‹ Bossuet orateurChapitre 116 sur 192 · Préface du t. I des Panèjijrl^ues (éd. de 1G · texte numérisé non relu

Préface du t. I des Panèjijrl^ues (éd. de 1G

moment même où il en fait le sacrifice, elle est le et objet de ses plus intimes pensées.

Bossuet n'a pas de ces naïfs retours d'amourpropre, ni de ces ménagements involontaires pour un art qu'il dédaigne et qu'il rejette très sincèrement, sans aucune arrière-pensée. Il va cette fois plus loin que Pascal, qui se moque de l'éloquence, mais de la fausse, apparemment, puisqu'il le fait au nom de la vraie. A celle-là même, à la vraie, à celle qui a crédit sur la raison, Bossuet déclare la guerre, au nom de saint Paul, avec l'ardeur d'un néophyte. Il énumère les trois choses qui contribuent ordinairement à rendre un orateur , non seulement agréable, mais efficace : « la personne de celui qui parle, la beauté des choses qu'il traite, la manière ingénieuse dont il les explique. x> On croit entendre non seulement Cicéron, mais le grave Aristote ; Bossuet le sait bien : c'est là une division fondée sur la nature des choses, et dont la raison, il le dit lui-même, est évidente ; car « l'estime de l'orateur prépare une attention favorable; les belles choses (c'est-à-dire la beauté du sujet, la solidité de la pensée) nourrissent l'esprit, et l'adresse de les expliquer d'une manière qui plaise (et qui plaise sans artifice ou par des artifices innocents) les fait doucement entrer dans le cœur. »

Eh bien ! le prédicateur par excellence n'a eu aucun de ces avantages. « Sa mine n'est point relevée, » il est pauvre, et par conséquent toute sa personne est o méprisable. » Sa doctrine n'est pas

plausible, il ne sait autre chose « que son Maître crucifié, c'est-à-dire que ce qui choque, que ee qui scandalise, que ce qui parait folie et extravagance.» Et Bossuet s'écrie :

Mais, grand Paul, si la doctrine que vous annoncez est si étrange et si difficile, cherchez du moins des termes polis, couvrez des fleurs de la rhétorique cette face hideuse de votre Évangile et adoucissez son austérité par les charmes de votre éloquence. — « A Dieu ne plaise, répond ce grand homme, que je mêle la sagesse humaine à la sagesse du Fils de Dieu : c'est la volonté de mon maître que mes paroles ne soient pas moins rudes que ma doctrine paraît incroyable »

Entrons ici dans la pensée de Bossuet : toute question d'art et de goût serait soulevée hors de saison là où il ne cherche que l'explication d'un mystère. Choisi pour prêcher une sagesse cachée, et pour montrer Jésus-Christ aux nations dans la vérité de sa parole, saint Paul ne doit pas ce orner ses discours des lumières de l'éloquence ; » ni leur donner rien a qui éclate. » Jésus, pour sa parole aussi bien que pour sa personne, rejette « tout ce que les hommes admirent. » Saint Paul ne cherchera donc pas à « flatter les oreilles par des cadences harmonieuses, » ni à « charnier les esprits par de vaines curiosités. » Aucun artifice, aucun égard pour les « délicats de la terre : » ils seront offensés de la dureté (le son style irrégulier ; » mais L'Apôtre parle pour les humbles, etsaitque son devoir

est de leur faire des prédications c donl la bas tienne quelque chose de l'humiliation de la croix.

Placée ainsi par la foi au-dessus de l'examen, l'éloquence de saint Paul échappe à toute comparaison parle témoignage que l'histoire de la primitive Église rend à sa « simplicité toute-puissante. » Senault a suivi dans le cours rapide des conque : 3 autre Alexandre ; » il se hâte, et pourtant son récit

languit :

Il fit son coup d'essai dans la Palestine , et puis.

rebuté de l'opiniâtreté des Juifs , il vint dans la Grèce entreprendre les Gentils. Athènes fut l'un des premiers théâtres de sa prédication ; il harangua devant l'Aréopage, lui enseigna le Dieu inconnu qu'il adorait , l'étonna en lui parlant de la résurrection des morts et du jugement des vivants, lui ravit un de ses sénateurs et en fit un des plus illustres évêques de V Église.

