‹ Bossuet orateurChapitre 108 sur 192 · PMlipp. ni, 20. C'est le texte du discours · texte numérisé non relu

PMlipp. ni, 20. C'est le texte du discours

un merveilleux accord du bon sens avec l'enthousiasme.

Il suffit de jeter un coup d'œil sur l'ensemble des faits dont M. Floquet a retrouvé le détail et la preuve dans un grand nombre de documents authentiques, pour reconnaître que Bossuet touchait alors à l'épanouissement de sa force. Partout on ressaisit des traces de son activité. Dans le sein du chapitre,, il s'emploie à mettre un terme aux scandales d'une querelle élevée entre le princier de la cathédrale et le suffragant de l'évêque de Metz, querelle dont les incidents ne ressemblent que trop aux burlesques combats du Lutrin. Choisi pour siéger comme l'un des représentants du clergé dans l'assemblée des Trois-Ordres qui administrait la ville de Metz, c'est lui qu'on chargea de suivre une négociation délicate engagée avec le gouverneur espagnol du Luxembourg, ou d'aller à Sedan pour complimenter Abraham Fabert, un enfant de Metz, dont le roi venait de récompenser la loyauté chevaleresque en le nommant maréchal de France, bien qu'il fût (chose inouie) simple bourgeois, fils d'un imprimeur; c'est lui encore qui surveiV* tes travaux entrepris pour relever sur la Moselle 1» digue de Wadrineau1.

1. Registres de l'assemblée des Trois-Ordres, conservés à l'hôtel de ville de Metz. Floquet, Vie de Uossuet, liv. V.

dépendant il étudie, il prêche pour des œuvres de

charité, dans des couvents ; pour le seul couvent de la Propagation de laFoi, onle voit prendre la parole à plusieurs reprises, régler toutes choses par ses conseils, rédiger le règlement de la communauté. Puis, comme si des occupations aussi diverses ne suffisaient point à remplir ses journées ni à satisfaire son zèle, nous l'avons vu solliciter de M. Vincent l'honneur de partager les travaux d'une mission envoyée à Metz pour y ranimer la foi des tièdes et pour ramener les dissidents. Dès que les missionnaires sont en route, il ne s'en remet à personne du soin de tout ordonner, même pour leur logement, pour leur nourriture; à leur arrivée, il réclame sa place dans leurs rangs ; il ne veut, par déférence, que la dernière, et tandis que les prêtres venus du dehors parlent à tour de rôle dans la cathédrale, le grand archidiacre fait chaque semaine deux grands catéchismes dans une paroisse *.

Il nous reste assez peu de chose de tous ces travaux de Bossuet. Metz, la ville puissante -, la ville fidèle*, que l'orateur saluait naguère en termes si magnifiques, est nommée encore dans deux sermon^. Dans l'un, il l'exhorte a la pénitence; il voudrait qu'elle fût renversée comme Ninive, c'est-à-dire abattue aux pieds des confesseurs, et croit témoigner ainsi qu'il « désire sa grandeur et son

1. Lettres de Bossuet à M. Vincent (février-mai 1658). — 2. Panégyrique de saint Bernard, — 3. Sermon peur la Oreeneirien (1001).

repos, autant quil se peut1. » Dans l'autre, il lui recommande une Confrérie qui s'est établie pour soulager la misère de ses pauvres :

Combien de malades dans Metz ! Il semble que j'entends tout autour de moi un cri de misère. Ne voulezvous pas avoir pitié ? Leur voix est lasse parce qu'elle est infirme : moins je les entends et plus ils me percent le cœur. Mais si leur voix n'est pas assez forte, écoutez Jésus-Christ qui se joint à eux : « Ingrat, déloyal, nous dit-il , tu manges et tu te reposes à ton aise, et tu ne songes pas que je suis souffrant en telle maison, que j'ai la fièvre en cette autre, et que partout je meurs de faim, si tu ne m'assistes -. »

Nous avons aussi entre les mains l'esquisse de quelques-uns des sermons que Bossuet a prêches à cette époque dans des couvents de femmes3. Quant à la mission de 1638, qui fut le plus important de ses travaux, on peut y rattacher le Sermon sur la Satisfaction, prêché un jour de Carême, et, par

