec elle-même?

Ainsi se posa, dès la première lettre de Pascal, cette misérable distinction du fait et du droit, imaginée par Arnauld comme un expédient de procédure, qui devait, croyait-il, sauver Port-Royal, qui le perdit, après avoir mis tant d'esprits lumineux et de [si grands cœurs dans la complicité d'une équivoque. Pascal, dès qu'il s'en est aperçu, en a rougi ; Bossuet n'en pouvait être la dupe un seul instant. Il savait bien que les cinq propositions étaient dans le livre de Jansénius, qu'elles y étaient rigoureusement en substance, alors même qu'on en avait modifié la lettre dans le détail. C'était Nicolas Cornet qui en avait fait l'extrait, Cornet, le maître

de Bossuet, a un docteur de Y ancienne marque, de l'ancienne simplicité, » dont la probité n'était pas plus suspecte que les lumières. En offrant de lescondamner « dans Jansénius, si elles y sont, » Arnauld était-il de bonne foi? Fut-il sincère? Il est clair qu'il faisait trop ou trop peu : trop peu, s'il prétendait rester soumis à l'Eglise, qui veut qu'on se soumette sans restriction: trop, s'il était résolu à rendre témoignage pour la vérité, et s'il était persuadé que l'on condamnait la vérité en condamnant Jansénius. On voit donc que pour Bossuet, comme plus tard pour Pascal lui- même, la question de fait n'existe pas. Restait la question de droit, sur laquelle les Jans '•nistes se piquaient d'être les disciples de saint Augustin, « le plus grand des Pères, » mais ses« disciples intrépides, » dégagés « des intérêts du monde,» étrangers à ses complaisances et à ses calculs , fermement résolus à servir « Dieu pour Dieu. » Le maître qu'ils invoquaient et la simplicité de cœur dont ils faisaient profession étaient de grands titres sans doute aux sympathies de Bossuet. Il prenait parti, lui aussi, sans balancer, pour la doctrine « toute sainte » du « plus éclairé et du plus p fond des docteurs ; » mais sans oublier ni les difficultés impénétrables dont cette doctrine céleste a dû rester enveloppée, ni le danger de vouloir i soudre avec une extrême rigueur ce redoutable problème qui tout à la fois s'impose et se dérobe à notre raison, et où « la faiblesse naturelle de l'esj rit humain » se perd si vite dans la nuit profonde •!• s

énigmes éternelles et des inévitables contradictions. Pascal a pu livrer à la risée l'alliance politique des Jacobins avec les Jésuites , et ce moyen terme étrange d'un pouvoir prochain qui n'est pas prochain, et d'une grâce suffisante qui ne suffit pas. Mais ce pouvoir prochain et cette grâce suffisante soutenaient du moins le courage du juste en lui permettant d'espérer qu'il pourrait, s'il le voulait, aimer Dieu et le servir. Les Jansénistes restituaient à Dieu dans sa plénitude le droit d'accorder ou de retirer , comme il lui plaît, même au juste, la grâce efficace et victorieuse, c'est-à-dire la force nécessaire pour vouloir et pour agir: et de ces principes, qu'ils reprenaient de saint Augustin, dans toute leur pureté, leur logique à outrance tirait des conséquences « ruineuses pour la liberté humaine. »

Bossuet rejetait ces conséquences, tirées pourtant de principes qu'il ne pouvait refuser d'admettre, mais qui en étaient à ses yeux les inconvénients fàr chaux plutôt que la suite nécessaire. Etait-ce làmanquer de logique ou de courage ? Bossuet ne transigeait point par faiblesse ou par politique, mais il se rendait à l'évidence, et son bon sens l'avertissait de « tenir le raisonnement sur le penchant » plutôt que de « pousser les choses à l'extrémité , » et il aimait mieux rompre les anneaux trop serrés d'un syllogisme que de sacrifier ou la toute-puissance , qui est un des attributs essentiels de Dieu , ou la liberté de l'homme, qui est la condition du devoir et Le fondement de la morale.

Quant à ceux dont l'inquiète curiosité s'égare à la poursuite d'une solution plus décisive, il ne marchande l'estime ni à la loyauté de leurs convictions, ni à la vigueur de leur éloquence. Ce sont de c grands hommes, » des « esprits forts et lumineux, » mais « excessifs et insatiables, > qui « ne se lassent jamais de chercher, ni de discourir, ni de disputer, ni d'écrire ; » il traçait au vif le portrait d'Arnauld et par un tel langage ne faisait pas trop d'injure même à Pascal. Bossuetsait ce qu'ils valent, mais il sait aussi ce qui leur a manqué : heureux s'ils n'avaient pas perdu de vue cette maxime, qu'en matière de foi et sur les points les plus délicats de la doctrine, « la plus prochaine disposition à l'erreur est de vouloir réduire les choses à la dernière évidence de la conviction. »