De là. Messieurs, il passe en Éphèse, et, dam cette ville où la superstition semblait avoir établi son trôn parle si hautement qu'il voit tout le peuple soulevé contre lui. Cette sédition ne l'étonné point, et il a assez de courage * pour paraître sur le théâtre et pour répondre lui seul à toute une populace mutii:

Quittant l Asie, il entre dans l'Europe, et donne jusque

1. Senault ne cite pas avec la même exactitude que Bobbv Actes disent, xix. 30, que Paul voulait se présenter au peuple

- il est vrai qu'il avait assez dt courage pour le faire, mais qu'il en fut empêché par les disciples, non permuervnt discijrtili. Jérusalem (ibicL, XXII) qu'il parla « à toute une populace mutinée. »

dans l'Espagne, pour porter ses conquêtes d'un bout de la terre à l'autre , et pour nous apprendre que la parole de Dieu vole bien plus vite que les armes des Romains, puisqu'en peu d'années il dompte des nations qu'ils n'avaient pu vaincre en plusieurs siècles.

Enfin, il passe comme un foudre dans l'Italie , il entre dans Rome, il monte au Capitole, il descend au palais de Néron, et faisant partout des conquêtes , il enlève à ce tvran des favorisa des concubines.

Il est curieux de voir Bourdaloue, qui a sous les yeux cette page de Senault, et qui ne fait pas difficulté d'y prendre son bien, lorsqu'il l'y trouve, retrancher les circonstances indifférentes et les paroles inutiles, amortir le ton, lorsque le ton est emphatique, effacer discrètement par une périphrase un mot qu'on s'étonne de trouver sur les lèvres d'un orateur qui fut applaudi par les Précieuses :

Depuis l'Asie jusqu'aux extrémités de l'Europe,

il établit l'empire de la foi : dans la Grèce , qui était le séjour des sciences et par conséquent de la sagesse mondaine ; dans Athènes, et dans l'Aréopage, où l'on sacriliait ù un Dieu inconnu ; dans Éphèse,oùla superstition avait placé son trône ; dans la cour de Néron , qui fut le centre de tous les vices : il publia là , dis-je, l'Evangile de l'humilité, de l'austérité, de la pureté, et cet Évangile y est reçu. Ce ne sont pas seulement des barbares et des ignorants qu'il persuade: mais ce sont des riches, des nobles, des puissants du monde, des juges et des proconsuls, des hommes éclairés qu'il fait renoncer à toutes

leurs lumières1, en leur proposant un Dieu crucifié; ce sont des femmes vaines et sensuelles qu'il dégage de l'amour d'elles-mêmes pour leur faire embrasser la pénitence *.

Bourdaloue garde tout ce qui méritait d'être gardé; il a rejeté ou changé complètement le reste : aussi n'y a-t-il plus rien, dans son récit, que l'on soit tenté de reprendre; c'est un modèle de bon sens et de bon goût. Mais comme cette prose judicieuse paraît froide et décolorée, dès qu'on la compare à la véhémence de ce beau mouvement oratoire où Bossuet se laisse emporter par la fougue de l'enthousiasme ! Il court sur la trace de saint Paul : voici l'Apôtre, dès le premier pas de sa course, en Grèce, à l'Aréopage, et presque aussitôt à Césarée, devant les proconsuls, puis à Rome, où il doit accomplir sa mission :