1. Sermon pour le mardi de la semaine de la Passion, sur la Satisfaction. — 2. Premier sermon pour la Toussaint. C'est le sermon qui ouvre le recueil publié par Déforis. Le caractère du manuscrit confirme la conjecture de M. Floquet, qui rapporte ce discours au 1er novembre 1657. — 3. Aux Nouvelles- Catholiques : Un sermon de Vêture, sur ce texte (Indu imi ni Dominniri), prêché le 2." mars, et, je le crois, en 1658 ; — L'abrégé d'un sermon gur 1rs s de la Sainte- Enfance, prêché le dimanche de l'Octave de | — Une exhortation pour exciter la charité des fidèles en

faveur des nouvelles catholiques. — Aux Bernardines : Un sermon d bore (Si vos Jilius liber averit).

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exception, à la Cathédrale !. Mais nous n'avons pas une ligne de la longue suite d'instructions qu'il avait prèchées régulièrement à Saint-Jean delà Citadelle. Il est probable que la substance des Catéchismes qu'il faisait pour les Protestants aura passé dans Y Exposition de la Doctrine catholique, revue pour Tuivnne et publiée en 1671, comme plusieurs de ses premiers Sermons lui avaient déjà servi pour sa Réfutation du Catéchisme de Paul Ferry (1655) .

Je voudrais qu'il me fût permis de suppléer, pour ainsi dire, à cette lacunn en plaçant vers l'époque de la Mission, et en attribuant à l'église où elle fut prêchée par Bossuet, un Panégyrique de saint Jean qui serait, dans cette hypothèse, le sixième et le dernierdes Panégyriques prononcés cà Metz. C'est presque le seul dont la date soit restée tout à fait incertaine, et on peut croire qu'il en sera toujours ainsi, parce que le manuscrit autographe est égaré et que le discours ne renferme aucune allusion qui puisse aider à deviner ni en quel lieu, ni dans quelles circonstances, ni devant quel auditoire il a pu être prononcé. La seule chose qui soit probable, en raisonnant d'après l'usage, c'est qu'il a été prononcé

1. Bossuet y parle des « tribunaux de pénitence qui sont de toutes parts dans ce têmplé ampute. » — Quant au sermon sur la Pa'i.r annoncer it faite par JSêttS- Christ, i>r«'-ché le dimanche de la Quasimodo, en 1058, selon M. Floquet (t. I. p. 4'.'<i). en 1668 ou a M. Lâchât (t. X. p. 201), j'établirai dans la suite qu'il se rattache, non pas à la Misai a de IS68, maifl au Carême que Bossuet prêcha aux Minimes de la plan Royale, en 1GG0.

dans une église ouverte1, dédiée à saint Jean l'Apôtre. Il me plairait de supposer que ce fut à Metz, dans l'église de la Citadelle. Rien d'ailleurs, ni dans les formes du style, ni dans l'ordonnance et le ton du discours, ne nous oblige à croire qu'il soit par sa date très éloigné du Panégyrique de sainte Thérèse^ et je n'aurai pas contre moi les apparences en le rapportant, par conjecture et sous toutes réserves, à la même année (1657) ou àl'année suivante (1658). 4 Quoi qu'il en soit, le Panégyrique de saint Jean dont les critiques n'ont pas coutume de s'occuper, et qu'on est tombé d'accord pour exclure de toutes les éditions de Sermons choisis1*, mérite une attention particulière. Dans la longue suite des discours de Bossuet, il en est que j'admire davantage; il en est peu qui me touchent plus vivement. Nous avons vu l'orateur entrer, pour louer dignement sainte Thérèse, dans les profondeurs du mysticisme autant que la véritable sagesse chrétienne le souffre ou l'ordonne. Dans le Panégyrique de saint Jean, il veut exprimer le mystère de la charité et toutes les tendresses de l'Evangile.

Il était facile (et Bossuet lui-même en avertit) de donner à ce Panégyrique un autre tour. C'est par

1. Bossuet n'y emploie pas une seule fois ces mots : Mes sœurs, mesdames, âmes saintes. 11 dit, au contraire, à la fin de son exorde : a O présents divins et sacrés 1 qui me donnera des paroles assez tendres et affectueuses pour tous expliquer à ce peuple ? » — 2. Même dans celle qu'Aimé Martin a donnée en quatre volumes (Chefs-d'œuvre oratoires de Bossuet), et où il a fait entrer douze panégyriques sur vingt et un. (Paris, Lefèvre, 1844, in-10.)

un libre choix que tout d'abord il a pris pour texte un verset du Cantique des Cantiques, où la bienaimée parle de l'amour qu'elle éprouve et de l'amour qu'elle inspire. Bossuet ne veut dire de l'Evangéliste qu'une chose, c'est qu'il était « le favori de Jésus et le plus chéri de tous les Apôtres. » Aussi emploierat-il les trois parties de son discours à expliquer trois présents que Jésus lui a faits, comme autant de témoignages de son affection singulière, et à dire comment il les a reçus.

