‹ Bossuet orateurChapitre 106 sur 192 · Qu'un jour, son élo ; ietn · texte numérisé non relu

Qu'un jour, son élo ; ietn

Ferait un grand bruit ujus l'église. (Lvret.)

206 BOSSUKT A METZ.

vre. On y relèverait bien çà et là quelques traces d'improvisation : il a dû être écrit très vite ; nous savons, par le témoignage même de Bossuet, que la reine croyait faire assez en accordant deux jours pour la composition d'un sermon. Du reste, il offre des beautés de premier ordre, sans aucun défaut sensible. Entre la méditation sur la Brièveté de la vie et le Panégyrique de saint Bernard, qui furent les inspirations les plus heureuses de la jeunesse de Bossuet, et les meilleurs sermons du Carême du Louvre, où il touche de très près à la perfection, le Panégyrique de sainte Thérèse pourrait servir, avec ceux de saint Victor et de saint Paul, à marquer, dans l'histoire de son génie, le commencement de la maturité.

Mais le principal intérêt du discours tient à la façon dont Bossuet a traité un sujet qui semblerait d'abord peut-être ne convenir que médiocrement à la nature propre de son esprit. S'il en fallait croire l'insinuation de Fénelon lui-même et les griefs de ses partisans, à l'époque où éclata la querelle du quiétisme, M. de Meaux n'était pas « un homme intérieur;» on n'avait pas besoin d'avancer beaucoup dans le domaine illimité et mystérieux de l'oraison pour toucher au terme de son expérience et de ses lumières. Et il est certain que Bossuet n'était pas entraîné de ce côté par son penchant; il n'aimait pas les singularités, les illusions des petites églises, ni ce rêve d'une perfection chimérique où l'âme

aspire à perdre, avec la possession d'elle-même, les lumières distinctes de la foi et le besoin de plaire à Dieu par les œuvres. De tels excès l'inquiétaient, et bien qu'il n'y fût point exposé, il en détournait volontiers sa vue. Mais quelle injustice de croire qu'il avait attendu le jour de la lutte pour apprendre dans les livres, pour savoir par lui-même quelle est la place légitime et nécessaire du mysticisme au fond de toute âme véritablement chrétienne! Ne parlons encore ni des sermons prêches pour la vêture de Mlle de Château-Thierry (1660) et pour la profession de foi de Mme de La Vallière (1675), ni de XOraison funèbre de la princesse Palatine (1685) : combirnde témoignages dans les œuvres de sa jeunesse! Qu'on voie de quel ton et avec quelle abondance de cœur il parlait du renoncement à soi-même, des ravissements de la contemplation, des transports d'une âme consumée par la charité, lorsqu'il donnait en exemple aux fidèles saint François de Paule et saint Bernard en oraison dans la solitude, le mari, de saint François d'Assise avec la Pauvreté, ou les soupirs passionnés de sainte Thérèse demandant à Dieu la grâce de souffrir ou de mourir !

Nous avons entre les mains les éléments d'une comparaison qui fixera sur ce point la mesure de notre jugement. Un heureux hasard veut que, dans le très court recueil des sermons de Pénelon qui ont été imprimés, il se soit trouvé précisément un Panégyrique de sainte Thérèse. Ce discours a été prononcé aux Carmélites du faubourg Saint-Jacques,

où Ton sait que Fénelon prêcha en 1681 \ la seule station de Carême qu'il ait prêchée 2. Si l'on était fondé à lui assigner aussi cette date, Bossuet et Fénelon, rivaux une première fois sans le savoir, auraient traité le même sujet au même moment de leur vie et de leur carrière. La lutte serait donc égale de tous points, sous cette réserve que le sort paraissait donner à Fénelon l'avantage du terrain.

JÇ Fénelon, dans le Panégyrique de sainte Thérèse, a suivi exactement la même méthode que dans le Panégyrique de saint Bernard. Il parcourt la vie entière delà sainte, qui se divise très simplement en deux époques auxquelles correspondent les deux parties du discours. Le récit est complet, rapide, animé. Fénelon Fa tiré directement de l'histoire que sainte Thérèse nous a laissée de sa vocation et de ses œuvres, et il est aisé de voir que cette histoire était dès lors une de ses lectures de prédilection; en la lisant, il « s'imagine entendre Thérèse elle-même ; » c'est dans ses tendres et sages écrits que son âme a goûté la manne cachée. Souvent il s'attache à reproduire les propres paroles du texte, mais il en a surtout ndèlementpénétrél'esprit. Loind'évih i\ par timidité ou par prudence, les écueils de son

1, Voyez, dans le 2e point, cette apostrophe : a Et vous, ô monastère, féconde tige, qui avez poussé tant de rejetons pour omcr notre terre... » — 2. Liste des Prédicateurs. Fénelon, né en 1651, avait alors trente ans.