1. Bossuet dit « qu'on a vu les plus sublimes esprits, après s'être exercés longtemps dans les plus hautes spéculations où pouvait aller la philosophie, descendre de cette vaine hauteur où ils se voyaient élevés, pour apprendre à bégayer humblement dans l'école de Jésus- Christ, sous la discipline de Paul, d — 2. Panégyrique de saint Paul, 1er point. — Les curieux pourront continuer la comparaison. Dans la conclusion du récit, l'imitation est manifeste. Senault : ce Dites le vrai, Messieurs, si l'histoire et la tradition ne confirmaient ce que je viens de raconter, ne croiriez-vous pas que nous sommes du temps des fables? etc.. » — Bourdaloue : « Que pensez-vous, chrétiens? Si la tradition ou plutôt si l'expérience même n'autorisait ce que je dis, peut-être le prendrions-nous, vous et moi, pour une fable ; mais tout l'univers témoigne encore aujourd'hui que c'est une vérité... » — On peut rapprocher cette indication de l'étude très curieuse et très neuve de M. Jacquinet sur les emprunts presque continuels que Bourdaloue a faits aux sermons, publiés en latin, du P. Lingendes.

II ira. cet ignorant dans l'art de bien dire, avec cette locution rude, avec cette phrase qui sent l'étranger, il ira en cette Grèce polie, la mère des philosophes et des orateurs ; et, malgré la résistance du monde , il y établira plus d'Églises que Platon n'y a gagné de disciples par cette éloquence qu'on a crue divine. Il prêchera Jésus dans Athènes, et le plus savant de ses sénateurs passera de l'Aréopage en l'école de ce barbare. Il poussera encore plus loin ses conquêtes , il abattra aux. pieds du Sauveur la majesté des faisceaux romains en la personne d'un proconsul, et il fera trembler dans leurs tribunaux les juges devant lesquels on le cite. Rome même entendra sa voix ; et un jour cette ville maîtresse se tiendra bien plus honorée d'unelettre du style de Paul, adressée à ses concitoyens, que de tant de fameuses harangues qu'elle a entendues de son Cicéron.

Faut-il avertir de la force de chacune de ces expressions, si simples en apparence, choisies sans étude, rapprochées sans art? C'est la passion qui les choisit, qui les rapproche, qui en fait La force. Ainsi c'est un barbare, à peine un homme, selon les idées orgueilleuses d'un Grec, el c'est un barbare ignorant, facile à reconnaître à son accent, à la rudesse de son langage, qui prêchera Jésus à Athènes, Jésus à Rome, et qui effacera par les succès de sa parole les harangues de Cicéron les plus admirées, el l'éloquence du divin Platon ! Il esl vrai que ce n'est point là un prodige de l'éloquence ; c'est un miracle de la grâce :

Et d'où vient cela , chrétiens ? C'est que Paul a des

moyens pour persuader que la Grèce n'enseigne pas, et que Rome n'a pas appris. Une puissance surnaturelle, qui se plaît de relever ce que les superbes méprisent, s'est répandue et mêlée dans l'auguste simplicité de ses paroles. De là vient que nous admirons dans ses admirables Épîtres une certaine vertu plus qu'humaine, qui persuade contre les règles, ou plutôt qui ne persuade pas tant qu'elle captive les entendements , qui ne flatte pas les oreilles, mais qui porte ses coups droit au cœur. De même qu'on voit un grand fleuve qui retient encore, coulant dans la plaine, cette force violente et impétueuse qu'il avait acquise aux montagnes d'où il tire son origine ; ainsi cette vertu céleste qui est contenue dans les écrits de saint Paul, même dans cette simplicité de style, conserve toute la vigueur qu'elle apporte du ciel, d'où elle descend.

On serait tenté d'ajouter : Et c'est ainsi que Bossuet, à son tour, conserve dans toute sa vigueur l'inspiration qu'il est allé puiser à la source .vive ; laissant à d'autres la dangereuse ressource de corriger et de finir les ébauches de ses devanciers, il a, plus que Bourdaloue lui-même, médité la vie de l'Apôtre1; nourri, plus que nul autre, de ses écrits, il était « entré dansl'esprit de saint Paul lui-même2, » et dans ce cœur « tout ardent des flammes de la foi et de la charité 3. »

Toutefois Bossuet, pour conclure, a du tempérer la rigueur de ses principes ; car si c'est la grâce qui a rendu victorieuse la faiblesse des prédications de

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