Le premier des présents de Jésus, ce fut sa croix. « Quand Jésus entre quelque part, il y entre avec sa croix, il porte avec lui toutes ses épines, et il en fait part à tous ceux qu'il aime. » La part la plus lourde est pour ceux qu'il aime le plus; Jean boira la lie de son calice, parce qu'il est son favori. Mais Jésus lui a inspiré l'amour des souffrances à tel point que s'il laisse échapper une plainte au milieu de ses épreuves, c'est pour se plaindre de ne pas souffrir davantage, de ne pas mourir de ses souffrance.

Bossuet exprime l'impatience de saint Jean, comme les langueurs de sainte Thérèse ou la folie de saint François d'Assise, avec une ardeur passionnée :

Tout homme que Jésus-Christ aime, il attire tellement son cœur après lui, qu'il ne souhaite rien avec plus d'ardeur que de voir abattre son corps comme une vieille masure qui le sépare de Jésus-Christ. Mais quel autre avait plus d'ardeur pour la croix que Jean, qui avait humé ce désir aux. plaies mêmes de Jésus-Christ, qui avait vu sortir de son côté l'eau vive de la félicite*

mais mêlée avec le sang des souffrances ? Il est donc embrasé du désir des martyrs; et cependant, ô Sauveur, quels supplices lui donnerez-vous ? Un exil ? — «O cruauté lente et timide de Domitien ! Faut-il que tu ne sois trop humain que pour moi, et que tu n'aies plus soif de mon sang ? » Mais peut-être qu'il sera bientôt répandu. On lui prépare de l'huile bouillante, pour le faire mourir dans ce bain brûlant. — « Vous voilà enfin, ô croix de Jésus, que je souhaite si vivement. » Il s'élance dans cet étang d'huile fumante et bouillante, avec la même promptitude que, dans les ardeurs de l'été, on se jette dans le bain pour se rafraîchir. Mais, ô surprise fâcheuse et cruelle ! tout d'un coup elle se change en rosée. — « Bien-aimé de mon cœur, est-ce là l'amour que vous me portez ? Si vous ne voulez pas me donner la mort, pourquoi forcez-vous la nature de se refuser à mes empressements ? 0 bourreaux, apportez du feu, réchauffez votre huile inopinément refroidie ! » Mais ces cris sont inutiles : Jésus-Christ veut prolonger sa vie, parce qu'il veut encore aggraver sa croix... .

Je cite à dessein ce passage d'une familiarité si expressive, et dont le tour est presque dramatique. Bossuet se plaisait à rompre ainsi par la vivacité du dialogue le fil de la déduction ou la monotonie du récit. Ce n'était pas un procédé vulgaire pour jeter de la variété dans les formes du style, mais le mouvement naturel d'une imagination sensible et prompte qui se représente sur l'heure la scène qu'elle veut placer sous nos yeux, et qui croit entendre la voix despersonnages qu'elle faitparler. Le

peintre a commencé par ressentir lui-même l'espèce d'illusion qui s'attache à ses peintures.

Il ne fallait rien moins que cette naïveté de sentiment, pour renouveler l'émotion dans les âmes en retraçant cette grande scène de l'agonie du Calvaire, usée pour la parole comme pour le pinceau. Bossuet s'empare tout d'abord des cœurs en y réveillant le souvenir des plus poignantes tortures de la vie : c'est du lit de mort où chacun de ceux qui l'écoutent areçu le suprême adieu d'une personne aimée, qu'il les amène au pied de la croix où Marie et Jean viennent recueillir les derniers soupirs de Jésus. Alors, saisis de pitié pour cette douleur immense, ils se demandent avec l'orateur pourquoi Jésus n'a voulu faire grâce de ce « spectacle d'inhumanité » ni à sa mère, ni à son disciple bien- aimé :

Pourquoi le plus chéri de tous ses disciples est-il le seul témoin de ses souffrances ! Avec quels yeux verrat-il cette poitrine sacrée, sur laquelle il se reposait il y a deux jours, pousser les derniers sanglots parmi des douleurs inliiiies ? Quel plaisir au Sauveur de contempler ce favori bien-aimé, saisi par la vue de tant de tourments et par la mémoire encore fraîche de tant de caresses récentes, mourir de langueur au pied de sa croix?