PANÉGYRIQUE D] BAINTE im'.ni- 209

sujet, il va résolûmenl chercher au cœur du livre et dans ]es plus secrètes obscurités de la doctrine les traits qui peuvenl troubler la conscience des scrupuleux autant qu'ils scandalisentla froide raison des incrédules. Il suit donc, à travers ses épreuves de vingl années, l'âme choisie qui « tombe etse relève, qui tombe encore et se relève pour ne plus tomber. » Il monte avec elle tous les degrés de; l'échelle mvstérieuse, et l'oraison éminente, où la mémoire se perd, où l'entendement ne peut plus agir, où l'âme suspendue,, qui aime et qui admire en silence, cmnmence à sentir qu'elle s'échappe à elle-même; puis l'oraison de quiétude , l'oraison d'union, où, déjà pleinement détachée de toutes choses, elle meurt pour revivre au sein de Dieu, absorbée et perdue en lui; puis les ravissements de l'extase où les dons surnaturels débordent sur elle, sans qu'elle puisse dire et sans qu'elle sache où l'Esprit l'emporte :

De cette oraison simple où elle était déjà, Dieu l'enlève jusque dans les plus hautes contemplations: elle entre dans l'union où se commence le mariage virginal de l'époux avec l'épouse; elle est toute à lui, il est tout à elle. Révélations, esprit de prophétie, visions sans aucune image sensible, ravissements, tourments délicieux, comme elle le dit elle-même, qui lui font jeter des cris mêlés de douleur et de joie, où l'esprit est enivré et où le corps succombe, où Dieu lui-même est si présent que l'âme épuisée et dévorée tombe en défaillance, ne pouvant soutenir de près tant de majesté....

Tel est Fétat de béatitude suprême et d'ineffable perfection dont Fénelon se plaît à tracer une image confuse, et vers lequel il voudrait entraîner les âmes.

Par moments, il se rappelle qu'il faut « éprouver les esprits, pour savoir s'ils sont à Dieu. » Il ne voudrait pas autoriser « une vaine crédulité pour de creuses visions; » mais son penchant l'entraîne, et, lorsqu'il s'agit des dons de la grâce et des communications miraculeuses, on sait qu'il craint la témérité des illusions beaucoup moins que les excès de la prudence. Dépassant Thérèse elle-même, il lui laisse, en répétant ce qu'elle a raconté de ses oraisons, l'expression de ses scrupules, le soin qu'elle apris de recommander toujours, même à ceux qui se croient visités de Dieu, l'humilité, la soumission, la charité, les œuvres ; à peine en est-il question comme par hasard dans les reproches et dans les conseils qu'il adresse à ces chrétiens de peu de foi, qui, pour s'élever à Dieu, ont besoin de lire, de prier des lèvres, ou qui, dans l'oraison, comptent encore pour quelque chose « les tendres sentiments, les hautes pensées. j> Pour chercher Dieu il ne faut chercher que lui ; pour le recevoir, il faut élargir son cœur, y faire le vide, en y étouffant toute pensée, toute affection, tout désir, toute espérance ; ne plus se soucier même de sentir qu'on aime, ni de savoir distinctement qu'on existe, ni de vouloir par soimême ce que Dieu veut.

Subtile et dangereuse doctrine , qui arrache

l'homme aux conditions de sa nature, pour le tenir en suspens entre l'ange et labête,selonla forte parole de Pascal ; Fénelon lui prête , par son ardeur passionnée et les grâces naturelles de son langage, je ne sais quel charme subtil qui s'insinue au fond des cœurs et qui les enchante. C'est une ivresse dont ce grand esprit n'a pu se défendre lui-même. Ses yeux se troublent, sa raison se perd, il va au hasard , sans une lumière qui l'arrête sur la pente qui mène aux abîmes, sans une mesure certaine pour discerner le point qui sépare sainte Thérèse de madame Guyon, les nobles élans de l'âme de l'agitation confuse des sens, et les hallucinations de la fièvre des inspirations de la sainteté.