Dans Y Oraison funèbre de Nicolas Cornet , Bossu. -I a jugé aussi la morale des Jansénistes. Étroitement liée avec leur doctrine sur la grâce, elle n'était pas moins excessive. Bossue t leur reproche de tenir « les consciences captives sous des rigueurs très injustes ; ils ne peuvent, disait-il, supporter aucune faiblesse, ils traînent toujours l'enfer après eux et ne fulminent que des anathèmes...» Ces excès rebutent les faibles, désespèrent les scrupuleux, remplissent d'un sombre orgueil ceux qui peuvent se croire du très petit nombre des âmes choisies : « Qui ne voit, reprend l'orateur avec une énergique précision, que cette rigueur enfle la présomption, nourrit

le dédain, entretient un chagrin superbe et un esprit de fastueuse singularité , fait paraître la vertu trop pesante, l'Evangile excessif, le Christianisme impossible ? »

Pour lui, c'est surtout lorsqu'il s'agit de fixer la règle des mœurs , qu'il veut « tenir le milieu entre deux extrémités, » sans se détourner jamais a ni à la droite, ni à la gauche » :

Ceux-là se détournent à la gauche, qui penchent du côté du vice et favorisent le parti de la corruption; mais ceux qui mettent la vertu trop haut, à qui toutes les faiblesses paraissent des crimes horribles, ou qui des conseils de perfection font la loi commune de tous les fidèles, ne doivent pas se vanter d'aller droitement, sous prétexte qu'ils semblent chercher une régularité plus scrupuleuse. Car l'Écriture nous apprend que si l'on peut se détourner en allant à gauche, on peut aussi s'égarer du coté de la droite l9 c'est-à-dire en captivant les âmes infirmes sous des rigueurs trop extrêmes. Il faut marcher au milieu; c'est dans ce sentier où la justice et la paix se baisent de baisers sincères, c'est-à-dire qu'on rencontre la véritable droiture et le calme assuré des consciences 2.

Mais quoique Bossuet affecte de tenir la balance égale et observe dans la comparaison des deux morales la symétrie du parallèle, il laisse voir très clairement où inclinaient ses préférences. S'il fait, en ce

1. Prov., iv, 27. — 2. Misericordia et rrritas obviaverunt sibi, justifia et pax osculaUc sunt. (Ps. lxxxiv, 11.)

qui touche les maximes outrées de Port-Royal , des réserves très explicites, il frappe sur la morale relâchée à coups redoublés avec une singulière énergie. Seulement il n'abuse pas, comme Pascal, d'un texte pris dans la Constitution desJésuitespourrejetersur la Société tout entière et uniquement sur elle l'écrasante responsabilité des scandaleuses propositions soutenues par plusieurs de sesplus célèbres casuistes; il veut bien que la Société n'approuvepas desi monstrueuses erreurs, alors même que , par une coupable maladresse, elle hésite à les désavouer hautement : ce qui importe à l'Eglise, c'est que la maladi»' soit découverte au grand jour, et les simples avertis de se tenir en garde contre lespérilsde la contagion. Quelle familiarité expressive dans cette définition de la dévotion aisée!

Il a pris à quelques docteurs une malheureuse et inhumaine complaisance, une pitié meurtrière, qui leur a fait porter des coussins sous les coudes des pécheurs, chercher des couvertures à leurs passions, pour condescendre à leur vanité et flatter leur ignorance affectée.

Les casuistes ont leur tour ; et ce qui redouble le poids de l'arrêt dont Bossuet les frappe, c'est qu'il a pris soin de relever lui-même les circonstances ou ils auraient pu chercher une excuse. Ils ne sont pas les premiers auteurs du mal, ils n'ont fait que céder à la force du courant qui emportait une société trop raffinée dans sa corruption et dans ses scrupules :

Vainement subtils ceux qui réduisent tout l'Évangile en problèmes, qui forment des incidents sur l'exécution de ses préceptes, qui fatiguent les casuistes par des consultations infinies ; ceux-là ne travaillent, en vérité, qu'à nous envelopper la règle des mœurs.

.... Mais plus malheureux encore les docteurs indignes de ce nom, qui adhèrent à leurs sentiments et donnent du poids à leur folie. « Ce sont des astres errants », comme parle l'apôtre saint Jude *, qui, pour n'être pas assez attachés à la route immuable de la vérité, gauchissent et se détournent au gré des vanités, des intérêts et des passions humaines. Ils confondent le ciel et la terre; ils mêlent Jésus-Christ avec Bélial; ils cousent l'étoffe vieille avec la neuve, contre l'ordonnance expresse de l'Évangile8, des lambeaux de mondanité avec la pourpre royale : mélange indigne de la piété chrétienne ; union monstrueuse qui déshonore la vérité, la simplicité, la pureté incorruptible du christianisme.

Ce n'est pas assez de caractériser la méthode de l'école et d'en condamner l'esprit. Bossuet poursuit cette doctrine perverse à travers le détail des questions particulières. Revenu à l'éloge de son maître, il lui fait gloire de ne s'être laissé surprendre ni à la rigueur affectée des Jansénistes, ni aux maximes de leurs adversaires, « maximes moitié profanes et moitié saintes, moitié chrétiennes et moitié mondaines ; ou plutôt toutes mondaines et toutes profanes, parce qu'elles ne sont qu'à demi chrétiennes et à demi saintes » :

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