Il faut que la mère de Jésus et que son bien-aimé soient là tous deux pour recevoir ce avec la tendresse du dernier adieu » les présenta par lesquels il veut c signaler en expirant l'excès <!<• son allection. t Mais que peut-il leur donner? Les soldats l'ont

dépouillé de sa tunique ; il s'est dépouillé lui-même de son corps, offert à la justice de Dieu comme la victime du sacrifice; il ne peut même plus obtenir un regard de son Père : Dieu n'est plus son père, il est son Dieu et son juge.

Ainsi, de quelque côté qu'il tourne les yeux, Une

voit plus rien qui lui appartienne. Je me trompe; il voit Marie et saint Jean; tout le reste des siens l'ont abandonné, et ils sont là pour lui dire : « Nous sommes à vous. » Voilà tout le bien qui lui reste et dont il peut disposer par son testament.

Il les donnera donc l'un à l'autre : Marie à Jean, pour qu'il trouve en elle une mère; Jean à Marie, pour qu'elle ait encore un fils qui l'aime comme il l'a aimée tandis qu'il vivait auprès d'elle et parmi les hommes.

Il y a là deux choses : un récit et un mystère. Bossuet explique en théologien le secret du mystère ; mais, jusque dans cette « belle théologie, » dont les subtiles profondeurs le ravissent comme au sortir de Navarre, il a pu mettre je ne sais quoi de touchant et de familier, parce que, en essayant de concilier la majesté d'un Dieu avec le respect et la tendresse d'un fils, il reste dans le cercle des idées simples où toute raison humaine peut atteindre, et des sentiments ordinaires qui sont le fond de notre nature. Pour conclure, il laisse la dialectique et revient tout simplement à la lettre de l'Evangile. Voici le moment où Jésus expire ; Marie et Jean ont entendu

Les dernières paroles de la voix « toute-puissante » qui « tourne les cœurs ainsi qull lui plait : »

' ....Ils gémissaient au pied de la croix, toutes les plaies de Jésus-Christ déchiraient leurs âmes, et la vivacité de la douleur les avait presque rendus insensibles. Mais lorsqu'ils entendirent cette voix mourante du dernier adieu de Jésus, leurs sentiments furent réveillés par cette nouvelle blessure ; toutes les entrailles de Marie furent renversées, et il n'y eut goutte de sang dans le cœur de Jésus qui ne fût aussitôt émue. Cette parole entra donc au tond de leurs âmes, ainsi qu'un glaive tranchant; elles en furent percées et ensanglantées avec une douleur incroyable : mais aussi leur fallait-il faire cette violence; il fallait de cette sorte entr'ouvrir leur cœur, alin, si je puis parler de la sorte, d'enter en l'un le respect d'un fils et dans l'autre la tendresse d'une bonne mère.

Bossuet a fait ce récit plus d'une fois : c'est le sujet ordinaire des sermons sur la Compassion de la Sainte Vierge; jamais il n'a poussé aussi loin, dans un sujet de pure mysticité, l'art ou plutôt le don du pathétique.

De l'agonie du Calvaire, Bossuet est ramené par L'enchaînement logique de ses idées au dernier repas que Jésus lit avec ses disciples. Lorsque Jésus, du haut de sa croix, donne à Jeansamère, il lui fait sans doute un présent unique et inestimable : mais a la Cène il lui donne son cœur, c'est-à-dire la source île ses ib»ns el de son amour. Il '■<! t » »u I simple que la suite des faits soit sacriliée à la gradation des idées

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et que le résumé du symbole amène la conclusiou du discours. Saint Jean a été choisi pour être le «r docteur de la chanté ; » dire qu'il a reçu le cœur de Jésus, c'est dire qu'il a bu la charité àsasource, et trouvé dans ce cœur plein d'amour « l'abrégé de tous les mystères du Christianisme. » Un appel à la charité devait ainsi terminer le Panégyrique de saint Jean, comme le Panégyrique de sainte Thérèse. Mais il ne s'agit plus seulement de plaindre et de secourir les pauvres ; ici, la charité est prise dans un sens plus large : le chrétien doit aimer tous ses frères comme Jésus les a tous aimés.