Le mérite de Bossuet dans des questions qui demandent une attention si exacte, c'est de ne jamais perdre de vue un seul instant ni la juste mesure qui fait la solidité de la doctrine, ni les ménagements indispensables dans la direction des âmes, Ce n'est pas sa foi qui fait deux parts dans les expériences et dans les maximes de sainte Thérèse : aux endroits même où les réserves sont nécessaires, où le doute semble permis à de moins profanes que nous ne sommes , Bossuet croit simplement tout ce que raconte et tout ce que conseille une femme que l'Eglise a jugée digne d'être comptée au nombre des saints. Le fidèle se dérobe aux tentations de l'esprit critique, niais I.- prédicateur a d'autres scrupules. Bossuet connaît maintenant toute l'étendue

de son devoir ; il sait trop quel trouble la moindre parole imprudente peut jeter dans fles consciences les plus pures, pour les exciter à la poursuite d'une perfection incertaine et mal définie , ou pour leur proposer comme la règle des mœurs, dans les conditions communes de la vie de chaque jour, la singularité des exemples extraordinaires.

Il aura soin de proportionner son langage aux besoins des âmes, à la diversité de leurs conditions et de leur nature. Mais pour celles mêmes qui sont engagées dans les voies de l'oraison par une vocation irrésistible,, et que la discipline austère du cloître exerce à la pratique delà contemplation, il aura soin, dans ses entretiens, dans de simples lettres1 , d'établir les principes, de définir les termes avec tant de simplicité et de rigueur que l'on puisse avec lui marcher sans péril sur ces hauteurs environnées de nuages où il ne cherche et ne montre que des clartés.

« Ne craignez point, ma fille, disait-il à la sœur Cornuau2..., abandonnez-vous à vos désirs... je serai aux portes pour veiller sur ce qui se passera et vous garantir de toute illusion; c'est là ma charge... Oui, ma fille, encore un coup , je veillerai à la porte pour empêcher l'ennemi de vous troubler dans votre chaste union avec le saint Epoux.... » Il veut que l'Époux anime « tous les replis et tous les battements du cœur, » que l'âme selaisse« détacher de tout » pour « le serrer avec des embrasse-

1. Voy. les sermons prêches aux Carmélites, les lettres de direction. — 2. Lettres du 30 mai et du Ie' juin 101)6.

lïH'iitsplus tendres '. » Ce sont les idées des mystiques et c'est leur langage. Bossuet excite les élans de l'âme, mais il les dirige. Il les défend contre les raffinements, contre l'orgueil, contre la paresse, qui a mène à la langueur , et , parles langueurs , à la mort2. » Il s'attache à maintenir l'oraison dans «la voie commune et battue ; » la simplicité en sera la marque, la charité en sera l'âme, si elle continue à s'inspirer des maximes de l'Evangile.

Dans le Panégijrique de sainte Thérèse , Bossuet ne s'adresse plus au petit nombre des âmes choisies, il parle à la foule dessimplesfidèles. Aussi ne prendil que la fleur du sujet. Et de même qu'il dessine à grands l rails la vie de la sainte, sans entrer dans le détail, il dégage des subtilités de la forme le fond même de la doctrine, l'idée qui en fait la grandeur , le sentiment qui en fait la force. Qu'est-ce que sainte Thérèse ? « Une créature qui a vécu sur la terfe comme si elle eût été dans le ciel, » une âme « enflammée et touchée de l'amour de Dieu8, » que la vigueur de son espérance, l'ardeur de ses désirs, son amour pour les souffrances aident à se déprendre de « ce corps de mort, » à briser les « liens de la chair et du sang, » pour s'attacher aux biens invisibles, pénétrer, sans attendre la fin decette vie. jusque dan» le sanctuaire, sur les pas de Jésus-Christ, et s'entretenir avec les anges 4.

1. Lettre du 7 juin 1696. — 2. Lettre clii. — 3. Panégyrique dé sainte Thérèse. Av.mt-propos. — 4. Ibid. Exorde et division.