Ayons donc un cœur de Jésus-Christ, un cœur étendu qui n'exclue personne de son amour. C'est de cet amour réciproque qu'il se formera une chaîne de charité, qui s'étendra du cœur de Jésus dans tous les autres pour les lier et les unir inviolablement : ne la rompons pas; ne refusons à aucun de nos frères d'entrer dans cette sainte union de la charité de Jésus-Christ.

On voit que Bossuet a trouvé, lui aussi, pour enseigner la charité , les paroles « tendres et affectueuses y> qu'il demandait à la grâce en commençant son discours, les paroles « pleines d'onction » par lesquelles saint Jean attendrissait les premiers fidèles. On est heureux de penser que tel a dû être, longtemps avant les violences de la lutte ouverte et tes emportements delà discussion, l'esprit et le tondes exhortations que Bossuet venait d'adresser à ses « frères de la Réforme ; » et l'on n'a pas de peine à

comprendre les hommages qui furent rendus en cette circonstance à la mansuétude de son caractère et à l'efficacité de sa parole.

C'est vraiment tomber de haut que de passer dû Panégyrique de saint Bernard à YOraison funèbre de madame Yolande de Monterai/, prononcée en 1 656 au Petit-Clairvaux de Metz l, puis du Panégyrique de sainte Thérèse à celle demessire Henri de Gournay , prononcée dans l'église de Saint-Maximin, sa paroisse2, à la fin du mois d'octobre 16o8s. Il faut

1. Le nom d'Yolande de Monterby a longtemps désespéré les éditeurs de Bossuet. C'est M. Floquet qui adonné le mot de l'énigme, et prouvé que cette abbesse d'un couvent de Bernardines était abbesse du Petit-Clairvaux, à Metz, et qu'elle y est morte le 14 décembre ll'»ô6. L'exhortation paraît avoir été prononcée aux funérailles : ce fait prouverait qu'un voyage à Metz a coupé le séjour que Bossuet fit à Taris en 1656 ou 1657. Il est assez étonnant que M. Lâchât, qui a fait de si nombreux emprunts aux Étwfei «ir ta V'w de Bossuet, publiées en 1855, se borne à dire en 18*34 (t. XII. que cette oraison funèbre a été a prononcée probablement à Metz, vers 1661. » — 2. Floquet, t. I, p. 513-518. Voyez aussi un article publié par notre ami M. Ch. Abel, sous ce titre: /. Suint -Maxi m in de Metz, dans l'Australie (t. IV, p. Metz, décembre 1856). — 3. Le texte même du discours nous apprend que messire Henri de Gournay était mort a depuis peu de jours. » Or, L'on sait par l'épitaphe «le son tombeau 'et par les registres de S.tint-Maximin de Metz, qu'il est mort le 24 octobre. M. àbel s'écarte très peu de la vérité lorsqu'il fixe notre discours au ?8 octobre 1688. M Lâchât, qui le croit prononcé a probablement , vers 1662, » s'en écarte bien davantage.

pourtant nous y arrêter, puisque ce sont les premiers essais de Bossuet dans un genre auquel il doit sa gloire la plus éclatante et la plus incontestée.

Du reste , ce que nous avons entre les mains ne mérite pas, à proprement parler, le nom de discours. Aux Bernardines , Bossuet ne veut faire entendre qu'une courte exhortation. Il s'est donné carrière plus largement aux funérailles de Henri de Gournay : une division régulière annonce un long développement, coupé, selon l'usage, en trois points, mais dont l'orateur, pressé par le temps, n'a jeté en courant sur le papier qu'une esquisse à la fois succincte et confuse.

La partie la plus achevée de l'un et l'autre de ces discours, c'est l'exorde, où il est intéressant de voir que Bossuet, toujours occupé de la dignité de son ministère et de la juste mesure de ses obligations , commence par se rappeler à lui-même , en même temps qu'il l'indique à ses auditeurs, quel doit être le caractère d'un éloge funèbre prononcé du haut de la chaire. Pour se mettre en garde contre les écueils du genre et contre les abus de l'usage, il se pénètre de l'esprit de l'Eglise, qui ne veut pas que, « dans les funérailles de ses enfants, » le rôle de la parole soit « d'accroître la pompe du deuil par des plaintes étudiées, » ni de « satisfaire l'ambition des vivants par de vains éloges des morts. » L'objet plus noble que le prédicateur se propose en parlant sur un cercueil, c'est de faire contempler à ses auditeurs a. la commune condition de tous les

mortels, afin que la pensée de la mort leur donne un saint dégoût de la vie présente , et que la vanité humaine rougisse en regardant le terme fatal que la Providence divine a donné à ses espérances trompeuses 4. »

Bossuet s'étudiera donc à laisser <r tous les entretiens superflus » pour s'attacher à une matière « plus sainte et plus fructueuse % » à rejeter « loin de son esprit » toutes les a considérations profanes et les hassesses honteuses de la flatterie, » pour [tirer des principes du christianisme des réflexions où les amis du mort et sa famille pourront trouver leur consolation particulière, mais qui doivent surtout servir à l'instruction commune de tous les fidèles 3. Ainsi . l'exemple de la vertueuse abbesse des Bernardines est fait pour leur apprendre « à se servir si heureusement de la mort, qu'elle leur obtienne l'immortalité. > Celui de Henri de Gournay doit les rappeler au sentiment de cette naturelle et nécessaire égalité que Dieu a mise entre tous les hommes.

Mais il faut que l'orateur puisse rattacher par un lien étroit le récit où il s'engage, et qui parait être le sujet propre de son discours , avec le développement de la vérité morale qui doit servira ce récit de conclusion. Bossuet y a-t-il réussi? Le pouvait-il ? Le nom seul des personnages dont il retrace la vie et la mort aura d'avance répondu à cette question.

1. Oraison funèbre de madame Yolande de Monterby. — 2. lbid. — 3. Oraison funèbre de messire Henri de Gournay.

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Les Monterby étaient une des bonnes familles de la Lorraine ; mais comment vanter la naissance d'une religieuse qui faisait profession d'oublier elle-même l'éclat de sa race pour ne plus se glorifier que d'être fille de saint Bernard? Ce qui faisait à madame 1 olande plus d'honneur que les prouesses de ses « braves aïeux, » c'est qu'elle avait montré sous le voile (chose trop rare, surtout dans les communautés nobles) une véritable vocation religieuse ; toujours médité, prié, faitl'aumône, mèmeàun âge que souillent trop souvent « les ordures de l'avarice, » et, par son exemple , aussi bien que par une sage discipline, maintenu dans son couvent la simplicité chrétienne.

On pouvait donc parler de ses vertus avec une sincère estime., mais d'une façon discrète, en peu de mots. Il n'y avait rien dans les actions de madame Yolande qui dépassât de beaucoup la mesure commune : rien non plus dans sa destinée : si ce n'est la durée de sa vie, et le singulier spectacle d'une femme morte à quatre-vingt-dix ans, qu'on avait vue tarder, presque jusqu'à sa dernière heure *, assez d'énergie pour se conduire elle-même et pour commander à d'autres.

Cette circonstanroqui, dans toutes les mémoires , était devenue le trait distinctif d'une physionomie

1 . Sa nièce, Christine de Monterby, nommée coadjutrice en 1G42, n*avait pris possession qu'en novembre 1055 du titre et de l'autorité d'abbesse, que madame Yolande avait gardés jusqu'à quatre-vingtneuf ans. (Floquet, t. I, p. 268.)

d'ailleurs effacée, conduit naturellement L'orateur à se demander si c'est une grâce de vieillir ainsi , et quel est le prix de ce temps que Dieu mesure inégalement à ses créatures. Mais au terme d'une vie si chargée de jours, au lendemain d'une mort attendue avec calme, reçue sans une plainte, et consolante plutôt que triste , ce lieu commun ne pouvait être relevé par une émotion bien vive; il est si long, qu'il finit par ressembler à un hors-d'œuvre. Peut-être n'était-il pas indispensable de représenter, sur une telle question, les opinions différentes qui se partagent les hommes, ni d'étaler avec un peu d'ostentation l'appareil d'un « raisonnement invincible » pour amener, même des enfants du siècle, à reconnaître qu'ilest sage de mesurer la vie « parles actions, non parles années.» Bossuet s'oublie; on sent qu'il n'est pas pressé par son sujet, et que deux pages lui suffiront tout à l'heure pour consacrer le souvenir de ces longues années, non moins vides pour l'histoire que remplies pour l'éternité.