Cette façon dont Bossuet explique tout d'abord , en l'épurant, la doctrine de l'oraison, le ramène aux maximes de saint Paul et à l'esprit même du christianisme. Il peut ainsi tirer de chacun des points de son discours une leçon familière , accessible et utile à tous : sainte Thérèse apprend à tous à mettre en Dieu les espérances que trompent les faveurs incertaines et les biens périssables du monde ; elle inspire à tous l'ardent désir des biens véritables que promet Celui dont les promesses ne trompent jamais; elle donne à tous l'exemple du courage et de la joie dans les souffrances. Le dernier mot de Fénelon, c'est le détachement de toute volonté propre ; l'âme doit s'anéantir elle-même sans qu'on lui permette d'espérer la récompense d'un sacrifice impossible, ou qu'on lui ait clairement montré quel en est le fruit. Bossuet termine par un appel très net et très ferme à* toutes les forces vives de l'âme, par une exhortation à la patience, à la charité, pour que, daus l'une et l'autre fortune, par soi-même ou par les pauvres et dans leur personne, le chrétien s'exerce à souffrir avec Jésus-Christ.

Le mysticisme, lorsqu'il ne s'égare point dans ses voies, a cette vertu de donner au mépris des vanités du monde et de ses misères, à la soif des biens invisibles, à la charité qui aime ses propres souffrances et qui soulage les souffrances desautres, uue exaltation passionnée. C'est cette flamme que Bossuet a voulu puiser dans les récits de sainte Thérèse pour en échauffer les cœurs. Elle anime tout son

discours. S'agit-il d'opposer aux espérances du monde l'espérance que Thérèse a jetée au ciel comme une ancre sacrée ? Bossuet paraît à Taise pour trouver dans le souvenir des orages que la sainte a traversés sans s'émouvoir le saisissant commentaire d'une des plus belles paroles de saint Paul. Faut-il peindre les douleurs qui la consument et les transports qui la ravissent? L'orateur sent lui-même tout ce qui manque au langage humain pour exprimer ces mystères, cachés dans les plus intimes profondeurs de l'âme. Il le fait pourtant avec une délicatesse et une force que Fénelon n'a pas dépassées :

Que dirai-je ici, chrétiens ? Qui me donnera des paroles pour vous exprimer dignement la divine ardeur qui la presse ? Mais quand je pourrais la représenter aussi forte et aussi fervente qu'elle est dans le cœur de Thérèse, qui comprendra ce que j'ai à dire, et nos esprits attachés à la terre entendront-ils ces transports célestes ? Disons néanmoins comme nous pourrons ce que son histoire raconte; disons que l'admirable Thérèse, nuit et jour, sans aucun repos ni trêve, soupirait après son divin Époux; disons que, son amour s'augmentant toujours, elle ne pouvait plus supporter la vie, qu'elle déchirait sa poitrine par des cris et par des sanglots; et que cette douleur l'agitait de sorte qu'il semblait à chaque moment qu'elle allait rendre le dernier soupir *.

C'est la charité qui la presse , « charité toujours 1. Panégyrique de sainte Thérèse, -e point.

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vive, toujours agissante, qui pousse sans relâche du côté du ciel les âmes qu'elle a blessées. »Mais la charité fait son martyre, parce que Dieu retarde l'heure où des désirs si impétueux seront assouvis.

Dieu l'attire et Dieu la retient. Il lui ordonne de courir au ciel, et il veut qu'elle demeure en la terre; d'un côté, il lui découvre d'une même vue toutes les misères de cet exil, tous les charmes et tous les attraits de sa vision bienheureuse, non point dans l'obscurité des discours humains, mais dans la lumière claire et pénétrante de sa vérité infinie. Mais comme elle pense se jeter à lui charmée de ses beautés immortelles, aussitôt il lui fait connaître qu'il la veut encore retenir au monde. Qu'est-ce à dire ceci, ô grand Dieu ? Est-il digne de votre bonté de tourmenter ainsi un cœur qui vous aime ? Si vous inspirez ces désirs, pourquoi refusezvous de les satisfaire ? Ou ne le tirez pas avec tant de force, ou permettez-lui de vous suivre.

0 merveille des desseins de Dieu i 0 conduite

impénétrable de ses jugements dans l'opération de sa grâce !... Il sait bien que dans ces combats, dans ces mystérieuses contrariétés il s'allume un feu dans les âmes qui les rend tous les jours plus pures. Il fait naître de saints désirs, et il se plaît de les enflammer en différant de les satisfaire. Il se plaît à regarder du plus haut des cieux que Thérèse meurt tous les jours, parce qu'elle ne peut pas mourir une fois : quotidie morior, dit le saint Apôtre l; et il reçoit tous les jours mille sacrifices, en retardant le dernier.

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