Mesure Henri de Gournay, « chevalier, seigneur de Talange et de Goin-sur-Seille, » n'était pas non plus un de ces personnages dont « toute la terre habitable a ouï raconter les actions *, » et sur lesquels un panégyriste peut se flatter de parler d'avance le langage de la postérité2. Du moins avait-il

1. Oraison funèbre du prince de Coudé. — 2. La Bruyère, parlant de Boamet, dans son Discours à V Académie française.

été mêlé à la vie publique et à l'histoire de son temps. Chef d'une des familles les plus anciennes et les plus illustres du pays Messin, allié (croyait-il) aux rois de France, aux rois d'Angleterre, et, ce que Bossuet devait estimer davantage, descendant d'un martyr canonisé par l'Église, dont une paroisse de la ville de Metz portait le nom, on voit qu'il eût pu être orgueilleux de sa naissance; il avait mieux aimé s'en montrer digne.

Il n'était pas (dit Bossuet) de ceux qui semblent être persuadés que leurs ancêtres n'ont travaillé que pour leur donner sujet de parler de leurs actions et de leurs emplois. Quand il regardait les siens, il croyait que tous ses aïeux illustres lui criaient continuellement jusque dans les siècles les plus reculés : « Imite nos actions ou ne te glorifie pas d'être notre fils. »

A l'exemple de ses pères et de saint Livier luimême, Henri de Gournay avait d'abord porté l'épée ; au siège de La Rochelle, il avait attiré l'attention du cardinal de Richelieu, qui, démêlant en lui d'autres mérites que son courage, l'honora de sa confiance et le chargea de négociations difficiles en Allemagne. Puis, renonçant au double métier qui semblait ouvrir une large carrière à son ambition, le gentilhomme Messin s'était consacré, dans la force de l'âge, au service de sa ville natale : maître échevin pendant huit années de suite, il avait, jusqu'à la fin de sa vie et sous le poids d'une vieillesse prématurée, siégé dans l'Assemblée des Trois-Ordres, à la

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tête des représentants de la noblesse. C'est là que Bossuet l'avait vu, pendant six ans, animer les autres « par son exemple et ses paroles. » J'ai trouvé leurs noms souvent réunis au bas des procèsverbaux de l'Assemblée l. Ils avaient dû se ranger souvent au même avis, et Bossuet pouvait se compter parmi les amis qu'avait affligés la mort soudaine du sage et pieux vieillard.

Quel que pût être, surtout pour des Messins du dix-septième siècle, l'intérêt attaché au récit de la vie et de la mort d'un homme qui avait été pendant trente ans le premier personnage delà cité, c'est un lieu commun qui devait être aussi le plus bel ornement du discours prononcé à ses funérailles. L'orateur prend à partie l'orgueil ; chacun des états successifs que traverse notre nature, « la naissance, le cours de la vie, l'instant de la mort, » lui fournit des arguments pour pousser à bout la vanité humaine et mettre à néant ses illusions :

Nous commençons tous notre vie par les mêmes

infirmités de l'enfance; nous saluons tous, en entrant au monde, la lumière du jour par nos pleurs 2; et le premier air que nous respirons nous sert à tous indifféremment à former des cris. Ces faiblesses de la naissance attirent sur nous tous généralement une mê:ne suite d'infirmités dans tout le progrès de la vie, puisque les

1. Archives de l'hôtel de ville, à Metz. — Les députés du clergé signent les premiers, selon leur droit ; c'est le jeune archidiacre de la cathédrale qui passe la plume à l'ancien maître échevin. — 2. Soient., vu, 3.

grands, les petits et les médiocres vivent également assujettis aux mêmes nécessités naturelles, exposés aux mêmes périls, livrés en proie aux mêmes maladies. Enfin, après tout, arrive la mort, qui, foulant aux pieds l'arrogance humaine et abattant sans ressources toutes ses grandeurs imaginaires, égale pour jamais les conditions différentes par lesquelles les ambitieux croyaient s'être mis au-dessus des autres : de sorte qu'il y a beaucoup déraison de nous comparer à des eaux courantes, comme fait l'Écriture sainte. Car de même que, quelque inégalité qui paraisse dans le cours des rivières qui arrosent la surface de la terre, elles ont toutes cela de commun, qu'elles viennent d'une petite origine; que, dans le progrès de leur course, elles roulent leurs flots en bas par une chute continuelle; et qu'elles vont enfin perdre leur nom avec leurs eaux dans le sein immense de l'Océan, où l'on ne distingue point le Rhin ni le Danube, ni ces autres fleuves renommés d'avec les rivières plus inconnues : ainsi tous les hommes commencent par les mêmes infirmités; dans le progrès de leur âge, les années se poussent les unes contre les autres, comme des flots ; leur vie roule et descend sans cesse à la mort par sa pesanteur naturelle; et enfin, après avoir fait, ainsi que des fleuves, un peu plus de bruit les uns que les autres, ils vont tous se confondre dans ce gouffre infini du néant, où l'on ne trouve plus ni rois, ni princes, ni capitaines, ni tous ces autres augustes noms qui nous séparent les uns des autres; mais la corruption et les vers, la cendre et la pourriture, qui nous égalent

\<>n seulement Bossuet a relevé ici, par l'éclat (l«s images et par la sincérité de rémotion, l'expression d'une vérité générale; mais ce magnifique

passage, au lieu de suspendre la marche du de I loppement, joue daus l'ensemble de la composition un rôle essentiel; il en indique à la fois le dessein et Tordre, il en établit l'unité. L'orateur, en effet, n'a qu'à rappeler les misérables subterfuges que la vanité imagine pour forcer la nature et se soustraire à l'égalité qu'elle nous impose : dès le berceau, dira-t-il, elle a voulu mettre « une différence infinie entre le sang noble et le roturier, » composés pourtant des mêmes éléments ; dans le progrès de la vie, elle a eu beau jeu pour établir entre les hommes la distance que font les emplois, les dignités et les richesses : de là cette cupidité déréglée qui, pour s'élever, trouve que toute voie est bonne., même celle du crime. Vient la mort, « ou l' arrogance humaine est bien empêchée » : qu'est-ce que le faste d'un tombeau ou la magnificence des funérailles pour arracher les grands qui meurent au sentiment de l'inévitable égalité qui les ressaisit? Et pourtant il reste une ressource à ces « misérables amoureux des grandeurs humaines, » pour secouer la tyrannie de lamort : c'estde vivre sans songera elle, jusqu'au jour où ils a tombent entre ses mains sans l'avoir prévue. » Or, dans ces trois états, Bossuetpeut leur proposer l'exemple d'un « gentilhomme' illustre, » en qui la grandeur de sa naissance n'a rien diminué de l;i modérai i»m de son esprit ; dont les emplois glorieux n'ont pu corrompre L'innocence, et qui avait tellement inédité la morl qu'elle a pu le frapper brusquement .>m> le surprendre.

11 a dû être facile à Bossuet de faire entrer dans ce cadre un récit complet de la vie de l'ancien maître échevin ; chacune des actions qui l'ont illustrée pouvait y être rapportée tout simplement à son heure, et les moindres d'entre elles avaient quelque prix dans la suite d'une instruction dont l'orateur avait si nettement posé les principes et fait sentir l'importance. Et toutefois, s'il peut être permis de hasarder un jugement sur le corps de ce discours, dont nous ne possédons qu'un sommaire très imparfait, s'il n'est pas téméraire surtout de se faire par conjecture une idée de l'impression qu'il a produite à Metz, en I608, sur des auditeurs dont la plupart étaient les parents ou les amis de Messire Henri de Gournay, j'ai peine à croire que, même à leurs yeux, le récit des exploits de ce major au régiment de Phalsbourg, de ses missions en Allemagne, ou de son zèle pour alléger les charges de sa ville natale et pour y maintenir une bonne police, que la peinture de cette vieillesse active, mais pesante, terminée par une mort inattendue et silencieuse, n'ait pas langui après ces grandes pensées qui ont fourni au discours une si belle entrée en matière.

La médiocrité du personnage ne permettait point à Bossuet, quel que fût l'effort de son génie, de retrouver à travers le détail des faits le pathétique et le sublime qu'il rencontrait si aisément dans ses hautes méditations sur les misères de la vie humaine et sur la condition de notre nature. Resserrée ainsi dans les limites étroites d'une

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